Dans l’histoire française des idées politiques, le
bonapartisme demeure, malgré des recherches fructueuses, une doctrine
non identifiée. Pour René Rémond, il établit une tradition autoritaire
et protestataire dont les manifestations ultérieures seront tour à tour
le boulangisme, l’anti-dreyfusisme, l’Action française, les Ligues des
années trente, le régime de Vichy, le poujadisme et le Front national.
Par simplification et généralisation abusive, on peut même jusqu’à lui
attribuer une responsabilité dans la naissance du fascisme, surtout si
l’on postule, à la suite de Zeev Sternhell, que la droite
révolutionnaire française en est l’amorce.
Dans sa biographie
récente sur Napoléon III, le spécialiste universitaire français du
fascisme italien, Pierre Milza, explique au lecteur qu’« il est tentant
de comparer l’Empire autoritaire et le régime mussolinien : surtout pour
qui […] a longuement étudié le second et s’intéresse aux antécédents du
fascisme (1) ». Le bonapartisme serait-il par conséquent l’ancêtre du
populisme, de l’extrême droite, voire du fascisme ? Il importe au
préalable de définir le bonapartisme.
Qu’est-ce que le bonapartisme ?
«
Le mot “ bonapartisme ”, écrit Frédéric Bluche, apparaît en 1814.
Utilisé d’abord par les royalistes, qui parlent surtout des “
buonapartistes ”, le mot conserve une nuance péjorative jusqu’en 1848,
date à laquelle les partisans de Louis-Napoléon, en l’adoptant, lui
donnent son véritable sens (2). » Il a pour synonymes « impérialiste », «
plébiscitaire » ou, plus rarement, « napoléoniste ». Ces appellations
désignent le soutien et la défense de la politique d’un membre de la
famille Bonaparte. Toutefois, ni Napoléon Ier, ni Napoléon III ne sont
des idéologues. Certes, « il existe une “ doctrine ” napoléonienne sous
le Consulat et l’Empire, même si celle-ci n’est pas une construction
abstraite, car Napoléon lui-même l’aurait récusé à ce titre. Son
principal handicap est l’absence de théoricien bonapartiste après
l’Empire. Par voie de conséquence, le bonapartisme n’est pas né de la
légende napoléonienne. Il puise ses éléments dans la “ doctrine ” du
premier Empire, simplifiée et schématisée sous la Restauration (3) ».
Cette absence d’idéologie se retrouve sous le second Empire puisque P.
Milza estime que le bonapartisme « est davantage une praxis, une
pratique de gouvernement, vaguement théorisée après coup… (4) »
Frédéric
Bluche en retrace la généalogie politique et pense que « ni en 1799, ni
en 1804, en 1848 ou 1851 le bonapartisme n’a coïncidé avec les grands
courants d’opinion qui divisaient le pays : jacobinisme et
contre-révolution, république et monarchie. S’il les a volontiers
transcendés, il a aussi évolué, s’adaptant aux circonstances : au centre
gauche en 1799 – 1800, au centre en 1802 – 1804, sans doute au centre
droit sous l’Empire, à gauche en 1815, au centre et en pleine ambiguïté
en 1848 et en 1851… (5) ». Pour Jean-Christian Petitfils, « le
bonapartisme, après avoir hésité sous l’Empire à basculer à droite,
représente à partir de 1815 une force de gauche. Ceci explique sous la
Restauration l’étroite association du bonapartisme et du libéralisme en
lutte contre l’ordre établi (6) ». Le bonapartisme ne peut se défaire de
son origine révolutionnaire.
Son hétérogénéité se manifeste à
l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. La victoire triomphale, à
75 % des suffrages dès le premier tour, de Louis-Napoléon Bonaparte
indique que, « pour une large fraction de l’électorat qui s’est prononcé
en faveur du neveu de l’empereur, le vote a une signification
protestataire, ou si l’on veut tribunitienne (7) ». D’après P. Milza,
les électeurs « ont voté contre la République bourgeoise – à droite
parce qu’elle était censée faire le lit des “ partageux ” et de
l’anarchie; à gauche parce que ses représentants avaient fait tirer sur
le peuple en juin 1848 -, et ils ont opté pour un candidat qui
promettait d’associer l’autorité, la grandeur de la nation, le respect
de la souveraineté populaire et le souci du sort des plus démunis (8) ».
Sans craindre l’anachronisme, P. Milza s’étonne de « ce bric-à-brac
d’engagements contradictoires [qui] constituait moins un programme de
gouvernement qu’un miroir aux alouettes destiné à rassembler sous le nom
du candidat bonapartiste une clientèle hétéroclite dont les intérêts et
les inclinations politiques étaient loin de converger. Première mouture
d’une stratégie électorale à laquelle auront recours par la suite tous
les postulants à l’établissement d’un pouvoir fort d’inspiration
national-populiste, en passant par les divers avatars de la contestation
ligueuse, la Révolution nationale et les brèves apparitions d’un
fascisme à la française. La majeure partie des électeurs du 10 décembre
qui ont choisi de voter pour Louis-Napoléon Bonaparte ne l’ont pas fait
pour des raisons idéologiques; pas plus que les électeurs du général
Boulanger en 1889 ou ceux de Jean-Marie Le Pen en avril 2002 (9) ». On
peut retourner l’affirmation : les électeurs du général de Gaulle en
décembre 1965 ont-ils voté en faveur du gaullisme ? Ou bien ceux de
François Mitterrand, le 10 mai 1981, étaient-ils tous de chauds
partisans du Programme commun de la gauche ou, plus certainement,
souhaitaient-ils se débarrasser de Valéry Giscard d’Estaing ? L’argument
de Milza n’est qu’un poncif éculé !
Dépassement ou intégration de la dichotomie ?
La
démarche de Milza traduit bien la difficulté qu’ont les historiens à
inscrire le bonapartisme sur un axe droite-gauche. Ils ne comprennent
pas sa plasticité, son pragmatisme, son adaptation permanente aux
événements, d’où son ambivalence paradigmatique. « Le bonapartisme est
encore (en 1848 – 1849) un centrisme instable, pouvant aussi bien verser
dans un bonapartisme de gauche, populaire, démocratique et
anticlérical, que dans un bonapartisme de droite, conservateur,
clérical, défenseur de la propriété contre la menace des “ rouges ”. Il
ne se confond en tout cas avec aucune des deux traditions de la droite,
observe J.-Ch. Petitfils (10). » Cette dualité appartient à la nature
même du bonapartisme, d’où une lecture biaisée et simpliste qui en fait
le prototype du « populisme », d’autant – circonstance aggravante –
qu’il « cherche à s’enraciner dans les milieux populaires en faisant
éclater le carcan des cadres traditionnels, en éliminant les influences
patriarcales, les liens de la clientèle (11) ». Bref, pour J.-Ch.
Petitfils, « voter […] pour les candidats bonapartistes signifie bien
souvent voter contre l’emprise des notables et pour le maintien des
conquêtes de la Révolution (12) ». C’est un vote d’opposition aux cadres
sociaux de la société traditionnelle. On comprend mieux la raison qui
incita René Rémond à caractériser sa troisième droite autour d’« un
amalgame d’éléments originellement hétérogènes, mais qui a acquis une
cohérence et une consistance propre sous le signe de l’autorité et du
nationalisme (13) ». Néanmoins, R. Rémond reconnaît que « le
bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche. Il récuse pour lui-même
ces étiquettes et refuse d’entrer dans une classification qu’il entend
précisément dépasser et abolir. Reprenant le dessein de son oncle, le
prince-président se propose de supprimer les partis qui divisent la
nation et veut réconcilier les Français en les tournant vers une œuvre
d’avenir (14) ».
L’ambiguïté du bonapartisme augmente encore
quand on se penche sur sa conception de l’État et des rapports sociaux.
Prenant acte de la Modernité individualiste et de la perte de sens des
communautés d’appartenance traditionnelles, « ce qui prime, aux yeux du
futur Napoléon III dans L’Extinction du paupérisme, c’est ce que nous
appelons l’intégration des “ masses ” (15) ». Dans cette brochure, on y
lit : « Aujourd’hui, le régime des castes est fini : on ne peut
gouverner qu’avec les masses; il faut donc les organiser pour qu’elles
puissent formuler leurs volontés et les discipliner pour qu’elles
puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts (16). »
On ne peut que constater que « le bonapartisme se sépare des conceptions
libérales, l’évolution naturelle des sociétés ne peut s’accomplir de
manière harmonieuse que si elle est organisée et encadrée par une forme
de pouvoir qui en assure le plein épanouissement (17) ». Fort de cet
étatisme directif et de cet « illibéralisme démocratique » (P. Milza), «
Louis-Napoléon n’a pas attendu d’être empereur pour proclamer, dans un
texte datant de 1839, qu’ “ un gouvernement n’est pas (comme tels le
prétendent) un ulcère nécessaire, mais c’est plutôt le moteur
bienfaisant de tout organisme social ”. L’État bonapartiste ne saurait
être un simple veilleur de nuit en charge des classiques fonctions
régaliennes (défense, justice, sécurité publique, etc.), tels que le
souhaitent les défenseurs de l’orthodoxie libérale. Il est appelé à
légiférer en matière économique. […] Il a surtout un rôle primordial à
jouer en matière de crédit, de commandes et de travaux d’intérêt public
(18) ». Napoléon III « assigne à l’État un rôle moteur dans le
financement et la gestion de l’entreprise (19) ».
La vision d’un
État interventionniste en économie procède d’un intérêt certain pour la
question sociale. Disposant du soutien sans réserve de la population
rurale, Napoléon III se préoccupe du sort de la classe ouvrière. Ainsi, «
la France s’est trouvée en 1870 dotée d’une législation sociale en
avance sur celle des autres États européens et que les mesures prises
par l’Empire en matière de reconnaissance des premiers droits des
travailleurs n’ont pas été sans conséquence sur l’essor d’un mouvement
ouvrier condamné jusqu’alors à manifester ses frustrations et son
désespoir par l’unique voie de la rébellion sanglante (20) ». Le droit
de grève est reconnu en 1864 et le second Empire encourage ouvertement
les associations de solidarité ouvrière, naguère clandestines, et leur «
mutuellisme » qui emprunte au proudhonisme et au catholicisme social.
N’étonnons-nous pas de retrouver aux obsèques de Napoléon III en 1873, «
une petite délégation d’ouvriers parisiens et plusieurs anciens
communards chassés de France par la répression versaillaise (21) ». La
même année, les mineurs d’Anzin se mettent en grève aux cris de « Vive
Napoléon IV ! ».
Toutefois, « le prince-président, note P. Milza,
aurait souhaité faire adopter des réformes en faveur des classes
populaires. On envisagea de supprimer l’octroi et l’impôt sur les
boissons – impositions indirectes qui frappaient de la même manière tous
les consommateurs – pour les remplacer par un impôt sur le revenu. Sous
la pression des milieux conservateurs, il fallut vite renoncer à ce
projet et à d’autres mesures jugées tout aussi “ démagogiques ” par les
nantis : impôt sur la rente, droit de mutation sur les charges, rachat
des compagnies d’assurances, etc. Le chef de l’État ne pouvait se lancer
dans une politique sociale que réprouvaient ses appuis. L’heure n’était
pas au renversement des alliances et Proudhon constatait en mars 1852 :
“ Louis-Napoléon est arrêté net dans ses projets socialistes. […] Les
banquiers boudent, la bourgeoisie se range du côté de Cavaignac, La
Patrie, Le Constitutionnel protestent contre les bruits calomnieux de
socialisme gouvernemental et, pour arrêter le président, compromettent
ainsi sa politique (22) ». Ces velléités sociales – fort peu
autoritaires d’ailleurs – et les quelques réalisations en faveur des
classes laborieuses amènent Pierre Milza à reprendre sa grille
d’interprétation absconse et anachronique : « Tout cela n’est pas sans
relation, certes, avec le socialisme, mais aussi, et davantage
peut-être, avec certaines dictatures populistes du XXe siècle. Autorité,
étatisme, méfiance à l’égard des classes dirigeantes libérales et de
l’idéologie du “ laisser faire ”, intérêt marqué (au moins au niveau des
intentions) pour les classes populaires, militarisation du corps
social, etc., autant de principes que l’on retrouvera, un siècle plus
tard, dans le fascisme (23). » Mais avec quel fascisme Milza
souhaite-t-il le comparer ? Le fascisme fondateur (1919 – 1921), on le
sait, n’a que peu de similitudes avec le fascisme au pouvoir en Italie
entre 1922 et 1943. Quant au fascisme crépusculaire de la « République
sociale », sa radicalité et les circonstances de son apparition en font
un cas particulier. Milza aurait pu simplement montrer que, comme tout
parti dominant, il existe différentes tendances sociologiques (le «
Ratapoil » de 1848 n’est pas le fonctionnaire impérial de 1859) et
politiques. En 1870, on distingue les « Arcadiens » ou « Mamelouks » qui
sont des bonapartistes conservateurs et autoritaires avec Paul de
Cassagnac, les bonapartistes libéraux et parlementaristes avec Émile
Ollivier, les bonapartistes sociaux fort proches de l’empereur, et les
bonapartistes de gauche, jacobins et anticléricaux, conduits par le
propre cousin de Napoléon III, le prince Napoléon-Jérôme dit « Plon-Plon
» ou surnommé le « Prince de la Montagne » puisque, député en 1848, il a
siégé à l’extrême gauche au sommet de l’hémicycle.
Bonapartisme de gauche, bonapartisme de droite et centrisme bonapartiste
Jugeant
que le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche, E. Borne estime
qu’il « donne à ces politiques – dont il n’abolit pas les contradictions
réciproques – un je ne sais quoi de flamboyant, de rigoureux,
d’extrême, bref de romantique, qui tranche avec les forces classiques de
la gauche et de la droite (24) ». Est-ce pour autant entériner la
spécificité du bonapartisme ? Non, répond Marc Crapez qui étudie la
genèse de la gauche et de la droite en France. Il signale que André
Siegfried « sépare de la droite les bonapartistes [… qu’il nomme] “
Gauche indépendante ” (25) ». Pour étayer son affirmation, M. Crapez
ajoute que « le bonapartisme est une “ vigoureuse conception
gouvernementale, où l’égalité subsiste mais où l’ordre prime la liberté
”. Ses adeptes veulent une “ République consulaire ”, “ démocratiques et
autoritaire ”, une “ France, conservatrice parfois, démocratique
toujours ”. Le bonapartisme populaire “ est au fond démocratique,
égalitaire et anticlérical, quoique fortement porté sur l’ordre et
l’autorité ”. […] Au début de la IIIe République, certains candidats
bonapartistes vont “ reporter ou laisser reporter leurs voix sur le
candidat de gauche ”. En certains endroits du département de la
Loire-Inférieure, par exemple, plus d’un bonapartiste préfère “ donner
sa voix aux républicains plutôt que d’en faire bénéficier le parti
blanc. […] De temps à autre on reparle d’une combinaison où tous les
bleus, c’est-à-dire les républicains et les impérialistes, s’uniraient
contre les blancs ” (26) ». Ce report de voix de la part des électeurs
bonapartistes démontre que « la République décennale et le second
Empire, tout comme le premier, développent sur le mode autoritaire les
principes de la République modérée (27) ». Plus clairement, s’il est l’«
héritier de la Révolution comme son vieil ennemi l’orléanisme, et comme
lui visant à la synthèse équilibrée, le bonapartisme s’en distingue à
jamais par ses caractères autoritaires et démocratiques (28) ». Allant
plus loin dans l’analyse, Frédéric Bluche et Stéphane Rials considèrent
d’une manière qu’ils voudraient définitive, que « quelle que soit la
méthode adoptée, on aboutit toujours à une négation de la définition
droitière du bonapartisme. […] Il y eut toujours des hommes de droite
ralliés au bonapartisme ou égarés dans ses rangs, mais sur la longue
durée (de l’an VIII à 1870, et même au-delà) le bonapartisme est
essentiellement un centrisme. Un centrisme autoritaire. Un centre n’est
pas une droite, et surtout pas celui-là (29) ». Un centrisme autoritaire
et modernisateur, peut-on préciser. Or M. Crapez conteste l’analyse : «
Il ne paraît pas assuré que cet hapax puisse résoudre le problème (sauf
à baptiser le fascisme centrisme totalitaire). En effet, si l’on veut
bien prêter attention aux pères fondateurs de l’analyse politologique
(André Siegfried, Charles Seignobos, Albert Thibaudet), ils perçurent le
bonapartisme comme un phénomène hybride, une sorte de “ croisement ”
idéologique (30). » Dans l’annexe de La gauche réactionnaire, M. Crapez
bouleverse et affine la typologie ternaire émise par R. Rémond. Il met
en évidence « la droite conservatrice [qui] entend freiner des
évolutions jugées néfastes, sans se laisser intimider par la gauche,
tout en détestant la droite réactionnaire. La version libérale est une
grande tradition de pensée qui de Tocqueville […] à Raymond Aron, se
sent proche du modèle britannique. Le courant impérial est de souvenir
bonapartiste ou de copie allemande (Révolution conservatrice). Il
souligne que la grande école sociologique allemande est en quelque sorte
à mi-chemin de la droite conservatrice libérale et de l’impériale.
Ainsi Raymond Aron et, toutes choses égales par ailleurs, Alain de
Benoist, peuvent partager nombres de référents (Weber, Pareto, Schmitt,
etc.) (31) ». Quand P. Milza considère que le bonapartisme a engendré le
national-populisme (Le Pen) et le « démocratisme plébiscitaire » (De
Gaulle), il ne donne qu’une opinion convenue et dépassée.
Le temps de « l’Appel au Peuple »
On
aurait pu croire que l’effondrement du second Empire eût entraîné dans
sa chute le bonapartisme. Il n’en est rien. De son exil britannique,
Napoléon III nomme le fidèle Rouher (le « vice-empereur » sous l’Empire
autoritaire) chef du parti avec la mission de le réorganiser. Élu à
l’Assemblée nationale, Rouher met en place une infrastructure militante
au nom révélateur : « L’Appel au Peuple ». Il s’appuie sur de puissants
journaux Le Gaulois, L’Ordre et Le Pays qui comptent « en 1872 entre un
sixième et un quart selon les départements des lecteurs abonnés aux
journaux venus de Paris (32) ». Dès 1873, le bonapartisme renoue avec le
succès grâce aux élections législatives partielles. Aux élections
générales de 1876, les bonapartistes obtiennent « un million de voix, 90
députés (sans compter cinq sympathisants) élus sans aucune pression
administrative et une quarantaine de sénateurs, souvent anciens
serviteurs de l’Empire (33) ». Ces résultats contredisent R. Rémond qui
pense qu’aux débuts de la IIIe République, « le parti bonapartiste
négligea de s’organiser en fonction de nouvelles règles du jeu politique
et de se constituer en parti de type moderne : il eût fallu se donner
des structures fortes et observer une discipline rigoureuse, pour
compenser notamment la perte de l’appui administratif qui le dispensait
précédemment de se doter d’un appareil en propre. Faute de quoi, les
bonapartistes furent obligés de chercher le soutien de notables
traditionnels, c’est-à-dire de ceux-là même dont les électeurs
manifestaient clairement le désir de s’émanciper (34) ». La poussée de
la gauche républicaine contraint les bonapartistes à se tourner vers le
conservatisme. Les candidats font campagne en 1876 au nom du Comité
national conservateur et représentent « la moitié de la droite (contre 5
% en 1871) (35) ». Désormais, commente F. Bluche, il « est
historiquement dépassé. En devenant partie intégrante de la droite, il a
perdu sa raison d’être (36) ». Le déclin du bonapartisme s’amplifie
avec le brusque décès du prince impérial en Afrique en 1879. Celui-ci
sent la nécessité de rénover les principales « idées napoléoniennes ».
Outre le recours au plébiscite à l’avénement de chaque nouvel empereur
et pour, le cas échéant, le révoquer, Alain Frérejean montre que
l’héritier de Napoléon III envisage la division de la France en dix-huit
régions chacune pourvue d’un parlement local et d’un budget régional
(37).
Devenu le nouveau prétendant impérial, Napoléon-Jérôme «
Plon-Plon » mécontente la frange la plus conservatrice et la plus
cléricale de ses soutiens. Une scission s’opère entre ses partisans,
minoritaires, constituent les Comités plébiscitaires et les
bonapartistes conservateurs et autoritaires qui suivent Victor Napoléon,
le fils de « Plon-Plon ». Plus que familiale, la rivalité est d’ordre
politique. Faut-il tenir un discours à droite ou à gauche de l’échiquier
politique ? Le bonapartisme doit-il rester fidèle à son origine
révolutionnaire, devenir un conservatisme issu de la Révolution, une
variante française de torysme ou bien se fondre dans la tradition
contre-révolutionnaire en lui apportant l’autoritarisme, l’étatisme et
le militarisme ? Dépités par ces querelles internes, certains
bonapartistes optent pour une solution « providentialiste », le «
solutionnisme » ou « n’importequinquisme » : « si la dynastie
napoléonienne ne correspond plus aux décisions de la nation, résume F.
Bluche, l’appel au peuple peut amener au pouvoir une nouvelle dynastie
qui, elle, aura su les comprendre (38) ».
Quand éclate la crise
boulangiste, les instances officielles plébiscitaires jérômistes et
bonapartistes victoriens n’apportent pas leur soutien au « général
revanche » alors que le bonapartiste de base, tenté par le
radical-socialisme, le rejoint, y reconnaissant un style bonapartiste.
Dix ans plus tard, au moment de l’affaire Dreyfus, les divergences
s’accentuent au sein du bonapartisme. S’il influence en partie le
nationalisme anti-dreyfusard en gestation, « c’est en tant qu’il est de
gauche et non point conservateur, observe M. Crapez, c’est en ce qu’il
s’inscrit dans l’héritage jacobin. Ce sont par exemple les bonapartistes
de gauche qui se délectent des clabauderies drumontiennes, alors que
les bonapartistes conservateurs y sont très réticents (39) ».
L’impératrice Eugènie est dreyfusarde. Le fossé s’élargit entre l’élite
(incarnée par la Maison impériale) et la base de plus en plus perméable
aux thèses du nationalisme radical (ou « droite révolutionnaire »).
L’obsolescence du bonapartisme se poursuit au début du XXe siècle. En
1914, les derniers plébiscitaires se rallient à l’Union sacrée. Après la
Grande Guerre, « en dépit de la disparition de leurs principaux organes
de presse, dont L’Autorité, certains sont élus députés dans la Chambre
» bleu horizon ”, tels Pierre Taittinger – président de l’Union de la
Jeunesse Bonapartiste de la Seine – Paul Chassaigne-Goyon, Paul de
Cassagnac. En 1923, lors d’un banquet, le comité politique annonce la
création du “ Parti de l’Appel au peuple ”, et d’une revue, La Volonté
Nationale, dirigée par André Desmaret. De leur côté, les Jeunesses
Bonapartistes fondent le groupe des Étudiants plébiscitaires, animé par
Roger Giron et Charles-Louis Vrigoneaux (rédacteur en chef de La Revue
Plébiscitaire). Le Parti de l’Appel enregistre un net recul lors des
élections de 1924, tandis qu’une part importante des militants adhèrent
aux Jeunesses Patriotes ou à la Ligue des Patriotes, ressuscitée par le
général de Castelnau, créateur de la Fédération nationale catholique. En
1925, la direction du parti est assurée par le duc de Massa, de Rudelle
et le prince Joachim Murat, alors que le prince Jérôme meurt l’année
suivante. Outre le Parti de l’Appel, le courant bonapartiste compte
également l’Association Bonapartiste des Anciens combattants, fondée par
Edmond Neveu et A. Dufour, les Jeunesses Bonapartistes qui publient à
partir de 1929 L’Aiglon, Les Abeilles, groupement des dames
bonapartistes et l’Association des journalistes plébiscitaires présidée
par Robert Laënnec. Tant à la Chambre que lors des manifestations
nationalistes, les bonapartistes doivent s’associer aux autres
mouvements, défilant en 1934 aux côtés des Jeunesses Patriotes, des
Croix de feu, de l’Action française, de la Solidarité française et des
Francistes de Bucard (40) ».
Les derniers feux
En 1940,
alors que les cendres de l’Aiglon sont ramenées à Paris sur ordre
d’Hitler, le prince Louis Napoléon (1914 – 1997) ordonne la dissolution
de toutes les organisations bonapartistes d’audience nationale et
participe à la Résistance. Arrêté par la Gestapo, il rejette tout projet
de restauration impériale avec l’aide de l’occupant et déclare : « Je
suis Français et national ». Après la guerre, du fait de son état de
résistant, avec l’accord du président Vincent Auriol et malgré la loi
d’exil qui impose aux chefs des dynasties ayant régné sur la France de
vivre à l’étranger et qui n’est abrogé qu’en 1951, le prince Napoléon
s’installe à Paris. Vers 1957 – 1958, certains de ses partisans essaient
de profiter de la déliquescence de la IVe République et de la crise
algérienne pour envisager une nouvelle république consulaire. Il en
rejette là encore l’idée et apporte son soutien au général de Gaulle. En
1992, le prince impérial appelle à voter « oui » au traité de
Maastricht. Deux ans plus tard, il se brouille avec son fils aîné, le
prince Charles Napoléon. Comme au temps de la querelle entre
Napoléon-Jérôme et Victor, le conflit porte sur une question politique.
Cette année-là, lors des élections européennes, Charles Napoléon
encourage la liste régionaliste « Régions et peuples solidaires » de
l’euro-député sortant Max Siméoni. En réaction, le prince impérial
désigne son petit-fils Jean-Christophe (né en 1986) futur chef de la
Famille impériale, la règle de succession des Napoléonides étant moins
rigoureuse que les lois fondamentales chez les Capétiens.
En
2001, le prince Charles Napoléon se présente aux élections municipales
d’Ajaccio et, s’alliant avec le social-démocrate Simon Renucci, remporte
la municipalité au détriment – ô ironie ! – du Comité central
bonapartiste. Localement influent, cette structure autonome relève en
fait du mouvement chiraquien. Dans les années 1990 existe un
Rassemblement bonapartiste qui périclite assez rapidement. À l’orée du
nouveau siècle, d’anciens militants de ce rassemblement, en compagnie
des membres de la Fédération bonapartiste de Franche-Comté, fondent
France bonapartiste (41). Présidé par David Saforcada, c’est un
mouvement politique qui continue à réclamer du bonapartisme ! il paraît
se positionner sur un créneau assez souverainiste et « républicain ». En
matière européenne, il s’apprête à voter « non » au référendum sur la
Constitution européenne.
Finalement, « on doit à R. Michels ainsi
qu’à J. Burnham, qui a repris les idées de Michels, d’avoir défini le
bonapartisme comme une catégorie particulière du monde politique
moderne. Le phénomène du bonapartisme est présenté par ces auteurs comme
une des conséquences auxquelles aboutit, dans des circonstances
déterminées, le principe démocratique de la représentation populaire,
c’est-à-dire le critère politique du nombre et de la masse pure. […] Le
bonapartisme, bien qu’il soit l’antithèse de la démocratie, peut être
considéré comme son ultime conséquence. C’est un despotisme fondé sur
une conception démocratique qu’il nie en fait mais que, théoriquement,
il porte à son accomplissement (42) ». Sous des aspects séducteurs, («
populisme », État impartial, recours à l’homme providentiel, dépassement
des clivages partisans), le bonapartisme constitue une réplique à cette
secousse majeure qu’est la Modernité. Loin d’être anti-moderne, il est
au contraire éminemment moderne. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit
apparu en France. Par bien des aspects, notre pays ressemble à un «
Parc jurassique » des idées politiques puisqu’on y trouve tout aussi des
bonapartistes que des royalistes, des gaullistes que des communistes,
des souverainistes « nationistes » que des gauchistes, des fascistes que
des socialistes, des libéraux que des démocrates-chrétiens. Les
Français se complaisent dans des stéréotypes politiques désuets et dans
des postures idéologiques datées. Longtemps lieu de la confrontation
entre les pensées, l’Hexagone n’est plus qu’un dispensaire, un musée ou
une vieille maison aux fenêtres cadenassées. Il serait tant de l’ouvrir
de nouveau au grand air frais de la postmodernité, de la philosophie
communautarienne et du fédéralisme intégral.
Notes :
1 : Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004, p. 259.
2 :
Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire
(1800 – 1850), Nouvelles Éditions latines, 1980, p. 12.
3 : Idem, p. 10.
4 : P. Milza, op. cit., pp. 625 – 626.
5 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…, op. cit. , p. 336.
6 : Jean-Christian Petitfils, La droite en France (De 1789 à nos jours), P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 21.
7 : P. Milza, op. cit., p. 159.
8 : Idem, pp. 157 – 158.
9 : Idem, p. 157.
10 : J.-Ch. Petitfils, op. cit., p. 42.
11 : Idem, p. 42.
12 : Id., pp. 41 – 42.
13 : René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1982, p. 37.
14 : Idem, p. 107.
15 : P. Milza, op. cit., p. 122.
16 : Louis-Napoléon Bonaparte, L’Extinction du paupérisme, Paguerre, 1844, p. 265.
17 : P. Milza, op. cit., p. 96.
18 : Idem, p. 389.
19 : Id., p. 123.
20 : Id., p. 406.
21 : Id. p. 616.
22 : Id. , pp. 406 – 407.
23 : Id., p. 124.
24
: E. Borne, « Contradictions du bonapartisme », France-forum, février
1970, p. 20, cité par F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…
25 : Marc Crapez, Naissance de la gauche, Michalon, 1998, p. 78.
26 : Id., p. 88. Souligné par l’auteur.
27 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…, op. cit. , p. 338.
28 : Idem, p. 332.
29
: Frédéric Bluche et Stéphane Rials, « Fausses droites, centres morts
et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine », dans
Stéphane Rials, Révolution et contre-révolution au XIXe siècle, D.U.C. –
Albatros, 1987, p. 44. Souligné par les auteurs.
30 : M. Crapez, Naissance…, op. cit., p. 281. Souligné par l’auteur.
31 : Marc Crapez, La gauche réactionnaire, Berg International, 1996, pp. 283 – 284. Souligné par l’auteur.
32 : René Rémond, Les Droites…, op. cit. , pp. 139 – 140.
33 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 111.
34 : René Rémond, Les Droites…, op. cit. , p. 146.
35 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme…, op. cit., p. 111.
36 : Id. , p. 117. Souligné par l’auteur.
37 : Voir à ce sujet Alain Frérejean, Napoléon IV. Un destin brisé, Albin Michel, 1998.
38 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme…, op. cit., p. 116.
39 : M. Crapez, Naissance…, op. cit., p. 129.
40
: Ariane Chebel d’Appollonia, L’extrême-droite en France. De Maurras à
Le Pen, Éditions Complexes, coll. « Questions au XXe siècle », 1988, pp.
171 – 172.
41 : Pour plus d’informations sur l’actualité du
mouvement bonapartiste, on peut consulter le site officiel de France
bonapartiste : //francebonapartiste.free.fr, et le site très intéressant
d’un des cofondateurs de ce mouvement bonapartiste, Christophe Guay :
www.bonapartisme.monsite.wanadoo.fr. Signalons qu’il existe un Parti
bonapartiste néerlandais. Serait-ce l’ébauche d’une nouvelle
Internationale ?
42 : Julius Evola, Les hommes au milieu des ruines, Guy Trédaniel – Pardès, 1984, pp. 75 – 76.
source : http://www.europemaxima.com/