dimanche 28 juin 2020
samedi 27 juin 2020
George Orwell libertaire et rebelle 2/2
Le témoignage d'Orwell rejoint celui de Simone Weil
La longue et maigre silhouette d'Orwell fut souvent comparée à celle du Quichotte, et cela tombait bien au pays de Cervantes. Cependant, il n'y avait là plus rien de burlesque - mais peut-être n'y avait-il eu non plus rien de burlesque dans l'intention de Cervantes, comme le notera Orwell plus tard, en citant Nietzsche. Dans ces Brigades internationales se fait l'Europe, se noue la fraternité européenne, comme elle se noue dans le camp d'en face, et le Gilles de Drieu La Rochelle, par exemple, en rendra compte, lui aussi.
Orwell passera plusieurs mois à faire la guerre dans des conditions bien sûr pénibles, le pire étant le manque de matériel, le froid et les poux. Peut-être aurait-il pu croiser Simone Weil, engagée quant à elle dans les rangs de la FAI. Ses observations sur bien des points rejoignent celles d'Orwell, et sur la dignité des paysans espagnols en particulier, et sur les crimes commis de part et d'autre. Ce sera l'objet d'une lettre de la philosophe à Bernanos, en 1938, rédigée après la lecture des Grands cimetières sous la lune. Mais si Orwell observe les hommes de son œil « chaleureux et introverti à la fois », il est venu pour se battre, et de nombreux témoignages attestent de son courage et de la réalité de sa présence au combat. Il craint plus les rats que les balles (on retrouve ces derniers dans 1984), et cette phobie eut une fois de lourdes conséquences, comme le raconta à la BBC un autre engagé, Bob Edwards, en 1960 : « Un rat particulièrement aventureux avait ennuyé Orwell trop longtemps, si bien qu'il sortit son pistolet et lui tira dessus. Mais l'explosion résonna dans l'abri, et on dut l'entendre sur l'ensemble du front, ou presque, et les deux côtés se sont mis à tirer. L'artillerie entra en branle, on envoya des patrouilles, les nids de mitrailleuses firent feu et, à la fin, la cantine fut totalement détruite ainsi que les deux bus qui avaient apporté nos réserves. » Les combattants purent voir souvent la grande silhouette d'Orwell se promener calmement sous un déluge de feu il ne connaissait pas la peur et, dans son cas, le flegme britannique était une réalité. S'il acceptait le « meurtre nécessaire », il ne put s'empêcher d'avoir le cœur serré en entendant les hurlements du pauvre diable qu'il avait touché en lançant une bombe dans une tranchée.
Quant à la nature du conflit, Orwell ne s'y est pas trompé : Franco n'est pas un fasciste, il vise plus « à restaurer le féodalisme » qu'à installer le fascisme. Du côté républicain, ce que va expérimenter Orwell, c'est la division des différents courants qui le constituent, et les manœuvres aberrantes des communistes, avec derrière eux les Soviétiques, qui font la chasse aux anarchistes et, surtout, aux trotskistes, considérés comme «fascistes». Cette guerre à l'intérieur de la guerre se traduisit à Barcelone par des combats entre forces de l'ordre obéissant aux communistes et partisans du POUM. Orwell fut écœuré par ces événements, et par la manière dont la presse communiste, ou infiltrée par les communistes, rendait compte des événements. C'est à cette époque qu'il devint véritablement anticommuniste.
Il découvre en Catalogne le vrai visage du communisme
Le 10 mai 1936, alors qu'il était revenu sur le front, Orwell reçut une balle dans la gorge. Un millimètre plus haut, et la balle était mortelle, à coup sûr. Soins pendant quelques semaines, puis démobilisation, telle fut la suite de son aventure. Non sans quelques nouveaux démêlés avec les staliniens : un de ses amis, Bob Smilie, correspondant de l'ILP fut arrêté par les communistes et mourut en prison, probablement assassiné. D'autres encore, avec lesquels il avait été lié (Andres Nin), disparurent dans des conditions similaires. Manquant à plusieurs reprises d'être arrêté, Orwell finit par réussir à regagner l'Angleterre, très fatigué par les séquelles de sa blessure, les poumons probablement déjà malades.
Il fut plutôt mal en point durant l'année 1938. C'est à ce moment qu'il devint un écrivain politique. Jusqu'en septembre 1939, il resta hostile à l'idée d'entrer en guerre avec l'Allemagne. Cette période de la fin des années trente est celle de la montée des périls, et de la guerre, pendant que se mettent en place, dans l'esprit d'Orwell, les ingrédients qui constitueront 1984, huit à neuf ans plus tard. Période, comme il l'écrit, « des matraques en caoutchouc et des camps de concentrations, des barbelés et des cellules secrètes où la lumière électrique brûle jour et nuit pendant qu'un garde vous surveille, des chemises de couleur uniforme et de foules hurlant leur adoration du leader (mais ne le détestent-elles pas autant qu'elles l'adorent?), période de la haine et des slogans ». La pensée réduite à l'état de slogans, c'est-à-dire aussi le traficotage et l'appauvrissement du langage, fut une des grandes préoccupations d'Orwell. Il resta pacifiste jusqu'au pacte germano-soviétique. Mais ce qui lui semblait être une sorte de conjonction des totalitarismes mit un terme à ce pacifisme.
George Orwell s'engage totalement contre le nazisme
La guerre déclenchée, Orwell se démène pour se faire engager, mais il ne peut cacher l'état de ses poumons. Il essaiera pourtant sans relâche, rusant avec les médecins, souvent persuadé que ce n'était pas sa santé qui était en cause, mais le fait qu'il avait servi dans les rangs du POUM. Orwell se sentait à sa place dans l'état de guerre, il y voyait une situation dans laquelle le pays se «fascisait», mais aussi une école de courage et de civisme, un état de la collectivité dans lequel la solidarité et l'esprit de sacrifice pouvaient se déployer : « Il se sentait incroyablement chez lui pendant le Blitz, au milieu des bombes, du courage, des décombres, des restrictions, des sans-abri, devant ces signes de la révolution montante » (Cyril Connolly).
Jugé à plusieurs reprises en trop mauvaise santé pour servir dans l'armée, il trouva dans la Home Guard, sorte de milice populaire, ou de garde nationale, l'institution qui lui permettrait d'assouvir ses appétits de service. Ceux qui furent sous les ordres du sergent Orwell se souviendront qu'il prenait très au sérieux sa mission, décidant par exemple, au moment où l'hypothèse d'une invasion terrestre par la Wehrmacht était plausible, d'enseigner aux hommes de sa compagnie la fabrication de bombes à essence, dans un garage vide. Il voyait certes dans la Home Guard une milice potentiellement fasciste, mais il appelait, dans ses chroniques, les citoyens de gauche à y entrer afin de faire en sorte qu'elle ne le soit pas, ou plus! Sa section était composée « de deux grossistes de Covent Garden, un propriétaire de garage et son fils, un fabricant juif de piano et son neveu, un chauffeur de camionnette, un ouvrier d'usine, un plombier et un vieux soldat sans emploi ». D'une manière générale, Orwell estimait que socialisme et patriotisme, non seulement ne sont pas incompatibles, mais sont même indissociables, particulièrement en temps de guerre. Il croyait aussi que l'état de guerre permet des avancées sociales impossibles en temps de paix.
En 1941 il essaya encore une fois, en vain, d'entrer dans l'armée. Il accepta alors l'offre qu'on lui fit de travailler à la BBC, au mois d'août de le même année. Pendant deux ans, il dirigea des émissions en direction de l'Inde, en vue d'encourager la participation indienne à l'effort de guerre. Orwell commençait à être connu et reconnu. C'est à cette époque qu'il entreprit la rédaction, en plus de ses chroniques dans la presse écrite et de ses émissions de radio, de cette description de l'Angleterre qu'est Le lion et la licorne, les deux animaux emblématiques de la Grande-Bretagne. C'était en fait une sorte d'essai sur l'Homo britannicus, une affectueuse description, à travers classes sociales et habitudes, de la vie et de l'esprit des Anglais. « Dès que l'on revient en Angleterre, depuis un autre pays, l'on a tout de suite la sensation de respirer un air différent. La bière est plus amère, les pièces de monnaie sont plus lourdes, l'herbe est plus verte, la publicité plus criarde. Les foules des grandes villes, avec leurs visages noueux, leurs dents mal plantées, et leurs manières douces, sont différentes de celles du reste de l'Europe. Oui, il y a quelque chose de distinct, de reconnaissable dans la civilisation anglaise. C'est une culture, aussi spécifique que celle de l'Espagne. Elle est liée aux petits-déjeuners substantiels et aux dimanches tristes, aux villes enfumées et aux routes tortueuses, aux champs verdoyants et aux boîtes aux lettres rondes et rouges… C'est votre civilisation, c'est vous. » Et il ajoutait : « Pendant que j'écris, des êtres humains hautement civilisés volent au-dessus de ma tête en essayant de me tuer. »
Orwell pensait que cette nation britannique qui, certes, ne pouvait rivaliser en peinture, en musique et en philosophie (mais il avait bien peu d'estime pour la philosophie) avec l'Allemagne ou la France, cette nation, donc, qui portait si haut la notion de privacy et de liberté individuelle, ne pouvait qu'être rétive à tout pouvoir totalitaire. La «douceur» selon lui caractérisait cette «civilisation britannique», mais à cela on pourrait tout de même objecter la rudesse de Cromwell, la ténacité et la grande valeur militaire des Britanniques, l'invention, toutes proportions gardées, des camps de regroupement pour prisonniers, et bien d'autres choses encore qui ne vont pas du tout dans le sens de cette «douceur».
Émissions non conformistes sur les ondes de la BBC
Peut-être alors faut-il surtout entendre cette douceur comme quelque chose d'essentiellement intérieur, comme la marque d'un lien social puissant qui fait que, quelle que soit la classe sociale, l'appartenance au corps de la nation britannique confère des droits, et des devoirs, parfaitement intériorisés. Orwell fait remarquer, par exemple, qu'à Londres, dans les années trente, un marchand de journaux pouvait s'absenter pour aller boire un verre et laisser sa caisse ouverte sans crainte aucune. Des dégradations sur du mobilier urbain ou dans les transports en commun étaient dans cette société impensables; quant à tirer sur les pompiers. Bienveillance et respect des citoyens les uns vis-à-vis des autres, et de l'État vis-à-vis des citoyens, telles sont selon Orwell les caractéristiques de cette démocratie. Nous pouvons observer les vestiges de cette mentalité dans le droit anglo-saxon et dans la grande tradition de liberté d'expression qui règne en Angleterre. Et sans doute, aussi, dans certains aspects de la Constitution des États-Unis.
À la BBC, Orwell essaya de réaliser des émissions originales et politiquement risquées, relativement à la ligne officielle de la direction. C'est ainsi qu'il invita E.M.Forster ou T.S.Eliot, mais aussi l'écrivain anarchiste canadien George Woodcook. L'atmosphère de la BBC, de ses grands immeubles austères, son organisation interne, se retrouveront dans le « Miniver » de 1984.
En septembre 1943 il démissionna, sans faire état de « griefs particuliers » ou de désaccords politiques, mais en expliquant qu'il avait le sentiment de perdre son temps et d'être inefficace. Rares sont les fonctionnaires à avoir, dans quelque pays que ce soit, ce genre de scrupules et de réactions, d'autant plus qu'il démissionnait sans avoir aucun autre travail en vue. Vers la fin de l'année 1944, Orwell entreprit à nouveau des démarches afin d'être mobilisé d'une façon ou d'une autre. C'est ainsi qu'il finit par partir en mars 1945 comme correspondant de guerre, à Paris, puis à Cologne, sous l'uniforme d'officier. Cet épisode ne dura que quelques semaines malade, il fut obligé de rentrer. Au même moment, sans qu'il en soit informé, sa femme subissait une opération a priori peu risquée. Elle mourut pendant l'anesthésie.
Au mois d'août 1945 parut La ferme des animaux, une cruelle satire du communisme, sorte d'ancêtre métaphorique du Livre noir du communisme. Le succès fut immédiat et si grand qu'il y eut rapidement rupture de stock. En novembre, Buckingham envoya le Messager royal, c'est-à-dire l'homme particulièrement chargé de ce genre de courses, acheter un exemplaire. L'homme s'entendit répondre que le livre était épuisé, et il dut, en grand équipage, à cheval, se rendre à la librairie anarchiste située dans Red Lion Square, où Woodcook lui remit un exemplaire.
La figure de Staline sous les traits du cochon Napoléon
La victoire du cochon Napoléon, dans ce conte savoureux et cruel, conducteur de la révolution visant à mettre à bas le pouvoir des hommes, mais aussi spoliateur des autres animaux, n'arrangea pas les relations d'Orwell avec les staliniens. Le livre se terminait par le pacte, toujours au détriment des animaux laborieux, des humains et des cochons, et par l'indifférenciation des deux espèces : « Dehors,, les yeux des animaux allaient du cochon à l'homme et de l'homme au cochon, et de nouveau du cochon à l'homme; mais déjà il était impossible de dire lequel était lequel. »
Le succès était là, au moment où Orwell était déjà veuf et malade.
Lorsque les deux bombes atomiques furent lancées sur le Japon, il avait déjà entrepris la rédaction de 1984. On pouvait y trouver ces phrases prémonitoires : « Il y a en conséquence deux grands problèmes que le parti a la charge de résoudre l'un est le moyen de découvrir, contre sa volonté, ce que pense un autre être humain, l'autre est le moyen de tuer plusieurs centaines de millions de gens en quelques secondes, sans qu'ils en soient avertis. »
Ce que nous dit Orwell du totalitarisme dans 1984
Qu'est ce que le monde de 1984 ? Un monde totalitaire nouveau, un monde de tourment et de haine, de frustration permanente, d'oppresseurs et d'écrasés, mais, comme le dit l'inquisiteur policier et philosophe O'Brien, un monde de pouvoir toujours plus affiné, toujours plus aiguisé. Tous ceux qui ont connu Orwell, ou écrit et enquêté sur lui, insistent sur son excentricité discrète, son goût de la liberté individuelle, et ce dans un sens très britannique. Peut-être faut-il voir dans ce goût, qui fut longtemps très prononcé chez les Anglais, un vestige de cette mentalité à laquelle Oswald Spengler attribuait la naissance du libéralisme, et qu'il opposait à la mentalité prussienne. Ou bien encore, comme le pensent certains, un héritage de la démocratie grecque.
Quoi qu'il en soit, les Britanniques en général et Orwell en particulier ont toujours eu la réputation d'être particulièrement rétifs à toute emprise totalitaire. Orwell ne pouvait, dès lors, qu'être frappé par l'époque dans laquelle il vivait, celle de la constitution des blocs, de la concentration des pouvoirs et des savoirs - le nazisme comme le communisme étant des essais, des tentatives dans ce sens. On pouvait d'ailleurs imaginer des variantes.
Les dialogues de Winston l'hérétique avec O'Brien sont éblouissants. La synthèse du nazisme et du communisme imaginée dans ce livre pouvait paraître si peu réalisable que certains n'y ont vu qu'une satire, mais d'autres l'interprétaient comme une prophétie. La lecture de 1984 présente donc un double intérêt : d'une part, en tant qu'oeuvre littéraire parfaitement accomplie et, d'autre part, en tant que cette fiction nous désigne certains traits de notre modernité, certaines tendances au travail dans notre monde. (À suivre)
Emmanuel LÉVY Éléments N° 104 mars 2002
1) Climats, 2000.
2) George Orwell, Une vie, Balland, 1982.
George Orwell libertaire et rebelle 1/2
Assis devant sa machine à écrire, une fine moustache ornant son sourire, vêtu de tweed, l'air aussi britannique que Sir Oswald Mosley, avec, en arrière-plan, un soldat casqué sans visage, à l'équipement futuriste, pointant sa mitraillette vers lui : c'est dans cet appareil, allusion directe à 1984, que l'on peut voir George Orwell au Musée de cire de Madame Tussaud, à Londres. Comme le note Jean-Claude Michéa dans son essai Orwell, anarchiste Tory(1) la lecture américaine d'Orwell, c'est-à-dire exclusivement «anti-totalitaire», a longtemps prévalu, et c'est effectivement celle qui vient le plus immédiatement à l'esprit. Curieusement, Hannah Arendt, qui aurait pu être concernée par la pensée d'Orwell, semble ne pas l'avoir connu. Pourtant, si le terrible et magnifique 1984 est bien le maître-livre d'Orwell, il ne faut pas l'y réduire. Essais, articles, témoignages (Hommage à la Catalogne), romans, font aussi partie de son œuvre.
Qui était, d'où venait George Orwell ? C'était tout d'abord un homme discret et même secret, qui ne s'étendait pas, même avec ses amis, sur sa vie privée et son enfance. Il naît sous le nom d'Erik Blair en 1903, au Bengale, d'un père employé à la section opium du gouvernement de l'Inde. Son enfance et son adolescence sont celles d'un jeune Britannique appartenant à la classe moyenne supérieure. En 1917 il entre à Eton. Mais Orwell l’Étonien ne parlera pour ainsi dire jamais de son passage dans la célèbre école, ne semblera jamais en avoir été influencé, alors que, comme le note Bernard Crick(2), « le passage par Eton marque un homme à vie ». Pourtant, c'est là qu'Orwell fait connaissance avec les dialogues de Platon, et cela ne sera pas sans effet sur lui. Et il ne sera pas pour rien dans l'introduction, dans l'établissement, de Wells, de Butler, de Shaw et « d'autres auteurs décapants » (Crick).
En décembre 1921 Orwell quitte Eton pour entrer dans une boîte à concours de Southwold, dans le Suffolk, afin de préparer le concours d'entrée dans la police impériale des Indes. Admis, il embarque en octobre 1922 pour Rangoon. Il a dix-neuf ans. L'arrivée à Rangoon est suivie d'un stage dans un camp d'entraînement de la police. Les témoignages de ceux qui le côtoyèrent à cette époque décrivent quelqu'un de discret, de réservé, fréquentant peu le club (équivalent du mess) et qui, au début du moins, semble adhérer au système de valeurs que suppose l'Empire. Cours de birman, d'hindi, de droit, et maintien de l'ordre, c'est-à-dire bastonnade et, dans certains cas, pendaisons, tels sont, non pas les plaisirs, mais les activités. L'empire britannique fut une incarnation complexe et souvent habile de la domination de l'homme blanc sur l'homme de couleur, et Orwell, policier impérial, participa de ce système. Non seulement il dirigea des punitions et des châtiments corporels, mais, selon certains témoignages, il défendit devant des visiteurs (entre autres un missionnaire américain) les méthodes les plus musclées, sans qu'on sache d'ailleurs s'il y avait une part d'ironie dans ses paroles. Selon certains témoignages, il tenait des propos que n'aurait pas reniés Kipling.
Ce n'est que progressivement que les réserves intérieures du policier Orwell se développèrent. Il restait un patriote britannique qui aimait l'Angleterre, mais l'Empire, et ceux qui avaient la charge de le représenter et de le maintenir, lui déplaisaient de plus en plus. Il nota que c'était les éléments les plus brutaux du peuple anglais (les meilleurs, auraient peut-être dit Nietzsche ou Dostoïevski) qui avaient été sélectionnés pour intégrer les échelons inférieurs du système colonial. Le résultat en était qu'Orwell détestait les hommes de l'administration britannique, mais portait aussi sur les Birmans des jugements très durs, et était tout à fait conscient de la haine que ceux-ci lui portaient, en tant que représentant de l'ordre britannique.
Le jour où Erik Blair a du abattre un éléphant.
Le policier Orwell fut une fois appelé sur le lieu d'un drame : un éléphant avait, au cours d'une crise de fureur, écrasé un Birman. Redevenu calme, l'animal ne présentait plus de danger et broutait tranquillement; son exécution n'avait donc plus rien de nécessaire, et Orwell n'avait aucune envie d'y procéder. Mais la foule faisait pression sur lui pour qu'il agisse. « Quand j'appuyai sur la détente, je n'entendis pas le coup. […] À cet instant, en trop peu de temps aurait-on pu penser pour que la balle atteigne son but, l'éléphant s'était métamorphosé de façon terrible. Il n'avait pas bougé et n'était pas tombé, mais toutes les lignes de son corps avaient changé. Brusquement, il semblait frappé, rétréci, immensément vieux, comme si le choc effroyable de la balle l'avait paralysé sans l'abattre. […] En réalité, je n'étais que le jouet absurde de la volonté de ces faces jaunes qui se trouvaient derrière moi. Je compris à ce moment que lorsque l'homme blanc devient un tyran, c'est sa propre liberté qu'il détruit. »
Selon Bernard Crick, en Birmanie, Orwell était « seul et désespéré » et « regrettait de ne pouvoir devenir écrivain au lieu d'être ce policier besogneux ». Orwell refusait le colonialisme, britannique en l'occurrence, mais cette condamnation englobait les autres colonialismes européens, non seulement à cause des torts qu'ils causent aux populations dominées, mais aussi parce qu'ils corrompent ceux qui les pratiquent. En juillet 1927 après cinq années de service, il démissionne. Dans Le quai de Wigan, il écrira : « Je comprenais que non seulement je devais fuir l'impérialisme mais aussi toute forme de domination de l'homme par l'homme. »
Sa démission fut suivie de trois années difficiles à Paris et à Londres, au cours desquelles il exerça différents métiers, comme plongeur dans les restaurants et les hôtels. Cette situation était en partie voulue, même si Orwell fut réellement démuni à plusieurs reprises. Mais il voulait enquêter sur ce qu'était le peuple des bas-fonds, sur ce qu'était l'extrême pauvreté, et sur ses conséquences psychiques et physiques. Cette période d'errance et d'enquête mènera Orwell jusqu'en 1931. Il en sortira le récit intitulé en anglais Down andout (traduit en français sous le titre La vache enragée, dans la dèche à Paris et à Londres). Des éléments de cette expérience passèrent dans 1984, car, pour Orwell, le totalitarisme organise la misère pour avilir. Il n'avait pas prévu le consumérisme et la déshumanisation à l'œuvre dans le monde libéral capitaliste.
De chaque épisode de sa vie, Orwell tirait un livre. Ses cinq années de police en Birmanie avaient engendré Tragédie birmane, ses deux années de «cloche» La vache enragée. C'est aussi vers cette époque qu'il adopta le pseudonyme de George Orwell.
De 1931 à 1935, il est à Londres. Il travaille dans une librairie (1934-1935) à Hampstead, il écrit et refait le monde avec quelques amis, en général plus jeunes que lui, qui a alors 31 ans. Son expérience en Birmanie l'a de plus «vieilli». Ses logeurs sont aussi les propriétaires de la librairie, et des amis de sa famille. Ils sont tous les deux membres de l'ILP (Indépendant Labour Party), parti que Crick définit comme étant un « étrange mélange de vieil évangélisme et de marxisme non-communiste ». Orwell est bel et bien perçu par ceux qui le fréquentent comme un homme de gauche, sa détestation - le mot n'est pas trop fort - de l'Empire l'y prédisposant, un homme de gauche donc, mais sans carte de parti. Il vit de critiques littéraires, par exemple pour The New English Weekly. De cette époque date le roman : Et vive l'aspidistra !, qu'il reniera à la fin de ses jours.
Orwell part en Espagne avec la veste d'Henry Miller
Le quai de Wigan (1936) porte témoignage d'une descente dans une mine de charbon et des conditions de vie des mineurs. Orwell se sent concerné par les difficultés de la vie des travailleurs et se sent sur ce point socialiste. En juin 1936, il se marie avec Eileen, et c'est en juillet de cette même année que se déclenche la guerre d'Espagne. Orwell se tient au courant, mais on ne sait rien de ses premières pensées. Cyril Conolly, un de ses amis de jeunesse, de retour de Barcelone, fit un portrait chaleureux des anarchistes espagnols, et peut-être Orwell, qui était déjà bien plus proche des anarchistes que de tout autre courant politique, en eut-il connaissance. Quoi qu'il en soit, c'est durant l'hiver 1936 qu'il décide de partir pour l'Espagne. Sans grands moyens, il vend l'argenterie pour s'équiper. Il fait escale à Paris et trouve le temps de rendre visite à Henry Miller, dont il avait admiré Tropique du cancer et Printemps noir. C'est un dialogue de sourds, car nul n'est plus éloigné de toute idée d'engagement qu'Henry Miller. Au bout d'un moment, Miller, qui n'a aucune idée particulière sur le conflit et qui, en fait, s'en moque, comprend l'inutilité d'essayer de dissuader Orwell : il lui donne sa bénédiction et une veste en velours qui servira au cours de quelques froides nuits de garde dans les tranchées républicaines.
Quelques jours plus tard, arrivé à Barcelone, Orwell s'engage dans les rangs du POUM trotskiste. Intégré dans une centuria (ou bataillon), l'engagé Orwell est fait caporal. Après tout, son expérience d'officier de la police impériale britannique n'était pas inutile ! John Mac Nair, un Anglais qui s'occupait du bureau du POUM à Barcelone et de la liaison avec l'ILP britannique, trouva Orwell « forçant environ cinquante jeunes Catalans enthousiastes mais indisciplinés à apprendre les rudiments de l'exercice militaire. Il les faisait courir et sauter, leur apprenait à se mettre en rang, leur montrait comment se servir du seul fusil disponible, un vieux Mauser, en le démontant et en expliquant l'utilité de chaque pièce. Disparu l'ancien d'Eton nonchalant, à sa place se trouvait un ardent homme d'action maîtrisant totalement la situation. Quand les deux heures d'exercice furent terminées, il entraîna les gars au bain, sauta le premier et fut suivi par tous ». Après une cuite en commun au mauvais vin rouge, Orwell s'est définitivement attiré le respect de ses jeunes recrues.
Un socialiste libertaire dans les rangs du POUM
Tout le monde se tutoie, du simple soldat à l'officier. Toutes les nationalités se côtoient, il y a là des Anglais, des Allemands (parmi eux Willy Brandt, futur chancelier de la RFA), des Belges, des Français, et Hommage à la Catalogne débute par une belle description de la rencontre fugace d'Orwell avec un jeune milicien italien : « Il portait sa casquette à visière de cuir farouchement inclinée sur l'œil. […] C'était le visage de qui est capable de commettre un meurtre et de donner sa vie pour un ami, le genre de visage qu'on s'attend à voir à un anarchiste - encore que cet homme fût peut-être bien un communiste. Il reflétait, ce visage, la bonne foi en même temps que la férocité, et ce pathétique respect aussi que les illettrés vouent à ceux qui sont censés être leurs supérieurs. » Au moment de se séparer, le milicien italien se dirigea vers Orwell et lui serra très fort la main. « C'est étrange, l'affection qu'on peut ressentir pour un inconnu ! […] J'ai plaisir à croire qu'il éprouva pour moi une sympathie aussi vraie que celle qu'il m'inspira. Mais je compris aussi que si je voulais conserver de lui ma première impression, il me fallait ne point le revoir et il va sans dire que je ne l'ai jamais revu. » De fait, des horreurs furent commises des deux côtés, et si Orwell acceptait tout à fait la nécessité de tuer, et d'être éventuellement tué, il n'aurait sûrement pas acquiescé à tout. Hommage à la Catalogne se présente comme un témoignage, mais c'est aussi l'accomplissement d'une écriture. Ses vues politiques se précisent, et ce socialisme démocratique qu'il appelait de ses vœux ressemble fort au projet libertaire. Il s'était engagé au POUM, mais il était en réalité plus proche des anarchistes. Et, à vrai dire, il fut servi en matière d'anarchie, au sens commun du moins. La pagaille, les équipements disparates, sans parler des uniformes : l'état des milices républicaines, leur absence d'organisation matérielle et la jeunesse des recrues - 16 ou 17 ans pour beaucoup - tout concourait à accentuer le désordre. Mais, d'emblée, Orwell est frappé par la dignité des Espagnols en général, des Catalans en particulier : « Je défie qui que ce soit […] de n'être pas frappé par le sens inné qu'ils ont de la dignité humaine, et surtout par leur droiture et leur générosité. La générosité d'un Espagnol, dans l'acception courante du terme, est parfois presque embarrassante : si vous lui demandez une cigarette, c'est tout le paquet qu'il vous force à prendre. Et aussi il y a en eux une générosité d'une nature plus profonde, une grandeur d'âme réelle dont j'ai rencontré maint et maint exemple sous les apparences les moins prometteuses. »
À suivre
dimanche 21 juin 2020
Lyautey ministre de la Guerre
La plupart des biographes de Lyautey ont été en général fort sobres au sujet de son court passage au gouvernement en qualité de ministre de la Guerre. Peut-être ont-ils pensé que cet épisode, dont la durée n'a pas excédé onze semaines, de fin décembre 1916 à mi-mars 1917, n'offrait dans une existence par ailleurs si riche et si bien remplie qu'un médiocre intérêt. Ou bien, cette brève période d'une grande carrière ayant constitué en somme un échec, convenait-il de ne point s'y appesantir. Erreur La réussite ou l'échec dans la vie d'un homme n'ont point de signification majeure : il y a des échecs qui grandissent et des réussites qui déshonorent. En l'espèce, l'éphémère participation de Lyautey à un gouvernement métropolitain à un moment critique de la guerre de 1914 est très riche d'enseignements et projette une nouvelle clarté sur les qualités essentielles qui, si les circonstances s’y fussent prêtées, eussent fait de Lyautey un merveilleux conducteur de peuple.
Premières déceptions
La fin de l'automne 1916 et le début de l'hiver qui suivit marquait dans le déroulement de la Première Guerre mondiale une sorte de point mort, une phase d'attente avant l'ouverture indécise d'un nouveau chapitre. Un cauchemar, celui de Verdun, avait été clos au prix de sacrifices et d'un effort intenses. Après cette flambée d'héroïsme et cette affreuse hémorragie, quelle direction nouvelle fallait-il imprimer à cette guerre qui durait, s'invêtérait comme un mal chronique dont on ne pouvait concevoir la fin ?
Le pays s'inquiétait. Chantilly s'endormait dans la sérénité olympienne d'un petit univers bureaucratique et clos : Plutarque commençait à mentir Lourd de ses vingt-trois membres, le gouvernement sous la direction fluente de Briand était divisé, mal informé, impuissant à imprimer à la guerre une impulsion efficace et des impératifs méthodiques. L'opinion publique voulait qu'on sortît de l'immobilisme, réclamait des initiatives, s'énervait : Clemenceau lui prêtait sa voix.
Après des débats houleux à la Chambre, Briand obtint la confiance traditionnelle, mais assortie d'une mise en demeure de remanier son ministère pour en faire un organisme d'action. Il fallait donc choisir un ministre de la Guerre qui, après l'interrègne falot du général Roques, eût le prestige et l'autorité d'un Galliéni, prestige d'autant plus nécessaire qu'on allait démanteler la citadelle de Chantilly en substituant à son omnipotence dans la conduite de la guerre celle d'un Comité de Guerre composé, à l'exemple britannique, des ministres des Affaires étrangères, de la Guerre, des Finances et de l'Armement (celui-là nouvellement institué) et qu'on envisageait la nomination en qualité de commandant des Armées du Nord et de l'Est d'un nouveau généralissime effectif, tout en laissant à Joffre son titre assorti de celui de conseiller technique militaire du gouvernement.
Deux grands coloniaux dans la période initiale de la guerre avaient conjuré le désastre : Joffre et Galliéni. On compléta la trinité des coloniaux en recourant à Lyautey, et malgré certaines hésitations, en dépit de quelque pressentiments peut-être, le constructeur du Maroc ne pouvait pas ne pas répondre à l'appel pressant qui lui était adressé.
Mais d'entrée de jeu, certains procédés le surprirent et le froissèrent. C'est ainsi qu'il apprit par l'Agence Havas, sans en avoir été au préalable averti, que le Département de la Guerre n'aurait désormais plus sous son contrôle la direction de l'armement et des fabrications de guerre ni celle des transports et du ravitaillement. « On m'offre un ministère amputé », télégraphiait-il de Rabat. Aussi réservait-il son acceptation définitive après examen sur place de sa véritable situation au sein du gouvernement.
À l'arrivée à Paris, nouvelle déception. L'amiral Lacaze, intérimaire, a déjà investi le général Nivelle des fonctions de généralissime à la tête des Armées du Nord et de l'Est. Lyautey fut très contrarié de n'avoir eu aucune part à la prise d'une telle décision. La résolution complémentaire de créer au profit de Joffre le poste de conseiller technique du gouvernement le choquait également. L'état-major de ce conseiller technique n'allait-il pas entrer en conflit avec celui du ministre, et ce dernier, au demeurant, n'était-il point, en fait, le véritable et naturel conseiller du Comité de Guerre ?
Avant même d'avoir pris le moindre contact rue Saint-Dominique, Lyautey s'installa chez lui rue Bonaparte passablement hérissé, décidé à n'entrer en fonctions que sous bénéfice d'inventaire. Il fallait à tout prix calmer, apprivoiser ce pur-sang qui n'admettait guère la longe et qui déjà se cabrait… Philippe Berthelot, envoyé en éclaireur par Briand, accourut pour porter les premiers apaisements. La logique persuasive et le prestige lorrain de Poincaré, la caressante et cordiale bonhomie de Briand firent le reste. Le gouvernement comptait sur la camaraderie coloniale nouée à Madagascar pour atténuer la mauvaise humeur de Joffre qui parlait de se retirer sous sa tente. Lyautey avec un tact parfait réussit à faire accepter au vainqueur de la Marne un « modus vivendi » honorable.
De son côté, Lyautey finit par acquiescer à la réduction des attributions naguère dévolues à son département en cédant au caractère impérieux des nécessités nouvelles qui commandaient la mise au jour de deux ministères supplémentaires, celui du Ravitaillement et des Transports confié à Herriot et celui de l'Armement assumé par Albert Thomas, avec de part et d'autre deux sous-secrétaires d’État, Claveille et Loucheur. Il comprit, en outre, que le rôle du ministre était d'administrer l'armée et de pourvoir à ses besoins avec l'assistance de ces deux organismes et que la conduite politique de la guerre relevait du gouvernement qui fixait ses buts, le généralissime étant affecté à la conduite technique des opérations. Il reconnut enfin qu'il n'avait aucune prévention personnelle à l'endroit de Nivelle et qu'il l'attendait à l'œuvre et tout d'abord à l'exposé de ses conceptions.
"On va sacrifier des milliers de personnes pour rien ..."
En fait, dès le lendemain de ses entrevues avec Poincaré et Briand, Lyautey reçut, toujours rue Bonaparte, la visite de Nivelle qui venait prendre contact et lui remit un petit papier résumant l'économie de ses projets. Lyautey ne manifesta point d'opinion, mais, relate Wladimir d'Ormesson, auteur d'un « Auprès de Lyautey » (dont il avait été l'officier d'ordonnance au Maroc) paru en 1963 chez Flammarion, « après le départ du général Nivelle, il donna de multiples signes d'agacement, d'impatience. On sentait qu'entre le généralissime et lui "ça n'avait pas collé" ».
Le 1er février 1917, les choses devaient d'ailleurs se gâter quand le colonel Renouard, mandaté par le GQG, vint exposer au ministre, dans tous ses détails, le fameux plan Nivelle.
André Maurois avait déjà donné une version dramatique de l'entrevue de Lyautey avec cet officier qui avait travaillé sous ses ordres dans le Sud-Oranais. Figé dans l'attitude que lui imposait la mission dictée par son chef du moment, il ne répondait rien aux objurgations de Lyautey qui, bouleversé par la communication dont il venait de prendre connaissance, lui demandait d'homme à homme, sous le sceau du secret, quel était son sentiment sur le document entre ses mains : « Allons, voyons, mon petit Georges, regarde-moi droit dans les yeux… Remets-toi un instant dans la peau de l'officier d'ordonnance d'Aîn-Sefra et dis-moi la vérité... Que penses-tu de tout cela ? » Alors le colonel abandonna son masque et se mit à pleurer « Mon général, dit-il tout bas, je pense comme vous… »
Le surlendemain de l'entrevue avec le colonel Renouard, dans le train qui menait le général et sa suite sur le front belge pour une visite auprès du roi, Lyautey se retrouve avec M. d'Ormesson, qui témoigne : « Son courrier fait, Lyautey se mit à tourner en rond dans l'étroit wagon comme un écureuil dans sa cage. Cela lui arrivait parfois et c'était toujours le signe d'une grande émotion. Tout d'un coup il éclata. Il était au bord de la crise de nerfs. Il me dit parce qu'il avait besoin de parler, de s'extérioriser : "Vois-tu, mon petit, c'est affreux… Je suis sûr, sûr, sûr… Je le sens, je le sais. C'est du « Kriegspiel », cela ne tient pas debout, c'est insensé, je l'avais pressenti du premier jour. Mes conversations avec Nivelle ne faisaient que me confirmer dans mes craintes, maintenant il n'y a plus le moindre doute dans mon esprit. J'ai compris, je suis sûr, sûr, sûr que je ne me trompe pas… Avant même de savoir ce que je sais à présent, j'avais fait part de mes anxiétés à Poincaré, à Briand… Ils me répondent toujours la même chose : « Cela ne vous regarde pas. Vous n'êtes pas chargé des questions militaires. Vous n'avez pas la responsabilité... Au surplus vous venez du Maroc... Vous n'avez pas manié de grandes masses... Vous n'avez pas l'expérience qu'ont nécessairement acquise ceux qui ont commandé sur le Front de France. » C'est peut-être vrai d'ailleurs... Peut-être Nivelle a-t-il raison ? Voit-il juste ? Peut-être ai-je tort ? Et pourtant non, non, non, je suis sûr que mon instinct ne me trompe pas… Je n'en peux plus d'assister aussi impuissant, désarmé, absorbé par des besognes stupides ou sans importance quand j'ai la conviction qu'on va sacrifier des milliers de personnes pour rien; quand j'ai la certitude que la guerre n'est pas menée sérieusement, que ce n'est pas comme cela qu'il faut agir; qu'on perd un temps précieux, que nous sommes au trentième mois de la guerre et que la France était déjà saignée à blanc… " Lyautey était en proie à une véritable crise de désespoir. Il ne pouvait plus se contenir. »
Qu'on nous pardonne cette longue citation mais elle est capitale. Lyautey avait vu juste. Son don d'intuition, son sens critique s'insurgeaient contre l'élucubration dans l'abstrait, fondée sur le mépris de l'ennemi et la surestimation des forces propres dont on dispose, d'un de ces stratèges à plan (et rata-plan), imbus d'une immense satisfaction d'eux-mêmes et d'une obstination correspondante qui les font s'engager dans l'erreur et, c'est le pire, en dépit du résultat désastreux qui en est le fruit, persistent à soutenir qu'eux seuls avaient raison et que les faits seuls en l'occasion avaient tort. De récents conflits ont montré que l'espèce de ces dangereux va-t-en-guerre n'est pas éteinte.
En dehors des conseils et des audiences, des visites de parlementaires venus l'entretenir de petites histoires de leurs circonscriptions, recommandations ou passe-droits à rétablir affectant leurs électeurs, de colloques avec des généraux peu perméables, Lyautey devait faire face à tout moment à de menus accrochages ou obstacles répétés qui l'accablaient.
Afin de discuter de la conduite des opérations, la Chambre voulait une fois de plus instituer une séance secrète. Lyautey insista près de Briand pour que le gouvernement s’y opposât. L'aviation était encore une arme à ses débuts; on ne pouvait étaler son programme de création, les problèmes délicats s’y rapportant, devant six cents parlementaires sans risque d'indiscrétion. Des dirigeants allemands ne s'étaient-ils pas vantés auprès de certains neutres d'avoir en main les comptes-rendus complets des débats en comité secret très peu de temps après les séances ? Briand avait pour méthode de ne point s'opposer de front à ses ministres; quitte à « attendre et voir » et à en faire ensuite à sa tête. Il se déclara d'accord avec Lyautey. Fort de cette assurance, celui-ci partit pour Londres où une importante conférence interalliée allait avoir lieu. Briand, qui devait en faire partie, se récusa au dernier moment en raison du climat politique orageux qu'il convenait, assurait-il, de surveiller de près.
À son retour de Londres, le 14 mars, Lyautey, se rendant au Quai d'Orsay, y apprit que Briand n'avait pu résister à la pression parlementaire et se trouvait forcé d'accepter le comité secret. Il s'inclina, mais, durant le déroulement des débats, resta muet pour marquer sa réprobation, laissant s'expliquer les officiers désignés en qualité de commissaires du gouvernement.
Il ne prit la parole qu'à la reprise de la séance publique. Mais, voulant démonter l'inopportunité d'une telle procédure, il déclara tout à trac au début de son discours que cette méthode fâcheuse « exposait la Défense nationale à des risques pleins de périls ». La suite est souvent racontée. Aussitôt tumulte indescriptible, concert d'interruptions, clameurs. Malgré les efforts de Deschanel qui tentait d'apaiser la tempête, Lyautey ne put continuer, gagna la sortie. Le soir même, il démissionnait. Briand, pendant l'algarade, était resté immobile à son banc sans intervenir. Le départ de Lyautey allait entraîner d'ailleurs la chute du cabinet tout entier.
M. d'Ormesson se demande à la fois comment Lyautey avait pu commettre une telle faute de tactique oratoire et pourquoi ce manque d'adresse avait entraîné un tollé aussi violent. Il est bien certain qu'enrobée dans le cours ou à la fin d'un discours par ailleurs plein de bon sens et de vues saines et justes, d'après le texte qui nous en a été conservé, et que la Chambre ne devait pas connaître, la phrase incriminée aurait peut-être soulevé des « mouvements divers » mais que, survenant en guise d'exorde alors que l'attention de l'auditoire n'était pas encore émoussée, mais au contraire toute tendue, elle cinglait de front l'amour-propre à vif de l'assemblée nerveuse. La vérité est qu'il y avait, dans les couloirs et sur les travées de la Chambre, un climat défavorable à l'endroit de Lyautey alors même qu'il avait su plaire aux parlementaires ayant eu directement affaire à lui.
Lyautey avait ramené du Maroc ses fidèles immédiats, militaires de métier, gens du monde mobilisés, agents de la Carrière, tous hommes jeunes, certains bien titrés dans l'armoriai et convaincus de son génie. Du côté de Lyautey, aucune mégalomanie, pas de trace d'auto-mysticisme le transformant à ses yeux propres en oint du seigneur appelé par un décret nominatif de la providence à s’identifier à la France, mais simplement, en une passe difficile de son histoire, le désir simple et puissant de la servir de toute sa force de son intelligence et de son expérience. Un Lorrain patriote, sans croix de Lorraine.
Malheureusement ni l'un ni les autres ne connaissaient les milieux parlementaires, leur susceptibilité touchant leurs privilèges et leur méfiance vis-à-vis d'un soldat prestigieux, mais considéré comme réactionnaire, entré dans leurs jeux par la bande.
"Je me meurs de la France"
Les quelques semaines passées par Lyautey au ministère ne furent pourtant pas inutiles. Il fit preuve de clairvoyance non seulement dans l'examen du plan Nivelle qu'il déplorait et dont il fut impuissant à empêcher l'exécution qui devait confirmer ses craintes, mais encore dans les conférences interalliées de Rome et de Londres où il plaida chaleureusement la réorganisation du commandement dans le sens d'une unité étroite et solidaire que Clemenceau un peu plus tard devait faire aboutir.
Les décisions primordiales dans la conduite de la guerre prises tour à tour par Painlevé et Clemenceau, Lyautey en traça le chemin. Ce fut dans ces deux ministères que le ministère Lyautey porta ses fruits. « Son échec, dit M. d'Ormesson dans une excellente formule, fut un effort prématuré. » Ajoutons : fécond et décisif.
Il n'y eut pourtant que le maréchal Pétain pour rendre pleinement justice à l'action de Lyautey durant son ministère. Ministre de la Guerre à son tour en 1934, le jour des obsèques nationales du maréchal Lyautey, le vainqueur de Verdun déclara : « Dans une claire notion des exigences de l'heure, Lyautey comprit tout de suite qu'il fallait aux armées alliées un chef suprême, faute de quoi les efforts les plus héroïques resteraient vains et dispersés. C'est à la propagation de cette idée, à la réalisation de la concentration nécessaire des volontés et des moyens qu'il se consacra tout entier. Pour cela, il s'efforça de réunir dans ses mains, comme il l'avait toujours fait, toutes les ressources, toutes les forces, toutes les responsabilités. »
Après cette expérience avortée, en dépit des efforts de quelques semaines durant lesquelles l'imagination constructive et réaliste de Lyautey s'était heurtée à un bloc infranchissable, le retour au Maroc fut pour lui celui d'un prince exilé qui retrouve son royaume. Loin des contraintes et des résistances occultes ou déclarées, le chef respirait à nouveau, s'épanouissait à l'aise dans un cadre qui était le sien car il l'avait formé.
Cependant, il resta désormais dans l'âme de Lyautey une blessure secrète. Un ressort était atteint, qui ne fut jamais entièrement retendu. Introduit pour la première fois au sein d'un gouvernement dans une époque dramatique, Lyautey s'était cru capable, confiant en sa "baraka", de réaliser un haut dessein, s'il était appelé un jour à tenir la barre la visée de redresser la destinée de son pays qu'il sentait depuis longtemps pleine de périls et d'incertitudes. Idée exempte chez lui de tout appétit de pouvoir pour le pouvoir, unique goût de rénover et de construire. Victime des circonstances et des hommes, il avait dû à jamais cesser de caresser la chimère d'une telle entreprise. Il en conçut une amertume qui le poursuivait sans cesse pendant sa vieillesse. Il n'avait pu donner sa mesure sur un théâtre plus vaste que celui du Maroc. Il n'avait plus foi en son étoile.
« J'ai raté ma vie », répétait-il souvent. Aveu poignant, injustifié, chez cet homme comblé d'honneurs, le dernier des grands proconsuls à l'apogée de notre Empire. Dans ces années 1930 qui marquèrent à la fois la fin de l'après-guerre de 14-18 et où commença l'avant-guerre de 1940-1944, voyant grandir la montée des périls, il ajoutait : « Je me meurs de la France. » Il mourut le 27 juillet 1934.
« Mon pays me fait mal », devait aussi dire dans sa prison, dix ans plus tard, et à la veille d'être fusillé, pressentant les horreurs en cours et à venir de la Libération, un jeune écrivain ardent et noble que Lyautey, s'il avait tenu un tel sort entre ses mains, n'aurait jamais fait mourir.
C'est une des mélancolies de l'histoire que d'y voir surgir des hommes comme Lyautey marqués pour un grand destin de conducteur ou de réformateur et qui n'ont pu l'accomplir parce qu'ils sont venus trop tôt ou trop tard, enfin pas au moment.
Frédéric BARTEL. Écrits de Paris N°732 décembre 2010
samedi 20 juin 2020
12 juillet 1790 : la Constitution civile du clergé, origine de la guerre de Vendée
Oui, ce fut une véritable guerre qui coûta la vie à 200 000 Blancs et à 300 000 Bleus. Oui, ce fut une véritable guerre, dont, au début, les faux retournées étaient l'arme unique pour les paysans de 600 paroisses qui se soulevèrent spontanément et appelèrent leurs "messieurs" à l'aide.
« L'Ouest, a dit Romier est l'imagination de la France. » Aux premières heures de la Révolution, comme dans l'ensemble du pays, l'Ouest souhaitait des réformes, et les catholiques de ces régions y étaient si favorables que leurs curés, délégués aux États généraux, furent les premiers à quitter l'ordre du Clergé pour se joindre au Tiers État et à former la Constituante.
Mais survint le 12 juillet 1790 la loi scélérate votée par l'Assemblée nationale constituante et qui devait tout changer : la Constitution civile du clergé destinée à remplacer le Concordat de 1516 et instaurant les prêtres jureurs des intrus devaient remplacer les « bons prêtres » qui se cachèrent. Il n'y eut plus de baptêmes, plus de mariages religieux qu'auprès des « bons prêtres », dans les bois, dans les maisons amies qui les recevaient. Louis XVI, emprisonné, fut compris dans cette colère et la guerre « pro Deo et Rege » s'esquissa. Les Vendéens se soulevèrent, appelant leurs maîtres, pour garder leurs prêtres; et si le roi ne les préoccupait guère auparavant, le roi malheureux, le petit Dauphin, la reine, tous devaient être défendus. Ce fut donc une guerre sainte et, ainsi que le dit saint Thomas : « Le nom de martyrs peut être décerné même aux soldats qui ont succombé en combattant les ennemis du Christ et qui, jusqu'au dernier soupir, ont conservé cette ardeur de foi chrétienne qui leur fit prendre les armes. » Bien des chouans ont, en effet, leur procès en cours à Rome où ils attendent leur béatification.
Du 10 mars 1793 au 29 mars 1796 - pour ne parler que de la première "chouannerie" car, en vérité, cela dura jusqu'en 1815 -, il y eut 110 combats importants.
Rien ne put endiguer cette grande et sainte colère, même le sinistre Carrier qui, à Nantes, parlant de ses pontons en Loire, les appelait « le grand verre des calotins », « la baignoire nationale » ou bien encore le « château d'eau ». Il y expédia, du 22 décembre 1793 au 5 janvier 1794 : 2 150 personnes, dont 400 enfants. Une femme accoucha sur l'un de ces bateaux et y périt. Les enfants, habituellement, étaient noyés dans les excréments humains des diverses prisons, notamment l'Entrepôt, de sinistre mémoire. Les mariages républicains distrayaient ces messieurs : un prêtre, une religieuse, nus, attachés dos à dos ensemble, partaient pour ne plus revenir. C'est à 90 prêtres que revint l'honneur d'inaugurer les fameux pontons, le 16 novembre 1793 : le premier s'appelait la Gloire.
Les hommes qui devinrent les chefs de la Vendée n'étaient pas tous des aristocrates : Cathelineau, « le saint de l'Anjou », était maçon, père de 11 enfants; Bonchamp, sous-lieutenant à 18 ans , Charette fit 11 campagnes en dix ans de marine avant de devenir le chef de la Vendée. « Je jure, avait-il dit, de ne revenir ici que mort ou victorieux. » Il ne revint pas, mais son nom demeure. Il eut l'honneur d'être fusillé à Nantes en ce temps où la guillotine était le plus en faveur. La Rochejacquelin était sous-lieutenant à 13 ans; à 17 ans, ses paysans en firent leur chef, il n'avait que 21 ans lorsqu'il fut tué. Stofflet, Lorrain, était garde-chasse il fut un chef aimé, lui aussi, mais son nom semblait impossible à prononcer par les siens qui le surnommèrent "Mistouflet"; d’Elbée, le général de la Providence, mourant, demanda, comme Bonchamp le fit, la grâce des prisonniers; Lescure avait voulu émigrer, mais dissuadé par Marie-Antoinette, il rallia la Grande Cause.
Louis Chaigne, dans son livre La Vendée, écrit « Pudique et mesuré, le paysage vendéen ne se livre que peu à peu. Il faut les feux de l'été pour l'aider a révéler sa force, sa grâce, sa vérité, ses nuances. L'habitant demeure insaisissable à qui ne sait pas mériter sa confiance. Le Vendéen, fils de Celtes, ne se donne pas, il se confie. »
À Dieu s'étaient confiés ces hommes, car ils savaient que selon ce qu'a dit saint Paul, « ce qui est considéré comme folie aux yeux du monde, est sagesse au regard de Dieu ».
Les Vendéens ne voulaient pas la guerre civile c'est contraints par les lois édictées à Paris, les exactions commises, qu'ils se battirent. Bonchamp ne disait-il pas : « Les guerres civiles ne donnent pas la gloire humaine, mais en réalité, sur le plan éternel le seul qui compte, ils ont tout gagné ? »
En fait, cette « victoire des vaincus » ne fut-elle pas le coup d'arrêt porté à la révolution antichrétienne et le retour de la liberté religieuse ? Et si c'est grâce au sacrifice de la Vendée que la France en jouit encore, il ne faut pas manquer de le répéter, car la liberté est une utopie, et la liberté religieuse n'aurait guère besoin de beaucoup d'aides pour disparaître au nom de cette liberté même.
Le pape avait stigmatisé les lois antireligieuses le 24 mars 1790 avant de condamner par deux brefs (du 10 mars puis du 12 avril 1791 la Constitution civile du clergé.
Et si, le 14 mars 1793, se soulevèrent les 600 paroisses dont je parlais tout à l'heure, la première de toutes fut Saint-Florent. Et ce ne fut pas par répulsion du service militaire puisque Napoléon lui-même a dit qu'« il n'y avait pas plus braves soldats que les Vendéens ».
Et le républicain Edgar Quinet, en qui l'on ne saurait voir un sympathisant de la Vendée, écrivit dans « La Révolution » : « La guerre de Vendée fut une guerre religieuse. Cela donna un tel désavantage aux républicains qu'en dépit de leur héroïsme, ils arrivèrent à ce résultat étrange tout vainqueurs qu'ils étaient, ils revinrent à la religion des vaincus c'est ce qu'ils furent obligés d'appeler triomphe et pacification. La Terreur n'a pu réduire les Vendéens, elle n'a pu même obtenir une trêve. La pacification n'est devenue réelle que lorsqu'on a accordé aux Vendéens et aux chouans ce qu 'ils demandaient, l'ancien régime de la religion. »
L'on a parlé de la cruauté des Vendéens, en omettant de signaler les atrocités des colonnes infernales. Or, il y eut bien maints Oradours en Vendée, en commençant par celui des Lucs-sur-Boulogne le 28 février 1794. Le curé Voyneau, âgé de 70 ans, s'est avancé au-devant de la colonne Cordelier, il supplie d'épargner ses paroissiens. Dans le chemin de la Malnaye, on lui arrache la langue et le cœur. La population s'est réfugiée dans l'église, elle y est massacrée, puis on abat le clocher à coups de canon : 569 morts, dont 109 enfants de moins de 12 ans.
Parlerons-nous du nommé Poiron, qui se faisait des colliers des oreilles coupées aux Vendéens et, de temps en temps, les faisait griller pour les manger en se donnant en spectacle ?
Ou du chirurgien-major Péquel, fondateur à Angers d'une tannerie de peaux humaines ? Le manchonnier Prudhomme put ainsi confectionner 32 culottes en peau de Vendéens que portèrent des officiers républicains.
Les Vendéens avaient la foi, une foi simple mais vive, inébranlable, et c'est parce qu'ils avaient la foi qu'ils ont agi comme ils l'ont fait. La guerre de Vendée n'a rien de semblable aux révolutions ou aux complots modernes : c'est la guerre d'un peuple lassé d'une oppression qui s'attaque aux libertés les plus chères du service de Dieu.
Pour illustrer cette foi, je citerai quelques anecdotes le curé de Saint-Hilaire-de-Mortagne, avant de partir en déportation, dit à ses paroissiens : « Chaque dimanche, autant que je le pourrai, je dirai la messe à cette même heure pour vous. » Chaque dimanche, les paroissiens se réunirent dans l'église, malgré les scellés mis par les gendarmes. Les paysans, à l'heure de la messe, font sonner les cloches. La gendarmerie accourt et le brigadier demande : « Que faites-vous là ? - Nous sommes à la messe, rétorque l'un d'eux. Notre curé nous a promis, en partant, qu'il dirait la messe pour nous chaque dimanche, là où il serait. - Imbécile, reprend le brigadier, votre curé est à cent lieues d'ici et vous croyez assister à la messe ! - La prière, reprend le paysan, fait beaucoup plus de cent lieues, elle monte de la terre au ciel. »
Parmi les victimes du Champ des Martyrs d'Avrillé (2 200 victimes du 12 janvier au 16 avril 1794), où l'on compte les généraux des Essarts et Donnissan, le fermier Desvallois disait : « C'est bon pour mon champ, ça va le fumer » Mme de Saillant demanda à l'exécuteur, en tendant un collier d'or qu'elle portait sur elle : « Je vous donne ceci à condition que vous fusilliez mes deux filles avant moi et que je puisse les soutenir jusqu'au bout. » Quand elle les vit alignées devant la fosse, elle s'écria : « À tout à l'heure, mes petites filles bien aimées ! Chez le Bon Dieu ! »
À Nueil, les Bleus descendent les cloches de l'église, les mettant sur des chariots, mais un groupe de paroissiens intercepte les chariots, tuent les ravisseurs, cachent les cloches dans la rivière; elles seront replacées dans le clocher en 1807.
Après l'échec de Fontenay, le 15 mai 1793, les paysans exposés aux coups de l'ennemi s'arrêtent devant un calvaire; Lescure, qui connaît bien ses hommes, dit à un officier qui veut intervenir : « Laissez-les, ils se battront mieux ensuite. »
N'est-ce pas aussi pour ces Vendéens que Charles Péguy a écrit : « Heureux ceux qui sont morts pour les cités charnelles / Car elles sont le corps de la Cité de Dieu » ?
Le capitaine Pierre Martin, officier dans les troupes du marquis de Coislin, quitta le 65e en garnison (en partie) à Savenay et rejoignit le 30 juin 1815 les troupes de Coislin, lors de la deuxième chouannerie. Le capitaine Martin n'est autre que le grand-père de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Et l'on comprend mieux que Pierre l'Ermite ait pu écrire : « Si l'on pressait la terre de la Vendée comme une éponge, on en verrait sourdre le sang des martyrs. »
Carrier avait déclaré : « Nous ferons un cimetière de la France plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » De fait, la loi du 22 prairial ôtait aux accusés les défenseurs, supprimait l'audition des témoins, les juges ayant même - déjà ! - le droit d'arrêter les débats en se déclarant suffisamment informés. Toutefois, rien ne put faire varier dans leurs idées ces fiers soldats.
Les Vendéens n'ont jamais failli à l'appel de la France la religion rétablie, ils se sont battus chaque fois qu'on le leur a demandé. Pas une famille de l'Ouest qui ne pleure un disparu de la Grande Guerre.
Ainsi, en septembre 1914 : la fière attitude du bataillon de Beaufort à la charge des baïonnettes pour reprendre le château de Mondement ! Fervent catholique, le commandant, qui connaît les sentiments religieux de ses hommes, invite, avant la charge, le Père Gaillard à donner une suprême absolution. Tous les soldats, dissimulés dans les bois, s'agenouillent. L'ordre impératif d'attaquer est donné par le général Humbert. Beaufort, très calme, met ses gants blancs, saisit le bâton qu'il a coutume de porter et commande d'une voix forte : « En avant, mes enfants, pour la France, chargez ! » Il est tué d'une balle au front. Est tué également le capitaine Secondât de Montesquieu. Et, le 10 juin 1916 au fort de Douaumont où la bataille fait rage, ce sont les régiments de Maine-et-Loire, des Deux-Sèvres, de Bretagne, qui formèrent les IXe et XIe corps d'armée.
En juin 1926, à Londres, déjà, un grand chef militaire - non pas celui que vous croyez mais le Maréchal Pétain, s'exprimait en ces termes : « Sur le champ de bataille de Verdun, des baïonnettes dépassent le sol, plantées sur des fusils que des cadavres tiennent encore. Elles marquent les tranchées où se sont fait hacher des bataillons de la Vendée, une des vieilles provinces religieuses de la France. Les hommes qui se battirent là, soumis à un bombardement effroyable, restèrent stoïquement à leur poste et attendirent la mort en priant à haute voix comme les martyrs. La plupart furent tués ou enterrés vivants par les obus. Les baïonnettes qui hérissent leurs tranchées, devenues leurs tombeaux, disent assez leur obstination farouche, faite de la conscience d'un grand devoir et de la résignation habituelle aux travailleurs de la terre. Les nôtres avaient juré que l'ennemi ne passerait pas, il n'est pas passé. »
Citer les faits d'armes des descendants des "rebelles" dans les guerres successives menées par la France serait bien long, nous n'avons, hélas ! que trop de choix. Mais pouvons-nous oublier l'allocution prononcée, le 12 juillet 1957, à Cherchell, par le général Bernachot, pour la promotion Cathelineau le petit-fils du général vendéen, assassiné en Algérie par le FLN - où il citait entre autres : « Pasteur disait - "J'ai la foi du paysan vendéen. Si j'avais étudié davantage, j'aurais la foi de la paysanne vendéenne. " » Cathelineau avait la foi comme on l'a en Vendée, il l'avait vigoureuse, granitique, à la manière de ceux de là-bas.
« Dieu, disait Bossuet, est celui qui règne dans les deux et qui relève les empires. » Le malheur de nos temps actuels est précisément le laïcisme qui prétend organiser le monde sans Dieu, sinon contre Dieu. Les mauvais anges ont travaillé à mettre debout un monde laïciste et même athée, une contre-Église : la Révolution avait marqué une étape importante de leur tentative; ils se sont servis et se servent toujours de certains instruments privilégiés, comme les doctrines aberrantes et les institutions perverties. Le cri de guerre des Vendéens au combat était "Rembarre", qui veut dire « Barre le chemin ! » Ne doit-il pas être aujourd'hui le mot d'ordre de tous ceux qui s'opposent à la chute de notre civilisation et à la ruine de notre pays ?
Gisèle BAZAN. Écrits de Paris N° 732 Juillet 201
Lawrence d'Arabie, faux ami des Arabes : deuxième partie
« Le sionisme, écrivait donc Lawrence dans le document précité, ne constitue pas un GOUVERNEMENT. Il n'est d'ailleurs pas anglais. Par conséquent, son action ne viole pas les termes de l'accord Sykes-Picot. Et puis les sionistes sont des Sémites et des Palestiniens (?) et le gouvernement de Feyçal n'en est pas effrayé, puisque les Arabes sont en mesure de leur couper la gorge quand ils voudront. » Admirons la casuistique !
Les sionistes, ajoutait Lawrence, financeront tout le Moyen-Orient et j'espère la Syrie (alors sous mandat français) comme toute la Mésopotamie. Il est vrai, ajoutait-il, que les « Grands Juifs » ne tiennent guère à mettre beaucoup d'argent en Palestine, l'attrait qu'exerce sur eux ce pays étant purement sentimental. D'ailleurs, « ils exigent un intérêt de 6 % ». Les affaires sont les affaires ! Voilà qui cadre à merveille avec la définition classique « Un sioniste est un Juif qui en envoie un second en Palestine avec l'argent d'un troisième. »
Pour Knightley et Simpson, « tel était bel est bien le plan de Lawrence. C'est la raison pour laquelle il se déclarait tout disposé à soutenir une entente entre sionistes et Arabes. Plan audacieux et cynique puisque ceux-ci devaient fournir les terres, la haute finance de l'internationale juive, les capitaux, à 6% d'intérêt ! Il est intéressant de se demander ce qui se serait passé si ce plan avait réussi. L'expulsion de Feyçal, chassé de Damas par les Français en juillet 1920, avait été pour Lawrence une terrible humiliation. Il ne s'en remit jamais. »
En fait, le plan de Lawrence était celui des dirigeants britanniques de l'époque Lloyd George, lord Balfour lord Milner sir Percy Cykes, le futur maréchal sud-africain Smuts et enfin Hogarth, qui dirigeait de main de maître l'Intelligence Service au Caire.
Selon le Sunday Times, dès 1922 « Lawrence en était arrivé à détester ouvertement les Arabes. Il leur reprochait leurs violentes querelles intestines.. Les Bédouins du désert, aux côtés de qui il avait combattu, s'étaient transformés, à ses yeux, en de vulgaires "Egyptiens", ce qui, pour lui, était le dernier terme de mépris ».
Mais il était également plein d'amertume parce que les promesses faites aux Arabes lors de leur révolte contre les Turcs n'avaient pas été tenues. Dans une lettre privée adressée à Churchill, il expliquait qu'il refusait les décorations offertes par le roi George V sous prétexte « qu'il ne serait pas convenable pour lui de tes accepter tant que les promesses faites durant la guerre n'auraient pas été honorées ».
Le rêve du "Dominion brun"
Selon Knightley les recherches faites dans les archives à Londres et en Israël montraient Lawrence sous un aspect encore plus cynique. En réalité, il se souciait aussi peu de la liberté des Arabes que de l'existence d'un Foyer juif en Palestine. Ce qu'il avait toujours voulu, c'était créer un « Dominion brun » au sein de l'Empire britannique, composé en majeure partie d'Arabes, mais financé par les juifs et surtout contrôlé par l'Angleterre.
Tout cela contredit évidemment l'image du "héros" mais confirme ce que lord Samuel raconte dans ses Mémoires. Rencontrant Lawrence chez Bernard Shaw, il lui demandais pourquoi l'on disait de lui qu'il était antisioniste. Il me répondit que c'était une absurdité car il était l'auteur de la formule « l'Arabie aux Arabes, la Judée aux Juifs, l'Arménie aux Arméniens » et n'approuvait pas les prétentions arabes.
Au demeurant, dans une lettre adressée au Times le 22 juillet 1920, Lawrence ne faisait aucun secret de ses projets. Il exposait son plan de « Dominion brun », « seule alternative à la conquête de ces territoires que l'Angleterre est incapable d'entreprendre et dont, d'ailleurs, les Anglais ne veulent pas. » Et, dans le n° de septembre 1920 de la revue Round Table, il développait à nouveau son plan « L'Empire britannique exerce une telle attraction que l’Égypte, la Perse, la Mésopotamie, si elles étaient assurées du statut de dominion et de l'autonomie interne, seraient ravies de l'accepter Il ne nous en coûterait alors pas plus en hommes et en argent que pour l'Australie et le Canada. »
Le 18 novembre 1922 Lawrence écrivait encore que, depuis 1919 de puissants éléments au sein du gouvernement britannique cherchaient à éluder les engagements souscrits en temps de guerre envers les Arabes. Mais, en mars 1921, Churchill intervint en prenant en main les affaires du Moyen-Orient. « L'Angleterre sort de l'affaire arabe les mains nettes. Certains Arabes ne partageaient pas cette opinion. Je leur ai montré les cicatrices de mes blessures, plus de soixante (?) reçues au service de la cause arabe, comme preuve de ma sincérité. »
L’aveu de l’abus de confiance
Cette sincérité est pourtant mise à caution par les propres aveux subséquents de Lawrence. Dans la première édition des « Sept Piliers de la sagesse », il place dans l'introduction cette phrase révélatrice « Le Cabinet avait soulevé les Arabes en les déterminant à combattre pour nous par des promesses formelles de leur accorder l'indépendance après la guerre. Les Arabes, qui me considéraient comme un agent du gouvernement britannique, me demandèrent une confirmation. Je dus donc "entrer dans la conspiration" ("So I had to join the conspiracy") et donner ma parole pour autant qu'elle valait ! que la récompense promise serait accordée et le marché tenu. R était manifeste pourtant, dès le début, que, si nous gagnions la guerre, ces promesses resteraient lettre morte. Je risquai le mensonge ("I risked the fraud"), car j'étais convaincu que l'aide arabe nous était nécessaire pour remporter une victoire rapide et à bon marché en Orient et qu'après tout, mieux valait gagner la guerre (en violant notre parole) que de la perdre. » Il est vrai que Lawrence supprima prudemment ce passage dans les éditions subséquentes.
Et il ajoutait : « Le limogeage de Sir Henry Mac Mahon me confirma dans ma conviction de l'insincérité intrinsèque de la politique anglaise. Mais je ne pouvais m'en expliquer avec le général Wingate tant que la guerre durait puisque j'étais nominalement sous ses ordres et qu'il ne semblait pas comprendre la fausseté de la situation. » (Wingate, quoique non juif, était devenu si fanatiquement prosioniste qu'en 1945 il en arriva à lier partie avec l’Irgoun !)
« La seule chose qui me restait donc à faire, concluait Lawrence, c'était de refuser les honneurs et les récompenses que l'on voulait m'octroyer pour avoir réussi dans mon abus de confiance ("for being a successful trickster"). C'est pour éviter cette déplaisante éventualité que je commençai, dans mes rapports, à dissimuler la véritable histoire des événements et que je me mis à persuader les quelques Arabes qui, eux, savaient la vérité qu'il valait mieux garder la bouche close et observer la même réticence que moi. »
Ainsi Lawrence a avoué lui-même avoir trompé son monde. Il en était si conscient et honteux qu'il a expliqué, dans une lettre confidentielle, qu'il avait refusé de tirer profit de la vente des « Sept Piliers de la sagesse ». « Ce fut une partie de mon expiation pour le crime d'avoir trompé les Arabes que j'acceptais de continuer à perdre de l'argent à propos de ma participation à l'aventure arabe. » Remords tardifs.
L'Angleterre n'avait jamais accepté de bonne grâce la présence de la France au Liban et en Syrie qui contrariait les plans de Lawrence et de ses émules. En 1941, elle crut tenir sa revanche. La campagne de Syrie donna au gouvernement britannique une chance inespérée. Après avoir (vainement) cherché un succès de prestige à Dakar (il s'agissait aussi de mettre la main sur l'or français et polonais mis à l'abri au Sénégal), De Gaulle, humilié par son échec, avait cru facile de remporter une victoire sur des Français au mépris de sa promesse de ne jamais faire prendre les armes à ses hommes contre leurs compatriotes. Il ne devait pas tarder à constater qu'il avait travaillé… pour le roi d'Angleterre.
L'armistice de Saint-Jean-d'Acre auquel avait dû consentir l'infortuné général Dentz - un Alsacien patriote, ignoblement calomnié, et que De Gaulle laissa mourir les fers aux pieds dans un cachot glacial - permit aux Anglais de faire défiler triomphalement leurs troupes, après vingt et un ans, dans Beyrouth ! Churchill et ses acolytes - Lyttelton et le général Spears, israélite lui-même s'il faut en croire Paul Cambon avaient proprement "roulé" De Gaulle. Spears, qui avait un temps servi comme "gouverneur" de Jérusalem, avait autour de lui toute une équipe héritière des traditions antifrançaises de Lawrence (le colonel Stirling, les frères Marsack, Glubb Pacha, le grand conseiller de l'émir Abdullah) Ils s'évertuèrent dans mille intrigues pour évincer la France du Levant en exploitant le spectacle démoralisant qu'avait donné la guerre fratricide déclenchée par des Français (libres).
Dès 1916, Lawrence appuyait l'action du chérif de La Mecque car, disait-il, « la révolte contre les Turcs peut nous être bénéfique et correspond à nos buts immédiats la rupture du bloc islamique, la défaite et la destruction de l'Empire ottoman ». « Les États successeurs de cet Empire ne nous gêneront guère, pas plus que ne le faisait la Turquie avant de devenir l'instrument de la politique allemande », ajoutait-il.
Ces prévisions se sont révélées fausses. En détruisant l'Empire austro-hongrois, on créa plus de problèmes que l'on n'en résolut et on jeta le germe de la Seconde Guerre mondiale. Les Turcs, avec quelques centaines de gendarmes, quelques dizaines de Kaimakans, faisaient régner l'ordre à leur manière tantôt en utilisant la cravache ou la potence, tantôt en distribuant quelques sacs d'or jusqu'aux confins du Hedjaz et du golfe Persique. En suscitant tour à tour les ambitions arabes et celles d'Israël, qui, fatalement, devaient un jour se contrecarrer, la politique anglaise n'a fait que soulever de sanglantes rivalités et déchaîner une furieuse tempête.
Lawrence était doué d'un sens aigu de la publicité, servie par le "battage" fait autour de lui par son premier biographe, l'Américain L. Thomas qui magnifiait à l'excès ses exploits. En réalité, ceux-ci, sur le plan militaire, comme l'a montré Richard Aldington, se réduisirent à assez peu de chose quelques raids d'irréguliers arabes, des "rezzous" sans grande importance, qui permirent, il est vrai, de couper la voie du chemin de fer du Hedjaz qu'on n'a jamais pu rétablir. Mais les récits romancés de la prétendue épopée des cavaliers et des chameliers du désert témoignent surtout de la grande imagination de Lawrence.
Les officiers français de la mission du Hedjaz (le colonel de Brémond d'Ars, le capitaine Pisani) et le colonel de Piépape, qui fut, en 1918, le premier gouverneur de Beyrouth, savaient à quoi s'en tenir sur le compte du "héros".
Gérard LACOSTE. Écrits de Paris N° 732 juin 2010
Lawrence d'Arabie, faux ami des Arabes
On a beaucoup écrit et fantasmé sur le fameux colonel Thomas Edward Lawrence 1888-1935), révéré comme un héros par beaucoup d'Anglais et tenu par la plupart pour le champion chevaleresque de la cause arabe même si, à la fin des années 50 de l'autre siècle, Richard Aldington, auteur de l'admirable « Mort d'un Héros » avait écrit, de sa retraite montpelliéraine, un livre véridique, basé sur des témoignages authentiques et qui ramenait « le mythe Lawrence » à ses véritables proportions. Aldington critiquait impitoyablement le comportement du colonel, donnait d'innombrables exemples de sa cruauté, de son sadisme (il n'hésitait pas à faire massacrer par les irréguliers arabes les prisonniers turcs et allemands, au point qu'il s'attira les reproches sanglants d'un officier français, le capitaine Pisani, détaché à l'armée du Hedjaz).
D'autre part, il y avait dans la vie de Lawrence un mystère peu reluisant et même sordide : fait prisonnier à Deraa, il dut céder à la brutalité d'un "bimbachi" turc. Mais cet épisode humiliant - dont il avoua les détails ignobles à Mme Bernard Shaw la femme de l'illustre écrivain irlandais ne correspondait-il pas à ses goûts secrets ? Sa misogynie était notoire. Pour cacher sa honte (et peut-être son dégoût de lui-même), il renonça à son titre de colonel et aux honneurs que son pays était disposé à lui rendre pour s'ensevelir sous l'anonymat dans un détachement de la Royal Air Force où il servit obscurément sous le nom d'emprunt de « soldat Shaw » jusqu'à sa mort - qui fut peut-être un suicide.
Le mystère Lawrence n'a jamais été complètement éclairci. Il passait pour le défenseur passionné des Arabes. Il a eu même des compagnons arabes à qui le liait une amitié assez trouble, ce qui expliquait - pour certains - sa profonde sympathie pour la cause arabe.
Londre et la carte sioniste
On sait comment avait commencé l'affaire. En 1915, le haut-commissaire britannique au Caire, sir Henry Mac Mahon, cherchant à dresser le monde arabe contre la Sublime Porte, avait utilisé Lawrence, jeune archéologue d'Oxford - qui, avant la guerre, avait déjà « fait du renseignement » au bénéfice de l'Intelligence service en Syrie, sous prétexte de recueillir des documents pour sa thèse sur l'architecture militaire des Croisés -, pour contacter le chérif de La Mecque, Hussein, chef de la maison Hachémite, qui devait être plus tard renversé par le chef de la maison rivale des Wahhabites, Ibn Séoud. Sir Henry et Lawrence n'avaient pas hésité à promettre à Hussein et à ses fils, Feyçal et Abdullah, la création d'un grand royaume arabe. Seulement, peu après, des négociations anglo-françaises aboutissaient à l'accord Sykes-Picot, qui partageait le Levant en zones d'influence et accordait à la France le protectorat de la Syrie et du Liban, terres traditionnellement liées à la France depuis les Croisades. D'où fureur de Feyçal qui, appuyé par les agents anglais et Lawrence, intrigua contre les Français et fut finalement expulsé de Syrie par le général Gouraud. Les Anglais consolèrent Feyçal en lui donnant le trône d'Irak et découpèrent en faveur de son fils Abdullah une satrapie baptisée Transjordanie.
Seulement, peu après, le gouvernement anglais, qui avait promis à Hussein, à Feyçal et à Abdullah la totalité de l'Empire du monde arabe, accordait aux sionistes, par la fameuse lettre de Lord Balfour au Dr Weizmann (2 novembre 1917) le droit de créer en Palestine un « Foyer juif » qui, peu à peu, par un abus de droit évident, fut transformé en « État d'Israël », les Juifs empiétant sur les terres arabes d'où ils chassèrent les autochtones. En 1948, le Dr Weizmann, premier président du nouvel État, déclarait que l'expulsion des réfugiés arabes de Palestine était un « nettoyage miraculeux » et une « merveilleuse simplification de la tâche qui incombait à Israël ».
On sait comment, après la dernière guerre mondiale, l'expansionnisme juif s'est développé, l’État sioniste ayant été créé, selon le mot de M. Ilian Gilmour, membre du Parlement britannique, « afin de payer aux Juifs la dette que leur devait l'Europe pour les persécutions hitlériennes ». Seulement, c'est aux Arabes qu'Anglais et Américains firent payer la note.
M. Nutting, ancien ministre du gouvernement conservateur devait rappeler que, dès novembre 1917, l'Angleterre avait décidé d'utiliser la Palestine comme base stratégique, afin de défendre le canal de Suez et, comme l'a expliqué le journal New Statesman, pour barrer la route de Suez aux Français que le gouvernement anglais n'avait pu empêcher de s'établir au Liban et en Syrie. M. John Kimche, écrivain juif bien connu, devait également rappeler dans le Times du 31 juillet 1968 que le dessein des dirigeants anglais avait été, dès l'origine, de créer un État-tampon destiné à ménager un lien territorial entre leur protectorat égyptien et leur Empire des Indes. On songea naturellement à utiliser le sionisme à cet effet et l'on masqua cette politique impérialiste sous le voile humanitaire de la Déclaration Balfour.
Le Times publia aussi le 29 juillet 1969, sous la signature de M. Peter Hopkirk, quelques premières révélations tirées des « Vies secrètes de Lawrence d'Arabie » (par Philipp Knightley et Colin Simpson, Nelson éditeur), ouvrage dont la publication allait faire grand tapage et, selon le mot de l'auteur juif Sidney Sugerman, faire « l'effet d'un coup de tonnerre parmi les Juifs et les Arabes qui voyaient en Lawrence leur ami sincère ».
Le dessein que Lawrence s'était forgé pour l'organisation du Moyen-Orient sous tutelle anglaise devait beaucoup à l'influence de trois hommes : Lionel Curtis, D.H. Hogarth, le célèbre archéologue qui avait été son maître à Oxford et devint le chef de la section de l'Intelligence Service au Caire, et le colonel Symes qui y dirigea un temps le Bureau arabe.
Le calcul de Lawrence et de son équipe était donc d'utiliser Juifs et Arabes « ad majorem Britanniae gloria ». Lawrence réussit sans peine à se poser comme le grand ami des Arabes. Il se costumait volontiers en Bédouin, revêtait l'ample djellaba, se coiffant du "keffieh" et de Pagal" aux tresses d'or, etc. Mais il avait aussi des amitiés juives. N'a-t-on pas assuré que les mystérieuses initiales S.A. qui dissimulent le nom de la personne à qui fut dédié « La Révolte dans le désert » étaient celles de Sarah Aronson, une amie dévouée de Lawrence et son agent secret derrière les lignes ennemies, qui, découverte au cours d'une mission, fut exécutée par les Turcs ?
Ayant eu accès à des masses de documents, Knightley et Simpson révélaient aussi que, loin d'être le champion de la solution exclusive consistant à créer un vaste empire arabe, Lawrence travaillait en réalité derrière la scène pour établir la suprématie de l'Angleterre sur tout le Moyen-Orient, grâce à un « Dominion juif ». Selon eux, Lawrence, avait toujours su que la politique de Londres était en réalité opposée aux ambitions des dirigeants arabes qui avaient cru assez naïvement aux promesses anglaises. Il envisageait donc froidement de se servir des aspirations sionistes. Dans une lettre adressée confidentiellement par le colonel à un de ses proches collaborateurs, il exposait un plan calculé pour chasser les Français (« qu'il haïssait ») de La Syrie pour créer un Dominion juif associé au Commonwealth. Il se flattait d'ailleurs de gagner l'appui de Feyçal par d'importantes concessions (monétaires et territoriales). De fait, les deux princes hachemites avaient discuté au Caire avec le Dr Weizmann, le colonel Symes (chef du Bureau arabe, rappelons-le) et Lawrence. Et Feyçal était si bien disposé qu'il avait même offert de prendre comme membre de son gouvernement à Damas le propre secrétaire de Weizmann devenu lord Sieff. Feyçal avait été tenté par l'offre d'une aide financière considérable par la haute finance juive et son frère, l'émir Abdullah, fut assassiné à Amman précisément parce qu'un Arabe palestinien lui reprochait de pactiser avec Israël.
À suivre
vendredi 19 juin 2020
Sur Sacr TV, l'extermination une valeur sûre de la république.
Que la foudre éclate par humanité ! ayons le courage de marcher sur des cadavres, pour arriver à la liberté »
Fouché de Nantes
D’autres témoignages, émanant de diverses documentations, sont également disponibles :
Comme dans la réimpression du « Tableau des crimes du Comité révolutionnaire de Moulins, et des citoyens de l’Allier » datée de 1874, ou on y lit à la page 24 : « Voilà les agens de ce monstrueux projet enfanté par Robespierre, de réduire la population pour procurer une abondance faussement calculée. Ce nouveau Cromwel sacrifiait les hommes aisés et instruits pour mieux asservir la classe indigente et sans énergie.
Voilà les fanatiques en liberté qui faisaient naître l'âge de fer pour vous réduire à l'esclavage. »
Dans le tome 1 des « Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-Just, Payan, etc » de 1828, on y lit page 83 : « les calculs affreux de Carrier sur le nivellement de la population française ; son mot sur celle de Lyon réduite à 25 000 habitans ; l’affiche de Ronsin qui la réduisait à 1500 ; le projet de réduction mis à exécution, pour les départements de l’ouest, au moyen du feu vendéen, plus soigneusement entretenu par les décemvirs qu’autrefois le feu des vestales, projet déguisé par eux, sous le nom de chancre politique ; les manufactures de soie brûlées à Bédoin, les ruines de Lyon, les noyades de Nantes, les massacres d’Orange et d’Arras : que de témoignages qui déposeront de ces affreux desseins dans le livre de l’histoire ! »
Ce sinistre Carrier qui aurait dit lors de son interrogatoire que : « la France républicaine ne pouvait nourrir tous ses habitants » !
Dans le 1er volume de « Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826) ; ou Mémoires politiques et littéraires » du poète Jean-Pierre-Jacques-Auguste de Labouïsse-Rochefort, on lit à la page 220 au sujet d’un certain Guffroy : « il donne ce conseil : « Abattons tous ces nobles : tant pis pour les bons, s’il y en a. Que la guillotine soit en permanence dans toute la France : la France aura assez de cinq millions d’habitants ; » - Ainsi l’anthropophage Guffroy voulait réduire une population de vingt-cinq millions à cinq… à condition sans doute qu’il aurait fait partie des cinq millions restant ; les autres vingt millions devant être assassinés pour les menus plaisirs de Guffroy et de ses pareils !... »
Jean-Bon-Saint-André, l’un des initiateurs du Tribunal Révolutionnaire de sinistre mémoire proclama ouvertement à la convention que « … pour établir solidement la République, il faut réduire de plus de moitié la population française ». Etc…
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