jeudi 2 juin 2022

Réflexions sur “l’Aventurier” Entretien avec Jean Mabire

 • Jean Mabire, quels que soient les domaines que vous ayez abor­dés dans vos 90 et quelques volumes publiés à ce jour (ndlr : 170, en fait, nous confiera J. Mabire lui-même dans la lettre accompagnant ses réponses), des SS français aux 55 jours de Pékin, d'Amundsen à l'histoire de la Normandie, toujours ressort en filigrane, sinon d'évidence, une idée récurrente, mieux, une certaine définition de l'homme, dont les valeurs pourraient se résumer par un mot : l'aventure. Jean Hohbarr ne s'y trompait pas, qui écrivait dans un numéro du Français : « Mabire l'avoue, il ne tient pas la littérature pour un genre “neutre”, mais bien comme l'expression d'une vision du monde ». Sans doute le sang viking qui coule dans vos veines de Normand n'y est pas étranger. Toujours est-il qu'aujourd'hui, l'aventure paraît définitivement ressortir du domaine du passé, à l'heure du tout-media et de la photographie par satellite. La conquête de l'espace, le mercenariat ou l'exploit sportif (voir la lutte contre le SIDA selon certains) seraient-ils les dernières formes d'aventure ouvertes à l'homme de demain ?

Jean Mabire : Quand Ernst von Salomon, cet aventurier-type de notre siècle, se vit obligé, après la défaite de son pays, de répondre à un Questionnaire, il ne fallut pas moins de 650 pages pour ce faire, ce qui lui permit d'ailleurs d'écrire son meilleur livre. On s'aperçut alors qu'il n'avait jamais cessé de se mettre en scène lui-même et qu'il avait tout au long de sa vie mélanger sa bibliographie et sa biographie. Tel n'est certes pas mon cas. Je m'intéresse bien davantage à mes personnages — imaginés ou restitués — qu'à moi-même. Et bien davantage peut-être à mes lecteurs qu'à mes personnages. Certes, mes “héros” vivent une aventure, à commencer par le très singulier Roman Feodorovitch von Ungern-Sternberg, cas extrême s'il en fut. Je pense cependant que le terme d'aventurier ne leur con vient guère. Il m'arrive de préférer celui de militant. Ou si l'on veut ce lui de “soldat politique”, expression inventée, je crois, par Ernst Roehm, qui n'est pas le moins singulier de tous mes sujets et qui a l'avantage d'être plus véridique que romanesque, d'où le côté assez “instructif” du livre que je lui ai consacré.

Puisque vous parlez d'aventurier, je crois qu'il faut revenir à un essai (si important que j'ai consacré à son auteur une chronique entière dans Que lire ?). Il s'agit du Portrait de l’aventurier de Roger Stéphane. On sait qu'il y évoque trois hommes hors du commun : Lawrence d'Arabie, André Malraux et l'indispensable von Salomon. Ce petit livre, publié en 1950 et récemment réédité, est précédé d'une très éclairante étude de Jean-Paul Sartre. Une vingtaine de pages, mais elles me sem­blent capitales pour répondre à votre interrogation. Sartre distingue assez bien : « Aventurier ou militant : je ne crois pas à ce dilemme. Je sais trop qu'un acte a deux faces : la négativité, qui est aventurière, et la construction qui est discipline. Il faut rétablir la négativité, l'in­quiétude et l'autocritique dans la discipline ». Dans une fameuse querelle, vieille d'un demi-siècle, je me sens plus proche de Sartre que de ces “Hussards” qui harcelaient le lourd convoi de la littérature engagée. Je crois, par ailleurs, qu'il y a quelque simplification abusive à oppo­ser aventurier de l'action et aventurier du rêve. Drieu la Rochelle l'avait fort bien compris qui se refusait à enfermer l'aventure dans le carcan dérisoire de la gratuité. Si l'on parle voile, le plaisancier peut se révéler aussi “aventurier” que le navigateur de compétition. Et vice-versa. Moilessier-Tabarly. L'opposé de l'aventurier ? C'est le bourgeois. Voir Flaubert qui a tout dit là-dessus. Le champ reste vaste, infini même, y compris avec la boutade de Péguy qui prétendait que les pères de famille étaient les aventuriers de son siècle. Sur la littérature comme “vision du monde”, je voudrais encore citer Drieu. J'ai récemment découvert un article du 20 février 1932 : « Il n'est donné à personne d'écrire une ligne qui, à un égard quel con­que, soit neutre. Un écrit présentera toujours une signification politique aussi bien qu'une signification sexuelle ou religieuse ». Non, I'aventure n'est pas le passé. Croyez-moi, on vivra encore fort dangereusement au XXIe siècle.

• Pierre Mac Orlan, dans son fameux Petit manuel du parfait aventurier (aujourd'hui réédité au Mercure de France) mettait l'accent sur le paradoxe de l'aventurier, à savoir que celui-ci n'existe pas, qu'il n'est que recréation a posteriori, minéralisation pseudo-mythologique par une société bourgeoise avide de rêves et d'exploits; et que, a contrario, ce même aventurier ne montrait dans ses actes que cruauté, nihilisme et cynisme, si non cupidité. On est là, nous semble-t-il, à mille lieues du message que diffusent vos ouvrages, plus proches de Jack London que de Lawrence d'Arabie.

Je devais avoir une douzaine d'années quand j'empruntais dans la bibliothèque de mon père ce petit manuel dont vous parlez et je me souviens d'avoir été fort déçu. Brusquement privé de mon imaginaire adolescent, nourri de L'île au trésor de Stevenson et des Corsaires du roi de t'Serstevens. D'où mon ultérieure méfiance envers Mac Orlan, maître-démystificateur. Il me retira l'envie d'être un aventurier. J'en devins, par réaction sans doute, militant. Cela n'enlève rien à la sombre fascination des gentilshommes de fortune. Mais je m'identifiais plus facilement à Cyrano qu'à L'Olonnois ou Borgnefesse… Il devait toujours me rester, du drame épique d'Edmond Rostand, l’opinion que c'est bien plus beau quand c'est inutile… Cette sensation fut confortée par le film La patrouille perdue de John Ford, avant de trouver son épanouissement avec Le désert des Tartares de Buzzati. J'ai été frappé du fait que les batailles fondatrices — ces aventures exemplaires — sont toujours des batailles perdues : Sidi Brahim, Camerone, El Alamo, Bazeilles, Berlin, Dien Bien Phu. Cela devait renforcer mon pessimisme foncier (toujours Flaubert, bien plus que Stendhal). Mais un pessimisme qui incite à l'action plus qu'au rêve. Voir là-dessus les sagas et Corneille. Dans mon cas très personnel, ce qui m'a rendu assez exaltante la guerre d'Algérie en 58-59, c'est que je savais qu'elle était perdue pour l'armée dans laquelle je me battais. On retrouve ce sentiment à la puissance dix quand j'ai rejoint Philippe Héduy et l'équipe de L'Esprit public à la fin de 1962. À l'âge des relectures, j'ai repris La Bandera, La cavalière Elsa et même Picardie, avec un constant sentiment de malaise. Seul bouquin à surnager : L'ancre de miséricorde. Il est de fait que le “roman d'aventure” n'est que substitution. Le lecteur vit ce qu'il n'est pas, revit même ce qu'il n'a pas vécu. Phé­nomène auquel la télévision donne une dimension fascinan onirique. On “fait” la guerre ou l'amour par procuration de­vant le petit écran. Triomphe de l'illusion absolue.

• Le héros de votre dernier livre, Padraig Pearse (Patrick Pearse une vie pour l'Irlande, éd. Terre et Peuple) donne aussi cette impression d'osciller entre l'idéalisme révolutionnaire et le plus noir nihilisme, l'amour des hommes et la froide détermination criminelle. Un peu comme Ungern avant lui, et ce, dans une perspective très proche des Conquérants de Malraux.

Ce côté nihiliste et même suicidaire de Patrick Pearse a été souvent mis en avant par ses adversaires. Si vous retirez cette impression de mon livre, c'est que j'aurais manqué ma démonstration. Car c'en est une. Ce court essai décrit une sorte de cheminement inévitable qui conduit un homme — qui est un écrivain, donc un artiste — du combat culturel à l'engagement politique et de cet engagement à la lutte armée. Une autre dimension de Pearse, et non la moindre, est son rôle d'éducateur à Saint-Enda. Nous sommes très loin d'un aventurier, comme le sera après lui, par bien des traits de son caractère, un homme comme Michael Collins. Pearse me semble la plus haute incarnation du “soldat politique”. Il va accomplir un geste fou, mais qui lui semble le seul capable de réveiller le peuple irlandais. Évoquer Les Conquérants à son sujet me paraît fort éclairant. Ne pas oublier aussi que ce petit livre se situe dans la même ligne que mon gros ouvrage sur Les éveilleurs de peuples (Jahn, Mazzini, Mickiewicz, Petöfi et Grundtvig). Pearse se bat dans leur sillage et conjugue en lui tous les aspects de leurs diverses personnalités : poète, éducateur, militant, prophète, martyr… Ungern, lui, échappait à cette sorte de “rationalisation de la folie”. Il était à la fois plus dément et plus lucide.

• Dans votre livre La Torche et le Glaive, vous écrivez ces mots, superbes : « Écrire pour moi n'est pas un plaisir ni un privilège. C'est un service comme un autre. Rédiger un article ou distribuer des tracts sont des actes de même valeur (…) Écrire doit être un jeu dangereux. C'est la seule noblesse de l'écrivain, sa seule manière de participer aux luttes de la vie ». Or, en relisant Dominique de Roux, quelle ne fut pas notre surprise de retrouver des propos similaires, et écrits à peu près à la même époque : « Ces dernières années, j'ai compris ceci : la littérature et l'action révolutionnaire directe sont, toutes les deux, des modalités d'approche de la mort (…) C'est à travers la mort que la littérature devient action révolutionnaire, et c'est par la mort que l'action révolutionnaire rejoint la littérature ». Il ne paraît pas usurpé aujourd'hui de voir en lui un aventurier des lettres. Fort de ces confidences, et au risque de nous répéter, l’aventure du prochain siècle ne serait-elle pas davantage intérieure ? Entendez par là une attitude que nous qualifierions de “Re-deviens ce que tu es”. N'est-ce pas là somme toute l'objectif supérieur assigné à la littérature, tels que vos écrits nous le laissent à penser ?

D'abord, ne nous faisons pas trop d'illusions, nous autres écrivains, sur l'importance de ces “aventures” que sont nos livres. On ne sait trop quel usage en feront nos lecteurs. Ainsi l'influence d'un Barrès nous apparaissait hier surprenant et aujourd'hui incroyable. Je suis d'une génération marquée au fer rouge par Montherlant et Malraux. C'est dire si Sartre et Camus m'ont paru ensuite d'une rare fadeur. On revenait à la littérature “fin de siècle” avec l'esthétisme méditerranéen et l'intellectualisme dreyfusard. La contre-attaque des “Hussards” m'a semblé moins pertinente que celle des garçons de la fournée suivante, et notamment Dominique de Roux et Jean-Edern Hallier. On se doit d'ajouter Jean-René Huguenin et Jean de Brem, mais ils sont morts trop tôt. Il faudrait parler de la mort. Dominique comme Jean-Edern en avait la fascination, la prescience. C'est une réflexion qui ne vient pas seu­lement avec l'âge. Là encore, on retrouve Malraux. L'idée tragique de la vie. Vous posez ensuite une sorte d'opposition entre “action in­térieure” et “action extérieure”. Il y a là une tentation : la voie royale Guénon/Evola. Elle m'intéresse, mais c'est un chemin qui ne m'attire guère. Je suis plutôt fasciné, dans le même ordre d'esprit, par la dialectique paix/guerre. Disons Giono/Malraux (toujours lui). Nietzsche avait assez bien pressenti tout cela. La tentation de la tour d'ivoire se heurte à la brutale affirmation que la rue appartient à celui qui y descend. Il est évident que pour un écrivain, l’acte d'écrire est intérieur et l'acte de publier extérieur. Deux aventures strictement complémentaires. Il me semble que vous faites allusion à “la politique”. Autant sa version politicienne et même politicarde m'est totalement étrangère, autant le sort de la cité, de ma patrie charnelle à l'Europe, n'a jamais cessé de me hanter. D'où une réflexion sur l’État, dont le but doit être de “fortifier” le peuple et non de servir une idéologie.

• Toujours dans le même registre, mais autre aventure aussi intensément vécue depuis bientôt 50 ans, l’engagement fédéraliste, qui combine dans la même absoluité européisme passionné et défense des identités charnelles. Vous dites dans le Manifeste pour la renaissance de la culture normande que la culture française ne sera sauvée que par son ressourcement dans ses traditions régionales et son ouverture à l'Europe des lettres. Pouvez-vous préciser ?

L'identité d'un peuple, c'est son esprit autant que sa chair. C'est pourquoi le “culturel d'abord” me paraît plus décisif que le fameux “politique d'abord” de Maurras. Certes, je ne nie pas la vision politique. Mais je la situe hors des multiples et néfastes contin­gences actuelles. Pour moi, tout se résume dans la dialectique, di­sons plutôt la confrontation, entre ces deux entités, non contradictoires mais complémentaires, qu'est l'Empire, c'est-à-dire l'Europe, et les peuples qui ne se confondent certes pas avec les états-nations existants. L'Europe, si elle veut préserver son identité et s'affirmer par rapport au reste du monde, c'est-à-dire en résistant d'abord et avant tout à l'impérialisme américain, doit être avant tout une et diverse. Une politiquement, militairement, diplomatiquement, économique­ment. Mais diverse culturellement. C'est pourquoi la France n'a de signification qu'en assurant d'abord ce que la Pléiade nommait « la défense et l'illustration de la langue française ». En ce domaine, le rôle de la Wallonie comme de la Suisse romande est capital, même si ces deux entités excitent le mépris du parisianisme le plus stérile. Cette culture française, incarnée dans une langue, ne pourra retrouver quelque vivacité qu'en intégrant toutes ses spécificités régionales. Je ne parle pas ici des langues dites “minoritaires”, breton, flamand, allemand, corse, catalan, basque, occitan, mais aussi des différents dia­lectes d'oïl, tout comme de ce qu'on nomme le “français régio­nal”, qui varie selon les pays et les usages. L'actuelle promotion du “langage des banlieues” aboutit à un terrible appauvrissement, entre autres facteurs par l'emploi du “verlan”, qui est le contraire d'une création pour devenir une mécanique. Maintenir le langage écrit contre le langage parlé est un des aspects de la guerre culturelle. Cela se heurte certes à la modernité qui ne connaîtra bientôt plus qu'une sorte de basic French assez analogue à ce qu'est l'américain par rapport à la langue de Shakespeare. Cette attitude implique le souci des “humanités” comme on disait autrefois, c'est-à-dire la connaissance du grec et du latin. On doit y ajouter, pour les patries charnelles concernées, une certaine con­nivence avec leurs racines les plus profondes. C'est-à-dire, en Normandie, par ex., des notions élémentaires sur le mode norrois primitif qui nous permettrait de maintenir le lien avec notre plus ancienne culture.

• Et parce que pour vous l'aventure continue, pouvez-vous, pour les lecteurs de Nouvelles de Synergies Européennes, nous indiquer quelques prochaines pistes de lecture…

Je n'ai pas à l'heure actuelle le projet d'écrire quelque grand document sur la Seconde Guerre mondiale, même si je suis loin d'en avoir terminé avec la vaste fresque des “corps d'élite”, commencée voici près de trente ans chez l'éditeur Balland. Il me reste à écrire deux volumes de l'histoire des volontaires français sur le front de l'Est : 1943 et 1944. J'attends que mon jeune ami Eric Lefèvre me fournisse, comme cela a été dans le passé, les documents nécessaires à l'évocation de cette aventure. Je laisse à d'autres le soin d'évoquer les motivations et les combats des volontaires baltes, ukrai­niens ou hongrois. Cela me demanderait trop de temps en recherches et traductions. Après Béring et Amundsen, j'aurais eu envie de faire revivre d'autres explorateurs polaires comme le Suédois Nordenskjöld et le Danois Rasmussen. Mais le marché du livre et l'incuriosité du public sont tels que je n'envisage pas de me lancer dans ces aventures. Alors, je me concentre sur mes chroniques de Que lire ? Le volume 6 est terminé et devrait paraître à la fin de cette année. J'en suis à plus de 450 écrivains et il reste environ deux cents auteurs que j'estime indispensable de traiter. J'ai aussi l'intention de consacrer un livre à ce mystère qu'est la permanence de la Normandie depuis onze siècles. Mon projet d'une gi­gantesque histoire des écrivains normands, en plusieurs volumes, reste pour le moment à l'état de notes et de fiches, faute d'avoir trouvé un éditeur assez entreprenant. Quant au roman sur la dernière guerre dont j'ai l'idée depuis plus d'un demi-siècle, il sera peut-être réduit à une simple nouvelle.

• De la part de la rédaction, M. Mabire, merci.

Entretien recueilli par Laurent Schang, Nouvelles de Synergies européennes nº41, 1999.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/18

La Petite Histoire – Philippe Auguste, roi fondateur

 Des décennies après qu’Hugues Capet ait solidement implanté sa dynastie, Philippe II dit Auguste sera le premier à se passer de faire sacrer son fils de son vivant. Et pour cause : comme aucun autre avant lui, Philippe Auguste a posé les bases d’un pouvoir royal incontestable. Il a mis à genoux les Plantagenets, brisé une vaste coalition à Bouvines, fait rentrer les grands féodaux dans le rang, quadruplé le domaine royal et mit en place une administration qui servira de socle à la monarchie française centralisatrice. Retour sur un règne fondateur.

France un faux ment encore…la cantatrice Germaine Lubin sur le banc des accusés

 

germaine_lubin

Nouveau mensonge aujourd’hui ( 19 octobre 2016) sur la chaîne de propagande étatique. Cette fois, c’est un « professeur d’histoire à l’Université de Cergy-Pontoise » qui est convoqué pour parler de l’immense cantatrice Germaine Lubin. Fielleux, il rappelle les « engagements politiques » de celle qui fut la plus grande artiste lyrique de France, sinon d’Europe, avant la Seconde Guerre Mondiale et évoque une « grande amitié avec le Maréchal Pétain » dont Wikipedia, pourtant en pointe dans la propagande d’extrême gauche, ne fait aucune mention.

Ce qui est indubitable, c’est l’admiration que lui portait le chef d’Etat allemand Adolf Hitler qui l’avait entendu au festival de Bayreuth en 1938. Plus grande interprétatrice de Wagner de tous les temps, c’était la moindre des choses quand on sait la passion que le Führer avait pour l’opéra. Nuls doutes que si Germaine Lubin avait été cantatrice des opéras de Mozart et que de ce fait, elle ait gagnée l’admiration de Staline (qui aimait Mozart autant qu’Hitler aimait Wagner), ce « professeur d’histoire » se garderait bien de lui reprocher.

Dans sa courte intervention, il ment au moins deux fois, par action d’abord et par omission ensuite. Il ment par action en accusant la cantatrice d’avoir chanté en Allemagne pendant la guerre, ce qui est faux : Winifred Wagner, la belle-fille du musicien, n’a jamais réussi à la faire revenir à Bayreuth à partir de 1940. Elle a accepté de chanter pour les Allemands à Paris en 1942 pour obtenir la libération du chef des chœurs de l’Opéra, Maurice Franck, qui était juif. Il ment encore quand il dit qu’elle n’a jamais « renié ses idées douteuses », alors qu’elle a publiquement et à de nombreuses reprises nié toute sympathie national-socialiste et tout lien avec le Reich, sauf ceux imposés par sa volonté d’aider les prisonniers.

Et c’est là que « l’historien » ment par omission : il se garde bien de rappeler que, accusée d’avoir dénoncé des gens, Germaine Lubin fut totalement blanchie et que de nombreuses personnes vinrent témoigner de l’aide qu’elle leur apporta de par ses relations. Elle fut ignominieusement condamnée à la spoliation totale de ses biens, ce qui est rappelé, mais sans préciser que cela avait été fait pour empêcher son lynchage par les communistes qui, incapables de réussir par leur talent, liquidaient physiquement ou professionnellement toutes les personnes dont ils jalousaient les dons. Voici la justice de gauche : « vous êtes innocent, mais on vous condamne quand même, parce qu’il le faut ».

Notons également que ceux qui reprochent à Germaine Lubin des engagements  aux confins de l’échiquier politique sont exactement les mêmes qui ne reprochent pas le fait que des admirateurs non seulement de Staline mais des crimes staliniens (Aragon, Brecht, Sartre), sans parler des admirateurs de Hodja (Escarpit) ou de Pol-Pot (Vergès, Lacouture) puissent encore avoir pignon sur rue. Preuve si besoin en était que le système libéral n’a jamais considéré le système communiste comme son ennemi et que les seuls ennemis et de l’un, et de l’autre, furent les régimes alliant foi et nation. Ils furent à part égale combattus et dénoncés par les frères jumeaux du matérialisme.

Hristo XIEP

https://www.medias-presse.info/france-info-ment-encorela-cantatrice-germaine-lubin-sur-le-banc-des-accuses/62881/

mercredi 1 juin 2022

L'identité française avant la nation ?

Ernst Jünger l’inclassable

 Ernst Jünger est né le 29 mars 1895 à Heidelberg. Sa famille est d'origine saxonne. Son arrière grand-père était un compagnon artisan. Son père fut chimiste puis pharmacien. Il est l'aîné d'une famille de cinq enfants. Ernst ne supporte guère la discipline scolaire. Il va rejoindre les Wandervogel (« les oiseaux migrateurs »). Ces groupes de jeunes, apparus vers 1895, qui se développent considérablement en Allemagne, ont le goût du retour vers la nature et aiment partir à l'aventure, sac au dos, sans but préétabli. C'est un espace de liberté dans une société dont l'éducation était autoritaire. Ernst Jünger va fuguer à l'âge de dix-sept ans pour s'engager dans la Légion étrangère française. Lorsque Guillaume II ordonne la mobilisation en août 1914, il se porte volontaire avec enthousiasme. Il sera promu sous-officier, puis officier. Spécialiste des opérations commando, membre d'une unité d'élite, il sera blessé sept fois et obtiendra « la plus haute décoration allemande, la croix de chevalier « Pour le Mérite » à laquelle seuls quinze officiers eurent droit. On raconte que Hindenburg hésita à la conférer à un officier si jeune. Il avait vingt-trois ans... Une véritable exaltation mystique s'emparait de lui lors des combats. Il écrira: « La volupté du sang flotte au-dessus de la guerre comme un voile rouge sur une sombre galère, son élan infini l'apparente à la volupté de l'amour ». Avant l'assaut, sous un déluge de fer, le sous-lieutenant récitait à ses hommes Le Bateau ivre d'Arthur Rimbaud...

Jünger, écrivain: « Orages d’acier »

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, c'est par la mise en forme de ses souvenirs que Jünger entra dans la voie royale de la littérature. On retiendra bien sûr Orages d'acier, paru à compte d'auteur, tiré à plus de 250 000 exemplaires, qui décrit les horreur vécues, mais aussi la fascination que l'expérience du feu a exercé sur lui. Il estime que la guerre est la matrice de toute chose : « Elle est la grande forge des peuples comme elle l'est des cœurs », dira-t-il vingt ans plus tard, dans La Paix. Orages d'acier connut un grand succès. André Gide écrira : « Le livre d’Ernst Jünger est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaites ». Sollicité par les Corps francs, approché par les nationaux-socialistes, il décline tout engagement, se contentant d'écrire dans des revues nationalistes des articles qu'on lui reprochera encore longtemps après. Il est vrai qu'il n'adhère guère au concept de démocratie. Ses modèles sont les ordres hiérarchisés tels les Jésuites, l'armée prussienne et... la marine britannique ! Pour Jünger, le chef peut avoir deux origines : il appartient soit, par naissance, à la tradition, à la noblesse, soit, à la « nouvelle race » des seigneurs conçue dans le « sein rougeoyant des tranchées ». Après la défaite, Jünger travailla un temps pour le ministère de la Reichswehr, collaborant à la rédaction de manuels destinés aux troupes d'infanterie. Puis le guerrier va retourner à l'université, qu'il quittera en 1926, étudier la zoologie et l'entomologie. Il fréquente les cercles nationaux révolutionnaires et se rallie à la Révolution conservatrice. Il fréquente aussi bien Otto Strasser qu'Erich Mühsam et devient proche d'Ernst Niekisch, principal idéologue allemand du National-bolchévisme. Il devient une figure dans le milieu intellectuel nationaliste. Il va publier en 1932 Le Travailleur, « couronnement des réflexions politiques de l'auteur », selon Louis Dupeux, historien et germaniste français, spécialiste de La Révolution conservatrice.

Jünger expose dans ce livre une célébration de l’État, de la technique, comme force mobilisatrice, et du vitalisme. Eric Michaud dira : « C'est certainement lorsqu'il s'emploie à dessiner les traits de la figure rédemptrice du Travailleur que Jünger est au plus près du national-socialisme en lui fournissant les aliments de sa croissance et de son développement ». Pour Jünger, l'ennemi, c'était tout ce qui avait trait à la pensée issue du Siècle des Lumières, et dont l'expression humaine était le bourgeois, qu'il haïssait. Le bourgeois refuse le danger et cherche à tout arbitrer par des négociationsJl mène évidemment une politique détestable : le droit de vote est une imposture.

Hitler : « On ne touche pas à Jûnger!

Approché par le parti national-socialiste du fait de son passé et de ses écrits patriotiques, il refuse toute participation et démissionne même de son club d'anciens du régiment en apprenant l'exclusion des membres : juifs. La Gestapo perquisitionnera à plusieurs reprises sa maison. Il est sous une constante surveillance. Il refuse, en 1933, ; de siéger à l'Académie allemande de littérature où il a été élu. Il se retire à la campagne et entreprend des voyages (Norvège, Brésil, France, Rhodes). En 1939, paraît son chef-d'œuvre, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique souvent vu comme une dénonciation du national-socialisme. Mais au-delà de cela, on peut considérer qu'il s'agit d'une illustration des forces à l'œuvre dans toute dictature. Le livre déplaît évidemment souverainement aux nationaux-socialistes. Le Reichsleiter Philipp Bouhler intervient auprès de Hitler, lui disant : « Mein Führer, il serait temps que Jünger fasse usage de son capital ! ». Mais Hitler, qui admirait Jünger, avait répondu : « Non, on ne touche pas à Jünger ! ». Jünger est mobilisé le 30 août 1939 dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine. Il participe à la campagne de France puis, après la victoire des Allemands, intègre l'état-major parisien de la Wehrmacht. Il disposera d'un bureau à l'hôtel Majestic et pourra ainsi suivre de près les intrigues et tensions qui opposent le commandement militaire et d'autres structures, dont la SS. Il va rédiger son Journal de guerre et un essai, La Paix, où il anticipe la nécessaire réconciliation européenne et la construction européenne. L'histoire, telle que Jünger la suggère, est un théâtre tragique. L'histoire enseigne l'art de mourir. L'histoire est aussi un processus organique soumis aux lois irréversibles du devenir, de la croissance et de la mort. Un ordre nouveau succède immanquablement à l'ordre ancien qui ne répond plus aux exigences des nouvelles réalités. Le premier volume du journal dont le titre est Jardins et routes sort dès 1942. On y trouve des observations de la nature, des notes sur ses fréquentations littéraires, et des réflexions sur la nécessité de se replier dans son monde intérieur. Celui qui, vingt ans plus tôt, se faisait le chantre violent de la « guerre, notre mère », écrit dans La Paix, que lira Rommel : « La véritable paix suppose un courage qui dépasse celui de la guerre, elle est activité créatrice, énergie spirituelle ». On retrouve dans son Journal son horreur de ce qui se passe en Allemagne, sa haine d'Hitler qu'il désigne sous le nom de "Kniebolo", ses partisans étant des "lémures''. Quant à Céline, qu'il n'aimait pas, il l'appellera Merline. Il ne participe pas au complot Staufenberg, mais est dans le secret de sa préparation. Il brûle, hélas, au lendemain de l'attentat, son Journal qu'il tenait à cette époque, ce dont il ne se consolera jamais. Le, voici démobilisé. Retour en Allemagne. Il se retrouve à la tête d'un groupe du Volksturm (milice regroupant des hommes trop âgés pour être soldats), et demande à ses hommes de ne pas résister à l'arrivée des troupes anglaises et américaines. Son premier fils, âgé de dix-huit ans, était tombé quelques mois plus tôt sous les balles des partisans dans les montagnes de Carrare, en Italie.

L'Apres-guerre: LE "Recours aux forêts"

Après la capitulation, refusant de se soumettre aux procédures de dénazification, il est interdit de publication pendant quatre années. Il devient un "rebelle", étranger en son propre pays et voué à un exil intérieur ponctué de longs voyages entomologiques en Méditerranée, en Scandinavie et jusqu'au Brésil. Il réunira une impressionnante collection de coléoptères et donnera son nom à trois d'entre eux, qu'il avait découverts, ce dont il sera particulièrement fier. Face à une société qu'il n'aime pas, il dresse ainsi une digue devant « le courant de l'époque qui menace de tout engloutir ». Il reste le recours aux forêts, la retraite au fond de soi, comme le chevalier de Durer et comme l'a pratiquée Rivarol que Jünger admirait et dont il traduisit les œuvres. Il dressera dans un essai paru en 1956, un portrait d'Antoine de Rivarol qu'il dépeindra comme maître de l'élégance, de la conversation éblouissante, ironique et visionnaire et... doté d'une paresse légendaire ! Lui qui avait été une figure de la droite nationaliste défend désormais un individualisme anarchisant, radicalement hostile à l’État-Léviathan. Il crée, dans Umeswill, la figure de l’anarque qui a renoncé au combat et choisi l'émigration intérieure. Il consacre un de ses livres, Approchés, drogues et ivresses (1970) à l'ivresse, et expérimente les drogués les plus diverses (éther, haschich, opium, cocaïne, LSD...). On songe évidemment à Baudelaire qui écrivit Du vin et du haschisch. Le prix Gœthe, le plus prestigieux d'Allemagne, lui sera remis en 1982, suscitant les hurlements de la gauche et des écologistes. Il n'en a cure. Pour son centenaire, il sera invité à déjeuner au Palais de l'Elysée par le président François Mitterrand qui éprouve une grande admiration pour lui. Le 26 septembre 1996, il se convertit au catholicisme. Actif jusqu'à ses derniers jours, il meurt à l'âge de cent trois ans, dans son sommeil à l'aube du 17 février 1998 à l'hôpital de Riedlingen. Ainsi disparaît « le plus grand écrivain français de langue allemande », selon l'expression de son ami Jean Plumyène. II est le second centenaire de la littérature mondiale, après Fontenelle (1657-1757) !

R.S. Rivarol du 13 juillet 2017

Ernst Jünger, d'Isabelle Grazioli-Rozet, collection Qui suis-je ? 125 pages, 15 euros, Pardès, 44 rue Wilson, 77880 Grez-sur-Loing.
— L'Internationale des francs-tireurs de Bruno de Cessole, 600 pages, 22 euros.

Werner Sombart, un penseur essentiel pourtant peu connu

 

Werner Sombart

Guillaume Travers est professeur d’économie et formateur de l’Institut Iliade. Dans son dernier livre – Werner Sombart, publié à la collection Qui suis-je – il présente de façon très documentée la vie et l’œuvre d’une figure éminente de la révolution conservatrice allemande dont la vie incarne une éthique prussienne animée par la conviction que « seule la loi peut donner la liberté ».

Un grand nom de la sociologie

Werner Sombart naît en janvier 1863 en Saxe. Son père, député au Reichstag pour le parti national-libéral, est engagé dans la défense de la question sociale dans une Allemagne en pleine mutation industrielle. Le jeune garçon dévore l’œuvre de Zola et développe également une sensibilité au sort des travailleurs.

Lors de ses études universitaires, il découvre l’œuvre de Karl Marx qu’il qualifie de « génie ». Devenu professeur à l’université, il fait scandale auprès de ses pairs en emmenant ses étudiants visiter des usines et des mines ou en rédigeant des articles virulents contre le travail à domicile dans le secteur du textile, moyen selon lui d’empêcher l’émergence d’un mouvement revendicatif. Friedrich Engels lui adresse des éloges : « C’est la première fois qu’un professeur allemand a fait l’effort d’essayer de comprendre à partir de ses écrits ce que Marx a réellement voulu dire. » Au tournant du siècle, il participe à la création de l’Association internationale pour la législation du travail.

Werner Sombart s’impose comme l’une des figures de proue de la sociologie allemande naissante lorsque paraît son maître-livre, « Le Capitalisme moderne », qui traite de l’artisanat et de son déclin à l’époque moderne.

Devenu une personnalité en vue et un universitaire reconnu, il s’affiche davantage dans les débats publics après la Grande Dépression consécutive au krach de 1929. Dans un contexte où beaucoup pensent que le capitalisme vit sa crise terminale, sa pensée est orientée vers la recherche d’une voie alternative entre le socialisme révolutionnaire et le laissez-faire libéral.

En 1934, son ouvrage le plus politique et le plus controversé, « Le Socialisme allemand », est jugé « réactionnaire » par les nazis en raison d’orientations trop favorables au monde rural. Dans son dernier livre paru en 1938, « De l’Humain », il critique la réduction de l’homme à sa seule race, ce qui accentue sa marginalisation universitaire. Loin des larges audiences qu’il attirait jadis, seuls des étrangers assistent désormais à ses cours car la présence des étudiants allemands est déconseillée.

Werner Sombart meurt en mai 1941, désespéré par la situation de son pays et par l’avènement d’une civilisation qu’il considère comme déshumanisée en raison de son caractère purement mécanique.

Dans la lignée du romantisme allemand

Dans sa vision du monde, les décisions et comportements humains ne sont pas guidés par la raison abstraite, comme le voudrait la philosophie des Lumières, mais par les origines, la mentalité et la hiérarchie des valeurs propres à chaque peuple et chaque époque. Cette conception est influencée par les concepts de Volksgeist (« esprit du peuple ») et de Zeitgeist (« esprit du temps ») énoncés par Johan Gottfried von Herder, l’ami et mentor du jeune Goethe.

Ainsi, chaque peuple possède une manière propre de voir le monde et de hiérarchiser ses fins dans l’espace social, celle-ci évoluant avec le temps et n’étant pas déterminée de manière mécanique par les facteurs matériels comme dans la théorie marxiste. Le but du penseur consiste donc à comprendre cet « esprit » qui relie les faits sociaux les uns aux autres en formant un « système ».

Le capitalisme comme « esprit »

Werner Sombart appréhende l’étude du capitalisme sous un angle non seulement économique mais également national. Complétant la formulation du Manifeste du Parti communiste de Marx, il précise qu’il y a « deux antagonismes sociaux autour desquels tourne toute l’histoire de la vie sociale, comme autour de deux pôles ; je les appellerai les antagonismes sociaux et les antagonismes nationaux, en prenant le mot national dans son sens le plus large ». De même, le socialisme, engendré par le capitalisme, est lui-même national (un concept à ne pas confondre avec le régime national-socialisme !).

Son livre « Le Bourgeois » expose la différence entre l’esprit précapitaliste, marqué par la force intérieure et la valorisation de la qualité, et l’esprit capitaliste où la puissance purement extérieure et une perspective quantitative le remplacent.

L’homme traditionnel est ainsi caractérisé par un principe d’autolimitation. Chacun, en fonction de sa position sociale dans la communauté, reçoit ce qui lui est nécessaire et ne cherche pas à obtenir davantage : « L’artisan ne veut travailler que pour autant que c’est nécessaire pour gagner sa subsistance ».

Au contraire, le capitaliste cherche à accumuler toujours plus en valorisant le goût du risque et la quête du profit. L’esprit d’entreprise, qui servait antérieurement à des fins extra-économiques, est mis au service de l’appât du gain. Cette association inédite constitue l’esprit bourgeois, fait de calcul et de rationalité exacerbée.

Sombart situe cette tournure nouvelle à partir de la fin du XVe siècle, à l’époque de l’invention de la comptabilité moderne en Italie, sans réduire cependant son apparition à une cause unique car des facteurs comme le développement de l’État, les conséquences des guerres ou le goût du luxe jouent également un rôle historique essentiel.

Dans « Marchands et héros », paru durant la Première Guerre mondiale, il oppose « deux types opposés, qui constituent pour ainsi dire les deux pôles de toute orientation humaine sur Terre ». Le premier, incarné par la figure de l’Anglais, veut faire de sa vie une entreprise rentable tandis que le second, représenté par l’Allemand, se demande ce qu’il peut lui donner. Ce conflit entre les puissances recèle donc une portée spirituelle.

Les rapports entre religion et capitalisme

Un autre livre, « Les Juifs et la vie économique », fait date dans le débat sur cette question, en complément utile du célèbre « L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de son compatriote Max Weber, qui traite de l’influence du calvinisme puritain sur le capitalisme.

Selon Sombart, les « éléments du dogme puritain qui ont exercé une influence réelle sur la formation de l’esprit capitaliste n’étaient que des emprunts aux idées qui forment la base de la religion juive ». Il affirme que la religion juive se présente sous la forme d’un plan rationnel fait de solutions froides et calculées, tout en s’interrogeant sur les liens des Juifs avec le nomadisme du désert qui entraînent un rapport au monde différent de l’enracinement des « peuples des forêts » européens.

L’auteur, qui n’est pas antisémite, précise que cet « esprit juif » n’est pas de nature biologique car « les plus grands magnats de la finance sont du plus pur sang aryen ». Il affirme par ailleurs son soutien au sionisme.

Cet ouvrage a reçu un accueil favorable chez les publics les plus différents. Ainsi, le continu du livre a été repris en bonne partie par Jacques Attali dans « Les Juifs, le monde et l’argent » tandis qu’Alain Soral l’a réédité dans sa collection Kontre Kulture.

Johan Hardoy 25/05/2022

https://www.polemia.com/werner-sombart-un-penseur-essentiel-pourtant-peu-connu/

Grand espace et idée d'empire - contre-projet à l'UE

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Par Alexander Markovics

L'État-Nation : pour certains, c'est un modèle dépassé, pour d'autres, c'est la possibilité de revenir au "bon vieux temps". Mais le problème soulevé par l'Etat-Nation réside dans le fait qu'il est d'une part trop faible pour contrer la menace de la mondialisation, l'espace qu'il domine n'étant tout simplement pas assez vaste, et d'autre part trop fort lorsqu'il s'agit de restreindre les libertés de son propre peuple, puisqu'il tente de rendre tous les citoyens "égaux" à partir d'un centre, au-delà des frontières des régions, des tribus et des états qui se sont développés au fil du temps. Nous assistons chaque jour à deux de ces dérives: d'une part, l'immigration de masse que l'État-nation ne peut pas réguler (et ne semble pas vouloir empêcher) et, d'autre part, les citoyens sont contraints de penser à l'unisson et selon les médias et de se faire vacciner partout où cela est possible. L'État-nation devient donc de plus en plus problématique, précisément parce qu'il considère l'homme comme un individu, libéré de tout lien collectif (peuple, religion, région, sexe, etc.) - mais quelle pourrait être une alternative à cet État ?

Tout d'abord, il est important de considérer deux points importants dans l'évolution historique de l'Europe: alors que l'État-nation européen a échoué lors de la longue guerre civile de 1914 à 1945, un monstre bureaucratique s'est développé après 1945 dans le cadre de l'"unification européenne" sous l'égide des États-Unis, qui tente non seulement d'uniformiser toute l'Europe, mais aussi d'inculquer aux peuples du Vieux Monde la mondialisation et ses vices de la manière la plus approfondie possible. Il est intéressant de noter que l'Union européenne actuelle n'est en principe rien d'autre qu'un immense État-nation, qui semble être une version libérale du "Quatrième Reich européen" imaginé par le national-révolutionnaire Jean Thiriart, dont le projet était également dominé par un centralisme rigide. Dès les années 1960, cette construction monstrueuse a finalement reçu la réponse audacieuse d'une "Europe des patries" (Charles de Gaulle), qui exigeait le maintien de la souveraineté nationale des États européens tout en favorisant la coopération entre les différents pays.

Cependant, cela ne résout pas le problème de l'État-Nation - le centralisme vis-à-vis de ses propres citoyens d'une part, l'incapacité à lutter contre la mondialisation d'autre part - mais tente seulement de l'atténuer dans le cadre d'un "compromis". La véritable alternative à l'État-Nation se nourrit des sources de notre histoire et associe deux concepts: l'empire et le grand espce. De ces deux concepts, l'idée d'empire est sans aucun doute la plus ancienne. Son objectif est de concilier les contraires en son sein, en s'appuyant sur l'idée de communauté. Comme l'a expliqué le sociologue allemand Ferdinand Tönnies en 1887 dans son livre Gemeinschaft und Gesellschaft, la société (qui est la forme dominante de la vie en commun dans l'État-nation) est dans un état permanent de tension et d'hostilité: les gens ne font rien les uns pour les autres tant qu'on ne leur promet pas quelque chose en retour, s'ils coexistent pacifiquement, c'est uniquement séparés les uns des autres (par leurs intérêts économiques en concurrence permanente), et non sous la forme d'une coexistence. La communauté, en revanche, attribue à chaque personne une place unique, elle est "organique" parce que ses membres ne sont pas identiques les uns aux autres, mais se complètent mutuellement comme les organes d'un corps. Elle est fondée sur la notion d'intérêt général, qui ne découle pas du principe de causalité, mais du principe de subsidiarité tel que l'avait formulé Johannes Althusius. Celui-ci définit la communauté comme un empilement de communautés/coopératives de vie simples et privées (familles, collèges séculiers, corporations) et de communautés mixtes (villages, villes et provinces), finalement couronnées par une communauté supérieure. Le chef de l'empire - historiquement sous la forme de l'empereur - est chargé de représenter les valeurs communes de l'empire, d'incarner et de garantir sa mission - le bien commun, la paix - et d'assurer la médiation entre les différents niveaux.

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Sa mission religieuse et eschatologique est de constituer le katechon, la figure qui arrête la progression de l'Antéchrist, qui s'oppose aux forces du mal, sans doute représentées aujourd'hui par la mondialisation et l'idée d'un "monde unique". L'État est en cela "res publica", chose commune à l'ensemble du peuple, puisque chaque niveau a pour mission de décider le plus seul possible des choses qui le concernent, la politique a ici pour mission de faire vivre les hommes en communauté, la souveraineté ne se retrouve donc pas ici, comme dans la théorie moderne de l'État (national), uniquement au niveau le plus élevé, qui élimine tous les corps intermédiaires en dessous de l'État et au-dessus de l'individu, mais à tous les niveaux de la communauté. L'empire n'est donc pas un État centralisé, mais plutôt une fédération. Comme il existe en son sein une fédération entre les peuples, les communautés et les activités de production, l'idée de coopération est fondamentale pour l'Empire. Il nie donc les fondements du capitalisme, qui repose sur une concurrence permanente entre les individus.

Mais comment une communauté avec des spécificités culturelles, ethniques et traditionnelles différentes peut-elle fonctionner ? Elle le peut en acceptant précisément ces différences sur le plan juridique, tant qu'elles ne contredisent pas la loi commune. Le peuple politique (demos) n'étant pas assimilé au peuple ethnique (ethnos), ces différences peuvent subsister car, contrairement au libéralisme, l'empire ne cherche pas à réduire la nationalité à la citoyenneté, ni à définir la citoyenneté de manière ethnique, ce qui confondrait les deux concepts. La condition préalable est bien sûr l'existence d'un peuple d'empire qui, conscient de sa propre histoire, de sa religion et de ses origines, se sent capable de créer des valeurs pour un empire commun.

Un tel empire peut alors être multiculturel au sens propre du terme, puisqu'il réunit sous une même idée des peuples différents les uns des autres et conscients de leur identité (dont la remigration éventuelle est ainsi facilitée), et non pas "multiculturel" comme Berlin-Kreuzberg, sans disposer d'aucun type de culture.

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D'un point de vue géopolitique, un mariage avec l'idée du Großraum de Carl Schmitt est logique. En 1939, dans son ouvrage sur le "Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte" (ordre du grand espace avec interdiction d'intervention pour les puissances étrangères à l'espace), celui-ci constatait, sur fond de l'expérience de blocus par les puissances maritimes anglo-saxonnes, que seul un espace à l'abri des blocus pouvait être souverain et garantir la pérennité de ses peuples. L'idée d'autarcie qui en découle, et dont l'Europe prend à nouveau douloureusement conscience dans le contexte de ses propres sanctions contre la Russie, exige la coopération de plusieurs peuples, à charge pour les Reichsvölkern (dans le cas de l'Europe, il en existe même deux, l'Allemand et le Français) d'unifier cet espace par une idée politique dont les peuples doivent disposer d'une autodétermination interne dans le sens de l'idée de subsidiarité. A cet égard, Schmitt a déjà reconnu, par anticipation et par analogie avec les représentants de l'idée eurasienne, qu'il n'existe pas seulement un empire européen qui doit régner sur le monde entier, mais également plusieurs grands espaces et empires (Schmitt citait déjà à l'époque la Russie et le Japon comme exemples à côté des Etats-Unis). L'idée de grand espace est donc d'emblée multipolaire et non unipolaire et permet l'existence de plusieurs systèmes politiques dans le monde, et pas seulement celui de la "seule démocratie occidentale qui fait le bonheur" aux yeux de Washington, ce qui permettrait de reproduire l'ordre intérieur de l'empire à l'échelle mondiale.

Bien sûr, un tel pluricentrisme dans le monde, dont parle également le politologue russe Leonid Savin, présuppose que nous acceptions l'existence de différentes cultures au-delà des slogans tels "Refugees welcome !" et de la "Cancel Culture" néolibérale de l'Occident moderne. Ce n'est qu'ainsi que l'Allemagne et l'Europe pourront elles aussi redécouvrir leur propre identité traditionnelle et faire renaître l'Empire au sens propre du terme.

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Le Puits et les Bas-fonds (Chesterton)

 

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Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), écrivain, journaliste, apologète et polémiste prolifique, n’a jamais pu s’empêcher de croiser la plume – avec toujours une dose d’humour anglais – sur les thèmes les plus variés : littérature, religion, philosophie, politique,…

Ce livre, inédit en langue française, est un recueil d’essais qui aborde chacun de ces sujets de façon disparate. Il est paru pour la première fois en 1935 sous le titre The Well and the Shallows que l’on traduit par Le Puits et les Bas-fonds. Pour Chesterton le puits, c’est l’Eglise catholique, source religieuse inépuisable, tandis que les bas-fonds sont la religion issue de la Réforme anglicane, qu’elle soit de l’anglicanisme officiel, du puritanisme calviniste ou du protestantisme moderniste.

Mais ce livre contient bien d’autres choses, entre commentaires sur les astuces et jeux de mots littéraires, la question de la contraception dans la morale anglicane, l’assassinat du chancelier autrichien Dollfuss, l’avenir du communisme, des considérations sur le banditisme économique et… la dénonciation de « ‘obsolescence programmée « . La clairvoyance de Chesterton au cours des années 1930 apparaît tout simplement prophétique.

Un véritable régal de pensée chestertonienne !

Le Puits et les Bas-fonds, Gilbert Keith Chesterton (traduction, présentation et notes par Patrick Gofman et Wojciech Golonka), éditions Desclée de Brouwer, 368 pages, 22 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-puits-et-les-bas-fonds-chesterton/62887/

mardi 31 mai 2022

Artiste et partisan Entretien avec Jean Mabire

  

Journaliste, historien, écrivain, Jean Mabire est un homme de style. Attaché à la civilisation européenne, dirigeant d’Europe Action et fondateur du GRECE, il a été de tous les combats identitaires. Critique littéraire à National Hebdo, membre du Comité de rédaction d'éléments et du Comité de parrainage de Nouvelle École, Jean Mabire nous a reçu pour parler en toute liberté du combat identitaire qui est le nôtre.

• Pour vous quelle est la finalité du combat identi­taire ?

Le véritable sens de notre lutte apparaît de plus en plus clairement : c'est la défense de l'individu contre les robots et, par conséquent, celle des patries contre le mondialis­me. Pour nous, chaque homme comme chaque nation pos­sè­de une personnalité irréductible. Aussi, je ne vois pas pour­quoi je devrais m'excuser de parler à la première per­sonne du singulier.

• Et vous, comment participez-vous au mouvement identitaire ?

Je ressens profondément la nécessité de concilier deux at­titudes, apparemment contradictoires : celle de l'artiste et celle du partisan. Cette rencontre est pour moi une que­stion de goût personnel. C'est aussi un problème de sens politique : je crois qu'on ne peut rien construire sans une certaine recherche esthétique. Mais celle-ci devient stérile sans une profonde rigueur doctrinale. Résultat pratique : je ne suis ni un bon écrivain ni un bon militant. Je triche un peu sur les deux attitudes. Mais elles remplissent tous mes jours et bien de mes nuits. Voici des images pour m'ex­pli­quer. Celle-ci, par exemple : il est des lieux où je me suis sen­ti parfaitement moi-même ; dans le grand hall de la Bi­blio­thèque nationale et sur la place d'armes d'un Régiment parachutiste. Le vertige et la plénitude que m'offrent les li­vres ne sont pas si éloignés de ceux que m'apportaient les sauts. La pensée et l'action ont toujours pour moi marché cô­te à côte, au pas fiévreux de la recherche ou au pas tran­quille de la certitude.

• Au fait, comment êtes-vous devenu écrivain ?

On croit être né pour une carrière d'officier, d'architecte ou d'avocat (c'était bien porté dans ma famille). Et puis les ha­sards, les amis et les guerres vous lancent dans d'étranges batailles. J'ai commencé à écrire parce que je haïssais tout autant le silence que le bruit et que mon pays était devenu silencieux et bruyant. À la barre d'une revue culturelle : Wi­king ; dans les soutes d'un quotidien départemental : La Presse de la Manche ; sur le pont d'un journal politique : L'Es­prit public ; ou au pied du mât avec mon livre sur Drieu.

• Je reviens à ma question initiale : comment êtes-vous devenu écrivain ?

Cela me fait souffrir quand on m'appelle écrivain. Écrire pour moi n'est pas un plaisir ni un privilège. C'est un service comme un autre. Rédiger un article ou distribuer un tract sont des actes de même valeur. Chacun sert où il peut. C'est une question de tempérament et d'efficacité. Non de mérite, et encore moins de hiérarchie. Dans notre aristo­cratie militante, nous sommes parfaitement démocrates et même égalitaires. Nous ne sommes pas de ces intellectuels de gauche qui se sentent supérieurs aux employés, aux ouvriers ou aux paysans de leur propre peuple.

• Pour vous, qu'est-ce que le nationalisme ?

Le nationalisme, c'est d'abord reconnaître ce caractère sa­cré que possède chaque homme et chaque femme de notre pays et de notre sang. Notre amitié doit préfigurer cette unanimité populaire qui reste le but final de notre action, une prise de conscience de notre solidarité héréditaire et inaliénable. En quelque sorte, c'est une certaine forme de socialisme !

• Il s'agit d'une véritable conception du monde…

J'espère être assez artiste pour exprimer d'une manière li­sible notre conception du monde et de la vie. Mais j'essaye d'être assez partisan pour ne pas transformer en jeu d'adresse et en exercice de sty1e ce qui demeure la chair et l'esprit de notre combat. Si je hais tout sectarisme, je n'en méconnais pas moins les nécessités de la discipline et même de la brutalité. Je sais qu'il est des dialogues qu'il faut clore et des amitiés qu'il faut briser. Les écrivains po­litiques doivent accepter ces injures qui font aussi mal que des coups. Je me bats avec les armes qui sont les miennes. Ce ne sont pas les seules. Nos ennemis se battent sur tous les fronts. Nous aussi, nous devons être partout. Dans la rue comme dans la presse.

• Vous êtes direct…

Nous sommes des amants éperdus de la liberté.

• Qui détestez vous le plus ?

Je déteste ces écrivains qui font un petit tour dans la poli­ti­que et se retirent à temps, lorsque leurs idées commen­cent à se transformer en actes entre des mains un peu é­ner­giques. Ils ne savent plus que dire : "Nous n'avions pas vou­lu cela !" Les belles âmes ! Les salauds !

• Écrire peut être un jeu dangereux…

C'est la seule noblesse de l'écrivain, sa seule manière de participer aux luttes de la vie. L'écrivain politique ne peut se séparer du militant politique. Le penseur ne peut aban­donner le guerrier. Un certain nombre d'hommes de ce pays ont sauvé et l'honneur des lettres et l'honneur des armes. Ils ne furent pas tous du même camp, mais ils sont nos frè­res et nos exemples. Je pense à Saint-Exupéry, abattu au cours d'une mission aérienne ; je pense à Robert Brasillach, fusillé à Montrouge ; je pense à Drieu La Rochelle, acculé au suicide dans sa cachette parisienne ; je pense à Jean Pré­vost exécuté dans le maquis du Vercors. Ceux-là n'ont pas triché. Ils n'ont pas abandonné les jeunes gens impatients et généreux qui leur avaient demandé des raisons de vivre et de mourir et qu'ils avaient engagés sur la voie étroite, rocailleuse et vertigineuse de l'honneur et de la fidélité. Au­jourd'hui, nous sommes là, avec nos certitudes et nos es­pérances.

Propos recueillis par Xavier Cheneseau, Nouvelles de Synergies Européennes n°50, 2001.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/18

Ernst Jünger et l'Action Française

 [Après l'héritage de la philosophie irrationaliste et vitaliste], la seconde racine de la vision du monde de Jünger se situe dans le radicalisme de la droite française. Caractéristique du nationalisme fin-de-siècle : l'accent mis sur l'action. Les Français Maurice Barrès et Charles Maurras ont été considérés comme les représentants de ce nationalisme "intégral".

L'Action française a été créée vers la fin du XIXe siècle à l'initiative de quelques intellectuels. C'était une organisation politique de type "ligue", une unité d'action hiérarchisée. De telles unités d'action, du type de l'Action Française, ont été plus tard fondée en Italie (Liga) et en Allemagne (Bünde). L'Action Française s'efforçait de développer une doctrine unitaire, qui avait manqué aux mouvements radicaux de droite antérieurs.

L'un des principaux créateurs de cette doctrine fut Maurras. D'après Nolte, le sentiment philosophique fondamental chez Charles Maurras était la peur, non pas au sens où l'entendent les philosophes de l'existence, mais une peur circonstantielle, une peur face à la situation présente. C'est sur cette base que Maurras distingue ce qui est politiquement bon de ce qui est politiquement mauvais ; l'État est menacé par une forme de barbarie dont les caractéristiques sont l'égalité et la liberté. Mais au milieu de toute cette barbarie, il existe un royaume : la patrie française qui, selon Maurras, constitue un héritage. La patrie équivaut à une déesse, qui n'a qu'une seule exigence : le sacrifice total. Au nationalisme de Maurras appartient aussi l'attitude guerrière et la pensée en termes d'élite. On mesure la qualité d'une élite à ses sentiments et ses dispositions nationalistes. C'est simple : les meilleurs constituent l'élite.
Le point de départ de Maurras était donc la patrie, assortie du souci de son existence. La pire menace pour l'existence de la patrie, c'est la démocratie. L'État doit avoir une âme ; cette âme implique la conscience de soi et une solide dose de force, en quantité importante. L'État idéal rêvé par Maurras est aristocratique et autoritaire. Parmi les ennemis de cet État, outre la démocratie, on compte le libéralisme, le socialisme, le communisme et l'anarchisme : d'après Maurras, autant d'expressions différentes de la même idée révolutionnaire, dont le noyau central est individualiste.
C'est ici que l'on peut constater que la structure fondamentale du nationalisme intégral français ressemble, dans ses caractéristiques majeures, au "nouveau nationalisme" de Jünger (force potentielle : la patrie ; force déclenchante : le groupe élitaire qui a intériorisé le nationalisme ; forme de gouvernement autoritaire). Si nous ajoutons à notre analyse, outre les objectifs négatifs mentionnés ci-dessus, l'aspiration positive au pouvoir du groupe élitaire - grâce à la force et à la volonté qui y sont tapies - alors nous ne pouvons pas ne pas voir le rapport qui existe entre ce culte de la force, les idées-force de l'irrationalisme philosophique et l'insistance de Jünger sur la force (force de l'âme, volonté de puissance).
Jünger juge positivement tous les courants antilibéraux et fascistes, y compris le fascisme français : "...Oui, nous préférons une France fasciste à une France démocratique, oui, nous préférons la France de Maurice Barrès à celle de Barbusse car entre les anciens soldats du Front il y aura plus de dignité et de sécurité qu'entre les avocats et les littérateurs, pour qui la logomachie libéraliste sert de règle à la piraterie..." (Standarte, 12 août 1926).
Jünger perçoit un parallèle entre les efforts du "nouveau nationalisme" visant à renforcer le nationalisme, à trouver un chef, un objectif (une structure nationale) et les moyens adéquats, d'une part, et les efforts de l'intelligence française, d'autre part : "Ce qui, précisément, fait apparaître cette intelligence française si vivante et si fascinante, nous ne l'imiterons pas, parce que si un schéma intellectuel peut bel et bien être repris, on ne peut pas reprendre la vie elle-même. Celle-ci doit émerger et croître sur notre propre sol" (Arminius, 7 août 1928).

Ernst Jünger et Georges Sorel

Nous avons déjà eu l'occasion de constater que les théories de Sorel ont été bien présentes aux sources du fascisme italien. Comme nous l'avons déjà dit, la plupart des courants ayant une imprégnation fasciste possèdent une base théorique commune. Entre les idées de Jünger et les théories de Sorel existent également des corrélations. Dans l'auto-biographie qu'il a rédigée sur sa jeunesse, Jünger mentionne qu'il s'est préoccupé des thèses de Sorel (Brief eines Nationalisten, article rédigé sous le pseudonyme de Hans Sturm dans Arminius, 12 mars 1927). L'influence de Sorel se perçoit tout particulièrement dans Le Travailleur, où la conception sorélienne du mythe politique semble trouver une certaine concrétisation.

D'après Sorel, le concept marxien de révolution, de même que celui de grève générale, doivent être considérés comme des mythes qui incitent aux actes, à la lutte et à l'héroïsme. Le Mythe est également un facteur de cohésion des communautés. L'essentiel, c'est d'avoir la foi dans le mythe. Le fondement de cette adhésion sorélienne à la notion de mythe réside dans la psychologie de l'action de Bergson. Pour Sorel, c'est justement la force qui est le facteur régulant la société. Sorel reconnaissait que la violence était une nécessité, car, par elle, la dégénérescence de la nation pouvait être évitée. Du fait que la violence soit couplée à un grand mythe social, on pouvait l'accepter pleinement, car ce couplage du mythe et de la violence suscitait l'esprit de sacrifice, la négation du moi subjectif et l'héroïsme.

Dans le Travailleur de Jünger, les idées de Sorel trouvent une concrétisation, dans la mesure où l'union du prolétariat se réalise en vue de devenir l'armée combattante d'un nationalisme activiste. Une autre théorie de Sorel présente des similitudes avec l'idéologie forgée par Jünger : celle qui affirme que pour transformer le monde, il faut l'action d'un petit groupe élitaire. L'élite sorélienne sera constituée d'ouvriers de l'industrie organisés en fédérations de combat. Le concept jüngerien du Travailleur, quant à lui, participe d'une conscience nouvelle unissant la force et le nationalisme. Avec l'aide de cette force, les ouvriers, les travailleurs, pourront se hisser au-dessus de la matière. Cette force s'est également révélée dans ces "fédérations de combat", qui ne réclament toutefois pas une organisation aussi précise que les syndicats de Sorel. Ajoutons que les théories élitistes du début du XXe siècle (Mosca, Pareto), que l'on a considérées comme annonciatrices du fascisme, semblent aussi avoir exercé une influence indirecte sur la conception jüngerienne des groupes de base néo-nationalistes. 

Ernst Jünger et Oswald Spengler

Parmi les contemporains de Jünger, Spengler appartient à ces philosophes qui l'ont inspiré dans la formulation de son "nouveau nationalisme". L'influence de Spengler se retrouve non seulement dans Le Travailleur mais aussi dans les articles rédigés pour les revues néo-nationalistes. Jünger a sans doute bénéficier de l'inspiration du socialisme de guerre de Spengler : selon ce socialisme, la guerre efface les barrières érigées par la conscience de classe : d'une part parce que les soldats partagent les mêmes expériences de guerre et le même nationalisme, d'autre part, parce que le peuple tout entier subit le fardeau économique imposé par l'état de belligérance. Le socialisme, pour Spengler, c'est le Travail et tout véritable Allemand est un Travailleur. Le Travail, dans cette optique, signifie l'accomplissement du devoir et l'esprit de sacrifice. Pour Jünger aussi, le plus haut bonheur du Travailleur, c'était de pouvoir se sacrifier pour une finalité pleine de sens.

Selon Jünger, après que se soit forgé le nouveau concept de Travailleur (Arbeitertum), on verra se forger le nouveau concept du soldat, du guerrier (Kriegertum). Mais Jünger note que les concepts spenglériens ne correspondent pas entièrement à ses concepts à lui. "Depuis Spengler, se répand l'opinion que l'époque des armées de mercenaires est en advenance. Nous ne partageons pas cette opinion, car nous voyons tant dans la Reichswehr allemande que dans le cadre de base de l'armée française des armées de métier mais nous pas des armées de mercenaires" (Der Vormarsch, 10 mars 1928).

Mais Jünger adhère partiellement au concept spenglérien d'histoire, impliquant une évolution dynamique de l'humanité : « C'est une nouvelle manière d'appréhender les choses, une nouvelle manière d'arraisonner le réel, on y reconnaîtra une nouvelle dynamique. Ce sentiment s'exprime dans les paroles mêmes de Spengler, lorsqu'il parle d'une transformation "copernicienne" dans le regard que nous portons sur l'histoire. C'est vrai : dans sa façon de voir, nous percevons une tendance nouvelle, un nouvel arraisonnement, pour lequel la jeunesse allemande doit être reconnaissante, même si elle assez chiche pour reconnaître ce qu'elle doit à d'autres en ce moment » (Widerstand, août 1929).

Déjà en 1925, Jünger exprime sa joie que de réels efforts sont entrepris pour se libérer des théories mécanicistes du darwinisme et que la nouvelle doctrine du vitalisme vient d'être découverte, doctrine qui contient l'idée d'une force vitale créatrice ; « ... et Spengler a déployé sous nos yeux, dans son Déclin de l'Occident, une fresque immense, où les cultures, c'est-à-dire les plus grandes unités vitales du monde, s'épanouissent comme des souches végétales, puis se fânent, comme s'il y avait derrière elles une volonté motrice et mystérieuse » (Die Standarte, 25 oct. 1925). Et quand Jünger admet que la Nation recèle en elle certaines "lignes" bien précises (lettre à Friedrich Georg Jünger, 27 août 1922), il ne peut admettre le fatalisme de Spengler : « S'adonner à une telle vision du monde, ne signifie pas qu'il faille s'abandonner à un fatalisme inactif » (Die Standarte, 25 oct. 1925). Mais l'influence de Spengler est encore plus manifeste dans le fait qu'il est, avec Moeller van den Bruck, un des auteurs les plus chaleureusement recommandé dans les revues néo-nationalistes, mis à part les publicistes appartenant aux cercles mêmes des néo-nationalistes. 

Marjatta Hietala, Vouloir n°123-125, 1995. http://vouloir.hautetfort.com/
(extraits de : Der neue Nationalismus in der Publizistik Ernst Jüngers und des Kreises um ihn 1920-1933, Suomalainen Tiedeakatemia, Helsinki, 1975)

Ecrits historiques de combat (Jean Sévillia)

 

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Jean Sévillia, essayiste et historien, chroniqueur au Figaro Magazine et membre du conseil scientifique du Figaro Histoire, est l’auteur de plusieurs essais historiques à succès.

Les éditions Perrin ont choisi de réunir en un seul gros volume trois textes déjà célèbres : Historiquement correct paru en 2003, Moralement correct paru en 2007 et Le Terrorisme intellectuel dont la première édition date de 2000. Pourquoi cette nouvelle édition ?

L’auteur de cet ouvrage fait depuis longtemps le constat du tropisme à gauche du milieu intellectuel où la norme est d’être progressiste, si ce n’est révolutionnaire, et en tout cas partisan d’un monde multiculturel et multiethnique. Ce qui signifie que journalistes, enseignants et universitaires ont une tendance manifeste à déformer la réalité d’aujourd’hui mais aussi à réécrire le passé.

On distingue des strates idéologiques successives. Procès contre l’Europe chrétienne venant des Encyclopédistes (Inquisition, affaire Galilée). Légende noire de la nuit pré-révolutionnaire (obscurantisme médiéval, absolutisme de l’Ancien régime) et légende dorée de la Révolution française, legs de l’école républicaine des XIXe et XXe siècles. Refus de l’histoire événementielle et lecture socio-économique du passé, héritage de l’école marxiste. Histoire écrite au nom des droits de l’individu, quelle que soit sa nation, sa religion ou sa civilisation, fruit du multiculturalisme ambiant. Vision culpabilisante de l’histoire occidentale (croisades, esclavage, colonisation), résultat de la haine de soi et du « sanglot de l’homme blanc « .

Qu’il s’agisse du passé ou du présent, c’est donc toujours le même processus qui est à l’œuvre. L’idéologie en place modifie les paradigmes politiques, sociaux, culturels, anthropologiques, religieux et historiques. Et les opposants doivent être réduits au silence. Pour cela, on leur colle une étiquette destinée à leur ôter tout droit à la parole : raciste, fasciste, homophobe, etc. 

Ce livre est un antidote, écrit dans un esprit de transmission de notre héritage culturel et religieux.

Ecrits historiques de combat, Jean Sévillia, éditions Perrin, 840 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

lundi 30 mai 2022

Le centenaire de Léon Bloy Un belluaire devant les porchers 2/2

  

Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur cette hostilité de circonstance au lupanar, ce dernier étant avec I’Église le pôle ou s'épanouit le plus certainement la féminité. De celle-ci, Bloy ne veut connaitre que les deux manifestations radicales de la sainte, qu'il vénère, et de la prostituée, qu'il épouserait presque. D'un coté, Anne-Catherine Emmerich et Angele de Foligno, dont le Livre des visions et instructions a été traduit par son pauvre et grand ami Ernest Hello; de l’autre, Anne-Marie Roulé (dans un registre plus convenable, il y aura aussi Berthe Dumont, qui mourra du tetanos dans d'atroces souffrances et, surtout, Jeanne Molbech, avec qui il se marie en 1890 et dont il aura quatre enfants). En ces sujets comme sur tous les autres, Léon Bloy pense absolument : « Il n'y a donc pour la femme, créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux aspects, deux modalités essentielles dont il est indispensable que l'Infini s'accommode : la Béatitude ou la Volupté. Entre les deux, il n'y a que l’Honnête Femme, c'est-à-dire la femelle du Bourgeois, le réprouvé absolu qu'aucun holocauste ne rédime. »

Sous le signe de Dieu

Voué à la pauvreté, parfois à la misère, Bloy ne voyage guère. Sa vie se déroule pour l’essentiel à Paris et dans sa banlieue - il déménage fréquemment, de chambres en pavillons, ce qui le conforte dans l’idée que les hommes se divisent en deux catégories irréconciliables : les locataires et les propriétaires. L’ « entrepreneur de démolitions » - profession qui figure sur sa carte de visite - . selon qui les écrivains se divisent également en deux catégories, les belluaires et les porchers, part néanmoins au Danemark en 1891 pour donner une série de conférences littéraires célébrant « les funérailles » de son vieil ennemi, le naturalisme (Zola, les Goncourt, Daudet, Maupassant). et la réaction spiritualiste censée l'avoir trucidé (Baudelaire, Barbey, Huysmans, Villiers, Verlaine). Zola siège ainsi sur « son trône fangeux de potentat des intelligences démocratiques » - « romancier de la démocratie » étant la « dénomination la plus insultante qu'il y ait pour un véritable artiste » - tandis que Verlaine « est le plus déchirant exemple […] de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures ».

Précisément, « tout le reste est littérature », à l'exception des « dernières nouvelles » que Léon Bloy assure trouver dans les commentaires pauliniens de la Bonne Nouvelle, ou puise rien moins que son art poétique, en particulier dans la première Épitre aux Corinthiens (XIII, 12) : « Car nous voyons, à présent, dans un miroir. en énigme, mais alors ce sera face face. A présent, je connais d'une manière partielle, mais alors je connaitrai comme le suis connu. » Autrement dit, le monde dans lequel nous vivons, obscurci par la chute, ne nous dit rien de nous ni des autres, ni de nos actions, ni de nos passions. Le kaléidoscope brisé dans lequel nous évoluons interdit toute perception vraie, forclose, dans le monde invisible auquel nous n'accéderons qu’à la mort. Même notre véritable nom, que nous ignorons, nous sera donné à ce moment-là, comme nous serons dévoilées les interactions surnaturelles dans lesquelles nous avons été pris a notre insu.

La réversibilité des mérites dans la mystique communion des saints - ou les mérites des uns compensent les manquements des autres - compose un monde parallèle, vrai, aux antipodes des apparences terrestres : les actions, les pensées ou les prières de tel domestique, dans l’ordre spirituel, ont possiblement, sans qu'il le sache, une importance infiniment plus grande que celles du Tsar de toutes les Russies. Lorsque la Montagne pelée entre en éruption, en 1902, il note : « Premières nouvelles de l’immense catastrophe de la Martinique. Trente mille morts en quelques secondes, à l'heure précise de la communion de Véronique. Le hasard n'existant pas, cette extermination était indispensable pour que fut contrebalancé, dans l’infaillible Main, l’acte prodigieux de notre enfant. Il ne fallait pas une victime de moins à cette innocente et le volcan, depuis des siècles, attendait son signe. » Bernanos, qui est avec Maritain et Massignon l'un des plus admirables disciples de Léon Bloy, considérera que nous ne mourons pas de notre mort, mais de celle d'un autre, dont nous ignorons tout.

Le visionnaire halluciné

Il en est de même du cours obscur de l’Histoire que les savantasses du XIXe siècle feignent de circonscrire alors qu'une bergère illettrée en sait plus qu'eux. Cain Marchenoir, le porte-parole de Léon Bloy dans Le Désespéré, se veut ainsi « le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins dune révélation par les symboles… » La scansion qu'il propose est rythmée par des périodes ou des personnages jugés, a la lettre, révélateurs - son premier livre, consacré a Christophe Colomb, s'intitule Le Révélateur du globe : Bas-Empire romain Byzance et Constantinople, Moyen Age, Révolution de 1789 mais aussi Christophe Colomb donc, Marie-Antoinette et Napoléon. Le premier apporte I’Évangile aux Américains avant d’être trahi par les colons ; la seconde incarne la déchéance d'un régime à bout de souffle; le troisième, enfin, fait figure de mystère prodigieux, rassemblant en lui toutes les interrogations messianiques d'un Léon Bloy plus que jamais en attente du dénouement final - dans sa dramaturgie intime, l'Empereur joue en quelque sorte le rôle de la Révolution française pour Joseph de Maistre : « père de tous les lieux communs du XIXe siècle », « imbécile du plus foudroyant génie » mais... « Face de Dieu dans les Ténèbres ».

Veilleur de la montagne, Bloy scruta longtemps la conflagration finale d'où surgirait le Consolateur. Il ne le verra pas de ses yeux de chair et mourut un 3 novembre, il y a cent ans cette année, dans la demeure qui fut celle de Charles Péguy, Bourg-la-Reine... Le visionnaire halluciné nous laisse une leçon de ténèbres, sous les éclairs du Vendredi saint, mais il a rompu le grand silence qui se fit alors par des éclats de rire dévastateurs, presque pascals, au point de mêler au tragique le plus noir le comique le plus haut, comme Céline le fera quelques années plus tard. Finalement, à le lire, il n'est plus de tristesse, pas même de n’être pas des saints.

Rémi Soulié éléments N°167 Août-septembre 2017