lundi 11 juin 2012

JACQUES B. BOSSUET La monarchie, le meilleur des régimes

« La contre-révolution n'est pas la révolution contraire mais le contraire de la Révolution », disait Joseph de Maistre. C'est pourquoi il importe de montrer que la pensée contre-révolutionnaire ne s'est pas seulement formée par réaction contre la Révolution de 1789, mais qu'elle était déjà contenue dans les écrits d'hommes de bon sens, qui avaient exprimé des idées solides et bien enracinées dans la réalité française et qui avaient appelé leurs compatriotes à penser clair et marcher droit, même avant le cataclysme de la fin de XVIIIe siècle. Sainte Jeanne d'Arc aurait sa place dans ce remarquable Panthéon royaliste, nous l'avons déjà montré par quelques articles dans Écrits de Paris (n° de février, mars et avril). Intéressons-nous aujourd'hui à Jacques-Bénigne Bossuet.
Le célèbre évêque de Meaux naquit à Dijon le 27 septembre 1627 au sein d'une famille de magistrats. Tonsuré dès l'âge de huit ans, il se fit très tôt remarquer au collège des Jésuites comme un élève studieux (Bos suetus aratro : bœuf habitué à la charrue, l'appelait-on en plaisantant…). Il poursuivit ses études philosophiques et théologiques à Paris au collège de Navarre puis, après son ordination sacertotale à vingt-cinq ans, il vécut sept années à Metz comme archidiacre.
En 1659 de retour à Paris il devint un intime de saint Vincent de Paul qui lui communiqua son zèle apostolique et son enthousiasme oratoire. Déjà prédicateur réputé, il fut invité à prononcer à la Cour ses célèbres Oraisons funèbres notamment celle d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, belle-sœur de Louis XIV, morte à vingt-sept ans en 1669 : Ô vanité ! Ô néant ! Ô mortels ignorants de leurs destinées !...
L'année suivante, devenu évêque de Condom (Gers) où il ne résida presque jamais, il tut nommé par le roi précepteur du Grand Dauphin, son fils aîné. Le prélat s'attela à cette tâche redoutable - celle de former un roi ! - avec un grand dévouement et une remarquable hauteur de vue. Plusieurs de ses leçons se retrouvent dans ses livres célèbres Discours sur l'histoire universelle, Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, la Politique tirée de l'Écriture sainte. Même lorsqu'il fut nommé évêque de Meaux (1681) et s'appliquait assidûment à administrer et à visiter son diocèse, il fut souvent invité à prêcher à la Cour et à y prononcer des sermons et de nouvelles Oraisons funèbres. Point du tout courtisan, il ne manquait pas de rappeler au roi quelques principes de morale et le roi ne l'en appréciait que plus !
En ces années-là il mit aussi son talent à sauver la France du schisme que risquait de produire l'affaire du gallicanisme et à tenter l'impossible pour la réunion des Églises catholique et protestantes (Histoire des variations des Églises protestantes)! Jusqu'à son dernier souffle il resta un apôtre passionné élevant l'éloquence et même la polémique (par exemple avec Fénelon) au rang d'un ministère sacré, toujours désireux de toucher chez ses auditeurs ou ses correspondants le cœur et la raison.
Après une lente et douloureuse agonie, Bossuet mourut à Paris le 12 avril 1704 de la maladie de la Pierre. S'il n'a pas connu la Révolution, il a admirablement montré les raisons de ne pas se lancer dans cette aventure.
NATURE ET ÉTAT
Ses observations sur la politique sont toujours actuelles (1). On sait qu'il tirait celle-ci principalement de l'Écriture sainte qui lui révélait le fondement divin des lois naturelles crées et soutenues par Dieu.
Principe premier : L'HOMME EST FAIT POUR VIVRE EN SOCIÉTÉ, vérité découlant elle-même du fait que tous les hommes ont une même fin qui est en Dieu. Là réside le fondement de la charité, de la fraternité universelle, du devoir de s'entraider. Loin des futures élucubrations de Jean-Jacques Rousseau, Bossuet voit dans l'homme déjà à l'état de nature un animal social, capable de fonder des familles, des groupes.
En somme la société est antérieure à l'État. Mais elle vit alors dans l'anarchie, misérablement, mal assurée, faite de multitudes confuses, pas même capable de devenir un peuple car « un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quelque conduite réglée et quelque droit établi ». L'animal social ne peut s'accomplir qu'en devenant animal politique.
D'où le second principe ; L'AUTORITÉ DE L'ÉTAT. « Le gouvernement est établi pour affranchir tous les hommes de toute oppression et de toute violence. » « Il n'y a point de pire état que l'anarchie, c'est-à-dire l'état où il n'y a point de gouvernement ni d'autorité. Où tout le monde veut faire ce qu 'il veut nul ne fait ce qu'il veut ; où il n'y a point de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave. » Ainsi donc, si la famille et les autres communautés naturelles sont de nature, l'État, lui, est de volonté. Car Dieu n'a pas donné à l'homme seulement une nature,   comme aux autres animaux qui font tout d'eux-mêmes convenablement et ignorent tout de ce qui fait l'anarchie. Il a créé l'homme libre, c'est-à-dire capable de considérer ses expériences à la lumière de la raison, donc d'échapper librement à l'anarchie. D'où l'importance capitale donnée par Bossuet à l'État, qu'il voulait absolu (autrement dit indépendant de toute autorité humaine) et fort. Pour lui aucun sujet ni groupe de sujets n'a le droit de s'élever contre l'autorité de l'État et de forcer le souverain car alors on retomberait dans l'anarchie ! Et la force de cet État doit être toute ramassée en un car toute division de l'État ruine la paix publique.
DROITS ET DEVOIRS DU ROI
Toutefois une distinction s'impose. Le gouvernement arbitraire disposant à son gré du pouvoir, fondant les lois sur sa propre volonté, détruit la nature et les communautés qui préexistent à l'État. À l'inverse LE GOUVERNEMENT LÉGITIME RECONNAÎT LES LOIS DIVINES ET LES LOIS NATURELLES « contre lesquelles tout ce qui ce qui se fait est nul de droit ».
Alors les lois de cet État légitime, les lois positives, ont pour effet non plus de détruire mais de parfaire en fonction des conditions la mise en pratique des lois naturelles. Et les communautés partielles (familles, métiers, paroisses), si elles n'ont pas de part à la puissance souveraine qui doit rester une, participent quand même à la marche de l'État à titre de conseils. Évidemment cet État un et fort ne saurait être l'État populaire (« le pire de tous »), lequel tombe toujours, au nom de la volonté du peuple dans l'arbitraire. Il faut donc, puisque l'État a pour raison de commander à la nature, qu'il obéisse aussi à la nature. « Il est naturel que quand les familles auront à s'unir pour former un corps d'État, elles se rangent d'elles-mêmes au gouvernement qui leur est propre. Le principe monarchique est de tous le plus naturel puisqu'il a son fondement et son modèle dans l'empire paternel c'est-à-dire dans la nature même. » « Le peuple, forcé par son besoin à se donner un maître ne peut rien faire de mieux que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête » donc l'engager au bien public afin qu'il aime l'État comme son propre héritage et autant qu'il aime ses enfants. La première raison que le gouvernement monarchique est le meilleur est « qu'il est le plus naturel et qu'il se perpétue de lui-même. Rien n'est plus durable qu'un État qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l'univers et qui perpétuent le genre humain... Point de brigues, point de cabales dans un État pour se faire un roi, la nature en a fait un »...
La politique du prélat-pédagogue se fonde sur la monarchie absolue, mais elle marque aussi les devoirs du roi avec une rigueur indéniable : « Qui a mieux établi que Jésus-Christ l'autorité des magistrats et des puissances légitimes ? Il fait un devoir de religion de l'obéissance qui leur est due. Ils règnent sur les corps par la force et tout au plus sur les cœurs par l'inclination ; il leur érige un trône dans les consciences et il met sous sa protection leur autorité et leur personne sacrée. Réciproquement il leur enseigne que le glaive leur est donné contre les méchants, que leurs mains doivent être pesantes seulement pour eux et que leur autorité doit être le soulagement du fardeau des autres. »
ACTUALITÉ DE BOSSUET
Au temps de Bossuet, la révolution n'était pas encore à l'ordre du jour mais il en a clairement condamné l'esprit : « Il n 'y a aucune forme de gouvernement, ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients ; de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser n'est pas seulement ennemi public mais encore ennemi de Dieu. » Les candidats à la magistrature suprême seraient bien inspirés de relire les belles pages où l'Aigle de Meaux leur apprendrait à se savoir serviteurs et à considérer avec humilité la puissance à laquelle ils aspirent : « Elle vous est appliquée (cette puissance) par le dehors. Au fond elle vous laisse faibles, elle vous laisse mortels, elle vous laisse pécheurs et vous charge devant Dieu d'un plus grand compte. »
Charles Maurras admirait chez Bossuet la « gravité sereine », la « clarté divine de la raison », la « véhémence de la conviction » et la « splendeur lyrique de l'éloquence » et il ajoutait : « L'esprit de la France ne se concevrait plus si le souvenir de l'œuvre de Bossuet venait à pâlir. » Notre devoir de contre-révolutionaire envers l'auguste prélat est donc tout tracé...
Michel FROMENTOUX.Rivarol du 20 avril 2012
(1) Lire Maximes et réflexions de Bossuet sur la politique. Éditions du Fuseau, 1964.
(2) Lire aussi l'ouvrage de Jean Meyer Bossuet, Ed. Pion, 1993.
(3) Et aussi celui d'Aimé Richardt Bossuet, Éd. In fine, 1992.

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