mardi 23 mai 2023

Mémoires du Général Wrangel

 

Les Mémoires du Général Wrangel sont parues pour la première fois en français en 1930 chez Tallandier. Ce livre était devenu fort rare. Il vient heureusement d’être réédité et constitue un document de première main pour comprendre la résistance héroïque de l’armée russe blanche contre le déferlement bolchévique.

Le Général Piotr Nikolaïevitch Wrangel est l’un de ces  personnages hors du commun de la Russie impériale. Né en 1878 en Russie, il est mort en exil à Bruxelles en 1928.

Toute la vie de cet homme fut voué au combat. Tout jeune officier sorti de l’école de cavalerie de Saint-Pétersbourg, il a participé à la guerre russo-japonaise (1904-1905). Dès le début de la Première Guerre mondiale, il s’illustre en tant que capitaine de la Garde à cheval, s’emparant notamment d’une batterie d’artillerie prussienne à l’issue d’une charge de cavalerie héroïque. En octobre 1915, fait Colonel, il reçoit le commandement du 1er régiment de Nertchinsk des cosaques de Transbaïkalie. En 1917, il devient commandant de la 2ème brigade de la division des Cosaques de l’Oussouri. Arrêté puis libéré par des marins bolchéviques, il rejoint le Général Dénikine en septembre 1918. Le 4 avril 1920, il participe au Grand conseil des généraux blancs et reçoit les pleins pouvoirs. Mais malgré l’intrépidité de son armée, les troupes bolchéviques sont rapidement trop nombreuses et le Général Wrangel n’a plus d’autre issue que de procéder à l’évacuation de ses hommes et de nombreux civils tsaristes. C’est le temps de l’exil. Mais aussi de la mise en place de réseaux internationaux des combattants russes blancs.

Les Mémoires du Général Wrangel, éditions Ars Magna, 492 pages, 32 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/memoires-du-general-wrangel/122029/

lundi 22 mai 2023

De la mer et de sa stratégie à propos d'un livre de Philippe Masson

 

Mers

Vue de coupe du sous-marin nucléaire USS Ohio (cliquez pour agrandir). Ce type d'armement constitue l'épine dorsale de la stratégie actuelle des thalassocraties, comme nous l'expliquent Philippe Masson et Ange Sampieru.

Deux pensées géopolitiques

La réflexion sur la stratégie maritime, à l’heure du retour de la géopolitique en politologie, participe de cette volonté des hommes de mieux intégrer dans leur intelligence du jeu des États les éléments de la géographie planétaire. Carl Schmitt le faisait remarquer : nous vivons sur une planète que nous avons appelé la “Terre” ; or, les 2/3 de la surface de cette “Terre” sont composés d’étendues marines ! L’école traditionnelle de géopolitique se compose dès lors de deux courants : le courant “continental”, très répandu dans les milieux européens (Haushofer, mais aussi Clausewitz) et le courant “océanique”, mis en valeur dans l’aire culturelle anglo-saxonne (Mahan) mais aussi, paradoxalement, en France, avec l’Amiral Castex, le Contre-Amiral Sanguinetti ou l'Amiral Pierre Lacoste.

Pour Philippe Masson, l’école des stratèges européens, dont Clausewitz fut le maître à penser, révèle deux lacunes : la première, c'est de ne pas tenir suffisamment compte, dans sa théorie des guerres de partisans, de la guérilla comme force armée populaire (l'écrivain Ernst Jünger est le seul, avec sa fameuse théorie du partisan à avoir abordé ce thème, encore que ce soit sous une forme moins directement militaire que guerrière et philosophique). La seconde lacune concerne précisément la puissance maritime. Philippe Masson souligne en effet l'absence totale, chez Clausewitz, de réflexions construites sur le rôle des océans dans la guerre ni sur le poids pourtant réel des escadres dans les rapports de force entre États.

Dans cette pensée, la “frontière” stratégique reste essentiellement terrestre et l'absence de spéculations relatives aux thalassocraties apparaît générale dans la grande majorité des théories stratégiques en Europe (Guibert, Jomini, von der Goltz, Foch, Ludendorff). Cette ignorance oppose ce courant continental-européen au courant océanique, dont le plus illustre représentant fut l'Amiral américain Mahan. Son ouvrage fondamental, l’Influence de la puissance maritime dans l'histoire (1890) [recension], constitue une révolution dans le sens où la place accordée à la mer dans la stratégie militaire acquiert désormais une importance considérable. Le Times anglais a comparé d'ailleurs cette révolution à celle de Newton en astronomie. De telles réactions sont indices de l'intérêt immédiat que les théories de Mahan connurent dans les milieux dirigeants de son époque, surtout en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Contrairement au Vom Kriege de Clausewitz, le livre de Mahan s'est révélé déterminant dans les décisions concrètes prises par les États maritimes, en matière de stratégie. La politique internationale des États-Unis, notamment, en a été constamment imprégnée et le demeure.

Les bases du “Sea-Power” selon Mahan

La question que pose Mahan, et à laquelle il apporte une réponse cohérente, est la suivante : quelles sont les bases du “Sea Power”, autrement dit de la puissance maritime ? L'étude de l'histoire lui fournit les matériaux d'une réponse complète. Il dégage d'abord les facteurs déterminants :

  • 1) La position géographique d'abord. La position en bordure des routes maritimes fréquentées par ex. ; un découpage des côtes favorables à l'établissement de ports, avec ressources suffisantes en “gens de mer” et base arrière industrielle à forte capacité productive pour soutenir l'activité maritime (construction et entretien d'une flotte de guerre).
  • 2) Un facteur social ensuite. La pauvreté d'un pays côtier, tant du point de vue des ressources du sous-sol (richesses en matières premières ou en ressources alimentaires) que de la population (esprit d'aventure). Mahan juge d'ailleurs les médiocres prestations maritimes françaises dues à la relative richesse des terres et à la clémence du climat.
  • 3) Un facteur psycho-culturel aussi. La mentalité de “boutiquiers” des Hollandais et des Anglais est à l'origine de leur réussite maritime. La France, tournée vers une économie de nature “colbertienne”, construite sur un mépris catholique de la profession commerciale, est exclue de cette philosophie mercantiliste, propice à l'économie d'échanges.
  • 4) Un facteur institutionnel enfin : l’État peut réellement jouer un “rôle d'entraînement”, appuyé en cela par les opinions dominantes de la société, prise au sens le plus large.


Bien entendu, chacun de ces facteurs cités peut être sujet à contestation. Ainsi, par ex., nous pourrions évoquer le développement remarquable de l'activité maritime sous le règne de Louis XIV où les négociants bordelais, malouins ou nantais tenaient une place importante dans le commerce maritime mondial (toiles, draps, céréales).

Les stratégies des années 80

À partir de ces constatations de départ, Philippe Masson développe son étude en quatre points : après une analyse des théories stratégiques maritimes, il compare, dans une seconde partie, les différents types de stratégies développés et leurs enjeux. Dans une troisième partie de son travail, intitulée La bataille, Masson introduit ses lecteurs aux principes généraux de la bataille navale, à l'histoire des tactiques navales ainsi qu'à une typologie du personnel maritime. Il conclut par une étude aussi courte que concise sur le thème du “Chef et du hasard”. Dans une quatrième partie, la stratégie maritime est replacée dans l'environnement moderne, celui du nucléaire et des missiles.

Nous nous intéresserons tout particulièrement à cette quatrième partie, dans la mesure où elle contient des implications directes sur la situation mondiale des années 80. L'invention de l'arme atomique a profondément modifié les règles de la stratégie maritime. Mais elle a aussi modifié la composition et la physionomie des flottes de combat.

Dans une première période, l'arme nucléaire est le monopole de fait d'une et une seule puissance mondiale : les États-Unis d'Amérique. Forte de ce monopole, cette dernière suit une stratégie répondant à l'absence de forces nucléaires chez son principal adversaire soviétique et cette stratégie sera celle des représailles massives. La maîtrise de l'arme atomique, à partir de 1955, en URSS, modifie la politique d'emploi de cette arme. Face à ce rétablissement de “l'équilibre” stratégique, on passe à une nouvelle stratégie, celle de la “destruction mutuelle assurée” (ou Mutual Assured Destruction ; en abrégé, “MAD”), encore appelée “équilibre de la terreur”.

Plus tard, de nouveaux pays entreront dans ce “club atomique” des possesseurs de l'armement nucléaire. Bien entendu, les forces navales de ces puissances n'échapperont pas aux mutations qu'induit ce phénomène, tant sur le plan de la réflexion stratégique que sur l'évolution de l'équipement. Les navires de la nouvelle flotte de guerre seront dotés de toute la gamme des missiles modernes, tant les classiques que ceux munis de charges nucléaires.

Suivant en cela les enseignements traditionnels, le porte-avion constitue toujours le pivot de toute flotte de combat (les Anglais parlant à son sujet de “capital ship”). Le meilleur exemple d'utilisation de ce type de navire est le porte-avion américain Nimitz. Avec ses 325 m. de long et ses 41 m. de large, ce porte-avion déplace une charge de 91.000 tonnes. Grâce à ses deux réacteurs nucléaires, il développe une puissance de 260.000 chevaux, soit une vitesse de croisière supérieure à 30 nœuds et un rayon d'action quasi illimité.

De plus, il peut emporter à son bord un arsenal impressionnant d'appareils de l'aéronavale : de l'intercepteur Tomcat à l'avion d'assaut Hornet ou Phantom, en passant par les hélicoptères Seaking, les avions de guerre électroniques Prowler ou encore l'appareil de veille et d'exploration Hawkeye. Chacun de ces porte-avions est par ailleurs accompagné d'une flottille de protection, allant du croiseur au destroyer, en comptant les frégates aptes à la lutte anti-sous-marine et à une riposte aux attaques aériennes; ces dernières sont équipées en général de missiles air-mer (dont la portée est de plus de 100 km), venant compléter une DCA plus classique. On a pu néanmoins constater au cours de la Guerre des Malouines la relative faiblesse de ces moyens de protection, notamment face à des chasseurs armés de missiles de type air-mer Exocet AM 39 qui, lancés en vol rasant, sont assez difficiles à intercepter. Dans la même catégorie, on peut signaler le danger que représente, pour les forces navales, le bombardier soviétique Backfire qui dispose d'un rayon d'action de 9.000 km à une vitesse de 1 à 2,5 mach et dont l'armement, redoutable pour un navire de gros tonnage même bien protégé, se compose de missiles AS4 “Kitchen”, à autodirecteur actif, munis de charges nucléaires et d'une portée impressionnante : 300 km.

Les autres bâtiments de surface de ces flottes possèdent aussi les missiles surface-surface, éventuellement équipés en charges nucléaires. Le premier essai d'utilisation opérationnelle de ce type de missile fut la destruction en juin 1967 de la vedette israélienne “Elath” par un engin “Styx” de fabrication soviétique. Depuis, de nombreux modèles ont été mis au point, comme l'Exocet français, le Harpoon américain ou le Saab suédois. Les Américains ont même réussi à améliorer les performances de cette catégorie de missiles par le lancement d'un missile de croisière appelé Tomahawk. Ce dernier peut être mis en œuvre aussi bien à partir d'un avion que d'un navire de surface ou d'un sous-marin. Il vole à une vitesse de 800 km/h à basse altitude avec un rayon d'action de 1.300 km.

Les nouvelles générations de submersibles

À cette famille de missile, souvent nucléaires, destinés à la destruction des navires de surface, il faut ajouter les nouvelles générations de submersibles. Inauguré en 1955 avec l'apparition du sous-marin américain Nautilus, les submersibles modernes possèdent des caractéristiques exceptionnelles : vitesse élevée, supérieure aux navires de surface, rayon d'action pratiquement illimité, affranchissement total vis-à-vis de la surface. La seule limite est en fait la résistance psychologique des équipages, séparés de tout durant les périodes longues de plongée. On trouve aujourd'hui deux types d'unités à propulsion nucléaires :

1) les sous-marins nucléaires lance-engins (SNLE), instruments très fiables dans le cadre d'une politique de dissuasion ; ils sont armés de missiles balistiques (entre 16 et 24) dont la portée a été régulièrement augmentée depuis les années 60… En 1960, les missiles américains Polaris avaient une portée de 1.500 miles nautiques ; les futurs Trident IID5 auront, eux, une portée de 6000 miles nautiques ! L'Union Soviétique possède les missiles SS N8 d'une portée de 4.500 miles nautiques, les nouveaux SS-20 étant en cours d'élaboration. Quant aux cinq SNLE français, ils sont armés de missiles M20 (portée : 3.000 km), en attendant la nouvelle génération des M4 ayant une portée de 4.000 km.

Ajoutons à ces performances de longue portée et de vitesse, celle de la précision. Le “cercle d'erreur probable”, autrement dit la dispersion des engins, varie de 1.200 mètres pour les anciens missiles américains Poséidon à 500 mètres pour les Tridents 14. Tous ces missiles sont d'autre part améliorés dans le sens d'une multiplication des ogives portées et d'une réduction de leur puissance. Les missiles américains possèdent de 8 à 14 têtes de 50 à 100 kilotonnes qui, de surcroît, sont “marvées”. C'est-à-dire qu'ils assument eux-mêmes leur trajectoire, de façon à éviter les risques d'interception et à faciliter la pénétration. La flotte soviétique est demeurée, quant à elle, au stade des missiles dits “mirvés”, c'est-à-dire non guidés et lancés en grappe. Les nouveaux SS-N-20 seront sans aucun doute “marvés” et prêts à recevoir de 7 à 9 têtes marvées.

2) La seconde catégorie de sous-marins est celle des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA). D'un tonnage moins important que les SNLE, ils peuvent atteindre 40 nœuds en plongée et 450 m d'immersion. Leur armement est à la fois très sophistiqué et très varié. À la base, une panoplie de torpilles filo-guidées ou auto-guidées, ainsi que des missiles aérodynamiques (type Subharpoon ou SM39, dérivé de l'Exocet français). La mission des SNA est plutôt d'ordre stratégique, de “mission stratégique”. Repérer, pister et éventuellement détruire les SNLE adverses. D'où la constante amélioration en matière de silence et de discrétion des SNLE pour échapper aux recherches des SNA. Leur deuxième mission est l'attaque des forces de surface. Durant le conflit des Malouines, le SNA Conqueror a torpillé le bâtiment de surface argentin “General Belgrano”, prouvant ainsi le danger de ce type de submersible mais aussi le caractère indispensable, dans une flotte moderne, de posséder des moyens réels et efficaces de lutte anti sous-marine. Le SNA est en outre armé de missiles qu'il peut lancer en immersion, à des distances variant entre 30 et 300 miles nautiques. Une troisième mission est celle, plus classique, d'action contre les lignes de communication. Le SNA peut aussi assurer, mission nouvelle, l'attaque contre des objectifs continentaux, soit situés sur le littoral soit franchement à l'intérieur des terres.

Face à cette diversification des tâches confiées à l'arme navale, l'Europe semble ne pas avoir répondu. Si, en 1939, ses flottes de guerre représentaient la majorité en terme de tonnage (60%), en 1980, elle n'est plus que de 15% ! Les marines européennes, en dépit de capacités technologiques et industrielles élevées, ne peuvent plus répondre à l'éventail des missions exigées, à l'éventail des menaces potentielles ni même au maintien d'ensembles homogènes. Le cas le plus frappant est celui des pays nordiques, notamment en ce qui concerne un éventuel affrontement en Mer Baltique. Face aux forces du Pacte de Varsovie, en général bien adaptées aux conditions hydrographiques locales, les forces navales des pays riverains (RFA, Norvège, Danemark, …), englobés dans le système de défense occidental, ne pourraient pas aligner des qualités au moins égales aux forces qui leur font face.

La stratégie navale soviétique

Une évolution remarquable est celle de l'Union Soviétique. À l'origine puissance continentale, elle est devenue aujourd'hui une véritable puissance navale. D'où une politique efficace où la géostratégie joue un rôle majeur. Les mutations technologiques ont été intégrées par ailleurs dans une politique mondiale où l'engagement naval tient une place prépondérante. Cette œuvre historique est, en partie, le résultat des efforts de l'Amiral Gortchkov qui a quitté son poste en 1986. La mission actuelle de la marine soviétique apparaît double. En période de paix, « elle constitue la projection de la puissance de l'URSS au-delà des mers » (p. 310), autrement dit, elle assure la présence physique de la volonté politique soviétique sur les cinq continents (visites amicales, surveillance des “points chauds”, etc.). Elle constitue aussi un vecteur de la propagande et de l'action révolutionnaires dans le monde. Comme le déclarait l'Amiral Gortchkov lui-même : « La marine soviétique marque et neutralise les forces navales américaines et facilite les processus révolutionnaires en Occident ». Par là même, l'arme navale retrouve sa place dans une vision clausewitzienne de la politique extérieure d'un État. En outre, elle s'inscrit dans une approche traditionnelle des relations entre les forces armées et le pouvoir politique. La célèbre dichotomie proposée par le stratège allemand entre finalité politique et objectif militaire stratégique est implicitement restaurée dans la doctrine militaire de l'armée et de la marine soviétiques. Cette mission de présence et d'action “subversive” (nous préférons écrire “politique”) est réservée à la flotte de surface, en liaison avec des navires “civils” soviétiques (flottilles de pêche, navires océanographiques, etc.) dont les missions complètent celle de la première (surveillance, observation, etc.). En temps de guerre, la mission de la marine soviétique est plus “traditionnelle”. Elle assure la défense des approches maritimes de l'URSS, mais surtout participe directement aux actions de destruction du “potentiel militaro-économique” de l'adversaire. Pour le chef de la marine soviétique, il s'agit là de l'objectif majeur de son arme. Le but est moins le contrôle de la mer en soi que la participation à la guerre contre la terre adverse. La marine, ici, ne joue pas un rôle préventif mais préemptif, c'est-à-dire qu'elle devance une action d'offensive générale contre l'ennemi. Dans ce cas, elle a pour objectif la destruction des forces navales ennemies, autrement appelée dans le langage soviétique “bataille de la première salve”, suivie d'opérations de plus grande ampleur contre les territoires ennemis en liaison étroite avec les forces de terre et de l'air. Les SNA soviétiques pourraient ainsi détruire le potentiel industriel ennemi situé en bordure du littoral au moyen de missiles aérodynamiques.

Nous nous devons donc de signaler la double nature de l'Union Soviétique en tant que grande puissance mondiale: elle est à la fois continentale et maritime. En dépit de certaines erreurs d'appréciation (comme la prétendue supériorité des transports terrestres sur les transports maritimes), le géopoliticien britannique Mackinder a trouvé, a posteriori, dans le jeu mondial de l'URSS, une éclatante confirmation de ses théories. L'Union Soviétique est bien en effet le Heartland identifié par le théoricien Mackinder. Sa politique extérieure consiste bien en une destruction ou un affaiblissement réguliers des “croissants extérieurs”, des cordons surpeuplés et sur-industrialisés, qui, par leur puissance économique et l'attraction qu'ils exercent, pourraient menacer à terme la sécurité et l'expansion de l'URSS. L'exportation de la révolution communiste comme soutien à l'objectif géopolitique jette un éclairage nouveau sur l'histoire des quarante dernières années, rejetant comme superficiel et schématique les analyses des anti-communistes professionnels.

Cette mission de présence et d'action “subversive” (nous préférons écrire “politique”) est réservée à la flotte de surface, en liaison avec des navires “civils” soviétiques (flottilles de pêche, navires océanographiques, etc.) dont les missions complètent celle de la première (surveillance, observation, etc.). En temps de guerre, la mission de la marine soviétique est plus “traditionnelle”. Elle assure la défense des approches maritimes de l'URSS, mais surtout participe directement aux actions de destruction du “potentiel militaro-économique” de l'adversaire. Pour le chef de la marine soviétique, il s'agit là de l'objectif majeur de son arme. Le but est moins le contrôle de la mer en soi que la participation à la guerre contre la terre adverse. La marine, ici, ne joue pas un rôle préventif mais préemptif, c'est-à-dire qu'elle devance une action d'offensive générale contre l'ennemi. Dans ce cas, elle a pour objectif la destruction des forces navales ennemies, autrement appelée dans le langage soviétique “bataille de la première salve”, suivie d'opérations de plus grande ampleur contre les territoires ennemis en liaison étroite avec les forces de terre et de l'air. Les SNA soviétiques pourraient ainsi détruire le potentiel industriel ennemi situé en bordure du littoral au moyen de missiles aérodynamiques.

Nous nous devons donc de signaler la double nature de l'Union Soviétique en tant que grande puissance mondiale: elle est à la fois continentale et maritime. En dépit de certaines erreurs d'appréciation (comme la prétendue supériorité des transports terrestres sur les transports maritimes), le géopoliticien britannique Mackinder a trouvé, a posteriori, dans le jeu mondial de l'URSS, une éclatante confirmation de ses théories. L'Union Soviétique est bien en effet le Heartland identifié par le théoricien Mackinder. Sa politique extérieure consiste bien en une destruction ou un affaiblissement réguliers des “croissants extérieurs”, des cordons surpeuplés et sur-industrialisés, qui, par leur puissance économique et l'attraction qu'ils exercent, pourraient menacer à terme la sécurité et l'expansion de l'URSS. L'exportation de la révolution communiste comme soutien à l'objectif géopolitique jette un éclairage nouveau sur l'histoire des quarante dernières années, rejetant comme superficiel et schématique les analyses des anti-communistes professionnels.

Grenada

En conclusion

[Ci-dessus : Soldats américains fraîchement débarqués à la Grenade en 1983. La maîtrise des îles est une nécessité impérieuse pour tous les États qui tirent leur puissance de la mer. Les États-Unis ne pouvaient tolérer la moindre mainmise d'une puissance hostile sur une île stratégiquement importante, située dans leur arrière-cour, la Mer des Caraïbes, « Méditerranée américaine »]

Philippe Masson, en près de 350 pages, où les annexes assurent une fonction importante dans l'analyse des stratégies maritimes (notamment les cartes), nous démontre que, loin de disparaître, les marines tendent à jouer un rôle croissant dans la politique extérieure des États. Par l'intégration intelligente des progrès technologiques, les forces navales conjuguent une certaine autonomie vis-à-vis des points fixes (aérodromes et pistes terrestres) à une souplesse d'adaptation aux missions qui lui sont imparties. L'invulnérabilité des SNLE et autres SNA, totalement invisibles et irrepérables dans les fonds marins, permet une quasi efficacité de la politique de dissuasion, notamment dans le cadre de la doctrine de la seconde frappe.

Le seul handicap est la lenteur de leurs interventions. Aujourd'hui, les mers ne sont plus seulement des soutiens aux conflits terrestres ; elles jouent désormais un rôle “à part entière” que personne ne peut plus leur contester. Aux Européens de prendre en compte cette nouvelle dimension de la politique, la dimension planétaire.

Philippe Masson, De la mer et de sa stratégie, éd. Tallandier, 1986.

Ange Sampieru, Orientations n°8, 1986.

Pour prolonger :

  • Mahan et la maîtrise des mers, Pierre Naville, Berger-Levrault, 1981 [recension]
  • La puissance maritime soviétique, H. Coutau-Bégarie, Economica, 1983 [recension]
  • La puissance maritime : Castex et la stratégie navale, H. Coutau-Bégarie, Fayard, 1985 [recension]
  • Études Marines n°4, 2013 : L'histoire d'une révolution : la Marine depuis 1870
  • La puissance maritime, ouvrage coll., PUPS, 2004

http://www.archiveseroe.eu/recent/39

Réédition : L’Archéofuturisme, de Guillaume Faye

 

Réédition : L’Archéofuturisme, de Guillaume Faye

L’Archéofuturisme. Techno-science et retour aux valeurs ancestrales, par Guillaume Faye, coédition L'Æncre / La Nouvelle Librairie, 2023, 456 pages

Il est des livres qui ne doivent être mis sous le boisseau. Ces œuvres sont appelées « classiques » par leurs lecteurs qui se félicitent de les compter dans leur panthéon littéraire. La bibliothèque idéale d’un jeune européen sera constituée d’ouvrages littéraires, philosophiques, politiques… Chacun, à sa manière, pourra faire fleurir dans le cœur de son lecteur le sentiment d’une âme européenne. Avec son Archéofuturisme. Techno-science et retour aux valeurs ancestrales, Guillaume Faye a pleinement gagné son titre d’artisan du verbe et de la pensée. L’Institut Iliade réédite cet ouvrage aux accents ô combien actuels. Une réédition salutaire, voire essentielle, tant les lignes de Faye restent brûlantes d’actualité.

Publié une première fois en 1998, puis réédité en 2011, L’Archéofuturisme a su faire date dans la pensée de la droite. Celui qui fut l’un des principaux théoriciens de la Nouvelle Droite et du GRECE et une figure majeure du mouvement identitaire brossait, dans son ouvrage écrit à l’aube du XXIe siècle, un bilan du combat mené par la droite depuis des années pour arriver au constat que la rivalité entre les traditionalistes et les modernistes de droite devait impérativement être dépassée pour espérer gagner le combat contre nos ennemis communs. Il proposait, pour ce faire, un concept essentiel : celui d’archéofuturisme.

Dans le sillage de Nietzsche et Giorgio Locchi, Guillaume Faye pressent qu’une catastrophe est inévitable et qu’elle aboutira à la fin du monde tel que nous le connaissons, et à la naissance d’une nouvelle civilisation. L’égalitarisme, la modernité et son angélisme toujours plus aveugle sont des maux à combattre grâce à un « mental archaïque », c’est-à-dire une pensée volontairement inégalitaire, prémoderne et loin d’un humanisme universel tel qu’il est défendu par une civilisation arrivée à son point de rupture.

De cette « convergence des catastrophes », nous devrons nous sortir vainqueurs en alliant les valeurs archaïques et ancestrales à la technique et à la science. Dénier l’importance de l’un de ces deux pans serait insensé et l’assurance d’une défaite indiscutable. S’entêter dans une querelle entre un retour aux traditions et une volonté d’aller toujours plus loin dans la technique serait tout aussi vain.

Le bilan dressé par Guillaume Faye dans son essai est sans appel et rien n’échappe à la plume acérée d’un homme qui scrute, dans les événements qui l’ont entouré, les indices de cette « convergence des catastrophes ». De l’analyse des erreurs commises par la Nouvelle Droite aux questions sociales, rien n’échappe au regard de Guillaume Faye qui pressent l’urgence d’une troisième voie : celle de l’archéofuturisme. Et Faye ne se contente pas de développer des concepts dégagés de toute réalité, il les applique et les met en œuvre dans une nouvelle qui clôt son essai et qui saura rappeler aux plus attentifs d’entre nous des dystopies bien connues, comme Guérilla de Laurent Obertone…

Le lecteur ne pourra être que frappé par la clairvoyance de l’auteur dont les propos, datant de 1999, prennent une allure presque prophétique. Ce regard cru porté sur la réalité de son temps adopte aujourd’hui un accent malheureusement trop actuel. Relire, ou lire Guillaume Faye devient un passage obligé pour qui veut être prêt quand viendra l’heure de construire une nouvelle civilisation sur les cendres d’un modernisme devenu fou qui, tel un Cronos, dévore sa progéniture. Pour sortir vainqueurs de la catastrophe, Faye nous invite à suivre Evola et « chevaucher le tigre », nous saisir de la flamme prométhéenne, sans rompre jamais avec la tradition et ses mythes.

Informations techniques

L’Archéofuturisme. Techno-science et retour aux valeurs ancestrales, par Guillaume Faye, coédition L’Æncre / La Nouvelle Librairie, 2023, 456 pages. Prix : 21 €. ISBN : 978 – 2‑36876 – 090‑1

https://institut-iliade.com/reedition-archeofuturisme-de-guillaume-faye/

Engels en tant que théoricien militaire

 

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par Joakim Andersen

Source: https://motpol.nu/oskorei/2023/04/30/engels-som-militarteoretiker/

À l'époque du socialisme réel, on parlait souvent de "Marx et Engels", mais aujourd'hui, ce dernier semble avoir été relégué à l'arrière-plan. Ce n'est pas tout à fait surprenant, car Marx avait souvent une profondeur d'analyse qui manquait à Engels, et c'est aussi quelque chose qu'Engels lui-même soulignait souvent. En même temps, le "marxisme" moderne est fortement marqué par Engels, qui était lui aussi un penseur de premier plan. Par ailleurs, bien que Marx et Engels aient tous deux été, selon la terminologie moderne, homophobes et racistes, il y avait chez Engels un nationalisme allemand qui a été repris par la social-démocratie allemande.

Un aspect intéressant d'Engels réside dans ses écrits sur la théorie militaire, un aspect qui a été transmis dans de nombreuses parties de la tradition politique qu'il a contribué à façonner. Engels a acquis une expérience dans ce domaine lors d'une rébellion ratée en 1849, au cours de laquelle il s'est forgé une réputation de chef militaire courageux et compétent. Il a étudié et écrit sur de nombreux conflits et soulèvements au cours de sa vie, depuis les soulèvements de 1848-1849 et les guerres coloniales jusqu'à la guerre de Crimée et la guerre de Sécession. En matière de théorie de la guerre, c'est Engels, et non Marx, qui a été le maître reconnu, ce qui est intéressant compte tenu des succès militaires des guérillas marxistes-léninistes au 20ème siècle. Engels était "le premier Clausewitz rouge" (il est cité 6 fois dans La théorie du partisan de Carl Schmitt, 47 fois dans Lénine et 40 fois dans Mao).

Le major Michael A Boden développe ce sujet dans son livre The First Red Clausewitz : Friedrich Engels And Early Socialist Military Theory (Le premier Clausewitz rouge : Friedrich Engels et la théorie militaire socialiste primitive). Il aborde, entre autres, le fait que l'accent a souvent été mis sur Engels en tant que théoricien stratégique et que ses connaissances au niveau tactique et opérationnel ont souvent été négligées. La guerre moderne, la science de la guerre, la nation et la guérilla sont quelques-uns des thèmes intéressants abordés dans l'ouvrage de Boden.

Engels s'intéressait sans surprise à la relation entre la société et la guerre, à la manière dont les changements dans les forces et les conditions de production conduisaient à des changements militaires. En ce qui concerne la guerre moderne, il a pu écrire que "la guerre moderne est le produit nécessaire de la Révolution française. Sa condition préalable est l'émancipation sociale et politique de la bourgeoisie et des petits paysans". Il constate que le soldat citoyen est un phénomène nouveau, qui a aussi des répercussions sur les rapports de force entre les classes. Pendant un temps, Engels a espéré qu'une grande guerre européenne pourrait déboucher sur une lutte des classes. En même temps, il était conscient que les guerres modernes avaient tendance à être plus inhumaines, compte tenu des éléments de haine de classe et de haine nationale. Il a également décrit la guerre comme une "force sociale ayant une dynamique propre".

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Garibaldi. Chemises rouges formant les unités de combat garibaldistes.

Engels considérait la science de la guerre comme un phénomène nouveau, essayant activement et scientifiquement de développer une perspective et un ensemble de concepts pour ce phénomène. Ici aussi, il y avait un lien avec les relations de production ; il écrivait que "la nouvelle science de la guerre doit être tout autant un produit nécessaire des nouvelles relations sociales que la science de la guerre créée par la révolution et Napoléon était le résultat nécessaire des nouvelles relations engendrées par la révolution". Pour Engels, le caractère massif des armées est important, tout comme la mobilité et la rapidité. Garibaldi en est un exemple ; Engels écrit que "dans la guerre, et en particulier dans la guerre révolutionnaire, la rapidité d'action jusqu'à ce qu'un avantage décisif soit acquis est la première règle".

L'intérêt d'Engels pour les nations et le nationalisme est lié à l'approche scientifique de la guerre. Dans Les armées de l'Europe, il a compilé et analysé les conditions et les ressources des différentes armées. Il s'est penché sur des facteurs tels que les effectifs, la discipline, l'équipement et l'entraînement. Mais il a également abordé les caractéristiques nationales et raciales d'une manière qui serait totalement taboue aujourd'hui. Les Français sont décrits comme "une nation guerrière et pleine d'entrain, qui éprouve de la fierté pour ses défenseurs". L'armée autrichienne était, dans le vocabulaire d'aujourd'hui, caractérisée par la diversité ; Engels écrivait que "c'est là que réside le point faible de cette armée". Il trouve la même faiblesse dans l'armée danoise, avec les éléments allemands de la région du Schleswig-Holstein, et dans l'armée turque. Il décrit les Allemands comme le peuple guerrier par excellence en Europe, "la constance délibérée des Allemands les rend particulièrement aptes au service de l'artillerie. Par ailleurs, ils comptent parmi les peuples les plus pugnaces du monde, appréciant la guerre pour elle-même et allant souvent la chercher à l'étranger lorsqu'ils ne peuvent pas l'avoir chez eux. Depuis les Landsknechte du moyen âge jusqu'aux légions étrangères actuelles de la France et de l'Angleterre, les Allemands ont toujours fourni la grande masse de ces mercenaires qui se battent pour le plaisir de se battre. Si les Français les dépassent en agilité et en vivacité d'attaque, si les Anglais sont leurs supérieurs en dureté et en capacité de résistance, les Allemands dépassent certainement toutes les autres nations européennes dans cette aptitude générale au devoir militaire qui fait d'eux de bons soldats en toutes circonstances". Il décrit les soldats russes comme étant à la fois courageux et maladroits, les Turcs comme étant paresseux, fatalistes et tellement racistes qu'ils refusent d'adopter les méthodes européennes. L'attitude d'Engels à l'égard des peuples slaves, à l'exception des Polonais, est probablement bien connue.

Il considérait le nationalisme comme une forte source de motivation, ainsi que comme un problème important pour les États multiculturels. Engels a écrit sur plusieurs soulèvements nationaux et guerres de libération, en lien avec son intérêt pour la guérilla. Boden écrit qu'Engels a été l'un des premiers à analyser ce phénomène. Il écrit dans La défaite des Piémontais que "le soulèvement de masse, la guerre révolutionnaire, les détachements de guérilla partout - c'est le seul moyen par lequel une petite nation peut vaincre une grande, par lequel une armée moins forte peut être mise en position de résister à une armée plus forte et mieux organisée. Les Espagnols l'ont prouvé en 1807-1802, les Hongrois le prouvent aujourd'hui également". Dès 1852, il écrit sur les défis du chef de partisan, soulignant à nouveau l'importance du mouvement et de l'initiative ("la défensive est la mort de tout soulèvement armé"). Parallèlement, il s'intéresse à la relation entre les classes et la guerre. Pendant la guerre de Sécession, il écrit que les Sudistes pauvres auraient pu s'engager dans une guérilla, mais qu'ils auraient alors eu les anciens propriétaires d'esclaves contre eux, "il ne fait guère de doute, il est vrai, que les éléments du white trash, comme les planteurs eux-mêmes appellent les "pauvres blancs", tenteront la guérilla et le brigandage. Une telle tentative, cependant, transformera très rapidement les planteurs possédants en unionistes. Ils appelleront eux-mêmes les troupes des Yankees à leur secours".

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John S. Mosby, chef des pauvres sudistes qui auraient voulu entamer une guerre de guerilla.

Dans l'ensemble, Boden offre un aperçu lisible d'Engels en tant que théoricien militaire doué, avec des références à plusieurs articles théoriquement féconds, tous disponibles sur l'internet. Le théoricien de la guerre qu'est Engels n'apparaît pas non plus ici comme un déterministe ; la relation entre les conditions de production et la guerre est complexe, et de mauvais dirigeants peuvent détruire des conditions objectivement bonnes, du moins à court terme. Pour rappeler les contrastes entre "Marx et Engels" d'une part et la "gauche" d'aujourd'hui d'autre part, il est également utile de lire le théoricien militaire Engels. En ce qui concerne les caractéristiques nationales et raciales en tant que facteurs matériels, par exemple, il était plus proche de la droite alternative d'aujourd'hui que de la "gauche" contemporaine. Son analyse des relations sociales dans le Sud est également difficile à concilier avec la "critique blanche" (du "White nationalism") d'aujourd'hui. Mais il s'agit là d'une curiosité ; l'avantage durable réside dans la méthode d'Engels, qui intègre des facteurs tels que la nation, la classe, la motivation, la mobilité, le leadership et la technologie. L'importance relative de ces facteurs a peut-être quelque peu changé depuis le 19ème siècle, mais la valeur de l'approche demeure.

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2023/05/21/engels-en-tant-que-theoricien-militaire-6444177.html

A l’heure du solstice d’été, par Jean Mabire

 

solstice

“21 juin à l’aube. la nuit disparait devant le jour naissant. Là-bas, vers l’est, le ciel se colore de vert émeraude, tel un océan paisible. Puis tout vire au rose, comme si mille fleurs aux tendres pétales éclataient au milieu des nuages gris. Enfin du sol même de la vieille Angleterre semble surgir le disque du soleil, rouge vif. Aujourd’hui il va accomplir sa course la plus longue. Jamais comme au solstice d’été il ne s’attarde ainsi parmi les hommes, avec une telle chaleur, une telle force, une telle puissance. Le soleil tient enfin la promesse des longs mois d’hiver. Il revient parmi nous. Il nous réchauffe et nous éclaire. Il protège l’océan des blés et annonce l’or des moissons.

En ce matin sacré, nous sommes à Stonehenge, sur les hautes terres dénudées de la plaine de Salisbury. Au nord, le pays de Galles et ses vertes collines. Au sud, la presqu’île de Cornouailles et ses rochers roux. Derrière nous vers l’ouest, l’océan où va, ce soir, au terme de sa plus longue journée de labeur, sombrer le soleil. Quand il aura fini sa course, il disparaitra dans la mer où dorment à jamais, dans les grands fonds, les temples et les hommes de l’Hyperborée. De la pierre de l’autel, au centre du monument mégalithique de Stonehenge, on voit le soleil se lever sur la pointe d’un menhir, du nom de Heel stone, dressé dans le prolongement de l’avenue principale. Ici, depuis trente ou quarante siècles, des hommes sont venus, en ce jour unique de l’année, assister au lever du soleil créateur, du soleil invaincu, du soleil souverain.(…)

Dans ce temple à ciel ouvert qui n’avait pas d’autre dieu que le soleil, ceux qui nous ont précédé célébraient le grand mariage de la terre et du feu, le grand culte tellurique de la seule force qui ne mente pas et de la seule vie qui soit éternelle. La science ne s’oppose pas à la foi. Elle l’éclaire et la renforce. On sait aujourd’hui que Stonehenge n’est pas seulement un monument élevé pour découvrir le soleil du solstice d’été au nord-est, mais aussi pour saluer celui du solstice d’hiver au sud-ouest.(…)

Le passé et l’avenir avancent du même pas. La vie semble mourir au solstice d’hiver et elle renaît au solstice d’été. Stonehenge n’est pas le témoignage impressionnant d’un culte disparu mais le point précis où peuvent désormais s’ancrer notre certitude et notre espérance. Ce que les hommes aperçoivent dans Sun stone, la pierre du soleil, ce n’est pas le signe maudit de la fin du monde, c’est la présence vivante de l’éternel retour.”

Jean Mabire, cité dans “Fêtes païennes des quatre saisons”, sous la direction de Pierre Vial. Éditions de la Forêt.

Crédit photo : calendrier celtique
[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/06/21/13550/lheure-du-solstice-dete-jean-mabire/

L'OCCIDENT

David Engels - Transcender le politique

12 choses méconnues à savoir sur l’esclavage

 

La revue d’études et de formation politique L’Héritage publie cet excellent rappel :

On parle beaucoup de l’esclavage, dans les médias, à l’école, dans les cénacles politiciens, dans des manifestations même. Mais a-t-on une vision complète et réaliste de ce terrible phénomène ?

Voici 12 réalités qui sont ignorées par la plupart des gens, même ceux qui parlent le plus d’esclavage. Ces vérités dérangeraient-elles une idéologie en particulier ou un agenda politique ?

1) L’esclavage a été pratiqué très longtemps et presque partout ; mais son abolition est apparue dans le monde européen, sous la pression de l’Eglise catholique particulièrement.

2) L’esclavage a constitué un progrès chez de nombreux peuples primitifs dans la mesure où, auparavant, en cas de conflit, les hommes vaincus étaient massacrés (les femmes étant « mariées » de force).

3) Aux Etats-Unis, au moment de la Guerre de Sécession, seuls 2% des Blancs possédaient des esclaves (4,8% dans les Etats esclavagistes).

4) Le général Lee, commandant des armées sudistes, était hostile à l’esclavage.

5) De nombreux Blancs furent esclaves aux Etats-Unis et dans les îles. En 1640, dans les plantations de canne à sucre des Iles de La Barbade, 21 700 blancs sont recensés sur 25 000 esclaves. De 1609 à 1800, près des deux tiers des Blancs arrivent en Amérique comme esclaves. Au XVIIe siècle, il y eut davantage de Blancs déportés aux Amériques que de Noirs.

6) Des Afro-américains possédaient eux aussi des esclaves. L’un des premiers propriétaires d’esclaves aux Etats-Unis fut un Noir (Anthony Johnson), qui avait d’ailleurs des serviteurs blancs.

7) Le mot « esclave » vient du nom « Slave », car les peuples slaves (d’Europe centrale et de l’Est) ont été victimes de la traite à très grande échelle (plusieurs millions) pendant des siècles, notamment par l’Empire ottoman.

8) Du IXe au XIXe siècles, environ 2 millions d’Européens de l’Ouest – hommes, femmes et enfants – sont capturés par les musulmans et réduits en esclavage. Pendant des siècles, de nombreux hommes capturés sont – comme dans le cas des Slaves – castrés, opération qui entraîne la mort d’une grande partie d’entre eux. Quant aux femmes, elles sont souvent destinées à l’esclavage sexuel et livrées à la perversité de leurs « propriétaires », ce qui est parfois aussi le cas des enfants. Pour donner une idée de l’ampleur de ces razzias, une lettre du 3 février 1442 adressée par un religieux qui résidait à Constantinople au prieur de Saint-Jean-de-Jérusalem (de l’ordre des hospitaliers) mentionne l’enlèvement par les Turcs de 400 000 chrétiens en seulement 6 ans.

9) Pendant des siècles, les Barbaresques (occupant le Maghreb) terroriseront la Méditerranée et ses rivages où ils capturent des Européens, mais ils séviront aussi en Atlantique, jusqu’aux côtes anglaises. La France a conquis Alger, en 1830, pour mettre fin à ce fléau.

10) C’est à l’intérieur de l’Afrique même que l’esclavage a eu le plus d’ampleur ; les Noirs s’y esclavagisaient entre eux.

• La traite interne à l’Afrique a concerné environ 17 millions de personnes.

• La traite arabo-musulmane a concerné environ 14 millions de personnes.

• Enfin, en dernière position, la traite vers l’Amérique et les îles a concerné de 9 à 11 millions de personnes (noires et blanches).

• La plupart des Noirs déportés vers les Amériques avaient été réduits en esclavage par d’autres Noirs puis revendus.

11) Pour la traite transatlantique, une très grande partie des navires négriers appartenaient à des familles juives, étaient commandés par des Juifs et « ce commerce était principalement une entreprise juive » I d’après les historiens (juifs). Au milieu du XIXe siècle, aux Etats-Unis, 40% des Juifs possédaient des esclaves (contre 2% des Blancs). Dès le IXe siècle, en France, les Juifs étaient communément montrés comme les maîtres de ce « malheureux trafic».   Mais il existe aussi en Europe : aux Pays-bas, chaque année, plus d’un millier de jeunes filles sont victimes d’exploitation sexuelle par des jeunes proxénètes issus de l’immigration ; en Angleterre, dans la seule ville de Rotherham, entre 1997 et 2013, 1400 mineures ont été victimes de viols par des gangs pakistanais, des centaines de jeunes filles réduites à l’esclavage sexuel et à la prostitution.

Henri Ménestrel

Bonus :

Christiane Taubira, montrant que les élites savent certaines choses mais veulent les cacher par idéologie, explique qu’il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabe-musulmane pour que les « jeunes Arabes » « ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » (L’Express, 4 mai 2006).

Sources :
La désinformation autour de l’esclavage, Arnaud Raffard de Brienne, Atelier Fol’Fer.

Le Génocide voilé, Tidiane N’Diaye, Gallimard.

La désinformation autour de la Guerre de Sécession, Alain Sanders, Atelier Fol’Fer.

Les Négriers en terre d’islam, Jacques Heers, Perrin.

(I) New world Jewry, Seymour B. Liebman (American jewish historical society), 1982.
Jews and judaism in the United States, Marc Lee Raphael (American jewish historical society).
They Were White and They were Slaves, Michael A. Hoffman

dimanche 21 mai 2023

Il y a cent ans, le 28 juin 1914 : l’attentat de Sarajevo

 

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Le 28 juin 1914, à Sarajevo, Gavrilo Princip, un membre du groupe nationaliste Jeune Bosnie (ou Mlada Bosna), tue l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et sa femme la comtesse Sophie Chotek, au moment où leur accession au trône semblait imminente. Cet attentat de Sarajevo fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Contexte historique et géopolitique

Le Pont Latin (qui fut plus tard renommé provisoirement en Pont Princip), devant lequel a eu lieu l’assassinat.

Depuis 1878, la Bosnie-Herzégovine était occupée par l’empire d’Autriche-Hongrie, qui l’annexa en 1908. De nombreux habitants, en particulier des Serbes, refusaient cette occupation et souhaitaient la réunification avec la Serbie ou d’autres pays slaves. Ce ressentiment finit par mener à cet attentat.

Les autorités autrichiennes choisirent le 28 juin 1914, jour de Vidovan (une fête religieuse importante chez les Serbes orthodoxes, qui célèbre la Saint-Guy), comme date de la visite de l’archiduc. Cette date correspondait également au quatorzième anniversaire de mariage du couple royal. Les Habsbourg considérant Sophie Chotek, suivant le Statut de la Maison de Habsbourg, bien que de haute et ancienne noblesse tchèque, comme de naissance insuffisante pour épouser l’héritier du trône impérial, ceux-ci avaient été contraints à un mariage morganatique, et Sophie menait depuis une vie retirée dans la ville de Vienne. Le 28 juin, François-Ferdinand profita donc de cette visite pour apparaître publiquement avec son épouse, ce qui eut des conséquences dramatiques.

Les circonstances du voyage d’inspection de François-Ferdinand à la suite des grandes manœuvres organisées en Bosnie-Herzégovine semblent avoir favorisé les assassins. Le jour choisi, 28 juin, était l’anniversaire de la défaite des Serbes à la bataille de Kosovo Polje en 1389 face aux Ottomans. Le voyage de l’Archiduc Héritier, Inspecteur Général des Armées, était considéré par la minorité serbe comme une provocation. Bilinski, ministre des finances de la Monarchie, en charge de l’administration de la Bosnie-Herzégovine, à Vienne, refusa également de tenir compte de l’avertissement de l’ambassadeur de Serbie à Vienne, Jovan Jovanovic, qu’un attentat était en préparation.

L’ordre du prince Montenuovo de ne pas rendre les honneurs militaires et donc de retirer la troupe ( 40 000 hommes) de Sarajevo, au motif que la duchesse de Hohenberg n’étant pas membre de la Famille Impériale ne pouvait pas les recevoir, priva le couple de la protection militaire. Enfin, l’erreur d’itinéraire, après le premier attentat deux heures plus tôt, obligeant la voiture à s’arrêter au milieu de la foule, a mis le couple sous le tir de Princip.

Tout ceci a laissé supposer que l’assassinat de François-Ferdinand arrangeait beaucoup de monde. Le comte Tisza, Premier ministre de Hongrie, fut même soupçonné d’y avoir participé car à l’annonce de la mort de François-Ferdinand, qui lui était franchement hostile, il s’exclama en plein Parlement à Budapest : ” La volonté de Dieu s’est accomplie !”. Ce soupçon semble toutefois infondé. Il donne cependant une idée de l’atmosphère de l’époque.

Le complot

Jeune Bosnie, un groupe de jeunes anarchistes de nationalités diverses [réf. nécessaire], était équipé de modèles de pistolets de 1910, issus de la FN Herstal, et de bombes fournies par la Main Noire, une société secrète liée au gouvernement serbe.

Le degré d’implication de la Main Noire est contesté. Certains estiment que c’est cette organisation qui fut responsable de l’attaque, et que les membres de Jeune Bosnie n’étaient que les exécutants. D’autres considèrent que Jeune Bosnie était idéologiquement très éloignée de la Main Noire, et était si peu expérimentée, que la Main Noire était persuadée que le complot n’aurait jamais réussi. Cependant, la plupart sont d’accord pour dire que la Main Noire a fourni les armes et le cyanure aux assassins.

Des liens directs entre le gouvernement serbe et l’action des terroristes n’ont jamais été prouvés. Il existe en fait des indices qui laissent penser que le gouvernement serbe a tenté, de bonne foi, d’étouffer les menaces terroristes en Serbie, puisqu’il évitait de susciter la colère du gouvernement austro-hongrois, après le contrecoup des guerres balkaniques. Selon une autre théorie, l’Okhrana aurait participé dans l’attentat avec la Main Noire.

Les relations entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie en 1914 étaient bonnes, le Premier Ministre serbe, Nicolas Pasic tenant particulièrement à ce bon voisinage, ce qui lui était reproché par les partisans d’une ligne plus dure panslave hostile à la présence autrichienne dans les Balkans.

L’assassinat

Ici encore, aucune source ne permet de déterminer avec certitude ce qu’il s’est réellement passé. Les minutes du procès permettent toutefois de savoir comment le complot a été organisé et mis à exécution. Partis de Belgrade, où ils s’exerçaient, les conspirateurs purent traverser la frontière sans encombre avec la complicité certaine d’agents au service de la Serbie et séjourner à Sarajevo quelques jours avant l’arrivée du couple princier.

Les sept conspirateurs n’avaient aucune expérience dans le maniement des armes, et ce n’est que par une extraordinaire succession de coïncidences qu’ils parvinrent à leur fin. À 10 heures 15, la parade de six voitures passa le premier membre du groupe, Mehmedbašić, qui tenta de viser depuis la fenêtre d’un étage supérieur, mais il ne parvint pas à obtenir un bon angle de tir, et décida de ne pas tirer pour ne pas compromettre la mission. Le second membre, Nedeljko Čabrinović, lança une bombe (ou un bâton de dynamite, d’après certains rapports) sur la voiture de François-Ferdinand, mais la rata : le prince avait prit la bombe dans sa main l’avait jetée par terre ; l’explosion détruisit la voiture suivante, blessant gravement ses passagers, ainsi qu’un policier et plusieurs personnes dans la foule. Čabrinović avala sa pilule de cyanure et sauta dans la rivière Miljacka. La procession se hâta alors en direction de l’Hôtel de ville, et la foule paniqua. La police sortit Čabrinović de la rivière, et celui-ci fut violemment frappé par la foule avant d’être placé en garde à vue. La pilule de cyanure qu’il avait prise était vieille ou de trop faible dosage, de sorte qu’elle n’avait pas eu l’effet escompté. De plus, la rivière ne dépassait pas 10cm de profondeur, et il ne put s’y noyer. Parmi les autres auteurs du complot, certains s’enfuirent en entendant l’explosion, présumant que l’archiduc avait été tué.

Les conspirateurs restants n’eurent pas l’occasion d’attaquer à cause des mouvements de foule, et l’assassinat était sur le point de devenir un échec. Cependant, l’archiduc décida d’aller à l’hôpital rendre visite aux victimes de la bombe de Čabrinović. Pendant ce temps, Gavrilo Princip pour qui le principal mobile de l’attentat était “La vengeance pour toutes les souffrances que l’Autriche fait endurer au peuple” s’était rendu dans une boutique environnante pour s’acheter un sandwich (parce qu’il s’était résigné, ou alors parce qu’il avait cru à tort que l’archiduc était mort dans l’explosion), et il aperçut la voiture de François-Ferdinand qui passait près du Pont Latin, le prince voulant obtenir lui-même des nouvelles de l’officier blessé. Princip rattrapa la voiture, puis tira deux fois : la première balle traversa le bord de la voiture et frappa Sophie dans l’abdomen ; la seconde balle atteint François-Ferdinand dans le cou. Tous deux furent conduits à la résidence du gouverneur où ils moururent de leurs blessures quinze minutes plus tard.

Princip tenta de se suicider, d’abord en ingérant le cyanure, puis avec son pistolet, mais il vomit le poison (ce qui était également arrivé à Nedeljko Čabrinović, ce qui laissa penser à la police que le groupe s’était fait vendre un poison beaucoup trop faible), et le pistolet fut arraché de ses mains par un groupe de badauds avant qu’il ait eu le temps de s’en servir.

Conséquences

Pendant leur interrogatoire, Princip, Čabrinović, et les autres ne dévoilèrent rien de la conspiration. Les autorités estimèrent que l’emprisonnement était arbitraire, jusqu’à ce qu’un des membres, Danilo Ilic, au cours d’un banal contrôle de papiers, prenne peur, perde son contrôle, et dévoile tout aux deux agents qui l’avaient interpelé, dont le fait que les armes étaient fournies par le gouvernement serbe.

L’Autriche-Hongrie accusa la Serbie de l’assassinat et, au cours du Conseil de la Couronne du 7 juillet 1914, posa un ultimatum. L’un des points de cet ultimatum était particulièrement irréalisable, si bien que la Serbie ne put accepter l’ensemble des conditions. Seul, le comte Tisza s’y opposa. Le lendemain, 8 juillet 1914, il rédigea une lettre qui prévenait ainsi Franz-Josef : “Une attaque contre la Serbie amènerait très vraisemblablement l’intervention de la Russie et une guerre mondiale s’en suivrait.” Le 25 juillet 1914, soutenu par la Russie, le gouvernement serbe refuse la participation de policiers autrichiens à l’enquête sur le territoire serbe. Les relations diplomatiques entre les deux États sont rompues. Le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie, ce qui, par le jeu des alliances, amena la Première Guerre mondiale. Pendant la guerre, la Révolution russe éclate, puis la défaite allemande et le Traité de Versailles (1919), l’arrivée au pouvoir des nazis, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, un cycle qui ne prit fin qu’en 1991 avec la disparition de l’URSS. Toute l’histoire du siècle changée par 2 coups de feu.

Pourtant dans le Wiener Zeitung du 29 juillet 1914, Franz-Josef déclare à ses sujets : “J’ai tout examiné et tout pesé ; c’est la conscience tranquille que je m’engage sur le chemin que m’indique mon devoir.”

Jean Des Cars (La Nouvelle Revue d’Histoire N°15)

https://www.breizh-info.com/2014/06/28/13902/il-y-cent-ans-21-juin-1915-lattentat-sarajevo/

Les racines chrétiennes, byzantines et carolingiennes, de Venise refont surface

 

Venise, la ville sur l’eau, chef d’œuvre architecturale et prouesse technique de ce Moyen-âge tant décrié et pourtant si civilisé et adroit, recèle des secrets, et des beautés, qui refont surface.                 

Au nord de la lagune de Venise, sur l’île de Torcello, des fragments de fresques datant du IXe siècle ont été mises au jour lors de travaux de restauration de la cathédrale Santa Maria Assunta. Une découverte d’une importance particulière, car ce sont les plus anciennes fresques trouvées dans la région vénitienne. Les fresques, conservées en haut vers le toit, au-dessus des voûtes, sont cachées depuis le Moyen Âge par une couche de gravats qui a rendu impossible l’étude et l’analyse de ces œuvres d’art jusqu’à aujourd’hui.  

Il s’agit là d’un « témoignage des profondes racines chrétiennes de Venise, dont l’art doit son coup d’envoi à l’Évangile apporté à ces terres dès les premiers siècles de notre ère», commente pour Vatican News le patriarche de Venise, Mgr Francesco Moraglia. Ces fragments de fresques du IXe siècle ont été trouvés sous les mosaïques de la cathédrale Santa Maria Assunta, le plus ancien ancien édifice religieux de la lagune, situé sur l’île de Torcello.

En marge de la conférence de presse qui s’est déroulée le 24 juillet dernier, le prélat a rappelé la valeur de l’art sacré, faisant office de « catéchèse y compris pour les non-croyants et, dans la liturgie, [étant] comme l’expression d’une foi chrétienne célébrée et admise ».

Vatican News qui commente cette magnifique découverte le décrit comme le « témoignage du Haut Moyen Âge à Venise : l’incroyable découverte a eu lieu lors de la restauration de la maçonnerie et des mosaïques des absides et absidioles de la cathédrale, construite sur un plan basilical à trois nefs. Avant la réalisation de la décoration en mosaïque, entre les XIIe et XIVe siècles, des peintures murales, datant des IXe et Xe siècles, décoraient l’église. Elles ont émergé au-dessus des voûtes, et se trouvaient cachées par des ruines depuis le Moyen Âge: leur existence avait été supposée, mais n’avait encore jamais été étudiée de plus près. Ces fresques constituent donc une pièce fondamentale pour mieux comprendre l’histoire artistique de la cathédrale de Torcello, et plus largement,  du Haut Moyen Âge à Venise et dans la région de l’Adriatique. »

L’origine de Venise est-elle byzantine? Oui, mais pas seulement. « Je crois pouvoir affirmer, après de récentes découvertes, que Venise est à la fois byzantine et carolingienne. Simplement, ce deuxième aspect a été très bien caché jusqu’ici sous le tapis de l’histoire », explique Diego Calaon, professeur de topographie au département des sciences humaines de Ca ‘Foscari. Une déclaration que Calaon se base sur ces découvertes archéologiques exceptionnelles qui ont maintenant été mises au jour à la basilique de Torcello. Calaon a dirigé l’équipe archéologique de l’Université vénitienne qui a fourni une collaboration scientifique lors des opérations de restauration et de contrôle archéologique de la basilique de Santa Maria Assunta, sur l’île de la lagune nord. L’une des églises avec l’histoire architecturale et archéologique la plus complexe et la plus fascinante du Moyen Âge dans toute la région méditerranéenne.

Les œuvres ont révélé deux cycles iconographiques distincts : un panneau pictural avec des scènes de la vie de la Vierge Marie, où apparaît une représentation vivante de Marie et d’une servante, et un second registre pictural avec les événements hagiographiques de saint Martin. Ce dernier est représenté comme un évêque dans les mosaïques, tandis que dans les peintures murales, il présente l’iconographie traditionnelle du soldat de la charité. « Cette découverte, a expliqué Mgr Moraglia, donne des résultats inattendus: d’une manière particulière, elle met en évidence une foi mariale enracinée dans le territoire de Venise. La présence de la figure de saint Martin de Tours dans un triangle qui relie la Pologne, l’ouest de la France et l’île de Torcello à la foi christologique et à la lutte contre l’arianisme est également importante.»

Des légendes peintes avec des personnages typiquement haut-médiévaux accompagnent les images. Selon les archéologues et les épigraphistes de l’Université Ca’ Foscari de Venise, ce qui a émergé permettra de reconstituer l’aspect décoratif de l’église avant qu’elle ne soit recouverte de mosaïques s’inspirant des canons de l’art byzantin. Les informations stratigraphiques recueillies permettent de retracer la chronologie des phases de construction de l’ensemble de la basilique, bâtie en 639 (comme l’indique une inscription à gauche du chœur, la plus ancienne trace écrite de la lagune), et remaniée aux IXe, XIe et XIVe siècles.

Don Gianmatteo Caputo, délégué patriarcal pour le patrimoine culturel, évoque quant à lui « la nouveauté qui vient du passé et des témoignages anciens qui confirment le rôle de Venise comme pont entre l’Orient et l’Occident ». « Les fresques ne seront pas visibles parce qu’elles sont sous le toit: néanmoins, elles seront sauvegardées et conservées comme témoignage de l’histoire de Venise », précise-t-il. « L’église de Torcello est contemporaine du Palais des Doges : nous parlons donc d’une époque où Venise se développait et montrait toute sa grandeur », souligne le prêtre.

Vatican News rappelle que « Ces travaux de conservation du patrimoine ont été rendus possibles dans le cadre d’un programme visant à sécuriser le bâtiment de l’édifice, partagé avec le Patriarcat de Venise, suite aux inondations de 2019 qui ont endommagé plus de 80 églises de la région. Les contributions reçues dans le cadre de la campagne #AmericaLovesVenice par des donateurs américains qui ont estimé que Torcello était un lieu central dans l’histoire de la lagune ont elles aussi constitué une aide importante ».   

Francesca de Villasmundo

https://www.medias-presse.info/les-racines-chretiennes-byzantines-et-carolingiennes-de-venise-refont-surface/122840/