mercredi 17 avril 2024

La Pravda américaine. Après-guerre française, après-guerre allemande (1)

  

Par Ron Unz

Lors de mes années d’université, j’étais devenu un fervent joueur de wargames, fasciné par l’histoire militaire, en particulier celle de la Seconde guerre mondiale, le conflit le plus titanesque qui ait jamais existé. Cependant, bien que j’aie beaucoup aimé lire les comptes rendus détaillés des batailles de cette guerre, en particulier sur le front de l’Est qui détermina en grande partie son issue, j’ai eu beaucoup moins d’intérêt pour l’histoire politique qui l’accompagnait, et me suis simplement appuyé sur les récits de mes manuels scolaires que je trouvais tout à fait fiables.

Ces sources semblaient d’autant plus fiables qu’elles cherchaient à peine à cacher certains des aspects les plus atroces du conflit et de ses conséquences, tels que les brutalités notables subies par les traîtres pro-nazis après la libération de la France en 1944. Pierre Laval, chef du gouvernement fantoche de Vichy et un bon nombre de ses compagnons furent jugés et exécutés pour trahison, et même le maréchal Pétain, célèbre héros français de la Première guerre mondiale qui, par orgueil, avait tristement prêté son nom au régime honni comme chef d’État, fut condamné à mort bien que sa vie eût finalement été épargnée. Des collaborateurs moins éminents souffrirent également. Mes manuels contenaient souvent des photos de centaines voire de milliers de femmes françaises ordinaires qui, par peur, amour, ou pour l’argent était devenues intimes avec des soldats allemands pendant les quatre années d’occupation. En conséquence, on leur rasa le crâne et on les fit marcher dans les rues de leur ville à l’occasion de parades de la honte.

De tels excès sont évidemment tristes, mais les guerres et les libérations libèrent souvent une brutalité considérable, et ces spectacles d’humiliation publique ne sont évidemment rien en comparaison de l’horrible effusion de sang des années de joug nazi. Par exemple, il y eut le cas notoire d’Oradour-sur-Glane, un village impliqué dans les activités de la Résistance, dans lequel des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants furent rassemblés dans une église ou d’autres bâtiments puis brûlés vifs. Pendant ce temps, un nombre énorme de Français, parmi d’autres, furent déportés en Allemagne comme ouvriers-esclaves, en violation totale de tous les principes juridiques, produisant un étrange parallèle avec le Goulag de Staline et soulignant la similitude de ces deux régimes totalitaires.

Finalement, des fêlures majeures apparurent dans cette image simpliste. J’ai déjà écrit sur ma découverte de John T. Flynn, l’un des intellectuels publics libéraux les plus en vue des années 1930, qui fut ensuite exclu des médias grand public et finalement oublié pour ses opinions discordantes sur certaines questions litigieuses. Dès le début des années 1940, les livres de Flynn ne trouvèrent plus refuge que dans la Devin-Adair Company, une petite maison d’édition irlando-américaine basée à New York. D’une façon ou d’une autre, il y a peut-être six ou sept ans, j’ai pris connaissance d’un autre livre publié par cette même maison en 1953.

L’auteur de Unconditional Hatred  [Haine sans conditions, NdT] était le capitaine Russell Grenfell, un officier de marine britannique qui avait servi avec distinction pendant la Première Guerre Mondiale et qui, plus tard, aida à diriger le Collège d’état-major de la Marine royale, tout en publiant six livres de haut niveau sur la stratégie navale et en servant de correspondant naval du Daily Telegraph. Grenfell reconnaissait que de grandes quantités de mensonges accompagnent presque inévitablement toute guerre importante. Mais alors que plusieurs années s’étaient écoulées depuis la fin des hostilités, il s’inquiétait de plus en plus du fait que le poison persistant de cette propagande du temps de guerre pourrait menacer la paix future de l’Europe si un antidote n’était pas rapidement largement appliqué.

Sa considérable érudition historique et son ton mesuré brillent dans ce fascinant ouvrage, qui se concentre prioritairement sur les événements de la Seconde Guerre Mondiale, mais inclut de fréquentes digressions sur les guerres napoléoniennes, voire des conflits plus anciens. Un des plus intrigants aspects de sa présentation est qu’une grande partie de la propagande anti-allemande qu’il essaie de démystifier serait de nos jours perçue comme tellement absurde et ridicule qu’elle a en fait été presque entièrement oubliée, tandis qu’une grande partie de l’image extrêmement hostile que nous avons actuellement de l’Allemagne hitlérienne ne reçoit presque aucune mention, peut-être parce qu’elle n’avait pas encore été implantée, ou était alors considérée comme trop excentrique pour que quiconque la prenne au sérieux. Entre autres, il rapporte avec une désapprobation certaine que les principaux journaux britanniques avaient publié des articles à la une sur les horribles tortures infligées aux prisonniers allemands lors de procès pour crimes de guerre afin de les contraindre à toutes sortes de confessions douteuses.

Certaines des remarques de Grenfell soulèvent des doutes sur divers aspects du tableau conventionnel de la politique d’occupation allemande. Il note de nombreuses histoires dans la presse britannique d’anciens « ouvriers-esclaves » français qui organisèrent après-guerre des retrouvailles amicales avec leurs anciens employeurs allemands. Il rappelle également qu’en 1940, ces mêmes journaux britanniques rapportaient le comportement absolument exemplaire des soldats allemands envers les civils français même si par la suite, des attaques terroristes par les forces clandestines communistes ayant provoqué des représailles, les relations empirèrent.

Plus important encore, il souligne que l’énorme campagne alliée de bombardements stratégiques contre les villes et l’industrie françaises tua un grand nombre de civils, probablement plus que ceux qui moururent entre les mains des Allemands, ce qui provoqua inévitablement une forte haine. En Normandie, lui-même et d’autres officiers britanniques furent avertis de rester très prudents envers les civils français qu’ils rencontraient de peur d’être l’objet d’attaques meurtrières.

Bien que le texte de Grenfell et son ton me frappent par leur recul et leur objectivité, d’autres le virent évidemment sous une lumière différente. La jaquette de l’édition Devin-Adair note qu’aucun éditeur britannique n’était disposé à accepter le manuscrit et quand le livre parut, aucun critique américain majeur n’évoqua son existence. De manière plus inquiétante encore, on a dit que Grenfell travaillait sur une suite quand il mourut soudainement de causes inconnues en 1954 à l’âge de 62 ans, comme l’explique sa longue nécrologie dans le London Times. Les droits d’auteur ayant expiré depuis longtemps, je suis heureux d’inclure cet important volume dans ma collection de livres HTML afin que ceux qui sont intéressés puissent facilement le lire et décider pour eux-mêmes.

Sur les questions françaises, Grenfell fournit plusieurs références extensives à un livre de 1952 intitulé France : The Tragic Years, 1939-1947 par Sisley Huddleston, un auteur totalement inconnu pour moi, ce qui a stimulé ma curiosité. Une des utilités de mon système d’archivage de contenus est de fournir facilement le contexte approprié pour les écrivains oubliés depuis longtemps. Le nombre d’occurrences pour Huddleston dans The Atlantic MonthlyThe Nation, and The New Republic, en plus de ses trente livres de niveau reconnu sur la France, semblent confirmer qu’il a été durant des décennies l’un des principaux spécialistes de la France pour les lecteurs américains et britanniques instruits. En effet, son entretien exclusif avec le Premier ministre britannique Lloyd George à la Conférence de la paix de Paris devint un scoop international. Comme beaucoup d’autres écrivains, après la Seconde guerre mondiale son éditeur américain devint par nécessité Devin-Adair, qui publia une édition posthume de son livre en 1955. Compte tenu de ses éminentes références journalistiques, le travail de Huddleston sur la période de Vichy fut chroniqué dans les périodiques américains, bien que de manière plutôt superficielle et dédaigneuse. J’en ai commandé une copie et je l’ai lue.

Je ne peux pas attester de l’exactitude du compte rendu de 350 pages que Huddleston fait sur la France pendant les années de guerre et immédiatement après, mais en tant que journaliste reconnu pour ses compétences et observateur de longue date, témoin oculaire des événements qu’il décrit, écrivant à un moment où le récit historique officiel n’avait pas encore été plongé dans le béton, je pense que son point de vue devrait être pris très au sérieux. Le réseau personnel de Huddleston était certainement étendu et montait assez haut puisque l’ancien ambassadeur des États-Unis, William Bullitt, était l’un de ses plus vieux amis. Or, la présentation de Huddleston est radicalement différente de l’histoire conventionnelle que j’ai toujours entendue.

Évaluer la crédibilité d’une source si ancienne n’est pas facile, mais parfois un seul détail révélateur fournit un indice important. En relisant le livre de Huddleston, j’ai remarqué qu’il mentionnait avec désinvolture qu’au printemps 1940, les Français et les Britanniques étaient sur le point de lancer une attaque militaire contre la Russie soviétique, qu’ils considéraient comme l’allié crucial de l’Allemagne. Ils avaient planifié un assaut sur Bakou, visant à détruire les grands champs pétrolifères de Staline au Caucase par une campagne de bombardements stratégiques. Je n’avais jamais lu une seule mention de ce projet dans aucun de mes livres d’histoire de la Seconde guerre mondiale, et jusqu’à récemment, j’aurais rejeté l’histoire comme une rumeur absurde de cette époque, depuis longtemps démystifiée. Mais il y a quelques semaines à peine, j’ai découvert dans The National Interest un article de 2015 qui confirmait l’exactitude de ces faits, plus de soixante-dix ans après qu’ils aient été effacés de tous nos récits historiques.

Comme Huddleston le décrit, l’armée française s’effondra en mai 1940, et le gouvernement désespéré contacta Pétain, alors octogénaire et considéré comme un grand héros de guerre, pour le rappeler de son affectation comme ambassadeur en Espagne. Bientôt, le président français lui demanda de former un nouveau gouvernement et d’organiser un armistice avec les Allemands victorieux. Cette proposition reçut un soutien quasi unanime de l’Assemblée nationale et du Sénat français, y compris le soutien de presque tous les parlementaires de gauche. Pétain obtint ce résultat, et un autre vote quasi unanime du parlement français l’autorisa alors à négocier un traité de paix complet avec l’Allemagne, ce qui plaça sans aucun doute ses actions politiques sur la base juridique la plus solide possible. À ce moment, presque tout le monde en Europe croyait que la guerre était terminée, et que la Grande-Bretagne ferait bientôt la paix.

Alors que le gouvernement français pleinement légitime de Pétain négociait avec l’Allemagne, un petit nombre de durs-à-cuire, dont le colonel Charles de Gaulle, désertèrent et s’enfuirent de l’autre côté de la Manche, déclarant qu’ils avaient l’intention de poursuivre la guerre indéfiniment. Mais dans un premier temps ils attirèrent peu de soutien et d’attention. Un aspect intéressant de la situation était que De Gaulle avait longtemps été l’un des principaux protégés de Pétain, et une fois que son influence politique commença à augmenter quelques années plus tard, on entendit souvent des spéculations dépassionnées selon lesquelles lui et son ancien mentor avaient arrangé une « division du travail », au sein de laquelle le premier signait une paix officielle avec les Allemands pendant que le second partait organiser la résistance outre-mer dans l’attente d’opportunités.

Bien que le nouveau gouvernement de Pétain ait garanti que sa puissante marine ne serait jamais utilisée contre les Britanniques, Churchill ne prit aucun risque et lança rapidement une attaque contre la flotte de son ancien allié, dont les navires étaient déjà désarmés et amarrés sans danger dans le port de Mers-el-Kébir, fit couler la plupart d’entre eux et tuer près de 2 000 Français. Cet incident n’est pas tout à fait différent de l’attaque japonaise contre Pearl Harbor qui eut lieu l’année suivante, et scandalisa les Français pour de nombreuses années.

Huddleston passe ensuite une grande partie du livre à discuter de la complexe politique française des années suivantes, car la guerre avait continué de façon inattendue, et la Russie ainsi que l’Amérique avaient rejoint la cause alliée, augmentant considérablement les chances de victoire contre l’Allemagne. Pendant cette période, les dirigeants politiques et militaires français procédèrent à un subtil arbitrage, en résistant aux demandes allemandes sur certains points et en les acceptant sur d’autres, tandis que le mouvement de résistance interne se développait, attaquait des soldats allemands et provoquait de sévères représailles allemandes. Étant donné mon manque d’expertise, je ne peux pas vraiment juger de l’exactitude de ce récit, mais il me semble tout à fait réaliste et plausible, bien que les spécialistes puissent sûrement y trouver des erreurs.

Cependant, les affirmations les plus remarquables du livre de Huddleston arrivent à la fin, quand il décrit ce qu’on a par la suite appelé « la libération de la France ». Elle eut lieu en 1944-45, quand les forces allemandes en retraite abandonnèrent le pays et se retranchèrent sur leurs propres frontières. Entre autres, il suggère que le nombre de Français revendiquant des titres de « résistance » se multiplia par cent une fois que les Allemands furent partis et qu’il n’y avait plus de risque à adopter cette position.

Et c’est à ce moment-là que d’énormes bains de sang commencèrent sans attendre. Ce fut de loin la pire vague d’exécutions extrajudiciaires de toute l’histoire de France. La plupart des historiens s’accordent à dire qu’environ 20 000 personnes perdirent la vie pendant la célèbre période de « Terreur » de la Révolution française, et que peut-être 18 000 moururent pendant la répression brutale de la Commune de Paris en 1870-1871. Mais selon Huddleston, les dirigeants américains estimèrent qu’il y avait eu au moins 80 000 exécutions sommaires dans les premiers mois de la Libération. Le député socialiste, qui était ministre de l’Intérieur en mars 1945 et qui se trouvait le mieux informé, affirma aux représentants de De Gaulle que 105 000 assassinats avaient eu lieu d’août 1944 à mars 1945, un chiffre largement repris dans le public à l’époque. Étant donné qu’une grande partie de la population française avait passé des années à se comporter d’une manière qui pourrait dorénavant être considérée comme « collaborationniste », un nombre énorme de personnes étaient exposées, et même, risquaient la mort. Elles cherchaient donc parfois à sauver leur propre vie en dénonçant leurs connaissances ou voisins. Les communistes clandestins avaient longtemps été un élément majeur de la Résistance, et beaucoup d’entre eux s’empressèrent de porter le fer contre leurs « ennemis de classe » détestés, tandis que de nombreuses personnes profitèrent de l’occasion pour régler des comptes privés. Un autre facteur était que beaucoup de communistes qui avaient combattu pendant la guerre civile espagnole, y compris des milliers de membres des Brigades internationales, avaient fui en France après leur défaite militaire en 1938. À ce moment, ils prirent souvent l’initiative pour se venger contre les mêmes forces conservatrices qui les avaient précédemment vaincus dans leur propre pays.

Bien que Huddleston lui-même fût un journaliste international âgé et reconnu, possédant des amis américains très haut placés, et qu’il eût rendu quelques menus services en faveur de la Résistance, lui et sa femme échappèrent de justesse à une exécution sommaire pendant cette période. Il propose une nombreuse collection d’histoires qu’il a entendues de victimes moins chanceuses que lui. Mais ce qui semble avoir été de loin le pire bain de sang sectaire de l’histoire de France a été tranquillement rebaptisé « libération » et presque entièrement retiré de notre mémoire historique, excepté le souvenir des têtes rasées de quelques femmes déshonorées. De nos jours Wikipedia distille l’essence congelée de notre Vérité officielle, et son article sur ces événements place seulement le nombre de morts à un dixième des chiffres cités par Huddleston, que je trouve une source beaucoup plus crédible.

Souvent, percer le premier trou dans un mur épais est le plus difficile. Une fois que j’ai été convaincu que toute ma connaissance de l’après-guerre française était entièrement fausse et dans une certaine mesure rétrograde, je suis naturellement devenu beaucoup plus réceptif à d’autres révélations. Si la France, membre de premier plan de la coalition victorieuse des Alliés, avait subi une orgie de terreur et de tueries révolutionnaires sans précédent, peut-être ma connaissance standardisée de l’histoire avait-elle également été rien moins que candide envers la description du destin de l’Allemagne vaincue. Certes, j’avais lu les horreurs infligées par les troupes russes, avec peut-être deux millions de femmes et de filles allemandes brutalement violées, et il y avait aussi une ou deux phrases sur l’expulsion de plusieurs millions d’Allemands ethniques des terres administrées par la Pologne, la Tchécoslovaquie, et d’autres pays d’Europe de l’Est, prêts à la vengeance après des années passées sous le terrible joug nazi. Il était également fait mention du très vindicatif plan Morgenthau, heureusement presque immédiatement abandonné, et un point sur la renaissance économique allemande grâce à la générosité du plan Marshall américain. Mais j’ai commencé à me demander s’il n’y avait rien à ajouter à ce récit.

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