lundi 2 mars 2026

Égalité et inégalité

 

Un trentième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait de Frédéric Le Play.

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Il est de l’égalité d’une part et de l’inégalité ou de la hiérarchie de l’autre, comme de la liberté ou de la contrainte, comme du progrès et de la décadence. Ce ne sont point des principes absolus : ce sont des faits essentiels à toute société.

Dans l’ordre naturel, l’inégalité se montre partout. Elle caractérise en quelque sorte les principaux éléments de la vie physique. Elle apparaît avec évidence dans les trois termes de l’union sociale, le père, la mère et l’enfant. Elle se révèle, en outre, dans les familles fécondes par l’extrême diversité d’aptitudes qui règne entre les enfants issus des mêmes parents. Les régions habitables, avec leurs variétés infinies, modifient d’ailleurs profondément la constitution physique de l’homme, et créent à la longue entre tous des inégalités considérables.

On se met en contradiction avec l’expérience et la pratique quand on présente aux peuples l’égalité et la liberté comme des principes absolus, dont il faudrait poursuivre à tout prix la réalisation pratique. L’égalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion, la propriété et la famille au rang des principes primordiaux. Ce sont des préceptes d’ordre secondaire, dont l’application, variant partout avec la nature des hommes et des choses, doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes d’ordre supérieur qui recommandent au respect des peuples l’autorité et la hiérarchie.

L’inégalité est un trait nécessaire du corps social.

Les inégalités sociales dérivent de la nature humaine, de même que les météores proviennent de la constitution de l’atmosphère. Comme la pluie qui ravage ou féconde nos champs, comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux, l’inégalité, considérée en elle-même, ne doit point être signalée comme un mal absolu. Loin de là, elle est une force précieuse pour les nations qui savent en conjurer les inconvénients et en conquérir les bienfaits.

L’égalité est journellement vantée par nos écrivains et nos créateurs comme le plus sacré des principes sociaux, mais tous nos parvenus la repoussent même dans ce qui est légitime, avec un entraînement qui ne se manifeste chez aucune autre nation européenne. De cette contradiction entre la doctrine et la pratique naît un état de malaise qui affecte la société entière et qui pèse principalement sur les classes inférieures. Celles-ci, voulant atteindre le but chimérique qu’on leur montre, et se sentant incapables d’égaler les supériorités créées par l’intelligence et le travail, s’irritent contre l’ordre établi. Elles sont peu portées à demander à leurs chefs la direction sans laquelle elles ne sauraient s’élever ; tandis que ces derniers s’épargnent volontiers les soucis qu’elle impose. Lorsque la hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la vertu, le talent et la richesse, ou sur le souvenir des services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt à la fortifier par l’affection et les succès de leurs subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans cesse contestée par la haine et l’esprit de nivellement, les chefs de la société sont disposés à étouffer tous les mérites naissants qui pourraient dans l’avenir leur faire concurrence. C’est ainsi que les sociétés s’élèvent et prospèrent à la faveur d’une hiérarchie légitime ; tandis qu’elles s’abaissent et souffrent par l’exagération du principe d’égalité.

https://www.actionfrancaise.net/2026/02/28/egalite-et-inegalite/

6 février 1934 : une pensée pour le colonel François de la Rocque

 


Une occasion manquée.
« La France était à deux doigts de l’émeute : j’ai refusé de lancer mes amis dans des mouvements de rues, ils auraient déterminé la guerre civile… »
(Édito du colonel de La Rocque dans « Le Petit Journal » le 14 juillet 1937).

Le 6 février est un anniversaire : celui d’une occasion manquée, le 6 février 1934.
Cette manifestation, dans son organisation, puis dans son échec, fut l’œuvre des « Croix de feu » du colonel de La Rocque. L’échec volontaire d’un homme hissé en politique par le poids de ses deux millions d’adhérents, le parti le plus nombreux qu’ait jamais compté notre pays !

Aujourd’hui, pourtant, j’ai envie de rendre hommage à cet officier supérieur trop méconnu et injustement critiqué ; un patriote courageux et intransigeant comme il en existait encore à l’époque.
Je viens de terminer le livre de Michel Vial consacré au colonel Pierre Château-Jobert (1), que j’ai eu le privilège de connaître. Et, quand je vois la servilité reptilienne de la majorité des présidents d’associations patriotiques et/ou militaires devant le pouvoir (le « Rapport Stora » en étant l’une des illustrations récentes), je me dis que cette race d’hommes est moribonde, voire carrément morte.
Ces messieurs sont (presque) tous officiers généraux (2). On a vraiment l’impression que l’armée française se prend pour l’hôtellerie de luxe : elle se persuade qu’elle monte en gamme en multipliant le nombre d’étoiles, ce en quoi elle se trompe. Mais venons-en au colonel de La Rocque.

François est le troisième fils du général Raymond de La Rocque (1841-1926), polytechnicien, artilleur de marine (3). Le frère aîné de François, Raymond (1875-1915), chef de bataillon, a été tué pendant la Grande Guerre. François de La Rocque, saint-cyrien, se marie en 1912 avec Édith Allotte de La Fuÿe, fille de général, avec laquelle il a quatre fils et deux filles. Deux de ses fils, Jean-François et Jacques, aviateurs, sont morts pour la France, le troisième, Gilles, chasseur alpin, a été blessé au combat en juin 1940. L’aîné, Hugues, est décédé à l’âge de 14 ans des suites d’une maladie, en 1927 : une épreuve qui pèsera dans la décision de François de la Rocque de démissionner de l’armée. Il perd également sa fille Nadine à l’âge de 20 ans en 1934. Édith, la dernière, était religieuse.

Sorti de Saint-Cyr en 1905, il sert sous Lyautey dans les confins algéro-marocains (1910-1911) et dans l’Atlas marocain avant d’aller combattre en France durant la Grande Guerre. Capitaine, grièvement blessé au combat, il est déclaré « inapte à faire campagne ». À sa demande, il est cependant affecté au 135e régiment d’infanterie et participe à la bataille de la Somme. En 1918, à 33 ans, il est le plus jeune chef de bataillon de l’armée française.

Il est décoré de la Croix de Guerre avec neuf citations et officier de la Légion d’honneur.
De 1919 à 1925, il sert à l’état-major du maréchal Foch. Cette période le verra à Varsovie, en Pologne, où il occupera divers postes. En 1925, à sa demande, il est envoyé au Maroc durant la dernière phase de la guerre du Rif. Il contribue à la reddition d’Abdelkrim.

Il quitte l’armée en 1928 avec neuf citations (dont six à l’ordre de l’armée) et le grade de lieutenant-colonel. Puis il prend la tête de l’association des « Croix de Feu » qui regroupe les seuls anciens combattants décorés au combat. C’est alors le temps des ligues d’extrême-droite dont certaines regardent d’un bon œil le fascisme italien. Mais La Rocque ne saurait être fasciste puisqu’il est catholique convaincu. L’antisémitisme ne le gêne pas mais il n’est en rien virulent sur le sujet. Il est, en revanche, totalement antiparlementaire et anticommuniste.

La crise économique de 1929, puis les scandales financiers du début des années 30, gonflent les effectifs des « Croix de Feu », qui s’adjoignent les « Fils de Croix de Feu », puis les « Volontaires Nationaux », trop jeunes pour avoir combattu (et dont le plus célèbre sera l’aviateur Jean Mermoz).
Le 6 février 1934, dans l’émeute provoquée par le pseudo-suicide de l’escroc Stavisky, les colonnes du colonel de La Rocque, disciplinées, prennent à revers la Chambre des députés que la grosse masse des manifestants attaque par la Concorde.

Elles bousculent les barrages et ont le Palais Bourbon à portée de la main quand un ordre de La Rocque, en personne, les détourne et les envoie déambuler, inoffensives, du côté des Invalides ; tandis que les salves des gardes mobiles continuent de coucher sur le pavé parisien des centaines de manifestants. Le colonel de La Rocque pensait, et il avait raison, que la prise d’un édifice public ne signifiait pas la prise du pouvoir. Mais il réussit, ce jour-là, à s’attirer la haine de l’extrême-droite, pour n’en avoir pas fait assez, ainsi que celle de l’extrême-gauche pour cette tentative avortée de coup d’État. Cette conjonction apaisante, qui plaît tant aux bourgeois et aux partisans de l’ordre, lui vaut 10 000 adhésions par jour.

Les « Croix de Feu » dissoutes, il crée aussitôt le « Parti Social Français » et adopte une devise qui fera son chemin: « Travail, Famille, Patrie » appuyée sur un programme simple, voire simpliste et quelques formules qui font mouche : « Ni blanc, ni rouge mais bleu-blanc-rouge. ».
Le mouvement a un épouvantail : le Bolchevique, le « Moscoutaire », le Rouge.
Le brave colonel est à son affaire dans les grands rassemblements : défilés martiaux, grands meetings, immenses « grand-messes » ; il faut, avant tout, intimider les Rouges.
Le chef-d’œuvre de ce Kriegspiel eut lieu au printemps 1935 : les adhérents, convoqués aux portes de Paris, y trouvent des centaines de cars et de voitures dont chaque conducteur ouvre au dernier moment une enveloppe contenant des instructions précises et un itinéraire.
« Par des chemins différents, sans embouteillage, guidées par des agents de liaison aux carrefours, les colonnes s’égrènent vers l’ouest. Peu avant la nuit apparaît la flèche de Chartres. C’est presque la route de Peguy … » dira un témoin. Belle démonstration de force, totalement inutile !

Il n’empêche que 25 000 hommes ont été transportés sans heurt à 100 kilomètres de Paris.
Le colonel va les haranguer, dans une prairie, perché sur une charrette. Une fois de plus, ses militants les plus virulents se retireront avec le sentiment d’avoir été menés au bord du Rubicon pour… y pêcher à la ligne. C’est l’époque où un chansonnier ironisait en disant : « l’immobilisme est en marche et, désormais, rien ne l’arrêtera ». La droite nationale, qui n’a pas oublié le demi-tour gauche des « Croix de Feu » le 6 février 1934, ne les appelle plus que les « froides queues ». Dans la presse d’Action Française, le colonel de La Rocque devient « Ronronnel de La Coque ».

La Rocque était en fait un Boulanger mâtiné de Pierre Poujade : il drainait les déçus, les râleurs et les mécontents. Il ne savait pas ce qu’il voulait, mais il l’a dit avec sonorité. Il n’est pas sans rappeler certains présidents d’associations actuels qui prétendent fédérer les patriotes et défendre la civilisation française tout en restant… apolitiques : comme si une telle équation était possible !
Mais, qui se souvient encore, dans ce pays sans mémoire, que le colonel de La Rocque fut aussi un authentique résistant et qu’il est mort des suites de sa longue captivité ?

Pourtant, dès le 16 juin 1940, donc avant le discours du maréchal Pétain du 17 juin, François de La Rocque signait un éditorial intitulé « Résistance », dans le quotidien du PSF :
« Après avoir adressé aux Parisiens nos exhortations de courage et de fermeté, nous voulons maintenant crier à tous les Français le mot d’ordre de résistance. Le gouvernement au pouvoir a été désigné, soutenu à cause de son programme essentiel : tenir, ne jamais faiblir. Ce gouvernement ne saurait capituler sans se renier lui-même. Il ne saurait mettre bas les armes par une simple décision. Sa décision ne saurait sortir de la ligne choisie, convenue, adoptée, sans que le pays soit d’abord, consulté, prévenu. Ou bien ce serait une escroquerie morale dont aucun Français n’a le droit d’accuser un autre Français, ce dernier fût-il son pire adversaire politique. Tous les citoyens doivent donc être prêts à la résistance totale, et jusqu’au bout. La famille PSF au seul service de la nation entière doit donner l’exemple… Une seule consigne, quoi qu’il arrive : résistance ! ».

Le colonel de La Rocque est arrêté par Hugo Geissler, chef de la Gestapo de l’Auvergne, le 9 mars 1943, ainsi que 152 dirigeants du PSF. Il est interné successivement, durant les six premiers mois, dans les cellules de la prison de Moulins, de Fresnes puis du Cherche-Midi.
Il est transféré le 31 août 1943 et déporté en Tchécoslovaquie au camp de concentration de Flossenbürg ; puis, en raison de son état de santé, en Autriche au château d’Itter, où il a la surprise de retrouver Édouard Daladier, Paul Reynaud, Jean Borotra, Léon Jouhaux.

« La Rocque est en piètre état. La détention fut pour lui particulièrement rude, d’autant qu’il souffrait des suites d’une blessure reçue lors de la Grande Guerre. C’est dans un état de cachexie, avec un œdème des deux jambes, qu’il arrive le 10 janvier 1944 à Itter, où il est examiné et soigné par un médecin de Dachau » dira Paul Reynaud. Après une opération chirurgicale, La Rocque entre en contact avec des parachutistes américains. C’est la 103e Division américaine qui le libère, ainsi que les personnalités détenues à Itter, le 7 mai 1945.

La Rocque revient en France le 9 mai 1945 et se voit immédiatement placé… en internement administratif jusqu’au 31 décembre 1945 afin de l’éloigner des affaires politiques, notamment des négociations du Conseil national de la Résistance. La commission de vérification des internements administratifs réclame sa libération, mais le gouvernement ne tient pas compte de cet avis.
À sa sortie d’internement, il est assigné à résidence et décède quelques mois plus tard, le 28 avril 1946, des suites de ses longs mois de détention.

Le colonel François de La Rocque, héros de la Grande Guerre, du Rif et de la Résistance, sera décoré à titre posthume, en… 1961, de la « Médaille de la Déportation et de l’Internement pour faits de Résistance » ; et se voit attribuer la carte de déporté-résistant, qui lui avait été refusée de son vivant. Et de Gaulle rend enfin hommage, en tant que chef de l’État, « à la mémoire du colonel de La Rocque, à qui l’ennemi fit subir une cruelle déportation pour faits de Résistance et dont, je le sais, les épreuves et le sacrifice furent offerts au service de la France ». Puis le gouvernement de Michel Debré présenta « les excuses du gouvernement pour une injustice dont il mesure la profondeur.»

C’est son fils Gilles, chasseur alpin blessé au combat en juin 1940, qui a effectué la demande de reconnaissance du titre de déporté-résistant, refusé à son père de son vivant.
Le colonel de La Rocque est enterré à Saint-Clément (Cantal) avec trois de ses fils : Jean-François et Jacques, les deux aviateurs morts pour la France, et, à leurs côtés depuis novembre 2001, Gilles, chasseur alpin, blessé de guerre.
Pourquoi l’histoire officielle ne raconte-t-elle pas aux enfants, qu’il y eut, dans notre pays, des familles capables de donner plusieurs de leurs fils à la mère-patrie ? Pourquoi leur faire croire que le patriotisme est dépassé, que le nationalisme est une tare ? Pourquoi leur apprendre la honte de notre histoire et la repentance ?

Le colonel de La Rocque était sans doute un idéaliste et un naïf, mais c’était d’abord, c’était surtout, un grand Français. L’un des rares hommages qui lui a été rendu l’a été, tardivement, par François Mitterrand qui déclarait à Pierre Péan (4) :
« J’ai trouvé que ce personnage était injustement traité. Ses propos tranchaient avec la réputation qui lui était faite. Il n’était ni fasciste, ni antisémite… Il m’avait séduit… »

Il me paraît un peu ridicule de commémorer le 6 février 1934, qui fut un putsch avorté, une belle occasion manquée. En revanche, ce jour-là, on peut avoir une pensée, mieux une prière, pour le colonel François de La Rocque, un héros maltraité par l’histoire d’un pays qui n’aime plus les héros.

Éric de Verdelhan

1)- « Conan. Pierre Château-Jobert (1912-2005) » de Michel Vial ; Indo-éditions ; 2020.
2)- Nous avons 450 généraux en activité et… 5000 en « 2e section ». C’est l’armée mexicaine avec les effectifs de généraux de l’ex-Armée Rouge.
3)- Directeur de l’artillerie au ministère de la Marine, démissionnaire en 1899, puis président du Comité Justice-Égalité (groupement catholique et nationaliste).
4)- « Une jeunesse française » de Pierre Péan ; Fayard ; 1994.

https://ripostelaique.com/6-fevrier-1934-une-pensee-pour-le-colonel-francois-de-la-rocque/