vendredi 27 août 2021

Spinoza

 Spinoza fut avant tout un solitaire. Juif exclu de sa communauté, il ne devint pas chrétien pour autant. Cependant, son œuvre appartient totalement à la philosophie occidentale puisqu'il est dans le prolongement de la pensée platonicienne à la recherche de « La Vérité » et en identifiant le vrai et le bien. Ayant été nourri au cartésianisme, en restant un rationaliste et même en faisant l'apologie de la raison, il s'en distingue sur certains points. À la différence du Français, il a mis en place une doctrine morale et politique influencée par la société dans laquelle il vivait, c'est-à-dire la Hollande du XVIIème siècle. Dans ce pays existait une cohabitation de religions différentes. Il n'y avait pas de religion officielle, si ce n'est dans les faits celle de l'argent et du commerce. À la différence de Pascal son contemporain, sa philosophie célébrera la joie.

L'Ethique

C'est le livre le plus important de Spinoza. Le livre est divisé en cinq parties.

La première partie concerne Dieu. Celui-ci est substance qui est constituée par les attributs (propriétés perçues par l'entendement). Dieu est infini.

« Tout ce qui est est en Dieu et rien ne peut sans Dieu être ni être conçu ». Dieu s'identifie à la Nature. « Deus sive Natura ». C'est-à-dire que Dieu est la Nature qui crée et tout ce qui existe vient de lui. « Natura naturans et natura naturata ».

D'une façon similaire à Platon qui distingua la doxa et l'épistémè ou plus tard Hegel qui distinguera plusieurs étapes de la connaissance, Spinoza distingue trois sortes de connaissance :

  • l'opinion par ouï-dire ou l'imagination, qui engendrent des idées confuses,
  • la raison qui opère de façon déductive,
  • la science intuitive qui connaît à partir de l'idée de Dieu.

Dans la troisième partie de l'Ethique, Spinoza traite des affects de façon iconoclaste comme le désir, la joie et la tristesse ...

La conception du bien et du mal qui accroit ou diminue la puissance inspirera Nietzsche.

La liberté consiste dans la connaissance de la nécessité. Connaître nous libère des affects. L'activité de l'homme doit donc être la connaissance vraie et même la connaissance de Dieu.

La morale, la politique

Rationaliste, Spinoza le sera aussi dans sa conception de la morale et de la politique. La conception du désir par exemple se différencie de Platon pour qui le désir était un manque. « Le désir est l'essence même de l'homme, en tant qu'on la conçoit comme déterminée, par la suite d'une quelconque affectation d'elle-même, à faire quelque chose ». (Ethique)

Nous désirons ce que nous sommes. Le désir nous réalise. Cette conception spinoziste s'oppose aussi à la vision chrétienne pour qui le désir était péché.

Le désir chez Spinoza devient puissance.

La liberté sera aussi réinterprétée d'une façon différente de Descartes. Chez le Français, l'âme était le siège d'une volonté, le « libre-arbitre ». Pour Spinoza, il n'y a là qu'illusion.

Les hommes ignorent les causes qui les déterminent à agir. « Les hommes se trompent en ce qu'ils se pensent libres, opinion qui consiste seulement en ceci, qu'ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent. Donc cette idée qu'ils ont de leur liberté vient de ce qu'ils ne connaissent aucune cause de leurs actions. Car ce qu 'ils disent, que les actions humaines dépendent de leur volonté, ce sont des mots dont ils n 'ont aucune idée ». (Ethique)

Lorsque les hommes sont indécis, c'est que des forces contraires les font hésiter.

La conception spinoziste sur le mal influencera en partie Nietzsche. Aucune chose n'est mauvaise en soi. Elle sera interprétée comme mauvaise car elle nuira ou détruira une autre.

De même, le bien est relatif ou subjectif. « La musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour le désespéré et ni bonne ni mauvaise pour le sourd ».

Comme le disaient déjà Socrate et Platon, le mal est lié à notre ignorance. L'ignorant peut croire au bien et au mal. « La connaissance du mal est une connaissance inadéquate ». (Ethique).

Quant au mal absolu, la mort, Spinoza a une position similaire à celle que prendra Sartre. Philosopher ne consiste pas à méditer sur la mort. « L'homme libre ne pense à rien moins qu 'à la mort, et la sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ». (Ethique).

À la différence de Descartes, très prudent sur les questions politiques, Spinoza défendra la liberté et le refus de la tyrannie. Il prône la communauté des hommes libres : l’État doit organiser la sécurité et la liberté des individus. « La fin de l’État n'est pas de faire passer les hommes de la condition des êtres responsables à celle de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une Raison libre ». (Traité théologico-politique).

« L'homme est un Dieu pour l'homme ». Les hommes doivent vivre sous la conduite de la raison.

On retrouve aussi chez Spinoza des idées qui seront reprises par les économistes classiques anglais. L'égoïsme de chacun est utile pour tous. « C'est quand chaque homme recherche au plus haut point ce qui lui est utile que les hommes sont le plus utiles les uns aux autres ». On rejoint à la fois à la fois le libéralisme et l'individualisme.

De la même façon, plus on est joyeux, plus on transmet sa joie aux autres.

Le philosophe prône donc la joie opposée à la tristesse qui ne nous apprend rien, et l'amour face à la haine.

Une autre façon d'unir les hommes est la recherche de la Vérité puisqu'elle est commune à tous les hommes, à la différence des opinions qui les divisent.

Spinoza condamnait l'Utopie, mais il y avait dans sa doctrine une « croyance » en la Raison.

Pour lui, connaître ses passions permet de les maîtriser. Fidèle à la tradition philosophique, la connaissance libère l'homme et lui fait acquérir la sagesse.

Patrice GROS-SUAUDEAU

Louis XV (Jean-Christian Petitfils)

 

Jean-Christian Petitfils, historien et écrivain renommé, est un fin connaisseur de la France de l’Ancien Régime.

Sa biographie magistrale de Louis XV vient rendre justice au monarque mal-aimé, couvert d’opprobre, vilipendé par les écrivains et les historiens des XIXe et XXe siècles, jusque dans les manuels scolaires qui ont tracé de lui une image calamiteuse, faite de clichés réducteurs et de légendes mensongères.

Ce livre rigoureusement documenté témoigne au contraire de son intelligence des problèmes politiques, son réel sens du devoir et de l’Etat, son sérieux, son courage à la guerre, sa bonté naturelle. D’ailleurs, à sa mort, Louis XV laisse un pays beaucoup plus prospère qu’il ne l’a trouvé en montant sur le trône, riche de deux belles provinces supplémentaires, et devenu la plus grande puissance économique et politique du continent européen.

Un autre fait certain, c’est que sous Louis XV, le rayonnement intellectuel et artistique de la France fut inégalé, et la langue française à son apogée. Les élites allemandes, néerlandaises, russes, scandinaves et polonaises s’exprimaient habituellement en français.

Quant à la question des mœurs, Jean-Christian Petitfils démontre également que si le roi Louis XV ne fut pas sans défauts, les piques outrancières de M. de Choiseul, en présentant le roi comme un personnage voluptueux, esclave de ses ministres et de ses favorites, visaient à l’avilir, le délégitimer et l’atteindre dans sa sacralité royale.

Louis XV, Jean-Christian Petitfils, éditions Perrin, collection Tempus, 944 pages, 15 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/louis-xv-jean-christian-petitfils/100084/

Jean Thiriart, théoricien de la révolution européenne

 Rares sont les Français chez qui le nom de Jean Thiriart évoque un souvenir. Pourtant de 1960 à 1969, au travers de l’organisation européenne transnationale Jeune Europe et du mensuel La Nation Européenne celui-ci anima la première tentative, restée inégalée, de création d’un parti nationaliste révolutionnaire européen, et définit clairement dans ses écrits ce qui forme maintenant le corpus doctrinale d’un partie non négligeable des mouvements nationalistes d’Europe. Né dans une grande famille libérale de Liège qui éprouve de fortes sympathies pour la gauche, Jean Thiriart milite d’abord dans la Jeune Garde Socialiste et à l’Union Socialiste Anti-Fasciste, puis durant la seconde guerre mondiale au Fichte Bund (une ligue issue du mouvement national-bolchevick hambourgeois des années 20), et aux Amis du Grand Reich Allemand, association qui regroupe en Belgique romane d’anciens éléments d’extrême-gauche favorables à la collaboration européenne, voire à l’annexion dans le Reich.

Condamné à trois ans de prison à la «Libération», Thiriart ne refait politiquement surface qu’en 1960, en participant, à l’occasion de la décolonisation du Congo, à la fondation du Comité d’Action et de Défense des belges d’Afrique qui devient quelques semaines plus tard le Mouvement d’Action Civique. En peu de temps Jean Thiriart transforme ce groupuscule poujadiste en une structure révolutionnaire efficace qui - estimant que la prise du pouvoir par l’OAS en France serait de nature à être un formidable tremplin pour la révolution européenne - apporte un soutien efficace et sans faille à l’armée secrète. Parallèlement, une réunion est organisée à Venise le 4 mars 1962. Participent à celle-ci, outre Thiriart qui représente le MAC et la Belgique, le Mouvement Social Italien pour l’Italie, Le Parti Socialiste de l’Empire pour l’Allemagne, et le Mouvement de l’Union d’Oswald Mosley pour la Grande Bretagne. Dans une déclaration commune, ces organisations déclarent vouloir fonder « Un Parti National Européen, axé sur l’idée de l’unité européenne, qui n’accepte pas la satellisation de l’Europe occidentale par les USA et ne renonce pas à la réunification des territoires de l’Est, de la Pologne à la Bulgarie, en passant par la Hongrie ». Mais le Parti National Européen n’aura qu’une existence extrêmement brève, le nationalisme archaïque et étriqué des Italiens et des Allemands leur faisant rapidement rompre leurs engagements pro-européens. Cela ajouté à la fin sans gloire de l’OAS fait réfléchir Thiriart qui conclut que la seule solution est dans la création de toute pièce d’un Parti Révolutionnaire Européen, et dans un front commun avec des partis ou pays opposés à l’ordre de Yalta.

Aboutissement d’un travail entamé dès la fin 1961 le MAC se transforme en janvier 1963 en Jeune Europe, organisation européenne qui s’implante en Autriche, Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays Bas, Portugal et Suisse. Le nouveau mouvement tranche par son style sur les habituels mouvements nationalistes. Il est très fortement structuré, il insiste sur la formation idéologique dans de véritables écoles de cadres, il tente de mettre en place une centrale syndicale embryonnaire, le Syndicat Communautaire Européen. De surcroît, Jeune Europe souhaite fonder des Brigades Révolutionnaires Européennes pour débuter la lutte armée contre l’occupant américain, et cherche un poumon extérieur. Ainsi des contacts sont pris avec la Chine communiste, la Yougoslavie et la Roumanie, de même qu’avec l’Irak, l’Égypte et la résistance palestinienne.

Si Jean Thiriart est reconnu comme un révolutionnaire avec lequel il faut compter - il rencontre Chou-En-Laï en 1966 et Nasser en 1968, et est interdit de séjour dans cinq pays européens ! - et si l’apport militaire de ses militants au combat antisioniste n’est pas contesté - le premier européen qui tombera les armes à la main en luttant contre le sionisme, Roger Coudroy, est membre de Jeune Europe - ses alliés potentiels restent inhibés par des réflexes idéologiques ou de bienséance diplomatique qui ne leur permettent pas d’accorder à Jeune Europe l’aide financière et matérielle souhaitée. De surcroît après les crises de la décolonisation l’Europe bénéficie d’une décennie de prospérité économique qui rend très difficile la survie d’un mouvement révolutionnaire. Cependant la presse de l’organisation, tout d’abord Jeune Europe, puis La Nation Européenne, a une audience certaine et compte des collaborateurs de haut niveau parmi lesquels on peut citer l’écrivain Pierre Gripari, le député des Alpes-Maritimes Francis Palmero, l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles Selim El Yafi, celui d’Irak à Paris Nather El Omari, ainsi que Tran Hoai Nam, chef de la mission vietcong à Alger, de plus des personnalités telles que le leader noir américain Stockeley Carmichel, le coordinateur du secrétariat exécutif du FLN Cherif Belkacem, le commandant Si Larbi et Djambil Mendimred, tous les deux dirigeants du FLN algérien, ou le prédécesseur d’Arafat à la tête de l’OLP, Ahmed Choukeiri, acceptent sans difficultés de lui accorder des entretiens. Quant au général Peron, en exil à Madrid, il déclarera : « Je lis régulièrement La Nation Européenne et je partage entièrement ses idées. Non seulement en ce qui concerne l’Europe mais le monde ».

En 1969, déçu par l’échec relatif de son mouvement et par la timidité de ses appuis extérieurs, Thiriart renonce au combat militant. Malgré les efforts de certains de ses cadres, Jeune Europe ne survivra pas au départ de son principal animateur. C’est toutefois de sa filiation que se revendiquent, au début des années 70, les militants de l’Organisation Lutte du Peuple en Allemagne, Autriche, Espagne, France, Italie et Suisse, dans les années 80 les équipes des revues belge Volonté Européenne et française Le Partisan Européen, ainsi que la tendance Les Tercéristes Radicaux au sein du mouvement NR français Troisième Voie. Jean Thiriart sortira de son exil politique, en 1991, pour soutenir la création du Front Européen de Libération dans lequel il vit le seul successeur de Jeune Europe. C’est avec une délégation du FEL qu’il se rendit à Moscou en 1992 pour y rencontrer les dirigeants de l’opposition russe à Boris Eltsine. Malheureusement Jean Thiriart fut fauché par une crise cardiaque peu de temps après son retour en Belgique. Il laissait inachevé plusieurs ouvrages théoriques dans laquelle il analysait l’évolution nécessaire du combat anti-américain du fait de la disparition de l’URSS.

Inspiré par Machiavel et Pareto, Thiriart se dit « un doctrinaire du rationnel » et rejette les classifications habituelles de la politique, il aime à citer la phrase d’Ortega y Gasset « Être de gauche ou de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale ». Le nationalisme qu’il développe est un acte de volonté, le souhait commun d’une minorité de réaliser quelque chose. Ainsi il est basé uniquement sur des considérations géopolitiques. Seules, pour lui, ont de l’avenir les nations d’ampleur continentale (USA, Chine, URSS), si donc on veut rendre sa grandeur et son importance à l’Europe, il convient d’unifier celles-ci, cela en constituant un Parti Révolutionnaire de type léniniste qui débute immédiatement la lutte de libération nationale contre l’occupant américain et ses collaborateurs, les partis du système et les troupes coloniales de l’OTAN. L’Europe de l’Ouest, libérée et unifiée pourrait alors entreprendre des négociations avec l’ex-URSS pour construire le Grand Empire Européen de Galway à Vladivostock, seul capable de résister à la nouvelle Carthage américaine, et au bloc chinois et à son milliard d’habitants.

Opposé aux modèles confédéraux ou fédéraux, ainsi qu’à « L’Europe aux cent drapeaux », Thiriart qui se définit comme un « jacobin de la très-Grande Europe » veut construire une nation unitaire conçue sur la base d’un nationalisme d’intégration, d’un empire extensif apportant à tous ses habitants l’omnicitoyenneté et héritier juridique et spirituel de l’Empire romain. Sur le plan économique Thiriart rejette « l’économie de profit » (capitalisme) et « l’économie d’utopie » (communisme) pour prôner « l’économie de puissance » qui vise au développement maximum du potentiel national. Bien sûr dans son esprit la seule dimension viable pour cette économie est la dimension européenne. Disciple de Johann Gottlieb Fichte et de Friedrich List, Thiriart est partisan de « l’autarcie des grands espaces ». Ainsi l’Europe, sortie du FMI et dotée d’une monnaie unique, protégée par de solides barrières douanières, et veillant à son auto-suffisance pourrait échapper aux lois de l’économie mondiale.

Bien que datant du milieu des années 60, les livres de Jean Thiriart restent étonnamment actuels. Dès 1964, il décrit la disparition du « parti russe » en Europe, cela plus de 10 ans avant la naissance de l’eurocommunisme et près de vingt-cinq ans avant les bouleversements des pays de l’est. De même sa description du parti américain, des milliers de « Quisling US », est toujours la réalité de l’Europe d’aujourd’hui comme l’ont illustré récemment les positions de la plupart des hommes politiques lors de la guerre du Golfe, les affrontements dans l’ex-Yougoslavie ou les derniers sursauts africains. Et son analyse de l’impérialisme américain n’a pas pris une ride, en 1966 il conseillait d’ailleurs de lire le Yankee James Burham, conseil qu’il est encore temps de suivre pour trouver dans le livre de ce dernier Pour la domination mondiale des phrases comme celles-ci : « Il faudrait renoncer à ce qui subsiste de la doctrine de l’égalité des nations. Les USA doivent ouvertement se porter candidats à la direction de la politique mondiale ».

Contestable par certains côtés (jacobinisme outré, trop grande rationalité, etc.), nous ne l’ignorons pas, Thiriart reste un de nos grand maître à penser pour ce siècle finissant. Il nous appartient de nous nourrir de ses théories, de les évaluer et de savoir les dépasser pour aborder les lendemains de l’an 2000.

Christian Bouchet, 2002.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/26

Trois opuscules contre Rousseau

 

Les éditions Saint-Remi ont eu la bonne idée de réunir en un volume trois opuscules consacrés à Jean-Jacques Rousseau.

Mgr Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, est l’auteur du premier opuscule présenté ici en fac simile sous sa forme originale datant de 1762. Pour être précis, il s’agit d’un mandement épiscopal condamnant le livre Emile, ou de l’Education, signé Jean-Jacques Rousseau, “Citoyen de Genève”.

Le prélat souligne que l’auteur d’Emile propose un plan d’éducation, qui, loin de s’accorder avec le Christianisme, n’est pas même propre à former des Citoyens, ni des Hommes. Mgr de Beaumont en souligne les inepties et la mauvaise foi.

Viennent ensuite quelques pages de la Réponse de Rousseau au Mandement de Mgr de Beaumont. Ici encore, il s’agit d’un fac simile : celui de la bibliothèque de Voltaire dont on verra quelques notes manuscrites posées dans la marge, très acérées et souvent pertinentes, laissant entrevoir comment ces deux-là se mangent entre eux.

Enfin, le troisième opuscule est signé du Comte Joseph de Maistre et intitulé Examen d’un écrit de Jean-Jacques Rousseau sur l’origine des inégalités. Avec le talent qu’on lui connait, l’écrivain contre-révolutionnaire taille en pièces les spéculations de Rousseau et les réduit au rang de bavardages d’un sot qui ne sait ce qu’il dit.

Trois opuscules contre Rousseau, Mgr Christophe de Beaumont et le Comte Joseph de Maistre, éditions Saint-Remi, 12 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur  

https://www.medias-presse.info/trois-opuscules-contre-rousseau/100095/

jeudi 26 août 2021

15 août 778 : Roland Le Preux

 Fruit d'une antique tradition populaire orale et composée à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle par un certain Turold, un long poème épique intitulé La chanson de Roland a suscité dans l'Europe féodale un enthousiasme durable et a servi de modèle éthique à de nombreuses générations de chevaliers. Ceux-ci brûlaient de s'identifier au héros principal de cette chanson de geste, le preux Roland, incarnation des vertus guerrières de notre race.

Roland est un personnage historique. Neveu de Charlemagne, il fait partie de l'entourage immédiat du roi franc qui a organisé son royaume, puis son empire (à partir du couronnement impérial à Rome, à la Noël de l'an 800) en fonction des vieux principes des peuples germaniques et celtiques c'est-à-dire, selon la formule utilisée par l'historien Pierre Riché, en « chef de clan ». Charles confie à ses proches des postes de confiance, chargés de lourdes responsabilités. Ainsi Roland reçoit-il le commandement d'une de ces zones frontières, toujours chaudes, qui protègent les limites du territoire carolingien et que l'on appelle des Marches - d'où le titre de marquis. Roland a en charge la Marche de la Bretagne, qui couvre le pays franc contre les éventuelles incursions des remuants Bretons, dont Charlemagne a la sagesse de ménager l'ombrageuse indépendance.

Roland s'est révélé un chef aussi avisé que courageux. Aussi, Charles l'emmène-t-il avec lui dans une délicate expédition montée outre-Pyrénées pour exploiter les dissensions qui existent entre les chefs musulmans d'Espagne - et qui opposent en particulier, comme toujours, Berbères et Arabes. Charles, en allant guerroyer en Espagne, entend perpétuer la lutte de ses père et grand-père contre les musulmans (on sait que Charlemagne est le petit-fils de Charles Martel ... ). Au retour de cette équipée, Roland se voit confier le commandement de l'arrière-garde de l'armée franque pour le passage, délicat, des Pyrénées.

A Roncevaux, les Basques attaquent. Ces montagnards expérimentés ont la maîtrise du terrain. Leur embuscade est terriblement efficace. Les Francs, acculés, combattent jusqu'au dernier. Le chef donne l'exemple, comme il se doit : « Le comte Roland ne se ménage pas. Il frappe de sa lance tant que la hampe lui dure, mais après quinze coups, il l'a brisée et mise hors d'usage. Il tire alors Durendal, sa bonne épée, toute nue. » Ses compagnons tombés les uns après les autres autour de lui, Roland est à son tour touché à mort. Selon l'auteur de La chanson, ses dernières pensées sont toutes de fidélité à son idéal, à sa nation, à son clan : « Le comte Roland est couché sous un sapin. De maintes choses, il lui vient souvenance : de tant de terres qu'il a conquises en preux, de la douce France, des hommes de son lignage. » Et Roland célèbre en un ultime hommage sa bonne épée, symbole de ce combat qui donne sens à toute vie : « Ah ! Durendal ! Comme tu es belle et claire et blanche, comme tu luis et flamboies au soleil ! »

Pierre VIAL National hebdo du 18 au 24 août 1994

Heidegger : « l'introduction du nazisme dans la philosophie » d'Emmanuel Faye

 Disons tout de suite le but de ce livre : casser définitivement Heidegger et ne voir en lui que quelqu'un qui a transpiré le nazisme par tous les pores de sa peau depuis sa naissance jusqu'à sa mort et même au-delà. Toute son œuvre, même celle que l'on dit philosophique, serait donc «nazie».

Heidegger selon Emmanuel Faye ne s'est pas contenté d'être un nazi de circonstance, c'était même un dur, un radical parmi les nazis. La radicalité ne serait-elle qu'une coquetterie d'intellectuel que l'on a trouvée aussi chez Sartre, bien sûr pas pour les mêmes raisons, et qui prenait des postures «viriles» qui compensaient sa petite taille lorsqu'il déclarait : « un anticommuniste est un chien ».

Selon Emmanuel Faye, le professeur de Fribourg a anéanti la philosophie. Que veut dire cette phrase «métaphysique». Selon Emmanuel Faye, la philosophie est au service de l'homme. Cette définition très subjective pose la question à laquelle aucune réponse n'est donnée. Qu'est ce que la philosophie ? L'amour de la sagesse. Cette définition encore «orientale» semble bien dépassée. On peut dire qu'au sens large tout homme qui se met à penser philosophe sans que cela soit forcément au service de quelque chose ou de quelqu'un. Quand Descartes doute, il ne se met pas au service de l'homme, il doute. La pensée peut prendre toutes les directions, ce qu'a démontré au moins Heidegger. En conclusion on peut dire qu'Emmanuel Faye a une définition personnelle de la philosophie. Et que celle de Heidegger n'y correspondant pas, il en conclut qu'Heidegger n'est pas philosophe.

Mais même si certains l'ont fait, la philosophie n'a jamais consisté à faire l'apologie perpétuelle des droits de l'homme, de l'antiracisme, de la démocratie ainsi que de l'universalisme. Philosopher, c'est spéculer.

Le livre d'Emmanuel Faye a l'intérêt peut-être non voulu de réfléchir sur le nazisme. On l'a réduit à Mein Kampf de Hitler et pour les spécialistes, on ajoute le mythe du XXème siècle d'Alfred Rosenberg. Ces livres peuvent sembler un peu rudimentaires pour certains intellectuels qui ont été réceptifs à ce courant. La réflexion sur le nazisme peut donc s'étendre et s'approfondir avec le débat intellectuel qui s'est opéré entre Spengler, Heidegger, Ernst Jünger et Carl Schmitt... Emmanuel Faye dans le fond juge Heidegger à l'aune du politiquement correct qui inonde la pensée de nos jours. Ce qu'on appelle le politiquement correct n'est que le produit d'un rapport de forces qui s'est établi après la guerre. Y a t-il une absoluité sur le plan philosophique ? Bien sûr que non. La radicalité ou l'extrémisme ne sont que des questions de perspective, chacun pouvant juger ses propres idées comme devant être la norme et celles des autres comme étant extrémistes, les idées politiques étant des possibles.

Allons droit au but et abordons l'idée de la race dans le nazisme.

La pensée de la race n'était pas tabou du temps de Heidegger et ce depuis le XIXème siècle jusqu'au début du XXème siècle dans toute l'Europe. Développer ses propres points de vue sur son amélioration était quelque chose de commun et banal dans de nombreux milieux intellectuels. Cataloguer avec insistance Heidegger comme «raciste» comme le fait Emmanuel Faye est de nos jours une mise à mort. Dans l'idée de la race, il y a aussi l'acceptation et l'importance du corps qui est rejeté dans la tradition française. Heidegger trouvait par exemple qu'Hitler avait de belles mains ! Le professeur de Fribourg était pour l'amélioration de la race allemande. Emmanuel Faye aurait-il trouvé cela plus convenable s'il avait été pour sa «dégénérescence». Prôner le métissage comme on le fait aujourd'hui est tout aussi «métaphysique» que de prôner le respect des races existantes.

Certes la culture allemande est hiérarchique par tradition et non universaliste dans son ensemble. Faut-il reprocher à Heidegger d'avoir été allemand et d'avoir plus penché pour la particularisme que pour l'universalisme ?

Emmanuel Faye a quand même raison de souligner que le «racisme» de Heidegger n'était pas biologique. La race pour Heidegger est un être-là tout comme le peuple allemand et les œuvres qu'il a produites dans les domaines les plus élevés de l'esprit humain. De ce constat on peut être attaché à sa préservation sans s'appuyer sur un biologisme douteux.

Emmanuel Faye a l'air de s'effaroucher comme une jeune fille que les nazis aient prôné l'anéantissement de l'ennemi. C'est le principe de toute guerre et l'on peut même ajouter que la guerre est en fin ce compte un état permanent comme le soulignait Oriana Fallaci. Les formes peuvent changer, elles prennent actuellement celles du terrorisme. La capitulation sans conditions de l'Allemagne par les alliés était l'exigence de l'anéantissement de l'ennemi. Les révolutionnaires français, dont nous sommes les héritiers, ont cherché à anéantir les contre-révolutionnaires vendéens. AI Qaïda veut anéantir l'Occident et les Etats-Unis l'islamisme. L'anéantissement de l'ennemi prôné par Carl Schmitt est le principe même de tout combat authentique. La distinction ami-ennemi, fondement de la politique chez Carl Schmitt est tout à fait pertinente. C'est la désignation de l'ennemi qui est un acte métaphysique.

L'hostilité que pouvait avoir Heidegger vis-à-vis de Descartes est l'universalisme qu'il a représenté, tout autant que le rationalisme. Descartes est non seulement privé de monde avec la séparation sujet-objet mais aussi privé de communauté. La différence entre la pensée française et allemande vient en partie de ce que la communauté (Gemeinshaft) a un sens outre-Rhin ce qui n'est guère le cas en France.

La conclusion de tout ceci pour Emmanuel Faye est qu'il ne faut plus lire Heidegger. Cela évitera bien des migraines à certains. En tous cas, il aura permis à Emmanuel Faye de se faire connaître. On veut donc épurer Heidegger de la philosophie, le suivant sur la liste sera peut-être Nietzsche puis, après les irrationalistes, les sceptiques sur l'idée de la vérité, les  «racistes» dont la liste pourrait être assez longue depuis Aristote jusqu'à Husserl qui a eu des écrits guère convenables sur les Papous et pour qui l'Européen représente un degré supérieur d'humanité. Le mot d'ordre d'Emmanuel Faye est « il ne faut plus lire Heidegger ». Mais qui donc a vraiment envie d'obéir à Emmanuel Faye et participer à son autodafé ?

Patrice GROS-SUAUDEAU

Qui suis-je ? Georges Dumézil !

 

Qui suis-je ? Georges Dumézil !

Les études indo-européennes, apparues à la fin du XVIIIe siècle et dominées à l’origine presqu’exclusivement par les linguistes, se sont progressivement étendues au domaine de l’histoire des religions et des sociétés. Au XXe siècle, le français Georges Dumézil (1898-1986) est venu renouveler en profondeur la discipline en établissant le caractère « trifonctionnel » des mythologies et des société indo-européennes. L’essayiste Aristide Leucate propose aujourd’hui une excellente synthèse du parcours de ce grand savant, dont l’œuvre a exercé une influence déterminante.

Le siècle dernier et ses maîtres à penser… Dumézil s’impose comme tel, auteur d’une œuvre impressionnante et plus diversifiée qu’on ne le croit : pour s’en rendre compte, il faut se reporter à l’Œuvre de Georges Dumézil. Catalogue raisonné, bibliographie remarquable de précision établie en 1998 par le regretté Hervé Coutau-Bégarie aux éditions Economica. Plus de soixante livres publiés, plusieurs centaines d’articles parus et tout autant de comptes rendus, de préfaces, de rapports rédigés, plus d’une quarantaine d’entretiens accordés et sept émissions de radio et de télévision. De par la quantité, on salue le labeur, de par la qualité, on salue l’un des esprits les plus féconds de son époque.

Aristide Leucate vient de publier un petit livre consacré à Dumézil dans la collection Qui suis-je ? des éditions Pardès. Il revient sur la vie passionnante d’un savant polyglotte qui a parcouru la Pologne, les mondes du Caucase, la Suède, ou encore le Pérou (p. 7-28). Le gros de l’ouvrage retrace l’œuvre intellectuelle du mythologue et sa théorie de la trifonctionnalité indo-européenne (p. 29-90) avant de revenir sur « l’affaire Dumézil » et la prétendue coloration d’extrême-droite de ses travaux académiques pointée du doigt par des détracteurs dans les dernières décennies de la vie du savant – détracteurs perdus entre une idéologie mortifère, une jalousie latente et une incompétence déroutante (p. 91-108).

Excellente synthèse de l’œuvre et de la vie du maître, l’essai de Leucate complète utilement l’ouvrage précédent de Marco V. García Quintela, Dumézil. Une introduction. Suivie de l’Affaire Dumézil, publié il y a deux ans aux éditions Armeline, avec une belle préface de Christian-Joseph Guyonvarc’h. La bibliographie donnée par Leucate en fin d’ouvrage permet au lecteur féru de mythologie de s’aventurer plus loin que la centaine de pages proposée dans le livre de Quintela. Deux références , absentes de l’essai de Leucate, méritent néanmoins d’être ajoutées : le numéro 21-22 de Nouvelle École consacré à Georges Dumézil et paru à l’hiver 1972-1973 – qui eut un rôle décisif pour l’élection du savant à l’Académie française en 1978 ; l’ouvrage Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, chez Gallimard en 2000, qui réédite un grand nombre d’études écrites par Dumézil sur la tradition scandinave, avec une préface due à François-Xavier Dillmann qui rappelle l’importance de la matière du Nord dans les travaux du maître.

Des langues aux mythes

La vie de Georges Dumézil relève de l’extraordinaire. C’est celle d’un homme qui a combattu pendant la Première Guerre mondiale en première ligne et est décoré de la Croix de guerre. C’est celle d’un être né avec un véritable don des langues – il en maniait (selon son mot bien connu) une trentaine – qui n’appartiennent pas exclusivement à la famille indo-européenne : il excellait ainsi en turc et dans nombre de langues caucasiennes. C’est enfin celle d’un authentique érudit qui enseigna dans les meilleures institutions françaises (École Pratique des Hautes Études, 1935-1968 et Collège de France, 1949-1968) et qui fut élu à l’Académie Inscriptions et Belles-Lettres en 1970 ainsi qu’à l’Académie française en 1978.

Dumézil était encore, parmi bien d’autres choses, un auteur à la plume admirable. Son Mythe et épopée en trois volumes (1938-1973), malgré sa densité, l’illustre tout à fait. Une œuvre moins connue, «… Le Moyne noir en gris dedans Varennes » – Sotie nostradamique suivie d’un Divertissement sur les dernières paroles de Socrate (1984) est encore une merveille littéraire. Une phrase bien connue de Dumézil, tirée des entretiens donnés à Didier Eribon (1987) reflète tout à fait cette dimension littéraire : « À supposer que j’ai totalement tort, mes Indo-Européens seront comme les géométries de Riemann et de Lobatchevsky : des constructions hors du réel. Ce n’est déjà pas si mal. Il suffira de me changer de rayon dans les bibliothèques : je passerai dans la rubrique “roman”. » De même, nous pourrions dire, en forçant le trait, que si toute la théorie trifonctionnelle établie par Dumézil depuis la publication d’un article décisif en 1938 intitulé « La préhistoire des flamines majeurs » dans la Revue de l’histoire des religions était erronée voire fausse, toute la partie caucasienne de l’œuvre de Dumézil serait à conserver : ses travaux pionniers sur l’oubykh, une langue parlée par une poignée de locuteurs à l’époque où le savant la découvre, et qu’il parvient à sauver, font montre de toute la rigueur linguistique du disciple d’Antoine Meillet.

Mais ce qui demeure, avec Dumézil, c’est sa fameuse théorie trifonctionnelle de la société indo-européenne. Grâce à cette idée, l’auteur de Mythes et dieux des Indo-Européens (1992) a donné un second souffle à ce que l’on appelle, depuis le xixe siècle, la mythologie comparée, discipline scientifique dans laquelle se sont illustrés Max Müller, Wilhelm Mannhardt et James Frazer. Toutefois, leurs intuitions, souvent originales, furent bien vites dépassées. Déjà dans les années 1920, Dumézil tentait, à travers ses deux thèses de doctorat, de reprendre de vieux dossiers mythologiques avec un angle d’étude nouveau. Ces travaux de jeunesse – bâclés disait Dumézil –, ainsi que bien d’autres, ont été reniés par son auteur, toujours désireux de réactualiser sa pensée, de la remettre en question, ayant en sainte horreur l’idée que l’on puisse avoir des certitudes. C’est là toute l’humilité d’un chercheur qui ne se reposait pas sur ses lauriers.

Sa théorie trifonctionnelle a néanmoins fait les beaux jours de la mythologie comparée. Faut-il le rappeler, Dumézil découvre, en 1938, que les Indo-Européens pensaient leur société et organisaient leurs rites et leurs mythes selon une tripartition sociale essentielle : la fonction souveraine magico-sacrée, la fonction guerrière, et enfin la fonction économique, productive et reproductive. Toujours revue, réécrite et affinée avec les années, cette trifonctionnalité indo-européenne a été copieusement développée par Dumézil, qui s’est essentiellement intéressé aux deux premières fonctions (notamment dans Les Dieux souverains des Indo-Européens, 1977 et Heur et malheur du guerrier, 1969), la troisième étant tellement vaste et à ce point englobante qu’elle ne fut pas autant privilégiée.

Entre reconnaissance et mise à mort du cerf sacré

La trifonctionnalité a fait des émules chez les historiens des religions. Pensons aux travaux du couple Leroux-Guyonvarc’h dans le domaine celtique, à ceux de François-Xavier Dillmann dans le domaine scandinave, de Dominique Briquel dans le domaine romain, de Joël Grisward dans le domaine médiéval, de Jean Varenne et de Jean Haudry dans le domaine indien, de Georges Charachidzé dans le domaine caucasien, etc. L’influence de Dumézil fut déterminante chez les mythologues, qu’ils soient français ou étrangers (nous pensons encore à d’éminents savants tels que Jan de Vries, Stig Wikander, Otto Höfler, Gabriel Turville-Petre, Mircea Eliade, etc.).

La théorie trifonctionnelle a cependant rencontré des critiques de la part de spécialistes de telle ou telle discipline : ainsi Jan Gonda, Raymond Ian Page ou encore André Piganiol. Il s’agissait alors d’une disputatio entre intellectuels. Mais une seconde vague de critiques, d’une nature tout autre, a fait son apparition dans les années 1960 et a continué de faire son chemin les deux décennies suivantes. Il s’agissait alors d’une attaque idéologique à l’égard de Dumézil. L’« affaire » est initiée par l’historien Arnaldo Momigliano, qui a versé dans l’attaque personnelle, en soupçonnant, sur des éléments infondés, que l’intérêt pour la mythologie indo-européenne serait motivée, chez Dumézil, par des convictions racistes et antisémites, ce qui est entièrement faux. Mais le mal est déjà fait. D’autres se sont ensuite engouffrés dans la brèche : Carlo Ginzburg et son article inepte, puis Alain Schnapp et le triste sire Jean-Paul Demoule (ce dernier sévit encore de nos jours, et a publié en 2014 un livre gonflé d’erreurs et d’idées malsaines, Mais où sont passés les Indo-Européens ?, dans lequel il conteste la réalité des Indo-Européens et accuse nombre d’indo-européanistes d’être des nazis patentés). Didier Eribon publie toutefois Faut-il brûler Dumézil ? Mythologie, science et politique chez Flammarion en 1992 et enterre les détracteurs, battus à plate couture, sous une épaisse couche d’arguments irréfutables quant à de quelconques idées calomnieuses imputées à Dumézil. Leucate, qui connaît bien son sujet, revient sur les rapports entretenus par Dumézil avec l’Action française et replace l’église au milieu du village, dans le sillage des travaux d’Hervé Couteau-Bégarie. Un travail de recontextualisation fort utile.

Des steppes aux océans en passant par la forêt où se trouve le vaste enclos de nos ancêtres, les Indo-européens, Dumézil s’est aventuré en pionnier à travers les textes mythologiques, folkloriques et traditionnels. Il a fait ressortir de cette matière un schéma trifonctionnel qui a jeté un regard nouveau sur les récits légendaires de notre Europe et alentours mêlant des dieux et des héros dont nous sommes plus ou moins familiers. Sa contribution aux sciences humaines a apporté, selon ses mots empreints d’humilité, « quelques siècles à notre chronologie », ainsi qu’à notre histoire commune et continue de l’Islande aux abords du Xinjiang.

Le livre de Leucate relève le défi de retracer l’histoire d’un homme admirable comme on en rencontre rarement de nos jours, avec un propos brillant et maîtrisé, ponctué de documents iconographiques choisis avec pertinence.

Éric Garnier, rédacteur à Éléments

Aristide Leucate, « Qui suis-je ? » Dumézil, juin 2021, 128 p., 12 €.

https://institut-iliade.com/qui-suis-je-georges-dumezil/

Jean Thiriart : prophète et militant 3/3

 Un peu comme le fut le Piémont pour l’Italie. Toutes les rencontres de Thiriart au niveau international visaient cet objectif. Toutes ont échoué. Réaliste, Thiriart a renoncé à l’engagement politique, au lieu de reprendre son discours et d’attendre que l’occasion se représente, et même une meilleure occasion, celle d’avoir un grand pays auquel il aurait pu proposer sa stratégie : la Russie. Le destin de ce citoyen belge de naissance mais Européen de vocation a été étrange : il a toujours été “hors du temps”, surpris par les événements. Il les a toujours prévus mais a toujours été dépassé par eux.

Sa conception de la géopolitique eurasienne, sa vision qui désigne globalement les États-Unis comme l’ennemi objectif absolu, pourraient être perçues comme les indices d’un “visionarisme” illuminé, freiné seulement par un esprit rationnel cartésien, et rationalisé en ultime instance. Son matérialisme historique et biologique, son nationalisme européen centralisateur et totalisant, sa fermeture à l’endroit de thématiques écologiques et animalistes, ses positions personnelles face aux spécificités ethno-culturelles, son hostilité de principe à tout pathos religieux, son ignorance de toute dimension métapolitique, son admiration pour le jacobinisme de la Révolution française, pierre d’achoppement pour bon nombre d’anti-mondialistes francophones : tout cela constituait des limites à sa pensée et des résidus de conceptions vétéro-matérialistes, progressistes et darwiniennes, de plus en plus éloignées des choix culturels, religieux et politiques contemporains, chez les hommes et les peuples engagés, dans toute l’Eurasie et dans le monde entier, dans la lutte contre le mondialisme. Les idées “rationalistes”, que Thiriart faisait siennes, au contraire, ont été l’humus culturel et politique sur lequel le mondialisme a germé au cours des siècles passés. Ces aspects de la pensée de Thiriart ont révélé leurs limites, pendant les derniers mois de son existence, notamment lors des colloques et conversations de Moscou en août 1992. Son développement intellectuel semblait s’être définitivement arrêté à l’époque de l’historicisme linéaire et progressiste, avec sa mythologie d’un “avenir radieux pour l’humanité”.

Une telle vision rationaliste ne lui permettait pas de comprendre des phénomènes aussi importants que le réveil islamique ou le nouveau “mysticisme” eurasiste russe, ainsi que leur projections politiques d’une teneur hautement révolutionnaire et anti-mondialiste. Et ne parlons même pas de l’impact des visions traditionalistes d’un Evola ou d’un Guénon. Thiriart véhiculait donc cet handicap “culturel”, ce qui ne nous a pas empêché de nous retrouver à Moscou en août 1992, où nous avons cueilli au vol ses innombrables intuitions politiques. Quelques-unes de ces intuitions ont fait qu’il s’est retrouvé aux côtés de jeunes militants européens pour aller rencontrer les protagonistes de l’avant-garde “eurasiste” du Front du Salut National russe, rassemblés autour de la revue Dyenn et du mouvement du même nom. Nous avons découvert, ainsi, dans la capitale de l’ex-empire soviétique qu’il avait été parfaitement reconnu comme un penseur d’avant-garde par les Russes. Les enseignements géopolitiques de Thiriart ont germé en Russie, c’est indubitable, alors qu’en Occident ils ont toujours été méconnus voire méprisés. Thiriart a eu un impact lointain, dans les immensités glacées de la Russie-Sibérie, dans le cœur du Vieux Monde, près du pivot central de la tellurocratie eurasiatique.

Est-ce une ironie de l’histoire des doctrines politiques, qui surgit au moment de leur actualisation pratique ou est-ce la énième confirmation de cet adage antique, “nul n’est prophète en son pays” ? Le long “exil intérieur” de Thiriart semblait donc terminé, il s’était retiré de la politique active pour toujours et avait surmonté ce retrait qui, au départ, avait été une grosse déception. Il nous inondait de documents écrits, de comptes rendus d’interventions orales. Le flot ne semblait jamais devoir s’arrêter ! Comme s’il cherchait à rattraper le temps qu’il avait perdu dans un silence dédaigneux. Mu par un enthousiasme juvénile, parfois excessif et agaçant, Thiriart se remettait à donner des leçons d’histoire et de géopolitique, de sciences exactes et de politologie, de droit et toutes autres disciplines imaginables, aux généraux et aux journalistes, aux parlementaires et aux écrivains, aux politiciens de l’ex-URSS et aux militants islamiques de la CEI, et aussi, bien sûr, à nous, les Italiens présents qui avions, en même temps que lui, connu des changements d’opinion, en apparence inattendus. Et tout cela s’est passé dans la Russie d’aujourd’hui, où tout est désormais possible et rien n’est certain (et qui pourra être, qui sait, la Russie d’hier, quand cet article paraîtra) ; nous avons en effet affaire à une Russie suspendue entre un passé glorieux et un futur ténébreux, mais grosse de potentialités inimaginables. C’est là-bas que Jean Thiriart a retrouvé une nouvelle jeunesse.

Dans une ville de Moscou qui survit au jour le jour entre l’apathie et la fébrilité, semblant attendre “quelque chose” dont on ne connaît encore ni le nom ni le visage ; une ville où tout se passe, où tout peut se passer comme dans une dimension spéciale, entre ciel et terre. De la terre russe tout et le contraire de tout peut jaillir : le salut et l’extrême perdition, la renaissance ou la fin, une nouvelle puissance ou la désintégration totale d’un peuple qui fut impérial et est devenue, aujourd’hui, une plèbe misérable. Enfin, c’est là, et là seulement, que se joue le destin de tous les peuples européens et, en définitive, de la planète Terre. L’alternative est bien claire : ou nous aurons un nouvel empire eurasiatique qui nous guidera dans la lutte de libération de TOUS les peuples du globe ou nous assisterons au triomphe du mondialisme et de l’hégémonisme américain pour tout le prochain millénaire. C’est là-bas que l’écrivain et homme politique Jean Thiriart avait retrouvé l’espoir de pouvoir mettre en pratique ses intuitions du passé, cette fois à une échelle bien plus vaste. Dans cette terre de Russie, d’où peut surgir le messie armé des peuples d’Eurasie, nouvel avatar d’un cycle de civilisation ou Antéchrist des prophéties johanniques, nous aurons un espace pour toutes les alchimies et les expériences politiques, inconcevables si on les regarde avec des yeux d’Occidental. La Russie actuelle est un immense laboratoire, une terre politiquement vierge que l’on pourra féconder de greffons venus de loin, une terre vierge où la liberté et la puissance vont se chercher pour s’accoupler et tenter de nouvelles synthèses : « Le chemin de la liberté passe par celui de la puissance », soulignait Thiriart dans son livre fondamental :

« Il ne faudrait donc pas l’oublier, ou il faudrait l’apprendre à ceux qui l’ignorent. La liberté des faibles est un mythe vertuiste, une ingénuité à utilisation démagogique ou électorale. Les faibles n’ont jamais été libres et ne le seront jamais. Seule existe la liberté des forts. Celui qui veut être libre, doit se vouloir puissant. Celui qui veut être libre doit être capable d’arrêter d’autres libertés, car la liberté est envahissante et a tendance à empiéter sur celle des voisins faibles ».

Ou encore :

« Il est criminel du point de vue de l’éducation politique de tolérer que les masses puissent être intoxiquées par des mensonges affaiblissants comme ceux qui consistent à “déclarer la paix” à ses voisins en s’imaginant ainsi pouvoir conserver sa liberté. Chacune de nos libertés a été acquise à la suite de combats répétés et sanglants et chacune d’entre elles ne sera maintenue que si nous pouvons faire étalage d’une force susceptible de décourager ceux qui voudraient nous en priver. Plus que d’autres, nous aimons certaines libertés et rejetons de nombreuses contraintes. Mais nous savons combien sont perpétuellement menacées ces libertés. Que ce soit en tant qu’individu, que ce soit en tant que nation, nous connaissons la source de la liberté et c’est la puissance. Si nous voulons conserver la première, nous devons cultiver la seconde. Elles sont inséparables » (p. 301-302).

Voilà une page qui, à elle seule, pourrait assurer à son auteur un poste dans une faculté d’histoire des sciences politiques. Quand tout semblait à nouveau possible et quand le jeu des grandes stratégies politiques revenait à l’avant-plan, sur un échiquier grand comme le monde, quand Thiriart venait à peine d’entrevoir la possibilité de donner vie à sa grande idée d’Unité, voilà qu’a surgi le dernier coup du destin : la mort. En dépit de son inéluctabilité, elle est un événement qui nous surprend toujours, qui nous laisse avec un sentiment de regret et d’incomplétude. Dans le cas de Thiriart, le fait de la mort fait vagabonder l’esprit et nous imaginons tout ce que cet homme d’élite aurait encore pu nous apporter dans nos combats, tout ce qu’il aurait encore pu apprendre à ceux qui partagent notre cause, ne fût-ce que dans de simples échanges d’opinions, ne fût-ce qu’en formulant des propositions en matières culturelle et politique.

Enfin, il nous appartient de souligner la complétude de l’œuvre de Thiriart. Plus que tout autre, il avait complètement systématisé sa pensée politique, tout en restant toujours pleinement cohérent avec ses propres prémisses et en demeurant fidèle au style qu’il avait donné à sa vie. Lui, moins que tout autre, on ne pourra pas lui faire dire post mortem autre chose qu’il n’ait réellement dite, ni adapter ses textes et ses thèses aux exigences politiques du moment. Il reste le fait, indubitable, que sans Jean Thiriart, nous n’aurions pas été ce que nous sommes devenus. En effet, nous sommes tous ses héritiers sur le plan des idées, que nous l’ayons connu personnellement ou que nous ne l’ayons connu qu’au travers de ses écrits. Nous avons tous été, à un moment ou à un autre de notre vie politique ou de notre quête idéologique, les débiteurs de ses analyses et de ses intuitions fulgurantes. Aujourd’hui, nous nous sentons tous un peu orphelins.

En cet instant, nous voulons nous rappeler d’un écrivain politique, d’un homme qui était tout simplement passionné, impétueux, d’une vitalité débordante, le visage toujours illuminé d’un sourire jeune et l’âme agitée par une passion dévorante, la même que celle qui brûle en nous, sans vaciller, sans la moindre incertitude ou le moindre fléchissement. Le cas Jean Thiriart ? C’est l’incarnation vivante, vitale, d’un homme d’élite qui porte son regard vers le lointain, qui voit de haut, au-delà des contingences du présent, où les masses restent prisonnières. J’ai voulu tracer le portrait d’un prophète militant.

Carlo Terraciano.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/26

Rommel, maître de guerre (Benoît Rondeau)

 

Benoît Rondeau est un spécialiste des campagnes d’Afrique du Nord et de Normandie de la Seconde Guerre mondiale.

Il signe le volume consacré au maréchal Erwin Rommel dans la collection “Maîtres de guerre” des éditions Perrin. Il ne s’agit donc pas d’une biographie classique mais d’un ouvrage visant à montrer l’influence exercée par Rommel, stratège hors pair.

L’ouvrage débute par la genèse d’un grand général, qui s’illustre dès la Première Guerre mondiale comme un brillant officier du Kaiser. Ses glorieux faits d’armes en Italie et l’attaque du Mont Matajur participent de la légende de Rommel, alors officier des chasseurs alpins du Wurtemberg.

La brillante campagne de Rommel en Italie va durablement marquer son opinion sur le soldat italien. Il reste persuadé de l’incompétence des officiers transalpins – une donnée qui n’a rien d’anodin, puisqu’il devra combattre à leurs côtés, et sous leurs ordres, en Afrique du Nord à partir de 1941.

Le fait qu’il n’ait pas connu la terrible guerre des tranchées est tout aussi déterminant. Il ne sera pas de ces officiers marqués par l’impasse de la guerre de position. Il a au contraire mené des opérations mobile, ce qu’on appelle une guerre de mouvements, faite de contournements et de prises à revers. Au sein de l’Alpenkorps, il a agi comme ses camarades des Stosstruppen, les fameuses troupes d’assaut, qui ont percé les lignes alliées en France en 1918. Sa conduite de la Blitzkrieg, à la tête de la “division fantôme”, au début de la Seconde Guerre mondiale, ne sera qu’une nouvelle mise en pratique de sa façon de combattre, mais avec des outils nouveaux, à commencer par le panzer. Chez Rommel, rapidité, initiative et attaque priment. Maître de l’infiltration, il sait exploiter les failles de l’adversaire. Célérité et effet de surprise peuvent aisément contrebalancer un rapport de force défavorable. La guerre est pour lui un terrain de jeu, une expérience exaltante et sans égale. Le Renard du désert est une idole militaire. Mais sa réussite au combat l’a sans doute parfois porté à trop d’optimisme, ce qui a pu le mener à prendre des risques inutiles.

Rommel, Benoît Rondeau, éditions Perrin, collection “Maîtres de guerre”, 480 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/rommel-maitre-de-guerre-benoit-rondeau/100226/

mercredi 25 août 2021

«Céline, c’est mieux qu’un site de rencontres, c’est une communauté de lecteurs»

  

La célinomanie est la maladie qui affecte tout lecteur de Louis-Ferdinand qui a pris le « Voyage » à bout portant dans le buffet. On ne s’en relève jamais complètement. Alors on le relit sans cesse, on l’étudie, on crée des « fight clubs » de célinomanes. Aucun auteur n’en compte autant. Malheureusement, ces cercles s’embourgeoisent. Notre collaborateur Émeric Cian-Grangé, directeur de la collection « Du côté de Céline » à La Nouvelle Librairie, a voulu apporter du sang frais en portant sur les fonts baptismaux une nouvelle association : la Société des lecteurs de Céline (SLC). Bien-pensants, passez votre chemin !

ÉLÉMENTS : Le petit monde des spécialistes de Louis-Ferdinand Céline est en effervescence. François Gibault, exécuteur testamentaire du maître, vient de claquer la porte de la Société d’Études céliniennes (SEC), qui senorgueillissait daccueillir naguère des gens comme Philippe Alméras ou Henri Godard et qui, aujourd’hui, est noyautée par des « tâcherons minuscules », pour parler comme lauteur de Mort à crédit. Est-ce la raison pour laquelle vous avez créé la Société des lecteurs de Céline (SLC) ? Pour damer le pion à tous ces vieux croûtons apeurés ?

ÉMERIC CIAN-GRANGÉ. Au risque de vous décevoir, cher François, notre intention était plus honorable. Réduire la Société des lecteurs de Céline à un simple contre-projet me semble inapproprié, sa création découlant en effet de la mise en chantier d’un prix littéraire célinien. C’est en lisant Europia, premier volet d’un triptyque imaginé par Jean-Claude Albert-Weil (LAltermonde), que cette idée a pris forme en mai 2020. Philippe Alméras, Stéphane Balcerowiak et Pierre Chalmin furent les premiers à me soutenir, et c’est au détour d’une conversation électronique avec Alain de Benoist, en mars 2021, qu’il devint évident que ce prix devait être décerné par un organisme associatif. Il n’a fallu que quelques mois et l’action de céliniens déterminés pour que la SLC voit officiellement le jour, le 1er juillet 2021, à l’occasion de la commémoration des soixante ans de la mort de Louis-Ferdinand Céline. Étoffée, elle s’est également fixé pour objet de réunir, sans passion partisane ni politique, les amateurs de l’auteur de Mort à crédit, d’œuvrer pour la promotion et la diffusion de l’actualité célinienne et de contribuer à la recherche célinienne.

Les nombreux messages de soutien que nous avons reçus depuis sa création confortent néanmoins votre sentiment et prouvent qu’il était « temps d’envisager des études céliniennes délestées de ceux qui se servent de l’œuvre de Céline sans jamais servir celle-ci ». À titre d’exemple, ce courriel d’un sociétaire enthousiaste : « Excellente initiative que la création d’une société des lecteurs ! Point d’appartenance à une élite qui dise comment penser la prose du maître, seul le goût de partager des émotions suscitées par l’écriture de Céline compte. » Et celui-ci, pour qui « l’heure est peut-être venue de donner aux études céliniennes une envergure à la dimension du géant qu’était Céline ». Le magistère de la Société d’études céliniennes n’ayant cessé de décliner – une conséquence de l’idéologisation, de l’entre-soi et du sectarisme de ses dernières équipes dirigeantes –, il n’est pas surprenant que l’apparition d’une nouvelle société célinienne puisse être considérée comme « une excellente initiative, d’autant que côté SEC, rien ne va plus… »

Je m’accorde une petite parenthèse triviale qui a néanmoins son importance, car « à force de ne pas parler des choses, par élégance, on ne dit rien, et on l’a dans le cul ». Nous avons été quelques-uns à proposer nos services, lors de l’assemblée générale de décembre dernier, afin de redynamiser une SEC en capilotade, ce qui nous a valu d’être traités comme des ennemis idéologiques. À titre personnel, j’ai été la cible d’une campagne de diffamation menée par l’éditeur nantais des Écrits polémiques qui, en amont de l’assemblée générale, a contacté plusieurs personnes pour leur demander un « pouvoir » afin de contrer une OPA d’extrême droite orchestrée par… Émeric Cian-Grangé. D’autres ont menacé de démissionner et d’annuler leur participation à un colloque organisé par la SEC si je devais ne serait-ce qu’intégrer le conseil d’administration. Le trésorier m’a comparé au choléra, ce qui était somme toute assez désobligeant et fort mesquin. Last but not least, afin de renforcer le cordon sanitaire autour d’un noyau dur qu’il convient de designer sous le terme peu reluisant de « coterie » (« une association de médiocrités », selon Delacroix), le Président – François Gibault himself – a truffé la SEC de collègues du barreau, céliniens de papier le temps d’une assemblée. Ostracisés, nous avons naturellement pris la décision de quitter cette association dogmatique et déloyale, comme bon nombre de cotisants qui, informés des événements par le Bulletin célinien de Marc Laudelout, n’ont pas renouvelé leur adhésion. La démission de François Gibault – une tempête dans un verre d’eau – ne peut nous faire oublier qu’il a présidé aux destinées de la SEC pendant plus de trente-cinq ans avec une partie des personnes qu’il prend le temps de débiner, avant de mettre les bouts.

Céline ne saurait être confisqué par un cénacle à prétention élitiste (« des pots en masse, peu de confiture ») : tout comme son œuvre et ses lecteurs, il mérite une association à la fois libre et exigeante.

ÉLÉMENTS : Quels sont les céliniens que vous avez réuni autour de vous ?

ÉMERIC CIAN-GRANGÉ. Des céliniens libres et exigeants, justement. Tout d’abord, la Vieille Garde, composée de Philippe Alméras (la lecture de son œuvre vous vaccine contre toute forme de conformisme et de soumission), Éric Mazet (« le meilleur d’entre-nous », « celui qui sait tout sur Céline ») et Marc Laudelout, directeur émérite du Bulletin célinien depuis plus de quarante ans. From the USA, où il a interviewé Elizabeth Craig en 1988, le professeur Jean Monnier. Dall’Italia, Valeria Ferretti, traductrice et chercheuse énergique, auteur d’une thèse sur la retraduction d’une écriture orale mythique – la langue de Céline – en italien. Marie Vergneault-Gourdon, enseignante et doctorante, en passe d’achever une thèse portant sur l’émotion et le lyrisme chez L.-F. Céline. Deux homo literatus en diable : Stéphane Balcerowiak (que serait une association célinienne sans compter de médecin dans ses rangs ?) et Pierre Chalmin (que serait une association célinienne sans compter d’écrivain dans ses rangs ?). Gérard Silmo (spécialiste de Gen Paul et grand connaisseur de la correspondance célinienne), Michel Mouls (à l’origine d’une lettre d’information célinienne envoyée à près de cinq cents abonnés) et Christian Mouquet (gestionnaire du groupe Facebook « Archives Louis-Ferdinand Céline », fort de trois mille membres) forment notre triumvirat de choc. La Société des lecteurs de Céline ne serait rien sans les conseils avisés de Claude Beauthéac, docteur ès associations, et sans la bibliothèque célinienne de Marc Van Dongen, docteur ès bibliophilies. Pour terminer, Christophe Malavoy, écrivain, comédien, célinien authentique, fidèle et pugnace, nous honore de sa présence en participant à la réflexion concernant l’identité et la singularité de notre prix des lecteurs de Céline.

ÉLÉMENTS : Quest-ce que la Société des Lecteurs de Céline prépare ?

ÉMERIC CIAN-GRANGÉ. C’est au Conseil d’administration, qui se réunira en octobre 2021, de définir le programme pour les trois années à venir. Sachez néanmoins que la SLC ne s’épargnera aucun effort pour être à la hauteur des attentes de ses membres et de la tâche qu’elle s’est fixée. Son ambition est en effet de représenter le plus légitimement possible la communauté des lecteurs de Céline et de lui permettre de s’exprimer de façon décomplexée. Un sociétaire a très bien résumé notre état d’esprit : « C’est enthousiasmant de savoir que nous existons, nous, lecteurs, et que nous nous reconnaissons, et que nous transmettons. » Vous le savez, les sociétés littéraires s’épuisent et finissent par mourir d’anémie. Les lecteurs, eux, restent bien vivants. Nous partons donc du principe que la SLC appartient à ses membres – dont le rôle ne se limite pas à envoyer un chèque une fois l’an – et qu’elle vit à travers et pour eux. Des adhérents que j’ai eu au téléphone m’ont d’ailleurs fait part de leur souhait de participer à la vie de l’association. C’était d’autant plus spontané qu’ils m’ont dit se sentir en confiance au sein d’une société gérée par des gens qui leur ressemblent. Pas de « lecteurs d’en haut » ou de « lecteurs d’en bas » chez nous, et encore moins dans une société présidée par un modeste policier.

Et Céline dans tout ça, me direz-vous ? Il sera naturellement à l’honneur du prix littéraire que délivrera le jury de la SLC. Il sera également au cœur des bulletins d’information qu’elle éditera, du site Internet qu’elle gérera, des manifestations qu’elle organisera (expositions, journées céliniennes, débats…), des études qu’elle entreprendra et de la plaquette numérotée (sur beau papier, avec un texte rare ou peu connu sur Louis-Ferdinand Céline) qu’elle adressera aux sociétaires. Nous tenons par ailleurs à dépasser les frontières géographiques (l’auteur de Rigodon est lu dans le monde entier) et culturelles (Céline doit réinvestir le monde universitaire) pour promouvoir et diffuser l’actualité célinienne (ouvrages, thèses, analyses, informations livresques, adaptations théâtrales et créations audiovisuelles, soient-elles françaises, francophones ou étrangères, podcasts, rencontres thématiques en France et dans le monde).

ÉLÉMENTS : Comment vous soutenir ? En adhérant à la Société des Lecteurs de Céline, j’imagine ? Mais encore ?

ÉMERIC CIAN-GRANGÉ : Nous soutenir, c’est adhérer et communiquer par tous les moyens possibles sur l’existence de l’association, revendiquer son appartenance à la communauté des lecteurs de Céline et faire preuve d’un prosélytisme imaginatif et débridé. C’est aussi mettre des infrastructures à notre disposition, nous accompagner dans l’organisation d’événements, nous soutenir dans l’édition de nos travaux et contribuer à l’organisation de notre prix littéraire. En somme, faire feu de tout bois. Un membre du Conseil d’administration de la SLC a très bien résumé notre position et l’engagement qu’elle exige de nous : « Notre toute nouvelle société va se retrouver au cœur de nouveaux paradigmes, avec des ingrédients inédits et des positions que l’on attendra de notre part. Et son président en l’occurrence devra participer, animer, et représenter celle-ci. Du grain à moudre certes, et du pain sur la planche… » Il faut donc prendre le train en route, alimenter la locomotive en combustible, profiler les rails et dire son admiration pour l’œuvre de Céline et ses formidables chambardements littéraires. Gi !

https://www.revue-elements.com/celine-cest-mieux-quun-site-de-rencontres-cest-une-communaute-de-lecteurs/

Oswald Spengler, la culture arabe et notre déclin

 

Avait-il tout vu venir ?

[…]

« J’appelle pseudomorphose historique, écrit Spengler, les cas dans lesquels une vieille culture étrangère couvre le sol avec une telle puissance qu’elle empêche une jeune culture de respirer… Au lieu de l’élan en hauteur, seule la sève de la haine nourrit des branches gigantesques contre la force lointaine. Tel est le cas de la culture arabe. »

Spengler range la culture arabe ou « magique » au rang des huit hautes culturesqu’il passe en revue, avec entre autres « la faustienne » (Occident depuis l’an 1000) ou « l’apollinienne » (antiquité gréco-romaine)… La culture arabo-magique englobe selon lui toutes les religions du paysage araméen, y compris le judaïsme et le christianisme primitifs, et c’est pourquoi, dit-il, seul « un pieux musulman serait en mesure d’approcher un peu la mentalité de Jésus. » Dans ce « paysage araméen », Mahomet survient pour libérer la culture arabe enchaînée par la pseudomorphose et « cette délivrance de l’humanité magique est sans exemple dans l’Histoire… L’Islam doit être considéré comme le puritanisme du groupe total des religions magiques précédentes… C’est dans ce sens plus profond, et non pas seulement dans sa fureur guerrière, qu’est l’énigme de son fabuleux succès. » L’éminent essayiste Hichem Djaït estime, malgré des réserves, que la vision de Spengler « a le mérite d’expliquer bien des choses sur le renouvellement de l’Orient perso-arabo-araméen à la fin du premier millénaire avant J.C. […] et sur une continuité que l’Islam a vivifiée. »

Le « moi » n’existe pas en islam

L’éclairage de Spengler, révèle la parenté intérieure de l’Islam et du protestantisme anglo-saxon : « Le Paradis perdu » de Milton, mainte sourate du Coran, … – tout cela est une seule et même chose : l’enthousiasme d’un esprit terre à terre, l’ardeur froide, la mystique desséchée, l’extase pédante. La doctrine de l’Islam avec son rationalisme dur, est aussi triste et fielleuse que celle du catéchisme de Westminster en 1643. » On en trouve maintes illustrations chez les romanciers victoriens, tel ce savoureux dialogue qui ouvre Le Moulin sur la Floss de George Eliott au cours duquel Bessy apostrophe son mari : « Ces beaux draps de Hollande, je me repentirais de les avoir achetés, si ce n’était qu’ils doivent servir à envelopper nos corps. Si vous deviez mourir demain, Monsieur Tulliver, ils sont supérieurement calandrés et tout prêts, avec une odeur de lavande que ce serait un plaisir de s’en servir. » Ce souci du linceul, entretenu par les mères dans les foyers les plus modestes ou les moins pratiquants ne surprendra pas quiconque a grandi dans une famille musulmane. 

[…]

L’article dans son intégralité sur Causeur

https://www.fdesouche.com/2021/07/07/oswald-spengler-la-culture-arabe-et-notre-declin/

1790 : Premier sursaut contre-révolutionnaire

 Savez-vous que le tout premier acte contre-révolutionnaire se produisit il y a 220 ans entre Rhône et Cévennes, au pays de Vivarais, dont la Révolution venait de faire le département de l'Ardèche ? Inexpérimentée à ses débuts, cette chouannerie atteignit le tragique et le sublime...

Tout le premier semestre 1790, s'étaient mises sur pied difficilement les nouvelles institutions locales : on se disputait ferme sur le tracé des districts, et on allait jusqu'à s'accuser de "républicanisme" – ce qui était encore l'injure suprême ! Néanmoins en portant à la tête du directoire de l'Ardèche de grands noms du pays, les Vivarois avaient montré leur volonté de ne point trop se séparer des autorités naturelles traditionnelles. Et le 14 juillet 1790 fut fêté comme partout dans l'allégresse... et dans l'illusion (voir L'AF 2000 du 17 juin).

Les fédérés de Jalès

Comme partout, tout allait de plus en plus mal. L'insubordination se répandait, les forêts étaient ravagées... mais surtout l'agitation huguenote réapparaissait. Les protestants n'avaient pourtant plus de raisons de se plaindre depuis que Louis XVI leur avait accordé l'édit de Tolérance leur rendant la liberté de culte (7 novembre 1787), mais la Déclaration des Droits de l'Homme du 24 août 1789, mettant sur le même plan « toutes les opinions même religieuses », avait échauffé les esprits sur cette terre passionnée. Les échos de l'Assemblée nationale constituante semaient l'effroi : nationalisation des biens du clergé (2 novembre 1789), décret refusant au catholicisme le privilège de religion d'État (13 avril 1790), constitution civile du clergé (12 juillet )... À Nîmes, dans le Gard, le régiment de Guyenne - un ramassis de francs-maçons – et les milices huguenotes des Cévennes avaient organisé du 12 au 15 juin le massacre de trois cents catholiques dont cinq capucins. Et quand on apprit que se formait à Boucoiran, près d'Alès, un camp de protestants, ce fut dans tout le Sud du Vivarais une explosion de colère.

L'âme du mouvement fut Louis de Malbosc, maire de Berrias (district du Tanargue) - un fort honnête homme, non systématiquement hostile aux idées nouvelles, mais qui ne supportait pas les attaques de la Constituante contre le roi et la religion catholique. Il eut vite fait de convaincre son entourage que l'ordre et la justice ont besoin de la force et que donc il fallait utiliser la seule force organisée du moment : les gardes nationaux. On créa ainsi une "fédération" aux buts autrement plus concrets que ceux de la fête du même nom... Quant au lieu de la réunion, il apparut tout de suite que ce devait être l'immense plaine de Jalès, cette terre à blé et à vigne qui s'étend au Sud de l'Ardèche, aux confins du Gard, non loin de la Lozère. Au centre de cette plaine, se dressait une imposante commanderie fondée en 1140 par les Templiers, puis affectée à l'ordre de Malte. Le rendez-vous fut fixé au 18 août.

La constituante embarrassée

Le camp de Jalès fut un magnifique rassemblement : plus de 180 paroisses, avec 20 000 hommes et 170 drapeaux représentant 80 000 gardes nationaux - une multitude immense et bigarrée, la plus forte mobilisation jamais vue dans le pays. L'abbé de Larque, curé de Banne, célébra la messe, assisté de vingt ecclésiastiques. Tout cela sentait bien sûr l'improvisation. Le directoire ne voulant pas se mouiller, Malbosc dut se résigner à présider lui-même la cérémonie de prestation de serment de fidélité au roi et à la nation. Puis, les buts du rassemblement n'ayant pas été suffisamment définis, certains se montraient pressés de rentrer chez eux, d'autres étaient prêts à marcher sur Boucoiran. Malbosc se sentit dépassé ; pour lui on avait montré sa force, et cela devait suffire. On décida malgré tout, avant de se séparer, de rendre permanent le comité de Jalès, afin de pouvoir en cas de besoin rassembler les forces catholiques. Ce qui, malgré lui, faisait sortir Malbosc de la légalité. Mais fait-on la contre-Révolution sans casser des oeufs ?

Les révolutionnaires se déchaînèrent. Ils parvinrent même à obtenir du directoire du département une condamnation du camp et du comité de Jalès. Les plaintes affluèrent à l'Assemblée constituante qui parla le 5 septembre d'ouvrir une information judiciaire... mais il n'y eut personne sur place à qui la confier.

Cet embryon de résistance à la Révolution connut pourtant un énorme retentissement. La presse "patriote" ne se retint pas, accusant les fédérés de Jalès de méditer une insurrection avec l'appui de l'Espagne (!). L'entourage des princes réfugiés à Turin avec le comte d'Artois, frère du roi (futur Charles X) commença à s'intéresser au mouvement : deux "personnages mystérieux" furent arrêtés le 1er octobre alors qu'ils dînaient chez le comte de La Saumée, lieutenant général du camp de Jalès : on sut très vite qu'il s'agissait du prince de Polignac et du marquis de Castelnau venus dire les remerciements des princes aux fédérés du Vivarais pour leur zèle et les avertir « qu'il se préparait des événements dans lesquels on aurait besoin de leurs services ». Au même moment parut un manifeste apocryphe dont l'auteur supposé était le bouillant abbé Allier, curé de Chambonas, près des Vans, qui dénonçait vigoureusement les vexations dont était victime la religion catholique, ajoutant que l'assemblée de Jalès « verserait jusqu'à la dernière goutte de sang plutôt que de laisser subsister une constitution monstrueuse assise sur des ruines et cimentée par des larmes ». Ne voulant rien dramatiser, le directoire du département obtint la libération des deux "mystérieux voyageurs". Malbosc, de son côté, voyait son prestige s'accroître. Désormais Jalès devenait un symbole ; on ne pouvait plus reculer ; au fur et à mesure que la Constituante s'en prendrait à l'Église, le Sud du Vivarais se raidirait dans son royalisme.

L'affaire ne s'arrêta pas là, en effet. La loi obligeant les prêtres à prêter serment à la constitution (27 novembre 1790) irrita les paysans du Vivarais ; ceux du district du Tanargue se dirent prêts à tuer les prêtres assermentés qui oseraient se présenter à eux. L'heure était grave, et justifiait un nouveau camp de Jalès. Il eut lieu le dimanche 20 février 1791, renforcé par les habitants d'Uzès (Gard) qui, avec leur curé, l'abbé La Molette, fuyaient les massacres perpétrés par les protestants. Donc, 30 000 hommes bien décidés à ne reculer devant rien, pas même un soulèvement.

Un assassinat déguisé en suicide

Encore une fois Malbosc se sentit dépassé, il était de la trempe de Louis XVI et croyait qu'on arrêterait la Révolution sans violence. Mais la Révolution elle-même n'était-elle pas la pire des violences ? Faute de s'être posé la question, il se retrouva interné le 27 février à Pont-Saint-Esprit par les hérauts des Droits de l'Homme... Une quinzaine de jours plus tard son corps fut retrouvé sur les bords du Rhône. Un assassinat déguisé en suicide... Car les révolutionnaires avaient décidé de disperser le camp de Jalès : l'armée "citoyenne" recrutée parmi des volontaires du Gard, de la Drôme et du Vaucluse était un véritable club où les motions les plus incendiaires étaient acclamés. Ils ne manifestaient aucune pitié. Du coup le comte d'Artois et le prince de Condé quittèrent Turin le premier pour Venise et le second pour Worms ; ils avaient perdu l'espérance de voir s'embraser tout le Sud-Est.

Les Vivarois ne s'avouaient pas vaincus : après que le pape Pie VI eut, enfin !, condamné par la bulle Quod aliquantum du 10 mars 1792 la constitution civile du clergé, ils reprirent courage. L'on retrouva les deux abbés intrépides, l'abbé Allier et l'abbé La Molette, tout prêts à reprendre le combat. Le premier avait rencontré en février à Coblence les comtes de Provence et d'Artois, frères du roi. Ceux-ci étaient désireux de coordonner le mouvement avec celui qui s'ébauchait dans d'autres provinces car on commençait à bouger à Toulouse,à Castres, en Franche Comté ; le marquis de La Rouërie venait de lancer l'Association bretonne.

Trouvant que l'on tergiversait, un Drômois, le comte de Saillans, précipita les choses faisant sonner le tocsin pour attirer à lui les paysans. Il réussit le 7 juillet à s'emparer du château de Banne dominant la plaine des Vans et le bois de Païolive mais il ne put étendre son autorité sur tout le Sud-Ouest du Vivarais, car les troupes du département ayant eu vent du complot, renforcées par celles du Gard et de Lozère, vinrent l'encercler. Malgré des prodiges d'héroïsme, il fut arrêté le 12 juillet, et sauvagement traîné place de Grave aux Vans pour y être massacré tandis que le château de Banne était totalement détruit par un incendie de plusieurs jours. Même sort pour la commanderie de Jalès.

Les représailles furent atroces ; 200 conjurés avaient déjà péri le 14 juillet dont neuf prêtres insermentés aux Vans. Ceux qui échappèrent à la mort devaient se retrouver à Paris à la Conciergerie sous la Terreur. Quant à l'abbé Allier, il devait monter sur l'échafaud le 16 septembre 1793 à Mende. Mais les royalistes vivarois devaient encore, de ci de là, manifester leur insoumission jusque sous le Directoire et même l'Empire. Honneur à la chouannerie vivaroise ! Inexpérimentée à ses débuts, elle atteignit le tragique et le sublime dans l'affrontement avec la Révolution. Elle démarra la première, bien avant les provinces de l'Ouest, mais celles-ci surent alors en tirer la leçon : la contre-révolution devait être totale, et pas seulement religieuse, car il n'y avait rien à attendre des nouvelles autorités en place.

Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000  du 1er au 14 juillet 2010