C’est une véritable tragédie occultée. Aussitôt après la Seconde Guerre mondiale, « les Alliés victorieux entreprirent le plus vaste transfert forcé de populations, peut-être la plus grande migration dans l’histoire de l’humanité» : au moins 12,6 millions d’Allemands d’Europe de l’Est – les Volksdeutsche –, « peut-être même 14 millions », furent déplacés et « des dizaines ou des centaines de milliers de civils trouvèrent la mort à cause des mauvais traitements, de la famine et de la maladie ». A l’heure où la justice allemande enquête officiellement sur les tristes événements d’Oradour-sur-Glane (642 victimes attribuées à la division SS Das Reich le 10 juin 1944), le gros livre de R. M. Douglas, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Colgate de New York, vient opportunément rompre l’omertà sur la gigantesque entreprise de purification ethnique menée – en temps de paix – par les vainqueurs de 1945. C.G.
Preuve irréfutable que les « Trois Grands » étaient bien décidés,
avant même la chute du IIIe Reich, à bouleverser la géographie de
l’Europe orientale en modifiant les frontières, c’est dès 1943, établit
R. M. Douglas, qu’ils étudièrent les modalités pratiques d’une éviction
massive des Allemands des Sudètes, de la Prusse orientale, de la Silésie
et de la Hongrie, pour faire accepter à Prague, à Varsovie et à
Budapest les amputations non moins massives de territoires auxquelles
l’URSS comptait procéder sur ses confins occidentaux. Cet expéditif «
Drang nach Westen » résultait d’une « carte de la Pologne corrigée par
Staline en personne » et transmise au premier ministre Churchill, qui y
souscrivit, par le Judéo-Tchèque Edvard Benes, franc-maçon devenu «
petit télégraphiste du Kremlin », pour reprendre l’apostrophe assassine
adressée en 1981 par François Mitterrand au président Giscard d’Estaing.
Solution finale
Dans une Europe appauvrie et sinistrée après cinq ans de guerre, ce
formidable transfert de populations posait des problèmes logistiques et
sanitaires insolubles, qui ne pouvaient qu’aboutir à une effroyable
mortalité parmi les millions de « rapatriés » dans une Allemagne
elle-même exsangue et transformée en champ de ruines. Les futurs
vainqueurs et surtout leurs obligés d’Europe centrale, auxquels
reviendrait la responsabilité des opérations, ne l’ignoraient pas.
D’autant moins que le Plan Morgenthau, du nom du secrétaire d’État au
Trésor de Roosevelt (que, curieusement, Douglas ne cite jamais), avait
préconisé entre autres le renoncement forcé par l’Allemagne aux Sudètes,
à la Silésie et à la Prusse orientale ainsi que le déracinement des
populations de souche germanique.
Les chefs de la « Croisade des démocraties » envisagèrent-ils
l’inéluctable hécatombe comme une « solution finale » au problème
allemand ? Bien qu’antinazi de conviction ainsi qu’il l’exprime presque à
chaque page, l’historien américain n’exclut pas cette hypothèse,
répondant clairement au vœu de nettoyage ethnique, accompagné de
scandaleuses spoliations, des dirigeants tchèques, polonais et surtout
yougoslaves. En effet, les Slovaques et les Hongrois se montrèrent
beaucoup moins hostiles aux Volksdeutsche, souvent installés
depuis plusieurs siècles à l’est de l’Elbe et de la Theiss qu’ils
avaient mis en valeur, et si intégrés que beaucoup d’entre eux n’étaient
même plus germanophones.
Trains de la mort et viols en série
Volonté délibérée de supprimer le plus d’indésirables possible ou
gabegie et indescriptible pagaille ? En tout cas, les transferts –
prévus lors de la conférence de Potsdam comme devant être « organisés et
humains » – vers les zones britannique, américaine et soviétique de
l’Allemagne désormais totalement occupée se firent dans les pires
conditions, surtout à l’hiver 1945-46. D’abord interminablement internés
dans des camps (dont Auschwitz) bientôt submergés et ravagés par
diverses épidémies, typhus notamment, les déportés devaient ensuite
subir, par des températures de -20°, quatre à cinq jours de trajet dans
des trains de marchandises où, du fait du gel et de la famine (« un
hareng pour vingt-cinq personnes » !) s’amoncelaient bientôt les
cadavres de vieillards, de femmes et d’enfants. Dans un convoi de 650
expulsés, les représentants de la Croix-Rouge en Bavière trouvèrent
ainsi « 94 passagers morts, dont de nombreux enfants ».
Car si Varsovie et Prague voulaient se débarrasser de leurs Volksdeutsche,
elles déportaient en priorité « l’élément improductif de la population »
et gardaient « les hommes sains pour le travail obligatoire »,
essentiellement dans les mines. Quant aux pères de famille qui voulaient
absolument partir avec leur progéniture, ils étaient soumis à un
implacable racket de la part des fonctionnaires locaux, souvent issus
des maquis communistes.
Mais si nombre d’hommes furent transformés en main-d’œuvre servile,
les femmes et même les gamines ne furent pas mieux traitées. Évoquant le
premier convoi parti du camp de Szczecin (Stettin) vers Lübeck, R. M.
Douglas écrit : « Le plus troublant était les marques des mauvais
traitements systématiques et prolongés qu’ils [les déportés] portaient
sur leur corps, les cicatrices laissées par les abus physiques et
sexuels. Comme ont pu le remarquer les officiers médicaux britanniques,
la plupart des femmes ont été violées, notamment une enfant de dix ans
et une jeune fille de seize ans. » Et les mêmes constatations – « au
camp de transit de Pöppendorf, un officier britannique découvrit que «
la plupart des femmes [arrivées de camps polonais] avaient été victimes
de viols multiples, de même que certains des enfants » – furent faites
au fil des innombrables convois.
« Une caractéristique notable du système des camps d’après-guerre est
l’importance des agressions sexuelles ainsi que des humiliations
sexuelles ritualisées qui étaient infligées aux détenues », souligne
ainsi R. M. Douglas en parlant de « supermarchés du sexe » réservés aux
nouveaux maîtres des pays libérés et à leurs sbires, alors que,
convient-il, dans les camps d’extermination nazis « le viol ou les
mauvais traitements sexuels de la part des gardes étaient rarissimes et
sévèrement punis par les autorités quand ils étaient découverts ».
Camps d’extermination
Peut-on parler de camps d’extermination à propos des Volksdeutsche
bientôt rejoints par des Allemands antinazis à peine libérés des camps
hitlériens, mais aussi (dans le cas de la Pologne et de la Yougoslavie)
par des juifs, deux catégories dont le seul crime était leur origine ?
Ex-secrétaire de Churchill, John Colville fit savoir au Foreign
Office qu’en Pologne et en Tchécoslovaquie « les camps de concentration
et tout ce qu’ils représentent n’ont pas disparu avec la défaite de
l’Allemagne ». En Yougoslavie, un observateur de la Croix-Rouge conclut
que dans les quatre camps de Backi Jarak, de Filipovo, de
Gakowa-Krusevlje et de Sekic, « où les autres établissements envoyaient
les détenus incapables de travailler, la ration était si faible qu’elle
avait manifestement pour seul but d’entraîner une mort “naturelle” ». De
fait, à Krusevlje, « le taux de mortalité, surtout parmi les enfants,
atteignait jusqu’à 200 décès par jour », selon l’ambassade britannique à
Belgrade.
Dans le journal catholique tchèque Obzori, des lecteurs s’indignaient également du traitement réservé aux Sudetendeutsche
: devant ces « scènes honteuses, nous nous taisons, comme la nation
allemande se taisait », fulminait l’un d’eux, tandis qu’un survivant
d’Auschwitz écrivait : « Face aux pires brutalités commises par les
Allemands, nous nous consolions en nous disant “seuls les Allemands sont
capables de faire des choses pareilles”. Pour rien au monde je ne
voudrais qu’on pût parler ainsi de nous. »
De même Ignacy Cedrowski, médecin du camp polonais de Potulice et lui
aussi « survivant d’Auschwitz où « toute sa famille avait succombé à la
Shoah », fut « pourtant stupéfait par l’exploitation meurtrière dont
les travailleurs allemands étaient victimes dans les fermes d’État de la
voïvodie de Poméranie en 1946-47 ». Et les conditions ne devaient guère
être meilleures pour les 40.000 Volksdeutsche qui, au lieu
d’être expulsés vers l’Allemagne, « furent déportés de Pologne vers les
camps de travail en URSS » au printemps 1945.
Crime contre l’humanité mais indulgence pour les bourreaux
Le « crime contre l’humanité » dénoncé par certains hauts
fonctionnaires britanniques et dirigeants de la Croix-Rouge est donc
avéré mais « une infime minorité de criminels furent poursuivis », et
ils « ne passèrent guère de temps en prison ». Bourreau du camp tchèque
de Linzervorstadt, Wenzel Hrnecek fut bien arrêté et accusé en 1948 de
haute trahison mais… « pour collaboration avec les États-Unis d’Amérique
» (1) ! Le Slovaque Karol Pazur, auteur du massacre de Pierov (où il avait fusillé des Volksdeutsche
puis froidement éliminé leurs enfants dont il ne savait que faire) fut
condamné à douze ans de prison mais amnistié et libéré trois ans plus
tard, etc…
« En Pologne, les efforts visant à traîner les criminels devant les
tribunaux furent encore moins couronnés de succès », déplore R. M.
Douglas qui cite les cas emblématiques de Czezlaw Geborski qui, bien
qu’« inculpé pour meurtre, torture et viol de prisonniers » en 2000
après la chute du communisme, mourut en 2006 sans avoir été jugé, et
surtout de Salomon Morel. Ce chef du camp de Swietochlowice-Zgoda où, en
cinq mois, avait péri le tiers des 5.000 prisonniers, en avait été
récompensé par un rapide avancement mais, ayant pris sa retraite de
colonel en 1968, il fut brièvement inquiété en 1990. Ce qui le poussa à
émigrer en Israël où le gouvernement estima qu’il « n’y avait aucune
raison d’accuser M. Morel de crimes sérieux ». D’ailleurs, trancha Edgar
Bronfman, alors président du Congrès juif mondial, « son procès
s’inscrivait dans le cadre d’un effort politique des révisionnistes et
néo-nazis pour “relativiser” les crimes de l’Allemagne contre les juifs
».
Mauvaise conscience et loi du silence
Autant
que la mauvaise conscience des Occidentaux complices de cette tragédie –
non pas « méconnue », comme l’affirme la jaquette du livre, mais
délibérément occultée –, la crainte de « relativiser » les persécutions
allemandes et de donner ainsi des armes aux révisionnistes explique sans
doute le silence assourdissant sur l’expulsion-exécution des Volksdeutsche,
notamment en France. Pourtant, celle-ci, absente de la conférence de
Potsdam, était foncièrement hostile à l’opération, pour des raisons du
reste moins morales que politiques : Paris ne voulait pas d’un
accroissement de la population allemande et d’un éventuel revanchisme
sur ses frontières.
N’ayant donc pris aucune part à ce qui demeurera comme l’une des
pages les plus sombres de l’histoire européenne, pourquoi notre pays
refuse-t-il de voir la réalité en face ? Car Les Expulsés n’est pas le premier livre consacré à la question. Or, les ouvrages publiés par la courageuse maison d’éditions Akribeia (2) ont été totalement boycottés et, bien que paru en 1997 à Londres, le livre majeur du Canadien James Bacque, Crimes and Mercies : The Fate of German Civilians under Allied Occupations, 1944-1950, n’a jamais eu chez nous l’honneur d’une traduction (3).
Si, malgré son aridité et son style parfois lourd que fait d’ailleurs oublier la richesse de sa documentation, Les Expulsés
connaît un réel succès de librairie, peut-on espérer qu’il se trouvera
un éditeur assez téméraire pour braver la Pensée unique en publiant le
livre de James Bacque ?
Camille Galic
3/02/2013
3/02/2013
R.M. Douglas, Les Expulsés, éditions Flammarion, 2012, 510 pages avec photos, notes et copieuse bibliographie, Traduction de Laurent Bury.
Notes
(1) Parfaitement bilingue, il se réfugia en Bavière où il parvint à se faire inscrire comme Sudetendeutsche. Identifié, il fut simplement expulsé par la RFA.
(2) Tels Le Livre noir de l’expulsion par Heinz Nawratil, Martyre et héroïsme des femmes de l’Allemagne orientale par Johannes Kaps ou La Tragédie des Allemands des Sudètes, par Austin J. App. En vente à www.akribeia.fr qui diffuse aussi le livre de Douglas.
(3) Bacque (qui, lui, incrimine Henry Morgenthau) évalue le nombre de Volksdeutsche morts au cours de leur expulsion entre 2,1 et 6 millions. On trouvera un commentaire en français de son livre sur le site library.flawlesslogic.com/cmrev_fr.htm
(2) Tels Le Livre noir de l’expulsion par Heinz Nawratil, Martyre et héroïsme des femmes de l’Allemagne orientale par Johannes Kaps ou La Tragédie des Allemands des Sudètes, par Austin J. App. En vente à www.akribeia.fr qui diffuse aussi le livre de Douglas.
(3) Bacque (qui, lui, incrimine Henry Morgenthau) évalue le nombre de Volksdeutsche morts au cours de leur expulsion entre 2,1 et 6 millions. On trouvera un commentaire en français de son livre sur le site library.flawlesslogic.com/cmrev_fr.htm
Correspondance Polémia : 9/02/2013
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