samedi 10 mai 2014

Repenser la Restauration

Après la chute de l'Empire et l'invasion de la France, la Restauration donna à la France les moyens de se relever et de retrouver toute sa place au sein des puissances européennes.
Qu'est-ce que la Restauration ? Pour les programmes scolaires, un sous-chapitre qu'il est de coutume de passer, pour le commun, une parenthèse sans intérêt. Il est aisé de considérer que la Monarchie a été guillotinée avec Louis XVI, et que tout va bien depuis... L'histoire nous tient un langage un peu différent : la modernité n'est pas née de la folie de Robespierre, mais des expériences institutionnelles que les derniers Bourbons ont eu le mérite de tenter en pleine tourmente postrévolutionnaire. 
L'arrivée au pouvoir de Louis XVIII, réitérée après la parenthèse des Cent-Jours, a souvent été vue comme un avènement sans gloire « dans les fourgons de l'étranger ». Absence de sacre, intrigues diplomatiques, rôle de l'éternel entremetteur Talleyrand... C'est pourtant oublier que le frère de Louis XVI a su imposer sa présence dans une Europe des grandes puissances effrayée par le souvenir de la Révolution et de l'Empire. La tâche était loin d'être facile, et l'ancien comte de Provence a su manœuvrer avec habileté en « octroyant » une Charte inspirée du modèle anglais, qui « renouait la chaîne des temps » sans froisser les acquis des deux décennies précédentes. : « Union et oubli », tel fut le mot d'ordre de celui qui se plaçait délibérément sous le patronage de son aïeul Henri IV, le roi réconciliateur des Français. Il n'était pas aisé de concilier, d'une part, les aspirations d'une population méfiante, en partie acquise au souvenir bonapartiste, voire révolutionnaire ; d'autre part, celles d'un clergé marqué par les persécutions et les spoliations ou d'une aristocratie ayant souvent vécu de longues années d'exil, et désireuse de prendre une forme de revanche, ou, du moins, de retrouver une partie de ses prérogatives. La Charte reconnut donc la noblesse, d'Ancien Régime comme d'Empire, et donna au souverain le droit d'en créer une nouvelle afin de récompenser les bonnes volontés. Ce dernier, cependant, sut contourner les velléités des hommes politiques les plus ouvertement contre-révolutionnaires - ceux que l'on appelle rapidement « ultra-royalistes » - d'un retour pur et simple à l'Ancienne France.
La création de l'alternance
C'est pourquoi, le 5 septembre 1816, la Chambre « introuvable » dominée par ces turbulents ultras (Villèle, Bonald, Corbière, Marcellus, sans oublier Chateaubriand, qui n'avait pas encore découvert le goût de l'opposition par amour-propre) fut dissoute au profit d'un ministère libéral dominé par le favori Decazes. L'assassinat de l'infortuné duc de Berry en 1821, considéré comme un véritable régicide, scellera cette expérience et ouvrira la voie à un tournant plus conservateur : on le voit, la notion d'alternance vient d'être créée.
Non plus celle de la guillotine ou des coups d’État, mais celle d'un « pays légal » qui fait son apparition, sans la nuance péjorative que l'on apportera plus tard au terme. À des ministères ou des majorités de droite (« Chambre retrouvée », ministères Villèle ou Polignac) en succéderont d'autres plus modérés (Martignac), tandis que les deux Chambres feront toujours contrepoids l'une à l'autre, sans empiéter sur les prérogatives royales. Entretemps, le duc de Richelieu avait négocié le remboursement anticipé des réparations, et permis dès 1818 la libération du territoire jusque-là occupé par les alliés. La France, qui aurait pu sortir humiliée du Congrès de Vienne, avait su rassurer les vainqueurs et prendre une place de choix dans le nouvel équilibre géopolitique. D'où la possibilité de mener une politique extérieure ambitieuse, en Espagne (rétablissement de Ferdinand VII) puis en Algérie (prise d'Alger pour mettre fin aux actes de piraterie qui infestaient la Méditerranée depuis longtemps).
Un sabordage royaliste
On a par ailleurs également beaucoup remis en cause la personnalité et le manque de discernement présumé d'un Charles X que l'on s'entend trop souvent à voir comme un souverain rétrograde et fantoche, jouet d'une droite qu'il aurait lui-même créée sous le règne de son frère, avant de devenir le pantin de son propre parti.
On a largement glosé sur sa religiosité exacerbée, son goût pour la pompe d'Ancien Régime, son peu d'estime pour l'opinion des Français et leurs craintes. Certes, le dernier roi de France fut incontestablement maladroit en laissant se former une image de lui qui allait le desservir. Mais n'oublions pas que son trône fut avant tout sabordé par son propre camp, écartelé en divisions stériles (la contre-opposition de La Bourdonnaye), voire délibérément hostiles (la défection de Chateaubriand, qui n'avait pas supporté sa mise à l'écart des Affaires étrangères), allant jusqu'à l'alliance avec la gauche pour mieux déstabiliser le pouvoir. Si les quatre ordonnances de juillet eurent l'impact catastrophique et incontrôlable que l'on sait, c'est avant tout parce qu'un travail de sape impitoyable avait été préparé de façon irresponsable dans une presse ou des hémicycles politiques qui, dans une monarchie parlementaire, se devaient d'être le soutien indéfectible du monarque - faute de quoi, et Bonald l'avait prédit dès 1814, elles seraient son fossoyeur.
Ne jugeons pas ce que l'Histoire a déjà jugé. Mais ne mésestimons pas pour autant l'importance d'une période qui fut celle d'un bouillonnement politique, social, culturel, intellectuel sans précédent, et à laquelle, de quelque bord que l'on se place aujourd'hui, on est bien obligé de rendre hommage. Alors, pour parodier Béthisy : « Vive la Restauration quand même ! »
Flavien Bertran de Balanda monde & vie 30 avril 2014
Conférencier de la Nouvelle Société d'Etudes sur la Restauration 

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