samedi 2 février 2013

1883 : Des Bourbons aux Orléans

Le comte de Chambord s'éteint le 24 août. Le comte de Paris semble s'imposer à la tête de la maison de France. Mais dans l'entourage de la comtesse de Chambord, certains contestent le droit des Orléans : pour eux la couronne de France doit revenir à l'aîné de tous les Bourbons.
Cette année-là, Henri V comte de Chambord, soixante-trois ans, petit-fils de Charles X, de jure roi de France depuis le 2 août 1830, s'éteignit le 24 août en exil à Frohsdorf. Depuis l'échec de la restauration monarchique en 1873, il n'avait renoncé à rien et se tenait toujours très informé des affaires de France.
Philippe VII
Il avait appris avec peine les succès des républicains, lesquels, depuis la démission du maréchal de Mac-Mahon, président de la République, en 1878, accaparaient tous les pouvoirs. Jean-François Chiappe disait de ce roi éminemment chrétien : « Il se montre épris de modernité et souhaiterait reformer la France de saint Louis et de Philippe le Bel, créatrice des états généraux. [...] Il se passionne pour le monde ouvrier et se désespère de la condition de ces déracinés. » 1 Nous savons que, pour garder la liberté d'améliorer le sort des humbles, il refusa de régner avec le drapeau tricolore symbole à ses yeux de l'assujettissement de la couronne aux intérêts des capitalistes sans coeur.
Le drame d'Henri V fut de ne pas avoir eu d'enfant de son épouse Marie-Thérèse de Modène. La succession n'était pourtant pas un souci pour les milliers de fidèles venus de toute la France assister aux obsèques de leur roi dans la ville de Gorizia, où reposait déjà Charles X (alors en Vénétie autrichienne, aujourd'hui en Slovénie). En leur nom le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia adressa à Philippe, comte de Paris, un télégramme rédigé par René de La Tour du Pin, marquis de La Charce, et approuvé par le général de Charette, où tous les assistants saluaient en lui Philippe VII, nouveau chef de la maison de France. Quelques jours plus tard, à Paris, l'Association de la Presse monarchique et catholique, fondée l'année précédente, rendait un fervent hommage au roi défunt et saluait d'un seul coeur son successeur Philippe VII.
Une dispute déplorable
C'était là tout simplement s'inscrire dans la grande tradition capétienne qui voulait qu'en cas d'extinction d'une branche régnante de la famille, la succession revînt au chef de la branche la plus proche par ordre de primogéniture, à condition que celle-ci ne fît pas tomber la couronne dans des mains étrangères et donc ne rompît pas l'union d'âge en âge de la famille royale et de la France. C'est pour sauvegarder ce principe et empêcher la France de devenir anglaise que l'on dut exclure les femmes et leur descendance de la succession.
Il se trouva hélas un petit nombre de royalistes, notamment dans l'entourage de la comtesse de Chambord, pour contester le droit des Orléans. Pour eux la couronne de France devait revenir à l'aîné de tous les Bourbons, donc à Jean de Bourbon, comte de Montizon, infant d'Espagne (1822-1887), fils de Charles de Bourbon, lequel, refusant à sa nièce Isabelle II le titre de reine d'Espagne, était à l'origine de la branche carliste. Le comte de Montizon, par ailleurs beau-frère d'Henri V (il avait épousé Marie-Béatrice de Modène) était évidemment l'héritier en droite ligne de Philippe V, roi d'Espagne, et par celui-ci de Louis XIV. Sans même s'attarder à des considérations juridiques et spécieuses sur la valeur des renonciations de Philippe V au trône de France (traité d'Utrecht, 1713), le fait est que, les générations passant, cette branche espagnole des Bourbons s'hispanisait et pouvait de moins en moins incarner la France. On ne se transplante pas roi de France, il faut être des entrailles de la France. Or les Orléans, bien que ne descendant que du frère de Louis XIV, avaient, eux, toujours servi la France seule.
Souvenir douloureux
Hélas le débat était passionnel. On rappelait toujours Philippe Égalité : il avait voté la mort de Louis XVI en 1793, son crime était horrible, mais on oubliait qu'il s'en était repenti avant sa mort, et que le fils de celui-ci, Louis-Philippe (futur "roi des Français") s'était réconcilié avec les Bourbons dès 1809 en épousant Marie- Amélie de Bourbon-Siciles, nièce de la reine Marie-Antoinette. Quant à l'épisode fâcheux de la monarchie de Juillet, il eut au moins l'avantage de reculer de dix-huit ans l'avènement de la IIe République : Louis-Philippe ne prétendit jamais remplacer les Bourbons et, à la fin de sa vie, souhaita un rapprochement entre les deux branches, ce à quoi la reine Marie-Amélie et ses fils, notamment le duc de Nemours, s'employèrent dès 1850, et surtout en 1873. Ils trouvèrent un accueil très affectueux de la part d'Henri V, lequel déclara peu avant sa mort à un journaliste de La Liberté : « Le principe que je représente m'interdit de choisir mon successeur. Puisque j'ai le malheur de n'avoir pas d'enfant, les princes d'Orléans sont mes fils. » 2
Tout était dit, et cette parole aurait dû clore une dispute qui dure encore de nos jours, où s'engagent avec une foi monarchique indiscutablement vibrante des Français qui ne se rendent pas toujours compte que cette division risque tout simplement de rendre une fois encore impossible la restauration pourtant si nécessaire à la France...
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 18 novembre au 1er décembre 2010
1 Jean-François Chiappe : Le comte de Chambord et son mystère ; éditions Perrin, 1990.
2 Cité dans Xavier Vallat : Le Grain

Le bonapartisme, examen d’une pensée politique évanouie

Dans l’histoire française des idées politiques, le bonapartisme demeure, malgré des recherches fructueuses, une doctrine non identifiée. Pour René Rémond, il établit une tradition autoritaire et protestataire dont les manifestations ultérieures seront tour à tour le boulangisme, l’anti-dreyfusisme, l’Action française, les Ligues des années trente, le régime de Vichy, le poujadisme et le Front national. Par simplification et généralisation abusive, on peut même jusqu’à lui attribuer une responsabilité dans la naissance du fascisme, surtout si l’on postule, à la suite de Zeev Sternhell, que la droite révolutionnaire française en est l’amorce.
Dans sa biographie récente sur Napoléon III, le spécialiste universitaire français du fascisme italien, Pierre Milza, explique au lecteur qu’« il est tentant de comparer l’Empire autoritaire et le régime mussolinien : surtout pour qui […] a longuement étudié le second et s’intéresse aux antécédents du fascisme (1) ». Le bonapartisme serait-il par conséquent l’ancêtre du populisme, de l’extrême droite, voire du fascisme ? Il importe au préalable de définir le bonapartisme.

Qu’est-ce que le bonapartisme ?

« Le mot “ bonapartisme ”, écrit Frédéric Bluche, apparaît en 1814. Utilisé d’abord par les royalistes, qui parlent surtout des “ buonapartistes ”, le mot conserve une nuance péjorative jusqu’en 1848, date à laquelle les partisans de Louis-Napoléon, en l’adoptant, lui donnent son véritable sens (2). » Il a pour synonymes « impérialiste », « plébiscitaire » ou, plus rarement, « napoléoniste ». Ces appellations désignent le soutien et la défense de la politique d’un membre de la famille Bonaparte. Toutefois, ni Napoléon Ier, ni Napoléon III ne sont des idéologues. Certes, « il existe une “ doctrine ” napoléonienne sous le Consulat et l’Empire, même si celle-ci n’est pas une construction abstraite, car Napoléon lui-même l’aurait récusé à ce titre. Son principal handicap est l’absence de théoricien bonapartiste après l’Empire. Par voie de conséquence, le bonapartisme n’est pas né de la légende napoléonienne. Il puise ses éléments dans la “ doctrine ” du premier Empire, simplifiée et schématisée sous la Restauration (3) ». Cette absence d’idéologie se retrouve sous le second Empire puisque P. Milza estime que le bonapartisme « est davantage une praxis, une pratique de gouvernement, vaguement théorisée après coup… (4) »
Frédéric Bluche en retrace la généalogie politique et pense que « ni en 1799, ni en 1804, en 1848 ou 1851 le bonapartisme n’a coïncidé avec les grands courants d’opinion qui divisaient le pays : jacobinisme et contre-révolution, république et monarchie. S’il les a volontiers transcendés, il a aussi évolué, s’adaptant aux circonstances : au centre gauche en 1799 – 1800, au centre en 1802 – 1804, sans doute au centre droit sous l’Empire, à gauche en 1815, au centre et en pleine ambiguïté en 1848 et en 1851… (5) ». Pour Jean-Christian Petitfils, « le bonapartisme, après avoir hésité sous l’Empire à basculer à droite, représente à partir de 1815 une force de gauche. Ceci explique sous la Restauration l’étroite association du bonapartisme et du libéralisme en lutte contre l’ordre établi (6) ». Le bonapartisme ne peut se défaire de son origine révolutionnaire.
Son hétérogénéité se manifeste à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. La victoire triomphale, à 75 % des suffrages dès le premier tour, de Louis-Napoléon Bonaparte indique que, « pour une large fraction de l’électorat qui s’est prononcé en faveur du neveu de l’empereur, le vote a une signification protestataire, ou si l’on veut tribunitienne (7) ». D’après P. Milza, les électeurs « ont voté contre la République bourgeoise – à droite parce qu’elle était censée faire le lit des “ partageux ” et de l’anarchie; à gauche parce que ses représentants avaient fait tirer sur le peuple en juin 1848 -, et ils ont opté pour un candidat qui promettait d’associer l’autorité, la grandeur de la nation, le respect de la souveraineté populaire et le souci du sort des plus démunis (8) ». Sans craindre l’anachronisme, P. Milza s’étonne de « ce bric-à-brac d’engagements contradictoires [qui] constituait moins un programme de gouvernement qu’un miroir aux alouettes destiné à rassembler sous le nom du candidat bonapartiste une clientèle hétéroclite dont les intérêts et les inclinations politiques étaient loin de converger. Première mouture d’une stratégie électorale à laquelle auront recours par la suite tous les postulants à l’établissement d’un pouvoir fort d’inspiration national-populiste, en passant par les divers avatars de la contestation ligueuse, la Révolution nationale et les brèves apparitions d’un fascisme à la française. La majeure partie des électeurs du 10 décembre qui ont choisi de voter pour Louis-Napoléon Bonaparte ne l’ont pas fait pour des raisons idéologiques; pas plus que les électeurs du général Boulanger en 1889 ou ceux de Jean-Marie Le Pen en avril 2002 (9) ». On peut retourner l’affirmation : les électeurs du général de Gaulle en décembre 1965 ont-ils voté en faveur du gaullisme ? Ou bien ceux de François Mitterrand, le 10 mai 1981, étaient-ils tous de chauds partisans du Programme commun de la gauche ou, plus certainement, souhaitaient-ils se débarrasser de Valéry Giscard d’Estaing ? L’argument de Milza n’est qu’un poncif éculé !

Dépassement ou intégration de la dichotomie ?

La démarche de Milza traduit bien la difficulté qu’ont les historiens à inscrire le bonapartisme sur un axe droite-gauche. Ils ne comprennent pas sa plasticité, son pragmatisme, son adaptation permanente aux événements, d’où son ambivalence paradigmatique. « Le bonapartisme est encore (en 1848 – 1849) un centrisme instable, pouvant aussi bien verser dans un bonapartisme de gauche, populaire, démocratique et anticlérical, que dans un bonapartisme de droite, conservateur, clérical, défenseur de la propriété contre la menace des “ rouges ”. Il ne se confond en tout cas avec aucune des deux traditions de la droite, observe J.-Ch. Petitfils (10). » Cette dualité appartient à la nature même du bonapartisme, d’où une lecture biaisée et simpliste qui en fait le prototype du « populisme », d’autant – circonstance aggravante – qu’il « cherche à s’enraciner dans les milieux populaires en faisant éclater le carcan des cadres traditionnels, en éliminant les influences patriarcales, les liens de la clientèle (11) ». Bref, pour J.-Ch. Petitfils, « voter […] pour les candidats bonapartistes signifie bien souvent voter contre l’emprise des notables et pour le maintien des conquêtes de la Révolution (12) ». C’est un vote d’opposition aux cadres sociaux de la société traditionnelle. On comprend mieux la raison qui incita René Rémond à caractériser sa troisième droite autour d’« un amalgame d’éléments originellement hétérogènes, mais qui a acquis une cohérence et une consistance propre sous le signe de l’autorité et du nationalisme (13) ». Néanmoins, R. Rémond reconnaît que « le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche. Il récuse pour lui-même ces étiquettes et refuse d’entrer dans une classification qu’il entend précisément dépasser et abolir. Reprenant le dessein de son oncle, le prince-président se propose de supprimer les partis qui divisent la nation et veut réconcilier les Français en les tournant vers une œuvre d’avenir (14) ».
L’ambiguïté du bonapartisme augmente encore quand on se penche sur sa conception de l’État et des rapports sociaux. Prenant acte de la Modernité individualiste et de la perte de sens des communautés d’appartenance traditionnelles, « ce qui prime, aux yeux du futur Napoléon III dans L’Extinction du paupérisme, c’est ce que nous appelons l’intégration des “ masses ” (15) ». Dans cette brochure, on y lit : « Aujourd’hui, le régime des castes est fini : on ne peut gouverner qu’avec les masses; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés et les discipliner pour qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts (16). » On ne peut que constater que « le bonapartisme se sépare des conceptions libérales, l’évolution naturelle des sociétés ne peut s’accomplir de manière harmonieuse que si elle est organisée et encadrée par une forme de pouvoir qui en assure le plein épanouissement (17) ». Fort de cet étatisme directif et de cet « illibéralisme démocratique » (P. Milza), « Louis-Napoléon n’a pas attendu d’être empereur pour proclamer, dans un texte datant de 1839, qu’ “ un gouvernement n’est pas (comme tels le prétendent) un ulcère nécessaire, mais c’est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social ”. L’État bonapartiste ne saurait être un simple veilleur de nuit en charge des classiques fonctions régaliennes (défense, justice, sécurité publique, etc.), tels que le souhaitent les défenseurs de l’orthodoxie libérale. Il est appelé à légiférer en matière économique. […] Il a surtout un rôle primordial à jouer en matière de crédit, de commandes et de travaux d’intérêt public (18) ». Napoléon III « assigne à l’État un rôle moteur dans le financement et la gestion de l’entreprise (19) ».

La vision d’un État interventionniste en économie procède d’un intérêt certain pour la question sociale. Disposant du soutien sans réserve de la population rurale, Napoléon III se préoccupe du sort de la classe ouvrière. Ainsi, « la France s’est trouvée en 1870 dotée d’une législation sociale en avance sur celle des autres États européens et que les mesures prises par l’Empire en matière de reconnaissance des premiers droits des travailleurs n’ont pas été sans conséquence sur l’essor d’un mouvement ouvrier condamné jusqu’alors à manifester ses frustrations et son désespoir par l’unique voie de la rébellion sanglante (20) ». Le droit de grève est reconnu en 1864 et le second Empire encourage ouvertement les associations de solidarité ouvrière, naguère clandestines, et leur « mutuellisme » qui emprunte au proudhonisme et au catholicisme social. N’étonnons-nous pas de retrouver aux obsèques de Napoléon III en 1873, « une petite délégation d’ouvriers parisiens et plusieurs anciens communards chassés de France par la répression versaillaise (21) ». La même année, les mineurs d’Anzin se mettent en grève aux cris de « Vive Napoléon IV ! ».
Toutefois, « le prince-président, note P. Milza, aurait souhaité faire adopter des réformes en faveur des classes populaires. On envisagea de supprimer l’octroi et l’impôt sur les boissons – impositions indirectes qui frappaient de la même manière tous les consommateurs – pour les remplacer par un impôt sur le revenu. Sous la pression des milieux conservateurs, il fallut vite renoncer à ce projet et à d’autres mesures jugées tout aussi “ démagogiques ” par les nantis : impôt sur la rente, droit de mutation sur les charges, rachat des compagnies d’assurances, etc. Le chef de l’État ne pouvait se lancer dans une politique sociale que réprouvaient ses appuis. L’heure n’était pas au renversement des alliances et Proudhon constatait en mars 1852 : “ Louis-Napoléon est arrêté net dans ses projets socialistes. […] Les banquiers boudent, la bourgeoisie se range du côté de Cavaignac, La Patrie, Le Constitutionnel protestent contre les bruits calomnieux de socialisme gouvernemental et, pour arrêter le président, compromettent ainsi sa politique (22) ». Ces velléités sociales – fort peu autoritaires d’ailleurs – et les quelques réalisations en faveur des classes laborieuses amènent Pierre Milza à reprendre sa grille d’interprétation absconse et anachronique : « Tout cela n’est pas sans relation, certes, avec le socialisme, mais aussi, et davantage peut-être, avec certaines dictatures populistes du XXe siècle. Autorité, étatisme, méfiance à l’égard des classes dirigeantes libérales et de l’idéologie du “ laisser faire ”, intérêt marqué (au moins au niveau des intentions) pour les classes populaires, militarisation du corps social, etc., autant de principes que l’on retrouvera, un siècle plus tard, dans le fascisme (23). » Mais avec quel fascisme Milza souhaite-t-il le comparer ? Le fascisme fondateur (1919 – 1921), on le sait, n’a que peu de similitudes avec le fascisme au pouvoir en Italie entre 1922 et 1943. Quant au fascisme crépusculaire de la « République sociale », sa radicalité et les circonstances de son apparition en font un cas particulier. Milza aurait pu simplement montrer que, comme tout parti dominant, il existe différentes tendances sociologiques (le « Ratapoil » de 1848 n’est pas le fonctionnaire impérial de 1859) et politiques. En 1870, on distingue les « Arcadiens » ou « Mamelouks » qui sont des bonapartistes conservateurs et autoritaires avec Paul de Cassagnac, les bonapartistes libéraux et parlementaristes avec Émile Ollivier, les bonapartistes sociaux fort proches de l’empereur, et les bonapartistes de gauche, jacobins et anticléricaux, conduits par le propre cousin de Napoléon III, le prince Napoléon-Jérôme dit « Plon-Plon » ou surnommé le « Prince de la Montagne » puisque, député en 1848, il a siégé à l’extrême gauche au sommet de l’hémicycle.

Bonapartisme de gauche, bonapartisme de droite et centrisme bonapartiste

Jugeant que le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche, E. Borne estime qu’il « donne à ces politiques – dont il n’abolit pas les contradictions réciproques – un je ne sais quoi de flamboyant, de rigoureux, d’extrême, bref de romantique, qui tranche avec les forces classiques de la gauche et de la droite (24) ». Est-ce pour autant entériner la spécificité du bonapartisme ? Non, répond Marc Crapez qui étudie la genèse de la gauche et de la droite en France. Il signale que André Siegfried « sépare de la droite les bonapartistes [… qu’il nomme] “ Gauche indépendante ” (25) ». Pour étayer son affirmation, M. Crapez ajoute que « le bonapartisme est une “ vigoureuse conception gouvernementale, où l’égalité subsiste mais où l’ordre prime la liberté ”. Ses adeptes veulent une “ République consulaire ”, “ démocratiques et autoritaire ”, une “ France, conservatrice parfois, démocratique toujours ”. Le bonapartisme populaire “ est au fond démocratique, égalitaire et anticlérical, quoique fortement porté sur l’ordre et l’autorité ”. […] Au début de la IIIe République, certains candidats bonapartistes vont “ reporter ou laisser reporter leurs voix sur le candidat de gauche ”. En certains endroits du département de la Loire-Inférieure, par exemple, plus d’un bonapartiste préfère “ donner sa voix aux républicains plutôt que d’en faire bénéficier le parti blanc. […] De temps à autre on reparle d’une combinaison où tous les bleus, c’est-à-dire les républicains et les impérialistes, s’uniraient contre les blancs ” (26) ». Ce report de voix de la part des électeurs bonapartistes démontre que « la République décennale et le second Empire, tout comme le premier, développent sur le mode autoritaire les principes de la République modérée (27) ». Plus clairement, s’il est l’« héritier de la Révolution comme son vieil ennemi l’orléanisme, et comme lui visant à la synthèse équilibrée, le bonapartisme s’en distingue à jamais par ses caractères autoritaires et démocratiques (28) ». Allant plus loin dans l’analyse, Frédéric Bluche et Stéphane Rials considèrent d’une manière qu’ils voudraient définitive, que « quelle que soit la méthode adoptée, on aboutit toujours à une négation de la définition droitière du bonapartisme. […] Il y eut toujours des hommes de droite ralliés au bonapartisme ou égarés dans ses rangs, mais sur la longue durée (de l’an VIII à 1870, et même au-delà) le bonapartisme est essentiellement un centrisme. Un centrisme autoritaire. Un centre n’est pas une droite, et surtout pas celui-là (29) ». Un centrisme autoritaire et modernisateur, peut-on préciser. Or M. Crapez conteste l’analyse : « Il ne paraît pas assuré que cet hapax puisse résoudre le problème (sauf à baptiser le fascisme centrisme totalitaire). En effet, si l’on veut bien prêter attention aux pères fondateurs de l’analyse politologique (André Siegfried, Charles Seignobos, Albert Thibaudet), ils perçurent le bonapartisme comme un phénomène hybride, une sorte de “ croisement ” idéologique (30). » Dans l’annexe de La gauche réactionnaire, M. Crapez bouleverse et affine la typologie ternaire émise par R. Rémond. Il met en évidence « la droite conservatrice [qui] entend freiner des évolutions jugées néfastes, sans se laisser intimider par la gauche, tout en détestant la droite réactionnaire. La version libérale est une grande tradition de pensée qui de Tocqueville […] à Raymond Aron, se sent proche du modèle britannique. Le courant impérial est de souvenir bonapartiste ou de copie allemande (Révolution conservatrice). Il souligne que la grande école sociologique allemande est en quelque sorte à mi-chemin de la droite conservatrice libérale et de l’impériale. Ainsi Raymond Aron et, toutes choses égales par ailleurs, Alain de Benoist, peuvent partager nombres de référents (Weber, Pareto, Schmitt, etc.) (31) ». Quand P. Milza considère que le bonapartisme a engendré le national-populisme (Le Pen) et le « démocratisme plébiscitaire » (De Gaulle), il ne donne qu’une opinion convenue et dépassée.

Le temps de « l’Appel au Peuple »

On aurait pu croire que l’effondrement du second Empire eût entraîné dans sa chute le bonapartisme. Il n’en est rien. De son exil britannique, Napoléon III nomme le fidèle Rouher (le « vice-empereur » sous l’Empire autoritaire) chef du parti avec la mission de le réorganiser. Élu à l’Assemblée nationale, Rouher met en place une infrastructure militante au nom révélateur : « L’Appel au Peuple ». Il s’appuie sur de puissants journaux Le Gaulois, L’Ordre et Le Pays qui comptent « en 1872 entre un sixième et un quart selon les départements des lecteurs abonnés aux journaux venus de Paris (32) ». Dès 1873, le bonapartisme renoue avec le succès grâce aux élections législatives partielles. Aux élections générales de 1876, les bonapartistes obtiennent « un million de voix, 90 députés (sans compter cinq sympathisants) élus sans aucune pression administrative et une quarantaine de sénateurs, souvent anciens serviteurs de l’Empire (33) ». Ces résultats contredisent R. Rémond qui pense qu’aux débuts de la IIIe République, « le parti bonapartiste négligea de s’organiser en fonction de nouvelles règles du jeu politique et de se constituer en parti de type moderne : il eût fallu se donner des structures fortes et observer une discipline rigoureuse, pour compenser notamment la perte de l’appui administratif qui le dispensait précédemment de se doter d’un appareil en propre. Faute de quoi, les bonapartistes furent obligés de chercher le soutien de notables traditionnels, c’est-à-dire de ceux-là même dont les électeurs manifestaient clairement le désir de s’émanciper (34) ». La poussée de la gauche républicaine contraint les bonapartistes à se tourner vers le conservatisme. Les candidats font campagne en 1876 au nom du Comité national conservateur et représentent « la moitié de la droite (contre 5 % en 1871) (35) ». Désormais, commente F. Bluche, il « est historiquement dépassé. En devenant partie intégrante de la droite, il a perdu sa raison d’être (36) ». Le déclin du bonapartisme s’amplifie avec le brusque décès du prince impérial en Afrique en 1879. Celui-ci sent la nécessité de rénover les principales « idées napoléoniennes ». Outre le recours au plébiscite à l’avénement de chaque nouvel empereur et pour, le cas échéant, le révoquer, Alain Frérejean montre que l’héritier de Napoléon III envisage la division de la France en dix-huit régions chacune pourvue d’un parlement local et d’un budget régional (37).
Devenu le nouveau prétendant impérial, Napoléon-Jérôme « Plon-Plon » mécontente la frange la plus conservatrice et la plus cléricale de ses soutiens. Une scission s’opère entre ses partisans, minoritaires, constituent les Comités plébiscitaires et les bonapartistes conservateurs et autoritaires qui suivent Victor Napoléon, le fils de « Plon-Plon ». Plus que familiale, la rivalité est d’ordre politique. Faut-il tenir un discours à droite ou à gauche de l’échiquier politique ? Le bonapartisme doit-il rester fidèle à son origine révolutionnaire, devenir un conservatisme issu de la Révolution, une variante française de torysme ou bien se fondre dans la tradition contre-révolutionnaire en lui apportant l’autoritarisme, l’étatisme et le militarisme ? Dépités par ces querelles internes, certains bonapartistes optent pour une solution « providentialiste », le « solutionnisme » ou « n’importequinquisme » : « si la dynastie napoléonienne ne correspond plus aux décisions de la nation, résume F. Bluche, l’appel au peuple peut amener au pouvoir une nouvelle dynastie qui, elle, aura su les comprendre (38) ».
Quand éclate la crise boulangiste, les instances officielles plébiscitaires jérômistes et bonapartistes victoriens n’apportent pas leur soutien au « général revanche » alors que le bonapartiste de base, tenté par le radical-socialisme, le rejoint, y reconnaissant un style bonapartiste. Dix ans plus tard, au moment de l’affaire Dreyfus, les divergences s’accentuent au sein du bonapartisme. S’il influence en partie le nationalisme anti-dreyfusard en gestation, « c’est en tant qu’il est de gauche et non point conservateur, observe M. Crapez, c’est en ce qu’il s’inscrit dans l’héritage jacobin. Ce sont par exemple les bonapartistes de gauche qui se délectent des clabauderies drumontiennes, alors que les bonapartistes conservateurs y sont très réticents (39) ». L’impératrice Eugènie est dreyfusarde. Le fossé s’élargit entre l’élite (incarnée par la Maison impériale) et la base de plus en plus perméable aux thèses du nationalisme radical (ou « droite révolutionnaire »). L’obsolescence du bonapartisme se poursuit au début du XXe siècle. En 1914, les derniers plébiscitaires se rallient à l’Union sacrée. Après la Grande Guerre, « en dépit de la disparition de leurs principaux organes de presse, dont L’Autorité, certains sont élus députés dans la Chambre » bleu horizon ”, tels Pierre Taittinger – président de l’Union de la Jeunesse Bonapartiste de la Seine – Paul Chassaigne-Goyon, Paul de Cassagnac. En 1923, lors d’un banquet, le comité politique annonce la création du “ Parti de l’Appel au peuple ”, et d’une revue, La Volonté Nationale, dirigée par André Desmaret. De leur côté, les Jeunesses Bonapartistes fondent le groupe des Étudiants plébiscitaires, animé par Roger Giron et Charles-Louis Vrigoneaux (rédacteur en chef de La Revue Plébiscitaire). Le Parti de l’Appel enregistre un net recul lors des élections de 1924, tandis qu’une part importante des militants adhèrent aux Jeunesses Patriotes ou à la Ligue des Patriotes, ressuscitée par le général de Castelnau, créateur de la Fédération nationale catholique. En 1925, la direction du parti est assurée par le duc de Massa, de Rudelle et le prince Joachim Murat, alors que le prince Jérôme meurt l’année suivante. Outre le Parti de l’Appel, le courant bonapartiste compte également l’Association Bonapartiste des Anciens combattants, fondée par Edmond Neveu et A. Dufour, les Jeunesses Bonapartistes qui publient à partir de 1929 L’Aiglon, Les Abeilles, groupement des dames bonapartistes et l’Association des journalistes plébiscitaires présidée par Robert Laënnec. Tant à la Chambre que lors des manifestations nationalistes, les bonapartistes doivent s’associer aux autres mouvements, défilant en 1934 aux côtés des Jeunesses Patriotes, des Croix de feu, de l’Action française, de la Solidarité française et des Francistes de Bucard (40) ».

Les derniers feux

En 1940, alors que les cendres de l’Aiglon sont ramenées à Paris sur ordre d’Hitler, le prince Louis Napoléon (1914 – 1997) ordonne la dissolution de toutes les organisations bonapartistes d’audience nationale et participe à la Résistance. Arrêté par la Gestapo, il rejette tout projet de restauration impériale avec l’aide de l’occupant et déclare : « Je suis Français et national ». Après la guerre, du fait de son état de résistant, avec l’accord du président Vincent Auriol et malgré la loi d’exil qui impose aux chefs des dynasties ayant régné sur la France de vivre à l’étranger et qui n’est abrogé qu’en 1951, le prince Napoléon s’installe à Paris. Vers 1957 – 1958, certains de ses partisans essaient de profiter de la déliquescence de la IVe République et de la crise algérienne pour envisager une nouvelle république consulaire. Il en rejette là encore l’idée et apporte son soutien au général de Gaulle. En 1992, le prince impérial appelle à voter « oui » au traité de Maastricht. Deux ans plus tard, il se brouille avec son fils aîné, le prince Charles Napoléon. Comme au temps de la querelle entre Napoléon-Jérôme et Victor, le conflit porte sur une question politique. Cette année-là, lors des élections européennes, Charles Napoléon encourage la liste régionaliste « Régions et peuples solidaires » de l’euro-député sortant Max Siméoni. En réaction, le prince impérial désigne son petit-fils Jean-Christophe (né en 1986) futur chef de la Famille impériale, la règle de succession des Napoléonides étant moins rigoureuse que les lois fondamentales chez les Capétiens.
En 2001, le prince Charles Napoléon se présente aux élections municipales d’Ajaccio et, s’alliant avec le social-démocrate Simon Renucci, remporte la municipalité au détriment – ô ironie ! – du Comité central bonapartiste. Localement influent, cette structure autonome relève en fait du mouvement chiraquien. Dans les années 1990 existe un Rassemblement bonapartiste qui périclite assez rapidement. À l’orée du nouveau siècle, d’anciens militants de ce rassemblement, en compagnie des membres de la Fédération bonapartiste de Franche-Comté, fondent France bonapartiste (41). Présidé par David Saforcada, c’est un mouvement politique qui continue à réclamer du bonapartisme ! il paraît se positionner sur un créneau assez souverainiste et « républicain ». En matière européenne, il s’apprête à voter « non » au référendum sur la Constitution européenne.
Finalement, « on doit à R. Michels ainsi qu’à J. Burnham, qui a repris les idées de Michels, d’avoir défini le bonapartisme comme une catégorie particulière du monde politique moderne. Le phénomène du bonapartisme est présenté par ces auteurs comme une des conséquences auxquelles aboutit, dans des circonstances déterminées, le principe démocratique de la représentation populaire, c’est-à-dire le critère politique du nombre et de la masse pure. […] Le bonapartisme, bien qu’il soit l’antithèse de la démocratie, peut être considéré comme son ultime conséquence. C’est un despotisme fondé sur une conception démocratique qu’il nie en fait mais que, théoriquement, il porte à son accomplissement (42) ». Sous des aspects séducteurs, (« populisme », État impartial, recours à l’homme providentiel, dépassement des clivages partisans), le bonapartisme constitue une réplique à cette secousse majeure qu’est la Modernité. Loin d’être anti-moderne, il est au contraire éminemment moderne. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit apparu en France. Par bien des aspects, notre pays ressemble à un « Parc jurassique » des idées politiques puisqu’on y trouve tout aussi des bonapartistes que des royalistes, des gaullistes que des communistes, des souverainistes « nationistes » que des gauchistes, des fascistes que des socialistes, des libéraux que des démocrates-chrétiens. Les Français se complaisent dans des stéréotypes politiques désuets et dans des postures idéologiques datées. Longtemps lieu de la confrontation entre les pensées, l’Hexagone n’est plus qu’un dispensaire, un musée ou une vieille maison aux fenêtres cadenassées. Il serait tant de l’ouvrir de nouveau au grand air frais de la postmodernité, de la philosophie communautarienne et du fédéralisme intégral.
Georges Feltin-Tracol http://www.voxnr.com
Notes :
1 : Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004, p. 259.
2 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire (1800 – 1850), Nouvelles Éditions latines, 1980, p. 12.
3 : Idem, p. 10.
4 : P. Milza, op. cit., pp. 625 – 626.
5 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…, op. cit. , p. 336.
6 : Jean-Christian Petitfils, La droite en France (De 1789 à nos jours), P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 21.
7 : P. Milza, op. cit., p. 159.
8 : Idem, pp. 157 – 158.
9 : Idem, p. 157.
10 : J.-Ch. Petitfils, op. cit., p. 42.
11 : Idem, p. 42.
12 : Id., pp. 41 – 42.
13 : René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1982, p. 37.
14 : Idem, p. 107.
15 : P. Milza, op. cit., p. 122.
16 : Louis-Napoléon Bonaparte, L’Extinction du paupérisme, Paguerre, 1844, p. 265.
17 : P. Milza, op. cit., p. 96.
18 : Idem, p. 389.
19 : Id., p. 123.
20 : Id., p. 406.
21 : Id. p. 616.
22 : Id. , pp. 406 – 407.
23 : Id., p. 124.
24 : E. Borne, « Contradictions du bonapartisme », France-forum, février 1970, p. 20, cité par F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…
25 : Marc Crapez, Naissance de la gauche, Michalon, 1998, p. 78.
26 : Id., p. 88. Souligné par l’auteur.
27 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…, op. cit. , p. 338.
28 : Idem, p. 332.
29 : Frédéric Bluche et Stéphane Rials, « Fausses droites, centres morts et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine », dans Stéphane Rials, Révolution et contre-révolution au XIXe siècle, D.U.C. – Albatros, 1987, p. 44. Souligné par les auteurs.
30 : M. Crapez, Naissance…, op. cit., p. 281. Souligné par l’auteur.
31 : Marc Crapez, La gauche réactionnaire, Berg International, 1996, pp. 283 – 284. Souligné par l’auteur.
32 : René Rémond, Les Droites…, op. cit. , pp. 139 – 140.
33 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 111.
34 : René Rémond, Les Droites…, op. cit. , p. 146.
35 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme…, op. cit., p. 111.
36 : Id. , p. 117. Souligné par l’auteur.
37 : Voir à ce sujet Alain Frérejean, Napoléon IV. Un destin brisé, Albin Michel, 1998.
38 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme…, op. cit., p. 116.
39 : M. Crapez, Naissance…, op. cit., p. 129.
40 : Ariane Chebel d’Appollonia, L’extrême-droite en France. De Maurras à Le Pen, Éditions Complexes, coll. « Questions au XXe siècle », 1988, pp. 171 – 172.
41 : Pour plus d’informations sur l’actualité du mouvement bonapartiste, on peut consulter le site officiel de France bonapartiste : //francebonapartiste.free.fr, et le site très intéressant d’un des cofondateurs de ce mouvement bonapartiste, Christophe Guay : www.bonapartisme.monsite.wanadoo.fr. Signalons qu’il existe un Parti bonapartiste néerlandais. Serait-ce l’ébauche d’une nouvelle Internationale ?
42 : Julius Evola, Les hommes au milieu des ruines, Guy Trédaniel – Pardès, 1984, pp. 75 – 76.
source : http://www.europemaxima.com/

Grèce antique : discours funèbre en l'honneur des héros athéniens morts dans les combats

Le même hiver, les Athéniens, conformément à la coutume du pays, célébrèrent aux frais de l'État les funérailles des premières victimes de cette guerre. Voici en quoi consiste la cérémonie. On expose les ossements des morts sous une tente dressée trois jours d'avance, et chacun apporte ses offrandes à celui qu'il a perdu...
Dès que les ossements ont été recouverts de terre, un orateur, choisi par la république parmi les hommes les plus habiles et les plus considérés, prononce un éloge digne de la circonstance ; après quoi, l'on se sépare. Telle est la cérémonie des funérailles ; l'usage en fut régulièrement observé dans tout le cours de la guerre, à mesure que l'occasion s'en présenta. Cette fois, ce fut Périclès, fils de Xanthippos, qui fut chargé de porter la parole. Quand le moment fut venu, il s'avança vers une estrade élevée, d'où sa voix pouvait s'entendre au loin, et il prononça le discours suivant :
 "... La grandeur de notre république est attestée par les plus éclatants témoignages, qui nous vaudront l'admiration de la postérité aussi bien que de la génération présente, sans qu'il soit besoin pour cela ni des louanges d'un Homère, ni d'une poésie qui pourra charmer passagèrement les oreilles, mais dont les mensonges seront démentis par la réalité des faits. Nous avons forcé toutes les terres et toutes les mers à devenir accessibles à notre audace ; partout, nous avons laissé des monuments impérissables de nos succès ou de nos revers.
Telle est donc cette patrie, pour laquelle ces guerriers sont morts héroïquement plutôt que de se la laisser ravir, et pour laquelle aussi tous ceux qui lui survivent doivent se dévouer et souffrir.
Il est bien peu de Grecs auxquels on puisse donner des louanges si légitimes. Rien n'est plus propre à mettre en relief le mérite d'un homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, a été la révélation et le couronnement de la valeur.
Nul d'entre eux n'a faibli par le désir de jouir plus longtemps de la fortune ; nul, dans l'espoir d'échapper à l'indigence et de s'enrichir, n'a voulu ajourner l'heure du danger ; mais désirant par-dessus tout punir d'injustes adversaires, et regardant cette lutte comme la plus glorieuse, ils ont voulu à ce prix satisfaire tout à la fois leur vengeance et leurs vœux. Ils ont livré à l'espérance la perspective incertaine de la victoire ; mais ils se sont réservé la plus forte part du péril...
C'est ainsi que ces guerriers se sont montrés les dignes enfants de la patrie. Quant à vous qui leur survivez, souhaitez que vos jours soient plus heureusement préservés, mais déployez contre les ennemis le même héroïsme. Ne vous bornez pas à exalter en paroles les biens attachés à la défense du pays, et au châtiment de ceux qui l'attaquent. Biens qu'il est superflu d'interposer ici, puisque vous les connaissez de reste, — mais contemplez chaque jour dans toute sa splendeur, la puissance de notre république ; nourrissez-en -votre enthousiasme ; et quand vous en serez bien pénétrés, songez que c'est à force d'intrépidité et de dévouement, que ces héros l'ont élevée si haut...
Aussi n'est-ce pas des larmes mais plutôt des encouragements que je veux offrir aux pères qui m'écoutent. Ils savent, eux qui ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie, que le bonheur est pour ceux qui obtiennent, comme vos fils, la fin la plus glorieuse ou, comme vous, le deuil le plus glorieux, et pour qui le terme de la vie est la mesure de la félicité...
J'ai satisfait à la loi en disant ce que je croyais utile. Des honneurs plus réels sont réservés à ceux qu'on ensevelit aujourd'hui. Ils viennent d'en recevoir une partie ; de plus leurs enfants seront, dès ce jour et jusqu'à leur adolescence, élevés aux dépens de la république. C'est une glorieuse couronne, offerte par elle aux victimes de la guerre et à ceux qui leur survivent ; car là où les plus grands honneurs sont décernés à la vaillance, là aussi se produisent les hommes les plus vaillants.
Maintenant, que chacun de vous se retire, après avoir donné des larmes à ceux qu'il a perdus."
Thucydide
Guerre du Péloponnèse

vendredi 1 février 2013

La voie celtique

Analyse : Ian BRADLEY, Der Keltische Weg, Knecht, Frankfurt am Main, 1996, DM 48, ISBN 3-7820-0732-8.

L’engouement pour les matières celtiques est significatif en Allemagne aujourd’hui, dans la mesure où il est relativement récent, une trentaine d’années tout au plus, si l’on fait abstraction des travaux de philologues pointus ou d’une figure comme von Thevenar, l’ami d’Olier Mordrel et le spécialiste du nationalisme breton. Dans l’historiographie allemande d’il y a quelques décennies, l’accent avait été mis essentiellement sur l’héritage germanique, opposé à l’apport romain par protestantisme anti-catholique (Los von Rom) ou par nationalisme nordicisant. La part celtique de l’héritage allemand, pourtant bien présente dans les provinces du sud du pays, a été la parente pauvre pour les littérateurs faisant la mode et les idéologues. Elle n’a pas été mobilisée pour enchanter les esprits et pour faire rêver les cœurs ardents, elle n’a suscité ni engouement juvénile ni dynamique féconde. On a généralement jugé que la dynamique celtique s’était épuisée sur le territoire du Reich, depuis la conquête romaine. A l’époque nationale-socialiste, les références germaniques dominaient le discours, mais elles étaient flanquées d’un culte pour l’esthétique romaine et néo-classique, héritage des traités d’architecture de Vitruve. H. F. K. Günther, raciologue très prisé en dépit de ses réticences à l’égard du régime, rejetait celtisme et druidisme sous prétexte qu’ils étaient les expressions du substrat ethnique pré-indo-européen et matriarcal, débouchant sur la licence sexuelle et sur l’intempérance féminine, ce qui détournait l’homme-citoyen, le civis, de ses deux vertus cardinales d’homo politicus, la magnanimitas et la temperentia.

Pourtant, plus tard, une analyse méticuleuse du folklore très vivant, des carnavals et des rites agrestes printaniers dans les régions du sud de l’Allemagne — Baden-Wurtemberg, Bavière et Suisse alémanique —  indique des origines pré-romaines et pré-germaniques, donc issues des cultures de Hallstatt et de La Tène à dominante celtique. Le celtisme actuel n’est donc plus l’indice d’une francophilie déguisée, parfois soutenue par certains services spéciaux de la République, mais un recours aux racines locales, tout comme les germanisants de Westphalie, de Basse-Saxe ou du Slesvig-Holstein recourent à leurs propres racines locales ou comme les romanisants se rappellent le passé de Trèves, la Rome du Nord.

Enfin, nous le verrons, le panthéisme et l’immanence non désacralisée, propres de la spiritualité celtique, se marient assez aisément avec un écologisme bien compris, à l’heure où les idéologies vertes ont un impact profond sur l’opinion publique allemande.

La parution en version allemande du livre de Ian Bradley, celtisant écossais, professeur à Aberdeen, intéresse le public germanophone à plus d’un titre. Notamment parce qu’il rappelle clairement l’enjeu du pélagisme, c’est-à-dire des doctrines de Pélage, plus libertaires et plus naturelles que celles, officielles, de l’Eglise de Rome, tirées du pessimisme aigre et hostile au monde de Paul de Tarse et d’Augustin. Pelagius (Pélage), ennemi juré d’Augustin, décrété hérétique et adversaire “sournois” de la “Sainte Eglise”, est né en (Grande)-Bretagne ou en Irlande vers 350, a passé une grande partie de sa vie à Rome et est mort en Egypte en 418. La pensée de Pélage est centrée sur la “libre volonté” de l’homme. Ce dernier n’est pas a priori déterminé ou prédestiné par un Dieu sans cœur et sans oreilles à être ceci, rien que ceci, et jamais cela, mais doit se forger une éthique ascétique et rigoureuse, échapper au vice et au laxisme moral, et, en même temps, s’ouvrir, émerveillé, aux merveilles du monde et de la création par un exercice quotidien de sa volonté. La libre volonté de l’homme lui per-met d’utiliser à sa guise le capital de grâce que Dieu lui a donné à la naissance.

Pelage rejette aussi l’idée d’un péché originel qui marque l’homme, fait de lui une créature vile, incapable de se dégager du mal et du stupre. Pelage, face à la doctrine augustinienne du péché originel, de la tache indélébile qui souille l’âme humaine, développe une vision perfectionniste : l’homme reçoit d’un Dieu généreux et non pas jaloux et hargneux, les moyens de sortir de sa condition. A lui de les utiliser, de faire l’effort nécessaire pour atteindre des niveaux supérieurs de perfection. Dieu est toujours libérateur, jamais juge, distributeur de punitions et de sanctions humiliantes. La “voie celtique” de Bradley est donc une voie perfectionniste et libératrice (mais anagogique et non catagogique), très éloignée de la marotte du péché originel et de l'idée d’un tribunal céleste ou d’un “Jugement Dernier”, caractéristique des doctrines officielles de l’Eglise.

L’héritier philosophique de Pélage, resté ancré dans cette “voie celtique”, fut Scot Erigène (né au début du IXe siècle). Ce philosophe irlando-écossais a sur-tout réfuté le dualisme des doctrines officielles de l’Eglise. Pour lui, Dieu n’est pas fondamentalement séparé de ses créatures. Il nie la césure absolue instaurée par Paul de Tarse et Augustin entre le divin et le mondain (mundanus, c’est-à-dire “immanent”). Ses ouvrages, Periphyseon et De Divisione Naturae, renouent avec la vision qu’avaient les Grecs de la physis. Le monde immanent et matériel est fondamentalement bon, professait Scot Erigène, ce qui lui valu d’être accusé de “panthéisme”. Dieu, pour Scot Erigène, est actif dans la création. “Créer” et “Etre” sont une seule et même chose, une dynamique constante, positive, féconde et merveilleuse. Il y a dans la nature un mouvement cyclique perpétuel, forçant l’esprit à revenir constamment à son point de départ, après avoir pérégriné vers, entre et dans diverses formes qui enrichissent et embellissent le monde (pérégrinations et cycles qui nous rappellent le Samsara bouddhique).

En cette fin de XXe siècle, écrit Bradley, la vague écologique, le retour à des pensées de type systémique, les démarches organiques devaient nécessairement conduire à une redécouverte des philosophes celtiques de la fin de l’antiquité et du début du moyen âge, afin d’explorer des sources occidentales, écrites en grec ou en latin, et de ne pas en rester à un orientalisme parfois caricatural et mal compris. Le rejet de toute malédiction prononcée à l’endroit des choses naturelles, le rejet du péché originel, débouchent sur une pensée rétive aux séparations et aux césures et forcément favorable aux rapprochements, aux réconciliations et aux synergies. Bradley cite deux auteurs celto-britanniques récents qui ont étudié le passé philosophique irlando-écossais et “hérétique” : H. J. Massingham et Noel O’Donoghue. Dans The Tree of Life, Massingham écrit : «Si l’Eglise britannique [= irlando-écossaise] avait survécu, sans nul doute la rupture profonde entre christianisme et nature, qui s’est accrue sans cesse au fil des siècles, aurait disparu et n’aurait pas rompu les liens qui unissaient jadis l’homme occidental à l’univers». Quant à O’Donoghue, dans son étude Patrick of Ireland, il écrit : «Le pessimisme et l’anti-humanisme du vieil Augustin ont glacé et assombri la chrétienté occidentale. Seule la chrétienté celtique a échappé à ces ombres sinistres. Dans le cadre de cette tradition, des hommes et des femmes se sont ouvert à Dieu et à la nature humaine, créant un climat de confiance absolue entre ces deux dimensions».

Bradley voit dans cet héritage philosophique une évidente continuité avec l’immémoriale paganité celtique, antérieure à la romanisation et la christianisation des Iles Britanniques. La présence et l’immanence du divin, la sacralité de la Terre étaient déjà des traits caractéristiques de ce paganisme de la frange extrême-occidentale et atlantique de notre Continent. Ensuite, cette vision celtique du monde donne une place prépondérante à l’imagination, à la libre imagination des hommes, corollaire évident de leur libre volonté, de leur liberté de façonner et d’appréhender le monde selon un mode qui leur est à chacun particulier, unique, inaliénable. Le pessimisme aigre de Paul et d’Augustin a conduit la civilisation occidentale à un manichéisme sec, où tout est tout noir ou tout blanc. Le monde celtique, avec sa libre volonté et sa forte propension à l’imagination, est un monde de couleurs. Bradley écrit : «Notre monde est divisé et éclaté en catégories, tandis que le leur était holique ; tout était en relation avec tout, tout coopérait avec tout. Nous avons perdu la disposition d’esprit que symbolise le principal motif des Celtes, le nœud, ou, pour paraphraser Alexander Carmichael : “C’est la religiosité, païenne ou chrétienne ou combinaison des deux, qui exalte la compénétration de tout dans tout, qui accepte l’entremêlement de toutes les œuvres de la création sans exclusion, qui s’émerveille devant les imbrications, comme devant les couleurs scintillantes de l’arc-en-ciel”».

La triade de cette religiosité celtique est, d’après Bradley : Présence (=> imma-nence), Poésie (=> imagination), Pérégrination (=> odyssée dans le monde, regard itinérant et émerveillé face aux innombrables facettes de la création). L’héritage de Pélage nous force à redécouvrir, réinventer et réutiliser des concepts fluides et ondoyants. Pour remplacer les concepts-corsets d’une tradition sèche, sans relief, sans couleurs. Heidegger nous avait demandé de “re-fluidifier” les concepts. Heidegger a été clair : cette refluidification des concepts implique un retour aux racines grecques et pré-socratiques (Bradley dira : au pélagisme et à la celtitude, et nous restons ainsi dans le domaine indo-européen ; dans la Perse islamisée, pour échapper aux corsets d’un avicennisme desséché, Sohrawardi avait appelé à un retour à la sagesse avestique). Derrida, en récla-mant la déconstruction des concepts-corsets et le recours aux filons mystiques des pensées européenne, juive et arabe, a été ambigu. Chez lui et chez les terribles simplificateurs de son œuvre, déconstruction rime hélas trop souvent avec hyper-relativisme, dissolution et déliquescence, ce qui permet aux intellectuels catholiques de les accuser d’anarchisme et de nihilisme. Pour nous, les choses sont claires : toute refluidification et toute déconstruction impliquent un retour et un recours à des racines, grecques, celtiques ou autres, païennes et mythologiques à coup sûr. Je ne crois pas que Derrida et ses disciples parisiens aient en-vie de nous suivre sur ce chemin, dans ce retour au mythe. Tant pis s’ils s’enfoncent ainsi dans une impasse, ce n’est pas notre problème. Quant à l’imagination, pour laquelle plaide Bradley, on sait ce qu’en ont fait les soixante-huitards, qui promettaient de l’incarner hier dans l’effervescence de la contesta-tion et qui la tuent sans pitié aujourd’hui en tenant les rênes du pouvoir politique et médiatique… Dans les cortèges dirigés en 68 par Cohn-Bendit, personne ne songeait aux racines grecques ou celtiques. L’imagination n’était qu’un mot, qu’un slogan, non une poésie héritée et vécue. Une fois assis dans les fauteuils de leurs ministères, ces pétitionnaires ont continué l’œuvre des Paul et des Augustin. Instaurant la plus subtile des tyrannies qu’ait connue l’histoire. Sans racines, point de salut.
(article paru sous le pseudonyme de "Detlev BAUMANN" dans la revue "Antaios").

Le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte (2 décembre 1851)

Après une vie en exil (Suisse et Grande-Bretagne principalement) ou en prison (fort de Ham), Louis-Napoléon Bonaparte se trouve libre de circuler en France après la révolution de 1848 qui a renversé la monarchie de Juillet, ce qui lui permet de se lancer à la conquête du pouvoir.
Le 4 juillet 1848, candidat à l’Assemblée nationale constituante (mais sans l’intention d’y siéger), il est élu dans 4 départements (Seine, Yonne, Charente-inférieure et Corse) ainsi que ses cousins Napoléon-Jérôme Bonaparte, Pierre Bonaparte et Lucien Murat. Aux élections législatives de septembre il est à nouveau élu dans ces 4 départements ainsi qu’en Moselle ; il obtient même 300.000 voix venant de départements où il n’était pas candidat.
Après l’adoption de la Constitution de la Seconde République, il se porte candidat à la première élection présidentielle au suffrage universel masculin, en décembre 1848. Une bonne partie des républicains, orléanistes et légitimistes voyant d’un mauvais œil cette candidature, il a été décidé dans la Constitution que l’Assemblée choisira le nouveau président parmi les deux finalistes lors du deuxième tour. Mais contrairement à toute attente, c’est un raz-de-marée qui se produit pour Louis-Napoléon Bonaparte avec 74,2 % des suffrages (près de 5,6 millions de voix), loin devant les républicains Cavaignac (19,8 %), Ledru-Rollin (5 %), Raspail (0,5 %), Lamartine (0,2 %) et le royaliste Changarnier (0,06 %). Ayant obtenu plus de 50 % des voix, il n’y a pas de deuxième tour devant l’Assemblée.

I. Le Palais Bourbon contre l’Élysée
Louis-Napoléon président
Portrait officiel de
L.-N. Bonaparte président.
La Constitution élaborée en 1848 limite fortement les pouvoirs du président de la République. Or, Louis-Napoléon ne dispose de quasiment aucun soutien pour mener sa politique ; et son intronisation en tant que président à l’Assemblée le 20 décembre 1848 se déroule dans une ambiance glaciale. Élu pour quatre ans, il n’est pas immédiatement rééligible et les 750 députés de la Constituante, élus pour trois ans, sont dits « inviolables » (ils ne peuvent pas être arrêtés et l’Assemblée ne peut être dissoute).
Le prince président approche Thiers puis plusieurs personnalités orléanistes ou républicaines pour former le gouvernement mais celles-ci refusent toutes. Finalement, le conservateur Odilon Barrot accepte de diriger un gouvernement de mouvance orléaniste : c’est le début du « ministère de la captivité » pour un Louis-Napoléon éloigné des idées de ses ministres. Il ne peut ainsi rien faire quand le gouvernement décide, en 1850, de restreindre le suffrage universel pour éliminer le « vote de la canaille » (les ouvriers). Peu à peu se constitue au palais Bourbon un petit groupe de fidèles au président : le parti de l’Élysée. Le prince président rencontre pour la première fois en 1849 son demi-frère, Charles de Morny, orléaniste qui deviendra son conseiller puis président du Corps législatif sous le Second Empire (numéro 2 du régime).
Louis-Napoléon Bonaparte prend ses distances avec ses ministres et parcourt la France, proclamant son désaccord avec la politique gouvernementale. Les tensions montent entre le Palais Bourbon et l’Élysée et l’idée d’une évolution politique du régime fait son apparition dans ses discours de septembre 1850 en Normandie. De retour à Paris, une foule de plusieurs milliers de manifestants crie : « A bas les rouges ! A bas les blancs ! Vive Napoléon ! Vive l’Empereur ! ».
En octobre 1850, lors des revues militaires de Saint-Maur et de Satory, le défilé s’accompagne de « Vive Napoléon ! » et même de « Vive l’Empereur ! ». Le général Changarnier du parti de l’Ordre, chef des troupes de la 1ère division, interdit à ses hommes de saluer Louis-Napoléon. Le 2 janvier 1851, Changarnier qui dit en privé vouloir « coffrer » ce « perroquet mélancolique » qu’est le président, déclare à la tribune que le président de l’Assemblée a le droit de requérir la troupe pour arrêter le chef de l’État. Le prince président saisit l’occasion pour destituer Changarnier, ce qui est considéré comme une déclaration de guerre par le Palais Bourbon.
Louis-Napoléon tente, en 1851, d’imposer une révision constitutionnelle pour prolonger son mandat. Certains opposants soutiennent cette révision car c’est à leurs yeux le seul moyen d’empêcher à Louis-Napoléon de se maintenir illégalement au pouvoir : très populaire, le peuple pourrait voter pour lui même s’il n’est pas candidat. Or, on s’attend à un mouvement massif et il serait impensable pour l’Assemblée d’invalider tous les bulletins portant le nom du prince président ! Une campagne de pétition organisée dans le pays recueille 1,5 million de signatures. Le 19 juillet, la révision obtient 446 voix contre 276, une majorité mais pas les trois quart nécessaires (543 voix).
II. Le coup d’État se prépare
Louis-Napoléon réfléchit au principe du coup d’État, ses deux échecs précédents le font hésiter. Le 6 juillet, il inaugure une statue de Jeanne Hachette à Beauvais (héroïne locale), expliquant que certains êtres sont destinés à sauver leur pays…
Charles de Morny
Charles de Morny.
Morny pousse son demi-frère à agir vite, pendant les vacances de l’Assemblée (10 août au 4 novembre). Le 20 août, le principe du coup d’État est arrêté, les initiés sont peu nombreux : Morny, Persigny (fidèle bonapartiste, compagnon des deux coups d’État ratés), Fleury, Rouher, Carlier (préfet de police) et le général Saint-Arnaud (après maintes hésitations). Mais la date d’exécution est sans cesse reportée. On décide finalement d’attendre la rentrée parlementaire car les députés pourraient organiser des poches de résistance en province : mieux vaut les cueillir d’un seul coup de filet. Carlier est remplacé par un homme plus sûr : Maupas. Louis-Napoléon lance un ultimatum à l’Assemblée le 12 novembre, demandant à celle-ci de réviser la Constitution. La proposition est une nouvelle fois rejetée.
Le 17 novembre, la tension est à son comble au Palais Bourbon ; le bonapartiste Persigny menace l’Assemblée : « Faites ce que vous voudrez, Messieurs, nous sommes prêts à tout. ». On envisage l’application d’un décret de la Constituante du 11 mai 1848 donnant au président de la Chambre le droit de requérir les troupes en dehors du ministre de la Guerre. Louis-Napoléon prévoit le pire et demande au colonel Espinasse, commandant du 42e de ligne, de se tenir prêt à encercler de Palais Bourbon. Une mise en accusation du prince est soumise au vote et est repoussée par 400 voix contre 338. En mémoire de son illustre oncle, Louis-Napoléon fixe la date du coup d’État le 2 décembre.
Le coup d’État s’organise : Maupas fait relever les adresses de tous les députés de renom sous de vagues prétextes ; on s’assure de la loyauté de la police et de la gendarmerie (hostile au régime) ; les postes-clés de l’armée sont distribués à des fidèles ; on fait imprimer les affiches en plusieurs morceaux sous la surveillance de la police afin que les ouvriers ne puissent pas deviner le contenu exact des déclarations qu’a élaboré le prince président.
« Nul parti n’est assez puissant pour tenir en échec cet homme taciturne, d’apparence apathique, qui est soutenu par une idée fixe et qui en poursuit la réalisation avec une obstination de maniaque. Il laisse les orateurs parler, les journalistes écrire, les députés se quereller, les généraux [qu'il a] destitués l’injurier, les meneurs de groupes parlementaires le vitupérer, il reste seul, muet, impénétrable. Ses adversaires le traitent d’idiot et se rassurent. Enfermé à l’Elysée, tortillant sa longue moustache, fumant ses cigarettes, et marchant, le front baissé, à l’ombre des grands arbres, il écoute toutes ces rumeurs et mûrit ses projets » (Maxime du Camp, Souvenirs d’un demi-siècle).
III. Un coup d’État populaire et antiparlementaire
Charlemagne de Maupas
Charlemagne de Maupas,
préfet de police.
Le 30 novembre est donné un bal à l’Élysée pour ne pas éveiller les soupçons. Le lendemain, 1er décembre, Louis-Napoléon réunit Morny, Persigny, Saint-Arnaud, Maupas et Fleury dans son cabinet de l’Elysée. Il distribue plusieurs dizaines de milliers de francs à chacun des conjurés. Il sort et ouvre devant eux un épais dossier où figure la mention « Rubicon ».
Dans la soirée précédant le coup d’État, un nouvel opéra est donné à l’Élysée devant 600 invités. Morny, pour ne rien laisser paraître, se montre à l’Opéra pour la représentation de La Fille de Barbe-Bleue puis se rend au Jockey-Club avant de le quitter à 4 heures du matin. A 5 heures, Maupas reçoit les 40 commissaires de police qu’il doit rallier à la cause présidentielle, et parvient à force de persuasion à les ranger dans le camp des conspirateurs : un seul exprime des réserves. A partir de 6 heures, 78 hauts personnages, dont 16 parlementaires (parmi lesquels figurent Thiers, Changarnier et Cavaignac) sont arrêtés alors qu’ils dormaient tranquillement ; peu après le 42e de ligne investit le Palais Bourbon. A 7 heures, Morny arrive au ministère de l’Intérieur où il déclare à Thorigny stupéfait qu’il le remplace.
Trois affiches différentes sont placardées dans les rues de la capitale : un appel à l’armée où Louis-Napoléon déclare qu’il « compte sur [elle], non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première loi du pays, la souveraineté nationale, dont [il est] le légitime représentant », un appel au peuple et un décret annonçant la dissolution de l’Assemblée nationale, l’abrogation de la loi électorale de 1850 (laquelle écartait pour rappel plusieurs millions d’électeurs du vote) et de nouvelles élections.
L’Appel au peuple (extrait) : « L’Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de l’ordre, est devenu un foyer de complots. [...] Au lieu de faire des lois dans l’intérêt général, elle forge des armes pour la guerre civile ; elle attente au pouvoir que je tiens directement du peuple : je l’ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi. [...] Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisissez un autre à ma place, car je ne veux plus d’un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me rend responsable d’actes que je ne puis empêcher, et m’enchaîne au gouvernail quand je vois le vaisseau courir vers l’abîme. Si, au contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d’accomplir la grande mission que je tiens de vous. Cette mission consiste à fermer l’ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple et en le protégeant contre les passions subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable. »
Vers 10 heures, Louis-Napoléon quitte l’Élysée entouré de ses fidèles et de Jérôme Bonaparte, plus petit frère de Napoléon (alors âgé de 67 ans), et parcourt Paris à cheval. La capitale est calme, ouvriers et artisans vaquent à leurs occupations. Deux cent députés monarchistes réunis à la mairie du 10e arrondissement tentent de déclarer la destitution du président mais l’armée arrête ces irréductibles qui sont relâchés deux jours plus tard. Certains chefs républicains tels Carnot, Schoelcher, Victor Hugo ou Jules Favre parcourent le faubourg Saint-Antoine pour appeler à l’insurrection mais ils ne drainent que peu de monde. Les 3 et 4 décembre, quelques émeutes éclatent qui font entre 400 et 600 morts dus essentiellement à des bavures (un soldat est ainsi tué le 4 décembre, entraînant la charge de la division Canrobert sur les boulevards Montmartre et Poissonnière). Si le nombre de morts n’est pas négligeable, on est tout de même loin des 5000 morts de juin 1848 quand le gouvernement républicain avait délibérément tiré sur la foule !
L’opposition au coup d’État est plus forte en province, dans les villes républicaines (comme à Digne), et Morny décide d’une répression massive : 26.000 arrestations (9000 d’entre eux sont déportées en Algérie, 5000 mis sous surveillance, 2800 internés et 70 députés républicains ainsi que 5 orléanistes forcés à l’exil). Dès 1852, plus de 4000 condamnés seront graciés.
Affiche annonçant le plébiscite
Affiche pour le plébiscite des 21 et 22 décembre 1851.
Louis-Napoléon rétablit le suffrage universel masculin sans restriction et demande la ratification par plébiscite de son coup de force. Les 21 et 22 décembre, plus de 7,4 millions de Français approuvent son action contre seulement 641.000 qui s’y opposent et 1,4 million qui s’abstiennent. Le 31 décembre 1851, Louis-Napoléon se félicite officiellement du résultat : « La France a répondu à l’appel loyal que je lui avais fait. Elle a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m’absoudre en justifiant un acte qui n’avait d’autre but que d’épargner à notre patrie et à l’Europe peut-être des années de troubles et de malheurs. »
L’approbation démocratique du coup d’État dépite complètement les républicains : « Je suis, quant à moi, guéri du suffrage universel et j’emploie mes loisirs à guérir les autres » confie le républicain Prévost-Paradol. Quelques admirateurs expriment leur joie comme le philosophe Auguste Comte : « Le règne des parleurs est fini, celui des faiseurs et des penseurs commence et durera » ou l’écrivain Prosper Mérimée : « Nos rouges ont reçu une raclée solide, et les badauds quelques éclaboussures qui les obligeront à l’avenir à se tenir tranquilles chez eux. »
Dès le premier janvier, Louis-Napoléon quitte l’Élysée pour les Tuileries : la Seconde République a vécu. Le prince gouverne seul ; la devise républicaine est retirée des façades publiques. Il s’attache à étudier les formes du régime qu’il souhaite mettre en place, et semble dans un premier temps hésiter entre l’Empire et une République consulaire. Il fait des tournées dans toute la France pour rencontrer le peuple. Les 20 et 21 novembre 1852, le peuple est consulté sur le rétablissement de l’Empire : c’est un nouveau raz-de-marée en faveur de Louis-Napoléon : plus de 7,8 millions de « Oui » contre seulement quelques 253.000 « Non » et près de deux millions d’abstentionnistes. Le 2 décembre 1852, un an jour pour jour après le coup d’État, l’Empire est officiellement restauré.
Bibliographie :
DARGENT, Raphaël. Napoléon III. L’Empereur du peuple. Grancher, 2009.
DUFRESNE, Claude. Morny. Perrin, 1983.
HOUTE, Arnaud-Dominique. Louis-Napoléon Bonaparte. Le coup d’État du 2 décembre 1851. Larousse, 2011.

Les maîtres de la Contre-Révolution - LÉON DE MONTESQUIOU

Nous avons jusqu'ici présenté les principaux maîtres de la Contre-Révolution, du moins les plus connus, mais il est, dans l'entourage de Maurras notamment, toute une foule d'auteurs, historiens, philosophes, romanciers qui ont encore affiné la pensée des maîtres et que nous lisons toujours avec plaisir et intérêt. À commencer par Léon de Montesquiou...
Léon Odon Marie Anatole, comte de Montesquiou-Fézensac, fils d'un officier de Marine et de la princesse Bibesco, naquit à Brüs-sous-Forges, en Seine-et-Oise, le 14 juillet 1873. Le petit-fils de Louise Françoise Le Tellier, comtesse de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome (Napoléon II), fut élevé dans le château familial de Courtanvaux, dans la Sarthe, jusqu'à dix ans, puis il étudia au lycée Stanislas à Paris avant d'obtenir son doctorat en droit en 1899, avec une thèse titrée Étude sur la suppression du duel.
Sous-lieutenant de réserve en 1900, l'arrière-petit cousin du chevalier d'Artagnan avait participé le 20 juin 1899, à la salle des Agriculteurs, à la première réunion publique organisée par le comité d'Action française. Il adhéra aussi à la Ligue de la Patrie française, qui venait de se créer dans le sillage de Maurice Barrés, mais il s'en détourna dès qu'il vit qu'elle versait dans l'électoralisme.
Il collabora dès cette date à la Revue d'Action Française (dite Revue grise) et répondit à l’Enquête sur la Monarchie, menée par Charles Maurras. En décembre 1902, il devint président du conseil d'administration de l'Action française, puis, en janvier 1905, secrétaire-général de la Ligue d'Action française. À partir de février 1906, il eut en charge la chaire Auguste Comte de l'Institut d'Action française. Auteur d'ouvrages politiques théoriques sur Le Salut public (1901) et la Raison d'État (1902), puis sur Le Contrat social de J.-J. Rousseau ou les fondements philosophiques de la démocratie (1912), il réagit d'abord d'instinct puis de raison contre cette dangereuse flambée destructrice trempée des dogmes révolutionnaires qu'il appelait le dreyfusisme.
En ces années-là, l'Action française, en plein essor, entama une vive campagne contre l'arrêt 445 de la Cour de cassation du 12 juillet 1906 annulant la condamnation du capitaine Dreyfus. Le 16 mai 1907, Montesquiou fut suspendu pour un an de ses activités d'officier de réserve pour cause de militantisme, mais cela ne l'assagit pas : il organisa, avec le commandant Louis Cugnet, le 18 mai, une réunion contre l'arrêt de la cour de cassation qui réunit plus de 5 000 personnes salle Wagram. La République gouvernait mal mais se défendait bien : le 3 septembre 1907, elle le révoquait de son grade et de son emploi par décision ministérielle...
Ce qui ne l'empêcha point en 1914 de servir la France qu'il ne confondait point avec la République. À la suite d'une intervention de Charles Maurras auprès de Raymond Poincaré, il fut réintégré le 17 septembre 1914 dans l'armée d'activé. Promu lieutenant et affecté au 2e régiment de la Légion étrangère, il combattit dans l'est de la France puis en Champagne. À ce moment-là l'influence de l'Action française avec son sens de l'ordre l'avait remis sur le chemin de la foi de son enfance. Quelques jours avant de mourir, il se confessa et communia. Il fut tué le 25 septembre 1915 à Souain, en Champagne, en quittant une tranchée pour monter à l'assaut. Deux mois plus tard, il reçut la croix de guerre et fut cité à l'ordre de l'Armée.
Montesquiou fut en 1902 l'un des plus prompts, avec Henri Vaugeois et Maurice Pujo, à reconnaître comme Maurras le leur enseignait, que seule la monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée pouvait refaire la France qui se défaisait horriblement avec la République. Il s'adonna à cette tâche, notamment dans Les origines et la doctrine de l'Action française avec une rigueur extrême et une honnêteté remarquable : il ajoutait à la fin de ses chapitres une note où il indiquait sa pensée antérieure, ses erreurs et ce qu'il avait acquis depuis.
Son œuvre est relativement importante. Remarquons Le système politique d'Auguste Comte (1), recueil de conférences prononcées à l'Institut d'Action française. Il y rappelle que Maurras, tout en déployant sa propre pensée, ne négligeait nullement les autres « grands ancêtres » (comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald) ou contemporains (Taine, Renan, Comte) auxquels il renvoyait souvent sans négliger d'approuver et de critiquer, si nécessaire, leur pensée. Ainsi amena-t-il ses lecteurs à fréquenter Comte ; Montesquiou fut le plus enthousiaste pour des raisons qui tenaient à sa critique de l'individualisme révolutionnaire et à son approche organiciste du fait social et à ce que Comte établissait encore la « nécessité de la patrie pour le bien de l'Humanité ». Il aimait aussi chez Auguste Comte la noblesse et la bonté (méconnues) de son âme, son désintéressement, son culte émouvant de Clotilde de Vaux...
CATHOLIQUES ET POSITIVISTES
Montesquiou s'attachait ensuite à traiter des rapports entre catholiques et positivistes. Il renouait en cela avec le souhait ultime et profond de Comte ; réconcilier les "conservateurs", au premier rang desquels il plaçait les catholiques, avec la doctrine positiviste toute pénétrée d'une sincère admiration pour la grande synthèse catholique et l'éminence de son magistère spirituel (auquel Comte, tout de même, voulait que lui fût progressivement substituée cette « religion de l'humanité » dont Montesquiou établit sans conteste qu'elle n'a pas le caractère ridicule qu'on lui prête). Montesquiou parvint à convaincre Paul RM, l'exécuteur testamentaire de Comte qui écrivit dans L'Action Française (revue du 1er janvier 1907) : « Depuis la mort d'Auguste Comte on avait toujours présenté son œuvre comme devant remplacer le passé au lieu de le développer. L'Action Française s'est donné pour tâche de dissiper une semblable erreur. C'est M. de Montesquiou qui vient, par la publication que nous annonçons, défaire cesser un si déplorable malentendu [...] Pour y parvenir il a cru que le mieux était de nous montrer tout simplement quels sont les véritables services qu 'a rendus à l'évolution humaine l'incomparable penseur dont il a exposé la doctrine avec tant de clarté et une si parfaite loyauté. »
COMTE ET L'ACTION FRANÇAISE
Charles Maurras aura le denier mot dans ce débat en 1912. Lui qui fut toute sa vie reconnaissant à Auguste Comte de l'avoir "sauvé" à l'âge de quinze ans alors qu'il avait été fasciné par Lamennais (2)… était accusé par de gens de mauvaise foi voulant la peau de l'Action française de n'avoir pas su dépasser l'horizon du positivisme et d'être ainsi fermé à toute référence surnaturelle. Le maître de l'Action française qui n'avait jamais adhéré à la religion positiviste de l'Humanité, ni à la théorie des trois états, leur répondit que le positivisme était pour lui une doctrine de constatation et non d'explication. Les lois de la nature existent, l'expérience les dégage après que l'observation a recensé les faits. Comte et les positivistes recherchent et déterminent « les rapports, les relations fixes, les constantes entre les phénomènes de la nature (3) ». Comment pourrait-il ne pas y avoir rencontre entre eux et les catholiques, lesquels arrivent aux mêmes constatations en donnant à ces lois, à ces permanences leur fondement divin, leur explication métaphysique ? Maurras était si convaincu des insuffisances du positivisme qu'il affirmait dans le Dilemme de Marc Sangnier : « Un croyant doit considérer l'oubli des lois naturelles comme une négligence impie. Il les respecte d'autant plus qu'il les nomme l'ouvrage d'une Providence et d'une bonté éternelle. » Il reprochait alors à Auguste Comte de « se cantonner dans l'ordre du monde tel qu'il apparaît. Sa philosophie exclut la recherche de l'origine et de la fin de l'homme ; elle s'interdit même de demander si les phénomènes de la vie intérieure ou extérieure reposent sur un fond de réalité permanente et substantielle. Il n'y a rien de plus séparé ni de plus distant de la synthèse catholique où tout est suspendu non seulement dans l'ordre mystique mais dans l'ordre rationnel à l'être de Dieu. Par sa négligence méthodique des causes, le positivisme est aux antipodes du catholicisme. On l'a dit à l'AF. aussi souvent qu'il l'a fallu » C'était clair : les catholiques étaient avertis et ne pouvaient se laisser contaminer...
Pour nous aussi, c'est clair : avec Montesquiou, nous reconnaissons que la démarche positiviste est un bon moyen d'observer objectivement les faits bruts, sans faire intervenir des considérations religieuses ou morales dans ce domaine où elles ne sont pas requises, mais cette démarche présente ses limites et a surtout le tort de s'interdire de remonter aux causes : dans ce domaine, surnaturel, c'est la religion catholique qui répond. Avec Maurras nous reconnaissons que le positivisme peut mettre les Français d'accord sur le fait que le catholicisme est le bien, et cela en a conduit plus d'un à découvrir qu'il est aussi le vrai, à commencer par Léon de Montesquiou lui-même, juste avant d'offrir sa vie pour la France en 1915.
CONTRE ROUSSEAU
Terminons par ces lignes, plus actuelles que jamais en ces jours où la famille est attaquée de toutes parts, de Montesquiou concluant une étude sur le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau :
« Or en passionnant les individus sur la métaphysique du Contrat social, elle (la République) fait nécessairement des anarchistes. Certes, cette métaphysique est d'une pauvreté intellectuelle dont on a pu se rendre compte. Elle est bâtie sur une suite de sophismes qui, offerts à la raison, ne peuvent que la dégoûter, mais qui flattent des passions qu 'il est toujours facile d'exciter dans le cœur humain : passions égoïstes de l'envie, de l'orgueil, de l'insoumission. Il est facile de se faire écouter d'un individu quand on lui prêche qu'il est son seul maître, qu'il n'a pas de supérieur. Mais si cet individu à qui on a prêché une telle philosophie s'aperçoit ensuite qu 'elle ne répond à rien de l'état social dans lequel il vit, à qui la faute si cet individu se révolte et devient anarchiste, préférant la ruine de la société à ce qu'il appelle une injustice et une atteinte à ses droits ? La faute en est à ses éducateurs sans nul doute. C'est pourquoi logiquement et en toute justice, nous devons faire remonter jusqu'à la République, la République qui apothéose un Rousseau, la responsabilité de tous les attentats perpétrés contre la société (4) ».
Michel FROMENTOUX. Rivarol du 25 janvier 2013
1 - Léon de Montesquiou : Le système politique d'Auguste Comte, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1910.
2 - Charles Maurras : Votre bel Aujourd'hui. Ed Fayard, 1953.
3 - Charles Maurras : La démocratie religieuse. Nouvelles Editions latines ,1978.
4 - Léon de Montesquiou, Le Contrat social de J.-J. Rousseau, Paris, Institut d'Action française, 1912.

31 janvier 1943 Les Allemands capitulent à Stalingrad

Le 31 janvier 1943, le maréchal allemand Friedrich Paulus (*), signe la capitulation de son armée, dans le secteur sud de Stalingrad. Le 2 février, c'est au tour du secteur nord de la ville de cesser toute résistance. Staline, maître tout-puissant de l'URSS, reçoit du lieutenant-général Rokossowsky le télégramme : «Les opérations militaires ont maintenant cessé dans la ville et la zone de Stalingrad».
Les Soviétiques peuvent enfin proclamer leur victoire sur les Allemands au terme d'une bataille homérique, la plus grande qui ait jamais eu lieu (2 millions de tués et blessés).
André Larané

Une occupation chèrement acquise

18 mois plus tôt, le 22 juin 1941, le Führer allemand, Adolf Hitler, a attaqué l'URSS. Ses troupes ont parcouru à grande vitesse les immenses plaines de la Russie et sont arrivées aux portes de Moscou et de Léningrad.
Une partie de la Wehrmacht se dirige vers le sud et les gisements de pétrole du Caucase. Elle remporte succès sur succès pendant l'été 1942 : chute de la Crimée et de Sébastopol, de l'Ukraine orientale et de Kharkov...  Pendant ce temps, la VIe Armée de Paulus oblique vers Stalingrad. Cette métropole industrielle, située sur la rive occidentale de la Volga, a changé en 1925 son nom de Tsaritsyne pour celui du dictateur soviétique (*). 
Le Führer veut à tout prix s'en emparer, un peu pour le nom qu'elle porte et surtout pour couper les voies de ravitaillement des Soviétiques. De la mi-juillet à la mi-novembre, les Allemands alignent les succès. Ils atteignent la grande boucle que forme le Don, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de Stalingrad, avant de se jeter dans la mer d'Azov, antichambre de la mer Caspienne).
Un bombardement réduit la métropole industrielle à un champ de ruines et fait 40.000 victimes dans la population civile. Celle-ci est évacuée en dernière extrémité et Staline, habilement, impose même que soient maintenues en activité les grandes usines reconverties dans la fabrication de chars et d'armes en tous genres. C'est une façon de montrer aux soldats qu'ils défendent non pas une ville fantôme mais une cité encore et toujours vivante...
Le 28 juillet 1942, Staline fait lire dans toutes les unités l'ordre n°00227 : «Plus un pas en arrière !... Les hommes qui paniquent et les couards seront exterminés sans pitié». Des unités spéciales sont formées en conséquence pour traquer et fusiller les déserteurs. On en comptera environ 14.000(*).  La LXIIe Armée du général Tchouikov défend la ville avec acharnement, ce qui va laisser aux armées du Don et du Sud-Ouest le temps de concentrer leurs forces et de préparer la contre-offensive. 
Stalingrad, qui s'étend sur 40 km, est cependant conquise rue par rue pendant l'automne 1942, au prix d'immenses souffrances des deux côtés. Le 11 novembre, Paulus lance un ultime assaut et occupe enfin la ville jusqu'à la Volga, à l'exception de trois têtes de pont soviétiques de quelques centaines de mètres de large, mais ses ennuis ne font que commencer.

Piège fatal

Le chef d'état-major soviétique, le général Georgi Joukov, devine que les Allemands se sont avancés trop loin de leurs bases et ne sont pas protégés sur leurs flancs. Il regroupe donc un maximum de combattants sur la boucle du Don en vue d'enfermer les Allemands dans le piège de Stalingrad. Pour cela, il rappelle même des troupes qui avaient été envoyées en Extrême-Orient pour prévenir une invasion japonaise.
Cette façon de lancer une armée de réserve sur les assiégeants rappelle la stratégie de Vercingétorix à Alésia, qui hélas n'avait pas réussi au chef gaulois...
Bataille de rues à Stalingrad Huit jours après l'entrée des Allemands dans la ville, deux armées soviétiques se dirigent sur Stalingrad en empruntant la Volga gelée, l'une par le nord, commandée par Rokossovski, l'autre par le sud, commandée par Ieremenko.
La contre-offensive soviétique débute le 19 novembre par un terrible déluge d'artillerie. Y participent les «orgues de Staline». C'est le surnom allemand des lance-fusées multiples motorisés que les Soviétiques ont mis au point dans le plus grand secret à partir de 1938 et baptisés du joli nom de Katioucha (diminutif de Catherine).
Mal équipées, les divisions italiennes et roumaines chargées de défendre le flanc ouest de la VIe Armée allemande  sont très tôt écrasées par les Soviétiques sur le Don.
La VIe Armée allemande est bientôt emprisonnée dans sa conquête, une ville en ruine plongée dans le terrible hiver russe ! Le maréchal de l'Air Hermann Goering tente d'organiser un pont aérien pour ravitailler les assiégés. Mais l'aviation allemande ne peut larguer que 120 tonnes par jour quand il en faudrait 500.
En décembre, le général Paulus devine que le piège va se refermer sur son armée mais Hitler lui interdit de battre en retraite et le général n'ose désobéir. Entre le 12 et le 23 décembre, une armée de secours commandée par le général Erich von Manstein échoue à secourir les assiégés.
En janvier, le Führer élève par téléphone le général Paulus à la dignité de maréchal pour le détourner du déshonneur de la capitulation. Mais Paulus n'a cure de se suicider et choisit de se rendre avec 24 généraux et 91.000 soldats survivants (6.000 seulement reviendront de captivité).
En Allemagne, les festivités prévues pour le dixième anniversaire de l'accession de Hitler au pouvoir sont annulées et remplacées par trois jours de deuil national. Le 2 février 1943, le drapeau rouge de l'Union soviétique flotte à nouveau sur Stalingrad.
Au cours du siège de la ville, l'armée de Paulus aura perdu au total 400.000 hommes dont 150.000 morts et 120.000 prisonniers (parmi eux des Allemands mais aussi des alliés : Italiens, Roumains, Hongrois...). Par ailleurs, les combats auront fait du côté soviétique près de 500.000 morts.
Le total des morts et blessés sur tout le front du Don et de la Volga, pendant les six mois qui ont précédé la capitulation des Allemands, s'avère proche de 2 millions, civils compris, dont 1,2 million du côté soviétique, ce qui fait de Stalingrad la plus sanglante bataille de l'Histoire humaine.
La victoire des Soviétiques, trois mois après celle des Britanniques à El Alamein, soulève un immense espoir dans les pays soumis à l'occupation allemande. En démontrant la vulnérabilité des armées allemandes, elle marque un tournant dans la Seconde Guerre mondiale. Quant au maréchal Paulus, il est prestement retourné par les Soviétiques et se met au service de leur propagande antinazie.
Incidemment, l'immense succès de Stalingrad, attribué à Staline, qui plus est dans la ville qui porte son nom, va contribuer à la gloire universelle du dictateur et pour longtemps faire oublier ses crimes innombrables.

Guerre totale

Les armées allemandes qui s'étaient avancées vers le Caucase doivent en toute hâte se replier de 600 kilomètres pour éviter l'encerclement.
Le 5 juillet 1943, le général von Manstein tente de reprendre l'initiative dans la région de Koursk, à l'ouest du Don. La bataille met aux prises 3.500 engins blindés allemands et autant de soviétiques. Au bout d'une semaine, les Allemands, qui ont perdu plus de 100.000 hommes, abandonnent la partie. Ils entament leur retraite. Celle-ci s'achèvera près de deux ans plus tard dans les ruines de Berlin.