jeudi 5 août 2021

La pensée politique de Gramsci

 Antonio Gramsci fut, dans l’Italie des années 20-30, le théoricien marxiste que l’Histoire avait chargé de tirer les enseignements d’un échec : celui de la révolution européenne, italienne en particulier. Echec d’autant plus cruellement ressenti par les militants européens que la victoire des Bolcheviks en Russie faisait contraste – et contraste, en l’occurrence, inexplicable dans le cadre de la théorie édifiée jusque là. Cette mission lui donna l’opportunité de formuler une théorie révolutionnaire nouvelle, et qui allait inspirer des générations d’activistes, de propagandistes et de tacticiens.

Pour Jean-Marc Piotte, la notion-pivot de cette théorie est « l’intellectuel ». Gramsci est en effet le premier disciple de Marx à avoir mis, au centre de sa pensée, une reprise réflexive de son propre positionnement, et du positionnement de ses homologues adverses. Gramsci a inventé les concepts d’intellectuel « organique », « traditionnel », « collectif », et il en a déduit ceux de « société civile » et de « société politique ».

Etudier Gramsci, c’est donc remonter à la source d’une bonne partie des « expressions toutes faites » que nous lisons presque quotidiennement, sans qu’elles soient clairement définies.

L’intellectuel organique est défini par la place qu’il occupe au sein d’une structure sociale. Il se distingue du travailleur manuel non par l’utilisation des connaissances (un manuel aussi a des connaissances), mais par la fonction qu’il occupe : construire la conscience de leur fonction par les divers groupes sociaux.  L’intellectuel organique est donc, fondamentalement, celui qui construit, entretient ou anime un système de représentation socialement partagé. En règle générale, il émerge progressivement, au fur et à mesure qu’une classe s’élève jusqu’à acquérir une position dominante ou presque dominante, par spécialisation au sein de l’élite de la classe en question. Cette spécialisation résulte dans un premier temps de nécessités économiques : les premiers intellectuels de la bourgeoisie sont des organisateurs de la suprématie économique de cette classe.

Or, Gramsci pose une loi historique : quand les organisateurs ne se font pas théoriciens, l’ascension de la classe considérée est bloquée. Il explique, par exemple, l’incapacité politique de la bourgeoisie italienne pendant la période des Communes, par son inaptitude à secréter des intellectuels organiques théoriciens à partir des intellectuels organiques organisateurs. Il en déduit que l’intellectuel organique théoricien effectue une action qui est indispensable à la constitution d’une classe sociale dominante, ou en tout cas en situation de contester la dominance. Cette action, explique-t-il, c’est la construction de la fonction hégémonique de la classe sociale en question au sein de la société civile.

La fonction hégémonique est définie comme le travail de mise en conformité du discours véhiculé par la société civile (c'est-à-dire la Cité hors du champ proprement politique) – une mise en conformité avec les valeurs, les logiques et les prédicats qui correspondent aux intérêts de la classe sociale hégémonique. Cette fonction hégémonique prépare, facilite et accompagne le travail de coercition exercé par la classe dominante, y compris par ses intellectuels au sein de la société civile. En ce qui concerne l’activité spécifique de l’intellectuel supérieur, elle recouvre très largement un travail d’inclusion sélective des idéologies produites par les classes rivales (exemple : Marx a repris une partie de la pensée de Hegel, donc l’idéologie du Prolétariat inclut une partie de l’idéologie bourgeoise).

Pour que la fonction hégémonique soit assurée, il faut, d’abord, que la classe considérée possède une unité de représentation. Si elle n’est pas unifiée sous cet angle, elle ne peut promouvoir l’hégémonie de sa vision du monde, faute d’en avoir une. Bien entendu, il n’appartient pas aux intellectuels organiques de constituer une vision du monde autonome ; ils ne peuvent en pratique que formuler une vision induite par le positionnement de la classe à laquelle ils se rattachent. Mais sans cette formulation, la vision ne peut être, ensuite, propagée. En cela, l’intellectuel organique est plus que le simple reflet de sa classe sociale : le travail de formulation et de mise en cohérence qu’il opère peut aussi, à la marge, influer sur la définition exacte de la classe elle-même. C’est pourquoi, explique Gramsci, le « Parti » est indispensable à la constitution du Prolétariat comme classe consciente d’elle-même : quand le Parti se définit comme au service du Prolétariat, le « service » inclut la formation du Prolétariat en tant que classe consciente. Le Parti a raison de dire qu’il incarne la conscience de classe des prolétaires, mais la vérité, c’est qu’il ne se contente pas de l’incarner, il la crée.

En résumé, chez Gramsci, l’intellectuel est « organique » parce qu’il est, directement ou indirectement, inscrit dans une organisation (parfois aux marges d’une organisation), elle-même liée plus ou moins directement à un groupe social donné.  Il existe deux types d’intellectuel organique : d’une part les intellectuels organiques spécialisés, capables d’assurer la fonction d’hégémonie de leur groupe dans un domaine précis, sans toutefois proposer et diffuser une vision du monde globale et cohérente conforme aux intérêts du groupe, et d’autre part les intellectuels organiques théoriciens, qui sont, eux, capables d’opérer une action générale sur la « société civile ». Ces deux types d’intellectuels organiques vont se rencontrer principalement d’une part dans la classe dominante, d’autre part dans la classe dominée capable de contester la domination. La présence, ou l’absence, d’intellectuels organiques théoriciens dans la classe contestataire décide généralement de son aptitude à opérer une révolution.

Un type particulier d’intellectuel organique intéresse plus particulièrement Gramsci : il s’agit de l’intellectuel « traditionnel », c'est-à-dire l’intellectuel organique théoricien d’une classe dominante en déclin.  Ce type d’intellectuel est particulièrement intéressant aux yeux de Gramsci parce que, étant inscrit dans une structure sociale fragilisée, il peut, par sa décision de basculer (ou pas) au service des classes contestataires, jouer un rôle décisif dans l’évolution de la structure sociale.

L’intellectuel traditionnel est défini par la place qu’il occupe au sein d’un processus historique. Pour Gramsci, c’est l’axe qui permet le mieux de saisir les intellectuels inscrits dans une structure sociale en déclin. Par exemple, le clergé catholique d’Ancien Régime a toujours veillé à présenter sa fonction comme fondamentalement religieuse, extérieure à une société que son rôle religieux lui permettait de modeler, mais la réalité fut presque toujours autre : fondamentalement, le clergé catholique d’Ancien Régime était la classe des intellectuels traditionnels associée à la noblesse terrienne comme classe dominante. Il était donc modelé par le social autant qu’il pouvait en retour le modeler.

L’analyse du rôle du clergé lors de la phase d’ascension de la bourgeoisie (et de déclin de la noblesse) permet à Gramsci de mettre en évidence la fonction hégémonique lors d’une phase de mutation des structures sociales, et la façon dont l’intellectuel traditionnel l’assume.  En Italie, à l’entrée dans l’époque moderne, ce clergé est très puissant, appuyé sur un domaine propre, autour de Rome, où il est à la fois la classe hégémonique intellectuellement et la classe dominante économiquement. Assujetti à la Papauté, il est de facto lié indissolublement au maintien d’un ordre transnational, donc étranger à la dynamique spécifique que la bourgeoisie impulse à chaque société nationale en voie de constitution. Ce clergé italien a donc particulièrement intérêt à défendre l’Ancien Régime en Italie, et est en outre particulièrement en situation de le faire, puisque son rayonnement international le place en quelque sorte en surplomb de l’évolution d’une bourgeoisie italienne qui ne le déborde jamais. C’est ainsi qu’usant du pouvoir d’influence et de coercition de l’Eglise, il parvient à intégrer systématiquement les intellectuels qu’il ne rejette pas au-delà des frontières (contribuant ainsi, indirectement, à fabriquer les élites intellectuelles des nouvelles nations françaises, allemandes et anglaises).

Toujours en analysant l’histoire de son pays, Gramsci montre comment l’intellectuel organique de la petite bourgeoisie rurale (médecins, avocats, notaires) est, par la suite, potentiellement à la fois l’intellectuel organique d’une classe désormais dominante (la bourgeoisie industrielle, dont il est proche par son éloignement des tâches d’exécution) et d’une classe dominée (le prolétariat rural et la petite paysannerie, dont il est proche géographiquement, et de par son éloignement des processus industriels). Et Gramsci remarque que la politique de la bourgeoisie d’affaires italienne, dès qu’elle eut saisi le pouvoir vers le milieu du XIX° siècle, consista, à l’égard de la petite bourgeoisie rurale, à se l’attacher pour l’empêcher de servir à l’incubation d’une conscience politique dans les zones rurales, largement étrangères à la domination des intellectuels organiques de la bourgeoisie industrielle. Gramsci en déduit que la lutte culturelle conduite en Italie, au XIX° siècle, par une bourgeoisie astucieuse, explique en grande partie que les choses ne se soient pas passées, dans la péninsule et en 1919, comme elle se déroulèrent en Russie et en 1917.

Ces constats vont l’amener à formuler une nouvelle théorie de l’action politique révolutionnaire : la Révolution culturelle.

Aux yeux de Gramsci, le parti communiste est l’intellectuel organique collectif du prolétariat. Son travail est de développer au sein du prolétariat une conscience de classe qui, sans lui, n’existerait que comme potentialité.

L’organisation d’un parti, compris comme intellectuel collectif d’une classe sociale, peut prendre diverses formes. Elle n’est pas nécessairement centraliste et unitaire. Par exemple,  Gramsci relève que « l’ennemi » (les partis bourgeois italiens) s’est toujours organisé en incubant plusieurs partis, chargés de représenter des nuances, et dont la fédération constamment recomposée permet d’édifier un « parti unique de la bourgeoisie » qui ne dit jamais son nom. Cette configuration est utile lorsqu’il y a plusieurs classes associées (la bourgeoisie industrielle du Nord italien, les grands propriétaires terriens du Sud), et qu’il faut constamment renégocier entre leurs intérêts.

Gramsci est donc amené à distinguer le parti politique du parti idéologique.  Le second est plus grand que le premier, et il inclut, en particulier, un réseau d’associations, parfois informelles, qui permettent l’action culturelle au-delà des cercles directement influencés par le Parti (politique), jusque dans les milieux constitutifs de partis distincts, mais potentiellement alliés.

La liaison entre Parti politique et Parti idéologique doit garantir une homogénéité idéologique, tout en permettant au Parti (politique) de la classe ouvrière de rayonner au-delà de cette classe. Une organisation générale du Parti idéologique a donc été progressivement esquissée par Gramsci, au fur et à mesure qu’il avançait dans son travail de théoricien.

Au centre se trouve une structure hiérarchisée, le Parti politique, qui constitue une pyramide à trois niveaux : les soldats (qui doivent comprendre les ordres, donc être formés idéologiquement et politiquement, et les exécuter, donc être disciplinés), les caporaux (qui doivent transmettre les ordres et, parfois, les interpréter), et les capitaines (qui doivent formuler les ordres en fonction de la situation tactique et au regard de la stratégie). Le Parti politique, colonne vertébrale de l’action, dispose donc d’une structure générale de type militaire. Sa force est que, tant qu’il existe un noyau de capitaines d’un bon niveau, il peut se reconstituer après chaque vague de répression, les capitaines recrutant les caporaux qui recrutent les soldats. D’une manière générale, le Parti politique est formé de haut en bas : on construit d’abord la doctrine, ensuite les cadres dirigeants sont formés, puis viennent les caporaux, et ensuite, enfin, les soldats. Ultérieurement, le Parti se refera de haut en bas en s’alimentant de bas en haut : on ira recruter les futurs caporaux chez les soldats, les futurs capitaines chez les caporaux, et ces capitaines « sortis du rang » viendront vivifier l’organisation, de haut en bas, en renvoyant à la base l’écho de sa propre expérience.

Autour de cette épine dorsale structurée par les liaisons verticales s’enroulent les métastases constitutives du Parti idéologique. Ici, les liaisons structurantes ne sont pas verticales, mais horizontales et obliques. Pour assurer son hégémonie sur la vie intellectuelle, le Parti, intellectuel collectif, forge la conscience de soi de la classe sociale qu’il représente, et, en retour, est forgé dans cette tâche. Ce que le prolétariat « sent », le Parti doit le comprendre et le faire comprendre. Ici, l’essentiel est la liaison horizontale, entre ce qui se trouve à la périphérie du Parti et ce qui se trouve dans son épine dorsale. C’est un flux d’information et un processus de construction du sens par itération, entre les initiatives et les sentiments des masses et la théorisation par les intellectuels.

Gramsci en déduira ce principe, plus tard reformulé par Mao, qu’un intellectuel doit travailler sur lui-même pour gommer sa propre sensibilité, et s’approprier celle des masses. On est là aux antipodes de la figure contemporaine du « grand écrivain », de l’artiste « de génie », à la sensibilité « unique ». Si loin en fait qu’à bien y réfléchir, on en arrive assez vite à la conclusion que cette figure contemporaine est précisément une stratégie visant à empêcher l’évolution des intellectuels traditionnels au rebours des intérêts des classes dominantes. Manifestement, les défenseurs de l’ordre contemporain ont lu Gramsci, et l’ont bien lu !

En somme, l’œuvre de Gramsci se résume à une méthode pour accomplir la révolution dans les pays européens, beaucoup plus développés que la Russie des Tsars, et où, par conséquent, il existe une société civile capable de résister au mouvement révolutionnaire par elle-même, avec ou sans le soutien de l’Etat. L’œuvre de Gramsci, c’est : pourquoi les communistes italiens n’ont pas réussi là où les bolcheviks russes ont réussi, et comment faire en sorte que cela change – c'est-à-dire : comment conquérir une société civile.

A la stratégie frontale de conquête du pouvoir par la force, Gramsci oppose une alternative, plus adaptée à la réalité des sociétés occidentales : la conquête des esprits, par la guerre culturelle, soit en retournant les intellectuels traditionnels, soit en les supplantant grâce à l’action énergique des intellectuels organiques du Parti. Alors seulement, dit-il, on peut faire passer une classe dominée de la soumission à l’ordre existant à une inscription dynamique dans cet ordre, puis de là, progressivement, à la constitution d’organisations, de relais, de réseaux indépendants de ceux de la classe dominante et potentiellement concurrents de ceux-ci – une démarche qui s’accomplit lorsqu’un nouveau monde émerge, à l’intérieur du monde ancien, un nouveau monde où les valeurs, la vision, le projet collectif sont structurés entièrement par des intellectuels organiques étrangers aux hiérarchies promues par la classe dominante.

On a coutume de présenter cette réflexion de Gramsci comme une grande originalité – la prise de conscience, par certains intellectuels marxistes, que la société civile appartient fondamentalement à la superstructure, pas à l’infrastructure, et que, par conséquent, si le Système dans son ensemble tient par la société civile, alors la lutte sur la superstructure doit accompagner et même souvent précéder celle conduite dans l’infrastructure. Et, de fait, dans l’univers des théoriciens marxistes de l’époque, il s’agissait là d’un renversement doctrinal de premier ordre. Le mérite de Jean-Marc Piotte est précisément de bien montrer en quoi Gramsci fut important, à une certaine époque et dans un certain contexte.

Pourtant, en même temps, on ne peut s’empêcher de sourire quand on lit certains commentaires de Piotte. Il y a, il faut bien le dire, un côté « les marxistes découvrent la Lune », chez Gramsci, et cela aussi fait partie du côté savoureux du travail de J.M. Piotte.

Car, après tout, s’agissant de Gramsci, son modèle révolutionnaire par conquête des « intellectuels traditionnels », qu’est-ce que c’est, sinon la Réforme luthérienne théorisée dans le cadre de la lutte des classes ? Et son modèle révolutionnaire par l’hégémonie des intellectuels organiques, triomphant d’intellectuels traditionnels dépassés, qu’est-ce que c’est, sinon le travail des Sociétés de Pensée avant la Révolution Française ?

Il est possible que tout cela passe pour original chez les léninistes purs et durs – mais du point de vue de l’Histoire longue de l’Europe, la « théorie révolutionnaire » de Gramsci n’est jamais qu’une analyse lucide et précise des stratégies qui permirent la victoire de la bourgeoisie, à l’époque de son ascension – et sa proposition tactique se borne donc, au fond, à proposer au prolétariat d’apprendre par son ennemi.

J.M. Piotte http://www.scriptoblog.com/

Foch (Jean-Christophe Notin)

 

Jean-Christophe Notin est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire militaire. En 2008, il avait publié une biographie du Maréchal Foch. Dix ans après, en cette année du centenaire de l’armistice de 1918, il publie chez Perrin une nouvelle édition revue et augmentée de cet ouvrage.

Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale se terminent alors qu’il ne survit plus aucun ancien soldat ayant pu croiser le Maréchal Foch (1851-1929).

Seul l’historien peut donc rappeler la popularité dont jouissait Foch, commandant en chef des forces alliées, maréchal de France, du Royaume-Uni et de Pologne, au soir du 11 novembre 1918. Mais ce livre n’est pas une hagiographie du héros de la Grande Guerre. L’auteur a voulu aborder tous les aspects du personnage. Et nous faire découvrir comment ce professeur de l’Ecole de guerre a pris la tête d’un corps d’armée en 1914, à 63 ans, sans avoir jamais combattu, commettant de tragiques erreurs pendant trois ans, mais ayant une capacité à surmonter ses propres faiblesses. Eloigné des champs de bataille où il n’avait guère brillé, il s’est révélé un fédérateur d’énergies sans pareil, salutaire, inlassable. Foch, fervent catholique, n’a jamais douté de la victoire et eut le don de communiquer cette espérance à ses semblables. Ce livre nous rappelle également que si les politiques l’avaient écouté, la guerre se serait terminée plus tard car Foch voulait terrasser définitivement l’Allemagne en marchant sur Berlin.

La conclusion de cette biographie montre les paradoxes du personnage. Ses enseignements à l’Ecole de guerre ont plus conduit à la défaite de 1914 qu’ils n’ont préparé la victoire de 1918. Foch s’est révélé, au dire de ses propres subordonnés, un piètre tacticien et un stratège pas toujours avisé. Mais comme le releva le Maréchal Pétain, les “qualités maîtresses” de Foch furent “la volonté, la confiance en soi, l’énergie indomptable”.

Foch, Jean-Christophe Notin, éditions Perrin, 640 pages, 27 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/foch-jean-christophe-notin/102620/

mercredi 4 août 2021

Secret maçonnique ou vérité catholique (Serge Abad-Gallardo)

  Serge Abad-Gallardo, ancien haut fonctionnaire territorial, ancien franc-maçon revenu à la foi chrétienne en 2012, signe ici son sixième ouvrage destiné à révéler les dessous à la franc-maçonnerie.

Dès les premières pages, il souligne que tandis que la foi chrétienne repose sur des faits historiques et une approche anagogique, la démarche maçonnique et l’adhésion à sa doctrine ésotérique ne s’établissent que sur une simple mythologie, voire sur les affirmations péremptoires de quelques “illuminés”. Rappelant que, depuis 1826 et la lettre apostolique Quo graviora du pape Léon XIII, l’Eglise frappe de nullité le serment prêté par les initiés de garder le secret maçonnique, Serge Abad-Gallardo a donc choisi d’en parler.

Un chapitre intitulé Le pouvoir magique du rituel maçonnique révèle différents aspects de l’occultisme pratiqué en loge maçonnique. Il évoque notamment les rituels de la “chaîne d’union” devant permettre de communiquer avec les initiés défunts. Le caractère démoniaque de cet ésotérisme ne fait aucun doute. L’ouvrage cite par exemple des témoignages écrits de dignitaires maçons relatifs à l’usage du vaudou par des francs-maçons.

Ce livre met également en évidence différents signes de reconnaissance utilisés dans le cadre de trafic d’influence, de relations entre politiciens de connivence malgré leurs étiquettes différentes et d’arrangements entre ministres et élus initiés. Différents exemples concrets illustrent les propos de Serge Abad-Gallardo, dont l’affaire Benalla…

Secret maçonnique ou vérité catholique, Serge Abad-Gallardo, éditions Artège, 360 pages, 19 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/secret-maconnique-ou-verite-catholique-serge-abad-gallardo/105250/

Les Indo­-Européens et la domestication du cheval 6/6

  

[Ci-dessus : Peigne d'apparat en or de facture grecque représentant des guerriers scythes combattant à cheval et à pied. Découvert en 1913 dans la tombe kourgane (à tumulus) de Solokha (Ukraine). IVe s. av. JC. Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg]

Friedrich Cornelius (13) fut le premier à remarquer que la plus ancienne preuve ono­mastique d'une invasion venue de l'Ouest à Akkad en Mésopotamie date de –2270, sous le règne de Naramsin. Il s'agit des Erin Manda, guerriers montés sur chars appartenant très certainement au groupe des Hittites-Louvites. Ceux-ci avaient pénétré en Anatolie centrale et méridionale via Troie. C'est à eux que l'on doit l'invention du char à 2 roues, lesquelles sont à rayons en bois de frêne. Mandus est ici la désignation particulière du cheval des chars. Les Hittites, au plus tard vers –1700, avaient mis sur pied des corps d'armée puissants montés sur des chars de combat et de chasse. Une organisation semblable se retrouve également chez la noblesse guerrière indo-aryenne des Hourrites. À côté de noms de dieux, on trouve des expressions pro­pres au dressage des chevaux parmi les vocables découverts sur documents écrits et relevant des Aryens au temps où ils vivaient non encore divisés en Asie Mineure.

Assyriens, Babyloniens et Égyptiens adoptent le cheval

En Grèce et dans la culture nordique de Scan­dinavie, le char léger de combat est attesté par des représentations depuis –1600 au moins. Très rapidement les Assyriens, les Babyloniens et les Égyptiens, sous l'influence des Kassites et des Hyksos, s'approprient la nouvelle arme. En Égypte, les dynasties d'après la libération des dominations étrangères sont très clairement mar­quées par les idéaux des guerriers charistes. Les femmes des pharaons et leurs suites, composées d'une noblesse aryenne-hourritique, ont certai­nement renforcer la tendance.

Il n'est pas étonnant que la toute première repré­sentation égyptienne d'un véritable cavalier au milieu de guerriers dans un camp de campagne date de –1325 (XVIIIe Dynastie). Le cheval y est fringant et bridé ; le cavalier ne dispose pas de selle et est nu. Il s'agit peut-être d'un cheval de char mené à l'abreuvoir. Cornelius croit que l'origine de la cavalerie proprement dite (sans char) doit être recherchée chez les Amazones de l'Anatolie du nord-ouest. Il s'agirait de femmes originaires du pays d'Adzzi et des localités d'Amisos, d'Amasia et Amastris (Am- désignant “femme”). Par une étymologie vulgaire et erro­née, les Grecs en auraient fait a-mazi, c'est-à­-dire guerrières sans seins. D'après Cornelius (14), ce serait ces femmes-là qui seraient les in­venteurs de la cavalerie vers –1230. Dans l'Em­pire des Hittites, on ne montait les chevaux que pour les dresser à tracter des chars de course. D'après des gravures rupestres de Suède, Spa­nuth date trop tôt (de 200 ans) les premiers cavaliers, avec boucliers rectangulaires. Ce n'est pas avant –1200 que les guerriers cavaliers ap­paraissent simultanément en Europe, en Orient et en Sibérie.

Se représenter des Indo-Européens primitifs cavaliers venus de l'Est est donc une aberration. Car au moment de l'apparition du char léger de combat vers –2300, l'unité linguistique indo-­européenne n'existait déjà plus. Mais chez tous les Indo-Européens, qui descendent des plus anciens paysans d'Europe Centrale, on trouve une croyance commune : le dieu solaire est tiré le jour par un couple de chevaux. Dans le char so­laire de Trundholm, cette croyance est illustrée par l'une des plus belles pièces d'art de la “pré­histoire”. En tant qu'Alces chez les Germains de l'Âge du Bronze, qu'Asvin chez les Aryens et que les Dioscures chez les Grecs et les Romains, le divin attelage chevalin a été personnifié. Les jumeaux divins aident les guerriers, les nau­fragés et les femmes qui accouchent dans la dé­tresse. À partir de –1380, à l'époque de la culture des champs d'urnes, la représentation du char solaire se couple au culte des cygnes. C'est pourquoi des têtes de chevaux et de cygnes or­nent les étraves des bateaux scandinaves depuis l’Âge du Bronze.

Le cheval domestique, dressé par les Indo-Eu­ropéens, est devenu l'animal le plus important de toute l'histoire mondiale.

Wilfried Peter Adalbert, Vouloir n°52/53, 1989.

  • Fischer (texte issu de Deutschland in Geschichte und Gegenwart, 36. Jg., Nr. 4, Tübingen, 1988 ; tr. fr. : R. Steuckers).
  • Wilfried Peter A. Fischer, Alteuropa in neuer Sicht : Ein interdisziplinärer Versuch zu Ursprung und Leistung der Indoeuropäer, LIT Verlag, Münster, 1986, 300 p. : La richesse de cet ouvrage est impressionnante : Fisher nous y initie à l'archéologie préhistorique, à la linguistique, à la raciologie. Son livre com­plète utilement les recherches des instituts amé­ricain (Journal of Indo-European Studies) et français (Institut d'Études indo-euro­péennes de l'Université de Lyon 3) des professeurs Marija Gimbutas, Jean-Paul Allard, Jean Haudry et Jean Varenne. Nous le recom­mandons chaleureusement.

Notes :

  • (1) Wolf Herre u. Manfred Röhrs, Haustiere – zoologisch gesehen, Gustav Fischer Verlag, Stuttgart, 1973, S. 29.
  • (2) Franz Hancar, Das Pferd in prähistorischer und früher historischer Zeit, Verlag Herold, Wien/München, 1956.
  • (3) Erich Thenius, Phylogenie der Mammalia, Walter de Gruyter & Co., Berlin, 1969, S. 565.
  • (4) Burchard Brentjes, Die Haustierwerdung im Orient, Franckh'sche Verlagshandlung, Stuttgart, 1965, S. 10.
  • (5) Wilfried Peter A. Fischer, Alteuropa in neuer Sicht, Lit Verlag, Münster, 1986, S. 35.
  • (6) Ibid., S. 36f.
  • (7) Ibid., S. 138.
  • (8) David u. Ruth Whitehouse, Lübbes archäologischer Weltatlas, Gustav Lübbe Verlag, Bergisch Gladbach, 1976, S. 134.
  • (9) WPA Fischer, op. cit., S. 72.
  • (10) Ibid., S. 238.
  • (11) Ibid., S. 36.
  • (12) Ibid., S. 136. D’après Marin Dinn, dans une thèse publiée en 1981, on trouve des modèles de roues de char en Roumanie dès –4200. Ces modèles sont donc plus anciens que ceux de Sumer, ce qui étaye mes considérations à propos des conducteurs de chars à yeux bleus.
  • (13) Friedrich Cornelius, Geschichte der Hethiter, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1976.
  • (14) Ibid., S. 269 ff.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/85

L’Homme, les Titans et les Dieux : le regard des Grecs sur la nature

 

L’Homme, les Titans et les Dieux : le regard des Grecs sur la nature

« Là où il n’y a plus de dieux, il y a les Titans. »
Friedrich Georg Jünger

Le symbole, au sens le plus exact et le plus profond – qui devrait être d’ailleurs le seul usité – est une image sensible qui, comme « le dieu qui est à Delphes », nous dit Héraclite, « ne montre ni ne cache » mais « fait signe », et le signe appelle une herméneutique, c’est-à-dire un autre dieu, en l’occurrence, Hermès, pour désigner la réalité intelligible, soit, la connaissance métaphysique indiquée. Ainsi, les Titans et les dieux ne relèvent pas de l’ « imagination fantastique » mais de l’ « imagination vraie », de cette réalité intermédiaire entre le sensible et l’intelligible qu’est le « mundus imaginalis » ; autrement dit, les Titans et les dieux sont, participent à l’être et nous font signe.

Les Titans et les dieux… mais aussi la déesse, visage féminin du sacré trop souvent oublié, alors qu’elle est à l’origine de l’une des aurores de la méditation grecque sur le mystère de l’être dans le Poème de Parménide : « Et la déesse m’accueillit avec bienveillance… ». La Nature, ici, est la déesse Artémis d’Ephèse (nombreux sont ceux qui, des Grecs à Freud en passant par Saint Paul, surent combien « Grande est la Diane des Ephésiens »)1.

Les Titans et les dieux : Chaos et Cosmos

Traditionnellement, les Titans – avec les Géants, les Hécatonchires et les Cyclopes – et les dieux représentent respectivement le chaos et le cosmos, le gouffre béant, l’abîme obscur de Nuit et de Ténèbres d’où surgira Eros ou l’œuf cosmique, et l’ordre beau instauré par Zeus avec le juste partage des « zones d’influence » entre ses frères et ses sœurs ; d’un côté, la force élémentaire, de l’autre, la puissance ordonnatrice, étant entendu que si les Titans ont été, pour une part, relégués au Tartare, ils sont toujours susceptibles de ressurgir, les dieux étant chargés du rétablissement d’un ordre qui n’est jamais définitivement assuré comme en attestent, par exemple, les périples d’Ulysse ou de Jason et des Argonautes.

Les Titans, fils d’Ouranos et de Gaïa, sont en effet plus proches du chaos – en quelque sorte, généalogiquement – que la génération des dieux nés de Cronos et de Rhéa. Ceux qui, parmi les Titans, étaient rebelles à Zeus ont été vaincus lors de la Titanomachie, comme les Géants l’ont été lors de la Gigantomachie.

Il n’est évidemment pas question d’exposer ici les philosophies de la nature des Grecs, ce à quoi suffirait à peine un volumineux ouvrage, mais quatre approches d’Artémis peuvent être au moins très grossièrement distinguées pour le sujet qui nous préoccupe tant elles contribuent encore à éclairer notre temps ; je me propose de les exposer brièvement dans l’ordre chronologique.

La voie orphique2

Face à « Nature qui aime à se cacher » (Héraclite), dont les mystères n’apparaissent pas immédiatement – Physis est mystérieuse, comme la graine enfouie dans le silence et l’obscurité de la terre avant que n’apparaisse l’arbre, la fleur ou la plante au cours du processus de germination et de croissance –, plusieurs attitudes sont donc possibles.

Poète et musicien, Orphée, qui est en symbiose avec elle, charme la nature qui, en retour, lui obéit moins qu’elle ne lui répond. Son action…contemplative s’exerce sur un mode que l’on pourrait dire magique : tout, dans le monde, est animé, c’est-à-dire pourvu d’une âme, et les âmes se répondent, exactement comme l’on répond à un amour. L’univers, en effet, est un vaste organisme – non une mécanique – pourvu d’une âme, l’Ame du monde3 qui l’anime et se diffracte, se répand (c’est d’ailleurs pourquoi les dieux d’Héraclite sont aussi dans la cuisine). Macrocosme et microcosme se répondent ainsi dans le jeu infiniment beau et merveilleux des correspondances, des analogies et des synchronicités.

Dans une gravure de Bertel Thorvaldsen qui figure à la page de dédicace d’un ouvrage d’Alexander von Humboldt adressé à Goethe, Essai sur la géographie des plantes, c’est significativement Apollon qui dévoile Artémis-Isis, la déesse voilée de la Nature, afin d’en admirer les arcanes. Il ne la violente, ni ne la viole, ni ne la force, dans tous les sens du mot, à livrer ses secrets : il en contemple la beauté, la splendeur, voire l’horreur (explosions volcaniques, raz-de-marée, forêts inhospitalières…) d’où naîtra le sentiment du sublime.

Au Moyen Age, où les philosophes lisent autant le Livre (la Bible) que le Liber mundi (le Livre du monde), Jean Scot Erigène, Saint Bonaventure ou Sainte Hildegarde de Bingen, par exemple, s’inscriront partiellement dans la voie orphique (il est vrai qu’Orphée sera christianisé au point que d’aucuns verront en lui une figure du Christ4). Il en est de même à la Renaissance avec les néo-platoniciens de Florence, le courant hermétique et alchimique non faustien mais, aussi, à l’âge moderne, avec le romantisme allemand, Jacob Boehm (théorie des signatures) ou Swedenborg, dont l’influence fut considérable au XIXe siècle ou, au XXe siècle, avec C.-G. Jung.

C’est toutefois dans la création artistique, en particulier, poétique, que cette approche demeurera naturellement et parfaitement opérative. Qu’il suffise de songer au poème de Baudelaire, « Correspondances » :

« La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles… »,

vers qui peuvent être lus comme une parfaite reprise d’Héraclite sur le dieu qui ne cache ni ne montre mais signifie : la Nature demeure sacrée, divine. Il en est de même, exemplairement, de Mallarmé, lequel écrit à Verlaine que « l’explication orphique de la terre » est « le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence ».

La voie élémentaire I

Les pré- ou anté-socratiques ouvrent une deuxième voie ou découvrent un deuxième voile d’Artémis : tout en restant, au moins à nos yeux, poétique et magique – Heidegger dit « poétique et pensante » – la nature y apparaît néanmoins plus « physicienne » ou, au sens strict, élémentaire.

Après les dieux d’Homère et d’Hésiode, le « tout » – terme déjà conceptuel et abstrait – semble prendre le relai de la Nature-Artémis : un processus de désanthropomorphisation s’esquisse.

Significativement, Aristote appelle ainsi les présocratiques les « physiologues » ou les « physiciens » : philosophes de la physis en tant qu’éclosion, apparition, phénomène, épiphanie, ils s’engagent à la recherche du « principe » qui la meut : Thalès le verra dans l’eau, Héraclite dans le feu, Anaximène dans l’air et Empédocle dans les quatre éléments réunis, eux-mêmes mus par la sympathie et l’antipathie. Leucippe et Démocrite, quant à eux, le voient dans l’atome insécable et le vide dans lequel il évolue, même s’il ne faut pas comprendre ces derniers dans le sens du matérialisme moderne, les Grecs ayant d’abord en vue une métaphysique et une morale visant, comme plus tard l’épicurisme ou Lucrèce, à délivrer les mortels de l’angoisse de la mort et du jugement des dieux, lesquels appartiennent à une race bien distincte de la nôtre, dont ils ne se soucient pas : les Grecs demeurent des hommes de la théoria, de la contemplation et ils ne cherchent pas à appliquer leur science, leur savoir, leur connaissance d’un point de vue technique – bien qu’ils aient beaucoup réfléchi à la techné, à l’art.

La voie élémentaire II

Le titanique représente l’élémentaire brut, dont on pourrait dire qu’il n’est capable que d’antipathie – en dépit des apparences puisque celui qui l’incarne excellemment, Prométhée, en qui, selon Friedrich Georg Jünger, « la nature titanesque atteint sa perfection spécifique », vient en aide aux hommes en leur apportant le feu dérobé à Zeus, acte pour lequel il sera puni.

Prométhée est un Titan, fils de Japet. Par son vol-viol, il inaugure une voie possible, celle qui sera bien plus tard suivie par l’Occident, jusqu’à Faust, lequel est un alchimiste qui, comme tel, a lui aussi à voir avec l’élément igné par le feu de l’athanor.

Soulever le voile d’Artémis-Isis, c’est donc aussi, possiblement, la violenter, la violer, voire la torturer. Selon Bacon, éminemment moderne : « Les secrets de la nature se révèlent plutôt sous la torture des expériences que lorsqu’ils suivent leur cours naturel » – le feu est toujours utile à la petite et à la grande question. Dans le même registre, Descartes, qui veut se rendre maître et possesseur de la nature, dissèque des chiens vivants car ce sont des animaux-machines, des mécaniques dont les hurlements ne relèvent que d’un simple réflexe, non de l’expression de la douleur.

Avec Prométhée, la révolution galiléo-cartésienne est « en germe » : le cosmos cesse d’être un corps vivant doté d’une âme ; il se transforme en mécanique dont les mesures techniques permettent d’évaluer les rouages et d’envisager une maîtrise. C’est un processus que l’on pourrait dire, dans une autre tradition, luciférien (le feu apporte la lumière) – d’où le pacte faustien – la révélation judéo-chrétienne ayant pu elle-même contribuer à accentuer ce mouvement, cette possibilité de la Possibilité universelle (« Emplissez la terre et soumettez-la ».)

Prométhée peut donc être envisagé comme un passeur vers un âge pré-technique et pré-scientifique, au sens moderne du terme. Il est animé, en bon Titan, par la volonté de puissance, l’homme titanique, selon Friedrich Georg Jünger, étant celui en qui se déploie « la démesure de la volonté » au point qu’il en devient lui-même l’objet, donc, qu’il en est instrumentalisé et mécanisé (nous y sommes avec le « transhumain » qui n’est pas un dépassement anagogique, par le haut, mais catagogique, par le bas, selon les deux possibilités qui s’offrent à l’homme, respectivement divine et infrahumaine.)5

Un petit apologue, si l’on ose dire, édifiant, avant un jugement formulé par Julius Evola dans Révolte contre le monde moderne :

« C’était la plus grande embarcation voguant sur les flots et la plus prestigieuse création de l’homme [l’homme seul, sans les dieux, (s’)auto-créant]. Toutes les sciences et tous les corps de métiers connus [scientisme et technique] de notre civilisation [et pas de notre culture] avaient contribué à sa construction et assuraient sa maintenance [reprise de la science et de la technique, le règne de l’ingénieur]… Insubmersible, indestructible, il transportait le nombre minimum de chaloupes qu’exigeait la loi [la loi des modernes qui, avec rigueur et scrupule, concourt au règne de la quantité et prescrit la méthode infaillible pour faire naufrage]. »

Morgan Robertson Le Naufrage du Titan – dont le titre original est Futility… – écrit 14 ans avant le naufrage du bien nommé Titanic (sa réexpédition dans le Tartare), roman dont je rappelle qu’il « pré-voyait » le même nombre de passagers embarqués, le même nombre de chaloupes, et où le naufrage, comme celui du Titanic, a lieu en avril, après avoir heurté un iceberg…

Julius Evola :

« En accomplissant le destin qui est le sien, toute cette civilisation de titans, de métropoles d’acier et de béton, de masses tentaculaires et sans style, de formules algébriques et de machines emprisonnant les forces de la matière, de dominateurs de cieux et d’océan – toute cette civilisation apparaîtra comme un monde qui vacille sur son orbite et tend à s’en détacher pour s’éloigner puis se perdre définitivement dans un espace où ne brille d’autre lumière que celle, sinistre, née de l’accélération de sa propre chute. »

La voie aristotélicienne

La Physique d’Aristote, dont Heidegger juge qu’il est « le livre de fond de la philosophie occidentale », constitue une autre étape notable : la nature continue d’être dévêtue de ses attributs divins et s’objective. Elle n’est plus le « tout » dont nous faisons partie mais elle est constituée d’un ensemble de parties, d’objets séparés du sujet que nous sommes, lequel les analyse distinctement en instaurant une séparation qui est une distance, même si le finalisme et la pensée de la forme ne font pas d’Aristote un penseur mécaniciste. Le Stagirite, ainsi se met en quête des causes ; il en distingue quatre – matérielle, motrice, formelle et finale – et, tel qu’il sera lu en tout cas par la scolastique chrétienne, contribue à annoncer le règne sans partage des étants fondés sur l’oubli de l’Être. L’onto-théologie commence avec le « Premier moteur » non mû, la Cause incausée, etc.

L’harmonie des contraires

À nouveau, il convient de se garder de tout schématisme : au-delà des différentes approches si superficiellement esquissées ici, il faut garder à l’esprit que, non seulement celles-ci coexistent entre elles mais, plus profondément encore, que leur exposé risque d’obscurcir le fait grec qui nous semble particulièrement précieux, celui de l’harmonie des contraires, en quoi la Grèce a apporté sa pierre à la sophia perennis telle qu’elle se manifeste dans toutes les philosophies non dualistes orientales ou occidentales : Prométhée est l’allié de Zeus dans la titanomachie ; c’est de la titanide Mnémosyne, déesse de la mémoire, que naissent les neuf Muses, donc, des Titans que naissent les chanteurs harmonieux du cosmos ; les hommes eux-mêmes, selon le mythe orphique, recèlent une part titanique puisqu’ils sont nés de la cendre des titans foudroyés par Zeus et de celle de Dionysos après qu’il a été dépecé et brûlé par ces derniers – d’où sa double nature, titanique et olympienne (Dionysos est le fils de Zeus et de Perséphone et, au-delà ou, plutôt, en deçà, nous sommes tous des enfants de Gaïa).

C’est ainsi qu’Harmonie naît sous les auspices de Thémis, une titanide, …une autre déesse mais qui est aussi la même que celle du commencement puisque, dans le Poème de Parménide, « les portes des chemins du jour et de la nuit » sont gardées par la Justice.

Rémi Soulié

Notes

  1. Je ne dirais rien, dans le cadre de cet article, du passage du grec « Physis » au latin « Natura », traduction dont Heidegger a montré pour d’autres occurrences et en général combien il était non seulement problématique mais, à ses yeux, catastrophique.
  2. J’emprunte cette formule à Pierre Hadot dans Le Voile d’Isis, essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Gallimard, 2004.
  3. Cf le Timée, de Platon.
  4. John Block-Friedman, Orphée au Moyen Age, Éditions universitaires de Fribourg/Cerf, 1999.
  5. La perspective si originale de Spengler mériterait d’être examinée singulièrement puisqu’il considère la technique à la fois comme une « grandeur et une malédiction » : grandeur en tant qu’élan prométhéen et héroïque de l’âme faustienne occidentale ; malédiction en raison de la dévastation nihiliste de la terre.

Ce texte a été publié dans le numéro spécial de la revue littéraire Livr’Arbitres, “Actes du VIIe colloque de l’Institut Iliade”. Pour acheter ce numéro ou s’abonner à la revue : livrarbitres.com

https://institut-iliade.com/lhomme-les-titans-et-les-dieux-le-regard-des-grecs-sur-la-nature/

Les Indo­-Européens et la domestication du cheval 5/6

  

[Ci-dessus : Peigne d'apparat en or de facture grecque représentant des guerriers scythes combattant à cheval et à pied. Découvert en 1913 dans la tombe kourgane (à tumulus) de Solokha (Ukraine). IVe s. av. JC. Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg]

Le char, instrument de l'expansion indo-européenne

Dès que le char a été connu, il a dû se répandre en 300 ans de Sumer à l'Europe du Nord-Ouest. Le contact a dû indubitablement s'établir dans le Caucase. Les intermédiaires ont dû être ces Indo­-Européens qui, à partir de –4200, ont quitté leur patrie originelle de l'Europe Centrale pour traverser l'Ukraine et buter contre les montagnes du Caucase. Dans les régions du Sud de la Rus­sie, l'organisation économique se transforme : elle passe d'une structure de paysannerie nomade à l'élevage, avec une plus grande mobilité et une densité de population réduite. J'estime que c'est une erreur entachée d'idéologie de croire que ces tribus sont opposées et différentes, sur les plans de la langue et de la race, de leurs congénères paysans d'Europe Centrale. Hérodote nous rap­pelle pourtant que les Iraniens de son temps se répartissent en tribus d'élite paysannes et no­mades. Sachons aussi que les farmers et les cow-boys d'Amérique représentent des types humains dérivés d'une même matrice, retrouvant sans doute les mêmes réflexes que leurs plus lointains ancêtres des steppes russo-ukrai­niennes. D'après les preuves chronologiques que l'on a pu rassembler, les guerriers de l'Est, armés de haches de combat et dressant des tumuli pour leurs morts, ne sont ni les premiers Indo-Européens ni les inventeurs de la domesti­cation du cheval. Ils sont certainement des Indo-­Européens de la première heure, qui possédaient des chevaux et des chars ; ils ont assuré une diffusion rapide des ethnies et des langues indo-européennes de l'Atlantique à la Mer d'Aral.

Les Sumériens aux yeux bleus

J'aimerais évoquer encore le processus de transmission de la roue et signaler un état de choses que j'ai été le premier à mettre en évi­dence et à exploiter scientifiquement. On peut constater sur les reproductions photographiques de nombreux ouvrages illustrés que, dans le groupe de statuettes d'argile dit des “hommes en prière”, ainsi que pour d'autres figures sumé­riennes, datant de –2700, un bon tiers des personnes représentées, appartenant aux castes supérieures ont un iris bleu incrusté en lapis-­lazuli. Les 2 autres tiers ont un iris brun. La pierre de couleur bleue devait être importée d'Afghanistan. Personne ne se serait donné tant de mal si des hommes aux yeux bleus étaient in­connus. Par hétérozygotie, ce gène récessif ne survient que dans le phénotype. Les mutants de cette caractéristique n'étaient pas installés au départ dans les zones subtropicale et centre-­asiatique. Les yeux bleus ne sont qu'un phé­nomène connexe sans valeur sélective naturelle dans le processus général d'éclaircissement des pigments. Les spécialistes ne s'entendent pas entre eux pour dire que les yeux bleus sont apparus au plus tard au début du néolithique en Europe centrale et en Europe du nord-ouest. Les éléments à yeux bleus dans les castes nobles de Sumer ne peuvent avoir immigré que d'une région située à l'Ouest. Lorsque je vis pour la première fois en 1979 la statuette du tronc d'un prince d'Ourouk, j'eus immédiatement l'impres­sion d'avoir en face de moi un conducteur de char. Archéologues et historiens de l'art ne pourront jamais expliquer la position des mains, s'ils persistent à croire que ce prince est en prière. Plus tard, je pus apprendre, dans la Propyläen-Kunstgeschichte, que dans les or­bites de cette figure, de 500 ans plus ancienne, on a découvert des restes de lapis-lazuli dans un noyau en coquillage blanc (12).

Grâce à cette découverte, je me suis convaincu que dès –3200 une première caste de conducteurs de chars a déboulé en Orient, exactement de la même façon que vers –1650 les Mitanniens indo­aryens surgiront en Syrie. Évidemment, il s'agissait encore de chars primitifs, dotés de roues de bois pleines, dont les chevaux n'étaient encore guère accoutumés au climat subtropical. Pour cette raison, ces tribus attelèrent des ona­gres. Mais il est possible de parler dès cette épo­que d'un contact culturel reliant Sumer à la Mer du Nord.

Peu après apparaissent également de riches tumuli érigés par des Indo-Européens orientaux dans la région du Kouban. À partir de cette ré­gion, des tribus s'élancent vers la Sibérie et vers l'Altaï, où se crée alors, au IIIe millénaire av. notre ère, un second centre de domestication du cheval. Déjà en Russie, l'espèce, de taille plus grande, qu'est le tarpan des steppes, s'était croi­sée avec le cheval domestique. Aux temps histo­riques, les étalons tarpans séduisaient et enle­vaient des juments domestiques, ce qui a con­duit, au siècle passé, à l'extermination des der­niers tarpans de Russie. Le tarpan oriental a pu se croiser en Mongolie avec des chevaux do­mestiqués. En Europe les chevaux de fjord nor­végiens constituent les derniers vestiges d'une forme ancienne de cheval domestique retournée à l'état sauvage et dérivée du tarpan des forêts. Ces chevaux sont toutefois plus forts et capables de meilleures prestations que les premiers che­vaux domestiques.

Les racines linguistiques des mots signifiant “chevaux”

En langue indo-européenne primitive, le mot commun pour désigner le cheval est *ekvos. En tokharien, il prend la forme de yakvé et celle-ci se retrouve jusqu'en Chine. Chez les Indo-ar­yens, le mot devient asva, à cause de la mutation consonantique qui transforme le k en s. La mu­tation iranienne, laquelle se retrouve également dans les nom de personnes en Thrace, donne aspa. Les Illyriens et les Celtes, originaires d'Europe Centrale, transforment le groupe con­sonantique kv en p. C'est ainsi que le cons­tructeur du Cheval de Troie se nomme Épeios et que la déesse chevaline gauloise s'appelle Épo­na. Cette forme s'est maintenue dans certains dialectes allemands et en grec ancien. Le terme allemand Mähre, que l'on retrouve dans le vo­cable péjoratif Schindmähre (rosse, carne), est dérivé du vieil-haut-allemand merila, signifiant jument. La racine de ce mot est mongole (*mörin). On peut penser que ce sont les Huns qui nous l'ont transmis. Le mot Pferd (nl : paard) dérive, quant à lui, du moyen-latin para­veredus, qui désignait les chevaux de la poste gallo-romaine. Le mot ouralique *kaväl nous est venu d'Asie centrale via le finnois et le slave. L'origine de *kob-moni n'est pas encore tout à fait élucidée. De ce mot dérive le terme greco-la­tin kaballe/us, que l'on retrouve â côté de hippos et equus. Nous l'avons conservé dans les mots français “cavalier” (Kavalier) et “cavalerie” (Kavallerie). La racine *mandus est westique-méditerranéenne : on la retrouve chez les Basques et les Étrusques. Celtes et Italiques utilisent le mot mannus pour désigner le poney.

À suivre

mardi 3 août 2021

La magistrale leçon d'histoire de Jacques Bainville

 François Mitterrand aurait dû profiter de sa jeunesse réactionnaire pour lire les « Réflexions politiques » de Jacques Bainville.  Il y aurait appris à mesurer pleinement les conséquences de ses actes.

Il y a plus d'un demi-siècle que Jacques Bainville a quitté ce monde et la chape d'un profond silence a progressivement été jetée sur son œuvre. Bainville est quelqu'un dont il ne faut aujourd'hui plus parler, dont il ne faut pas citer le nom, et pratiquement jamais ce nom n'est plus prononcé ni dans les discours des politiciens, ni dans les bavardages des media. Bien rarement l'est-il, sinon même plus rarement encore, dans les savants travaux des universitaires.

C'est dire quelle heureuse surprise est la réédition de ses Réflexions politiques que vient de publier la maison belge DISMAS (1). Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais elle peut l'annoncer.

Cette réédition on ne peut plus soignée reproduit le florilège de pensées bainvilliennes qu'avaient établi deux hommes de grand goût aujourd'hui disparus, les frères Jacques et René Wittmann. Les éditeurs belges se sont honorés en rendant hommage à ces prédécesseurs.

Quelle est cependant la raison de l'oubli si généralement entretenu autour d'une œuvre qui n'a que très peu perdu de son actualité et en retrouve même tous les jours une nouvelle ?

La réponse est que son actualité persistante est précisément ce qu'on ne lui pardonne pas ; et quelques citations de ses Réflexions politiques le font aisément comprendre.

Premier exemple : « Un moyen de sauvegarder la paix, est de ne pas se mêler à tort et à travers des affaires d'autrui. Quand on veut la paix, on ne doit pas s'agiter à tous propos ni intervenir hors de propos. La neutralité est l'expression la plus éloquente d'une volonté pacifique. Nous laissons l'interventionnisme aux doctrinaires de la guerre des démocraties. »

Mitterrand, qui a beaucoup lu, n'a certainement pas assez lu Bainville dans sa jeunesse réactionnaire. Il serait grand temps pour lui de s'y remettre.

Second exemple : « On ne rompt pas à volonté avec le passé et une génération se débat toujours plus ou moins avec les conséquences dont les générations antérieures lui ont légué l'héritage.»

Voilà en quelques mots tout le drame présent de l'Europe de l'Est, le drame de l'URSS et, sous le poids d'un autre héritage, le nôtre après les trente années d'ineptie de nos gouvernements successifs.

Troisième exemple qui n'a pas vieilli d'un iota, car la situation décrite s'est même aggravée. Nous n'en sommes plus à déplorer la fin de la diplomatie secrète, nous sommes abrutis par le bastringue des media : « Au lieu de se passer entre quatre murs, les incidents diplomatiques sont gonflés par le vent de la publicité. Tout est projeté sur l'écran du monde. Les peuples sont à la fois juges, témoins et parties. Rien n'est négligé pour ébranler leurs nerfs... Une fausse nouvelle, et en voilà assez pour que l'arbitrage, les traités, la volonté de paix, tout s'en aille à la façon du lait de Pierrette dans un ‹Adieu, veau, vache, couvée› ». Les Français d'un certain âge auront connu cela en 1939 et sont en train de le réentendre, sans l'excuse cette fois du moindre motif.

Enfin, pour tout résumer, Bainville cite l'exclamation fameuse d'Oxenstiern, homme d'Etat de l'ancienne Suède : « Si l'on savait par quels imbéciles les affaires du monde sont menées ! ».

On commence à le savoir.

De ces quelques citations, la plus importante, pour tenter de pénétrer dans l'esprit même de Bainville, est probablement la seconde, car le mot-clé de toute sa réflexion y est prononcé : c'est le mot « conséquences ».

Bainville fut un homme qui ne cessait de se rappeler que les causes produisent des effets et que nos actes ont des conséquences. Le livre prophétique qu'il publia en 1920, au lendemain même de la première guerre mondiale, s'intitulait Les conséquences politiques de la paix, et ces conséquences furent exactement ce qu'il annonçait qu'elles seraient.

Il avait regardé la nouvelle carte de l'Europe telle que l'avaient dessinée les dirigeants des trois grandes démocraties libérales victorieuses, la France, l'Angleterre, les Etats-Unis, et tout de suite il avait localisé les points où leur oeuvre craquerait.

- Réduite à son seul territoire allemand, l'Autriche avait toutes les chances être absorbée par l'Allemagne elle-même que les traités avaient humiliée, rognée, exaspérée, mais à laquelle ils avaient conservé toutes ses chances de naissance en consacrant son unité. Cette absorption sera l'Anschluss. Bainville le prévoit ainsi dès 1920 et l'Anschluss s'accomplira en février 1938.

- Second point faible de l'ordre nouveau : la Tchécoslovaquie. Cette mosaïque de populations était presque aussi disparate que l'ancienne Autriche-Hongrie mais, à la différence de celle-ci, privée de l'expérience et du doigté d'une antique dynastie qui sut faire vivre ensemble ces peuples divers. Elle comprenait un tiers de Slovaques qui n'aimaient pas les Tchèques et trois millions d'Allemands. Ceux-ci seront les fameux Sudètes qui la rendaient hélas ! indéfendable et Hitler l'occupera, sans avoir eu à tirer un seul coup de fusil, en mars 39. Bainville annonce cet « assujettissement » et emploie le mot.

- On avait enfin ressuscité la Pologne et, pour qu'elle eût accès à la mer, découpé, cette fois dans le vif de l'Allemagne, le fameux couloir de Dantzig qui séparait la Prusse Orientale du reste du Reich. Là encore un regard sur carte donnait le frisson : « Accroupie au milieu de l'Europe comme un animal méchant, l'Allemagne, écrivait Bainville, n'a qu'une griffe à étendre pour réunir de nouveau l'îlot de Koenigsberg. Dans ce signe les prochains malheurs de la Pologne et de l'Europe sont inscrits .» C'est là que s'allumera l'immense brasier de la seconde guerre mondiale.

Que l'on ajoute à ces prédictions dont l'infaillibilité fait déjà peur, deux autres prophéties contenues dans le même volume et qui, elles aussi, vont être confirmées par les faits (pacte germano-soviétique grâce auquel il sera procédé en 1939 au quatrième partage de la Pologne - défection de l'Italie qui n'ayant pas reçu de la paix ce qu'elle en attendait, commence de changer de camp en 1936, et entrera contre nous en guerre de 40), on avouera que c'est une étrange lecture que celle de ce livre. L'auteur y raconte ce qui va se passer dans vingt ans et ce sera en effet ce qui se passera.

Il y a cependant peut-être plus étonnant encore car, dans certains articles de Bainville recueillis en d'autres volumes, ses prédictions se sont réalisées à des échéances plus lointaines que vingt ans!

Qu'on ouvre le recueil La Russie et la barrière de l'Est, on y tombe sur un article du 20 décembre 1920 intitulé Les effets du sionisme, et on y lit : « Les Juifs de Pologne, de Russie, de Roumanie réclament un partage des fermes et l'expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que « les Musulmans trouveront d'autres régions pour vivre ». Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l'Islam contre l'Occident ... 0n a rarement, et avec autant d'imprudence, préparé plus vaste incendie.» Pas besoin de descendre acheter le journal du jour au kiosque du coin de la rue. Nous sommes en 1990. Tout a été dit en 1920.

Ainsi le temps semble-t-il aboli pour Bainville. Il circule comme un esprit surnaturel dans ses trois dimensions; le passé lui fournit l'exemple de toutes les combinaisons possibles, il identifie dans le présent celles de ces combinaisons qui pour l'instant occupent le devant de la scène et, pour composer l'avenir, il choisit avec le tact le plus sûr, parmi les forces du présent et les rémanences du passé, celles dont les intensités ont le plus de chance de s'unir pour créer plus tard un nouveau présent. Historien de la lignée de Guizot, Bainville sait dégager de leur gangue historique trop particulière les séquences de faits, Il ne voit plus en eux que des causes et des effets, il constate des liaisons et des enchaînements purs.

Dans son discours de réception à l'Académie française que Bainville, sur le seuil de la mort, avait conçu comme son testament civique, il a dit : « Il est des œuvres et des pensées qui se prolongent au-delà de la tombe.» La France aura fait un grand pas sur le chemin de sa renaissance, le jour où ses élites auront réappris à lire son œuvre et à réfléchir sur ses pensées.

Encore faudrait-il qu'elles acquièrent quelque chose du sentiment le plus profond de cet homme, qu'elles se laissent guider comme il le fut par sa pitié, pitié pour la France, pitié pour les Français innocents que leurs maîtres ne cessent d'immoler sur l'autel des idées fausses et des idoles absurdes dont ils sont les desservants. Cette pitié était chez lui si consciente que je me permettrai d'évoquer un souvenir qui en témoigne. Ce fut pour avoir écrit ce mot de pitié à son sujet dans un article d'un modeste journal d'étudiants que Bainville m'a convoqué - petit jeune homme de lui inconnu - un jour de mai 1935 pour me dire quel plaisir, quel « grand plaisir » cet article lui avait fait. L'ignorance, la légèreté, le fanatisme criminel des gouvernants de la France lui faisaient « saigner le cœur ». Il était avare de confidences, mais on trouvera celle-ci dans ses Réflexions politiques. Même s'ils admiraient sa clairvoyance, souvent ses contemporains l'imaginaient sceptique parce qu'il était ironique, impassible, parce qu'il était bien élevé, et cet homme vivait dans l'angoisse, dans la pitié que lui inspiraient les Français.

IL DÉTESTAIT L'OPTIMISME NIAIS

Le génie est incommunicable et, même si nos élites se mettaient enfin à consulter cet oracle, nul n'aura ni la ductilité intellectuelle qui fut la sienne, ni son art des nuances, nul ne saura être comme il le fut aux aguets de toutes les hypothèses, de tous les possibles et en suivre le cheminement. Nul n'aura fait les mêmes lectures, les mêmes rencontres, nul ne bénéficiera des mêmes grandes amitiés (Daudet! Maurras !) dont l'intimité quotidienne confortait et relançait son effort.

Du moins cet homme nous-a-t-il vraiment tout dit de ce qui pouvait nous aider et, si nous le comprenions, nous sauver.

Il détestait l'optimisme niais, mais jamais il n'a désespéré; Il ne croyait pas à ce qu'on nomme la Fatalité et qui consiste à s'imaginer que si les hommes périssent par leur faute, ils devaient commettre cette faute. Ce à quoi il répondait : « La faute existe. Par conséquent elle pouvait être évitée .»

Plus on sait d'ailleurs que les événements que nous créons deviennent les causes d'événements ultérieurs, plus on sait que l'enchaînement et l'accumulation des fautes produisent leur effet, plus on sait aussi que nous pouvons, si nous le voulons, insérer, dans un enchaînement et une accumulation de causes malfaisantes, des causes nouvelles et bienfaisantes qui en modifieront l'issue, Théoricien du déterminisme. Taine, a écrit les Origines de la France contemporaine pour que son livre fût une cause qui pût agir sur notre destin et en redresser le cours. Bainville était de cette école.

(1) Dismas, éditions et librairie, 3 rue de Bayère B-5198 Anhée (Belgique)

« LE RÉEL RÉCOMPENSE TOUJOURS CEUX QUI OSENT LE REGARDER FIXEMENT. »

✍ La tâche de la politique est de résoudre des difficultés sans cesse renaissantes. Elle est aussi de les prévoir et de ne pas se laisser prendre au dépourvu.

✍ En politique, ce qui est inutile est souvent nuisible.

✍ Tout ce qui est inutile est dangereux.

✍ Tout s'arrange mais quelquefois mal.

✍ En politique, il s'agit de ne pas se tromper, de ne pas regarder les choses à travers des lunettes colorées, selon les doctrines, les préférences et les illusions personnelles.

✍ L'avantage qu'on trouve à ne pas changer son point de vue quand il est juste, c'est que les événements viennent s'y conformer.

✍ La seule chose qu'on ne puisse déterminer en ce monde, c'est la vitesse des événements même quand l'arrivée de ces événements est une certitude absolue.

✍ Ce qu'il y a toujours de plus difficile à comprendre ce sont les signes. Quand nous lisons l'histoire) nous connaissons la suite des événements et il est facile de dire : « Ce qui se préparait était clair. C'était évident. Comment ne l'a-t-on pas mieux vu ? Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. » C'est un peu comme les batailles que l'on refait à tête reposée et où l'on sait à quelle heure viendra Blücher et à quelle heure Grouchy.

✍ La difficulté â comprendre les signes ne doit pas être une raison de se décourager et de ne pas tenter de les saisir au passage, sans répondre qu'on les interprétera toujours bien.

✍ L'expérience : voilà le grand mot et le vrai maître.

✍ Ce ne sont pas seulement nos fautes qui nous suivent mais celles des autres, ce qui doit être un principe d'action, non de désespoir.

✍ D'ordinaire en politique, les effets sont aperçus quand il commencent à se produire ; c'est-à-dire quand il est trop tard. Le principe de causalité, qui tourmente à peine les hommes, est encore plus indifférent aux peuples.

✍ Les hommes, pour le plus grand nombre d'entre eux, n'imaginent rien.

✍ La réussite n'est que dans la durée et dans la constance, unie à une vue sereine des choses qui ne dépendent pas de nous.

✍ Presque rien ne se fait vite. Il faut vaincre des traditions, des intérêts. Il faut aussi pouvoir durer.

✍ Si l'on veut que le temps travaille pour nous, il faut travailler avec lui.

✍ Nous sommes beaucoup plus les artisans de notre destinée que nous-mêmes nous le croyons.

✍ Il n'y a pas, dans la politique et dans l'histoire, d'événements inévitables, et le régime le plus absurde peut se prolonger s'il ne commet pas de fautes trop grossières

✍ Chaque génération croit que le monde a commencé avec elle, et pourtant, quand on se penche sur le passé, on voit que bien des choses ressemblaient à ce qu'elles sont aujourd'hui.

✍ La question d'Orient n'est ni plus ni moins compliquée qu'au XVIIIe siècle. Talleyrand et Choiseul trouveraient pour exercer leurs talents une aussi belle matière qu'aujourd'hui.

✍ Dès que les circonstances changent, les leçons s'envolent.

✍ Le réel récompense toujours ceux qui osent le regarder fixement.

✍ Un ministre ignorant, ce n'est pas celui qui sait mal la géographie et la statistique dont les notions peuvent s'acquérir en une demi-heure. C'est celui qui n'a pas ou qui a perdu, à force de répéter mécaniquement des phrases toutes faites, le sens classique de la réalité humaine et de l'ironie.

✍ Les peupliers ne montent pas jusqu'au ciel et rien ne va de plus en plus.

✍ Sur cette terre, les hommes de bonne volonté peuvent avoir la paix, à condition que leur bonne volonté s'applique d'abord à voir les choses telles qu'elles sont avant de les voir telles qu'on voudrait qu'elles fussent.

✍ Une des premières conditions du salut public, c'est l'accord sur les mots, inséparables des idées. Comment voulez-vous que des citoyens s'unissent en vue d'une action quelconque quand ils ne parlent pas le même langage, Le dernier mot de l'anarchie c'est peut être la logomachie.  Jacques Bainville

François Leger Le Choc du mois. Novembre 1990

Les Indo­-Européens et la domestication du cheval 4/6

[Ci-dessus : Peigne d'apparat en or de facture grecque représentant des guerriers scythes combattant à cheval et à pied. Découvert en 1913 dans la tombe kourgane (à tumulus) de Solokha (Ukraine). IVe s. av. JC. Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg]

La découverte de mors

Mais pour les règles très sévères établies pour les recherches relatives à la domestication, les résul­tats de Woldrich ne sont pas suffisants pour ser­vir de preuves. En revanche, il existe des dé­couvertes provenant de sites relevant de la cul­ture de la céramique à bandeaux poinçonnés, dé­couvertes qui étayent mes interprétations de façon convaincante. Il s'agit de la découverte de 2 mors de bridon. Déjà en 1907, on en avait découvert une paire en bois de cerf poli dans un habitat à Goldbach près d'Halberstadt. Ces pièces auraient disparu. Je possède toutefois la publication originale avec photo. Le deuxième bridon provient de Zauschwitz près de Pegau en Saxe et se trouve au Musée de Dresde (9).

La découverte de mors de bridon, c'est pour la problématique que nous soulevons, une preuve beaucoup plus intéressante que la découverte d'ossements. Dans la plupart des cas, les indices de la domestication d'un animal n'apparaissent sur le squelette qu'après plusieurs siècles d'élevage. De plus, nous savons que l'objectif premier de la domestication est d'obtenir une ré­serve alimentaire. Les mors de bridon prouvent néanmoins que le cheval domestique primitif, petit de taille et dérivant de la sous-espèce “tarpan des forêts”, était déjà utilisé comme bête de somme. Tandis que les bœufs sont attelés au moyen d'un joug, aux chevaux, on mettait, à l'origine, un bridon léger en cuir. Celui-ci re­posait sur l'espace sans dents, entre les incisives et les molaires et avait besoin de mors latéraux. Par l'intermédiaire de rênes, le cheval pouvait aussi être guidé depuis l'arrière. C'était un grand avantage pour le charriage de troncs d'arbre, pour tirer des objets ou des pièces ou pour les traîner sur la neige ou la glace. L'invention du mors et de la bride a été une condition indispensable à l'invention du char et pour les techniques de cavalerie, plus récentes encore.

On ne pouvait pas monter ces premiers et faibles petits chevaux domestiques. On ne peut conclu­re, au départ de ces premières tentatives d'atte­lage, que les Européens de cette époque possé­daient déjà des véhicules à roues. Même à Su­mer, beaucoup plus tard, vers 3500 av. notre ère, on ne trouve que des traîneaux de bois, pas encore de chars à roues pleines. Ce que l'on peut concevoir de plus réaliste, c'est l'utilisation de traîneaux comme chez les Amérindiens et en Sibérie, où comme on l'a parfois revu en Europe récemment en période de détresse. Les traîneaux, pour les voyages sur glace ou sur neige, sont sans doute la deuxième étape dans les progrès de l'attelage. Quoi qu'il en soit, les indices récoltés dans les régions de Halberstadt, Pegau et Aussig proviennent du centre de la zone d'expansion des porteurs de la culture de la céramique à bandeaux et à poinçons, culture dans laquelle nous pou­vons situer les plus anciens éleveurs indo-euro­péens de chevaux.

Je voudrais brièvement rappeler ici que chez les porteurs de cette culture, on trouve, outre les haches de schiste en forme de semelles, des haches-marteaux à trous en pierre de roche. Mais la découverte la plus importante, après la do­mestication du cheval, se situe dans le domaine astronomique. À Leitmeritz, en Bohème du Nord, on a découvert une plaquette dans laquelle un calendrier lunaire avait été gravé (10). La disposition des traits gravés ressemble à un cercle de pieux de bois récemment découvert près de Quenstedt en Thuringe. Je rappelle au lecteur que, sur base de données établies grâce au C-14, nous nous trouvons entre –4800 et –4200. À la même époque, les premiers méga­lithes apparaissent en Bretagne et, en Bulgarie, les premiers rudiments de la métallurgie du cuivre et de l'or.

Le cheval comme animal domestique

La culture des céramiques à bandeaux et à poinçons a été remplacée par la culture des vases en entonnoirs (Trichterbecherkultur) ; le littoral de l'Allemagne du Nord et le Sud de la Scan­dinavie sont désormais inclus dans la zone néo­lithique agricole. À cela s'ajoute l'inhumation individuelle sous tumulus / kourgan, avec ou sans bords de pierre : c'est en dernière instance une caractéristique archéologique des Indo-Eu­ropéens. Les tumuli du Groupe de Baalberg en Saxe/Thuringe sont plus anciens que les kour­gans en bordure de la Mer Caspienne. Au cours de la phase des tombes à couloir (-3200/-2800), dans les habitats le long du Lac Dümmer (Basse­-Saxe), le nombre d'ossements de chevaux dé­passe largement celui de tous les animaux à sabots (11). Chez les porteurs contemporains dé la culture de Bernburg (sur le territoire de la RDA), on a recensé une paire de mors de bridon fait dans des défenses de sanglier à Warn­stedt/Thale et des restes de crânes d'une race de petits chevaux domestiques près de Großquen­stedt.

On a également trouvé à Jordansmühl en Silésie des inhumations de chevaux datant de –3600/­3200 ; ces inhumations constituent les indices premiers d'une position cultuelle du cheval. Dans un site relevant de la culture de Baden en Basse-Autriche (–3200/–2800), on a retrouvé une pièce jugulaire en os provenant d'un mors. Le plus ancien point à l'Est, où l'on trouve trace d'une domestication du cheval, se situe en Ukraine occidentale. C'est dans cette région que la culture de Cucuteni-Tripolye, caractérisée par la présence de poteries peintes, a pris son envol à partir de –4200. Son origine doit être recherchée dans la plus ancienne des cultures de la cérami­que à bandeaux peinte dans les Balkans. Les os­sements de chevaux domestiques sont déjà pré­sents dans la phase de transition A/B, laquelle commence vers ± –4000 ; on les retrouve à côté de traîneaux dans un territoire situé au Nord-Est de la zone de la culture de Tripolye. Parce qu'ils négligent les découvertes provenant des cultures plus anciennes de la céramique à bandeaux et à poinçons, les défenseurs de la thèse postulant une origine ouralienne des Indo-Européens af­firment que ces vestiges constituent les preuves les plus anciennes de la domestication du cheval. Il est certain toutefois que les preuves les plus anciennes de la domestication du cheval entre 4800 et 3200 av. notre ère se limitent à l'espace entre le Lac Dümmer (Basse-Saxe) et le Dniepr.

L'apparition de la roue

Dès que l'élevage des chevaux se confirme, l'érection de tumuli s'étend à partir de –3800 depuis l'Ukraine occidentale jusqu'à l'espace sud-russe. Sur la base de signes écrits sumé­riens, on peut dater l'apparition des premières roues pleines en bois de –3300. D'après le tour de potier connu à Sumer depuis environ –4000, on pense que la roue est une invention des Sumériens. Même en tenant à cette théorie, on doit admettre qu'il soit étonnant que des roues pleines de bois, que l'on peut dater avec exac­titude de –3000, aient été trouvées en Hollande et au Jutland, tandis que dès –3200 on trouve trace de massues cylindriques à l'époque des tombes à couloir de la culture des vases en entonnoir. Les massues cylindriques que j'ai pu observer ne présentent aucune trace d'usure prouvant qu'elles aient été utilisées. On peut évidemment penser qu'il s'agit de massues de cérémonie. Leur forme, présentant à l'évidence un moyeu affûté, correspond de manière frappante à des disques d'argile datant de la même époque et découverts en Hongrie. Dans ce site, on a également découvert un modèle miniature com­plet de char en argile datant d'environ –3000. Trois roues de bois bien conservées d'un diamètre variant entre 73 et 78 cm, trouvées près de Herning dans le Jutland, prouvent l'existence de chars dès –2800. Un char de la même époque a également été découvert dans le Sud de la Russie.

À suivre

L’IIiade d’Homère, magnifiquement rééditée par Kontre Kulture

 

On sait peu de choses sur Homère, père de la poésie grecque. Ni l’époque où il aurait vécu ni la ville qui lui aurait donné le jour ne nous sont données comme certaines. A peine peut-on fixer avec quelque probabilité la patrie d’Homère sur une des anciennes villes ioniennes de l’Asie mineure, car toute la langue de l’Iliade et les mœurs qui y sont décrites sont ioniennes.

L’Iliade traite des événements d’un petit espace de temps, cinquante et un jours, de la dixième année de la guerre de Troie. Elle commence à ce moment où Achille, irrité contre Agamemnon qui a fait enlever sa captive Bryséis, se retire dans sa tente, et finit par le retour d’Achille dans les rangs de l’armée grecque après la mort de Patrocle et les funérailles d’Hector.

L’Iliade et l’Odyssée ont été pour le développement intellectuel et moral de la Grèce d’une importance extrême. Résumant les idées, les légendes guerrières et patriotiques, les connaissances pratiques, la mythologie et les coutumes des temps héroïques, ces poèmes devinrent par la suite comme le manuel des origines de l’hellénisme et furent autant un livre d’éducation pour les enfants qu’un objet de jouissance artistique et d’admiration pour les hommes, jusqu’à devenir l’un des mythes fondateurs de notre civilisation.

Les éditions Kontre Kulture en proposent une édition particulièrement soignée, conservant les illustrations d’une édition du dix-neuvième siècle, traduite par Eugène Bareste le tout sous une très belle couverture cartonnée.

Iliade, Homère, éditions Kontre Kulture, 447 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur