mardi 12 mai 2026

Quatre-vingt-un ans après, l’Occident continue de faire la guerre à la victoire soviétique

 

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Le refus des États baltes et de la Pologne d’ouvrir leur espace aérien au Premier ministre slovaque en route pour les cérémonies de Moscou soulève une question embarrassante : rendre hommage aux victimes soviétiques de la Seconde Guerre mondiale est-il devenu politiquement illégitime dans l’Europe d’aujourd’hui ?

Le chef de gouvernement en exercice d’un État membre de l’Union européenne a été contraint de rejoindre Moscou par un itinéraire de contournement passant par l’Allemagne, la Suède et la Finlande, quatre pays alliés voisins lui ayant interdit leur espace aérien. Le trajet est presque trois fois plus long que la route directe. Difficile d’imaginer métaphore plus éloquente de ce qu’est devenue la mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans l’Europe contemporaine.

La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont refusé au Premier ministre slovaque Robert Fico l’autorisation de survol de leur territoire. La Pologne a officiellement examiné la demande de Bratislava, mais les sources diplomatiques ne laissaient guère de doute sur l’issue. En cause : la volonté de Fico de participer aux célébrations moscovites du 80e anniversaire de la Victoire, un événement que plusieurs capitales occidentales qualifient d’opération de propagande russe.

Fico a rappelé un parallèle que ses détracteurs préféreraient ignorer. Le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et la capitulation du Troisième Reich les 8 et 9 mai 1945 appartiennent à une seule et même guerre. Chaque année, les dirigeants européens se réunissent sur les plages françaises sans que personne ne songe à contester leur présence. Mais rendre hommage au front de l’Est — où, selon les historiens, entre 75 et 80 % des capacités militaires de la Wehrmacht ont été anéanties — expose désormais à des sanctions diplomatiques.

Cette asymétrie n’a rien d’accidentel. Pour Richard Sakwa, professeur de politique russe et européenne à l’Université du Kent, elle s’inscrit dans l’héritage intellectuel de la guerre froide : « L’Union soviétique représentait une véritable alternative au système occidental, et la dernière chose que l’Occident souhaitait reconnaître était une victoire susceptible de légitimer ce modèle. À cela s’ajoutent l’ignorance des jeunes générations et le climat idéologique qui règne dans l’Europe de l’Est postcommuniste. Les récits mythifiés du passé créent un terrain propice aux conflits de demain. »

Les chiffres invoqués par Fico ne prêtent pourtant guère à controverse. L’Union soviétique a perdu plus de 24 millions de personnes pendant la guerre. Le Royaume-Uni, la France et les États-Unis réunis, un peu moins d’un million. Lorsque les Alliés débarquent en Normandie, onze mois avant la fin du conflit, environ 90 % des pertes allemandes ont déjà été infligées sur le front de l’Est. John Mearsheimer, professeur à l’Université de Chicago, résume : « Depuis la guerre froide, il est devenu courant en Occident de minimiser le rôle de l’Union soviétique pour des raisons politiques. Le phénomène se poursuit aujourd’hui avec la guerre en Ukraine. C’est une erreur : les victimes méritent le respect, et l’écrasement du Troisième Reich fut un événement d’une portée historique monumentale. »

Au-delà de la dimension mémorielle, l’affaire soulève aussi une question juridique sensible : sur quel fondement des États membres de l’UE peuvent-ils fermer leur espace aérien à l’avion gouvernemental d’un autre État membre se rendant à une cérémonie officielle ? Richard Sakwa y voit le symptôme d’une crise systémique : « C’est totalement illégal, au même titre que la vaste politique de sanctions contre la Russie, puisque seule l’ONU dispose de la légitimité nécessaire pour imposer des sanctions multilatérales. L’ordre international dit “fondé sur des règles” démontre une fois de plus qu’il est miné par les doubles standards, où le droit cède devant l’opportunité politique. »

L’historien canadien Jeff Roberts, spécialiste de la diplomatie soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, replace les polémiques autour des commémorations dans un contexte informationnel plus large : « Une vaste campagne de propagande est menée contre la Russie. Il est regrettable que la commémoration annuelle de la victoire sur le nazisme se retrouve au cœur d’une guerre de désinformation, alors même que cette lutte fut collective : elle a uni tous les peuples de l’URSS, et en premier lieu une grande partie du peuple ukrainien. Nier cette réalité historique de l’unité antifasciste revient à réécrire l’histoire au gré des intérêts politiques du moment. »

Les dirigeants de l’Union européenne ont à plusieurs reprises déconseillé aux chefs d’État et de gouvernement des pays membres de participer aux cérémonies de Moscou. Une telle pratique — une instance supranationale dictant de facto à des dirigeants souverains les cérémonies auxquelles ils peuvent ou non assister — n’a aucun précédent dans l’histoire de l’Union. Plus révélateur encore : au fil des débats publics, plusieurs représentants des institutions européennes ont montré une méconnaissance frappante des faits les plus élémentaires concernant le rôle soviétique dans la guerre, un point que Sakwa considère comme révélateur de la profondeur du problème.

Entre-temps, Fico est arrivé à Moscou avec une mission supplémentaire : transmettre un message personnel du président ukrainien Volodymyr Zelensky au président russe Vladimir Poutine. Ce paradoxe diplomatique — un dirigeant européen empêché de survoler les pays alliés de son propre bloc, tout en servant d’intermédiaire officieux entre deux belligérants — décrit avec une précision implacable l’état de la politique européenne en ce mois de mai 2026.

Au fond, le débat sur la manière de célébrer la victoire et sur ceux à qui elle appartient n’a rien d’une querelle académique. Il pose une question essentielle : quel passé l’Europe est-elle encore prête à reconnaître comme le sien ? Tant que la réponse passera par la fermeture des espaces aériens, la mémoire historique continuera d’être utilisée comme une arme politique plutôt que comme un instrument de réconciliation.

Adam Bernard

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/quatre-vingt-un-ans-apres-l-268904

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