samedi 18 avril 2020

Jean Giono - L'Homme qui plantait des arbres

La Petite Histoire : Alexandre Yersin, un Français vainqueur de la peste

Né en Suisse est naturalisé Français, Alexandre Yersin est le premier à avoir isolé le bacille de la peste, en 1884 à Hong Kong. Jouissant d’une véritable vénération au Viêt Nam, il est pourtant totalement inconnu en Europe malgré ses découvertes capitales. Formé à l’Institut Pasteur, il se lasse vite de la monotonie des laboratoires et s’engage comme médecin militaire en Indochine. Il en profite pour explorer les hauts-plateaux de la région, mais aussi, bien-sûr, pour mener ses recherches sur le bacille de la peste. Avec des moyens dérisoires, il parvient à l’isoler en 1884, avant de se consacrer pleinement au développement du pays, au service des populations locales. Retour sur le parcours agité d’un médecin-aventurier.

Il y a 45 ans les Khmers rouges prenaient Phnom Penh sous les applaudissements de la gauche

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Il y a 45 ans les Khmers rouges prenaient Phnom Penh sous les applaudissements de la gauche et allaient massacrer près de la moitié de sa population…
C’est le 17 avril 1975 que la capitale du Cambodge tomba aux mains des maquisards du Front uni national du Kampuchéa (FUNK). L’entrée de l’armée révolutionnaire fut acclamée par des dizaines de milliers d’intellectuels, de journalistes, de politiciens et de philosophes occidentaux qui se réjouissaient de la chute du gouvernement Lon Nol.
Après avoir célébré la chute de Dien Bien Phu et l’abandon de l’Algérie aux terroristes du FLN, les intellectuels et journalistes français vont une fois de plus se distinguer dans l’innommable.
Dès cet instant, le Cambodge bascule dans les ténèbres d’un enfer pensé, analysé, planifié et exécuté par l’Angkar – organisation socialo-marxiste – dominée par les Khmers rouges.
Reconnus et soutenus par l’Internationale socialiste, les « maîtres » du « Kampuchéa démocratique » vont transformer et contrôler la société cambodgienne, saper la mémoire collective et couper la population de son Histoire. Ce processus a conduit à évacuer toutes les villes, à créer un collectivisme absolu et à éradiquer toute trace du passé (monastères bouddhistes, école, livres et journaux).
Cette répression ne visait pas des groupes raciaux ou des minorités ethniques spécifiques, mais des couches sociales et tous les opposants politiques, réels ou supposés. Le démographe Marek Sliwinski a démontré scientifiquement que c’est un quart de la population (7,2 millions d’habitants en 1974) qui a été exterminé et presque 42 % de ceux qui vivaient ou étaient réfugiés à Phnom Penh avant le 17 avril 1975.
C’est ainsi que cet ancien protectorat français (depuis 1863) va sombrer dans l’horreur…
La France du Second Empire y avait établit sa protection sur le Royaume, jusque-là vassal du Siam (Thaïlande). Le Cambodge fut intégré en 1887 à l’Indochine française lors de la création de cette dernière. En novembre 1949, le système de protectorat laissa la place à un statut d’État associé de l’Union française, toujours au sein de la Fédération indochinoise. En 1953, pendant la guerre d’Indochine, le roi Norodom Sihanouk proclama l’indépendance du pays, que les accords de Genève réaffirmèrent l’année suivante tout en conservant son amitié à la France.
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mercredi 15 avril 2020

Le mythe colonial

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À défaut de raconter l’histoire des colonies, la plupart des « historiens » contemporains nous racontent des histoires, avec des Français dépeints en razzieurs mettant en sac tout un continent, alors que 95 % d’entre eux n'y avaient jamais mis les pieds, obsédés qu’ils étaient par la perte de l’Alsace-Lorrain. Quant à leurs petits-enfants, ils choisirent à 80% de dire non aux colonies. Trop chères et trop lointaines.
Depuis leur démantèlement survenu en quelques décennies d'après-guerre, les empires coloniaux européens souffrent d'une réputation sulfureuse qui est censée plus ou moins, dans l'esprit de l'intelligentsia progressiste des deux rives de l'Atlantique, justifier la déchéance géopolitique du Vieux Continent et la condamnation morale de ses États-nations qui ont résulté de la défaite du Reich en 1945. Colonialisme, fascisme, antisémitisme tels sont les trois péchés cardinaux de l'Europe, au nom desquels son effacement civilisationnel au profit des États-Unis - réputés indemnes de ces monstruosités majeures, alors que la conquête de l'Ouest, de type intrinsèquement colonial, s'accompagna du plus grand génocide de peuples autochtones de l'histoire mondiale - doit se trouver à jamais ratifié.
En France, notamment, le souvenir de la longue et douloureuse guerre d'Algérie, qui se prolongea pendant huit ans, de 1954 à 1962, et renversa une de nos cinq Républiques, est devenue, avec la remémoration inlassable et désormais officielle des crimes de Vichy, l'abcès historique complaisamment entretenu pour ouvrir grand le droit aux créances à l'usage et au bénéfice des populations d'origine maghrébine qui sont venues vivre sur notre sol, où elles sont censées contribuer à la richesse forcément multi-ethnique de notre vieille nation ex-impériale, mais perpétuellement coupable - ce qui sonne d'ailleurs comme un hommage assez involontairement ironique rendu par la vertu antiraciste au vice colonial, car la France aurait-elle aujourd'hui autant de citoyens d'origine extra-européenne si elle n'avait possédé au préalable un empire outre-mer ?
Ainsi tout un courant d'études dit « postcolonial » (sans trait d'union, à la manière du philosophe Jacques Derrida), venu là encore des universités américaines, ces temples toujours fringants du « politically correct » occidental, vise depuis quinze ans à expliquer que le racisme et la discrimination qui, prétendument, s'attachent aux Arabes et aux Africains en France n'est que le prolongement d'un passé colonialiste qui n'aurait jamais été enterré qu'en apparence. Introduit en France par l'historien Pascal Blanchard notamment, ce mouvement intellectuel de plus en plus influent sous nos cieux a été à l'origine du désormais fameux « appel des Indigènes de la République » diffusé en janvier 2005 dans toute la presse française depuis le site islamo-gauchiste « oumma.com » où il avait paru en premier lieu.
Où qu'elle est, la faute de nos pères ?
Sa thèse est simple et ne fait même plus discussion aujourd'hui modelée en profondeur pendant un siècle par l'aventure coloniale, la conscience française est restée, en dépit des dénégations officielles, indubitablement raciste, chauvine et ethno-centrée. Si par exemple François Martin renâcle à marier sa fille à Ahmed ou Mammadou, ou bien, encore plus iniquement, leur refuse un emploi, c'est d'abord parce que son grand-père a jadis contemplé le grand-père de Mammadou dans les stands de l'Exposition coloniale de 1931, et que son mépris de négrier s'est transmis pour ainsi dire génétiquement et inconsciemment à la plus grande partie de sa descendance. Naturellement, si en retour Ahmed ou Mammadou n'hésitent pas à traiter François Martin, dans la rue ou l'autobus, de « sale Français » et de « sale Blanc », c'est à peu près pour les mêmes raisons : son grand-père humilié, inconsciemment - ou très consciemment -, parle à travers lui. Comment dès lors s'en formaliser sans être soi-même un pervers nostalgique de l'Empire ?
Pourtant, peu de gens, y compris chez les historiens susmentionnés, ne s'attardent vraiment à décrire les origines réelles de l'aventure coloniale ainsi que les raisons qui ont amené à son décès. Car le projet géopolitique et civilisationnel de la France, non plus que de l'Europe, ne s'est pas, loin s'en faut, confondu avec la création et la défense de ces empires, qui furent souvent élaborés dans une grande incohérence stratégique et de façon on ne peut plus improvisée et aléatoire. Surtout, il ne faut jamais perdre de vue que 90 à 95%, à peu près, des Français du XIXe siècle et du début du XXe ne mirent jamais les pieds dans une quelconque partie de l'Empire colonial (devenu l'Union française en 1946) et en conséquence restèrent largement indifférents à son développement comme à son déclin - sauf peut-être lorsqu'ils étaient mobilisés pour y assurer ce que l'on appelait alors du « maintien de l'ordre ».
Conjurer le déclin français
Pire : l'entreprise colonialiste, loin de faire l'unanimité au sein des élites du pays, eut toujours au Parlement des adversaires farouches et prestigieux, tels notamment Paul Déroulède ou Georges Clemenceau - bien plus d'adversaires, en tout cas, que n'en ont aujourd'hui la réintégration de la France dans le commandement intégré de l'OTAN et sa participation à la piteuse expédition néo-coloniale commanditée par les Américains en Afghanistan. « Vous me proposez d'acquérir vingt domestiques alors que je viens de perdre deux sœurs », lança ainsi sans ménagement le président de la Ligue des patriotes à Jules Ferry lors de la conquête du Sénégal, qui intervenait seulement une décennie après l'annexion par la Prusse de l'Alsace-Moselle.
Car la première raison de l'entreprise coloniale est, non pas l’hybris d'une nation arrogante survenue au faîte de sa puissance économique et guerrière, comme on en a trop souvent répandu l'image, mais tout au contraire l'angoisse de la décadence et le contrecoup de l'humiliation. De même que la très difficile et meurtrière (pour les Français aussi) conquête de l'Algérie fut un moyen pour la Restauration et la Monarchie de Juillet de réintroduire la France au cœur du concert des grandes puissances européennes après la défaite de Napoléon et l'occupation de Paris par les armées russe et prussienne en 1815, de même la colonisation de l'Indochine et de l'Afrique occidentale et équatoriale française, entre 1880 et 1912, ne fut rien d'autre que le moyen de compenser plus ou moins adroitement aux yeux de l'opinion l'acceptation de la perte des deux provinces de l'Est et la féroce répression de la Commune de Paris par le gouvernement de Thiers (laquelle, soit dit en passant, n'avait rien à envier à celle que mena Bugeaud contre les « indigènes » en Oranie). Bismarck du reste l'encouragea.
Autre cliché facile et largement inexact est celui hérité de Lénine l'impérialisme colonial serait la conséquence du développement des rivalités capitalistes. Or, le colonialisme purement économique, soutenu par - de puissants lobbies financiers, n'intervint que dans un second temps, essentiellement sous la IIIe République, avec comme maître d'œuvre l'habile député franc-maçon Eugène Etienne, ami intime de Gambetta.
Le coup de dey qui a aboli le hasard
L'Algérie, pour en revenir toujours à elle, ne contenait en 1830 aucune richesse particulière à envier, pas même agricole, car une large partie de ses plaines était alors occupée par des marais insalubres qui les rendaient en l'état inexploitables. Le gouvernement de Charles X hésita d'ailleurs pendant trois ans à entreprendre l'attaque d'Alger, et Chateaubriand, ancien ministre des Affaires étrangères, proche conseiller du Roi, qui n'avait pourtant pas hésité en 1827 à mener rondement une invasion de l'Espagne pour y maintenir les Bourbons au pouvoir, déconseilla hautement l'expédition, craignant qu'elle n'attirât les foudres de l'Angleterre alors soucieuse de ménager l'intégrité territoriale de l'Empire ottoman.
En réalité, ce sont les « Juifs francs », c'est-à-dire les Juifs séfarades placés sous la protection des consuls de France - et distincts des Juifs autochtones d'origine berbère - qui furent à l'origine de ce qui allait devenir l'Algérie française.
Devenus les principaux intermédiaires pour les exportations agricoles de la régence d'Alger vers l'Europe, deux d'entre eux parmi les plus influents, Bacri et Busnach, détournèrent, avec la complicité du consul de France, Deval, des sommes colossales dues par Paris au dey, le représentant institutionnel du Sultan, et c'est parce que celui-ci était exaspéré du retard des impayés français, ou bien parce qu'il soupçonnait les activités véreuses du consul, qu'il lui administra en public son fameux coup d'éventail, affront diplomatique sans précédent à l'époque, et qui pouvait difficilement ne pas susciter une riposte violente de la part du roi de France, à la veille de son abdication et donc malmené par l'opposition républicaine ou bonapartiste. Mais il faudra toutefois attendre les années 1840 pour qu'à l'initiative d'un militaire ambitieux, mégalomane et cruel, le général Clauzel, l'occupation militaire de la totalité de l'Algérie, et plus encore sa colonisation par des émigrés européens, majoritairement italiens ou espagnols, ne devienne un objectif clair et constant approuvé par les gouvernements de Paris.
La vraie fracture coloniale, c'est la facture
C'est là qu'intervient l'autre raison, elle aussi aujourd'hui largement occultée, qui va voir se nouer le drame algérien l'œuvre géopolitique d'Abd el Kader, considéré encore de nos jours comme le premier héros du nationalisme algérien (revendiqué à la fois par le FLN et par ses ennemis islamistes du FIS). Or, il s'avère que c'est Abd el Kader lui-même qui viola, par deux fois, les traités de paix conclus avec la France ou le gouverneur général d'Alger. Descendant du prophète et chef aristocratique d'une des plus prestigieuses confréries soufies de l'Ouest algérien, la Qadiriyya, après avoir mené une résistance héroïque contre l'armée française dirigée par Bugeaud, il aurait pu régner sans encombres sur un vaste empire islamique établi dans la région de Tlemcen, à la faveur d'une alliance en bonne et due forme scellée avec la France, comme à la même époque l'avait fait en Egypte Méhémet Ali. Sans doute d'ailleurs le regretta-t-il amèrement plus tard, après sa défaite définitive et son exil en France, où il devint l'intime de Napoléon III et vraisemblablement un membre éminent de la franc-maçonnerie régulière. Or, si Abd el Kader avait respecté les accords passés avec Paris, il n'y aurait jamais eu par la suite trois départements français en Algérie et Clauzel aurait vu ses projets de colonisation ruinés.
À l'origine des expéditions coloniales, il y a donc d'abord le mythe de la grandeur militaire et territoriale retrouvée, dans une geste symbolique nourrie au souvenir de Rome, pour éviter d'en vivre la chute. Il y a aussi la fascination durable qu'a exercée sur toutes les nations européennes la grande conquête de l'Amérique latine par les Espagnols, au XVIe siècle, accomplie avec très peu d'hommes et relativement peu de moyens (il est vrai que les maladies apportées involontairement par les Européens dans le Nouveau Monde avaient contribué à la rapide extinction de l'immense majorité des indigènes, ce qui facilitait l'œuvre impériale).
Quant aux raisons qui ont préludé à la liquidation de l'Empire, elles sont simples et de deux ordres l'entretien de l'Union française coûtait trop cher à la métropole, et surtout le général De Gaulle comprit que la départementalisation des territoires d'outre-mer, effective après la guerre, deviendrait une catastrophe identitaire et démographique sans précédent si elle s'étendait aux colonies d'Afrique noire et au Maghreb, offrant sans distinction la nationalité française à des centaines de millions d'Africains et de musulmans. Il le dit sans ambages à Alain Peyrefitte en 1960. C'est pour cela, et pour nulle autre raison, que le fondateur de la Ve République décida d'en finir avec les colonies. Les Français, par référendum, furent 80% à l'approuver.
Pierre-Paul Bartoli Le Choc du Mois septembre 2010

Yves Lacoste, La question post-coloniale, Fayard, 2010. Gilbert Comte, L'Empire triomphant, Denoël, 1988.

lundi 13 avril 2020

Sur le Collectif Nemesis, culture nemesis le podcast : Femmes terroristes d’extrême gauche.

Pour approfondir ce sujet, nous vous conseillons:
- Faites entrer l'accusé - Florence Rey, Audry Maupin, tueurs nés
- La Guerre sans visage de Claude Moniquet
- Le film "La bande à Bader" (2008) de Uli Edel

L'ère libérale universelle

L'ère libérale universelle.jpegDepuis les deux décennies qui nous séparent de l’effondrement de l'empire soviétique, des pages et des pages ont été écrites, à droite comme à gauche, sur le libéralisme, sa grandeur, ses perversités, ses limites, sa victoire présente, sa défaite future, sa moderne pertinence ou au contraire ce qu'il y a en lui de rétrograde et d'inégalitaire. Synthèse par Philippe Raynaud.
L’idéologie libérale, dans sa double dimension politique et économique, demeure, aujourd'hui plus que jamais, une énigme absolue, et d'autant plus troublante pour nous, Européens et Occidentaux, que cette idéologie, devenue apparemment sans alternative et sans contradiction, semble désormais un horizon indépassable, c'est-à-dire très exactement ce qu'avait tellement prétendu être sa rivale vaincue, l'idéologie marxiste-léniniste - sans bénéficier toutefois de l'enthousiasme frénétique et sacrificiel que celle-ci avait su néanmoins susciter au cours du siècle précédent. Peut-être parce que le libéralisme est devenu depuis trop longtemps chez nous la traduction de « l'ordre établi », d'autant plus établi qu'il est dans son essence fort prosaïque, et que l'ordre ne fait jamais rêver, y compris lorsque le désordre croît, comme aujourd'hui avec la crise et le grand déclin traumatique de l'Empire américain.
Un homme pourtant, un libéral sans doute plus perspicace, plus érudit et plus intelligent que les autres, a daigné pendant plus de trente ans, sans relâche, interroger le sphinx et nous restituer aujourd'hui l'intégralité de ses réponses il s'agit du philosophe Philippe Raynaud, le plus percutant disciple français, avec son ami Pierre Manent, de Raymond Aron, qui vient de publier un ouvrage monumental et décisif, réunissant une vingtaine d'études composées entre 1980 et aujourd'hui sur les trois grandes révolutions, anglaise, américaine et française, de l'Occident des XVIIe et XVIIIe siècles. Nul doute que ce pavé, foisonnant de savoir et d'analyses historiques et politiques brillantes, fera date dans l'histoire des idées en France, au moins autant que le célèbre Penser la Révolution française de François Furet, dont l'intelligentsia parisienne se gargarise peut-être un peu trop excessivement à notre goût depuis vingt ans.
Une figure domine toute l'œuvre de Raynaud, et elle fait l'objet d'une ouverture magistrale, en marge des autres textes du recueil c'est celle d'Edmund Burke, l'auteur génial du premier grand ouvrage qui a posé les bases de la pensée conservatrice et contre-révolutionnaire en Europe, ouvrage qui demeure d'ailleurs sans concurrent crédible jusqu'à ce jour, les Réflexions sur la Révolution de France, écrites en 1790, avant même le début de la Terreur jacobine qu'il avait très pertinemment prophétisée. Le coup porté à l'œuvre naissante et prométhéenne des révolutionnaires français fut si profond et si bien agencé qu'il suscita d'innombrables ripostes dans le camp progressiste, notamment celles de Thomas Paine en Amérique et de Benjamin Constant en France, réponses sur lesquelles Raynaud se penche longuement et à plusieurs reprises.
Mais si notre auteur se montre visiblement fasciné par Burke, alors qu'il n'en épouse apparemment pas les idées, c'est sans doute parce que c'est chez lui et lui seul qu'apparaît très tôt la découverte de la faille originelle qui va déterminer toute l'évolution future du libéralisme, et ce des deux côtés de l'Atlantique - cette faille sur laquelle Philippe Raynaud exerce lui aussi, non sans brio, toute sa perspicacité généalogique et critique, comme si elle constituait une sorte d'épreuve du feu intellectuelle pour tout penseur libéral de quelque envergure.
Cette faille, c'est celle qui naît de la confrontation entre la prétention d'universalité intemporelle qui est celle du libéralisme occidental, prétention inhérente à la philosophie des Lumières et à l'idéologie des Droits de l'Homme, et le caractère particulier, historique, national et daté des trois révolutions qui vont porter ce libéralisme au pouvoir : la Glorieuse Révolution britannique de 1688, la guerre d'Indépendance américaine de 1776 et la Révolution française de 1789. Le paradoxe révolutionnaire est au fond assez semblable à celui de la révélation chrétienne dont il prétend pourtant en grande partie se défaire : de même que les apologètes dominicains ou jésuites du christianisme ont dû depuis toujours se creuser la cervelle en vue d'expliquer pourquoi des générations entières d'hommes et de femmes, ainsi que d'innombrables peuples, n'ont pu avoir connaissance de l'Incarnation historique du Fils de Dieu, en droit destinée à l'humanité entière, de même les libéraux, modérés ou radicaux, ont été bien en peine de comprendre pourquoi l'humanité était née si tardivement et si péniblement aux institutions de la liberté politique et de la démocratie représentative qu'ils décrétaient pourtant être les seules conformes à la raison et à la dignité humaines.
Burke, qui a mené toute sa carrière politique de parlementaire dans le parti whig, c'est-à-dire libéral, et qui fut l'avocat ardent des libertés irlandaise et américaine dans leurs démêlés avec la Couronne anglaise, est le seul au fond qui se soit vraiment saisi de cette aporie redoutable à l'occasion de sa critique des prétentions universalistes affichées par les Constituants de Paris - et encore une fois personne, depuis lors, dans ce qu'il est convenu d'appeler la droite libérale, n'a été en mesure de proposer une analyse rivale de la sienne. Raison pour laquelle Raynaud en fait le point d'orgue conceptuel de sa propre pensée.
Aux yeux de Burke, qui lie dans une même fidélité l'attachement aux libertés civiles et parlementaires (dont font partie, en Angleterre, celles, héréditaires, des Lords) et l'attachement aux institutions traditionnelles de l'Ancien Régime (la Monarchie, précisément garante depuis la Grande Charte de 1215 des droits du Parlement, et l’Église anglicane), la liberté politique n'existe pas de façon universelle et abstraite elle n'est que la résultante particulière et contingente de l'histoire de l'Angleterre.
Mieux, c'est des mœurs de la chevalerie médiévale, prolongées dans les canons de l'Eglise anglicane et le droit empirique de la « Common Law », que sont dérivées les valeurs de la bourgeoisie commerçante et l'attachement individuel aux libertés civiles et religieuses. Bref, Burke ne défend les valeurs libérales qu'à partir du moment où elles émanent de l'Histoire concrète d'une nation précise, et non d'un quelconque contrat social réputé indûment inamovible et éternel. Dès lors, si indépendance de la société il y a, celle-ci ne saurait se conquérir contre la légitimité de l'Etat, ainsi que prétendent le faire les révolutionnaires français au nom d'une hypothétique « loi naturelle ».
Puis Raynaud remonte dans le temps et démontre que cette aporie était déjà présente, de façon latente, au sein des métamorphoses complexes de l'œuvre de John Locke, après la chute des Stuart, lorsque la théorie libérale commença laborieusement à prendre conscience d'elle-même. Et il rappelle fort à propos qu'en France, aussi bien Voltaire que plus tard les Girondins hésitèrent longtemps, de même que les physiocrates, à accorder des libertés politiques à un peuple par trop empreint de catholicisme, qu'ils jugeaient en conséquence indignes d'être durablement éclairés par les « lumières » de la Raison, pourtant toujours universelles en droit à leurs yeux et propres à tous les nommes de la terre.
Guizot, sous la Monarchie de Juillet, pensera de même, inaugurant ainsi un « libéralisme autoritaire » qui donnera à la « dictature de la loi » un prestige beaucoup plus grand qu'aux libertés civiles qu'elle était pourtant censée garantir, et le mérite de Raynaud est précisément de montrer que ce genre de dérive, pleinement justifiable de la critique burkéenne, ne fut pas le seul apanage des Jacobins, comme le prétend aujourd'hui une pensée « néo-libérale » standardisée (aux normes de François Furet).
De même, les études magnifiques qu'il consacre à Benjamin Constant (et à son brillant rival conservateur oublié, Lezay-Marnesia) démontrent bien que ce chantre romantique et génial de la modération bourgeoise ne dédaigna jamais l'alliance avec l'extrême-gauche lorsqu'il s'agissait de parer à un retour, même démocratiquement consenti, à un régime traditionnel hostile aux principes de la Révolution.
Mais c'est surtout en prolongeant l'analyse de Burke au cas américain et à la guerre de Sécession que Philippe Raynaud aboutit à ses analyses les plus profondes et les plus novatrices. On ne peut les résumer ici, mais il en ressort de façon claire que la cause du Sud esclavagiste pouvait à bon droit se réclamer de l'héritage constitutionnel des Pères fondateurs tout aussi légitimement que leurs adversaires abolitionnistes et victorieux du Nord. De fait, le sort des États-Unis n'était pas tout entier inscrit dans le texte « libéral » et jeffersonien de sa Déclaration d'Indépendance.
Aussi, la grandeur de Philippe Raynaud est-elle d'assumer pleinement la fragilité philosophique du libéralisme dont il se réclame, sans en dissimuler toute la contingence historique et les nombreuses contradictions internes. Et c'est peut-être parce que le libéralisme occidental de ce début de siècle n'est plus aussi triomphant et sûr de lui qu'au moment de la fin de la Guerre froide, que nous pouvons lire aujourd'hui ces textes d'une intelligence si rare avec la certitude qu’ils nous éclaireront encore longtemps.
Philippe Marsay Le Choc du Mois juillet 2010

Philippe Raynaud : Trois Révolutions de la liberté : Angleterre, Amérique, France, PUF, collection Lériathan, 386 p., 35 €.

vendredi 10 avril 2020

La Petite Histoire : L’exode de 1940, un traumatisme national

En 2020, certains médias ont choisi de titrer sur l’« exode des parisiens » à la veille du confinement décrété par le gouvernement en pleine crise sanitaire. Et si Emmanuel Macron a affirmé que nous étions en « guerre » contre le coronavirus, cette situation qui voit les urbains fuir vers les campagnes n’a pourtant rien de comparable avec le terrible exode de juin 1940. Ce dernier, en pleine avancée allemande, a jeté quelques 8 millions de Français sur les routes, sous le feu des bombardiers et dans le chaos le plus total. Retour sur un traumatisme national souvent passé sous silence dans l’histoire de la Seconde guerre mondiale.

jeudi 9 avril 2020

Recension de “Ils ont tué le Tsar” de Nicolas Ross, par Serge Gadal

Nicolas Ross, Ils ont tué le Tsar. Les bourreaux racontent, préface et postface de Nicolas Ross, traduction des documents par Jean-Christophe Peuch, Éditions des Syrtes, 2018, 320 p., 20 euros
L’exécution du tsar Nicolas II et de la famille impériale dans le sous-sol de la maison Ipatiev à Ekaterinbourg dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918 a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses légendes ayant trait notamment à la survie de certaines des grandes-duchesses (Anastasia en particulier).
On ignora longtemps que les principaux exécutants du massacre en avaient longuement relaté tous les détails, et ce le plus officiellement du monde, mais que leurs témoignages avaient été gardés secrets jusqu’à la fin de l’Union soviétique. En outre, lorsque les armées blanches reprirent, temporairement, Ekaterinbourg quelques jours après l’exécution, une enquête sur la disparition des Romanov fut confiée à un juge d’instruction, le juge Nikolaï Sokolov. Une copie des procès-verbaux d’interrogatoire constituant son enquête était conservée aux États-Unis dans un monastère orthodoxe. L’historien Nicolas Ross a eu accès à ces documents d’enquête, auxquels il a ajouté les témoignages des participants à l’exécution, rendus publics à l’ouverture des archives de l’URSS, afin de constituer le présent dossier. Le recoupement de ces sources, ainsi utilement rassemblées, nous permet de nous faire une idée relativement objective de ces événements tragiques, de leur motivation ainsi que du processus de prise de décision.
Exilée tout d’abord à Tobolsk en Sibérie occidentale en août 1917 où elle bénéficiait d’une relative liberté, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir des bolchéviks, la famille impériale fut transférée à Ekaterinbourg dans l’Oural en avril 1918, ville industrielle (donc à forte population ouvrière) jugée plus sûre, et surtout située plus loin des armées blanches alors en cours de constitution. Elle était logée dans la tristement célèbre Maison Ipatieff, « maison à destination spéciale » dans la novlangue bolchévique, dont la garde était confiée à des ouvriers de la région dirigés par un alcoolique, Alexandre Avdéïev. Cette première période connut de nombreux abus de la part de la soldatesque à l’encontre de ceux dont elle avait la garde (vols de vêtement et de nourriture, insultes, etc.), ce qui conduisit dans les premiers jours de juillet au remplacement d’Avdéïev par un apparatchik, Iourovski, membre de la Tchéka régionale. Iourovski en profite pour renouveler la composition de la garde.  Les nouveaux gardes seront plus tard considérés comme des « Lettons », en réalité un seul est letton.
La décision d ‘exécution est prise localement par une résolution du comité exécutif du soviet régional de l’Oural, qui siégeait à Ekaterinbourg. Le Centre est consulté et Sverdlov, président du Comité exécutif central (le chef de l’État soviétique) donne son accord. Si Trotski voulait un procès public, Lénine était plutôt opportuniste et a approuvé l’exécution après coup. En somme, résume Nicolas Ross, «  si le tsar a survécu jusqu’au 16 juillet 1918, c’est parce que Lénine l’a voulu. S’il est mort dans la nuit du 16 au 17 juillet, c’est parce que son sort était devenu indifférent à Lénine, qui ne s’est plus opposé aux intentions sanguinaires des bolchéviks de l’Oural. Lénine et Sverdlov sont coupables du meurtre des Romanov non parce qu’ils l’ont explicitement ordonné, mais parce qu’ils ont volontiers accepté que d’autres s’en chargent à leur place. »
Les motivations de cette décision sont multiples : empêcher que la famille impériale ne soit libérée par les troupes tchécoslovaques qui progressent vers Ekaterinbourg ; et surtout répondre aux exigences du milieu ouvrier local qui ne cesse de critiquer la mansuétude dont ferait l’objet le tsar (« C’était une décision non seulement appropriée, mis même indispensable, avouera Trotski.Les masses ouvrières et paysannes… n’auraient ni compris, ni accepté une autre solution. »). Et ceci dans un contexte où il était urgent de remobiliser ces masses face aux progrès de l’adversaire.
Plusieurs « modes opératoires » sont successivement envisagés (grenade, poignardage des victimes pendant leur sommeil, ou exécution au revolver). C’est finalement cette dernière solution qui sera choisie. Chaque participant au massacre livrera ensuite sa propre version des faits. Recoupant ces différentes versions, Ross conclut que  « les détenus de la maison Ipatiev ont sans doute été abattus par le tir de onze hommes (c’est le chiffre le plus probable) disposant de douze revolvers Nagant, d’un revolver colt de grand calibre et de deux pistolets de calibre moyen : un mauser et un browning. » Les survivants, dont Demidova, la femme de chambre de la tsarine, sont achevés à la baïonnette. Les soldats dépouillent ensuite les cadavres, même si, aux dires de leurs chefs, ils doivent ensuite restituer ce qu’ils ont dérobé.
Si l’exécution des Romanov est sauvage et chaotique, l’enterrement des corps est à l’avenant. On commence par les enfouir dans un puit de mine, puis quelques heures plus tard les corps en sont retirés, brûlés, et défigurés à l’acide sulfurique. On les enterre finalement quelques kilomètres plus loin sous un chemin de terre menant au village de Koptiaki, au lieu dit « le Vallon du Porcelet ». Lors de leur exhumation en 1991, on relèvera même des tentatives de dépeçage. Cette décision de détruire les corps avait été prise selon Pavel Bykov, l’ancien président du soviet d’Ekaterinbourg, « afin de ne pas laisser aux mains des contre-révolutionnaires des « reliques » qui pouvaient leur permettre de jouer sur les sentiments des masses populaires ignorantes et incultes. »
Le lendemain de l’assassinat, la presse locale mentionna uniquement l’exécution de Nicolas II en laissant entendre, à dessein, que la famille impériale avait été épargnée, ce qui constitua le point de départ de la légende de la survie des grandes-duchesses.
En 1998, les restes de la famille impériale furent enterrés religieusement dans la basilique Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg, alors même que l’Église orthodoxe ne s’est toujours pas prononcée officiellement sur leur authenticité à la date d’aujourd’hui.
Tous les autres Romanov qui n’ont pas réussi à quitter l’URSS, ont été sommairement exécutés, notamment à Perm et à Alapaïevsk, en juin et juillet 1918. La maison Ipatieff a été rasée par Eltsine (secrétaire local) en 1977, sur ordre d’Andropov, afin d’éviter qu’elle ne devienne un lieu de pèlerinage. A son emplacement se trouve aujourd’hui une église.
Serge Gadal

Rome n'est plus dans Rome

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Pour expliquer la chute de l'Empire romain, on recourt habituellement à une explication externe : les invasions barbares. Un Empire affaibli, progressivement enfoncé par des barbares venant mordre son limes jusqu'à renfoncer. Le problème, c'est que lesdits barbares vivaient déjà dans l'Empire. C’est ce que vient rappeler un livre, fraîchement traduit en français, Barbares, immigrés, réfugiés et déportés dans l’empire romain, dans lequel l'auteur, Alessandro Barbero, n'hésite pas à parler de politique d'immigration romaine. Laquelle différait en un point de la nôtre l'immigration n'y était pas tant un phénomène individuel que collectif, Rome accueillant des tribus entières. À partir de Caracalla et son édit (212), par lequel l'Empire concédait à tous la citoyenneté romaine, le gouvernement impérial ne va plus se définir que comme orbis pacificator, « pacificateur du monde entier ». La politique officielle consiste alors à faire bon accueil aux étrangers au nom de la Roma felicitas. C'est l'institution militaire qui permit largement cette assimilation (comme l'institution scolaire pour nous). Fabuleuse machine qui finira par se gripper. Mais avant d'en arriver là et tout au long des IIIe et IVe siècles, l'administration impériale généralisera les procédures d’intégration. À l'époque de Valentinien (364-375), apparaît même un discours humanitaire. Les barbares ne sont-ils pas des hommes ? Ce qui va tout changer, c'est la catastrophe d’Andrinople (376). Sous la pression des Huns, les Goths affluent massivement jusqu'aux rives du Danube. Après quelques tergiversations, Rome se résout à les laisser traverser le fleuve. Mais les réfugiés sont si nombreux que la situation devient rapidement intenable. Suivront deux années de troubles, conclus par la défaite de Valens. Ce n'était pas la première fois que des barbares dévastaient l'Empire, mais c'était la première fois que Rome s'avouait impuissante à les contenir. Dès lors, le rapport de force va s'inverser. Croyant poursuivre une politique d'immigration ancienne, les Romains en viennent à faire des concessions qui s'avéreront catastrophiques, installant sur leur territoire des groupes de mercenaires placés sous l'autorité des seuls chefs barbares, prélude à l'établissement de royaumes romano-barbares autonomes. En attendant, les barbares deviennent la principale force d'appoint militaire, à telle enseigne qu'à partir de 396, en syriaque, « soldat » se dit « goth ». Les problèmes d'indiscipline et de désertion se multiplient Les Romains sont d'autant plus surpris que les Goths avaient donné jusque-là l'impression de s'être parfaitement intégrés. Comme le fait remarquer Sulpice-Sévère, historien et ecclésiastique, parlant de ces barbares résidant « dans nos années et nos vies », ils « vivent parmi nous, [mais] nous ne voyons pas qu’ils s'adaptent à nos coutumes ». Ça ne vous rappelle rien ?
François-Laurent Baissa Le Choc du mois mai 2010

Alessandro Barbero, Barbares, immigrés, réfugiés et déportés dans l'Empire romain, Taillandier, 352 p., 23 €.

mercredi 8 avril 2020

Charles Maurras : le retour ?

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Dans cette période du confinement, une étrange alternative existe sur le plan médiatique.
Une hypertrophie de la dérision, un culte des fous rires ou une focalisation sur les larmes.
Ou le droit, comme nous vivons au quotidien une expérience hors norme, de nous intéresser à des sujets inédits ou à des personnalités en général exilées, ostracisées, méconnues.
Il faut remercier la nouvelle Revue Universelle qui publie un passionnant numéro sur "Le nouvel âge du maurrassisme" avec des contributions notamment d'Alain Finkielkraut ou d'Eric Zemmour.
Pourquoi ?

Parce qu'il convient de saluer tout ce qui cherche à réduire l'inculture générale, historique, littéraire et politique.
Parce qu'il est utile, dans un temps d'intolérance et de sectarisme - on déteste en ayant mal lu ou, encore mieux ou pire, sans avoir lu - d'introduire de force dans un monde étriqué les ferments de la curiosité, de la liberté et de l'ouverture, de quelque côté qu'ils se tournent.
Parce qu'il est navrant que certaines superbes intelligences et incontestables talents littéraires ne soient connus que pour leurs déboires, leurs fautes et leur condamnation.
Charles Maurras né en 1868 et mort en 1952, relève de ces influentes, transgressives et capitales destinées.
Loin d'être un bloc, cet homme a été contraste, littérature et engagement, pertinence prophétique, contradiction, haine, violence verbale mais aussi lucidité, repentance et regret.
Anglophobe certes mais encore plus germanophobe, n'ayant soutenu le maréchal Pétain et le régime de Vichy qu'à cause de cette "divine surprise" de voir la République défaite.
Puisque l'Action française, dont il a été le principal animateur, est le vecteur du monarchisme, du nationalisme intégral et se revendique contre-révolutionnaire et antidémocratique. Partisan d'un antisémitisme d'Etat - contre la double nationalité des Juifs qu'il qualifie pourtant de "glorieuse" pour celle qui ne serait pas française -, il comprend plus tard, emprisonné, ses erreurs sur ce plan, affirmant avoir ignoré en 1944 le sort tragique réservé aux juifs arrêtés par l'Allemagne nazie et il récuse l'extrémisme scandaleux d'un Maurice Bardèche.
C'est ce même homme qui reproche à Robert Brasillach d'avoir envisagé de faire reparaître "Je suis partout" à Paris en 1941 "parce qu'il ne reverra jamais les gens qui admettent de faire des tractations avec les Allemands".
Entre 1886 et 1952, il est si prolifique qu'il publie la bagatelle de 10 000 articles dont certains sont féroces à l'égard des ultras de la collaboration mais aussi à l'encontre des résistants et des gaullistes, par "feinte" affirmera-t-il plus tard.
Arrêté lors d'une conférence de presse, son procès durera du 24 au 28 janvier 1945. Il sera condamné, pour haute trahison et intelligence avec l'ennemi (alors que toute son existence intellectuelle et politique il l'a haï), à la réclusion criminelle à perpétuité avec dégradation nationale. Les jurés avaient été choisis sur une liste établie par les ennemis de Maurras.
Son incarcération sera l'occasion pour lui d'une réflexion lui permettant d'approfondir ou d'amender certaines de ses convictions.
Il serait trop long - des historiens objectifs l'ont fait - de décrire l'itinéraire intellectuel et politique de Maurras qui serait incompatible avec le caractère simpliste et manichéen de l'ignorance contemporaine. Il me suffit de mentionner quelques-uns de ceux qui ont été marqués et influencés par lui. Ainsi Jacques Bainville, Georges Bernanos, Jacques Maritain, la famille littéraire des Hussards, notamment Michel Déon qui a été un temps son secrétaire et bien sûr de Gaulle dont le terreau a été maurrassien.
Pour dire la vérité, si j'ai eu envie d'écrire ce billet, ce n'est pas parce que j'ai été saisi par une illumination mais à cause de cette pensée très profonde de Charles Maurras qui m'a poussé à faire partager mon assentiment. Il se pose cette question : "Y a-t-il un progrès ?... Il y en aurait à coup sûr si chaque âge ne s'oubliait à perdre d'un côté ce qu'il gagne de l'autre ; si, la plupart du temps, l'homme ne négligeait de mettre bout à bout ses plus admirables profits".
C'est totalement juste et remarquablement écrit.
C'est aussi Charles Maurras.

mardi 7 avril 2020

Louis VII & Aliénor d'Aquitaine [Gallia - notre histoire de France]

De la technocratie et de la Terreur

6a00d8341c715453ef025d9b43f410200c-320wiIl aura fallu une demi-journée ce 3 avril au très emblématique préfet Lallement pour chercher à retirer ses propos. Ils resteront pourtant dans les annales : ils doivent en effet nous inciter à réfléchir au régime tel qu'il fonctionne, à ce mélange de technocratie et de souvenirs de la Terreur dans lequel la république se complaît.
À en croire, un beau matin, ce technocrate glacial et incompétent "ceux qui sont aujourd'hui hospitalisés, qu'on trouve dans les réanimations, sont ceux qui au début du confinement ne l'ont pas respecté. Il y a une corrélation très simple". Quelques heures plus tard, on lui fit comprendre, sans doute de la part de la si compétente Mademoiselle Sibeth que cette déclaration faisait tache.
Comment s'étonner après cette séquence que des gens, plus simplistes encore que ce personnage inepte, manifestent leurs écœurants sentiments communs par d'affreux gestes de rejets. On déplore ainsi, ça et là, dans certains immeubles et voisinages, à l'encontre des possibles contaminés, parfois même des infirmières.
Pour certains intérêts, l'étatisme se présente ces temps-ci comme une bouée de sauvetage. On le croit désirable pour les lendemains de crise. Sans doute convient-il, dans cette perspective, de tétaniser les citoyens. On s'emploie donc à faire remonter en eux tout ce que les mauvais souvenirs historiques, ceux de la Terreur de 1793-1794, prolongés par ceux de la seconde guerre mondiale et de l'épuration de 1944-1945, par lesquels leurs cerveaux reptiliens ont été dressés. Les seules perspectives des contrôles fiscaux à la mode giscardienne ne suffisent plus.
Dans un article d'humeur de Présent[1], Françoise Monestier s'inquiétait à juste titre du nouveau cran franchi dans un mode de gouvernement essentiellement basé sur la peur. Elle définit ainsi la "sidération, antichambre du flicage" : "Restez chez vous, demeurez confinés, écoutez religieusement Jérôme Salomon".
Comment ne pas faire le parallèle ?
Dans la mémoire des Français, la Terreur est identifiée à une période, assez restreinte juge-t-on trop souvent, de la Révolution française. On la cantonne habituellement en 1793-1794 et on l'associe à la dictature et au nom de Robespierre.
En apparence, ce sont seulement certains nostalgiques qui cultivent le souvenir de ce personnage, incarnation du jacobinisme flanqué lui-même du compagnonnage de Saint-Just, son ange noir. Cette partie de l'opinion, se retrouve dans son élément à Montreuil. Le PCF y gère la municipalité. Sous la direction de Patrice Bessac a été repris le fief stalinien en 2014, après l'intermède Dominique Voynet (2008-2014). Montreuil abrite ainsi imperturbablement le siège central de la CGT et, accessoirement, les bureaux de l'URSSAF. Or, elle seule a donné le nom de Robespierre à une station de métro. En revanche, à ce jour, aucune rue de Paris n'a encore cru bon de célébrer de la sorte la survivance mémorielle de l'Incorruptible.
Terreur et jacobinisme ne font-ils qu'un ? Quand on parle aujourd'hui de terrorisme, on ne pense pas à l'Histoire de France. En l'an de grâce 2020, on associe ce mot aux actes sanglants commis par les partisans de l'islamisme radical. Il nous renvoie en effet aux doctrines et à leurs mises en œuvre armées conduisant des fous d'Allah à partir combattre les mécréants, les kouffars, en Syrie ou en Irak, mais aussi dans le reste du monde à se faire exploser dans la foule en occident, en Afrique et dans le monde entier. Tel ce Soudanais "réfugié"qui, s’étant plaint de vivre dans "un pays de mécréants"attaque des innocents à Romans sur-Isère[2], les adeptes de la Terreur nous semblent ainsi venir d'une autre Planète. Et ils tuent tranquillement, au gré d'une machine à remonter le temps, tournée vers les siècles de la conquête arabe déferlante du VIIe siècle, de l'empire ottoman ou des moghols massacreurs de l'Inde.
Dès la première édition de sa Sociologie du communisme, en 1949, Jules Monnerot soulignait l'apparentement de deux phénomène totalitaires, découlant des entreprises de domination mondiale respectivement conduites à partir du VIIe siècle par les successeurs de Mahomet et de son beau modèle guerrier, et au XXe siècle par ceux de Lénine. Le parallèle semblait alors osé, et il fut mis en doute par les experts orientalistes tel Maxime Rodinson. Or, celui-ci, quelque 30 ans plus tard dut reconnaître son erreur : islamisme et soviétisme pouvaient faire l'objet de comparaisons pertinentes. L'un comme l'autre pouvait être analysés comme des religions séculières, vouées tragiquement à l'échec, après s'être embourbés dans le sang de leur prétention à représenter le sceau de la prophétie, la lutte finale, la fin de l'histoire. Entre-temps Monnerot avait osé prédire, dans la seconde édition de sa somme, en 1963, la fin du communisme dont pratiquement personne d'autre ne voulait croire alors qu'il s'effondrerait sur lui-même, dans sa boue sanglante.
S'agissant des grands ancêtres jacobins, c'est seulement dans les années 1840, à partir du moment où les survivants de l'époque révolutionnaire étaient entrés en voie d'extinction, que les nostalgies avouées ont commencé à redresser la tête. Les témoins ayant presque tous disparus, Michelet peut enfin commencer sa fameuse histoire dont on fait aujourd'hui la base de ce que les bons esprits appelle, de façon si caractéristique le "roman national".
En 1842, le vieux comploteur révolutionnaire Buonarotti pouvait, de son côté, dresser le panégyrique de l'Incorruptible :
"Dès son adolescence, écrit-il sans retenue, Robespierre fut probe modeste et studieux ; il prit de bonne heure la défense du faible contre le fort, de la raison contre le préjugé ; il arrive aux États Généraux, en 1789, plein de vénération pour la mémoire de Rousseau, dont il médita les écrits toute sa vie ; déjà il aimait et plaignait le peuple, abhorrait les grands méprisait les faiseurs d'esprit et était convaincu que tout était à reformer dans l'ordre civil et politique de la France."
On doit souligner que le mot "grands"figure en petites majuscules péremptoires dans la typographie originale. C'est en 1912 que la Société des études robespierristes réédite pieusement ce délire oublié.
Bien des technocrates seraient sans doute indignés de voir assimiler au robespierrisme la sidération par laquelle ils entendent eux-mêmes imposer leurs vues, pourtant changeantes, à des Français contraints parce que conditionnés. Un jour les masques sont proclamés inutiles voire dangereux, quelque temps plus tard, ils deviennent obligatoire : l'important est que vous obéissiez, tétanisés, c'est-à-dire, littéralement, terrifiés.
J'ose donc soutenir ici qu'on ne se débarrassera des vieux conditionnements par lesquels perdurent les privilèges et les errements de pouvoir de la haute administration qu'en liquidant l'héritage totalitaire du jacobinisme, de l'étatisme et de leurs gouvernement par la peur.
JG Malliarakis
Apostilles
[1] cf. article en ligne ce 2 avril.

Petite histoire de France de Jacques Bainville - 24 - Henri IV

lundi 6 avril 2020

Kitsune, le démon renard - Mythologie Japonaise

Carl Schmitt : après le purgatoire, l'Enfer

À droite comme à gauche Carl Schmitt est de plus en plus lu Pourtant dans son dernier ouvrage, Yves-Charles Zarka va jusqu’à nier la pertinence de son oeuvre.
La ténacité d'une haine individuelle est toujours étrange lorsqu'elle s'exerce par-delà la tombe. Mais elle n'est jamais fortuite contrairement à ce que prétend un discours officiel et convenu fort répandu dans nos post-démocraties occidentales, la haine est toujours rationnelle et ne se déchaîne pas sans but. Toute logique sacrificielle s'inscrit dans un ordre politique englobant dont elle assure à la fois la pérennité et la cohésion idéologique. Le rôle de l'intelligence est précisément de savoir déterminer lequel.
C'est ce que nous confirme à l'envi le nouvel opuscule édité par le célèbre et influent professeur de philosophie politique Yves-Charles Zarka et consacré - une fois de plus - à la « nazification », autrement dit l'anéantissement symbolique, du grand juriste et philosophe du droit Carl Schmitt, décédé en 1985, à l'âge de 97 ans.
Car cela fait bien dix ans, maintenant, que Zarka, ancien disciple normalien et marxiste de Louis Althusser ainsi que bouillant intellectuel sioniste de gauche (c'est-à-dire athée), poursuit, à travers une série impressionnante de livres, d'articles et de colloques en tous genres, cette entreprise de mise à mort rituelle du cadavre de Schmitt. Comme si le fantôme du constitutionnaliste allemand menaçait, tel le Nosferatu de Murnau, de sortir de terre, dans cette longue nuit de l'après-globalisation qui commence depuis peu, afin de vampiriser le sang et les ressources intellectuelles des condisciples socialistes de Zarka. Y aurait-il donc péril en la demeure ? À en juger par la constance dans la vindicte de notre homme, il faut le croire.
L'objet à l'origine du courroux de ce Fouquier Tinville sorbonnard, c'est le livre que Schmitt a composé en 1938 sur Hobbes - philosophe auquel Zarka a consacré lui aussi deux ouvrages qu'il semble croire définitifs -, Le Léviathan dans la doctrine de l'État de Thomas Hobbes. Zarka accuse Schmitt de s'y être livré à une triple trahison de la pensée hobbesienne théologico-politique (en occultant, par antisémitisme, la source d'inspiration mosaïque de la philosophie politique de Hobbes), juridico-politique (en assimilant la théorie hobbesienne de la souveraineté à une justification « fasciste » de la dictature) et enfin éthico-politique (en déniant le soubassement individualiste de la morale de Hobbes qui en fait, selon Zarka, un des premiers penseurs des Droits de l'Homme déduits de la théorie protestante de la Loi naturelle).
Pour comprendre de quoi il est vraiment question dans cette charge crypto-stalinienne, il convient de distinguer ce qui a trait à la pensée de Hobbes et à celle de Schmitt.
Que celui-ci, en effet, ait cherché à tirer à soi, de façon assez classique, la philosophie politique de Hobbes, cela n'est que trop clair et, du reste, Schmitt lui-même s'en est à peine dissimulé par la suite. Penseur ultra-conservateur de tradition catholique, Schmitt, dont la doctrine de la « théologie politique » (selon laquelle toute forme de souveraineté étatique ne serait rien d'autre que la métamorphose sécularisée d'un concept latin d'origine théologique) doit plus à Louis de Bonald ou à Donoso-Cortes qu'à un quelconque philosophe protestant de l'âge classique, était en effet très loin d'être un continuateur moderne de Hobbes. Sur ce point précis de critique historique, Zarka a raison, mais comme a raison en théorie tout penseur qui entreprend un jour de redécouvrir l’eau chaude.
Là où notre bolchevique de salon bascule une fois de plus dans la diffamation pure et simple, c'est lorsqu'il voit à l'origine de cette annexion du corpus hobbesien une volonté de manipulation théorique motivée par l'adhésion de l'ex-juriste de Weimar au racialisme nazi des SS. Car quiconque connaît, même de loin, la nature des démêlés réels qui opposèrent Schmitt, ancien membre anti-nazi du Zentrum catholique dans les années 1920, à l'Ordre noir de Himmler ainsi qu'au régime hidérien lui-même (qui, à partir de 1936, déchut l'auteur du Nomos de la Terre de toute fonction officielle avant de le soumettre à la surveillance étroite de la Gestapo sait par conséquent, que si manipulation de la pensée de Hobbes il y eut de la part de Schmitt, c'était précisément pour contrer les nazis, et non pas pour leur complaire.
Ce que Schmitt en 1938 veut célébrer dans le Léviathan, comme du reste dans la République de Jean Bodin, c'est une définition de l'État qui rend l'autorité de celui-ci indépendante aussi bien de la société civile (contre la vision de la démocratie libérale) que du peuple ou de la race (contre, précisément, la vision du Parti nazi). Parce que l'interprétation que Schmitt donne de l'État souverain est à la fois théologique et romaine, elle ne peut se confondre avec la doctrine racialo-darwinienne de Hitler non plus qu'avec toute conception authentiquement totalitaire de l'État -ainsi que Julien Freund, grand lecteur de Schmitt, l'avait parfaitement perçu.
Zarka, en réalité, serait-il surtout effrayé par ce que les écrits de Schmitt contiennent d'explosif vis-à-vis de ses propres idées à la fois laïcistes, post-marxistes et sionistes ?
À chacun de ses lecteurs de se faire juge.
Pierre-Paul Bartoli Le Choc du Mois janvier 2010

Yves-Charles Zarka (dir.), Carl Schmitt ou le mythe du politique, PUF, 198 pages, 16 €.

Le monde terrrrrrrrifiant des intellectuels de gauche

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La bête est là. La bête menace Partout sans cesse en chacun de nous. La vigilance s'impose et un nouveau rappel à ordre était nécessaire.
Daniel Lindenberg est l'un de ces innombrables anciens élèves normaliens de Louis Althusser qui, fidèle aux objurgations pseudo-ésotériques et faussement prophétiques du Maître, adhéra dans les années 1960 au Parti communiste français avant de virer maoïste lors du grand engouement estudiantin pour la Révolution culturelle chinoise qui fut l'un des signes annonciateurs de Mai 1968. Mais Thorez ou Mao, pour ces jeunes gens si appliqués et si sages, ce n'était en fin de compte que de courtes initiations de jeunesse vite délaissées quand à vingt ans on vise le concours d'entrée de Normale Sup sans faire un détour par le maquis bolivien comme Régis Debray, c'est que la Révolution prolétarienne est sans doute moins une vocation sacerdotale qu'une sorte de mise en bouche conceptuelle.
Toutefois, le marxisme a été pour Lindenberg et ses comparses d'hier comme d'aujourd'hui (Blandine Kriegel, Alexandre Adler, Pierre Rosanvallon, Jacques Rancière, Olivier Mongin) un lieu d'apprentissage décisif qui ressemble un peu aux bordels de province où les vieux libertins devenus abstinents et monogames, après être montés à Paris, se souviennent que jadis ils se livrèrent à la débauche, avant que la jeunesse les déserte. C'est en effet l'un des grands avantages que procure l'adhésion à l'extrême-gauche et que ne parviennent pas à saisir les prosaïques gens de droite quand on a été marxiste à l'aube de la vie, quoi qu'il arrive ensuite, on reste mentalement un rebelle, même si l'on devient mandarin d'État ou directeur de conscience auprès des jeunes gens qui courent le pavé parisien.
Ainsi de notre ami Lindenberg, qui, dès les années 1970, comprit très vite que la Révolution, c'était bien, mais que la Démocratie c'était encore mieux. D'ailleurs, pourquoi recommencer la Révolution puisqu'elle avait déjà été faite en 1789 ? Très vite, notre comparse à l'œil fatigué et à la moustache triste devint donc l'un de ces innombrables rentiers louis-philippards du Progrès, qui se succèdent par dizaines, dans l'Université française depuis les Trois Glorieuses de 1830.
La gauche libérale (dite aussi « deuxième gauche » sous nos deux) n'a pas pour rien été façonnée pendant les années de lutte par la franc-maçonnerie, que l'on appelle irrégulière, puisque, comme dans les Loges, il faut être recommandé par des Frères haut placés avant d'y être adoubé. Homme d'entregent, Lindenberg ne fit pas, de ce point de vue, les choses à moitié et parvint à se lier, ni plus ni moins, avec Raymond Aron et surtout François Furet, qui édita et préfaça sa biographie de Lucien Herr, le bibliothécaire normalien et néo-kantien qui catéchisa Jean Jaurès et Léon Blum à l'époque de l'âge d'or du socialisme. Fier de ces jolies relations, le mao repenti se mit alors à dévorer les ouvrages de l'austro-américain Karl Popper, qui lui apprit les vertus de la « société ouverte » et surtout la noirceur protéiforme de ses ennemis de toujours : réactionnaires, catholiques, staliniens ou bien, encore plus pervers, un quelconque et nauséabond mélange historiciste des trois.
La comédie était bien agencée et il est probable que Daniel Lindenberg y a cru, voire y croit encore - comme tant d'autres de sa génération et de son agence bancaire. À la même époque, son amie Blandine Kriegel rédigeait sa thèse universitaire sur « l'État et les esclaves » où elle expliquait que par la vertu des Droits de l'Homme, l'État obscurantiste et despotique des Anciens régimes était devenu miraculeusement un accoucheur de progrès, de miel, d'égalité, de système métrique et de mini-jupes. Finalement, tout bien pesé, après 1789, après 1848, après 1873, après 1936, on était bien forcé d'épouser le parti de Pangloss contre celui de Candide et de Voltaire. Les anciens élèves d'Althusser ne s'en privèrent pas.
Tout aurait donc dû très bien finir dans le meilleur des mondes progressiste possible, si deux inconvénients n'étaient pas venus menacer les acquis d'une jeunesse si brillante la chute de l'Union soviétique et, conséquence logique, la rupture du front « antitotalitaire », que la lutte contre le communisme stalinien avait suscité après l'invasion de Budapest en 1956. Un couple de dangers inattendus pointait son nez. d'une part le risque de l'abandon du progressisme démocratique par une partie des anciens adversaires du marxisme qui pouvaient être tentés de retourner leur veste ou tout simplement assumer en toute bonne conscience leurs convictions conservatrices rendues à nouveau licites par la disparition du goulag ; d'autre part - et c'était peut-être encore plus grave - l'absence d'ennemi à combattre qui faisait que rien désormais ne ressemblerait plus à un bourgeois conservateur qu'un intellectuel social-libéral de la rive gauche de Paris. La fin de l'Histoire de Fukuyama, dont Lindenberg n'ose pas vraiment se moquer (ce qui suffit à dire l'effroi que sa thèse a dû susciter en lui), amenait la fin du manichéisme idéologique.
On voit que le péril était grand. Aussi, très lentement pressé par l'urgence, mais sponsorisé par son vieux camarade Pierre Rosanvallon, Lindenberg sortit donc enfin en 2002 de son long « sommeil dogmatique » (référence à Kant), avec  une mince plaquette publiée aux éditions du Seuil : Le Rappel à l'ordre, enquête sur les nouveaux réactionnaires, dont le journal Le Monde, comme il se doit, mais aussi les tonitruants et quelque peu ridicules cris d'orfraie poussés par Alain Finkielkraut, épinglé dans le libelle, assurèrent largement la promotion auprès du public lettré de France et de Navarre.
La thèse du brûlot est aujourd'hui bien connue - et banale Paris est peuplé en ce début de siècle d'intellectuels suspects qui, bien qu'issus de la gauche, s'abstiennent de plus en plus souvent de se laver les mains après avoir feuilleté les Réflexions sur la Révolution française de Burke ou les derniers livres de Hannah Arendt, cette maîtresse non repentie et par trop aristocratique du nazi Heidegger. Classiquement, Lindenberg, pâle successeur moderne des antiques Inquisiteurs d'Espagne, dressait une liste non exhaustive de ces supposés marranes inversés Alain Finkielkraut donc, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Renaud Camus, Philippe Muray, Jean-Claude Michéa, Alain Soral, Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Stéphane Courtois, on en passe et des meilleurs…
Mais avec Le Procès des Lumières la charge se veut désormais napoléonienne et mondiale : c'est ni plus ni moins une nouvelle version du complot jésuitique cher aux jacobins et aux francs-maçons du XIXe siècle que Lindenberg réinvente et orchestre à la manière d'un roman d'Eugène Sue ou de Bram Stoker (où Maurras tiendrait le rôle de Dracula). Partout, en France, mais aussi en Italie, aux États-Unis, au Japon, en Inde, en Chine, en Russie, en Islam, la réaction nationaliste et religieuse est de retour. Partout, les progressistes sont acculés autour d'une Déclaration universelle des Droits de l'Homme en lambeaux comme les communards de 1871 devant le mur des Fédérés. On connaît la chanson : cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! À nouveau, il faut se battre et enrôler dans sa bannière aussi bien les ombres de Marx que de Raymond Aron, de Jean-Jacques Rousseau que de François Furet.
Le plus drôle, dans cet ouvrage bien informé mais rendu grotesque par la thèse qu'il défend, est que Lindenberg, à longueur de pages, s'y vautre sans retenue dans les deux péchés suprêmes dont il fait précisément l'apanage de la « réaction » : le mythe du complot, comme on vient de le dire (les intellectuels crypto-réactionnaires sont au moins aussi nombreux et influents dans son livre que les capitalistes ou les révolutionnaires juifs dans les pamphlets de Drumont et de Céline), mais aussi la nostalgie : que le monde était beau à l'époque d'Emile Zola, de Jules Ferry, du progressisme colonial, du petit père Combes et de tous ces braves radicaux-socialistes à moustaches. Pour un peu, on aurait presque envie de conseiller à Lindenberg de faire friser la sienne.
Philippe Marsay Le Choc du Mois janvier 2010

Daniel Lindenberg, Le Procès des Lumières, Seuil, 292 p., 19 €.

Maurice Barrès - La colline inspirée

dimanche 5 avril 2020

Allemagne : un poignard romain vieux de 2000 ans, retrouvé dans un état de préservation exceptionnel, a été restauré

C’est l’arme d’un légionnaire romain ayant combattu les tribus germaniques sur le limes impérial, à la frontière de l’empire, il y a 2000 ans. Elle a été retrouvée dans un état de préservation exceptionnel. Restauré, ce poignard a été dévoilé pour la première fois au public.
[…]
Le poignard et la ceinture ont subi des radiographies et un examen tomographique assisté par ordinateur avant restauration. Ils ont révélé que la lame de la dague était composée de différents aciers et présentait des traces d’usure. « Ce qui montre qu’il ne s’agissait pas seulement d’un poignard d’apparat, même s’il en présente bien des aspects. Son propriétaire l’a utilisé« , a poursuit Yann Le Bohec.
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Pasteur et Koch : la rivalité entre le découvreur du vaccin contre la rage et celui du bacille de la tuberculose

Légendes de la science, le Français Louis Pasteur et l’Allemand Robert Koch se sont affrontés à l’heure de la découverte de la transmission des maladies par les microbes. Un tournant captivant dans l’histoire de la médecine. À la fin du XIXe siècle, le chimiste Louis Pasteur, déjà célèbre pour ses travaux sur la fermentation, a l’intuition que des micro-organismes pourraient être à l’origine des maladies infectieuses. Mais c’est à un total inconnu que l’on en doit la démonstration scientifique : médecin de campagne, Robert Koch est parvenu à identifier la bactérie responsable de la fièvre charbonneuse, qui décime les troupeaux. Vexé, Pasteur affine les résultats de son concurrent avec un coup d’éclat : en 1881, il inocule une forme atténuée de la maladie du charbon à une cinquantaine de moutons. La campagne de vaccination est couronnée de succès et le Français est par-delà les cercles scientifiques. Mais publiquement, Pasteur omet de mentionner les travaux de Koch. La rivalité entre eux s’intensifie alors, exacerbée par l’antagonisme entre leurs deux pays. Tuberculose, choléra, rage, peste, diphtérie… : à travers leur duel, la lutte contre les pandémies de l’époque connaît des avancées spectaculaires. Ego salutaire À l’aide de reconstitutions de qualité et des explications limpides de scientifiques français et allemands, ce film retrace les grandes étapes de la compétition entre le découvreur du vaccin contre la rage et celui du bacille de la tuberculose, combat qui se prolongera par le biais de leurs disciples et de leurs instituts respectifs. Mathieu Schwartz met ainsi en lumière une guerre d’ego qui a profité à l’humanité, et écrit une page de l’histoire des sciences.

Grands Gourous et solutions miraculeuses !

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Bernard Plouvier
Dans la traversée de sa Vallée de larmes, l’humanité espère depuis l’aube des temps préhistoriques – et espèrera toujours, car la nature humaine est perpétuellement demanderesse de solutions exceptionnelles – qu’un génie ou qu’un grand initié en communication avec l’au-delà le guérisse des maux... même lorsque l’imprévoyance, l’irréflexion, l’avidité sont les principaux responsables du fléau.
En nos jours de pandémie, on s’accroche à des promesses fallacieuses, comme celle de « l’immunité à vie » après le contact avec un agent infectieux ou une vaccination. Alors même que l’on sait depuis la seconde moitié du XXe siècle que sont labiles l’immunité humorale – liée aux anticorps –, qui dure au mieux une vingtaine d’années. L’immunité cellulaire – liée au couple macrophages & T-lymphocytes – dépend d’un tas de facteurs exogènes (alcool, tabac, médicaments immuno-déprimants pour prendre des exemples très simples) ou endogènes (diabète, cancer, insuffisances rénale ou hépatique).
Il vaut mieux compter sur de nouveaux contacts avec le même agent ou un de ses « cousins » pour réactiver l’immunité. C’est ainsi que les sujets ayant eu survécu à la grippe asiatique de 1957-58 (1,5 à 2 millions de morts avec 1000 fois plus de sujets atteints et guéris) sont passés sans trop de problème à travers la pandémie de 1968-70 (pourtant issue d’un virus simplement « cousin » du précédent et qui semble avoir tué 1 million de personnes) ou que des Européens du Moyen Âge n’ont pas été touchés par Yersinia pestis, ayant eu durant leur jeunesse une infection à Yersinia pseudo-tuberculosis ou à Y. enterocolitica).
La médecine est chose complexe. Sa science et son histoire s’apprennent et cela demande beaucoup de temps, de pratique, d’étude et de remises en cause de ce qu’on croyait assuré. Il n’est pas trop certain que les « experts » qui « causent dans les postes » soient tous compétents... par expérience, on sait qu’un vrai praticien hospitalier a tendance à fuir la publicité, parce qu’elle est chronophage et que la première leçon qu’un médecin apprend lors de son internat, c’est le caractère très relatif des succès, rarement complets et de toute façon jamais définitifs.
Certes, le premier rôle d’un médecin est d’empêcher quiconque de mourir prématurément. L’on comprend de ce fait que lorsque l’on est confronté à une situation (presque) inédite, où la mortalité est grande (ce n’est pas forcément le cas du Coronavirus 2019 où le nombre de malades est probablement cent fois inférieur à celui des contaminés porteurs sains – et immunisés pour une vingtaine d’années sauf baisse de leur défenses à l’occasion d’une maladie ou de causes externes, cf. supra -, et où la mort ne frappe qu’environ 5% des malades – les sujets les plus vieux et les plus faibles), certains puissent se dire : « Tout est bon » ou « On peut tout essayer ». Et ceci introduit les « médicaments miracles », car le Covid-19 n’est qu’une énième resucée du « fléau qui va faire disparaître l’humanité ».
À la fin du XIXe siècle, la syphilis – ou grande vérole... on se demande bien pourquoi parce que la « petite », la variole, tuait davantage et bien plus rapidement que la soi-disant « grande » - semblait la peste des temps modernes qui allait « décimer l’humanité ». Un médecin assoiffé de publicité proclama que son arséno-benzène allait guérir tous les malades atteints de cette maladie vénérienne qui tuait (très) lentement mais de façon irrémédiable, tout en étant fort contagieuse. Il publia des résultats quasi-miraculeux et fut nobélisé en 1908. Puis, l’on s’aperçut que son Salvarsan était beaucoup moins efficace et nettement plus toxique que ne le prétendait le médecin miraculeux. En réalité, le médicament tuait plus rapidement certains malades – par insuffisance rénale et troubles cardiaques liés à une anémie sévère – que ne le faisait la vérole. Vers 1930, tous les médecins doués de bon sens s’étaient détournés du Salvarsan de Paul Ehrlich, mais on en commercialisa divers dérivés toujours toxiques jusque dans les années 1960 !
De même en 1900, il avait bien fallu condamner en justice – oh, à une toute petite peine ! – le Pr Albert Neisser qui testait un vaccin contre la syphilis (qui n’a jamais marché) et qui, pour aller plus vite dans ses recherches folles, inoculait la vérole à de jeunes prostituées non encore atteintes et qu’il avaient « vaccinées » au préalable... on reprocha à ce « bienfaiteur de l’humanité » d’avoir fait tout cela sans demander le consentement de ses pratiques (cf. Vollman, 1996).
De nos jours encore, combien de médicaments dits « révolutionnaires » ont dû être retirés du marché dans les 4 ou 5 ans qui ont suivi leur commercialisation, en raison d’effets secondaires dangereux, officiellement non dépistés lors des études toxicologiques chez l’animal et lors des études de phase clinique surveillée (par de grands professeurs, parfois assez avides d’argent) ?
D’agents destinés à dilater les coronaires (épouvantablement photo-sensibilisants) à la merveille qui devait régénérer les nerfs paralysés (génératrice d’une chute dramatique des globules blancs et d’infections graves), en passant par divers antihypertenseurs et divers antibiotiques, un médecin ayant exercé durant les années 1970-2010 a pu en connaître une vingtaine (pas tous commercialisés en France où la vigilance reste forte). 
Lorsque l’on a la chance d’utiliser des médicaments connus de longue date et que l’on veut utiliser pour d’autres pathologies que celles étudiées auparavant, il faut au moins respecter les contre-indications formelles (pour la chloroquine : les maladies graves du myocarde, les myopathies, les épilepsies mal contrôlées et les pathologies graves de la rétine) et surveiller de façon stricte la survenue d’effets secondaires cliniques ou biologiques et pas seulement se contenter d’électrocardiogrammes.
Enfin et surtout, aucun médecin, même très talentueux, ne devrait se poser en gourou, en « détenteur de La Vérité »... parce qu’il n’y a pas de vérité sauf celle de l’essence même de l’être humain et cette « vérité » est rarement belle et pure. Il n’y a que des réalités, apportées par l’étude des faits.
Et il est un fait réel qui amène à se poser une vraie question : une pandémie qui en un peu plus de 4 mois de diffusion à l’hémisphère Nord n’a pas tué 100 000 personnes mérite-t-elle que l’on inflige à l’humanité actuelle une crise économique mondiale, qui génèrera une crise sociale aux conséquences dramatiques ?
Jusqu’à sa disparition par extinction massive, par mutation en surespèce ou par génocide radical (comme celui commis par nos ancêtres Homo sapiens sapiens sur la concurrence moins intelligente, moins habile ou moins vicieuse des H. s. neandertalensis, floresiensis, denisoviensis etc.), l’humanité restera une « mendiante de miracles ».
Mais l’on pourrait espérer de l’Européen civilisé qu’il se rende enfin compte que toutes les nations ne sont pas synchrones dans leur développement et que, tant qu’il persistera des continents où une majorité d’humains ont un mode de vie fort éloigné de nos conditions d’hygiène, il faut maintenir des barrières de protection... quoi qu’en disent les profiteurs de l’économie globale et du brassage des races et des ethnies.
Enfin, il serait bon qu’une majorité d’électeurs se détourne des clowns incompétents, ni sages, ni savants et bien davantage préoccupés d’eux-mêmes que de la gestion du Bien public. On ne veut retenir de l’indéniablement grand spécialiste Didier Raoult que son rôle de lanceur d’alerte et d’auteur d’un plan de protection des populations après les deux épidémies de coronavirus de 2002 et 2009... et comme tous les vrais savants, il n’a pas été écouté des politiciens !
Si la France ou l’Italie sont mal dirigées, la faute en incombe en dernier ressort à la stupidité des électorats. 
Référence bibliographique :
John Vollman : Informated consent in human experimentation before the Nuremberg Code, British Medical Journal, 1996, volume 313, p. 1445-1447