jeudi 24 janvier 2013
mercredi 23 janvier 2013
Le Jansénisme, de Jansen à la Révolution française (1640-1790)
L’abbaye de Port-Royal-des-Champs, centre du jansénisme au XVIIe siècle (auteur inconnu, XVIIIe).

Cornelius Jansen.

Convulsionnaires au cimetière de Saint-Médard sur la tombe du diacre François de Pâris (gravure anonyme, 1737).
Au départ courant catholique rigoriste apparaissant en
réaction au molinisme, le jansénisme (du nom de Cornelius Jansen) devint
au XVIIIe siècle un courant politique qui occupa le devant la scène
publique des années 1710 à 1760, s’érigeant en opposition aux autorités
royale et pontificale. En déclin après l’expulsion de leurs ennemis
jésuites, les Jansénistes préparèrent et participèrent aux débuts de la
Révolution dont l’apport idéologique fut loin d’être négligeable.
I. De Cornelius Jansen (Jansénius) à la bulle Unigenitus (1640-1713)
● Jansénius, le jansénisme et le molinisme

Cornelius Jansen.
Cornelius Jansen (1585-1638), qui va donner son nom au courant, est
né à Acquoy (Pays-Bas) au sein d’une famille catholique. A partir de
1602, il fréquente l’Université de Louvain en proie à une lutte opposant
le parti jésuite au parti de Michael Baius lequel prend comme référence
doctrinale saint Augustin. Le jeune Jansen s’attache vite à ce dernier
parti. Plus tard, il prend en charge à Louvain le collège de
Sainte-Pulchérie, résidence des étudiants en théologie néerlandais. Il
défend vigoureusement l’Université de Louvain face aux Jésuites qui
avaient fondé leur propre école de théologie, se posant en rivale de la
Faculté, puis devient évêque d’Ypres en 1635. Il prépare dans le même
temps son Augustinus, énorme traité sur la théologie
augustinienne, à peine fini à sa mort. Il est publié deux ans après, en
1640, et publié en français une première fois en 1641 et une seconde en
1643. Les Oratoriens et les Dominicains font un bon accueil au traité,
au contraire des Jésuites qui s’y opposent vigoureusement.
Le Jansénisme est assez proche doctrinalement du protestantisme bien
que ses adeptes se déclarent parfaitement catholiques. Sa philosophie
est profondément austère et pessimiste : insistant sur la corruption
profonde de l’Homme et la dépendance complète à Dieu pour le Salut, le
jansénisme prône le rejet du monde, ses distractions étant autant de
diversions pouvant détourner le chrétien de Dieu. Au contraire, la
Compagnie de Jésus, fondée pendant la Renaissance par l’espagnol Ignace
de Loyola, est marquée par un certain humanisme. Les Jésuites ont adopté
la doctrine de Luis Molina (le molinisme), minimisant le péché
originel, et postulant que chaque homme dispose d’une grâce suffisante
pour surmonter les basses tentations et mériter le repos éternel. Les
deux doctrines s’opposent viscéralement. De plus, alors que les Jésuites
sont résolument ultramontains et proches du pouvoir royal (jusqu’à
Louis XV, les confesseurs du Roi seront systématiquement jésuites), les
Jansénistes, adoptant une tradition « anti-despotique » (qui les fera
s’opposer à l’absolutisme royal et l’autorité pontificale) se retrouvent
dans le Gallicanisme. L’historien Dale K. Van Kley remarque que la
Fronde parlementaire, dirigée contre l’autorité royale, éclate en 1648,
soit sept ans après la première publication de l’Augustinus en
français : est-ce qu’une pure coïncidence sachant que le jansénisme va
par la suite fortement imprégner les magistrats du Parlement de Paris ?
● La réaction du pouvoir royal louis-quatorzien
Le jansénisme est trop proche des positions calvinistes pour ne pas
susciter la méfiance du pouvoir royal. Richelieu s’y montre hostile
avant son décès. Le conflit est ouvertement déclenché lorsque les
religieuses jansénistes de Port-Royal (bastion janséniste) refusent de
signer le formulaire du pape Alexandre VII de 1656 rejetant une partie
des propositions jansénistes. En représailles, les religieuses sont
dispersées dans plusieurs couvents. En 1656-1657, la grande figure
janséniste Blaise Pascal rédige ses Provinciales destinées à
défendre le janséniste Antoine Arnauld condamné par la Sorbonne pour des
opinions jugées hérétiques. Après une période de calme, la lutte
reprend à la fin du XVIIe siècle. Une bulle de condamnation du pape est
obtenue en 1705, les religieuses de Port-Royal à nouveau dispersées en
1709 et le monastère, l’église et le couvent rasés en 1711.
En 1713, Louis XIV parvient à obtenir du pape Clément XI la bulle Unigenitus
condamnant 101 propositions jansénistes. Cette bulle est une véritable
bombe à retardement que laisse Louis XIV peu avant sa mort, qui va
empoisonner la vie politique et religieuse du XVIIIe siècle, au point
qu’un certain nombre d’historiens parlent du « siècle de la bulle Unigenitus » pour désigner le XVIIIe du point de vue politique et religieux.
II. L’agitation janséniste de la bulle Unigenitus à l’expulsion des Jésuites (1713-1764)
Avec la bulle Unigenitus, l’opposition des parlementaires
jansénistes au pouvoir royal prend une tournure radicale. Les
Jansénistes se posent en défenseurs des principes gallicans face aux
ultramontains. Le jansénisme prend dès lors une forte teinte politique
(les historiens parlent couramment de « second jansénisme » pour
désigner ce courant politique et judiciaire). Les Jansénistes diffusent
largement leurs idées dans le public par des libelles et brochures : de
1713 à 1731, plus de mille publications hostiles à la bulle Unigenitus ont été dénombrées. Les Nouvelles ecclésiastiques
devient le périodique des Jansénistes, rapidement tiré à 6000
exemplaires et circulant clandestinement à partir de 1728, exemple de
réussite d’une presse clandestine.
● Des convulsionnaires de Saint-Médard aux billets de confession
A la mort de Louis XIV (1715), la Régence, en opposition au pouvoir
précédent, se déclare favorable au jansénisme et mécontente la papauté.
En 1717, le 5 mars, quatre évêques (Soanen, évêque de Senez ; Colbert,
évêque de Montpellier ; La Broue, évêque de Mirepoix ; Langle, évêque de
Boulogne) déposent à la Sorbonne un acte notarié par lequel ils
appellent de la bulle Unigenitus ; dans le clergé, sur un total
d’environ 100.000 membres, 3000 se joignent aux quatre évêques et
dénoncent la bulle. L’étude de ces appelants permet de dessiner la
géographie du jansénisme : le courant est essentiellement confiné au
bassin parisien. Le Régent change alors sa position et devient hostile
au jansénisme en exilant les appelants, excommuniés par Clément IX en
1718. Le cardinal de Fleury, à son arrivée au pouvoir, maintient la
politique de fermeté.

Convulsionnaires au cimetière de Saint-Médard sur la tombe du diacre François de Pâris (gravure anonyme, 1737).
Au cimetière de Saint-Médard se produisent alors d’étranges
spectacles. Le diacre janséniste François de Pâris, appelant et
réappelant, mort le 1er mai 1727 y est enterré. Les miracles se
multiplient sur sa tombe : guérisons spectaculaires puis tremblements
corporels (à partir de 1730) témoignant de la sainteté du personnage et
en quelque sorte de la validité du jansénisme (affaire dite des
convulsionnaires de Saint-Médard). Le cimetière est fermé par les
autorités en janvier 1732, les sympathisants du jansénisme raillent
l’autorité royale : « De par le roi, défense à Dieu / de faire miracle en ce lieu ». Les convulsions ne prennent pas fin pour autant, et gagnent la province, symbolisant la persécution de la « vraie foi ».
Deux affaires suivent celle des convulsionnaires : l’archevêque de
Paris Mgr de Beaumont, fortement hostile aux Jansénistes, désigne en
1749 une nouvelle supérieure à l’Hôpital général de Paris, chasse gardée
des Jansénistes qui contrôlaient l’établissement. Cette décision
déclenche de violentes protestations et calomnies dirigées contre
l’archevêque. Quand le climat s’apaise éclate une nouvelle affaire :
l’affaire des billets de confession.
Il était d’usage d’exiger des billets de confession (attestation
remise par le prêtre au chrétien ayant été confessé) pour conférer les
sacrements à des personnes mourantes. Plusieurs évêques (comme celui de
Laon) recommandent de n’accorder les derniers sacrements qu’aux
chrétiens exhibant des billets de confession délivrés par des prêtres
non jansénistes (les « constitutionnaires »). Mgr de Beaumont, dans son
désir d’extirper le jansénisme de son diocèse, donne des instructions
strictes en 1746 à ce sujet. La mort de plusieurs jansénistes sans les
derniers sacrements scandalise l’opinion, les derniers sacrements
donnant accès au salut éternel. En 1749, ce sont 4000 personnes qui
assistent aux obsèques du principal du collège de Beauvais, mort sans
recevoir les derniers sacrements. Le Parlement jansénisant se saisit de
l’affaire et prétend instruire un procès contre l’archevêque : une grève
de 15 mois des magistrats éclate, Louis XV exile les parlementaires,
l’affaire s’étend aux Parlements provinciaux jusqu’à l’amnistie générale
du 2 septembre 1754, donnée par le roi en échange d’un silence imposé
sur les affaires ecclésiastiques. Mais rien n’est réglé. Quant à
l’archevêque Mgr de Beaumont, lequel refuse toute conciliation, il est
exilé le 3 décembre 1754. Pour l’opinion, l’affaire des billets de
confession s’est soldée par la victoire des Parlements.
● L’expulsion des Jésuites
Les Jésuites sont la bête noire des Jansénistes, tout les oppose. Une
affaire va donner aux parlementaires jansénistes une fenêtre de tir :
l’affaire La Valette. La Valette est le nom d’un jésuite établi en
Martinique et qui avait monté une plantation de canne à sucre et
entretenait un commerce pour financer des missions. En 1755, au
commencement de la guerre de Sept Ans, ledit père jésuite est ruiné par
la saisie de ses navires par les Britanniques. Il ne pouvait pas
rembourser la dette due à la société commerciale marseillaise Lioncy et
Gouffre. L’affaire passe devant le Parlement d’Aix-en-Provence qui
condamne La Valette. A ce moment là, les Jésuites hésitent : faut-il
rembourser la dette ou faire appel devant le Parlement de Paris ? Ils
commettent une erreur qui va leur être fatale : passer devant le
Parlement de Paris, le repaire de leurs plus acharnés ennemis qui ne
demandaient pas mieux. Le procès commercial se transforme en procès «
politique » : les parlementaires estiment que certains règlements des
Jésuites sont incompatibles avec les lois fondamentales du royaume.
En avril 1761, le Parlement demande à examiner la Constitution de la
Compagnie de Jésus. Les Jésuites sont accusés de « despotisme », de «
régicide » (donnés responsables sans le moindre fondement de l’attentat
de Robert-François Damiens contre le roi en 1757) et d’entretenir des
doctrines « pernicieuses », voire d’ébranler les fondements de la
religion chrétienne. Le 6 août 1762, le Parlement déclare la Compagnie
de Jésus « inadmissible par nature dans tout Etat policé ».
Louis XV, conseillé par Choiseul et la marquise de Pompadour (amie des
philosophes des Lumières), cherche alors à ce moment à se concilier les
Parlements pour faire passer ses réformes fiscales et décide de
sacrifier – à contre-coeur – les Jésuites. Un édit royal de 1764
supprime la Compagnie.
L’historien britannique Dale K. Van Kley, dans l’ouvrage de référence The Jansenists and the Expulsion of the Jesuits from France, 1757-1765
(jamais traduit en français), a montré que cette expulsion était avant
tout l’oeuvre des jansénistes, et non des philosophes des Lumières comme
les historiens l’ont longtemps pensé (même si ceux-ci y étaient
également favorables). Le projet d’ « exterminer » l’ordre jésuite était
présent dans les écrits jansénistes bien avant l’affaire La Valette.
III. Des Jansénistes aux « patriotes » (1764-1790)
Les historiens ont souligné le rôle – direct ou indirect, volontaire
ou non – des Jansénistes dans la Révolution. La conjonction de
l’opposition janséniste et de l’opposition parlementaire, soutenue par
une habile propagande (libelles et pamphlets), ont permis de dresser une
partie de l’opinion publique contre l’autorité jugée « tyrannique » du
roi. Dale K. Van Kley a montré qu’un grand nombre de pamphlets et
brochures « patriotiques » des décennies pré-révolutionnaires sont
d’origine ou d’inspiration janséniste. L’avocat Le Paige notamment, a
popularisé l’idée, pendant l’affaire des billets de confession, que
l’ancienneté du Parlement est supérieure à celle du Roi. Il se
prononcera plus tard en faveur de la Constitution civile du clergé.
D’autres jansénistes, tels que l’abbé Duguet, Maultro et Mey
popularisent les idées de Montesquieu, en particulier l’idée de «
despotisme », et entretiennent un climat de contestation. Les
parlementaires prétendant représenter la Nation, et les Parlements étant
plus anciens que le Roi, on en vient à l’idée que la Nation est
supérieure au Roi.
Jusqu’à la Révolution française, les Parlements adressent
remontrances sur remontrances aux édits royaux. Louis XV se résout
tardivement à adopter une politique de fermeté. Le chancelier Maupeaou,
Terray et le duc d’Aiguillon sont chargés de conduire cette politique.
Trois édits de février 1771 suppriment le Parlement de Paris et le
remplacent par une nouvelle Cour accompagnée de six conseils supérieurs.
La vénalité (vente) et l’hérédité des offices sont supprimées et la
gratuité future de la justice introduite. Les protestations sont fortes,
mais ce n’est qu’à la mort de Louis XV (1774) que les Parlements sont
restaurés : le jeune Louis XVI, soucieux de sa popularité les rappelle.
Ces Parlements bloquent les réformes de fond notamment en matière de
fiscalité (rappelons qu’en 1786, les seuls intérêts de la dette entament
50 % du budget de l’Etat !). La convocation d’une Assemblée de notables
(vieille institution tombée en désuétude) pour faire passer les
réformes échoue, et l’opinion en appelle aux Etats généraux.
Le marquis de Bouillé accuse les Jansénistes du Parlement d’avoir
appuyé la demande de convocation des Etats généraux et d’avoir ainsi
précipité la chute de la monarchie : « … je croix avec quelque
fondement, que ceux qui dirigeaient alors le parlement de Paris (dont
quelques-uns, tels que Duqueport et Freteau, étaient à la tête du parti
janséniste qui, depuis plus de quarante ans, influençait cette cour [du Parlement], et la gouvernait même depuis l’extinction des jésuites), avaient une politique mieux calculée [que celles des magistrats],
et une ambition établie sur des bases en apparence plus solides. On
juge même qu’ils cherchaient à appuyer sur les états généraux les
principes de l’aristocratie parlementaire qu’ils s’occupaient à établir
depuis si longtemps [...]. Ainsi, au lieu d’être effrayés de la
convocation des états, ils la demandèrent, persuadés que les membres de
la magistrature, répandus en grand nombre dans l’ordre de la noblesse, y
domineraient par l’éloquence de plusieurs d’entre eux, et par
l’habitude de parler en public qu’avaient la plupart ; en même temps
qu’ils se flattaient d’une influence plus grande encore dans le
tiers-état par les membres du bureau et des tribunaux subalternes, qui
devaient, ainsi qu’il est arrivé, remplir et diriger cet ordre. » (Mémoires du marquis de Bouillé, Berville et Barrière, 1822, 2e éd., pp. 64-65).
Le 13 juin 1789, trois députés du clergé quittent les rangs de leur
ordre pour rejoindre le tiers. Ces trois curés sont rejoints le
lendemain par six autres (avec l’abbé Grégoire) et deux jours plus tard
dix autres. Le 19 juin, 149 députés du clergé, soit une majorité, la
plupart curés, votent le ralliement à ce qui est désormais l’ «
Assemblée nationale ». Le 27 juin, Louis XVI ordonne aux autres députés
du clergé et de la noblesse de rejoindre cette Assemblée nationale.
Jacques Jallet, l’un des trois premiers députés du clergé à avoir fait
défection en en entraînant deux autres, est janséniste, tout comme
Grégoire qui le rejoint le lendemain.
Les Jansénistes de l’Assemblée nationale prennent une part active
dans la rédaction de la Constitution civile du clergé et la défendent
dans les débats : « Comme Charrier de la Roche, les jansénistes sont
les premiers à défendre publiquement la Constitution civile dans le
vaste débat qui l’accompagne, y compris le serment controversé qu’elle
exige des clercs. » (Dale Van Kley, Les Origines religieuses…,
p. 519). Cette Constitution civile du clergé va opérer une véritable
rupture dans la Révolution en refondant l’organisation de l’Eglise
gallicane, laquelle va se diviser en clergé constitutionnel et clergé
réfractaire. Elle réduit à néant l’influence pontificale et soumet les
évêques et curés à l’élection (entre autres). L’abbé Sieyès s’en prend
de façon claire à ceux qui « semblent n’avoir vu dans la Révolution,
qu’une superbe occasion de relever l’importance théologique de
Port-Royal et de faire l’apothéose de Jansénius sur la tombe de ses
ennemis. » La grande majorité du clergé janséniste se range du côté constitutionnel.
Les Jansénistes, largement minoritaires, se sont faits dépasser par
la suite par les plus radicaux des révolutionnaires. Il n’aurait tenu
qu’aux Jansénistes, la monarchie aurait été maintenue et il n’y aurait
pas eu de politique de déchristianisation. Quelques Jansénistes se sont
par ailleurs opposé dès le départ à la Révolution, et beaucoup finiront
par prendre le chemin de l’exil. Le Jansénisme, déjà en déclin en 1789,
ne survivra pas à la Révolution française.
Bibliographie :
BEAUREPAIRE Pierre-Yves, 1715-1789. La France des Lumières, Paris, Belin, 2011.
HILDESHEIMER Françoise, Le Jansénisme. L’histoire et l’héritage, Paris, Desclée de Brouwer, 1992.
VAN KLEY Dale K., The Jansenists and the Expulsion of the Jesuits from France, 1757-1765, Yale University Press, 1975.
VAN KLEY Dale K., Les Origines religieuses de la Révolution française (1560-1791), Paris, Seuil, 2006.
BEAUREPAIRE Pierre-Yves, 1715-1789. La France des Lumières, Paris, Belin, 2011.
HILDESHEIMER Françoise, Le Jansénisme. L’histoire et l’héritage, Paris, Desclée de Brouwer, 1992.
VAN KLEY Dale K., The Jansenists and the Expulsion of the Jesuits from France, 1757-1765, Yale University Press, 1975.
VAN KLEY Dale K., Les Origines religieuses de la Révolution française (1560-1791), Paris, Seuil, 2006.
Libellés :
1789,
Louis XIV,
Louis XV,
XVe siècle,
XVIIe siècle,
XVIIIe siècle
lundi 21 janvier 2013
dimanche 20 janvier 2013
Des archéologues ont découvert des puits vieux de 7000 ans en Allemagne
Les archéologues ont trouvé ce qu’ils estiment être les plus
anciens puits d’eau en Europe en Allemagne de l’Est. Vieux de 7000 ans,
ils rangent leurs bâtisseurs parmi les premiers charpentiers connus de
l’Histoire.

Excavé plus tôt cette année en dehors de Leipzig, en Saxe, des
scientifiques de l’Université de Fribourg ont pu dater le bois utilisé
pour l’alignement du puits et le dater entre 5206 et 5098 avant notre
ère – le début de l’âge de pierre.
Les quatre puits, qui atteignent sept mètres dans la terre et ont
probablement été utilisés pour fournir un petit village en eau fraîche,
ne correspondent pas avec ce que les historiens croyaient l’homme
capable de faire à ce moment-là. La découverte semble indiquer que les
premiers colons de la région ont travaillé le bois bien avant
l’invention des outils en métal, et indique un niveau de vie beaucoup
plus élevé qu’on le pensait initialement pour ces premiers colons de
l’âge de pierre. Les techniques élaborées de travail du bois rendent ce
constat encore plus évident – les coins du puits avaient été tenus assez
serrés pour subsister 7.000 années sous terre – « c’était une grande surprise », a déclaré Willy Tegel, l’archéologue qui a dirigé l’équipe.
Les historiens savaient déjà que la société dans la région avait
connu une période de prospérité autour de 5000 avant notre ère, quand
les chasseurs-cueilleurs ont commencé à s’installer dans les villages.
Mais seules de rares choses de l’époque ont survécu car elles étaient
surtout faites de bois. Protégés de l’air et sous le niveau de l’eau,
les murs en bois des puits ont cepenant résisté à l’épreuve du temps. Et
maintenant, les historiens vont devoir commencer à réviser leurs
présomptions entourant l’âge de pierre. « Dans les reconstitutions, les maisons de cette époque ont sans doute été sous-estimée », a déclaré Tegel, dont les conclusions ont été publiées dans la revue académique PIOS ONE cette semaine.
(Traduction)
1010 : L'Église et le roi
Suscités
par l'Église, des mouvements de paix se développent au Xe siècle,
donnant lieu à des assemblées, jusqu'à gagner la cour un 25 décembre –
il y a mille ans !
Cette année-là, la vingt-quatrième de son règne, Robert II, trente-huit ans, s'appliquait, avec l'aide des évêques, à moraliser la guerre. Ce n'était pas une mince affaire en une époque de féodalité aussi violente, où l'État manquait de moyens pour imposer sa force. Nous avons déjà vu le fils d'Hugues Capet, désigné comme le Pieux, s'imposer en modèle de sainteté, menant une vie humble de prière, bien qu'affublé d'une épouse légère et vaniteuse, Constance d'Arles, fille de Guillaume Taillefer, comte de Provence, avec laquelle il vivait son purgatoire sur terre, après avoir trop laissé parler son coeur tumultueux...
Souvenir d'enfance
Dès son enfance, le roi avait entendu parler des mouvements de paix, qui, conformément à la loi de l'Église, se préoccupaient de ces souillures qu'étaient l'homicide et la violation des lieux consacrés. Les premiers signes de la "paix de Dieu" étaient apparus dans les montagnes auvergnates lors du plaid de Clermont (958) ; nourri d'idéaux déjà formulés par l'Église carolingienne, il demanda aux prélats du centre de la Gaule (Auvergne, Velay, Limousin...) de tenter de rétablir « la paix qui vaut mieux que tout ». Puis une assemblée tenue à Aurillac en 972 fut organisée par l'évêque Étienne II de Clermont avec ses collègues de Cahors et Périgueux ; on parla de contraindre par les armes ceux qui ne voudraient pas jurer la paix. Puis en 989 on se réunit à Charroux (Poitou) à l'initiative de Gombaud, archevêque de Bordeaux, en 990 à Narbonne, en 994 au Puy, où l'on définit la paix comme une condition du salut de l'âme.
C'est le 25 décembre 1010 - il y a mille ans – que le mouvement gagna la cour de Robert II le Pieux qui tint sa première assemblée à Orléans ; « Ô foule des pauvres, rends grâce au Dieu tout puissant. Honore-le de tes louanges car Il a remis dans la voie droite ce siècle condamné au vice », écrivit alors Fulbert, le très enthousiaste évêque de Chartres... L'abbaye de Cluny prit en main le mouvement et organisa un concile à Verdun-sur-le-Doubs en présence, semble-t-il, du roi lui-même, où l'on proposa la protection des chevaliers observant le Carême. Mais il revint à Robert de multiplier les assemblées : Compiègne (1023), Ivois (1023), Héry (1024). Certes les violences continuèrent sous le règne de Robert, mais au moins admettait-on qu'elles eussent des limites et qu'il existât des arrangements.
Une oeuvre de paix
Pour contraindre les récalcitrants, l'Église s'efforçait de revaloriser les tractations et le recours à la justice. On cherchait, par exemple, à régler les contentieux par la concertation et le dialogue, et à accroître la juridiction de l'évêque. À ceux qui observaient les préceptes édictés, les évêques accordaient l'absolution de leurs péchés et la bénédiction éternelle, mais ils lançaient des malédictions et des excommunications contre ceux qui refusaient d'obéir, qui contestaient les propriétés ecclésiastiques ou qui violentaient les terres des gens sans armes. L'Église usait principalement de l'anathème, de l'excommunication ou encore de l'interdit : privation d'offices religieux, de sépulture en terre sacrée, de sacrements. Ces malédictions n'étaient que provisoires, le but étant d'amener les fautifs devant la justice. En dernier recours, l'Église pouvait même faire usage de la force armée, ce qui donna l'occasion à certains d'utiliser la paix de Dieu comme moyen de pression pour faire plier un adversaire...
Le synode d'Elne instaure la Trève de Dieu
Bien du chemin restait à accomplir pour en arriver au synode d'Elne en 1027, qui mit en valeur la notion de Trève de Dieu, avec sanctions contre ceux qui feraient la guerre le dimanche, les jours de fêtes liturgiques ou pendant le Carême. Il allait falloir pour cela que le pouvoir temporel du roi se fût affermi, mais déjà Robert, par sa façon de gouverner, angélique sans être le moins du monde laxiste, avait réalisé les conditions de ce chef-d'oeuvre de la civilisation chrétienne.
Remarquons que la paix de Dieu n'alla nullement contre l'ordre social du temps. La féodalité s'en trouva renforcée et ennoblie, prenant l'habitude de concourir au bien commun, plus que liquider par des guerres ses haines particulières ; les liens sociaux se resserrèrent. On a ici le spectacle de ce qu'admire Maurras dans L'Église de l'Ordre : « Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les droits des humbles ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants ; l'Église n'encombre pas cette vérité de contestations superflues. S'il y a des puissants féroces, elle les adoucit pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits ; s'ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l'utilisant pour ses vues loin d'en relâcher la précieuse consistance. » C'est ainsi que se forgea le société française au long des âges.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 n° 2807 – Du 16 décembre 2010 au 5 janvier 2011
Cette année-là, la vingt-quatrième de son règne, Robert II, trente-huit ans, s'appliquait, avec l'aide des évêques, à moraliser la guerre. Ce n'était pas une mince affaire en une époque de féodalité aussi violente, où l'État manquait de moyens pour imposer sa force. Nous avons déjà vu le fils d'Hugues Capet, désigné comme le Pieux, s'imposer en modèle de sainteté, menant une vie humble de prière, bien qu'affublé d'une épouse légère et vaniteuse, Constance d'Arles, fille de Guillaume Taillefer, comte de Provence, avec laquelle il vivait son purgatoire sur terre, après avoir trop laissé parler son coeur tumultueux...
Souvenir d'enfance
Dès son enfance, le roi avait entendu parler des mouvements de paix, qui, conformément à la loi de l'Église, se préoccupaient de ces souillures qu'étaient l'homicide et la violation des lieux consacrés. Les premiers signes de la "paix de Dieu" étaient apparus dans les montagnes auvergnates lors du plaid de Clermont (958) ; nourri d'idéaux déjà formulés par l'Église carolingienne, il demanda aux prélats du centre de la Gaule (Auvergne, Velay, Limousin...) de tenter de rétablir « la paix qui vaut mieux que tout ». Puis une assemblée tenue à Aurillac en 972 fut organisée par l'évêque Étienne II de Clermont avec ses collègues de Cahors et Périgueux ; on parla de contraindre par les armes ceux qui ne voudraient pas jurer la paix. Puis en 989 on se réunit à Charroux (Poitou) à l'initiative de Gombaud, archevêque de Bordeaux, en 990 à Narbonne, en 994 au Puy, où l'on définit la paix comme une condition du salut de l'âme.
C'est le 25 décembre 1010 - il y a mille ans – que le mouvement gagna la cour de Robert II le Pieux qui tint sa première assemblée à Orléans ; « Ô foule des pauvres, rends grâce au Dieu tout puissant. Honore-le de tes louanges car Il a remis dans la voie droite ce siècle condamné au vice », écrivit alors Fulbert, le très enthousiaste évêque de Chartres... L'abbaye de Cluny prit en main le mouvement et organisa un concile à Verdun-sur-le-Doubs en présence, semble-t-il, du roi lui-même, où l'on proposa la protection des chevaliers observant le Carême. Mais il revint à Robert de multiplier les assemblées : Compiègne (1023), Ivois (1023), Héry (1024). Certes les violences continuèrent sous le règne de Robert, mais au moins admettait-on qu'elles eussent des limites et qu'il existât des arrangements.
Une oeuvre de paix
Pour contraindre les récalcitrants, l'Église s'efforçait de revaloriser les tractations et le recours à la justice. On cherchait, par exemple, à régler les contentieux par la concertation et le dialogue, et à accroître la juridiction de l'évêque. À ceux qui observaient les préceptes édictés, les évêques accordaient l'absolution de leurs péchés et la bénédiction éternelle, mais ils lançaient des malédictions et des excommunications contre ceux qui refusaient d'obéir, qui contestaient les propriétés ecclésiastiques ou qui violentaient les terres des gens sans armes. L'Église usait principalement de l'anathème, de l'excommunication ou encore de l'interdit : privation d'offices religieux, de sépulture en terre sacrée, de sacrements. Ces malédictions n'étaient que provisoires, le but étant d'amener les fautifs devant la justice. En dernier recours, l'Église pouvait même faire usage de la force armée, ce qui donna l'occasion à certains d'utiliser la paix de Dieu comme moyen de pression pour faire plier un adversaire...
Le synode d'Elne instaure la Trève de Dieu
Bien du chemin restait à accomplir pour en arriver au synode d'Elne en 1027, qui mit en valeur la notion de Trève de Dieu, avec sanctions contre ceux qui feraient la guerre le dimanche, les jours de fêtes liturgiques ou pendant le Carême. Il allait falloir pour cela que le pouvoir temporel du roi se fût affermi, mais déjà Robert, par sa façon de gouverner, angélique sans être le moins du monde laxiste, avait réalisé les conditions de ce chef-d'oeuvre de la civilisation chrétienne.
Remarquons que la paix de Dieu n'alla nullement contre l'ordre social du temps. La féodalité s'en trouva renforcée et ennoblie, prenant l'habitude de concourir au bien commun, plus que liquider par des guerres ses haines particulières ; les liens sociaux se resserrèrent. On a ici le spectacle de ce qu'admire Maurras dans L'Église de l'Ordre : « Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les droits des humbles ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants ; l'Église n'encombre pas cette vérité de contestations superflues. S'il y a des puissants féroces, elle les adoucit pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits ; s'ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l'utilisant pour ses vues loin d'en relâcher la précieuse consistance. » C'est ainsi que se forgea le société française au long des âges.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 n° 2807 – Du 16 décembre 2010 au 5 janvier 2011
samedi 19 janvier 2013
vendredi 18 janvier 2013
Apprendre à lire, écrire et compter dans les petites écoles d’Ancien Régime (XVIIe-XVIIIe)
Lire, écrire et compter sont les trois rudiments élémentaires
enseignés dans les petites écoles de l’Ancien Régime, qui ont vu naître
la pédagogie moderne (utilisation des images, du jeu comme moyen
d’apprentissage). Si le catéchisme, la prière et les leçons de civilité
tenaient la première place dans ces petites écoles, la lecture et
l’écriture n’étaient pas oubliées.
L’école est alors à la charge de l’Église, et tenue soit par un
maître – voire une maîtresse – nommé par le curé de la paroisse avec la
communauté des habitants, soit par une congrégation enseignante, soit
quelquefois par le curé lui-même. Dans les campagnes, les habitats
destinés spécifiquement à l’éducation des enfants sont extrêmement
rares, la communauté décidant de se lancer dans cette coûteuse
entreprise devant obtenir l’accord de l’intendant qui menait enquête sur
le besoin scolaire. De ce fait, la salle de classe est installée dans
le logement du maître (dans la grande majorité des paroisses), parfois
dans une grange ou sous le porche de l’église. Rappelons enfin qu’une
infime minorité des élèves scolarisés dans ces petites écoles accèdent
au collège : la petite école n’est pas une passerelle, et d’ailleurs bon
nombre d’enfants la quittent avant la fin de l’apprentissage.
I. L’encadrement des élèves
Tenir sa classe n’est pas chose aisée sous l’Ancien Régime, d’autant
qu’il n’est pas exceptionnel que le maître d’école ait plus de cent
élèves, tous niveaux confondus, à gérer ! A une certaine anarchie qui
caractérise les petites écoles du XVIe se substitue une discipline de
fer à partir du XVIIe. L’espace est quadrillé : les élèves sont classés
en fonction de leur niveau, avec un espace pour les nouveaux, et un pour
les cancres (le « banc d’infamie » avec le bonnet d’âne ou un âne
peint). Garçons et filles sont séparés dans deux salles différentes,
parfois simplement sur des bancs différents.
L’enfant est constamment surveillé. Le pédagogue Jacques de Batencour, dans l’Escole paroissiale
(1654), va jusqu’à conseiller au maître, si sa chambre est au-dessus de
la classe, d’installer un treillis de bois d’où il pourra observer les
écoliers sans être vu. Mais le maître à surtout recours à des relais
pour la surveillance puisqu’il ne peut pas surveiller seul ce qui peut
être une centaine d’élèves. Batencour conseille au maître de déléguer la
surveillance à deux observateurs qui noteront sur un bout de papier le
nom des enfants indisciplinés : ceux qui parlent, ceux qui poussent les
autres, ceux qui ne sont pas dans le rang. Ces deux observateurs doivent
être choisis parmi « les plus fidèles et les plus avisés ». A
chaque coin de l’école, un admoniteur doit annoncer tout haut le nom des
élèves qui parlent, n’écrivent pas ou badinent, le maître pouvant alors
punir. Deux intendants sélectionnés parmi « les plus grands, les plus zélés et affectionnés à l’école » ont la surveillance de tous les autres officiers.
Jean-Baptiste de La Salle (auteur de la Conduite des écoles chrétiennes,
1706) reprend la hiérarchie politique romaine antique mise en place par
les Jésuites dans leurs collèges avec les titres d’empereur, censeur,
préteur, consul, prince des décurions, maîtres des prodécurions,
sénateurs, décurions et prodécurions. L’unité de travail est le banc,
chaque officier ayant en charge l’un des bancs ; les officiers
supérieurs font réciter les officiers inférieurs. Cette structure
pyramidale est une manière de tenir la classe et de récompenser les
meilleurs élèves par l’octroi de titres qui devaient les rendre fiers !

Carte tirée de L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle (R. Chartier, D. Julia, M.-M. Compère ; cf. sources), p. 17.
La France scolaire du baron Dupin : Le baron Charles
Dupin réalisa la première carte du tissu scolaire en France, plus
précisément de la fréquentation scolaire (1826). Il y voit deux France :
une France du Nord-Est instruite et une France du Sud et de l’Ouest «
obscure » séparées par une ligne reliant Saint-Malo à Genève. Cette
démarcation est valable sous l’Ancien Régime, le nombre d’individus
sachant, à la fin du XVIIe et au XVIIIe, signer dans les registres
paroissiaux (seul moyen pour les historiens d’évaluer l’alphabétisation
des Français) étant plus élevé au Nord de la ligne Saint-Malo – Genève.
En 1827, Dupin publie les Forces productives et commerciales de la France où il établit un lien direct de cause à effet entre l’instruction des masses et le développement économique, contre l’avis des philosophes des Lumières.
La France du Nord-Est abrite alors les régions les plus riches et
industrieuses tandis que les régions où le tissu scolaire est le moins
dense sont souvent pauvres et mal-payantes (Bretagne, Massif central,
Loire,…).
II. Lire

Abécédaire provençal
du début du XVIIIe.
L’apprentissage de la lecture est l’activité essentielle des petites
écoles et la seule que certains enfants connaîtront : ils ne resteront
pas assez longtemps pour apprendre à écrire. Cet apprentissage dure
normalement trois ans. L’Escole paroissiale de Jacques de
Batencour indique un apprentissage divisé en plusieurs étapes. D’abord,
il faut enseigner aux enfants à connaître les lettres ; puis leur
apprendre à assembler ces lettres pour former des syllabes et enfin
épeler les syllabes pour en faire des mots. Jean-Baptiste de La Salle
quant à lui décrit pas moins de neuf degrés dans l’apprentissage :
successivement « Carte d’alphabet » (2 mois), « Carte des syllabes » (1
mois), « le Syllabaire » (5 mois), « Épellation dans le 1er livre » (3
mois), « Épellation et lecture dans le 2e livre » (3 mois), « Lecture
seule dans le 2e livre » (3 mois), « Lecture dans le 3e livre » (6
mois), « Lecture en latin dans le Psautier » (6 mois) et « Lecture dans
la Civilité » (2 mois).
L’épellation fait l’objet de débats. Les pédagogues Arnauld et Lancelot écrivent dans la Grammaire générale et raisonnée
de 1660 qu’il vaut mieux apprendre aux élèves les lettres par leur
prononciation. Cette méthode gagne rapidement du terrain face à la
précédente. Les Frères Tabourin dans les classes qu’ils ouvrent au début
du XVIIIe nomment les consonnes en y ajoutant seulement un « e » muet
et non un « é » (par exemple « be » au lieu de « bé », « me » au lieu de
« ém »).
III. Écrire
L’apprentissage de l’écriture suppose un certain matériel : du
papier, de l’encre (mise dans des cornets de plombs fixés sur la table)
et un canif et deux plumes d’oie apportés par l’élève. La taille de la
plume est déjà un exercice en soi que l’auteur de l’article consacré à
ce sujet dans l’Encyclopédie décrit avec détail. L’élève doit
apprendre à bien positionner son corps : ni trop penché, ni trop droit
avec le bras gauche posé à l’aise sur la table. Jean-Baptiste de La
Salle écrit que le maître doit mettre lui même l’écolier dans la bonne
posture et chaque membre au bon endroit. L’élève doit enfin apprendre à
bien tenir la plume. Pour leur apprendre à bien la tenir, Jean-Baptiste
de La Salle propose de substituer au départ à la plume un bâton de même
grosseur avec des crans marquant l’endroit où poser les doigts. L’élève
apprend d’abord à former certaines lettres : les lettres C, O, I, F, M
pour La Salle. Après ces rudiments, l’écolier apprend les notions de
hauteur, largeur et pente des écritures, la distance des lettres et des
lignes.
Le maître ne doit faire remarquer à l’élève que deux ou trois fautes à
la fois, même s’il en a fait davantage sans quoi il serait embrouillé « comme un estomac à qui on donne trop de viandes »
(La Salle) : l’élève oublierait tout dans sa confusion. Certaines
techniques conseillées par les pédagogues aident à l’apprentissage comme
l’utilisation de transparents ou de papiers rayés par ligne et par
largeur que l’on place sous la feuille.
IV. Débats pédagogiques et évolution de l’enseignement
● Enseigner le latin ou la langue vulgaire ?
Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la première langue apprise n’est pas
le français mais le latin ! Plusieurs arguments sont avancés à cela : le
latin permet de répondre aux offices et de lire l’Écriture et l’on
pense que l’apprentissage du latin est plus facile que celui du
français, le latin étant à la base du français. D’autre part, un grand
nombre d’élèves pratiquent, hors de l’école, les parlers patoisants, qui
sont d’une extrême diversité, pouvant varier d’un village à l’autre. Il
paraît donc plus judicieux d’apprendre la langue de l’Église, langue
universelle et stable.
Saint Jean-Baptiste de La Salle provoque à la fin du XVIIe de vifs
débats lorsqu’il propose d’enseigner d’abord à lire la langue
maternelle. La Salle renverse l’argument de la facilité en estimant
qu’il est plus motivant pour des élèves d’apprendre à lire dans leur
langue usuelle qu’en une langue qu’ils ne comprennent pas tout de suite.
A cet argument, il ajoute que le latin est vite oublié et d’aucune
utilité dans la vie future sauf pour quelques exceptions. La Salle fait
publier sans permission un syllabaire français en 1698, le premier du
genre si l’on excepte les ABC calvinistes et l’Alphabet francoys, latin et grec
de Jean Behourt paru en 1620 et resté sans réédition. Si
l’apprentissage dans la langue vernaculaire progresse, certaines écoles
continuent d’enseigner l’apprentissage en latin jusqu’à la fin du XVIIIe
siècle.
● Enseigner le français plutôt que le patois ?
Au XVIIIe siècle, l’idée fait son chemin chez une fraction des
pédagogues d’enseigner le français plutôt que le patois local. Après
tout, la langue française stabilisée n’est-elle pas la langue de la
législation, des rapports et des injonctions des autorités provinciales
dont on doit prendre connaissance ? Ne paraît-il pas anormal que le
français soit davantage maîtrisé par les élites européennes que par les
Français eux-mêmes ?
Dans son testament pédagogique de 1752, un vieux régent du Praz
(Savoie), qui a enseigné pendant 48 ans, conseille à ses collègues
d’apprendre à leurs élèves à « parler français, qui est la langue
dont on se sert canoniquement et civilement dans ce pays, et qui s’étend
dans presque toutes les contrées du monde, outre que la chose la plus
essentielle est que les instructions qui se font dans l’église et
ailleurs se font en cette langue ; on la pratique en se confessant et
lorsque l’on est obligé de parler à un juge, à un intendant et à toutes
personnes dont on est obligé de se servir de cette langue générale pour
se faire entendre. ».
L’apprentissage du français tend à se répandre dans les provinces où
l’on parle majoritairement un patois même s’il semble rester largement
minoritaire à la veille de la Révolution.
● Apprendre en jouant (XVIIIe siècle)
A partir du XVIIIe siècle, les pédagogues insèrent du jeu dans les
méthodes d’apprentissage. Les enfants peuvent avoir à disposition des
lettres découpées, peintes sur des cartes ou gravées sur des boules pour
former des syllabes en s’amusant. En 1773, le baron de Bouis propose
une méthode où il associe lettres et couleurs et lui donne le titre
révélateur de Méthode récréative pour apprendre à lire aux enfants sans qu’ils y pensent. « On peut nommer cette méthode syllabaire joyeux puisque l’enfant est toujours gai ». L’abbé Berthaud propose dans le Quadrille des enfans
publié en 1744 d’associer les sons à des images montrant des objets
courants. L’enfant apprend à nommer le son avec l’objet qui lui est lié :
le son « i » est associé à l’objet « lit », « une » à la lune, « in »
au moulin, « cau » à l’abricot. Ces associations de son et d’images se
trouvent sur 84 figures coloriées groupées sur des planches insérées
dans un livre mais peuvent être aussi découpées et collées. Dans les
éditions tardives, ces 84 cartes se présentent sous la forme de fiches
mobiles à placer dans des boîtes à compartiments. L’appel à l’image,
jugé susceptible d’éveiller l’intérêt de l’écolier, se répand rapidement
et est promis à un bel avenir.
Illustrations issues du Roti-cochon ou méthode très-facile pour bien apprendre les enfans à lire en latin & en francois (vers 1680 ?) :




Le Rôti-cochon, peut-être plus célèbre aujourd’hui qu’en son
temps (du fait de ses rééditions successives à partir de 1890), est
représentatif de cette vague de livres illustrés du XVIIIe, conçus pour
accroître l’intérêt de l’élève.
V. Compter
Compter est la dernière étape de l’apprentissage scolaire et nombre
d’enfants quittent l’école avant d’apprendre les rudiments du calcul (on
n’apprend pas à compter en même temps que l’on apprend à lire ou
écrire, mais après). Dans les écoles des Frères des écoles chrétiennes,
on apprend successivement l’addition pendant deux mois, la soustraction
deux autres mois, la multiplication durant trois mois et la division
pendant quatre mois. L’apprentissage des quatre opérations de base est
complété par celui de la règle de trois, de la preuve par neuf et des
fractions. Cet enseignement n’est néanmoins par présent partout : bon
nombre de maîtres ne savent pas aller au-delà de l’addition.
On ne dissocie jamais l’aspect utilitaire : on apprend à compter en
livres, sols et deniers et on repère l’intérêt de chaque opération pour
chaque profession. Parfois, dans des manuels plus développés, s’ajoutent
des règles de conversion des mesures de capacité, ou pour les futurs
commerçants le calcul de l’intérêt des sommes prêtées.
Bibliographie :
CHARTIER, Roger ; JULIA, Dominique ; COMPÈRE, Marie-Madeleine. L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle. Société d’édition d’enseignement supérieur, 1976.
GROSPERRIN, Bernard. Les petites écoles sous l’Ancien Régime. Ouest France, 1984.
LEBRUN, François ; VENARD, Marc ; QUÉNIART, Jean. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. 2 – 1480-1789. Perrin, 2003.
CHARTIER, Roger ; JULIA, Dominique ; COMPÈRE, Marie-Madeleine. L’éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle. Société d’édition d’enseignement supérieur, 1976.
GROSPERRIN, Bernard. Les petites écoles sous l’Ancien Régime. Ouest France, 1984.
LEBRUN, François ; VENARD, Marc ; QUÉNIART, Jean. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. 2 – 1480-1789. Perrin, 2003.
Gallica (le Rôti-cochon) http://histoire.fdesouche.com
Les maîtres de la Contre-Révolution XVII. MAURICE BARRÈS
Nous
hésitions à placer Maurice Barrès parmi les maîtres de la
Contre-Révolution, pour la bonne raison qu'il a toujours préféré
chercher les moyens d'améliorer la République plutôt que de conclure à
la nécessité de rétablir la monarchie. Toutefois nous ne pouvions passer
sous silence ce penseur politique dont on a fêté le cent cinquantenaire
en août dernier et qui a tant contribué à rendre aux Français
conscience d'appartenir à une grande nation.
Maurice Barrès naquit le 19 août 1862 à Charmes (Vosges) (1) Sa famille paternelle était originaire de la région de Saint-Flour en Auvergne, mais sa mère dont le père fut maire de Charmes, était bien implantée en Lorraine. Son premier "déracinement" fut son séjour au collège de La Malgrange, près de Nancy, où les chenapans ne se souciaient guère de respecter sa nature réservée ; il commença alors à se réfugier dans son « culte du moi ». Après le lycée puis la faculté de droit de Nancy, Barrès vint à Paris où sa vocation littéraire le poussa à multiplier les collaborations à différentes revues. En 1884 il en créa une, Les taches d'encre, où il exposa ses premières ambitions : « Notre tâche sociale, à nous, jeunes hommes, c’est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l'idéal français qui est fait tout autant du génie protestant de Strasbourg que de la facilité brillante du Midi. Nos pères faillirent un jour : c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les domaines de l'esprit que nous pouvons, s'il le faut, nous consacrer au seul souci de reconquérir les exilés. » L'expérience n'eut que quatre numéros... mais le talent de Barrès, « son charme insolite et maladif » (Laurent Tailhade), était maintenant reconnu par la critique.
SOUS L'ŒIL DES BARBARES
En 1888, dans le premier volume du « Culte du Moi » (2), Sous l'Œil des Barbares, il démontrait que notre moi n'est pas immuable, qu'il faut le défendre et le recréer constamment : « Notre premier devoir est de défendre notre moi contre les Barbares, c’est-à-dire contre tout ce qui risque de l'affaiblir dans l'épanouissement de sa propre sensibilité. » Cet ouvrage allait lui attirer l'admiration de la jeunesse, Barrès fut même salué du titre de « prince de la jeunesse ». Maurras lut d'un trait ce roman inquiet, ironique et raffiné où Barrès se faisait l'écho de toute une partie de la jeune génération qui rejetait les fausses assurances du scientisme et la scène politique étriquée du radicalisme et de l'opportunisme : « Plus il m'était nouveau, plus il me semblait m'appartenir en propre, car j'y retrouvais tout ce que je voulais », devait écrire Maurras plus tard avec enthousiasme. Ainsi commença une amitié de trente-cinq années entre les deux hommes, jusqu'à la mort de Barrès. Cette amitié allait être marquée au signe d'une estime mutuelle et du sentiment de déférence de Maurras envers Barrés malgré leurs leurs divergences d’idées grandissantes…
Dans le second volume Un homme libre (1889), il expliquait que selon ses principes, « Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible », ce qui lui fit accomplir une démarche proche de celle des contre-révolutionnaires et prendre conscience de son passé, dont il était le produit et, plus spécialement, de sa Lorraine natale : « C'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms mêmes des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit [...] En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience [...] Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le cœur de ses parents fut agité au long des siècles. »
LES DÉRACINÉS
Suivirent les trois volumes du « roman de l'Énergie nationale », dont le premier connut le plus grand succès de librairie du début de XXe siècle : Les Déracinés (1897). Il fut suivi de L'Appel au soldat (1900) et Leurs Figures (1902) qui témoignent sur fond de campagnes électorales acharnées de l'évolution de Maurice Barrès, naguère anarchiste et même socialiste, vers le nationalisme et le traditionalisme. Élu à sa grande surprise député boulangiste de Nancy en 1889 à l'âge de vingt-sept ans, il s'engagea dans cette voie par passion et goût de l'action plus que par réflexion…
Le « roman de l'Énergie nationale » visait à montrer la décadence de la France à travers le destin de sept jeunes gens, sept Lorrains, Déracinés, jetés sur le trottoir parisien le cerveau enfiévré d'une philosophie de l'impératif catégorique : ils allaient vite sombrer dans l'anarchisme. L'un d'eux, Sturel, qui incarnait un peu Barrés lui-même, crut s'en sortir en utilisant l'aventure du général Boulanger comme "stimulant" tandis que leur maître kantien, Bouteiller, était devenu député opportuniste et exécrait le mouvement boulangiste, mais le général fut trop pusillanime pour tenter de prendre le pouvoir au soir de l'élection triomphale du parti boulangiste du 29 janvier 1889, ce qui donnait à Barrès l'occasion d'exprimer son sentiment sur cette affaire qui ne fut qu'un feu de paille : tout près de devenir « le cerveau de la nation », Boulanger « défaille, faute d'une doctrine qui le soutienne et qui l'autorise à commander ces mouvements de délivrance que les humbles tendent à exécuter [...] l'indigence des principes empêche un programme positif ; le général Boulanger, tout au net, manque d'une foi boulangiste qui se substitue dans sa conscience à l'évangile dont vit le parlementarisme ».
Barrès donc était en recherche d'une doctrine. Le troisième volet du « roman de l'Energie nationale », Leurs Figures, fut centré sur le scandale de Panama qui, en quelque sorte, confirmait la justesse de l'antiparlementarisme du boulangisme. Portraitiste redoutable et sans pitié, il dut constater qu'en septembre 1893, « dès l'instant que l'opposition avait écarté les moyens révolutionnaires et refusé d'exiger une dissolution, les parlementaires ne s'étaient plus inspirés que du "sauve qui peut !" ordinaire, devant les électeurs, ils s'entraidèrent ou se trahirent selon leurs convenances, qu'ils fussent de droite ou de gauche, intacts ou tarés ». Jamais Barrès ne fut aussi près de remettre en cause le système républicain.
Il apparaît qu'il fut alors très près de Maurras. Pourquoi donc ne se rejoignirent-ils pas ? En 1888, Maurras n'était pas encore acquis aux grandes vérités de la monarchie. Mais ce fut pendant cette période, du temps de la fin lamentable du boulangisme et de la naissance des ligues, que les deux hommes furent les plus proches. En 1895, on demanda à Barrès d'animer un quotidien jadis boulangiste mais qui périclitait, La Cocarde ; pendant quelques mois s'y côtoyèrent des anarchistes, des socialistes de diverses tendances, des monarchistes et des républicains. Maurras y publiait des articles consacrés aux avantages politiques et sociaux de la décentralisation et du fédéralisme. Il allait réussir à convertir Barrès à ses idées sur ces thèmes, puisque, l'expérience de La Cocarde terminée, ils menèrent campagne ensemble au rythme de conférences et de brochures.
Survint l'Affaire Dreyfus. Avec cette affaire qui ne lui semblait avoir que « l'intérêt grossier d'un roman feuilleton », Barrès vit tout de suite qu'on venait « d'engager des questions de vie ou de mort qui ne sont pas seulement de la littérature nationale, mais des faits de vie et de mort pour la nation ». Alors s'il douta toujours que Dreyfus fût innocent, il laissait à la justice militaire le soin d'en juger ; mais lui ne voulut pas laisser la parole aux détracteurs de l'armée, de la justice et de l'Église et, en dépit de ses amis du moment, dont Léon Blum, il opta pour le camp antidreyfusard. « Des intrigants politiques ont ramassé ce petit juif comme une arme, comme un couteau dans la poussière », il s'agissait pour Barrès de « conserver la France » tout simplement. Barrés et Maurras se rejoignaient dans une même analyse et dans la défense acharnée à protéger les bastions de la justice, de l'armée et de l'Église. Ils dénonçaient ensemble l'impuissance du régime parlementaire à préserver les institutions et à défendre la société.
À la Ligue des Droits de l'Homme et aux pétitions des intellectuels dreyfusards s'opposa vite la Ligue de la Patrie française, voulant montrer que les intellectuels n'étaient pas tous du même côté. Le président d'honneur en fut le poète François Coppée, le président effectif le critique Jules Lemaître et le secrétaire général Louis Dausset. Barrès en fut le délégué ; dans un important discours du 10 mars 1899, il insistait sur la nécessité de « restituer à la France une unité morale, de créer ce qui nous manque depuis la Révolution : une conscience nationale » Il ajoutait : « Certes, une telle connaissance de la Patrie ne peut être élaborée que par une minorité, mais il faut qu'ensuite tous la reconnaissent et la suivent. »
Pour Maurras, rallié à la monarchie dès 1896, lors de son voyage en Grèce, « l'Affaire Dreyfus » n'avait été qu'un épiphénomène de la décadence morale, politique et intellectuelle, où sombrait la France, ligotée par le régime républicain et les principes démocratiques. La Ligue de la Patrie française, dont Barrés avait été l’un des fondateurs, ne suivait point Maurras dans ses accusations contre le régime et ladite Ligue devenait une pompe à électeurs, avec pas plus de doctrine que le boulangisme.
C'est alors que Maurras et quelques amis, pas encore tous royalistes, créèrent la Ligue d'Action française. Le 30 octobre 1899, dans un article du Journal, Barrès rappelait l'une de ses maximes favorites ; « Il n'y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine », et il ajoutait : « Rien n'est plus pressant que des efforts méthodiques pour créer une discipline nationaliste, pour élaborer quelques idées maîtresses dont le manque fit profondément la faiblesse et la stérilité d'une magnifique convulsion telle que le boulangisme »
Le moment sembla venu pour le Provençal de prendre au mot le Lorrain et il s'empressa de lui proposer de prendre la tête de l'Action française naissante : « Ce qui me paraît essentiel, c'est que vous deveniez intellectuellement des nôtres. Par des nôtres j'entends que vous ayez une place au milieu de nous et par exemple la première »
Si l'on en croit Yves Chiron, son judicieux biographe, « avoir la première place à l’Action française pouvait séduire Barrès, affronter la redoutable dialectique maurrassienne devait l'effrayer (3)». Il garda toujours une certaine distance. Pendant des années il allait s'essayer à être le conciliateur entre la Ligue des Patriotes de Déroulède, activiste et plébiscitaire, la Ligue de la Patrie française, machine électorale sans programme, et la Ligue d'Action française, le plus durable des mouvements nationaux et le plus doctrinal. Mais jamais Barrès n'accepta le monarchisme de l'Action française (4) ; dans sa réponse à l'Enquête sur la monarchie, il disait refuser d'arrêter l'histoire avant 1789 et il ajoutait « Ne pouvant faire que ce qui nous paraît raisonnable soit accepté de tous, pourquoi ne tâchez-vous pas que ce que la majorité accepte devienne raisonnable ? » Ce qui revenait à proposer d'améliorer la République...
« Moi qui suis la loi des choses », écrivait-il dans Sous l'Œil des Barbares..., sa subjectivité ne le quitta jamais. Il ne voulut jamais se soumettre aux lois de l'expérience, qui eussent limité le champ de son Moi. La logique et la raison chez Maurras, la sensibilité chez Barrès. Pendant trente-cinq ans, les deux hommes en débattront jusqu'à la mort de Barrès le 4 décembre 1923, à l'âge de soixante et un ans dans sa maison de Neuilly-sur-Seine, foudroyé par une crise cardiaque. Trois ans plus tôt, le 24 juin 1920, la Chambre des députés avait adopté son projet visant à instituer une fête nationale de sainte Jeanne d'Arc.
Michel FROMENTOUX. RIVAROL 11 JANVIER 2013
Voir Yves Chiron : Vie de Barrès. Ed. Godefroy de Bouillon ; 2000 Préface de Jean Madiran.
Voir François Broche ; Maurice Barrès. Ed Jean-Claude Lattes 1987.
Numéro de septembre 1986 de la Nouvelle revue de Paris, consacré à Barrès.
La République ou le Roi, correspondance Barrès-Maurras. Ed Pion. 1965.
Maurice Barrès naquit le 19 août 1862 à Charmes (Vosges) (1) Sa famille paternelle était originaire de la région de Saint-Flour en Auvergne, mais sa mère dont le père fut maire de Charmes, était bien implantée en Lorraine. Son premier "déracinement" fut son séjour au collège de La Malgrange, près de Nancy, où les chenapans ne se souciaient guère de respecter sa nature réservée ; il commença alors à se réfugier dans son « culte du moi ». Après le lycée puis la faculté de droit de Nancy, Barrès vint à Paris où sa vocation littéraire le poussa à multiplier les collaborations à différentes revues. En 1884 il en créa une, Les taches d'encre, où il exposa ses premières ambitions : « Notre tâche sociale, à nous, jeunes hommes, c’est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l'idéal français qui est fait tout autant du génie protestant de Strasbourg que de la facilité brillante du Midi. Nos pères faillirent un jour : c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les domaines de l'esprit que nous pouvons, s'il le faut, nous consacrer au seul souci de reconquérir les exilés. » L'expérience n'eut que quatre numéros... mais le talent de Barrès, « son charme insolite et maladif » (Laurent Tailhade), était maintenant reconnu par la critique.
SOUS L'ŒIL DES BARBARES
En 1888, dans le premier volume du « Culte du Moi » (2), Sous l'Œil des Barbares, il démontrait que notre moi n'est pas immuable, qu'il faut le défendre et le recréer constamment : « Notre premier devoir est de défendre notre moi contre les Barbares, c’est-à-dire contre tout ce qui risque de l'affaiblir dans l'épanouissement de sa propre sensibilité. » Cet ouvrage allait lui attirer l'admiration de la jeunesse, Barrès fut même salué du titre de « prince de la jeunesse ». Maurras lut d'un trait ce roman inquiet, ironique et raffiné où Barrès se faisait l'écho de toute une partie de la jeune génération qui rejetait les fausses assurances du scientisme et la scène politique étriquée du radicalisme et de l'opportunisme : « Plus il m'était nouveau, plus il me semblait m'appartenir en propre, car j'y retrouvais tout ce que je voulais », devait écrire Maurras plus tard avec enthousiasme. Ainsi commença une amitié de trente-cinq années entre les deux hommes, jusqu'à la mort de Barrès. Cette amitié allait être marquée au signe d'une estime mutuelle et du sentiment de déférence de Maurras envers Barrés malgré leurs leurs divergences d’idées grandissantes…
Dans le second volume Un homme libre (1889), il expliquait que selon ses principes, « Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible », ce qui lui fit accomplir une démarche proche de celle des contre-révolutionnaires et prendre conscience de son passé, dont il était le produit et, plus spécialement, de sa Lorraine natale : « C'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms mêmes des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit [...] En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience [...] Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le cœur de ses parents fut agité au long des siècles. »
LES DÉRACINÉS
Suivirent les trois volumes du « roman de l'Énergie nationale », dont le premier connut le plus grand succès de librairie du début de XXe siècle : Les Déracinés (1897). Il fut suivi de L'Appel au soldat (1900) et Leurs Figures (1902) qui témoignent sur fond de campagnes électorales acharnées de l'évolution de Maurice Barrès, naguère anarchiste et même socialiste, vers le nationalisme et le traditionalisme. Élu à sa grande surprise député boulangiste de Nancy en 1889 à l'âge de vingt-sept ans, il s'engagea dans cette voie par passion et goût de l'action plus que par réflexion…
Le « roman de l'Énergie nationale » visait à montrer la décadence de la France à travers le destin de sept jeunes gens, sept Lorrains, Déracinés, jetés sur le trottoir parisien le cerveau enfiévré d'une philosophie de l'impératif catégorique : ils allaient vite sombrer dans l'anarchisme. L'un d'eux, Sturel, qui incarnait un peu Barrés lui-même, crut s'en sortir en utilisant l'aventure du général Boulanger comme "stimulant" tandis que leur maître kantien, Bouteiller, était devenu député opportuniste et exécrait le mouvement boulangiste, mais le général fut trop pusillanime pour tenter de prendre le pouvoir au soir de l'élection triomphale du parti boulangiste du 29 janvier 1889, ce qui donnait à Barrès l'occasion d'exprimer son sentiment sur cette affaire qui ne fut qu'un feu de paille : tout près de devenir « le cerveau de la nation », Boulanger « défaille, faute d'une doctrine qui le soutienne et qui l'autorise à commander ces mouvements de délivrance que les humbles tendent à exécuter [...] l'indigence des principes empêche un programme positif ; le général Boulanger, tout au net, manque d'une foi boulangiste qui se substitue dans sa conscience à l'évangile dont vit le parlementarisme ».
Barrès donc était en recherche d'une doctrine. Le troisième volet du « roman de l'Energie nationale », Leurs Figures, fut centré sur le scandale de Panama qui, en quelque sorte, confirmait la justesse de l'antiparlementarisme du boulangisme. Portraitiste redoutable et sans pitié, il dut constater qu'en septembre 1893, « dès l'instant que l'opposition avait écarté les moyens révolutionnaires et refusé d'exiger une dissolution, les parlementaires ne s'étaient plus inspirés que du "sauve qui peut !" ordinaire, devant les électeurs, ils s'entraidèrent ou se trahirent selon leurs convenances, qu'ils fussent de droite ou de gauche, intacts ou tarés ». Jamais Barrès ne fut aussi près de remettre en cause le système républicain.
Il apparaît qu'il fut alors très près de Maurras. Pourquoi donc ne se rejoignirent-ils pas ? En 1888, Maurras n'était pas encore acquis aux grandes vérités de la monarchie. Mais ce fut pendant cette période, du temps de la fin lamentable du boulangisme et de la naissance des ligues, que les deux hommes furent les plus proches. En 1895, on demanda à Barrès d'animer un quotidien jadis boulangiste mais qui périclitait, La Cocarde ; pendant quelques mois s'y côtoyèrent des anarchistes, des socialistes de diverses tendances, des monarchistes et des républicains. Maurras y publiait des articles consacrés aux avantages politiques et sociaux de la décentralisation et du fédéralisme. Il allait réussir à convertir Barrès à ses idées sur ces thèmes, puisque, l'expérience de La Cocarde terminée, ils menèrent campagne ensemble au rythme de conférences et de brochures.
Survint l'Affaire Dreyfus. Avec cette affaire qui ne lui semblait avoir que « l'intérêt grossier d'un roman feuilleton », Barrès vit tout de suite qu'on venait « d'engager des questions de vie ou de mort qui ne sont pas seulement de la littérature nationale, mais des faits de vie et de mort pour la nation ». Alors s'il douta toujours que Dreyfus fût innocent, il laissait à la justice militaire le soin d'en juger ; mais lui ne voulut pas laisser la parole aux détracteurs de l'armée, de la justice et de l'Église et, en dépit de ses amis du moment, dont Léon Blum, il opta pour le camp antidreyfusard. « Des intrigants politiques ont ramassé ce petit juif comme une arme, comme un couteau dans la poussière », il s'agissait pour Barrès de « conserver la France » tout simplement. Barrés et Maurras se rejoignaient dans une même analyse et dans la défense acharnée à protéger les bastions de la justice, de l'armée et de l'Église. Ils dénonçaient ensemble l'impuissance du régime parlementaire à préserver les institutions et à défendre la société.
À la Ligue des Droits de l'Homme et aux pétitions des intellectuels dreyfusards s'opposa vite la Ligue de la Patrie française, voulant montrer que les intellectuels n'étaient pas tous du même côté. Le président d'honneur en fut le poète François Coppée, le président effectif le critique Jules Lemaître et le secrétaire général Louis Dausset. Barrès en fut le délégué ; dans un important discours du 10 mars 1899, il insistait sur la nécessité de « restituer à la France une unité morale, de créer ce qui nous manque depuis la Révolution : une conscience nationale » Il ajoutait : « Certes, une telle connaissance de la Patrie ne peut être élaborée que par une minorité, mais il faut qu'ensuite tous la reconnaissent et la suivent. »
Pour Maurras, rallié à la monarchie dès 1896, lors de son voyage en Grèce, « l'Affaire Dreyfus » n'avait été qu'un épiphénomène de la décadence morale, politique et intellectuelle, où sombrait la France, ligotée par le régime républicain et les principes démocratiques. La Ligue de la Patrie française, dont Barrés avait été l’un des fondateurs, ne suivait point Maurras dans ses accusations contre le régime et ladite Ligue devenait une pompe à électeurs, avec pas plus de doctrine que le boulangisme.
C'est alors que Maurras et quelques amis, pas encore tous royalistes, créèrent la Ligue d'Action française. Le 30 octobre 1899, dans un article du Journal, Barrès rappelait l'une de ses maximes favorites ; « Il n'y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine », et il ajoutait : « Rien n'est plus pressant que des efforts méthodiques pour créer une discipline nationaliste, pour élaborer quelques idées maîtresses dont le manque fit profondément la faiblesse et la stérilité d'une magnifique convulsion telle que le boulangisme »
Le moment sembla venu pour le Provençal de prendre au mot le Lorrain et il s'empressa de lui proposer de prendre la tête de l'Action française naissante : « Ce qui me paraît essentiel, c'est que vous deveniez intellectuellement des nôtres. Par des nôtres j'entends que vous ayez une place au milieu de nous et par exemple la première »
Si l'on en croit Yves Chiron, son judicieux biographe, « avoir la première place à l’Action française pouvait séduire Barrès, affronter la redoutable dialectique maurrassienne devait l'effrayer (3)». Il garda toujours une certaine distance. Pendant des années il allait s'essayer à être le conciliateur entre la Ligue des Patriotes de Déroulède, activiste et plébiscitaire, la Ligue de la Patrie française, machine électorale sans programme, et la Ligue d'Action française, le plus durable des mouvements nationaux et le plus doctrinal. Mais jamais Barrès n'accepta le monarchisme de l'Action française (4) ; dans sa réponse à l'Enquête sur la monarchie, il disait refuser d'arrêter l'histoire avant 1789 et il ajoutait « Ne pouvant faire que ce qui nous paraît raisonnable soit accepté de tous, pourquoi ne tâchez-vous pas que ce que la majorité accepte devienne raisonnable ? » Ce qui revenait à proposer d'améliorer la République...
« Moi qui suis la loi des choses », écrivait-il dans Sous l'Œil des Barbares..., sa subjectivité ne le quitta jamais. Il ne voulut jamais se soumettre aux lois de l'expérience, qui eussent limité le champ de son Moi. La logique et la raison chez Maurras, la sensibilité chez Barrès. Pendant trente-cinq ans, les deux hommes en débattront jusqu'à la mort de Barrès le 4 décembre 1923, à l'âge de soixante et un ans dans sa maison de Neuilly-sur-Seine, foudroyé par une crise cardiaque. Trois ans plus tôt, le 24 juin 1920, la Chambre des députés avait adopté son projet visant à instituer une fête nationale de sainte Jeanne d'Arc.
Michel FROMENTOUX. RIVAROL 11 JANVIER 2013
Voir Yves Chiron : Vie de Barrès. Ed. Godefroy de Bouillon ; 2000 Préface de Jean Madiran.
Voir François Broche ; Maurice Barrès. Ed Jean-Claude Lattes 1987.
Numéro de septembre 1986 de la Nouvelle revue de Paris, consacré à Barrès.
La République ou le Roi, correspondance Barrès-Maurras. Ed Pion. 1965.
Culte et mythe de la déesse-mère
Analyse: Manfred Kurt EHMER, Göttin Erde. Kult und Mythos der Mutter Erde. Ein Beitrag zur Ökosophie der Zukunft, Verlag
Clemens Zerling, Berlin, 1994, 119 p. (format: 20 cm x 20 cm),
nombreuses illustrations, DM 36, ISBN 3-88468-058-7 (l'ouvrage comprend
un glossaire mythologique et une bonne bibliographie).
L'écologie philosophique constitue une lame de fond en Allemagne depuis longtemps et renoue, c'est bien connu, avec le filon romantique et son culte de la nature, bien capillarisé dans la société allemande. Aujourd'hui, la sagesse qui découle de ce culte de la nature ne se contente plus de déclarations de principe écologistes un peu oiseuses et politiciennes, mais se branche sur la mythologie de la Terre-Mère et entend développer, pour le siècle à venir, une “écosophie”, une sagesse dérivée de l'environnement, de l'écosystème, capable de mettre un terme au progressisme moderne qui clopine de catastrophe en catastrophe: pollutions insupportables, mégapoles infernales, produits agricoles frelatés, névroses dues au stress, etc. M. K. Ehmer nous offre dans ce volume, abondamment illustré, une rétrospective solidement étayée des cultes que l'Europe a voués depuis des temps immémoriaux à la Terre-Mère et à ses multiples avatars. La déesse Gaïa est dans l'optique de tous ces cultes successifs dans l'histoire européenne, à la fois un être vivant, le symbole archétypal de la féminité/fécondité et l'objet des cultes à mystères de l'Europe et de l'Inde. Les sites préhistoriques et protohistoriques de Hal Tarxien à Malte, de Carnac en Bretagne, de Stonehenge et d'Avebury en Angleterre l'attestent. Pour Ehmer, ces lieux de culte doivent être considérés comme les réceptacles géomantiques de forces numineuses et fécondantes que la tradition chinoise appelle les forces chi et que le Baron von Reichenbach (1788-1869), à la suite de 13.000 expériences empiriques, nomme “forces Od”. La Terre-Mère, dans ces cultes, est fécondée par l'astre solaire, dont la puissance se manifeste pleinement au jour du solstice d'été: la religion originelle d'Europe n'a donc jamais cessé de célébrer l'hiérogamie du ciel et de la terre, de l'ouranique et du tellurique. L'Atharva-Veda indien est la trace écrite de cet hymne éternel que l'humanité européenne et indienne a chanté en l'honneur de la Terre-Mère, explique Ehmer. Ensuite, il relie l'idéal chevaleresque des kshatriyas indiens et le culte du dieu du Tonnerre Indra à la mystique du calice contenant le nectar Soma, source tellurique de toute vie et breuvage revigorant pour les serviteurs spirituels ou guerriers de la lumière ouranienne. Des kshatriyas indiens aux chevaliers perses et de ceux-ci aux cavaliers goths, cette mystique du Soma est passée, immédiatement après le début des croisades, dans l'idéal chevaleresque européen-germanique, sous la forme du Graal et dans le culte de Saint-Michel (qui ne serait qu'un avatar des dieux indo-européens du Tonnerre, tueurs de dragons, dont Indra en Inde ou Perkunas chez les Baltes et les Slaves). Pour Ehmer, le Graal est un calice contenant un breuvage surnaturel qui donne des forces à l'homme-guerrier initié, tout en échappant, par l'abondante plénitude qu'il confère aux compagnons du Graal, à l'entendement humain trop humain.
En Grèce, le culte de Gaïa/Demeter/Perséphone a été bien présent et s'est juxtaposé puis mêlé pendant l'Empire romain au culte latin-italique de la Terra Mater, aux mystères d'Attis et de Kybele (originaires d'Asie Mineure) et au culte d'Isis, déesse de la Terre et Reine du Ciel (dont les avatars se mêlent en Germanie, le long du limes rhénan et danubien, à des figures féminines locales, notamment à cette jeune fille audacieuse descendant les rivières, debout sur un bloc de glace, sur lequel elle a dressé un mât porteur d'une voile, pour s'élancer, disent certaines légendes, vers l'Egypte; cf. Jurgis Baltrusaitis, La Quête d'Isis, Champs-Flammarion, 1997). A cette Isis nordique qui part seule à l'aventure pour l'Egypte, correspondent des Isis sur barque ou sur nef, dont celle de Paris, l'Isis Pharia, honorée à Lutèce pendant la tentative de restauration de Julien (d'où la nef des armoiries de Paris). Ou cette superbe Isis en ivoire alexandrin, sculptée sur la chaire de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Isis a connu un très grand nombre d'avantars en terre germanique où, souvent, elle n'a même pas été christianisée (voir les nombreux “Isenberge”, ou “Monts-d'Isis”). L'humaniste suédois Olav Rudbeck (1630-1702), exposant d'une origine hyperboréenne des civilisations, déduit dans sa mythographie parue en 1680, qu'Isis-Io est fille de Jonatör, un roi “commérien”, régnant sur un peuple du nord noyé dans les ténèbres d'une lointaine “Hyperborée”. Isis-Io, fille aventureuse, descend vers l'Egypte et le Nil en traversant les plaines scythes en compagnie de Borée (est-il un avatar de ce “jeune homme” couronné de feuilles, debout sur une barque à proue animalière, que l'on retrouve dans les plus anciennes gravures rupestres de Scandinavie et dans le mythe de Lohengrin?). Rudbeck avançait des preuves archéologiques: l'Isis lapone sort des neiges, porte plusieurs paires de mamelles (elle est une “multimammia”); son culte se retrouve à Ephèse et en Egypte. L'élément glace se retrouve même dans la proximité phonique entre “Isis” et “Iis” (“glace” en gothique) ou “Eis” (“glace” en allemand). Baltrusaitis écrit: «La cosmogonie hyperboréenne est aquatique par excellence. La terre, la vie procède de l'eau. Or l'eau provient de la glace, première substance solide de l'univers».
Les cultes grecs de la Terre-Mère trouvent leur pendant en Europe centrale et septentrionale dans le culte germanique de Nerthus, dans le culte celtique de Brighid, mère du monde et gardienne de la Terre, et dans la figure d'Ilmatar, le mère originelle de l'épopée du Kalevala. Ensuite dans la tradition chinoise du Feng-Shui, qui est celle de la géomantie, du culte du genius loci, pour laquelle il fallait donner forme à l'habitat des vivants pour qu'il coopère et s'harmonise avec les courants traversant son lieu. Car, cite Ehmer, «chaque lieu possède ses spécificités topographiques qui modifient l'influence locale des forces chi». Ehmer débouche ainsi sur une application bien pratique et concrète du culte de la Terre-Mère, des sites sacrés ou du simple respect du site pour ce qu'il est: un urbanisme qui donne aux bâtiments la hauteur et la forme que dicte le topos, qui oriente les rues et les places selon sa spécificité propre et non d'après l'arbitraire du constructeur moderne et irrévérencieux, qui exploite la Terre sans vergogne. Après la disposition géomantique exemplaire de la Cathédrale de Chartres, la modernité occidentale a oublié et oublie encore ce Feng-Shui, qui n'a même plus de nom dans les langues européennes, malgré les recommandations d'un architecte britannique, Alfred Watkins (1855-1935), qui a redécouvert les lignes de forces telluriques, qu'il appelait les ley lines.
Pour Ehmer, le judéo-christianisme et la modernité prométhéenne sont responsables du “désenchantement” du monde. Mais son plaidoyer pour un retour à la géomantie et à l'écosophie ne s'accompagne pas d'une condamnation sans appel de tout ce qui a été dit et pensé depuis la Renaissance, comme le veulent certains pseudo-traditionalistes hargneux et parisiens, se proclamant guénoniens ou évoliens ou, plus récemment, “métaphycisiens de café” (mais qui ont mal digéré leur lecture d'Evola ou l'ont ingurgitée sans un minimum de culture classique!). Ehmer rappelle la cosmologie ésotérique de Léonard de Vinci, avec l'idée d'une “âme végétative”, où l'adjectif “végétatif” n'est nullement péjoratif mais indique la vitalité inépuisable du végétal et de la nature, et aussi l'idée d'une Terre comme “être vivant organique”. Ehmer rappelle également l'“harmonie” de Jean Kepler, avec l'idée d'un “soi planétaire de la Terre”, puis, la pensée organique de Goethe.
L'écologie philosophique constitue une lame de fond en Allemagne depuis longtemps et renoue, c'est bien connu, avec le filon romantique et son culte de la nature, bien capillarisé dans la société allemande. Aujourd'hui, la sagesse qui découle de ce culte de la nature ne se contente plus de déclarations de principe écologistes un peu oiseuses et politiciennes, mais se branche sur la mythologie de la Terre-Mère et entend développer, pour le siècle à venir, une “écosophie”, une sagesse dérivée de l'environnement, de l'écosystème, capable de mettre un terme au progressisme moderne qui clopine de catastrophe en catastrophe: pollutions insupportables, mégapoles infernales, produits agricoles frelatés, névroses dues au stress, etc. M. K. Ehmer nous offre dans ce volume, abondamment illustré, une rétrospective solidement étayée des cultes que l'Europe a voués depuis des temps immémoriaux à la Terre-Mère et à ses multiples avatars. La déesse Gaïa est dans l'optique de tous ces cultes successifs dans l'histoire européenne, à la fois un être vivant, le symbole archétypal de la féminité/fécondité et l'objet des cultes à mystères de l'Europe et de l'Inde. Les sites préhistoriques et protohistoriques de Hal Tarxien à Malte, de Carnac en Bretagne, de Stonehenge et d'Avebury en Angleterre l'attestent. Pour Ehmer, ces lieux de culte doivent être considérés comme les réceptacles géomantiques de forces numineuses et fécondantes que la tradition chinoise appelle les forces chi et que le Baron von Reichenbach (1788-1869), à la suite de 13.000 expériences empiriques, nomme “forces Od”. La Terre-Mère, dans ces cultes, est fécondée par l'astre solaire, dont la puissance se manifeste pleinement au jour du solstice d'été: la religion originelle d'Europe n'a donc jamais cessé de célébrer l'hiérogamie du ciel et de la terre, de l'ouranique et du tellurique. L'Atharva-Veda indien est la trace écrite de cet hymne éternel que l'humanité européenne et indienne a chanté en l'honneur de la Terre-Mère, explique Ehmer. Ensuite, il relie l'idéal chevaleresque des kshatriyas indiens et le culte du dieu du Tonnerre Indra à la mystique du calice contenant le nectar Soma, source tellurique de toute vie et breuvage revigorant pour les serviteurs spirituels ou guerriers de la lumière ouranienne. Des kshatriyas indiens aux chevaliers perses et de ceux-ci aux cavaliers goths, cette mystique du Soma est passée, immédiatement après le début des croisades, dans l'idéal chevaleresque européen-germanique, sous la forme du Graal et dans le culte de Saint-Michel (qui ne serait qu'un avatar des dieux indo-européens du Tonnerre, tueurs de dragons, dont Indra en Inde ou Perkunas chez les Baltes et les Slaves). Pour Ehmer, le Graal est un calice contenant un breuvage surnaturel qui donne des forces à l'homme-guerrier initié, tout en échappant, par l'abondante plénitude qu'il confère aux compagnons du Graal, à l'entendement humain trop humain.
En Grèce, le culte de Gaïa/Demeter/Perséphone a été bien présent et s'est juxtaposé puis mêlé pendant l'Empire romain au culte latin-italique de la Terra Mater, aux mystères d'Attis et de Kybele (originaires d'Asie Mineure) et au culte d'Isis, déesse de la Terre et Reine du Ciel (dont les avatars se mêlent en Germanie, le long du limes rhénan et danubien, à des figures féminines locales, notamment à cette jeune fille audacieuse descendant les rivières, debout sur un bloc de glace, sur lequel elle a dressé un mât porteur d'une voile, pour s'élancer, disent certaines légendes, vers l'Egypte; cf. Jurgis Baltrusaitis, La Quête d'Isis, Champs-Flammarion, 1997). A cette Isis nordique qui part seule à l'aventure pour l'Egypte, correspondent des Isis sur barque ou sur nef, dont celle de Paris, l'Isis Pharia, honorée à Lutèce pendant la tentative de restauration de Julien (d'où la nef des armoiries de Paris). Ou cette superbe Isis en ivoire alexandrin, sculptée sur la chaire de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Isis a connu un très grand nombre d'avantars en terre germanique où, souvent, elle n'a même pas été christianisée (voir les nombreux “Isenberge”, ou “Monts-d'Isis”). L'humaniste suédois Olav Rudbeck (1630-1702), exposant d'une origine hyperboréenne des civilisations, déduit dans sa mythographie parue en 1680, qu'Isis-Io est fille de Jonatör, un roi “commérien”, régnant sur un peuple du nord noyé dans les ténèbres d'une lointaine “Hyperborée”. Isis-Io, fille aventureuse, descend vers l'Egypte et le Nil en traversant les plaines scythes en compagnie de Borée (est-il un avatar de ce “jeune homme” couronné de feuilles, debout sur une barque à proue animalière, que l'on retrouve dans les plus anciennes gravures rupestres de Scandinavie et dans le mythe de Lohengrin?). Rudbeck avançait des preuves archéologiques: l'Isis lapone sort des neiges, porte plusieurs paires de mamelles (elle est une “multimammia”); son culte se retrouve à Ephèse et en Egypte. L'élément glace se retrouve même dans la proximité phonique entre “Isis” et “Iis” (“glace” en gothique) ou “Eis” (“glace” en allemand). Baltrusaitis écrit: «La cosmogonie hyperboréenne est aquatique par excellence. La terre, la vie procède de l'eau. Or l'eau provient de la glace, première substance solide de l'univers».
Les cultes grecs de la Terre-Mère trouvent leur pendant en Europe centrale et septentrionale dans le culte germanique de Nerthus, dans le culte celtique de Brighid, mère du monde et gardienne de la Terre, et dans la figure d'Ilmatar, le mère originelle de l'épopée du Kalevala. Ensuite dans la tradition chinoise du Feng-Shui, qui est celle de la géomantie, du culte du genius loci, pour laquelle il fallait donner forme à l'habitat des vivants pour qu'il coopère et s'harmonise avec les courants traversant son lieu. Car, cite Ehmer, «chaque lieu possède ses spécificités topographiques qui modifient l'influence locale des forces chi». Ehmer débouche ainsi sur une application bien pratique et concrète du culte de la Terre-Mère, des sites sacrés ou du simple respect du site pour ce qu'il est: un urbanisme qui donne aux bâtiments la hauteur et la forme que dicte le topos, qui oriente les rues et les places selon sa spécificité propre et non d'après l'arbitraire du constructeur moderne et irrévérencieux, qui exploite la Terre sans vergogne. Après la disposition géomantique exemplaire de la Cathédrale de Chartres, la modernité occidentale a oublié et oublie encore ce Feng-Shui, qui n'a même plus de nom dans les langues européennes, malgré les recommandations d'un architecte britannique, Alfred Watkins (1855-1935), qui a redécouvert les lignes de forces telluriques, qu'il appelait les ley lines.
Pour Ehmer, le judéo-christianisme et la modernité prométhéenne sont responsables du “désenchantement” du monde. Mais son plaidoyer pour un retour à la géomantie et à l'écosophie ne s'accompagne pas d'une condamnation sans appel de tout ce qui a été dit et pensé depuis la Renaissance, comme le veulent certains pseudo-traditionalistes hargneux et parisiens, se proclamant guénoniens ou évoliens ou, plus récemment, “métaphycisiens de café” (mais qui ont mal digéré leur lecture d'Evola ou l'ont ingurgitée sans un minimum de culture classique!). Ehmer rappelle la cosmologie ésotérique de Léonard de Vinci, avec l'idée d'une “âme végétative”, où l'adjectif “végétatif” n'est nullement péjoratif mais indique la vitalité inépuisable du végétal et de la nature, et aussi l'idée d'une Terre comme “être vivant organique”. Ehmer rappelle également l'“harmonie” de Jean Kepler, avec l'idée d'un “soi planétaire de la Terre”, puis, la pensée organique de Goethe.
C'est
donc sur base d'une connaissance profonde des mythologies relatives à
la Terre-Mère et sur une revalorisation des filons positifs de la
Renaissance à Goethe, sur une approche nouvelle de Bachofen et de Jung,
qu'Ehmer propose une “nouvelle conscience gaïenne”. Celle-ci doit
mobiliser les ressources de la sophia, pour qui l'esprit n'est
pas l'ennemi de la vie, mais au contraire la vie elle-même; un tel
“esprit” ne se perd pas dans la sèche abstraction mais reste ancré dans
les saveurs, les odeurs et les grouillements de la Terre. C'est
l'abandon de cette sophia qui a fait le malheur de l'Europe. C'est le retour à cette sophia qui la restaurera dans sa plénitude.
(texte paru sous le pseudonyme de "Detlev Baumann" dans la revue "Antaios").
jeudi 17 janvier 2013
Des souvenirs sur une Alsace-Lorraine allemande
Dans
le climat d’inculture généralisée qui ne cesse de s’étendre dans un
Hexagone noyé par les écrans de la bêtise voulue et du divertissement
marchand de la vacuité ambiante, il importe de saluer deux sympathiques
éditeurs lorrains qui copublient les moments alsaciens extraits des Mémoires
(1925) du prince Alexandre de Hohenlohe-Schillingsfürst (1862 – 1924).
Cette parution opportune éclaire une période méconnue de cette terre qui
fut allemande entre 1871 et 1918.
Président
de l’équivalent germanique du conseil général de Haute-Alsace en 1903
et fils de Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst (1819 – 1901), ancien
gouverneur de la région et futur chancelier impérial, Alexandre
appartient à une très vieille famille dont « l’anoblissement […],
attesté au XIIe siècle, était
antérieur à celui des Hohenzollern ! (p. 11) ». Esprit cultivé,
francophone et ne cachant pas sa francophilie, ce prince allemand se
retrouve au contact quotidien avec ses administrés alsaciens.
Le
témoignage qu’il laisse dépeint une Alsace-Lorraine ignorée des
Français. Ses souvenirs contestent les clichés et autres poncifs
diffusés par une historiographie parisienne pédante et revancharde. Il
souligne l’influence prépondérante dans les campagnes alsaciennes de
l’Église catholique et relève qu’à la veille de la Grande Guerre, le
mouvement protestataire francophile est largement minoritaire dans les
urnes.
L’échec
de ce mouvement subversif soutenu clandestinement par Paris ne signifie
pourtant pas une adhésion sincère au modèle allemand. Bien au contraire
! Il remarque, d’une part, que « dans l’ensemble, l’Alsace-Lorraine
était aussi éloignée de Berlin qu’une colonie africaine ou qu’une
station navale d’Extrême-Orient (pp. 63 – 64) » et, d’autre part, que «
l’« Alsacien-Lorrain » était une entité qui n’existait que sur le papier
En réalité, l’Alsacien est aussi différent du Lorrain que, par exemple,
un Normand peut l’être d’un Picard (p. 53) ».
Si
les protestataires régressent de scrutin en scrutin, la « résistance » à
l’assimilation germano-prussienne persiste et s’accentue même.
Alexandre de Hohenlohe observe que les jeunes gens des milieux aisés de
Strasbourg, de Colmar et de Mulhouse « étaient Français de cœur (p. 55)
». En revanche, il ne retrouve pas cette inclination « dans la
population paysanne [où] la plupart avaient des sentiments alsaciens (p.
55) ». La présence française demeure prégnante et l’auteur regrette la
fondation d’une université à Strasbourg parce qu’elle la renforce
paradoxalement. Il aurait été préférable que les futures élites étudient
dans les universités réputées d’outre-Rhin, à Heidelberg ou Fribourg…
Son
pragmatisme s’appuie sur ses échanges permanents avec les milieux
économiques, en particulier les industriels Jean Schlumberger (1819 –
1908) et Édouard Köchlin (1833 – 1914). Le prince de Hohenlohe constate
en effet que « chez tous les Alsaciens des hautes classes, on ne parlait
que français (p. 41) » si bien qu’il emploie souvent la langue de
Molière lors des rencontres privées !
Les
élites alsaciennes ne se formalisent pas du maintien implicite du
français ! Pour preuve, Hugo Zorn von Bulach (1851 – 1921) qui, même
devenu responsable politique régional, « ne possédait l’allemand
qu’imparfaitement, ce qui le gênait parfois beaucoup dans ses
interventions publiques au Parlement, surtout quand on est décrété la
publicité des débats et l’usage de la langue allemande à la Délégation
d’Alsace. Malgré cela, pour plus de commodité, les députés se servaient
encore du français et du patois alsacien dans les séances des
commissions (p. 41) ». Situation impensable dans la République française
une et indivisible…
Alexandre
de Hohenlohe ajoute qu’« il a dû être plus d’une fois pénible à ceux
qui étaient d’un âge avancé de se trouver en état d’infériorité
vis-à-vis des représentants du gouvernement, par suite de leur
connaissance défectueuse de la langue allemande. Chose étonnante,
quelques-unes d’entre eux, qui pourtant n’avaient pas appris un mot
d’allemand dans leur jeunesse avaient réussi, à force d’application et
de persévérance, à s’exprime couramment dans cette langue (p. 41) ». Un
bilinguisme, voire un trilinguisme, existait donc de facto.
Cette
situation linguistique originale découle de la spécificité
institutionnelle de l’Alsace-Lorraine annexée lors du traité de paix de
Francfort de 1871 par l’Empire allemand naissant. Les trois anciens
départements français deviennent un Reichsland, ce qui signifie
que le jeune État fédéral-impérial en est le propriétaire indivis. Par
conséquent, cette « Terre d’Empire » est placée sous l’autorité directe
de l’empereur allemand et de son chancelier impérial. Toutefois, le Reichsland bénéficie d’une certaine liberté administrative avec un représentant de l’empereur, le Reichsstatthalter, « littéralement “ celui qui tient lieu ”, le Statthalter
fait plus figure de régent que de gouverneur dans ses attributions (p.
20) ». Nommé par Berlin, il préside à Strasbourg le Conseil d’État
d’Alsace-Lorraine, dirige un proto-gouvernement régional (quatre
secrétaires d’État pour l’Intérieur, la Justice et les Cultes, les
Finances et les Domaines et l’Industrie, l’Agriculture et les Travaux
publics) et négocie avec la Délégation d’Alsace-Lorraine (Landesausschuss)
de trente, puis de cinquante-huit élus au suffrage indirect entre 1874
et 1911. On est loin de la gestion despotique du centralisme parisien.
En 1911, le Kaiser Guillaume II accorde à l’Alsace-Lorraine une constitution locale. Le Reichsland devient le vingt-sixième État de la Fédération impériale et son Landesausschuss
se transforme en un Parlement bicaméral constitué d’un Sénat de
quarante-six membres désignés par l’empereur et les corps intermédiaires
locaux, et d’une Assemblée régionale de soixante élus au suffrage
universel direct masculin. Le déclenchement de la folle tragédie
européenne de 1914 suspendra ces libertés régionales.
Alexandre
de Hohenlohe se montre très favorable à toute solution neutraliste. «
Dès avant 1914, rappelle Laurent Schang dans une belle introduction,
[il] s’était prononcé en faveur de la constitution du Reichsland Elsass-Lothringen
en État neutre autonome assortie d’un référendum d’autodétermination
(p. 13). » Il s’agissait surtout d’éviter tout nouveau drame
franco-allemand. Il regrette que Berlin ait finalement choisi la voie du
Reichsland pour l’Alsace-Lorraine alors que d’autres solutions
étaient à ses yeux possibles. Il en esquisse certaines : une tutelle
paternaliste comme le fit son père, Statthalter avant de
devenir chancelier, une large autonomie opérée dès 1874 ou 1875 ou, plus
surprenant, le partage du territoire alsacien-lorrain entre les
principaux États fédérés allemands (Prusse, Bavière, Bade, Wurtemberg).
L’auteur de ces Souvenirs a compris que la perte de
l’Alsace-Lorraine rend la France inguérissable. Il n’accuse pas Bismarck
de cette erreur. « Bismarck pressentait bien les conséquences
désastreuses que l’annexion de l’Alsace-Lorraine allait voir pour la
politique européenne, avec un caractère comme celui du peuple français.
Il voyait plus loin que les généraux, pour qui seules les considérations
stratégiques entraient en ligne de compte, mais le côté tragique du
grand génie politique qu’a été Bismarck, c’est qu’il n’a pu se libérer
de la croyance en la force et en l’épée et qu’il a sous-estimé la
puissance des valeurs morales en politique. C’est ainsi que l’avis de
Moltke prévalut finalement et que la “ Terre d’Empire ” devient le “
glacis ” de l’Empire (p. 67). »
L’auteur
sait qu’en 1866, après la victoire prussienne à Sadowa, le futur «
Chancelier de Fer » avait pesé de tout son poids pour que le roi
Guillaume Ier ne se rangeât
pas du côté d’un état-major imbu de pensées frédériciennes qui rêvait de
s’emparer de contrées autrichiennes. En 1870, la pression était trop
forte pour résister frontalement à l’opinion des militaires victorieux… «
On ne lira qu’avec plus d’intérêt ces pages grosses de nostalgie,
desquelles émerge le regret d’une soudure “ germano-alsacienne-lorraine ”
en bonne voie, sinon achevée, au seuil de la Première Guerre mondiale
(p. 12) », écrit Laurent Schang à propos de ce beau témoignage d’un
Européen de langue allemande sur une région-charnière d’Europe
occidentale.
Georges Feltin-Tracol http://www.europemaxima.com/
• Prince Alexandre de Hohenlohe, Souvenirs d’Alsace-Lorraine 1870 – 1923,
Introduction et notes de Laurent Schang, traduction d’Edmond
Dupuydauby, Édition des Paraiges (4, rue Amable-Tastu, 57000 Metz) – Le
Polémarque Éditions (29, rue des Jardiniers, 54000 Nancy), Metz – Nancy,
2012, 77 p., 10 € (+ 5 € de frais de port), à commander aussi sur les
sites des éditeurs.
mercredi 16 janvier 2013
Octave reçoit le titre d'Auguste
Le 16 janvier de l'an 27 avant JC, le Sénat romain décerne à Octave le surnom d'Augustus (Auguste) habituellement réservé aux divinités.
Ce titre honorifique désigne celui qui agit sous de bons auspices. Il récompense le petit-neveu et fils adoptif de Jules César
pour avoir restauré les formes de la République sénatoriale et pacifié
le pays en mettant fin aux guerres civiles qui l'ensanglantaient depuis
un siècle.
Trois jours auparavant, Octave avait habilement démissionné de toutes
ses fonctions et le Sénat, désemparé, l'avait supplié de revenir !
Né 36 ans plus tôt, Octave (qui a pris le nom d'Octavien après son
adoption par César) possède désormais un pouvoir quasiment absolu grâce
au cumul à vie des plus hautes fonctions de la République.
De la République au principat
Avec l'arrivée au pouvoir d'Octave, la République romaine va se transformer en quelques années en principat
(avec un homme tout-puissant à sa tête) sans que ses structures
traditionnelles aient été en apparence modifiées ! Cette transformation
progressive de Rome en un «empire» qui ne dit pas son nom suscite des regrets y compris chez les proches d'Octave, comme Agrippa, le héros de la bataille d'Actium.
De son père adoptif, Octave a hérité les noms de César et Imperator.
Le titre d'Imperator désignait d'ordinaire un général investi de l'imperium. L'imperium
était un pouvoir à caractère militaire mais aussi juridique et sacré
conféré par le Sénat à un général avant de partir en campagne. Il lui
était retiré à son retour à Rome, dans les limites du pomoerium, l'enceinte sacrée délimitée selon la légende par la charrue de Romulus. César puis Octave et leurs successeurs ont obtenu du Sénat le droit de porter le titre d'Imperator à vie (nous en avons tiré le mot empereur).
Depuis la mort de son rival Antoine,
qui marque la fin du deuxième triumvirat, le nouvel homme fort de Rome
se voit réattribuer tous les ans le titre de consul (qu'il partage à
chaque fois avec un quelconque notable).
À partir de l'an 28 avant JC, Octave est officiellement considéré comme Princeps senatus ou premier sénateur (d'où nous avons tiré le mot prince).
L'année suivante, Octave devenu Auguste impose une réorganisation des
provinces. Au Sénat, les provinces les plus anciennes, pacifiques et
désarmées, avec un proconsul à leur tête ; à lui, les provinces les plus
récentes, avec la force armée qu'elles nécessitent et un légat à leur
tête.
L'imperium proconsulaire lui donne autorité sur les trois
provinces de Gaule, d'Espagne et de Syrie ainsi que sur leurs armées,
éliminant pour longtemps le risque qu'un général ne se pose en rival. Il
sera quelques années plus tard élargi à tout l'empire, y compris à la
ville de Rome !
En 23 avant JC, à la suite d'une grave maladie, Auguste se fait attribuer la puissance tribunicienne à vie. Elle lui garantit l'inviolabilité et lui donne le droit de proposer des lois au Sénat et d'opposer son veto à celles qui lui déplaisent, la censure l'autorisant à dresser les listes de sénateurs, de chevaliers et de citoyens.
À la mort de Lépide, en 13 avant JC, Auguste est élu grand Pontife et devient à ce titre le chef de la religion. On l'honore sur les autels.
Le nouvel homme fort de Rome n'est bientôt plus désigné que sous l'appellation Imperator Cesar Augustus.
Il professionnalise l'armée avec des volontaires engagés pour vingt
ans qui reçoivent en fin de carrière un lopin de terre et un pécule. Se
targuant d'avoir restauré la paix, il peut fermer pour un temps le
temple de Janus, consacré à la guerre et à la paix.
Auguste lance seulement quelques guerres pour consolider les
frontières. Entre les Alpes et le Danube, ses gendres Drusus et Tibère
conquièrent la Rhétie, le Norique et la Pannonie. Il soumet en personne
les peuples des Alpes occidentales, ce qui lui vaut un trophée à sa
gloire à La Turbie, en un lieu magnifique qui domine la côte
méditerranéenne et l'actuelle cité de Monaco. Il fait éduquer à ses
frais, à Rome même, les enfants des rois vaincus afin de les rallier à
sa politique.
Sa principale déconvenue vient de l'échec de la tentative de conquête
de la Germanie entre Rhin et Danube. Tibère et Germanicus, neveu de
l'empereur, occupent ces régions mais un chef chérusque, Arminius (Hermann), piège et massacre trois légions en l'an 9 de notre ère dans la forêt de Teutoburg.
L'empire romain à son apogée
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Cette carte montre l'empire romain dans sa plus grande extension (fin
du Ier siècle après JC). Au centre de cet immense empire était la mer
Méditerranée, que les Romains appelaient avec orgueil et non sans
justesse Mare Nostrum (Notre mer). Cet empire est aujourd'hui
éclaté en États rivaux que divisent la langue, la politique, la
religion, la société et l'économie.
Le principat d'Auguste voit l'épanouissement de la culture latine
avec les artistes Virgile, Horace, Properce... L'un des proches
d'Auguste reçoit ceux-ci dans sa villa de Tibur et les invite à chanter
les louanges du prince. Son nom, Mécène, est devenu un nom commun pour désigner les protecteurs des artistes !
Mécène, administrateur remarquable, fait partie avec Agrippa du
premier cercle des amis d'Auguste, le Conseil du prince. Il unifie le
cadastre, impose le droit romain jusqu'aux extrémités de l'empire et
stimule les activités économiques.
Et l'on ne saurait oublier que c'est au temps de l'empereur César
Auguste que naît à Bethléem, un petit village au sud de Jérusalem, un
enfant du nom de Jésus.
Auguste, heureux dans presque toutes ses entreprises, a cependant
échoué à assurer la transmission héréditaire du pouvoir en dépit d'une
réputation méritée d'homme à femmes et d'une union de 52 ans avec Livie.
Faute de fils pour lui succéder, il demande à son ami et complice
Agrippa d'épouser sa fille Julie, née d'un premier mariage avec
Scriponia. Mais son gendre et ses deux fils vont mourir avant lui.
Auguste s'éteint à 77 ans, le 19 août de l'an 14 après JC. Il reçoit aussitôt les honneurs de l'apothéose,
c'est-à-dire qu'il est mis au rang des divinités. C'est en définitive
son beau-fils Tibère, né d'un premier mariage de Livie avec un officier
romain, qui va hériter à 56 ans de l'oeuvre immense de César et
d'Auguste !
Jean-François Zilberman. http://www.herodote.net
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