dimanche 13 mars 2011

Machiavel l’Européen. Par Dominique Venner

Editorial du numéro de mars-avril 2011 de La Nouvelle Revue d’Histoire (NRH) dont le dossier central est consacré à L’Italie, de la chute de Rome à l’unité de 1861.
Son nom lui a joué des tours. C’est en effet peu flatteur d’être qualifié de «machiavélique». On voit aussitôt se dessiner un soupçon de violence madrée et de fourberie. Et pourtant ce qui avait conduit Machiavel à écrire le plus célèbre et le plus scandaleux de ses essais, Le Prince, était le souci de sa patrie, l’Italie. En son temps, dans les premières années du XVIe siècle, il était d’ailleurs bien le seul à se soucier de cette entité géographique. On était alors pour Naples, Gènes, Rome, Florence, Milan ou Venise, mais personne ne pensait à l’Italie. Il faudra pour cela attendre encore trois bons siècles. Ce qui prouve qu’il ne faut jamais désespérer de rien. Les prophètes prêchent toujours dans le désert des esprits avant que leurs rêves ne rencontrent l’attente imprévisible des peuples.
Né à Florence en 1469, mort en 1527, Nicolas Machiavel (portrait) était une sorte de haut fonctionnaire et de diplomate. Ses missions l’initièrent à la grande politique de son temps. Ce qu’il y apprit fit souffrir son patriotisme, l’incitant à réfléchir sur l’art de conduire les affaires publiques. La vie l’avait placé à l’école de bouleversements majeurs. Il avait 23 ans quand mourut Laurent le Magnifique en 1492. La même année, Alexandre VI Borgia devint pape. D’un de ses fils, César (en ce temps-là, les papes n’étaient pas toujours chastes), il fit provisoirement un très jeune cardinal, puis un duc de Valentinois grâce au roi de France. Ce César, que tenaillait une terrible ambition, ne sera jamais regardant sur les moyens. En dépit de ses échecs, sa fougue fascina Machiavel.
Mais j’anticipe. En 1494, survint un événement immense qui allait bouleverser pour longtemps l’Italie. Charles VIII, jeune et ambitieux roi de France, effectua sa fameuse « descente », autrement dit une tentative de conquête qui bouscula l’équilibre de la péninsule. Après avoir été bien reçu à Florence, Rome et Naples, Charles VIII rencontra ensuite des résistances et dut se replier, laissant un joli chaos. Ce n’était pas fini. Son cousin et successeur, Louis XII, récidiva en 1500, cette fois pour plus longtemps, en attendant que survienne François Ier. Entre-temps, Florence avait sombré dans la guerre civile et l’Italie avait été dévastée par des condottières avides de butin.
Atterré, Machiavel observait les dégâts. Il s’indignait de l’impuissance des Italiens. De ses réflexions naquit Le Prince, célèbre traité politique écrit à la faveur d’une disgrâce. L’argumentation, d’une logique imparable, vise à obtenir l’adhésion du lecteur. La méthode est historique. Elle repose sur la confrontation entre le passé et le présent. Machiavel dit sa conviction que les hommes et les choses ne changent pas. Il continue à parler aux Européens que nous sommes.
À la façon des Anciens – ses modèles – il croit que la Fortune (le hasard), figurée par une femme en équilibre sur une roue instable, arbitre la moitié des actions humaines. Mais elle laisse, dit-il, l’autre moitié gouvernée par la virtus (qualité virile d’audace et d’énergie). Aux hommes d’action qu’il appelle de ses vœux, Machiavel enseigne les moyens de bien gouverner. Symbolisée par le lion, la force est le premier de ces moyens pour conquérir ou maintenir un Etat. Mais il faut y adjoindre la ruse du renard. En réalité, il faut être à la fois lion et renard. « Il faut être renard pour éviter les pièges et lion pour effrayer les loups » (Le Prince, ch. 18). D’où l’éloge, dépourvu de tout préjugé moral, qu’il fait du pape Alexandre VI Borgia qui « ne fit jamais autre chose, ne pensa jamais à autre chose qu’à tromper les gens et trouva toujours matière à pouvoir le faire » (Le Prince, ch. 18). Cependant, c’est dans le fils de ce curieux pape, César Borgia, que Machiavel voyait l’incarnation du Prince selon ses vœux, capable « de vaincre ou par force ou par ruse » (Ibid. ch. 7).
Mis à l’Index, accusé d’impiété et d’athéisme, Machiavel avait en réalité vis-à-vis de la religion une attitude complexe. Certainement pas dévot, il se plie cependant aux usages. Dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, tirant les enseignements de l’histoire antique, il s’interroge sur la religion qui conviendrait le mieux à la bonne santé de l’Etat : « Notre religion a placé le bien suprême dans l’humilité et le mépris des choses humaines. L’autre [la religion romaine] le plaçait dans la grandeur d’âme, la force du corps et toutes les autres choses aptes à rendre les hommes forts. Si notre religion exige que l’on ait de la force, elle veut que l’on soit plus apte à la souffrance qu’à des choses fortes. Cette façon de vivre semble donc avoir affaibli le monde et l’avoir donné en proie aux scélérats » (Discours, livre II, ch. 2). Machiavel ne se risque pas à une réflexion religieuse, mais seulement à une réflexion politique sur la religion, concluant cependant : « Je préfère ma patrie à mon âme ».
Dominique Venner     http://fr.novopress.info/
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vendredi 11 mars 2011

1200 : Capétien et Plantagenêt

Soucieux de chasser les Plantagenêt du royaume de France, Philippe-Auguste se battit en vrai capétien, avec « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Le traité du Goulet fut l'occasion d'un répit, sans faire illusion…
Cette année-là, la vingtième de son règne, Philippe II Auguste, trente-cinq ans, signait le 22 mai le traité du Goulet qui le mettait en position de force face au roi d'Angleterre et dont la clause principale était le mariage du prince royal Louis, treize ans, avec Blanche de Castille. douze ans, fille du roi Alphonse VIII de Castille.
La petite-fille d'Aliénor
Il importe de rappeler ici que celle qui allait donner à la couronne de France neuf enfants, dont le grand saint Louis, était par sa mère Aliénor d'Angleterre, la petite-fille de la trop belle Aliénor d'Aquitaine que nous avons vue dans nos précédents articles passer avec son colossal héritage – presque la moitié de la France - du lit de Louis VII, roi de France, à qui elle n'avait pas donné d'enfant mâle, à celui d'Henri Plantagenêt juste avant que celui-ci joignît à ses titres de comte d'Anjou et de duc de Normandie celui de roi d'Angleterre… Agissant ainsi cette femme légère avait suscité entre les deux royaumes une zizanie qui devait marquer pour de longs siècles l'histoire de l'Europe. C'est dire l'importance de cette union de 1200. La vieille Aliénor, alors soixante-dix-huit ans, tint à aller elle-même, comme pour se repentir, chercher sa petite-fille outre-Pyrénées pour la conduire auprès du petit-fils de son premier mari…
Philippe-Auguste, que nous avons laissé dans notre dernier numéro tout jeune et déjà veuf d'Isabelle de Hainaut, s'adonnait alors à réguler les mouvements féodaux, à châtier les bandes errantes de pillards désoeuvrés, à veiller à la bonne administration du royaume, à embellir Paris… Mais il ne cessait de se préparer à chasser les Plantagenêt du royaume de France. Contre Henri II d'abord, puis contre les deux fils qu'Aliénor avait donnés à ce rustre, le presque estimable et même légendaire Richard dit Coeur de Lion, et le morbide Jean Sans Terre, Philippe allait se battre en vrai capétien, avec, écrit Bainville, « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Parti en croisade en 1190 avec Richard, il avait, avec l'accord du pape, quitté Saint-Jean d'Acre au bout de quelques mois pour des raisons de santé mais surtout pour profiter de l'absence, puis de la captivité de Richard tombé aux mains de l'empereur germanique. Utilisant habilement les failles du système successoral anglais, il avait soutenu Jean contre Richard, puis, après la mort de celui-ci dans des conditions indignes d'un preux, il avait embrassé la cause du tout jeune Arthur de Bretagne, fils de Geoffroy, frère aîné de Richard et de Jean. Pendant ce temps, Jean avait déjà mis la main sur les possessions françaises des Plantagenêt, dont la Normandie, mais ce fourbe désirait alors une accalmie…
Renonciations
C'est ainsi qu'en 1200, Philippe le prit au mot et le reçut à Paris puis lui imposa dans l'île du Goulet, près de Vernon, le traité du même nom, par lequel Jean, d'une part, renonçait à soutenir les prétentions d'Othon de Brunswick à l'Empire contre le candidat français, d'autre part, rendait hommage au roi de France son suzerain pour toutes ses possessions françaises. Il abandonnait en outre le comté d'Evreux et ses fiefs berrichons au jeune prince Louis pour constituer la dot de Blanche de Castille. De son côté Philippe renonçait à faire valoir ses droits sur la Bretagne.
La Normandie redevient française
Traité d'équilibre, occasion d'un répit, mais cela ne faisait illusion à personne. En fait il restait à Philippe à saisir l'occasion de prendre Jean en faute. Chose aisée, puisque celui-ci n'accomplissait pas ses devoirs envers ses vassaux, qu'il persécutait même parfois ! Ceux-ci l'attaquèrent en justice en 1202. Les pairs du royaume prononcèrent la confiscation de ses biens français, à charge pour Philippe d'exécuter la sentence. Ainsi la Normandie redevint-elle française : après la prise de la forteresse de Château-Gaillard, Philippe put entrer dans Rouen. Le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou suivirent le mouvement, mais l'Aquitaine restait encore pour le moment entre les mains du Plantagenêt. En même temps, la mort du malheureux Arthur de Bretagne permit au roi de faire passer la Bretagne dans l'orbite capétienne, en donnant en mariage Alix, la soeur d'Arthur, à un descendant de Louis VI le Gros.
Pendant qu'en Angleterre la monarchie fonctionnait si mal que les populations se révoltaient (c'était le temps de Robin des Bois) et que les seigneurs s'apprêtaient à imposer à leur roi pour le ligoter la fameuse Grande Charte (15 avril 1215), la monarchie française, créatrice d'un État fort et rassembleur, constituait un modèle de continuité sans heurts et de sage gouvernement. C'est pourquoi Philippe-Auguste pouvait dès lors tenir tête à l'Angleterre et à l'Empire réunis contre nous. En 1214, à Bouvines, on allait voir se manifester la force du sentiment national, comme nous l'avons déjà raconté dans L'AF 2000 du 20 novembre 2008.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 17 au 30 septembre 2009

jeudi 10 mars 2011

1214 : Le roi et le sentiment national

Bénéficiant du soutien populaire, levant en masse les milices communales, Philippe-Auguste fait de sa poitrine le bouclier de l'indépendance française.
Cette année-là, la trente-quatrième de son règne, Philippe II Auguste, quarante-neuf ans, fils de Louis VII le Jeune (1120-1180) et d'Alix de Champagne, était toujours engagé dans la difficile reconquête de son royaume, amputé à la génération précédente par suite du caprice de la première épouse de son père, la très belle mais trop volage Aliénor d'Aquitaine.
Celle-ci, en effet, dès qu'elle avait obtenu de Rome en 1152 l'annulation de son mariage, s'était empressée de se jeter dans les bras d'Henri Plantagenêt, duc de Normandie, comte du Maine, comte d'Anjou, et avait emporté dans ses bagages les terres appartenant à son propre héritage : le Poitou, le Limousin, une partie de l'Auvergne, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne ! Comme un an plus tard, l'insatiable Plantagenêt s'était fait reconnaître roi d'Angleterre sous le nom d'Henri II, la moitié de la France était devenue anglaise…
Face à un ogre
Face à un tel ogre, Louis le Jeune s'était trouvé quelque peu déconcerté, mais n'avait nullement perdu la face, affirmant sa souveraineté de droit sur toutes ces terres françaises dont la possession faisait d'Henri et d'Aliénor des vassaux du roi de France. Louis avait même soutenu la révolte des fils Plantagenêt contre leur insupportable père - révolte encouragée par Aliénor elle-même, obligée un jour de demander à son premier mari protection contre son second…
Devenu roi à quinze ans, et déjà fin calculateur, Philippe Auguste avait repris cette habile - et très capétienne - politique, se liant d'amitié avec le révolté Richard Coeur de Lion, lequel devint roi d'Angleterre à la mort d'Henri II en 1189. Philippe s'était alors aussitôt fait l'ami du jeune Jean Sans Terre révolté contre Richard parti pour la troisième Croisade où il affrontait Saladin. Dès son retour, Richard avait voulu reprendre tout ce qu'avait cédé Jean, mais il fut occis lors du siège de Châlus en Limousin en 1199. L'accession au trône anglais du cruel et immoral Jean Sans Terre ayant provoqué l'ire de son neveu Arthur de Bretagne, Philippe Auguste s'était évidemment lié à ce dernier, puis (quand Jean Sans Terre l'eut fait assassiner) à ses vassaux. C'est ainsi qu'en quelques années de sièges, d'escarmouches et de démantèlements de châteaux, le roi de France avait réussi à reconquérir la Normandie, puis le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou.
Pourtant, en 1214, tout risquait d'être remis en cause. Alors qu'une invasion de l'Angleterre était envisagée, les féodaux de Boulogne et de Flandre, jaloux des Capétiens, négociaient depuis déjà un an une entente contre la France entre Jean Sans Terre et l'empereur germanique Othon IV de Brunswick. Le danger devenait terrible. Il était temps d'organiser une résistance, à l'instar de celle de 1124 au temps de Louis VI le Gros.
Bouvines
Cette fois ce fut encore plus merveilleux. Après qu'au printemps, le jeune Louis (futur Louis VIII) eut vaincu Jean Sans Terre en l'expulsant de la forteresse de La Roche-aux-Moines dans l'actuel Maine-et-Loire, Philippe-Auguste, assuré du soutien du pape Innocent III, s'élança vers les coalisés malgré l'infériorité en nombre de ses troupes. Alors il remua l'extraordinaire fibre française qui devait si souvent faire miracle dans notre histoire : on leva en masse les milices communales ; bourgeois, paysans, petites gens se lancèrent avec enthousiasme, entendant le roi leur dire, selon Bainville : « Je porte la couronne mais je suis un homme comme vous. »
Contrairement à toutes les lois de la chrétienté, Othon engagea la bataille le dimanche 27 juillet à Bouvines (actuel Nord) au pont sur la Marque, mais Philippe prit personnellement tous les risques, faisant de sa poitrine le bouclier de l'indépendance française. Un temps désarçonné, mais remis en selle sur un cheval sain, il poussa l'Empereur à battre en retraite avec toute sa troupe hétéroclite. La victoire était totale. Ce fut l'allégresse dans la France entière en cette belle saison des moissons.
Les semaines suivantes, tandis qu'Othon, déjà excommunié, renonçait à l'empire, et qu'en Angleterre l'ignoble Jean Sans Terre se voyait imposer par ses barons révoltés la Grande Charte qui amoindrissait pour toujours la couronne anglaise, le roi de France resplendissait dans les coeurs de tous les Français comme l'incarnation du sentiment national.
Cette même année, trois mois plus tôt, le 25 avril, était né à Poissy le petit-fils du roi, fils du futur Louis VIII et de Blanche de Castille (petite-fille d'Aliénor) un petit Louis qui serait le saint roi Louis IX…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 20 novembre au 3 décembre 2008

mercredi 9 mars 2011

L’erreur de Darwin sur l’adaptation d’espèces invasives

Une équipe de chercheurs australiens s’est intéressée au devenir des espèces introduites dans un milieu par l’homme, afin de bien comprendre les succès de ces expériences dans un contexte écologiste marqué par le souci de la biodiversité (Tingley et al. The American Naturalist, 177, 382-388, (2011)). Mais cette étude menée sur les amphibiens répond aussi aux interrogations scientifiques des évolutionnistes, permettant de trancher entre deux hypothèses sur l’aptitude d’une espèce à s’intégrer dans un milieu. La première de ces hypothèses fut formulée par Darwin, génial savant, inventeur d’une théorie de l’évolution bien ficelée, mais aussi fin observateur ayant émis bien des hypothèses qui souvent, ont été confirmées par la suite. Sauf quelques unes dont cette thèse assez centrale sur les succès dans l’introduction d’une espèce par l’homme. Selon Darwin, une espèce aura quelques difficultés à se développer dans un milieu si celui-ci est occupé par une espèce concurrente très proche selon les critères taxinomiques. A l’inverse, une autre hypothèse énonce carrément le contraire. Une espèce introduite dans un milieu aura de bonnes chances de prospérer si elle co-existe avec une espèce très proche. Cette solution alternative est connue comme hypothèse pré-adaptative. Ainsi, une étroite parenté de traits physiques et physiologiques entre l’espèce nouvelle et son homologue autochtone permettra à l’envahisseur de trouver facilement sa place. Soulignons ce détail. Darwin a proposé son hypothèse en observant les végétaux qui, s’ils sont introduits dans un milieu où une espèce parente est présente, peinent à s’insérer et se disséminer, alors qu’un végétal n’ayant pas d’étroite parenté avec les espèces du biotope pourra trouver matière à se développer et prospérer. La raison invoquée étant facile à comprendre. Une espèce très différente ne sera pas en compétition vitale avec les espèces présentes et trouvera ainsi plus aisément les substances et autres conditions pour s’étendre et occuper sa place. Les quelques tests menés sur des cas d’implantation de végétaux ont fourni des résultats contrastés, preuve s’il en est qu’il est difficile de trancher en faveur de l’hypothèse axée sur la concurrence face à celle supposant la préadaptation, reconnue aussi comme plausible par Darwin.
Bien évidemment, cette alternative risque bien de livrer des conclusions distinctes si l’on étudie des cas d’introduction d’espèces animales, celles-ci ayant d’autres degrés de liberté pour s’adapter, se déplaçant notamment. Peu d’études ont été réalisées, sauf sur une les poissons, mentionnée par ces chercheurs australiens qui livrent leurs conclusions après avoir étudié, aux quatre coins du monde, plus de 500 cas d’introduction d’amphibiens entre 1700 et nos jours. Les grenouilles et salamandres introduites dans des milieux déjà occupés par des congénères voient leur développement facilité car elles disposent d’une compatibilité forte avec le milieu. Ce constat serait le premier permettant d’invalider la thèse darwinienne sur les espèces invasives censées être contrariées en rencontrant des proches congénères. C’est donc la thèse de la préadaptation qui explique le devenir des espèces invasives qui, dotés des mécanismes vitaux adéquats, montrent une aisance à se déployer dans un milieu déjà occupé par des espèces dotées de mécanismes similaires.
Cette expérience est d’une grande importance pour la théorie de l’évolution puisqu’elle permet de penser à un rôle limité de la sélection naturelle, comme le pensait le naturaliste Lucien Cuénot, oublié des livres d’histoire de la biologie, et pourtant auteur de propos très savants renversant en quelque sorte les hiérarchies causales héritées de Darwin et un peu trop facilement acceptées par la communauté des évolutionnistes. Selon Cuénot mais aussi Bateson, la sélection naturelle n’explique pas la genèse des propriétés vitales des espèces et c’est plutôt l’inverse, une espèce bien formatée et dotée en mécanismes vitaux sera plus apte à s’adapter (H.C.D. de Wit. Histoire du développement de la biologie, p. 274, 1993). C’est ce sillon que j’ai du reste suivi dans mon essai où j’explique qu’il faut penser la sélection naturelle et l’adaptation réussie à partir des propriétés vitales de l’espèce et non l’inverse. Le vivant doit expliquer l’évolution et la sélection et non pas l’inverse (Dugué, le sacre du vivant, ouvrage en quête d’éditeur)
Ainsi, hormis l’intérêt pratique de ces résultats dans un contexte de politique de biodiversité, nous avons dans ces constats de précieux éléments pour réfléchir à cette équivoque pour ne pas dire cet impensé de la théorie de l’évolution. Quel est le rôle exact de la sélection naturelle ? Une expérience de pensée fut réalisée par Darwin pour envisager le sort d’une espèce lorsqu’elle est introduite dans un milieu. Si elle rencontre une espèce très proche, cette dernière sera dotée des mécanismes vitaux adéquats et efficaces, car acquis dans un milieu sélectif. D’où les chances réduites d’adaptations pour les « envahisseurs ». Or, Tingley et ses confrères ont constaté que ce n’est pas le cas en étudiant 500 cas concernant l’introduction d’amphibiens. Une préadaptation permet ainsi à une espèce de vivre avec succès dans un milieu où elle rencontre un proche compétiteur censé être « mieux sélectionné ». Ces résultats vont donc dans le sens d’un découplage entre la pression sélective et la « logique du vivant », rejoignant ainsi, avec des liens lointains mais avérés, le propos de Motoo Kimura sur le découplage entre fixation des allèles et pression sélective.
On regrettera qu’il n’y ait pas plus d’études de ce type. L’imposante hégémonie de la génétique, adossée au mythe de l’ADN, a laissé en friche la biologie naturaliste qui, en se dotant d’un appareil conceptuel adéquat, aurait encore beaucoup de choses à découvrir en observant finement les espèces vivantes. Une piste de réflexion découle de ces observations sur l’introduction d’une espèce potentiellement concurrente pour les ressources naturelles dans un milieu. Si cette espèce peut se développer, c’est que sans doute, ses concurrents autochtones sont loin d’avoir proliféré au point d’épuiser les ressources en maximisant leur prolifération. Cela étant, le degré d’évolution d’une espèce peut certainement jouer et il n’est pas sûr que chez les insectes, on trouve ce souci inné et mystérieux (qui lèvera le mystère ?) de ne pas proliférer jusqu’aux limites de l’épuisement naturel. Vaste méditation sur une « sagesse innée » des espèces évoluées et sur cette folie de l’humain qui lui, a transgressé les « lois naturelles » pour un pari assez fou, celui de conquérir la planète, sans se mettre des bornes démographiques, quitte à épuiser les ressources naturelles. Mais bien avant la modernité et le néolithique, l’homo sapiens a peut-être déjà transgressé les lois naturelles en éliminant un compétiteur, l’homme de Neandertal, chose impensable pour une espèce animale. Cette remarque anthropologique effectuée, on ne peut que louer à nouveau l’intérêt de ces études menées sur des populations introduites dans un milieu. L’équivoque sur la sélection naturelle et l’adaptation mérite largement la réalisation de ces observations écologiques comme celle récemment publiée par Tingley. L’ouverture vers une nouvelle compréhension du vivant et des forces vitales se confirme. Evolution et dévolution sont sans doute présentes en filigrane dans le propos théorique surplombant ces observations. par Bernard Dugué    http://www.agoravox.fr

La vérité sur l’esclavage : Les esclavagistes du XXIe siècle ne sont pas Européens

Cette fois, impossible d'accuser les Blancs. Aujourd'hui, l'esclavage à grande échelle ne persiste qu'en dehors de l'Europe. En Afrique et dans des pays arabes. Et lorsqu'il prend pied sur le continent, c'est à l'initiative d'immigrés qui perpétuent ici les traditions qui prévalent dans leurs pays d'origine.
Nous n'en ferons donc jamais assez ! Le 10 mai dernier, le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) a défilé dans les rues de Paris pour commémorer le 160e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, mais surtout pour « lutter contre toutes les exclusions et discriminations », notamment celles qui, selon eux, frappent les « sans-papiers ». Coupable un jour, coupable toujours ! Dans une lettre ouverte adressée au secrétaire d'État aux droits de l'homme, Rama Yade, la section du Parti socialiste du Haut-Doubs s'étrangle : « Une partie de notre économie repose sur l'exploitation de ces personnes sans papiers : la commémoration de l'abolition de l'esclavage ne saurait faire oublier l'esclavage moderne ! »(1)
Or, s'il est vrai que l'esclavage existe encore, il faut un certain toupet pour en attribuer la responsabilité aux Français et aux Européens. Principal spécialiste français de l'esclavage et professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Olivier Pétré-Grenouilleau décrit, dans un récent ouvrage, les trois grands types d'esclavages dans le monde contemporain(2). « Le premier, explique-t-il, correspond à ce que l'on appelle la persistance de formes traditionnelles d'esclavage, comme l'esclavage pour dette ou bien la vente d'enfants. » Ces traditions n'étant pas d'origine jurassienne, on ne peut donc que conseiller à la section PS du Haut-Doubs de mener sa croisade abolitionniste sous d'autres latitudes… « L'Afrique noire, le sous-continent indien et l'Indonésie sont les plus touchés par cette catégorie d'esclavage », poursuit Pétré-Grenouilleau. Et de citer les cas du Népal, de l'Inde, du Pakistan, du Cambodge, de la Thaïlande, de la Birmanie et du Laos.
Au Soudan, l'asservissement dont sont traditionnellement victimes les populations noires du Sud a pris un nouvel essor à la faveur de la guerre civile qui a déchiré le pays de 1983 à 2005 et qui se poursuit de manière endémique. Mêlant motifs marchands, religieux et politiques, les milices arabes reçurent le droit de mener des raids parmi les populations noires de confessions chrétienne ou animiste. En quelques années, plusieurs dizaines de milliers de femmes et d'enfants ont été raflés dans leur village pour être revendus sur les marchés aux esclaves des villes du Nord. En mars 2008, l'ONG Christian Solidarity International a réussi à faire libérer 200 enfants asservis. On estime à 14 000 le nombre d'esclaves au Soudan. Minimum.
Mais l'asservissement peut aussi découler de traditions sociales, sans qu'intervienne la moindre considération politique ou ethnique. Chercheur au CNES, Nelly Schmidt explique : « Cette forme d'esclavage peut découler du prêt d'une somme modique, pour l'achat de médicament par exemple. Le remboursement entraîne la mise à disposition du créancier d'une personne dont le faible salaire, souvent réduit à une ration quotidienne de nourriture, permet tout juste de survivre mais jamais de rembourser la dette. »(3) Un cocktail d'usure et d'asservissement que l'on serait bien en peine de trouver dans notre droit du travail. « Ce système, reconnaît-elle, est particulièrement répandu en Asie du Sud et en Afrique. » Il existe aussi en Amérique latine et notamment dans le Brésil de Lula, où il serait utilisé pour le défrichage des forêts amazoniennes.
Des dizaines de milliers d'esclaves au Soudan et au Niger
Au Niger, une étude fouillée de l'ONG Anti-Slavery International estimait à 870 000 le nombre d'esclaves en 2004(4) ! Ils sont affectés aux travaux des champs, du bâtiment ; ils servent aussi de domestiques ou d'esclaves sexuels. En avril 2008, Hadi-jatou Mani, une ancienne esclave, a poursuivi l'État du Niger devant la Cour de justice de la Communauté économique des États d'Afrique occidentale (Cedeao). Durant dix ans, la jeune femme a servi de travailleuse agricole, de domestique et de «sadaka», esclave sexuel, au même titre que sept autres jeunes filles au service du même maître. Le Niger est accusé de n'avoir pas fait appliquer les lois contre l'esclavage officiellement aboli en… 2003.
Difficile donc dans ces conditions d'accuser l'Europe. Sauf à considérer qu'elle est coupable de ne pas imposer les armes à la main les principes de bonne gouvernance aux peuplades archaïques qui pratiquent encore l'esclavage… Mais il est douteux que ce soit là l'objectif du Cran…
Qu'en est-il des autres formes d'esclavage moderne ? « Le second type d'esclavage moderne renvoie à des formes d'exploitation extrêmes de la main-d'œuvre, aussi bien dans l'agriculture que dans les mines et des entreprises de sous-traitance industrielle », poursuit le professeur Pétré-Grenouilleau. Une pratique courante en Afrique, mais pas seulement. On la retrouve aussi « en Amérique du Sud, où des usines utilisent aussi ce type d'ouvriers, comme dans une bonne partie de l'Asie orientale, de la Chine au Vietnam. […] Le Moyen-Orient n'est pas en reste, avec des travailleurs venus des Philippines, du Pakistan, d'Inde et du Bangladesh ». Une situation liée à la mondialisation que subissent également les pays européens. « Les formes d'esclavage moderne résultent souvent d'une rencontre entre deux éléments. D'une part, l'intrusion d'une dérégulation économique rendant possible la recrudescence des formes d'exploitation. D'autre part, des conditions favorables surplace : traditions, corruption, etc. », remarque encore Pétré-Grenouilleau.
Au XXIe siècle, esclavagisme rime avec mondialisme
Beau bilan humain de la mondialisation : ici, le chômage, là-bas l'esclavage ! En l'espèce, l'Europe n'a qu'un tort : celui de laisser concurrencer ses propres productions industrielles par des produits fabriqués aux antipodes grâce à l'exploitation éhontée d'une main-d'œuvre corvéable à merci. Contre le développement de l'esclavage moderne, le retour à un certain protectionnisme serait un grand pas. Mais tel n'est pas l'avis de ceux qui battent leur coulpe sur la poitrine des entrepreneurs et ouvriers français frappés de plein fouet par cette concurrence déloyale. Ces donneurs de leçon ne jurent que par la libre circulation des biens et surtout des personnes…
D'où leur fascination pour les « sans-papiers » qui ont pénétré illégalement dans notre pays. Ces derniers sont-ils, comme le prétendent nos abolitionnistes socialistes du Haut-Doubs et leurs amis, les nouveaux esclaves sur lesquels reposerait la prospérité (relative) de notre pays ? Il est vrai que les immigrés irréguliers constituent des proies de choix pour les trafiquants d'être humains et les exploiteurs de tout poil. Prostitution, travail forcé, mendicité organisée ou esclavage domestique frappent essentiellement des personnes séjournant illégalement dans notre pays. Et pour cause : elles y ont été acheminées par des filières qui, souvent, entendent reproduire ici les comportements esclavagistes qui ont cours dans leur pays d'origine.
Dans les émirats, le mauvais exemple vient du sommet de l'État
Dans un récent ouvrage(5), l'anthropologue algérien Malek Chebel note par exemple « qu'en raison de leur boom économique, les Émirats arabes unis connaissent un besoin vital de main-d'œuvre qu'ils vont puiser en Asie et n'hésitent pas, au besoin, à mettre en servitude dans les demeures privées ». Ouvriers soumis, eunuques, domestiques, concubines : tous les degrés de la servitude sont pratiqués et entretenus dans l'une des régions les plus opulentes de la planète. Le mauvais exemple vient d'en haut. L'émir de la très futuriste ville-État de Dubai fait ainsi l'objet, devant la justice américaine, d'une procédure pour « enlèvements et trafics d'êtres humains ». En 30 ans, quelque 30 000 enfants originaires d'Afrique et d'Asie auraient été réduits en esclavage pour devenir jockeys dans des courses de chameaux ! Enlevés à leur famille, les victimes étaient notamment privées de nourriture et de sommeil pour leur faire perdre du poids…
Aussi quand les riches familles originaires du Golfe établies dans notre pays se voient reprocher par la justice française un comportement esclavagiste à l'égard de leurs « employés de maison », elles tombent des nues. « Mais nous avons traité cette fille exactement comme tout le monde le fait chez nous ! », s'exclament-ils invariablement pour leur défense(6). Ici, c'est la tradition qu'on défend, le droit à la différence : rien à voir avec de vulgaires Thénardier franchouillards !
Le Comité contre l'esclavage moderne (CCEM) estime qu'un esclavagiste domestique sur cinq jouit de l'immunité diplomatique. Un exemple : le 17 décembre 2007, Gabriel Mpozagara, ancien premier ministre du Burundi, et son épouse ont été condamnés par le tribunal de Nanterre pour avoir hébergé dans des conditions d'esclavage deux de leurs nièces. Séquestrées dans la cave de la villa que le dignitaire africain possède à Ville-d'Avray, les deux adolescentes étaient des rescapées de la guerre civile qui sévit au Burundi. Elles avaient le statut de réfugiées… Et Mpozagara était en poste à l'Unesco…
Comme le souligne Georgina Vaz Cabral, collaboratrice du Comité contre l'esclavage moderne (CCEM), le renouveau de la traite des êtres humains est aussi « lié au phénomène des migrations internationales. Les gens quittent leur pays à la recherche d'un avenir meilleur. Il s'agit souvent d'une démarche volontaire en raison du contexte économique de leur pays. Ils partent de leur plein gré, mais ils n'ont pas choisi d'ère ainsi exploités » (7).
Pour lutter efficacement, contre la persistance de pratiques esclavagistes, inutile de culpabiliser les Blancs. Ceux-ci sont parfaitement innocents. À l'exception peut-être de ceux qui, en refusant toute régulation de la mondialisation et toute hiérarchie des civilisations, créent les conditions favorables au développement de tous les trafics, y compris celui des êtres humains. Au XXIe siècle, esclavagisme rime aussi avec mondialisme et relativisme.
Christophe Dessanti Le Choc du Mois n° 23 - Juin 2008 -
1) Voir « Esclavage : étrangers responsables, immigrés coupables », in Minute n° 2358 du 14 mai 2008.
2)  L'Histoire de l'esclavage racontée en famille, Plon, 2008.
3) « Combats pour une abolition inachevée », in L'Histoire, n° 280, octobre 2003.
4 Selon une étude plus récente, le chiffre ne serait «que» de 43 000 ; c'est dire l'opacité qui règne en ce domaine.
5 L'Esclavage en terre d'islam : un tabou bien gardé, Fayard, 2007.
6) Esclaves encore - Lettre trimestrielle du Comité contre l'esclavage moderne, n° 30, novembre 2006.
7) Ibid.

mardi 8 mars 2011

Lorsque l’enfant du miracle eut les 100 ans

Le duc de Bordeaux, futur comte de ChambordNé cent quatre-vingt dix-huit jours après l’assassinat de son père, le dernier des Bourbons ne monta jamais sur le trône. Il traversa son siècle comme écrasé par le principe dont il était porteur, laissant en toutes choses le dernier mot à la Providence. Et s’il désirait sincèrement le Pouvoir, ce n’était certes pas à la manière d’un Louis XI ! Ni à celle de sa courageuse mère ! L’Histoire garde de lui l’image d’un recours impossible, comme si le miracle de sa naissance n’avait servi à rien, comme s’il était de toutes façons déjà trop tard, comme si sa succession n’était plus que l’affaire du Tout Puissant. Il nous reste d’Henri V la symbolique du drapeau blanc, ce principe immaculé, qu’aucune corruption, aucune souillure ne devait pouvoir atteindre ; mieux valait dès lors renoncer au pouvoir et conserver sa pureté que de se compromettre dans le sale exercice de la politique réelle.
Nul doute que les choses ne se sont pas vraiment passées ainsi. Aussi consensuel qu’il ait pu être, aussi soucieux de ne pas provoquer d’affrontements entre Français, encore moins de verser du sang, Henri V serait devenu roi si ses partisans n’avaient pas été si pusillanimes, si désorganisés. Mais les parties perdues ne se rejouent pas. Notre Henri V n’était peut-être pas le vrai, mais le vrai Henri V est mort avec son mystère, et il reste une réalité, celle d’un beau mythe, d’un échec politique complet transmué en une majestuosité impressionnante, éclatante et abstraite.
Il est difficile de savoir ce que fut réellement l’influence du comte de Chambord, de son vivant, sur la vie politique française. Il y avait certes à Paris et dans plusieurs grandes villes un important courant, intellectuel et sociologique, en faveur du retour à la Monarchie légitime, que la chute du second Empire libéra de ses entraves. Dans les campagnes, une multitude de feuilles légitimistes entretenaient la flamme. Mais cela fait-il une force ?
On n’aura jamais vu Chambord à l’épreuve. On n’en respecte que plus pieusement son Principe. On sait fort peu de choses, au fond, sur sa vie et sa pensée ; beaucoup de témoignages ont été recueillis, beaucoup de livres écrits, et le filon n’est pas tari. Mais ses écrits politiques ont surtout été diffusés et valorisés longtemps après sa mort, par le duc d’Orléans, soucieux d’en revendiquer la filiation pleine et entière. Maurras reste dans ce registre ; pour les cent ans de la naissance de l’enfant du miracle, il n’esquisse aucune critique politique de l’action de Chambord, et il prend pour ce qu’il est, pour le parti qu’on peut en tirer, le modèle héroïque et résigné d’un Prince en exil tout de vertu et de probité.
http://maurras.net/

Bernard Lugan : « L’exception marocaine » (archive)

De retour d’un long périple au cours duquel il a séjourné une fois de plus au Maroc, le professeur Bernard Lugan nous parle de ce pays qu’il chérit plus qu’un autre.
Le Libre Journal : Vous parlez souvent d’exception marocaine. Qu’est-ce à dire ?
Bernard Lugan : Sur le continent africain, cette exception est historique, religieuse et institutionnelle, mais ces trois éléments, qui sont étroitement liés, dépendent du fait monarchique.
En Afrique, où l’Etat-nation est inconnu, le Maroc constitue un cas à part. Ce pays existe depuis 788. Quand Hugues Capet est élu roi de France en 987, l’Etat marocain a déjà un siècle d’existence !
La seconde exception tient au fait que le Maroc est dirigé par un “commandeur des croyants” puisque les Alaouites descendent du prophète Mohammed.
La troisième exception marocaine est la clé de voûte de l’ensemble ; il s’agit du fait monarchique qui, seul, permet la durée, la continuité, la permanence dans l’action. Ce que Mohammed n’a pas eu le temps de faire, Hassan II l’a réalisé et son fils fera de même lorsque les temps seront venus.
L.J. : Vous opposez l’histoire millénaire du Maroc à celle de l’Algérie que vous présentez comme une création coloniale française…
B.L. : Le Maroc est une nation millénaire. La nation algérienne - qu’on le veuille ou non - n’existe pas. Ses populations ne se trouvèrent jamais unies face à un ennemi commun. L’Algérie est multiple ; c’est la France jacobine qui en fut un cadre administratif, une “façon” d’Etat.
L.J. : Pays berbère, le Maroc a été arabisé. De quelle manière ?
B.L. : C’est durant le règne de Dioclétien que s’amorça le grand repli romain (284-305).
Quand l’Empire romain disparaît, les populations de l’ancienne Tingitane, abandonnées à elles-mêmes, ne verront passer ni les Vandales, ni les Byzantins et conserveront donc intactes toutes leurs particularités jusqu’à l’islamisation du VIIIe siècle.
Les Arabes sont arrivés au Maroc en trois vagues : les conquérants aux VIe-VIIIe siècles, les Beni Hillal au XIIe siècle et les Beni Maqil aux XIIIe-XIVe. Avant l’islamisation, les tribus berbères n’ont jamais été unies, n’ont à aucun moment constitué une nation. Pas de lien fédérateur entre elles. Même si, à plusieurs reprises, elles résistèrent aux conquérants étrangers. Si une identité berbère a existé, il n’y eut ni Etat ni nation berbère ; même sous Massinissa.
L’histoire du Maroc débuta avec l’islamisation qui, en plus de permettre la création d’un noyau d’Etat, introduisit la langue arabe, langue du culte et bientôt instrument de communication et de culture. Si le Maroc fut rapidement islamisé, il ne fut cependant que tardivement arabisé et nous sommes, là encore, en présence d’une grande caractéristique marocaine.
Le fondateur de la nation marocaine, Idriss 1er, constitua un Etat indépendant des deux grands pôles du monde musulman qu’étaient alors Bagdad et Cordoue. En sa descendance, l’unité nationale entre les deux composantes humaines du Maroc fut symboliquement et charnellement scellée puisqu’il épousa Kenza, la fille d’Ishaq, le chef des Berbères Awarba qui vivaient dans la région de Oualili (Volubilis).
L.J. : Selon vous, l’islam serait plus profondément ancré au Maroc qu’en Algérie. N’est-ce pas là un paradoxe ?
B.L. : L’Algérie n’était pas islamiste, tandis qu’au Maroc l’islam a toujours été le pilier national renforcé par le “chérifisme” de son souverain descendant du prophète.
L’Algérie a été romanisée, puis christianisée en profondeur. Pas le Maroc.
Moins romanisé, moins christianisé que les anciennes provinces romaines de l’est du Maghreb, le Maroc berbère est passé du paganisme à l’islam sans hésitation.
La différence est notable avec les mondes berbères du reste de l’Afrique du Nord, surtout ceux de l’actuelle Algérie, où nous avons des exemples de nombreuses apostasies. Où nous savons que, plus ou moins clandestin, le christianisme s’est maintenu durant plusieurs siècles. Au Maroc, rien de tel car, à l’exception des villes en partie romanisées puis christianisées, le pays était demeuré berbère et païen.
Plus important encore et, une fois de plus à la différence de l’Algérie et de la Tunisie, les Berbères marocains n’ont pas participé aux grandes insurrections anti-islamiques de Qusayla et de la Kahina. Deux expéditions ont suffi pour que l’islam y soit introduit, accepté et jamais plus remis en question. Certes, il y eut des résistances locales contre Uqba ben Nafi el Fehri et Musa, mais à aucun moment il n’y eut de soulèvement général.
L.J. : Mais les Berbères marocains se soulevèrent pourtant contre les conquérants arabes dans les années 730-740.
B.L. : Les Berbères marocains avaient accepté l’islamisation ; ils se soulevèrent, en effet, avec violence quelques années plus tard contre la présence arabe mais, au nom de l’islam et sans jamais remettre en question leur nouvelle religion. Ce soulèvement fonde d’ailleurs la nation marocaine par la rupture qu’il provoque avec l’Orient intégré à l’Empire omeyyade en 708, il s’en est en effet séparé dès 740. Le prétexte de la rupture fut religieux : l’adoption de l’hérésie kharijite et non l’apostasie apporte bien la preuve de la solidité, de la réalité de la conversion des Berbères à l’islam.
La cause profonde de la révolte fut un sentiment de perte d’indépendance face au pouvoir des califes et de leurs représentants arabes installés au Maroc.
Avec l’unité religieuse islamique, et pour la première fois dans l’histoire de la région, l’anarchie berbère se trouva “canaliste“. Ce monde fortement individualisé, séparé en de nombreuses tribus fières de leur autonomie, de vallée à vallée, va, avec l’islam, connaître une unité par la cohésion religieuse ainsi créée entre les tribus. Le Maroc millénaire est bien fils de l’islam.
L.J. : Une fois de plus, vous opposez Maroc et Algérie…
B.L. : Oui, car il n’y eut rien de tel en Algérie, où l’islamisme radical est largement la compensation d’un peuple frustré ayant conscience qu’il ne constitue pas une nation authentique et qui pense avoir trouvé dans la forme la plus figée de la religion musulmane un dérivatif à ses humiliations. C’est en ce sens que la situation est explosive car, le pays étant sans bases réelles, sans racines historiques et nationales, les mollahs algériens ont bâti à force de démagogie, par le poignard et les bombes, un islam idéal, révolutionnaire, désincarné mais sanguinaire et totalement idéologique. Face à lui, le laïcisme militaro-socialiste qui tient lieu de philosophie de survie aux profiteurs du régime est condamné à la fuite en avant.
L.J. : Peut-on véritablement soutenir, comme vous le faites, que le Maroc fut la victime des partages coloniaux et que l’Algérie aurait été favorisée à ses dépens ?
B.L : C’est tout à fait artificiellement que la France a territorialement favorisé l’Algérie lorsqu’il s’est agi de fixer les frontières sahariennes. L’Algérie était alors territoire français. Pas le Maroc. Dans ces conditions, l’Algérie, création politique française, reçut la plus grande partie du Sahara sur lequel, et par définition, elle n’avait exercé aucune souveraineté par le passé.
L.J. : Pourquoi dites-vous que l’Algérie n’est présente au Sahara que depuis 1962 ?
B.L. : Tout simplement parce que l’Algérie naît cette année-là. Auparavant, l’Algérie n’a jamais existé.
L.J. : Mais où voyez-vous que la France a favorisé l’Algérie aux dépens du Maroc ?
B.L. : La loi du 24 décembre 1902 donna naissance aux “Territoires du Sud“, c’est-à-dire au Sahara français, ayant leur budget et leur administration distincts de ceux de l’Algérie. La loi du 20 septembre 1947 relative au statut de l’Algérie supprima cette entité administrative, mais la loi du 10 janvier 1957 créa l’OCRS (Organisation commune des régions sahariennes, qui englobait les régions sahariennes sous autorité française).
Longtemps, la France ne reconnut pas les droits politiques de l’Algérie sur le Sahara alors que le GPRA (Gouvernement provisoire algérien) considérait l’ensemble des régions sahariennes françaises comme faisant partie de la future Algérie indépendante. Tout changea le 5 septembre 1961 quand, lors d’une conférence de presse, le général De Gaulle parla pour la première fois du « caractère algérien du Sahara ». L’Algérie se posera désormais en héritière territoriale de la France, alors que le Maroc se voyait amputé territorialement au profit de l’Etat algérien venu au monde le 1er juillet 1962, c’est-à-dire douze cents ans après sa propre naissance…
C’est dans ces conditions que Tindouf, ville indubitablement marocaine, a été attribuée à l’Algérie.
L.J. : Vous faîtes souvent référence au maréchal Lyautey. En quoi son action fut-elle à ce point importante pour le Maroc ?
B.L. : Parce que Lyautey, qui n’était ni un jacobin ni un universaliste, savait que l’éducation “à la Française” n’allait pas, selon sa formule, « transformer les petits Marocains en descendants de Vercingétorix ». Il avait compris qu’au Maroc il était en présence d’un vieil Etat, d’une vieille civilisation et que le protectorat n’était pas la départementalisation. Il savait qu’à la différence de l’Algérie, création administrative française, le Maroc avait son histoire, qu’il fallait préserver. Son obsession était de ne pas “algérianiser” le Maroc. Il était donc respectueux à l’extrême de ses institutions. « Nous sommes ici chez eux », avait-il coutume de dire.
Sa mission était claire : aider l’Etat marocain à se reconstruire tout en franchissant le cap de la modernité, mais sans rien abandonner de son âme. Tout autre que lui eût cherché à “franciser” (”à jacobiniser”) le Maroc. Lyautey fut donc en place au bon moment.
Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 93 du 11 avril 1996

lundi 7 mars 2011

L’Epuration

Si la « Libération » de la France fut, du point de vue de celui que René Béhaine appelait « le général d’Andouille », un coup d’état réussi, il ne faut pas non plus oublier qu’elle fut aussi pour les Bolchéviks une tentative de revanche de leur défaite de la guerre d’Espagne ; grâces à Dieu, deux grandes nations évitèrent de peu - mais à quel prix ! -, à quelques années d’intervalle, d’être transformées en goulags.
Voici ce que l’on peut lire dans une circulaire adressée le 15 octobre 1943 sous le timbre « Insurrection » par le « Secrétariat général des Mouvements unis de Résistance », directement rattaché au Secrétariat à l’Intérieur, alors occupé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, qui fut après la guerre député para-communiste d’Ille-et-Vilaine. « Le jour J sera la crise décisive qui doit amener, non seulement la libération du territoire, mais encore et surtout la disparition et le châtiment de Vichy et de ses complices. L’insurrection a pour but… de garantir l’élimination en quelques heures de tous les fonctionnaires d’autorité, la répression révolutionnaire en quelques heures de la trahison, conforme aux aspirations des militants de la Résistance… » Il est dommage de ne pouvoir citer plus longuement ce texte révolutionnaire, digne d’un Danton ou d’un Lénine ; il portait en exergue cette phrase du général De Gaulle : « La libération nationale est inséparable de l’insurrection nationale ».
L'Epuration fut préparée de longue main, d’abord à Londres, puis à Alger où furent promulguées les ordonnances des 27 juin et 26 août 1944. La première créait les commissions d’épuration ; la seconde institua rétroactivement un crime contraventionnel inédit, l’indignité nationale, et une sanction nouvelle : la dégradation nationale. L’une et l’autre sont explicitement basées sur le concept de « justice politique » [entendez, au choix, vengeance politique ou justice révolutionnaire] « où le législateur retrouve son entière liberté et plus particulièrement celle de tirer à tout moment les conséquences de droit que comporte un état de fait ».
Une nouvelle série d’ordonnances suspendit tous les journaux qui avaient continué à paraître 15 jours après le 25 juin 1940 en zone Nord, 15 jours après le 11 novembre 1942 en zone Sud ; leurs titres mêmes sont interdits. En réalité les entreprises de presse faisant partie de la « presse pourrie » furent occupées manu militari par des groupes de résistants au fur et à mesure de la libération du territoire. A Paris, le Président de la Fédération de la Presse clandestine, Francisque Gay réclamait, avec Albert Bayet, « la protection des droits acquis les armes à la main ». Ainsi réussit, selon Francisque Gay lui-même (Assemblée Nationale, séance du 7 mars 1945) « la plus grande entreprise [de spoliation] de l’histoire de la presse mondiale. Les régimes totalitaires, eux-mêmes, ont reculé devant l’immensité de l’effort, et nous, nous avons réussi cette œuvre ».
L’Epuration fut, pour la France, sur le plan humain, un désastre. M. Pierre-Henri Teitgen, devenu Ministre de la justice, dressant, à la tribune de l’Assemblé nationale, le 6 août 1946, le bilan des quelque cent mille condamnations prononcées jusqu'à cette date par les Cours de justice et les chambres civiques répondait à ceux qui souriaient en constatant que « c’était bien peu » : « Vous jugez sans doute que, par rapport à Robespierre, Danton et d’autres, le Garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant. Eh bien ! ce sont eux, Messieurs, qui sont des enfants si l’on en juge par les chiffres ».
Les Comités départementaux de libération ont fait procéder, au cours des années 1944 et 1945 à « un million d’arrestations et de détentions arbitraires, soit le dixième de la population active » (Le Figaro, 6 avril 1946) - arrestations et détentions le plus souvent accompagnées de crimes et de délits contre les personnes et contre les biens.
Plus de cent mille Français ont été assassinés et beaucoup d’entre eux ont été horriblement torturés. Dès l’automne de 1944, les Services des Affaires civiles des armées anglaise et américaine fixaient à quatre-vingt-dix mille le nombre des victimes, dont cinquante mille dans la moitié sud du pays. En février 1945, le socialiste Jean Tixier, alors ministre de l’Intérieur dans le gouvernement De Gaulle, déclarait au colonel Dewavrin, dit « Colonel Passy », alors chef de la police politique du régime, que, d’après les rapports des préfets, il avait été commis, de juin 1944 à février 1945, cent-cinq mille exécutions sommaires ; ce chiffre, donné par le Ministre de l’Intérieur au chef de la Police politique n’a jamais été contesté (1). Le pire est que les criminels ont bénéficié d’une sorte d’auto-amnistie ; en effet, la loi Minjoz du 5 janvier 1951 absout les crimes commis jusqu’au 1er janvier 1946 « dans l’intention de servir la cause de la libération définitive du territoire » , « de quoi il faut conclure, écrivait Jean Pleyber, en 1957, qu’il y a eu deux libérations : une provisoire lorsque la Wehrmacht a quitté la France, et une définitive qui a consisté dans la chasse aux traîtres et aux collaborateurs et qui a légitimement duré jusqu’au 1er janvier 1946 ».
L’épuration administrative est un aspect de l’épuration généralement mal connu, mais qui a fait un grand nombre de victimes et qui a apporté, dans des années particulièrement dures, la gène, la souffrance et la misère dans un très grand nombre de foyers. Elle fut réalisée par des commissions d’épuration composées, comme les Cours de justice, de fonctionnaires sectaires et, la plupart du temps, dominées par les communistes. Le nombre de personnes frappées est très difficile à établir. Une étude publiée en 1951 dans le numéro spécial de la revue Défense de l’Occident consacré à l’Epuration indique que « si l’on fait entrer dans le calcul les personnes qui ont été frappées au titre de l’Epuration professionnelle, qui ont perdu leur situation, soit sous la pression des syndicats, soit par diverses causes tenant à l’application de la législation de l’épuration, le chiffre des Français ayant perdu leur situation ou leur gagne-pain par la suite de l’Epuration, a dépassé largement 1 million ».
Brutale ou larvée, l’épuration sévit aussi dans l’armée où elle frappa un nombre immense d’officiers. Sur les 30.000 officiers que comptait l’armée française avant la guerre, les 2/3 furent épurés ou dégagés des cadres, alors qu’au même moment l’armée recevait 10.000 officiers en provenance des F.F.I. Notons que cet appauvrissement tragique, en quantité et plus encore en qualité, a eu lieu en pleine guerre d’Indochine, au moment où, selon l’affirmation de M. Vincent Auriol, nous perdions chaque année l’effectif d’une promotion de Saint-Cyr.
(1) Il a été, par contre, longuement discuté par les historiens, notamment par Robert Aron dans sa volumineuse Histoire de l’Epuration, et par Henri Amouroux dans le 9e volume de son Histoire des Français sous et après l’occupation.

vendredi 4 mars 2011

LES ORIGINES DES CELTES

Rappel historique : Les ères
  • Avant 7 000 av J.C. =>  Âge de pierre ancien (Paléolithique)
  • 7 000 - 4 000 av J.C. => Âge de pierre moyen ( Mésolithique)
  • 4 000 - 2000 av J.C. => Âge de pierre récent (Néolithique)
  • 2000 - 1 200 av J.C. => Âge du bronze ancien
  • 1200 - 700 av J.C. => Âge du bronze récent (final)
  • 700 av J.C - 500 ap J.C => Âge du fer (ère celtique)
  • depuis 500 ap J.C => Début de l'ère historique
À l'ère glaciaire, l'émergence du Gulfstream en apportant une source de chaleur et l'apparition de végétation recouvrant les zones évacuées par la mer, face à la côte française actuelle et autour des îles britanniques, en direction du Nord-Est vit l'arrivée de la faune et ses chasseurs, les premiers hommes d'Europe.
Cette population de chasseurs migre dans les régions polaires arctiques. Le Gulfstream qui n'atteint plus ces régions, oblige la population à émigrer vers l'Europe centrale et le bassin méditerranéen ou, autre branche, vers l'espace indien, au-delà des massifs montagneux de Sibérie.
L'expansion des Celtes dans la plus grande partie de l'Europe non méditerranéenne a été longtemps expliquée selon un schéma simple.
À partir d'un noyau de populations qui vivaient en Europe centrale, de la France de l'Est à la Bohème, identifiables à leurs parlers celtiques, des vagues d'émigrants s'étaient élancées vers l'ouest jusqu'en Espagne et en Bretagne insulaire à partir des VIIIe et VIIe siècles avant J.C. D'autres, gagnèrent ultérieurement l'Europe danubienne et balkanique. On pensait suivre à la trace les pionniers de cette conquête par l'extension de champs d'urnes, c'est-à-dire des nécropoles où les cendres des défunts incinérés étaient déposées dans des urnes avant d'être ensevelies.
Les spécialistes envisagent aujourd'hui que les mouvements de populations celtiques sont à repenser dans le mouvement plus général des populations indo-européennes, à des époques vertigineusement reculées. On ne parle plus en siècles mais en millénaires : le VIe millénaire peut-être, le IIe au plus tard, quand des immigrants sont arrivés des bords de la Mer Noire, apportant avec eux les techniques de la domestication du cheval. Ainsi se seraient installés des groupes dits protoceltiques, stabilisés entre 1500 et 1000 av J.C, qui préparaient l'émergence de régions définitivement celtophones, celles que les historiens ont identifiées à partir des VIIIe et VIIe siècles av J.C : de l'Allemagne du Sud à la France de l'Est, la région la plus densément occupée, repérable par sa pratique des inhumations sous tumulus.
Les origines des Celtes
Les peuples de la culture des Champs d'urnes étaient les ancêtres directs des Celtes, au cour de la période qui s'étend entre le Xe et le VIIe siècle av J.C. Les bases de la culture celte s'établirent en Europe centrale.
Un site funéraire à Hallstat, en Autriche donna son nom à des populations de la culture des Champs d'urnes de l'Âge du Bronze.
La culture de Hallstat appartient à la première société celte authentique, pendant deux siècles, ces Celtes primitifs étendirent leur influence à travers la plus grande partie de l'Europe.
Lors de la période celte de la Tène qui s'en suivit (La Tène : c'est la période qui caractérise le deuxième âge du fer. Il s'agit du nom d'un site qui se trouve sur les bords du lac de Neuchâtel en Suisse. L'occupation est caractérisée par des habitations sur pilotis), ces peuples formèrent une société de guerriers où l'esprit de conquête et les prouesses militaires étaient exaltés.
L'Europe néolithique
L'agriculture fut introduite en Europe du Sud-Est vers 6000 ans av J.C, sans doute par des peuples fuyant le Moyen-Orient à la suite d'un changement climatique ou de l'épuisement des sols qu'ils cultivaient. Durant le millénaire qui suivit, l'agriculture se répandit vers l'Ouest, en Europe Centrale et au-delà. Les voies de migration les plus fréquentées étaient le Danube et le Rhin, des fleuves qui traversaient certaines des plus riches régions agricoles d'Europe.
Au début du Néolithique, vers 4000 ans avant J.C, ces peuples du Paléolithique se mélangèrent à des mouvements de populations venant de l'Est.
Vers 2500 av J.C. des groupes culturels distincts, dont on a retrouvé les racines dans la péninsule ibérique, firent leur apparition. Ces groupes sont dits à « vases campaniformes », en raison de cloches retrouvées dans leurs péninsule.
Un deuxième groupe, apparu à la même époque, est connu sous le nom de groupe à « haches de combats ». Ces hommes enterraient leurs morts dans des tombes individuelles, sous des tumulus de terre, coutume originaire des steppes ukrainiennes.
Ces deux groupes auraient finalement fusionné, puis donné naissance à une nouvelle société européenne qui travaillait les métaux, ce peuple aurait ainsi inauguré un nouvel âge culturel sur le continent.
Âge du bronze en Europe
Les débuts du développement du travail des métaux sur le continent européen modifièrent la situation. Les régions qui fournissaient le matériel brut nécessaire à la fabrication des armes, des objets domestiques et outils en bronze étaient prospères. Des liens commerciaux s'établirent entre ces régions qui s'étendaient jusqu'au Moyen-Orient. À mesure que ces cultures se développaient, la société de l'Âge du bronze s'organisait : des objets funéraires prouvent l'émergence d'une aristocratie de guerriers et de chefs.
C'était une société suffisamment développée pour entreprendre des projets de construction aussi complexes que Skarabrae dans les Orcades (un village du Néolithique, bien conservé) et Stonehenge. Le langage indo-européen, d'après les chercheurs, durant l'Âge de bronze, se répandit à travers le continent et est à l'origine des langues celtiques, ainsi que du latin et du grec.
L'Âge de bronze en Europe fut inauguré par ce peuple qui fabriqua des objets en alliage de cuivre.
La rapidité de l'extension de cette nouvelle technique empêcha de savoir où et comment le travail du bronze fit son apparition.
Son introduction apporta de grands changements dans la vie sociale et culturelle au Moyen-orient, mais pas au Levant.
Durant le IIe millénaire avant J.C., des régions comme l'Europe centrale et le sud de l'Angleterre profitèrent des réserves de minerais, grâce à l'abondance du cuivre et de l'étain en Europe, et des liens commerciaux se développèrent à travers le continent.
Les Celtes de l'Âge du fer
Les termes « Âge de bronze » et « Âge du fer » furent inventés par des universitaires danois au XIXe siècle pour identifier les périodes des collections de leurs musées, ils servent encore de référence.
Plus l'ère est moderne, plus les périodes sont précisément définies.
L'Âge du fer est estimé de 700 avant J.C jusqu'à environ le milieu du 1er siècle av J.C. en France le milieu du 1er siècle avant J.C, le milieu du 1er siècle en Angleterre, et le Ve siècle après J.C dans les régions sous l'influence celte (Irlande et Écosse principalement.
L'Âge du fer est étroitement lié à l'ère des Celtes…
Pour les Protoceltes ou les Celtes d'Europe, la transition d'une époque à une autre est passée inaperçue.
L'arrivée des Celtes en Occident :
Une culture homogène apparaît dans les steppes d'Asie centrale au VIIième millénaire avant J.C, le peuple de Kourgan de langue indo-européenne (pratique funéraire du tumulus). Ce peuple atteint l'Europe Orientale vers 4000 av J.C puis migre vers l'Europe de l'Ouest à partir de 2500 av J.C et remplace les populations autochtones, non indo-européenne (culture des vases campaniformes)
Les Celtes auraient pénétré en Gaule vers 1200 av J.C (à la fin de l'Âge de bronze).
Au début du Ier millénaire, vers 900 av J.C, une nouvelle civilisation s'implante dans notre pays, celle du fer. Mais, il faut attendre le Vième siècle av J.C pour qu'on puisse affirmer avec certitude que les peuples établis en Gaule sont bien des Celtes.
Cinq grandes périodes
I) Entre 1800et 1200 av J.C. : une civilisation protoceltique (Âge de bronze ancien et moyen ).
Zone de peuplement, partant de l'Allemagne du sud, gagne une partie de l'Europe Centrale et occidentale. La pratique funéraire de ces protoceltes est le tumulus avec inhumation. Les tombes abritent les dépouilles des chefs parés de leurs armes en bronze, bijoux en ambre et en or, vaisselle en argent et en or. L'économie est à prépondérance pastorale.
II) Entre 1200 et 900 av J.C. : la civilisation des champs d'urnes (Âge de bronze final)
vers 1200 av J.C, de nouvelles migrations ont lieu en France et en Espagne, de grands changements se produisent. L'utilisation intensives de bronze va entraîner des mutations, et des progrès décisifs sont accomplis dans la technique du bronze, de la céramique, agricoles, urbanisme de défense, et les échanges commerciaux ainsi que dans les rites funéraux.
III) Entre 900 et 400 av J.C., la période de Halstatt ; le premier Âge de fer. À la suite d'influences venues de l'Est (invasions cimmériennes) et de la Méditerranée (commerce avec les Grecs et les Étrusques), la civilisation celtique s'implante en Europe occidentale : Allemagne du Sud, Tchécoslovaquie, Autriche, France de l'Est, Espagne et Grande-Bretagne.
Du VIIIe au VI siècle les sites fortifiés multiplient, ils sont commandés par une aristocratie qui s'enrichit en contrôlant les voies de passages de marchandises.
 IV) Entre le Ve et le IIe siècle av J.C., la période de la Tène (deuxième Âge du fer).
Au début du Ve siècle av J.C., les forteress
es princières de la période précédente sont abandonnées sans que l'on sache vraiment les raisons.
La population se concentre désormais dans les régions où se situent les relais commerciaux (Rhin, Champagne).
V) Cette période a déjà été traitée dans les articles précédents.
Patrice Plard
Sources :
Dossier d'archéologie n°338
Keltia n°10
La NRH n°21
Les Celtes de Burry Cunliffe
Atlas historique du monde celte d'Anges Konstam
Les Celtes en Europe de Maurice Meuleau
La civilisation celtique de Françoise Le Roux et Christian Guyonvarch

jeudi 3 mars 2011

1917, l’année des occasions perdues








François-Georges DREYFUS
Historien1er août 2010
Pourquoi écrire un ouvrage consacré à une année de la Grande guerre ?
C’est la question que l’on peut se poser à la lecture du titre de l’ouvrage que je viens de publier, 1917, l’année des occasions perdues. Cette année 1917 est une année capitale, non en raison des batailles qui s’y déroulent, mais par l’impact des événements non militaires qui s’y développent. 1917, en effet, ce sont les deux Révolutions russes, l’entrée en guerre des États-Unis, l’apparition d’un foyer national juif en Palestine, l’essor de l’anti-occidentalisme de la pensée allemande et la naissance de ce qu’on a appelé la "Révolution conservatrice" ; 1917, enfin, c’est l’année des tentatives de paix qui avorteront par suite de l’inexpérience et la maladresse de leurs auteurs, l’empereur Charles Ier d’Autriche et le pape Benoît XV. Ce double échec va entraîner la prolongation de la guerre et son quota de morts supplémentaires. Il est vrai que l’anticléricalisme de la France et de l’Italie, l’antipapisme de l’Américain Wilson, le poids de la Franc-Maçonnerie seront des éléments non négligeables de l’échec de ces tentatives de paix. On comprend dès lors pourquoi 1917 est l’année des occasions perdues.
La tentative de Charles Ier a échoué en raison de l’inexpérience du jeune successeur de François-Joseph qui a accédé au trône le 21 novembre 1916. Charles n’a pas su garder secrètes ses relations avec le gouvernement français, relations dans lesquelles ses beaux-frères, les princes de Bourbon-Parme jouaient un rôle essentiel. Il ne s’est pas méfié de la prégnance allemande soutenue par une partie de son entourage. Il est vrai que, du côté français, de telles démarches impliquaient la mise à l’écart de l’Italie, ce à quoi la plupart des milieux de notre pays se refusaient, quelles que fussent les difficultés, militaires et diplomatiques, que l’Italie en guerre créaient à l’Entente (1). Quant à la tentative de paix du pape Benoît XV, préparée par Mgr Pacelli, alors nonce à Munich, et lancée à un moment où le Reichstag allemand se prononce pour "une paix sans annexion", elle va se heurter à l’opposition du président américain Wilson qui se refuse tant à discuter avec le régime impérial allemand qu’à voir un pape arbitrer les relations internationales. Woodrow Wilson qui entre en guerre en tant qu’ "associé" de l’Entente veut affirmer l’accès des États-Unis au concert international, détruire l’équilibre européen, pour lui substituer un ordre international affaibli que les États-Unis pourront contrôler. En août 1917, il y a quatre mois que les États-Unis sont en guerre, il n’y a pas un soldat américain sur le front : que le Pape pût paraître comme l’arbitre des relations internationales, voilà ce que l’antipapiste Wilson ne pouvait accepter.
Naturellement, 1917, ce sont les deux révolutions russes, celle qui emporte le Tsar, en mars, apparaît à l’Ouest de l’Europe - naturellement peu porté à croire les informations fournies par leurs diplomates - comme un renforcement de l’Entente. Ce n’est pas le cas, au contraire ; le peuple russe souhaite deux choses : la paix qui évitera la disparition de plusieurs millions d’hommes, et le partage des terres. Face à ces revendications, le gouvernement provisoire du prince Lvov, puis de Kerenski est, faute d’expérience et de jugement, incapable de mettre en place une politique novatrice. Divisé entre les habituelles tendances de la gauche, il est incapable de résister au populisme qu’apporte un Lénine rentré en Russie par la grâce de l’État major allemand. C’est lui qui mène à la paix tant attendue par le peuple russe. Il paraît évident que si l’arbitrage de Benoît XV avait réussi, le léninisme ne l’aurait pas emporté et son influence délétère ne se serait pas répandue dans le monde. Il est intéressant de souligner l’influence du léninisme sur la pensée allemande. Souvent antioccidentale (avec Sombart (2), elle subit la marque de Lénine et sait concilier socialisme et nationalisme. C’est le cas, en particulier, chez Thomas Mann (1875-1955), dans
Considérations d’un apolitique (1918) ou chez Oswald Spengler (3), notamment dans Prussianité et Socialisme (1919), qui vont conduire à l’apparition du mouvement "Révolution conservatrice" (Die Konzervative Revolution), une des matrices du National-socialisme hitlérien (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, Parti ouvrier allemand national-socialiste).
1917, c’est aussi l’année où se prépare la disparition de deux grands empires multiethniques. L’Autriche-Hongrie, seul État à même de freiner le pangermanisme en Europe centrale, est condamnée à disparaître par la volonté du Grand Orient de France agissant sous l’influence d’intellectuels maçons tchèques, tels Thomas Masaryk (1850-1937) et Édouard Benes (1884-1948). Ils poussent à la création d’une État tchécoslovaque dont les peuples, quand ils seront vraiment libres de le faire, demanderont la disparition (4). Le second empire est l’Empire ottoman (5) où s’opposent Turcs et Arabes auxquels la déclaration Balfour (6) apportera un troisième élément constitué d’un "Foyer national juif" - ce malgré l’opposition catégorique des communautés israélites française et britannique. Ce foyer répond à un double objectif : faciliter l’exercice du pouvoir britannique au Moyen-Orient et rassurer les Juifs des États-Unis dont la majeure partie vient de la Russie qu’ils ont fuie, à cause des pogroms.

Ce qui marque le plus cette année 1917, c’est l’absence de toute sagesse politique dans les milieux aux affaires de presque tous les États. Il n’est pas inintéressant de constater qu’en 1917 le
Reich a trois chanceliers et la France quatre présidents du Conseil. Pour des raisons politiciennes, le Parlement français siège en permanence et les chefs de gouvernement comme les ministres soumis à d’incessantes interpellations n’osent pas réagir fermement. La chute du gouvernement Briand, le 17 mars, à la suite d’un incident entre le général Lyautey, ministre de la Guerre, et la Chambre, en est la meilleure démonstration. Le gouvernement français a été incapable d’organiser de saines relations avec le chef d’État major de l’armée. On arrive à se débarrasser de Joffre, mais on fait appel, pour lui succéder, à celui que Joffre a désigné, Nivelle. Celui-ci lance, le 16 avril, l’offensive du Chemin des Dames qui est un échec dramatique causant en quelques jours plusieurs dizaines de milliers de morts. C’est alors, le 15 mai, que pour lui succéder, on fait appel à l’officier que soutenait Briand, le général Pétain.  En quelques semaines, Pétain rétablit l’ordre dans une armée qui, profondément marquée par l’échec sanglant du Chemin des Dames, s’est laissée entraîner dans des mutineries. Commandant en chef, le général Pétain, proche du soldat en raison de sa situation d’avant-guerre (il commandait le 33e RI d'Arras), fait confiance aux combattants et apporte des améliorations sensibles à leurs conditions de vie. Sa stratégie, plus modeste que celle de ses prédécesseurs, porte ses fruits. Il rétablit le moral des armées, leur permettant de résister aux assauts de 1918. C’est de ce moment que date la popularité de Pétain considéré dans tous les milieux comme un général républicain. Cela explique l’importance de son rôle tant dans l’entre-deux-guerres que durant la période 1940-1944 (7). 1917, on le voit, est une année clef de la Première guerre mondiale. Outre la prolongation des combats qui entraînera la mort d’un million supplémentaire de combattants, c’est en 1917 que se précise le déclin politique, diplomatique et économique de l’Europe, ainsi que sa balkanisation. 1917 est à l’origine des mouvements autoritaires, puis totalitaires des années 1920-1930, comme de l’engrenage qui conduira à la Seconde guerre mondiale.
(1) France, Angleterre, Russie ont signé la Triple Entente en août 1907 ; elle fait pendant à la Triple Alliance, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie. L’Italie neutre au début de la guerre se joint à l’Entente en avril 1915.
(2) Werner Sombart (1863-1941), économiste et sociologue allemand, chef de "la Jeune école historique" - Die Jüngere Historische Schule - à laquelle on peut rattacher notamment Max Weber (1864-1920).
(3) Oswald Spengler (1880-1936) philosophe. Son œuvre majeure, Le Déclin de l'Occident, rédigée avant 1914, ne fut publiée qu'en 1918.
(4) La Tchécoslovaquie, née le 28 octobre 1918 de la défaite des empires centraux, a été dissoute après la réunification de l'Allemagne. Tchèques et Slovaques échouent sur la constitution d’un État commun début 1992. Les élections de juin 1992 voient la victoire des formations politiques séparatistes. La séparation s'opère à l'amiable. La République tchèque et la République slovaque naissent officiellement le 1er janvier 1993.
(5) Entré en guerre contre les pays de l'Entente le 1er novembre 1914, en tant qu'allié de l'Allemagne.
(6) La Déclaration Balfour, lettre ouverte adressée à lord L. W. Rothschild le 2 novembre 1917 par A. J. Balfour, ministre du Foreign Office, dans laquelle le Royaume-Uni se déclare en faveur de l'établissement d'un foyer national juif en Palestine.
(7) On a tendance aujourd’hui à faire du maréchal Pétain l’âme d’un complot contre la République. Si c’était le cas, on comprend mal pourquoi il entre au gouvernement Doumergue, au lendemain du 6 février 1934, pourquoi Daladier l’appelle (en vain) à être son vice-président du Conseil en septembre 1939. C’est Paul Reynaud qui réussit à le convaincre de l’assister en mai 1940. Au surplus, quand il est nommé ambassadeur de France auprès de Franco, le 2 mars 1939, L’Humanité et Le Populaire
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mardi 1 mars 2011

La Grande Guerre / Pour que l’étranger ne foule pas le pavé de Paris...

Cela s’est passé il y a quatre-vingts ans, jour pour jour.
Nos pères, nos grands-pères, nos arrière-grands-pères y étaient. Ils avaient vingt ans. Ils étaient savetier à Belleville, cultivateur à Rosporden, berger à Corbara, fils de famille au manoir de Hurepoix, et ils avaient rendez-vous à Verdun, un gros bourg de la Meuse, à deux cents kilomètres de Paris.
Là, enfouis dans des tranchées, ils avaient passé une nuit de neige dans l’attente d’un assaut qu’on leur disait certain. Au matin, un jour blême s’était levé sur la terre gelée et muette.
C’était, le 21 février 1916 ; il était 7h15.
Soudain, la première ligne du bois des Causses semble se soulever de terre dans un gigantesque éclair de feu. Toute la position française, au nord de Verdun, est soumise à un tir d’artillerie intense. Jamais on n’a assisté à pareil déchaînement de feu et d’acier.
Dans “Le Soldat de Verdun”, Jacques Péricard, magnifique soldat français dont le fils, Michel Péricard, journaliste, est aujourd’hui député RPR, raconte :
« Il y a des 150 et des “Minen” pour détruire les parapets et combler les tranchées en ensevelissant leurs défenseurs ; des 210 et des 305 pour abattre les chênes et les haies, pulvériser les futaies ; des 380 pour défoncer les ouvrages bétonnés, s’attaquer, jusqu’à Génicourt et Troyon, aux ponts par où pourraient arriver des secours ; des 420 pour pilonner les forts et contraindre leurs défenseurs à s’enfouir au fond des casemates. Il y a des shrapnels pour arroser les ravins inaccessibles aux obus et battre les routes ; des gaz toxiques pour empoisonner les survivants possibles du déluge d’acier. »
En quelques heures, deux millions d’obus sont lancés sur le triangle étroit Brabant-Ornes-Verdun.
La tactique de l’assaillant est claire : à coups d’obus, le “Trommelfeuer” va abattre, écraser, niveler bois, abris et tranchées, anéantissant les poilus et creusant à travers les défenses un long couloir où les troupes d’assaut s’élanceront, arme à la bretelle, traversant le champ de ruines pour la plus grande “Festeparade” de l’histoire.
Cette idée est née des entretiens entre l’Etat-major et les fabricants de canons, le “complexe militaro-industriel”, comme on dit aujourd’hui. Ce sera une formidable publicité pour les “produits de la Ruhr” à l’intention des clients du monde entier.
Et quel mannequin vedette pour cette campagne ! Le Kaiser en personne, qui, conduit jusqu’à la Grand-Place de Verdun, le long du couloir creusé par le fer et le feu “made in Germania”, posera, au milieu de ses troupes fraîches…
Ce plan impeccable va pourtant échouer. Pourquoi ? Parce que, contre toute attente, les Français ne se débandent pas.
Pendant neuf heures, le savetier de Belleville, le cultivateur de Rosporden, le berger de Corbara, le fils de famille de Hurepoix ont été plongés en enfer. Etourdis par le bruit, saoulés par la fumée, suffoqués par les gaz et les miasmes, précipités à terre et jetés les uns contre les autres, projetés en l’air et retombant, abasourdis, au milieu des débris humains qu’enterre et déterre le bombardement, océan de feu dont les vagues géantes joueraient avec les corps comme avec les galets sur le sable. Ensevelis, assommés, enlisés dans la boue glacée, les Français ont tenu, tout simplement.
Vers 16 heures, sous la neige qui recommence à tomber et dans le vacarme des canons allemands qui ont allongé leur tir, les patrouilles allemandes s’élancent en avant, lance-flammes en main. Elles pensent ne rencontrer que des cadavres gelés.
Passé les premières positions où ne gisent que morts et agonisants, les hommes sont là. « Toute la journée, nous avons courbé l’échine. Les blessés et les mourants nous entourent de toute part » (G. Champeaux, 164ème RI). Ils sont là, « couchés à même le sol, suçant la glace pour boire, coupant, pour manger, des morceaux de viande à même les cuisses des chevaux éventrés » (témoignage d’Henri Goursaud, 20 ans ). Ils sont là : « Sur cinq poilus, deux sont enterrés vivants sous leur abri, deux sont plus ou moins blessés, le cinquième attend » (Maurice Brassard, 56ème BCP). Ils sont là, « héros sans le savoir. Je n’ai jamais vu de déserteur ni entendu parler de suicide » (Robert Zwang, 19 ans).
Ils sont là et les Allemands ne passent pas.
Le 31 décembre 1916, après dix mois de combat, trois cent quatre-vingt mille hommes seront tombés a Verdun, dont cent soixante-deux mille tués.
Les autres, bras coupés, jambes arrachées, yeux crevés, poumons brûlés, gueules cassées porteront jusqu’à leur mort, méprisés et moqués mais, plus que tout, oubliés, les stigmates d’un combat où la jeunesse de France a été broyée pour que l’Etranger ne foule pas le pavé de Paris.
Y pense-t-on parfois, dans cette France où l’envahisseur peut gueuler “Nique ta mère” sans qu’un seul de ses fils ne se lève pour chasser le barbare à coups de pied au cul ?
Serge de Beketch Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 88 du 17 février 1996