jeudi 31 juillet 2014

Robert Steuckers :De la “novlangue” aujourd’hui partie 1

Conférence prononcée au “Club de la Grammaire”, Genève, 9 avril 2014
C’est à la demande de Maître Pascal Junod, Président du “Club de la Grammaire”, que j’ai composé tout récemment cette conférence sur la novlangue, suite à l’allocution que j’avais déjà prononcée, à cette même tribune en avril 2010, sur la biographie d’Orwell, sur les étapes successives de sa pensée. Cette conférence s’inscrivait dans le cadre d’un cycle consacré aux “romans politiques” (les political novels), où j’ai abordé aussi Soljénitsyne (en 2009) et Koestler (en 2011). A l’évidence, la notion orwellienne et romanesque de “novlangue” correspond aux pesanteurs actuelles de la “political correctness” ou “rectitude politique”, comme on le dit plus justement au Québec. Aborder ce thème de la manipulation systématique du langage, perpétrée dans le but de freiner toute effervescence ou innovation politiques, est, on en conviendra, un vaste sujet, vu le nombre d’auteurs qui se sont penchés sur ce phénomène inquiétant depuis la mort d’Orwell.
Le point de départ de cette conférence —car il faut bien en trouver un— reste le fonds orwellien, abordé en avril 2010. L’approche biographique et narrative que nous avions choisie, il y a quatre ans, permettait de pister littéralement les étapes de l’éveil orwellien, toutes étapes importantes pour comprendre la genèse de sa théorie du langage, laquelle est sans cesse réétudiée, remise sur le métier, notamment en France par un Jean-Claude Michéa, professeur de philosophie à Montpellier. Orwell, au cours de son existence d’aventurier et d’écrivain, est sorti progressivement de sa condition humaine, trop humaine, de ses angoisses d’adolescent, d’adulte issu d’une classe privilégiée un peu en marge du monde réel, en marge du monde de ceux qui peinent et qui souffrent, pour devenir, grâce à Animal Farm et à 1984, un classique de la littérature et, partant, de la philosophie, tant son incomparable fiction contre-utopique a été prémonitoire, a signalé des glissements de terrain en direction d’un monde totalement aseptisé et contrôlé.
Le fonds orwellien
Le fonds orwellien est donc incontournable, est un classique du 20ème siècle auquel on ne peut échapper si l’on veut s’armer pour faire face à un monde de plus en plus déraciné, de plus en plus contrôlé par des agences médiatiques et étatiques qui oblitèrent la luxuriance du réel, veulent empêcher les hommes de voir et d’aimer cette luxuriance et d’y puiser des recettes pour changer ou faire bouger les choses selon les rythmes d’une harmonie toute naturelle. Certes, le contexte, notamment le contexte technologique, mis en place dans l’oeuvre romanesque d’Orwell n’est plus le même. Les périodes du début du 20ème siècle, marquées par le militantisme virulent et les totalitarismes utopiques et messianiques, ne sont plus reproduisibles telles quelles. Néanmoins, la genèse de la situation actuelle, où tout est contrôlé via la NSA, les satellites et l’internet, Orwell l’a bien perçue, l’a anticipée conceptuellement. Notre réalité, plus surveillée que jamais, est un avatar mutatis mutandis d’une volonté politique de contrôle total, déjà mise en place au temps d’Orwell.
Quel est-il, ce contexte, où émerge l’oeuvre orwellienne? Il est celui 1) du totalitarisme ambiant et 2) de la volonté d’aseptiser la langue pour contrôler les esprits. 
◊ 1. Le totalitarisme ambiant.
L’époque d’Orwell est celle où viennent d’émerger en Europe continentale deux formes de totalitarisme, le communisme et le national-socialisme, qui sont, pour reprendre le vocabulaire de Guy Debord, des “sociétés du spectacle spectaculaire”, du spectacle hystérique. Le 1984 le reproduira tout en le caricaturant à l’extrême, lui donnant finalement une “coloration” plus communiste que nationale-socialiste, aussi parce que le communisme soviétique survit à l’élimination du national-socialisme, suite à la défaite allemande de 1945. Orwell ne connaît pas encore le “spectacle diffus”, dénoncé par Debord dans les années 60, ni le “festivisme”, fustigé par Philippe Muray dans les années 90 et les premières années du 21ème siècle, où l’essentiel, le “politique politique” (Julien Freund), est submergé par des “festivités” destinées à amuser, abrutir, décérébrer et dépolitiser les masses. Le monde fictif, né de l’imagination d’Orwell, est durablement marqué par l’agitprop communiste, qui avait d’abord séduit les avant-gardes artistiques (dada, surréalisme, André Breton) dans les années 20 et 30. Pour l’Orwell de la fin des années 40, cette “agitprop” est la quintessence même de ce totalitarisme dur, constat qu’il formule après avoir eu derrière lui une existence de militant de gauche, fidèle et inébranlable, qui a participé à toutes les mésaventures des gauches radicales anglaises, s’est engagé dans les milices anarchistes de Barcelone pendant la Guerre civile espagnole. Cette aventure espagnole le rapprochera d’Arthur Koestler, lui aussi protagoniste de la guerre civile espagnole (cf. Le testament espagnol). Koestler rompt ensuite avec les services du Komintern, qu’il avait pieusement servi, notamment sous l’égide de Willy Münzenberg, un communiste allemand exilé à Paris, chargé par les instances moscovites d’organiser en Occident une propagande soviétique bien conforme aux directives du “Politburo” dirigé par Staline. 
Willy Münzenberg et la guerre civile espagnole
A Paris, Willy Münzenberg orchestre toute la propagande soviétique antinazie et antifasciste. Lors de l’incendie du Reichstag, il est chargé de propager la version communiste des faits, au besoin en travestissant la réalité. De même, lors de la guerre d’Espagne, il fait fabriquer par ses services des brochures de propagande où les faits sont enrobés d’inventions et de mensonges délibérés de manière à susciter des vocations militantes et à couvrir l’adversaire d’opprobre. Koestler, dans son autobiographie, décrit parfaitement l’atmosphère qui régnait dans les officines parisiennes du Komintern sous la direction de Münzenberg. L’objectif était de faire éclore, dans le vaste public, la vision d’un monde manichéen où une bonne gauche, parée de toutes les vertus, et dont les communistes étaient l’avant-garde, s’opposerait dans un combat planétaire à une méchante droite, dont la perversité culminerait dans les régimes dits “fascistes” d’Allemagne, d’Italie ou d’Espagne. Pourtant, ce tableau en noir et blanc n’a jamais correspondu à aucune réalité du conflit civil espagnol: les gauches, unies selon la propagande, vont au contraire s’entre-déchirer à Barcelone et faire crouler le front catalan du “Frente Popular”, scellant définitivement le sort de la République espagnole. Orwell a été un témoin direct des événements: il a vu et entendu les communistes espagnols et étrangers enclencher une propagande virulente et dénigrante contre les autres formations de gauche. 
C’est dans ce contexte qu’est née la fameuse expression, qui a tant fait sourire, de “vipères lubriques hitléro-trotskistes”. Orwell, blessé après un combat contre les troupes franquistes, doit fuir la métropole catalane, à peine sorti de l’hôpital, pour échapper aux équipes d’épurateurs communistes, chassant les anarchistes, les militants du POUM et les trotskistes, qui formaient le gros des troupes irrégulières de la République espagnole et des autonomistes catalans. En posant l’équation entre hitlériens et trotskistes, le manichéisme propagandiste des communistes visait à faire passer les forces de la gauche non communiste dans le même camp que les adversaires les plus radicaux du Komintern: dans le mental de la propagande, comme dans celui de la “political correctness” actuelle, il ne peut y avoir de demies teintes. Il y a toujours des “gentils”, des “purs”, et des “affreux”, des “âmes noires”. La propagande communiste, hostile aux autres gauches, et le vocabulaire hystérique et dénigrant qu’elle utilisait, vont donner à Orwell l’idée du “quart d’heure de la haine”, qu’il mettra en scène dans 1984. Les historiens actuels de la guerre civile espagnole, comme Pio Moa et Arnaud Imatz, démontrent que la République a implosé, à cause de cette guerre civile dans la guerre civile: un fait d’histoire que toutes les gauches vont tenter de camoufler après la victoire des armées de Franco, renouant avec les lignes directrices de la propagande orchestrée par Münzenberg, avant le pacte germano-soviétique d’août 1939. Travestir et camoufler la réalité deviennent des agissements politiques courants, appelés à s’amplifier considérablement au fur et à mesure que les moyens techniques se perfectionnent, aboutissant à une oblitération de plus en plus accentuée des réalités concrètes. 
1936: année cruciale
Pour Orwell, 1936 est une année cruciale. Simon Leys, dans son livre Orwell ou l’horreur de la politique, rappelle un extrait de Looking Back on the Spanish War, où Orwell se souvient avoir eu une conversation sur la guerre civile espagnole avec Arthur Koestler où il aurait dit: “L’Histoire s’est arrêtée en 1936”. Pourquoi? Parce que, pour la première fois, Orwell a vu des articles de journaux, relatant les événements du front, “qui n’avaient absolument plus aucun rapport avec la réalité des faits”. Et il ajoutait: “Je vis des descriptions de grandes batailles situées là où nul combat n’avait pris place, tandis que des engagements qui avaient coûté la vie à des centaines d’hommes étaient entièrement passés sous silence. Je vis des troupes qui avaient courageusement combattu, accusées de trahison et de lâcheté, et d’autres qui n’avaient jamais vu le feu, acclamées pour leurs victoires imaginaires”. Pire: “je vis (...) des intellectuels zélés édifier toute une superstructure d’émotions sur des événements qui ne s’étaient jamais produits. Je vis en fait l’Histoire qui s’écrivait non pas suivant ce qui s’était passé, mais suivant ce qui aurait dû se passer, selon les diverses lignes officielles”. 
Aujourd’hui, force est de constater que les techniques de propagande mises au point par Münzenberg pour le compte du Komintern dans les années 30 du 20ème siècle sont toujours les mêmes, sauf qu’elles ne sont plus diffusées par des communistes mais par les agences de presse américaines: on se souvient des “couveuses de Koweit City” en 1990, on se souvient des “quarts d’heure de haine” aboyés par Shea, le porte-paroles de l’OTAN à accent “cockney” lors de la guerre contre la Serbie en 1999; en Crimée, aujourd’hui, le ton est quelque peu édulcoré car aux Etats-Unis mêmes, l’opposition à toutes les guerres extérieures  déclenchées par le Pentagone est plus largement répandue, surtout sur la grande toile, que dans les années 20 et 30 où certains républicains, avec le Sénateur Taft, et les populistes, autour du père et du fils LaFollette, s’étaient opposés au bellicisme hypocrite des Présidents Wilson et Roosevelt, camouflé derrière un verbiage pacifiste, moraliste et “démocratique”. 
Si Shea n’a jamais été qu’un acteur bien payé pour éructer son “quart d’heure de haine” contre les Serbes en 1999 puis a été congédié mission accomplie pour aller amorcer ailleurs une autre comédie dûment stipendiée, Münzenberg, lui, croyait au message communiste. Il a été broyé par la propagande qu’il avait lui-même mise en place. Münzenberg était pour l’union des gauches contre le fascisme, pour l’alliance Paris-Prague-Moscou de 1935 (qui, en Belgique, a suscité tant de craintes que les accords militaires franco-belges ont été rompus par le Roi, que la neutralité a été à nouveau proclamée en octobre 1936 et que de larges strates de l’opinion publique disaient préférer “Berlin” à “Moscou”), pour l’union de toutes les gauches dures contre Franco. Son propre parti va finir par refuser cette politique unitaire qu’il avait pourtant préconisée avec insistance et à laquelle Münzenberg avait voué toutes ses forces. Au lendemain de la guerre civile espagnole, le Pacte Ribbentrop-Molotov déstabilise complètement les communistes qui avaient confondu leur combat avec l’antifascisme et l’antinazisme, quitte à s’allier à des éléments gauchistes, considérés, dans les écrits de Lénine, comme les vecteurs de la “maladie infantile du communisme”. La direction stalinienne, au lendemain de la guerre d’Espagne et de la victoire de Franco, en vient à considérer l’antifascisme et l’antinazisme comme des positions immatures, propres du “gauchisme” stigmatisé par Lénine. Willy Münzenberg, qui avait plaidé pour un large front des gauches, englobant les socialistes et les gauchistes, se rebiffe et écrit un pamphlet intitulé “Le coup de poignard russe”, fustigeant, bien entendu, le retournement stalinien et l’alliance tactique (purement tactique) avec l’Allemagne nationale-socialiste. Il tombe en disgrâce, disparaît, sans doute enlevé par des agents du Komintern. On retrouvera son corps pendu à un arbre dans une forêt de la région de Grenoble.
Roubachov et la ferme des animaux
Arthur Koestler relate dans ses mémoires cet épisode où les militants internationalistes du Komintern tombent dans le désarroi le plus complet après les événements de Barcelone —la guerre civile dans la guerre civile— et le Pacte Ribbentrop-Molotov. Ce retournement a lieu au moment le plus fort et le plus tragique des purges de Moscou, où de vieux militants bolcheviques sont éliminés parce qu’ils ne sont plus au diapason de la politique nouvelle amorcée par l’Union Soviétique. Les purges staliniennes en Union Soviétique forment la toile de fond du plus célèbre roman de Koestler, Darkness at Noon (en français: Le Zéro et l’infini). Le personnage central et fictif de ce roman s’appelle Roubachov: il est emprisonné, attend son jugement, sa condamnation à mort (pour le bien de la révolution) et son exécution; il avait été un révolutionnaire naïf et enthousiaste, criminel à ses heures comme tous ses semblables mais toujours animé de bonnes intentions à l’endroit du prolétariat. Aucune révolution n’est toutefois possible sans militants de ce type dont la naïveté correspond parfois à celle de la common decency d’Orwell, à l’honnêteté foncière du bon peuple qui trime et qui souffre, à la bravoure naïve du cheval dans La ferme des animaux, incarnation du prolétariat qui donne son sang sans calculer, au contraire des intellectuels et des théoriciens qui aspirent à toujours plus de pouvoirs, comme les cochons d’Animal Farm. 
Münzenberg dans la réalité, Roubachov dans la fiction, sont des personnalités broyées, des enfants de la révolution dévorés par elle qui, erratique, cherche sa voie dans les méandres d’un réel, qu’elle rejette et qu’elle critique toute en s’affirmant “matérialiste historique”, tout en énonçant des discours simplificateurs, réductionnistes et outranciers. Ces personnalités sont broyées parce que, quelque part, elles demeurent, ontologiquement, les réceptacles naturels et inévitables d’une diversité réelle, héritée de leur famille, de leurs proches, de leurs amis d’enfance et du patrimoine du peuple dont elles sont issues. Elles sont aussi le réceptacle de sentiments diffus ou réels de fidélité que ne comprennent pas, ne veulent pas ou plus comprendre, les langages propagandistes. Ceux-ci ne peuvent exprimer cette fidélité des anciens pour les autres anciens, qui se cristallise au-delà de la détention et de l’exercice d’un pouvoir arraché aux maîtres des vieux mondes, au paysan ivrogne de la Ferme des animaux. Qui dit fidélité dit souvenir d’un passé héroïque ou glorieux, tissé de souffrances et de combats, d’efforts et de deuils. Qui dit passé dit frein à la marche en avant vers un progrès certes hypothétique, pour tous ceux qui gardent lucidité, mais posé comme “telos” inévitable de la politique par les nouveaux maîtres du pays. Pour ne pas être broyées, les personnalités révolutionnaires ou politiques doivent OUBLIER. Oublier le passé de leur peuple, oublier leur propre passé personnel, oublier leurs amis et camarades, avec qui ils avaient combattu et souffert. Dans l’univers de la politique totalitaire du communisme de mouture soviétique ou même de la politique démocratique des partis triviaux et corrompus de l’univers libéral décadent, le militant, le permanent, le candidat doivent se mettre volontairement ou inconsciemment en état d’oubli permanent et cela, sans RETARD aucun par rapport aux décisions ou aux orientations formulées par un très petit état-major de chefs ou d’intrigants, inconnus de la base militante ou de l’électeur. 
Malheur aux personnalités “retardatrices”!
Si une personnalité marque un retard, elle est aussitôt posée comme “retardatrice” de l’avènement du “télos” ultime ou comme un élément passéiste et redondant, “ringard”. Dans ce cas, elle est éliminée de la course aux pouvoirs ou aux prébendes, dans les démocraties partitocratiques comme les nôtres. Dans les systèmes totalitaires, elle est liquidée physiquement ou “évaporée” comme dans le 1984 d’Orwell. Dans la Russie stalinienne, on gommait sur les photos des temps héroïques de la révolution russe la personne de Trotski, comme on efface toute trace concrète de l’hypothétique Goldstein dans le roman d’Orwell pour n’en maintenir que l’image très négativisée, générée par la propagande. Dans les démocraties libérales, on houspille hors de portée des feux de rampe médiatiques les gêneurs, les esprits critiques, les candidats malheureux, les dissidents qui ne formulent pas d’utopies irréelles mais se réfèrent au seul réel tangible qui soit, celui que nous lègue l’histoire réelle et tumultueuse des peuples. Ils subissent la conspiration du silence.
◊ 2. Les manipulations de la langue :
Orwell s’est toujours méfié instinctivement des volontés d’aseptiser la langue, de l’enfermer dans la cangue des propagandes. Ce jeu pervers qui s’exerce sur la langue n’est pas nécessairement une stratégie mise en oeuvre par les totalitarismes politiques, ceux qui procèdent du totalitarisme spectaculaire et tapageur, mais aussi du démocratisme libéral, que l’on peut aujourd’hui, sans guère d’hésitation, camper comme un totalitarisme mou ou diffus, bien plus subtil que les régimes forts ou autoritaires. 
La première forme de fabrication linguistique qui hérisse Orwell est l’esperanto du mouvement espérantiste qu’anime à Paris le mari de sa tante qui y réside et qui l’héberge parfois quand il enquête sur les bas-fonds de la capitale française, prélude à son oeuvre poignante Dans la dèche à Londres et à Paris. Orwell juge farfelue l’idée de “fabriquer une langue” car une telle fabrication n’aurait pas de passé, pas d’histoire, pas de mémoire et sa généralisation provoquerait un refoulement général de tous les legs de l’humanité, plus personne n’étant alors capable de les comprendre. 
Esperanto et “basic English”
Mais si les efforts des espérantistes, observés avec ironie par Orwell, n’ont pas été couronnés de succès, la généralisation du “basic English”, sous l’impulsion du tandem anglo-américain à partir des années 40, réussira à créer une koinè d’abord pour les peuples de l’Empire britannique puis pour tous les peuples plus ou moins inféodés à la sphère d’influence anglo-saxonne. Le coup d’envoi pour promouvoir cet anglais simplifié est donné en 1940, quand Orwell a déjà derrière le dos deux expériences, importantes pour la maturation de son oeuvre et de sa pensée: les efforts dérisoires des espérantistes, dont son oncle par alliance, et les jeux langagiers pervers et violents de la propagande communiste anti-gauchiste de Barcelone pendant la guerre civile espagnole. Il retient que le langage ne peut procéder de simples fabrications et qu’il doit toujours dire le réel et non pas l’oblitérer par des affirmations propagandistes péremptoires. 
Quand les autorités britanniques lancent le projet, leur but premier —et purement pragmatique— est d’instruire les soldats indiens et africains qui vont être enrôlés dans les armées britanniques pendant la seconde guerre mondiale, tout comme aujourd’hui ce “basic English” des armées sert à instruire les soldats d’Afrique francophone dans le cadre de l’Africom, instance militaro-civile visant à arracher les pays africains de toute influence non américaine, qu’elle soit française ou chinoise. Le Rwanda, ancienne colonie allemande, devenue protectorat belge après 1918 et donc francophone, est désormais inclus dans la sphère de l’Afrique anglophone. L’objectif du “basic English” est donc d’instruire des étrangers, d’abord des soldats puis des cadres civils ou des interlocuteurs commerciaux, non plus seulement dans l’Empire britannique mais dans les pays européens ou asiatiques libérés par les armées anglo-saxonnes et appelés à devenir des comptoirs commerciaux ou des débouchés pour les productions industrielles américaines surtout, britanniques dans une moindre mesure. Dès le départ, le projet de répandre un “basic English” reçoit l’appui de Winston Churchill, adepte et signataire de la “Charte atlantique” de 1941, laquelle visait à faire advenir à terme “an English speaking world”. Cette année-là, Orwell travaille à la BBC et, dans une première phase, semble adhérer à ce projet vu qu’il plaidait pour une langue littéraire et journalistique “limpide”, capable d’exprimer le réel sans détours, sans masques, sans fioritures inutiles, avec tout à la fois une simplicité et une densité populaires, dépourvues d’ornements pompeux ou de redondances gratuites, propres à une littérature plus bourgeoise. Au bout de quelques mois, Orwell est horrifié. Il exprimera son désaccord fondamental dans un texte intitulé Politics and the Englih language. Orwell constate que l’on cherche à réduire le vocabulaire à 850 mots, que l’on simplifie la syntaxe outrancièrement, projet qui est toujours d’actualité car les universités britanniques prestigieuses, comme Oxford et Cambridge, qui ont produit jusqu’ici les meilleurs manuels d’apprentissage de la langue anglaise, cherchent désormais, depuis début 2013, à lancer sur le marché des méthodes préconisant un enseignement de l’anglais “as it is really spoken”, englobant avec bienveillance les erreurs, parfois grossières, généralement commises par les étrangers, les Afro-Américains, les classes défavorisées du Royaume-Uni ou des Etats-Unis, les non anglophones du tiers-monde vaguement frottés à l’anglais. Le “basic English” des années quarante semble encore trop compliqué pour faire advenir l’English speaking world donc, pour favoriser plus rapidement son avènement, on est prêt à généraliser sur la planète entière un affreux baragouin imprécis et filandreux! Les écoles belges n’ont heureusement pas adopté ces nouvelles méthodes! Mais ce n’est sans doute que partie remise!
À suivre

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mercredi 30 juillet 2014

Passé Présent n°21

Les Héros Gaulois - Documentaire historique


Le grand Kahal : un terrible secret (partie 2/3)


[Première partie ici]
Texte de don Curzio Nitogilia (Il Gran Kahal, un terribile segretoChiesa Viva, novembre 2013). Trad. de l’italien par Laurent Glauzy.
Le secret de Kahal
Gare à celui qui ose révéler les secrets du Kahal, il se condamne à l’anathème et à la mort. Jacob Brafmann eut cette audace, et il perdit la vie.
D’après Hugo Wast, le secret de Kahal serait la conquête du monde : l’épée n’est pas nécessaire, il suffit d’un livre, le Talmud[1] !
Au moyen de l’esprit talmudique, le judaïsme se propose d’écraser le christianisme, unique et vrai bastion qui s’oppose à la domination universelle d’Israël. Les sentiments principaux qui animent l’esprit talmudique seraient au nombre de quatre :
1-      Une ambition démesurée de dominer le monde ;
2-      Une avidité insatiable de posséder toutes les richesses des non-juifs ;
3-      La rancœur contre le non-juif, et spécialement contre le chrétien ;
4-      La haine de Jésus-Christ.
Pour satisfaire ces quatre sentiments, il est nécessaire de s’approprier les richesses du monde, grâce auxquelles tout sera permis. Ainsi, avec l’or, rien n’échappera à la Synagogue et tous les non-juifs deviendront ses esclaves. Nous pouvons penser que ce plan secret se réalisera avec le règne de l’Antéchrist[2] !
Mais, pour parvenir à cette étape ultime, il est nécessaire de corrompre les chrétiens, de leur insuffler l’amour des plaisirs, du luxe et de soi-même. L’unique propriétaire de l’or, qui permet d’avoir les plaisirs, le luxe et les honneurs du monde, sera (selon le plan du Kahal) le judaïsme. Les non-juifs, une fois corrompus, pourront accéder aux plaisirs à condition de demander l’or aux juifs qui, seuls, le possèdent !
« La force des juifs consiste dans la capacité à cacher leurs intentions. Le peuple juif existe encore, car il a su maintenir un secret pendant vingt années de persécutions. » [3]
Ce secret, c’est l’esprit talmudique de haine envers le Christ et les chrétiens, ainsi que la soif de domination mondiale. La foi talmudique n’est pas dans l’au-delà, mais dans la domination dans ce bas monde : son paradis est la Terre !
Le Kahal, aujourd’hui
Les informations sur le grand Kahal d’aujourd’hui sont rarissimes : les plus récentes remontent à 1954, avec Huho Wast et, en 1996, avec Israel Shahak, lequel explique que, ayant acquis l’égalité juridique et l’émancipation en 1780 en Occident, la communauté juive a vu son pouvoir juridique peu à peu diminuer. Toutefois, en Occident, il y eut des poches de résistance à l’assimilation. Avec le mouvement sioniste et la fondation du B’naï B’rith, en 1843, le courant anti-assimilationniste (et philo-kahaliste) a repris le dessus. C’est pourquoi « le Kahal a maintenu un certain pouvoir aussi après l’émancipation des juifs et l’a récupéré complètement grâce au sionisme, surtout après la Seconde Guerre mondiale, avec le mythe de l’holocauste[4]. »
Shahak écrit aussi : « À partir du bas empire, la communauté juive posséda des pouvoirs juridiques considérables sur ses membres… ainsi qu’un pouvoir coercitif : la flagellation, la prison, l’excommunication ; ainsi que toutes les peines qui pouvaient être infligées légalement par les tribunaux rabbiniques… même la peine de mort. »[5] Il poursuit : « Beaucoup de juifs ont aujourd’hui la nostalgie du monde juif d’avant l’assimilation, comme d’un paradis perdu… Une partie importante du mouvement sioniste a toujours voulu le rétablir, et y est parvenu. »[6] L’État d’Israël et le sionisme semblent signer le retour du pouvoir absolu du Kahal[7].
En 1986, Simon Schwarzfuchs est l’auteur d’un livre intéressant sur le Kahal dans l’Europe médiévale[8]. Il soutient que la communauté hébraïque du Moyen-âge, appelée Kahal, apparaît en Europe au Xe siècle : « Elle est la continuité de la communauté hébraïque de l’Antiquité[9]. » Les origines de la communauté juive d’Europe sont très anciennes ; il y en a une à Rome, antérieure au Christianisme. « Pendant plusieurs siècles, jusqu’au début du Ve siècle, des groupes de juifs d’Europe étaient restés en contact avec le patriarche de la Terre sainte et continuaient à lui verser un tribut[10]. » Le Kahal régulait et dirigeait toute chose.
Le Kahal : sa nature
Le Kahal représente la source de la cohésion que les juifs ont réussi à maintenir pendant deux mille ans, bien qu’ils soient dispersés dans le monde, sans temple ni sacrifice. Aux grands maux qu’a dû affronter au cours de son histoire, le peuple juif, il a su opposer un grand remède : le Kahal. Les Juifs dispersés dans le monde entier, après le déicide, se sont constitués en État dans chaque État qui les a accueillis.
Aussi, K. de Wolski affirme que, pour maintenir leur unité et cohésion et ne pas perdre leur propre identité, les juifs obéirent à une sorte de gouvernement occulte, soit juridique, le Kahal, soit exécutif, le Bet-Din. On peut parler, selon l’auteur, d’une forme de coopération qui représentait tout Israël et qui, bien que dispersée matériellement, c’est une communautée unie spirituellement[11].
L’Église catholique est le principal ennemi du Kahal, lequel s’efforce d’en diminuer l’influence en insufflant, dans l’intelligence des chrétiens, des idées libérales [ndlr : lire don Sarda y Salvany, Le libéralisme est un péché, 1887, Ed. saint Rémi], du scepticisme, du schisme, provoquant ainsi des disputes religieuses fécondes en divisions. Leur programme prévoit de discréditer les prêtres, afin de jeter la suspicion sur leur dévotion et leur conduite privée. Pour gagner l’estime des jeunes, le Kahal infiltre les écoles avec des idées antichrétiennes.
La Moreine
La « Moreine » est la hiérarchie des chargés auprès des juifs. Elle commence juste après la destruction du royaume d’Israël, afin de préserver et de conserver la nationalité perdue jusqu’au jour où le Messie restituera au peuple d’Israël sa gloire et son pays. [ndlr : Cela n’est pas advenu en 1948 : l’entité sioniste a été reconstituée par l’argent des Rockefeller, Warburg, Rothschild et non par le Messie, qui est déjà venue parmi nous il y a deux mille ans.]
Pendant le long pèlerinage du peuple juif, dispersé dans le monde entier, la « Moreine » est restée identique, même si elle s’est développée et a acquis un plus grand pouvoir, constituant petit à petit une société secrète.
Les membres du Kahal ou la Moreine
Le Kahal comprend deux catégories de membres : les dignitaires et les subalternes, le Kahal décent et indécent.
1-      Les dignitaires constituent le Grand conseil et jouissent d’une autorité souveraine sur la communauté hébraïque.
2-      Les subalternes sont les secrétaires et les scribes. Parmi eux est choisi le « persécuteur secret », qui est l’exécuteur des sentences du Kahal. Il s’engagerait sous serment à n’épargner personne.

[1] Ibid., p. 72
[2] Idem.
[3] Ibid., p. 111.
[4] I. Shahak, Histoire juive-Religion juive. Le poids de trois millénaires, La Vieille Taupe, Paris, 1996, p. 34.
[5] Idem.
[6] Ibid., p. 42.
[7] Ibid., p. 143.
[8] S. Schawarzfuchs, Kahal, la communauté juive de l’Europe médiévale, Maisonneuve et la rose, Paris, 1986.
[9] Ibid., p. 11.
[10] Ibid., p. 17.
[11] E. de Wolski, La Russie juive, éd. Savine, Paris, 1887, p. 2.

La trés excellente et divertissante histoire de François Rabelais (fra/srp)

lundi 28 juillet 2014

La victoire de Bouvines

Il y a huit cents ans, ce 27 juillet 2014 se déroulait une bataille remportée par le roi de France, dont la victoire marqua le début du déclin de la prédominance seigneuriale.
Philippe II Auguste était engagé dans la difficile r e c o n q u ê t e d e s o n royaume, amputé à la génération précédente par le caprice de la première épouse de son père, Louis VII, la trop volage Aliénor d’Aquitaine. En quelques années de sièges, d’escarmouches et de démantèlements de châteaux, il avait réussi à préparer la reconquête de la Normandie, puis du Maine, de l’Anjou, de la Touraine et du Poitou.

Face à Jean sans Terre
Pourtant, vers 1210, tout risquait d’être remis en cause. L’immoral Jean, dit Jean sans Terre, devenu roi d’Angleterre en 1199, et toujours duc de Normandie, s’était d’abord fait conciliant ; Philippe- Auguste en avait profité pour lui faire signer le traité du Goulet, par lequel il forçait Jean à renoncer à soutenir les prétentions de son neveu, Othon de Brunswick, à l’empire germanique. Jean, par ailleurs, abandonnait à Philippe-Auguste le comté d’Évreux et gardait le reste de la Normandie.
Mais la clause la plus importante, dont nul ne pouvait pour l’heure deviner les heureuses conséquences, était le mariage de Louis, fils de Philippe (futur Louis VIII le Lion), avec Blanche de Castille, fille d’Alphonse VIII de Castille et d’Aliénor d’Angleterre, et petite-fille de la vieille reine Aliénor. Donc une nièce de Jean. Persécutés, les vassaux français de Jean sans Terre demandèrent en 1202 qu’un procès fût ouvert contre leur mauvais suzerain. Le roi de France le fit donc citer à Paris pour répondre devant la Cour des pairs, mais le roi d’Angleterre ne se présenta point. Alors Philippe prit Château-Gaillard et investit Rouen. La Normandie était reconquise ; Philippe reconnut aussitôt les libertés des Normands.
Mais Jean ourdissait contre Philippe- Auguste une terrible vengeance. Avec l’appui de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et de Ferrand, comte de Flandre, jaloux des Capétiens, il fomenta en 1214 une ligue puissante contre le roi de France, dans laquelle entra l’empereur germanique Othon IV, neveu de Jean. Jean débarqua d’abord à l’Ouest, ouvrant donc un second front. Le jeune prince Louis (futur Louis VIII le Lion) marcha à la rencontre de Jean, qui avait pris Ancenis le 11 juin 1214 et Angers le 17, et projetait de s’emparer de La Roche-aux-Moines, dans l’actuel Maine-et-Loire. Le prince Louis, père depuis le 25 avril 1214 d’un petit Louis qui allait être le glorieux saint Louis [1], lui lança un défi selon les règles chevaleresques d’un combat loyal.
Se voyant abandonné par ses anciens vassaux, le roi anglais renonça au siège le 2 juillet 1214, ouvrant pour le roi de France la voie à la reconquête de l’Anjou... [2]
Le grand choc au Nord
Or le grand choc se préparait au Nord, où s’avançait une importante armée, commandée par l’empereur Othon, auquel s’étaient joints les redoutables milices flamandes, les comtes de Hollande, les ducs de Brabant, de Limbourg, et de Lorraine. Le danger devenait terrible. Philippe, débarrassé, grâce à son fil,s de la menace du roi d’Angleterr,e qui faisait retraite dans le Poitou et le Limousin, s’élança vers les coalisés et, ayant levé en masse les milices communales, bourgeois, paysans, petites gens, remua l’extraordinaire fibre française qui devait si souvent faire miracle dans notre histoire.
Contrairement à toutes les lois de la Chrétienté, Othon engagea la bataille le dimanche 27 juillet à Bouvines (actuel Nord), au pont sur la Marque. Philippe prit personnellement tous les risques, offrant sa poitrine comme bouclier de l’indépendance française. Il poussa l’empereur à battre en retraite en abandonnant ses ornements impériaux avec toute sa troupe hétéroclite, tandis que Philippe faisait prisonniers les grands féodaux français révoltés.
1214 - 1914 ...2014
Le roi et le peuple
Le roi avait partagé tout le risque du pays ! Dans cette victoire totale, le roi et le peuple avaient vibré d’un même coeur. La réaction féodale, complice de l’étranger, était battue. Ce fut l’allégresse dans la France entière en ce bel été [3]. Villageois et moissonneurs, brandissant râteaux et faucilles, se pressaient aux carrefours. Les bourgeois de Paris et toute l’Université allèrent au-devant du roi et firent fête sans discontinuer durant sept jours et sept nuits. Les semaines suivantes, tandis qu’Othon, déjà excommunié, renonçait à l’empire, et qu’en Angleterre l’ignoble Jean sans Terre se voyait imposer par ses barons révoltés la Grande Charte qui amoindrissait pour toujours la couronne anglaise, le roi de France resplendissait dans tous les coeurs comme la vivante incarnation du sentiment national.
Michel Fromentoux - L’AF 2890
- [1]- Lire Isabelle, comtesse de Paris, Blanche de Castille, mon aïeule, éditions Robert Laffont, 1991. 
- [2]- Lire Ivan Gobry, Louis VIII le Lion, éditions Pygmalion, 2009. 
- [3]- Lire Georges Bordonove, Philippe II Auguste, éditions Pygmalion, 2009.
LIRE ÉGALEMENT : BOUVINES PAR JACQUES BAINVILLE ET, SUR BOULEVARD VOLTAIRE : Octocentenaire de la bataille de Bouvines : joyeux anniversaire, la France !, PAR GEORGES GARNIER ROUSSEAU

émission cogito: Montaigne

dimanche 27 juillet 2014

Croisades : la grande épopée

Le Figaro Magazine - 05/07/2003
Le souvenir de ces expéditions lointaines a longtemps fait rêver les Français. Aujourd'hui, elles ont moins bonne presse. Pourtant, au-delà de la légende dorée ou de la légende noire, les chercheurs voient dans l'aventure des croisades un moment capital de l'histoire occidentale.
Au mois de mars dernier, quand les troupes américaines et britanniques s'apprêtaient à donner l'assaut à l'Irak, afin d'inciter ses lecteurs à soutenir « the true Brits » partis combattre dans le désert, un tabloïd anglais illustrait ses pages d'un logo figurant un chevalier ceint d'un heaume décoré de la croix. Il n'était pas étonnant, dans ces conditions, d'entendre certains islamistes - comme ils l'avaient fait lors de la première guerre du Golfe, en 1991, ou lors de la guerre d'Afghanistan, en 2001 - dénoncer l'armée des croisés venue d'Occident pour occuper un pays musulman. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, l'analogie ne vaut rien. Car les croisades, comme tout événement historique, ne peuvent être expliquées, comprises et jugées que dans leur contexte et, sauf à commettre un anachronisme délibéré, le monde du XIe siècle peut difficilement être comparé au nôtre.
Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lançait un appel à la chrétienté. En Terre sainte, expliquait-il, beaucoup de chrétiens avaient été « réduits en esclavage » , les Turcs détruisant leurs églises. Et le souverain pontife avait exhorté les chrétiens à « repousser ce peuple néfaste » . A Limoges, Angers, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Toulouse et Carcassonne, Urbain II avait renouvelé son appel. Voilà le point de départ d'une entreprise que l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie n'hésite pas à qualifier de « magnifique aventure » .
Naguère, même dans les manuels de l'école républicaine, les croisades étaient regardées d'un oeil favorable : les laïcs y voyaient une expédition qui avait fait rayonner la culture française. De nos jours, le discours est facilement contraire : certains tendent à considérer les croisades comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l'encontre d'un islam tolérant et raffiné. Et chez les chrétiens, le sujet frôle la repentance...
La question doit pourtant être abordée au-delà de l'air du temps, en refusant la légende noire comme la légende dorée, et en considérant les seuls faits. Les faits, du point de vue de la longue durée, c'est que la croisade n'a pas constitué une attaque gratuite contre le monde musulman mais, au contraire, a formé une réplique à l'expansion de l'islam.
Partis répandre la foi de Mahomet, les Arabes s'emparent de Jérusalem en 638. Réduits à la condition de dhimmi, les chrétiens du Moyen-Orient sont autorisés à pratiquer leur religion, mais astreints au port de signes distinctifs et au paiement d'un impôt spécial. Construire de nouvelles églises leur est interdit, ce qui, à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer (pour les chrétiens du Moyen Age, le pèlerinage est une dévotion essentielle), mais à condition de payer un tribut.
En 800, les califes abbassides, qui ont Bagdad pour capitale, reconnaissent à Charlemagne la tutelle morale sur les Lieux saints. Toutefois, au début du XIe siècle, la situation s'aggrave. Pour conserver leur poste, les chrétiens employés par le califat doivent se convertir à l'islam. En 1009, le calife El-Hakim persécute les non-musulmans. En 1078, les Turcs seldjoukides prennent Jérusalem. Dès lors, les pèlerinages deviennent si dangereux qu'ils finissent par s'interrompre.
Au VIIe siècle, les musulmans ont conquis la Palestine et la Syrie ; au VIIIe siècle, ils ont envahi l'Afrique du Nord en y détruisant une chrétienté dont saint Augustin avait jadis été la gloire, puis ils ont occupé l'Espagne et le Portugal ; au IXe siècle, ils ont conquis la Sicile. En ce XIe siècle, Constantinople fait face au péril turc. En 1054, un schisme a séparé l'Eglise d'Orient de l'Eglise de Rome, mais les différends théologiques n'empêchent pas les deux pôles du monde chrétien de se parler. Contre la pression turque, en 1073, l'empereur byzantin Michel VII appelle au secours le pape Grégoire VII, demande renouvelée par Alexis Ier Comnène à l'adresse d'Urbain II en 1095.
En Espagne, la Reconquête chrétienne a commencé dès 1030. Tolède a été repris aux Maures en 1085 mais, l'année suivante, les Almoravides, venus du Maroc, ont lancé une nouvelle offensive. A l'incitation du pape, des chevaliers français se sont engagés dans les armées d'Aragon, de Castille et du Portugal. En Sicile, les Normands ont débarqué en 1040, ont chassé les Arabes au terme d'une guerre de trente ans.
C'est dans cette perspective à la fois géopolitique et culturelle qu'il faut replacer l'appel lancé par le pape, à Clermont, en 1095. La croisade, répétons-le, forme une réplique à l'expansion de l'islam, une riposte à l'implantation des Arabes et des Turcs en des régions qui ont été le berceau du christianisme au temps de saint Paul, implantation musulmane qui ne n'est d'ailleurs pas opérée par la douceur mais par de très classiques moyens militaires, c'est-à-dire par la force. Délivrer les Lieux saints, permettre aux chrétiens de se rendre sur les lieux où le Christ a vécu et où ses fidèles sont désormais persécutés, c'est le but de la croisade.
Croisade, disons-nous ? Oui, mais c'est encore un anachronisme. Car le mot croisade, apparu au tout début du XIIIe siècle, est postérieur aux premières croisades. Les croisés initiaux, eux, parlaient de pèlerinage, de passage, de voyage outre-mer. C'est que le but premier de la croisade était spirituel : il fallait mettre ses pas dans les pas du Christ. L'homme de 2003 est contraint de faire un effort intellectuel pour comprendre l'enjeu dont il est ici question. C'est que nous vivons tous, croyants ou incroyants, dans une société où la liberté de conscience et la laïcité sont érigées au rang de principes.
Au Moyen Age, non seulement ce n'est pas le cas, mais ces concepts ne sont pas même intelligibles : ils sont, au sens propre, inconcevables. L'Europe est chrétienne, et cette foi lui confère une communauté de civilisation, dans un temps où les nations ne sont pas constituées. Cette foi médiévale rend ténue, même si la tradition chrétienne distingue le domaine de Dieu et le domaine de César, la frontière entre le temporel et le spirituel. L'homme de 1003, lui, adore Dieu et craint le diable. Il y a pour lui beaucoup plus important que la vie terrestre : la vie au Ciel, qui n'est pas gagnée d'avance puisqu'il faut, pour la mériter, faire son salut afin d'échapper à l'enfer. L'Eglise, qui enseigne la parole divine, est gardienne du dogme : le Moyen Age, sans complexe, est dogmatique. Et puisque la vérité ne se divise pas, la liberté religieuse, à l'époque, est au même degré inenvisageable. Si l'on oublie ces données, on ne peut pas comprendre les motivations des croisés.
Imaginons un voyage à pied ou à cheval, au XIe siècle, depuis la Touraine jusqu'à la Palestine ! Des milliers de kilomètres sur un itinéraire incertain (ni panneaux ni cartes), en traversant des contrées hostiles (pas de téléphone en cas de problème), en affrontant la faim et la soif (l'intendance n'était pas prévue), et tout cela pour se diriger vers un pays dont les pèlerins ne savaient rien. Pour les gens du peuple, c'était la folie absolue. Pour les seigneurs aussi, avec en prime, pour eux, un risque financier, car ils devaient entretenir sur leur cassette propre leurs soldats et les pauvres qui les accompagnaient : la croisade a ruiné de nombreux seigneurs qui ont dû emprunter ou vendre des biens fonciers afin d'équiper leurs compagnies.
Est-ce l'appât des terres qui les a attirés ? Même pas : l'historien Jacques Heers montre que de larges étendues étaient encore en friche en Occident, bien plus accessibles. Il n'y a pas de doute : ce qui a poussé les premiers croisés à partir, c'est la foi. « Dieu le veut », s'exclamaient-ils.
Dans son appel de Clermont, le pape s'est adressé en priorité aux chevaliers. Mais il est d'abord entendu par le peuple de Normandie, de Picardie, de Lorraine, d'Auvergne, du Languedoc ou de Provence. On cite le cas de villages entiers marchant vers l'Orient. Guidée par des chefs improvisés - Pierre l'Ermite et Gautier Sans Avoir -, la croisade populaire suit le Danube ou la plaine du Pô et traverse les Balkans. Le 1er août 1096, cette foule est à Constantinople. Mais le Bosphore à peine franchi, elle se fait massacrer par les Turcs.
L'autre croisade, celle des barons, suit derrière. Flamands, Lorrains et Allemands, le 15 août 1096, ont emboîté le pas à Godefroi de Bouillon ; les seigneurs du Languedoc et de Provence à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Normands et Français à Robert Courteheuse, duc de Normandie, et à son beau-frère, Etienne de Blois ; les Normands de Sicile sont conduits par Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède. Les uns ont passé par la Hongrie, d'autres par l'Italie, le reste par la mer. On les appelle tous les Francs car ceux qui sont issus des provinces qui formeront un jour la France sont les plus nombreux.
30 000 hommes en tout, qui se retrouvent à Constantinople en mai 1097. Passant en Asie, ils prennent Nicée puis Antioche. Ils progressent lentement car leurs adversaires sont de redoutables soldats, et parce que les chefs des croisés, rivaux, ne s'entendent guère entre eux. Cependant, le 15 juillet 1099, Jérusalem tombe entre leurs mains.
En entrant dans la ville, les barons chrétiens ont tué et pillé, c'est certain. La légende noire y voit la preuve de leur injustifiable violence. C'est oublier que les croisés se sont conduits comme tous les guerriers de l'époque. Le 10 août 1096, 12 000 « pauvres gens » de la croisade populaire ont été massacrés par les Turcs. Le 4 juin 1098, devant Antioche, les Turcs et les Arabes ont passé au fil de l'épée la garnison chrétienne de la forteresse du Pont de Fer. Le 26 août 1098, les Egyptiens ont arraché Jérusalem aux Turcs et anéanti les défenseurs de la ville, des musulmans liquidant d'autres musulmans...
Les premiers croisés, on l'a dit, étaient des pénitents motivés par un but spirituel. Après la prise de Jérusalem, un royaume latin est institué. Avec le titre d'« avoué du Saint-Sépulcre », Godefroi de Bouillon en prend la tête ; quand il meurt, quelques mois plus tard, son frère Baudouin le remplace. D'autres Etats chrétiens sont créés : la principauté d'Antioche, le comté d'Edesse, le comté de Tripoli. Or leur fondation ne figurait pas dans les plans primitifs du pape. Dès la prise de Jérusalem, chevaliers ou pauvres, les croisés sont retournés massivement en Europe. Ceux qui sont restés sur place sont isolés, car jamais les établissements francs ne seront des colonies de peuplement.
Afin de protéger les principautés chrétiennes et les pèlerinages venus d'Occident, des ordres de moines-soldats - les Hospitaliers ou les Templiers - sont fondés. Mais le but de toutes les croisades postérieures à celle de 1096 ne sera jamais que de secourir les Etats latins implantés en Orient. Dorénavant, des enjeux temporels sont en cause. Après l'élan mystique, une autre logique s'en-clenche : elle est politique, elle est militaire, avec tout ce que cela peut entraîner d'humain, trop humain.
Dès 1144, les musulmans de Syrie reprennent Edesse. La deuxième croisade, prêchée par saint Bernard de Clairvaux, est conduite, en 1147, par l'empereur Conrad III et le roi Louis VII, mais l'opération échoue. En 1187, le sultan Saladin - maître de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak et de l'Asie Mineure - reprend Jérusalem et une grande partie des territoires francs. D'où une troisième croisade (1189-1192), emmenée par l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Coeur de Lion. L'expédition ne parvient pas à reconquérir Jérusalem, mais obtient la reprise des pèlerinages.
En 1202, le pape Innocent III lance une quatrième croisade. Devenue le centre de la puissance musulmane, l'Egypte est cette fois visée. Les Vénitiens doivent transporter les troupes chrétiennes mais, les croisés n'étant pas assez nombreux pour réunir la somme exigée, les hommes de la Sérénissime se paient sur la bête en pillant une ville chrétienne de Dalmatie. Même scénario à Constantinople, facilité par les rivalités internes au sein de la dynastie byzantine. Assiégée par les Vénitiens en avril 1204, la capitale de l'empire d'Orient est pillée trois jours durant. Innocent III se trouve contraint de dénoncer ses propres soldats : « Vous avez dévié et fait dévier l'armée chrétienne de la bonne route dans la mauvaise. » Resté comme une déchirure dans la mémoire orthodoxe, le sac de Constantinople rendra irrémédiable le schisme de 1054 entre la chrétienté latine et la chrétienté d'Orient.
Il y aura encore quatre croisades. La cinquième (1217-1221), prêchée de nouveau par Innocent III et continuée par son successeur, Honorius III, aboutira à la conquête de Damiette. La sixième (1228-1129), conduite par l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, placera à nouveau Bethléem, Nazareth et Jérusalem aux mains des chrétiens, mais en 1244, la Ville sainte sera reconquise par les musulmans. Lors de la septième croisade (1248-1254), dirigée contre l'Egypte, l'armée de Saint Louis sera ravagée par la peste, le roi étant fait prisonnier et n'obtenant sa liberté qu'au prix d'une rançon et de la restitution de Damiette. La huitième croisade, menée en Tunisie en 1270, sera un désastre, Saint Louis y trouvant la mort. En 1291, la chute de Saint-Jean-d'Acre signifiera la fin des établissements chrétiens du Levant.
Le terme de croisade est trompeur. Il recouvre des événements étalés sur près de deux siècles, de 1095 à 1270, où les intérêts temporels pèsent de tout leur poids. Si la légende noire des croisades, pratiquant des indignations sélectives, est mensongère, la légende dorée de la chrétienté en marche, telle qu'on la trouvait naguère dans des livres bien intentionnés mais eux aussi mensongers, n'a pas de validité historique. En réalité, les croisades constituent un phénomène extrêmement complexe.
Ces expéditions multiples n'ont pas constitué un affrontement de bloc à bloc. Les chrétiens comme les musulmans ont été divisés : des combats ont opposé des chrétiens à d'autres chrétiens, des musulmans à d'autres musulmans. On a même vu des tribus musulmanes s'allier aux croisés et certains chrétiens orientaux préférer le service de princes musulmans. Les deux siècles de présence franque ont aussi compris des périodes de paix, au cours desquelles on a vu chrétiens et musulmans coexister.
Toutefois, aujourd'hui, cette rencontre fait l'objet d'un mythe, car on ne veut pas attiser la notion de choc des civilisations. Mais l'histoire reste l'histoire. S'il est exact que des influences mutuelles se sont produites entre chrétiens et musulmans à l'époque des croisades, les chercheurs s'accordent à en souligner le caractère limité et fragile. Car jamais les trêves n'ont été durables. Sauf pour la principauté d'Antioche, les royaumes francs, réduits à une mince bande côtière, ont eu moins d'un siècle d'existence.
En s'en tenant aux grandes lignes de leur histoire, force est de constater que ces Etats, le dos à la mer, ont été constamment sur la défensive. Dès qu'un territoire était reconquis par les musulmans, les chrétiens endossaient à nouveau leur statut de dhimmi. Et dans les principautés chrétiennes, même si les musulmans pouvaient construire des mosquées (ce qui n'était pas le cas des chrétiens en pays musulman), ils étaient soumis à un statut social inférieur. En d'autres termes, à l'époque des croisades, on n'a vu nulle part de tolérance au sens où notre culture contemporaine comprend ce concept.
Saladin, de nos jours, est présenté comme un souverain libéral. Mais lors la prise de Jérusalem, en 1187, s'il traite avec égard Guy de Lusignan, le roi de Jérusalem, il laisse massacrer Renaud de Châtillon, les Hospitaliers et les Templiers, de même que les troupes turques alliées aux Francs. Les plus chanceux des prisonniers chrétiens qui ne peuvent payer une rançon sont réduits en esclavage. Les autres sont placés devant cette alternative : la conversion à l'islam ou la mort. Saladin, un modèle de tolérance ?
L'histoire, c'est l'histoire. Celle-ci nous dit que, depuis la prise de la Syrie par les Arabes, en 636, Byzance n'avait fait que résister aux musulmans. En 1453, Constantinople tombera aux mains des Turcs. En 1526, Soliman le Magnifique fera la conquête de la Hongrie. En 1529, les Ottomans assiégeront Vienne. En 1571, la bataille navale de Lépante donnera un coup d'arrêt à leur offensive, barrée à nouveau, en 1683, lors du second siège de Vienne. Pendant quatre siècles, l'Europe centrale et balkanique aura vécu sous la menace turque. René Grousset, le grand historien des croisades, soulignait cependant que les croisades avaient donné à Constantinople un répit de trois siècles et demi. Le rappeler, ce n'est pas exprimer un fantasme de croisé mais énoncer un fait.
En 1983, dans un livre célèbre, les Croisades vues par les Arabes, le romancier Amin Maalouf accusait les croisés d'avoir provoqué une irrémédiable fracture : « Il est clair que l'Orient arabe voit toujours dans l'Occident un ennemi naturel. Et l'on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd'hui encore, comme un viol. » Un viol, les croisades ? Sur le plan factuel, il sera toujours possible de répliquer que ce sont les musulmans qui, en envahissant des terres chrétiennes, ont violé les premiers. Mais l'expression est dangereuse, car elle semble ouvrir un crédit éternel de victimes aux pays musulmans. Et l'historien sait que les raisonnements par analogie doivent être maniés avec prudence : répétons-le, on ne peut comparer l'univers politique, social et mental de la chrétienté médiévale avec le nôtre. Mais cette autonomie de l'histoire vaut dans tous les sens. Ce n'est pas parce que nous sommes aujourd'hui confrontés à la présence de l'islam dans la société française qu'il faut récrire le passé. Les croisades, avec leurs ombres et leurs lumières, ont été une formidable épopée. On a bien le droit d'y rêver.
Jean Sévillia