samedi 29 novembre 2025

Sans société point d’hommes

 

Un dix-huitième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui de Léon de Montesquiou…

Il est clair que pour faire un « tout » l’homme doit travailler d’abord à chaque partie de ce tout. Le statuaire ne peut faire une statue qu’en sculptant successivement chaque partie de la statue. Le menuisier commence par façonner les diverses parties d’une chaise, et il ne forme le tout, la chaise, qu’en réunissant ensuite ces diverses parties. Si, donc, la société est l’ouvrage de l’homme, évidemment la société ne pourra être formée qu’ainsi : l’homme s’inquiètera tout d’abord des parties, les hommes. Les réunissant ensuite, il formera le tout, la société. De sorte que l’ordre se trouvera être celui-ci : le créateur ou la cause, l’homme ; les moyen, les hommes ; l’effet : la société. Conclusion : la partie est avant tout, l’homme est avant la société.

Mais la nature ne procède pas ainsi. Or, l’homme et la société ne sont pas l’ouvrage de l’homme, mais l’ouvrage de la nature. Aussi, l’ordre se trouve-t-il renversé et si nous reprenons la classification de cause, moyen, effet, nous dirons : cause, la nature ; moyen : la société ; effet : l’homme. La nature, par le moyen de la société fait l’homme. Conclusion : le tout est avant la partie, la société est avant l’homme.

Comment l’homme est-il, en effet, produit ? Par l’union de l’homme et de la femme. Et par « produit », je n’entends pas seulement conçu, mais encore engendré, nourri et élevé. Depuis le moment de la conception, en effet, jusqu’à un certain âge, l’enfant, pour vivre, a donc besoin que la mère lui soit conservée. La mère, de son côté, pour être conservée à l’enfant, a besoin de la protection de l’homme. L’homme conserve donc la mère, la mère conserve l’enfant.

La famille, voilà donc ce que produit l’homme. Or, la famille, c’est une société, société embryonnaire, il est vrai, mais déjà société.

Mais la famille a elle-même besoin d’être conservée. Isolées, les familles offriraient peu de défense et tendraient à disparaître. Réunies, elles prennent de la force en se prêtant un mutuel appui.

Réunies les familles forment ce qu’on appelle véritablement la société.

Donc, sans société, point de conservation de familles, sans familles point de production d’hommes. Plus succinctement : sans société point de familles, sans familles point d’hommes. Conclusion : sans société point d’hommes. Impossibilité donc de dire : Homme ! sans dire tout d’abord : Société !

Remarquons que « sans société point d’hommes » doit se traduire « sans société point de production d’hommes ». Ce qui empêche qu’on retourne la chose pour dire : « sans hommes point de société ». Car « sans hommes point de production de société » est faux, l’homme n’étant pas celui qui « produit » la société, la société étant produite ou, si vous voulez, nécessitée par la nature. Certes, la société « suppose » l’homme pour la composer. Mais l’homme « suppose » la société pour le produire. Et c’est là une différence capitale.

Ce qui fait qu’on a tendance à placer l’homme avant la société, c’est que seul l’homme importe. Mais nous disons aussi : seul l’homme importe. Et, évidemment, la société n’a aucune importance en elle-même. Évidemment, elle ne prend son importance que de l’homme, elle n’est importante que parce qu’elle produit, c’est-à-dire crée et conserve l’homme. Évidemment, l’homme est le seul but à atteindre. Simplement, qu’on n’oublie pas que pour atteindre ce but, il n’est qu’un chemin : famille, société.

https://www.actionfrancaise.net/2025/11/29/sans-societe-point-dhommes/

Seconde Guerre Mondiale: dix faits étonnants sur la bataille de Berlin

 

par Boris Egorov

Quelle armée a pris d’assaut la capitale du Troisième Reich aux côtés des troupes soviétiques? Comment se fait-il que la marine soviétique ait combattu à Berlin?

Offensive des troupes soviétiques sur Berlin
E. Egorov/Sputnik

La bataille de Berlin, qui s’est déroulée de mi-avril à début mai 1945, aurait pu commencer début février. À la suite de l’opération Vistule-Oder, les troupes soviétiques n’étaient qu’à 60-70 km de la capitale allemande. Le 1er Front biélorusse, sous le commandement du maréchal Gueorgui Joukov, était prêt à lancer une attaque décisive contre Berlin. Cependant, elle en a été empêchée par des attaques ennemies désespérées sur les 1er Fronts ukrainiens et biélorusses voisins, ainsi que par le transfert de troupes allemandes de Courlande en Poméranie. En conséquence, Joukov a reçu l’ordre d’aider ses voisins, et l’opération de Berlin a été reportée au printemps.

Des soldats de l’Armée rouge se battent dans les rues de Berlin en 1945
Getty Images

Avant l’assaut final contre Berlin fut soulevée la question de savoir qui prendrait finalement la ville – le 1er Front biélorusse de Joukov ou le 1er Front ukrainien d’Ivan Konev. Staline a secrètement autorisé la tenue d’une sorte de « compétition » entre les deux maréchaux. Konev était tellement inspiré que son armée, se précipitant vers le centre-ville, a violé les lignes de démarcation entre les deux groupes militaires, semant la confusion et des troubles à l’arrière des troupes de Joukov. En conséquence, il a été décidé que les soldats du 1er Front biélorusse prendraient le centre, et que le 1er ukrainien les y aiderait.

La prestation de serment des soldats polonais lors de la cérémonie de formation de la division polono-soviétique Tadeusz Kosciuszko
George Homzor/Sputnik

L’Armée rouge n’était pas la seule à participer à la bataille de Berlin. Un soutien a été fourni par la 1ère Armée polonaise forte de deux cent mille hommes, ce qui représentait environ 10% de tous les soldats qui avançaient sur la ville. Les alliés, équipés d’armes soviétiques, étaient subordonnés au gouvernement provisoire communiste de la République de Pologne et combattaient sous leur propre drapeau et dans leur uniforme national. L’épisode le plus notable de leur participation est lié aux combats dans le parc Tiergarten, lorsque les soldats de la 1ère division baptisée en l’honneur de Tadeusz Kosciuszko ont soutenu la 2e Armée de chars soviétique, qui s’est retrouvée privée de la couverture de leur propre infanterie.

Des bombardiers soviétiques lors de la bataille de Berlin. 20 avril 1945.
Getty Images

Au début de la bataille de Berlin, l’Allemagne avait déjà perdu tous ses alliés. Cependant, des milliers d’étrangers continuaient de se battre pour elle. Entre autres, un bataillon de la 1ère division SS lettone, des Danois, des Suédois, des Norvégiens et des Hollandais de la division SS Nordland, ainsi que les Français de la division SS Charlemagne opéraient dans la ville. De plus, la capitale du IIIe Reich était protégée par plusieurs centaines d’Espagnols qui, après le retrait de la Division bleue du front de l’Est en 1943, décidèrent de rester et de poursuivre la lutte contre l’Union Soviétique.

La brigade d’artillerie soviétique bombarde le Reichstag pendant la Seconde Guerre mondiale
Mark Redkin/TASS

Pour l’obusier soviétique de 203 mm B-4, surnommé par les Allemands « marteau de Staline », rien n’était impossible. Il venait facilement à bout des blockhaus fortifiés de la ligne Mannerheim et pouvait transformer un bâtiment de plusieurs étages en ruines en quelques dizaines de minutes. Cependant, à Berlin, la célèbre arme a trouvé plus dur qu’elle. C’était la tour anti-aérienne de la Luftwaffe située dans les environs du zoo de Berlin. Malgré un bombardement long et tenace, seul un coin de ce bâtiment massif a été endommagé. La garnison ne s’est rendue que lorsque les combats avaient cessé dans le reste de la ville.

Des soldats soviétiques lors de la prise du Reichstag avec une bannière de combat de l’Armée rouge
Getty Images

Le Reichstag n’a pas été pris à la première tentative. L’attaque du 29 avril a échoué et il n’a été possible de s’en emparer que dans la soirée du 30 avril. Le lendemain, alors que des bannières soviétiques flottaient déjà au-dessus de ce symbole du Troisième Reich, 1 500 Allemands ont tenté de sortir du sous-sol du bâtiment dans la rue, mais sans succès.

La place Sophie-Charlotte à Charlottenburg prise par l’Armée rouge
Getty Images

Des « Américains » ont tout de même participé à la bataille de Berlin. Il s’agissait de chars moyens Sherman M4A2 fournis par les États-Unis à l’Union soviétique dans le cadre du programme de prêt-bail. Ainsi, rien que la 2e armée blindée de la Garde a perdu 209 de ces chars dans les batailles pour la ville.

La flottille du Dniepr sur la Sprée, à Berlin en avril 1945
Archives

Bien que Berlin soit assez éloignée de la mer Baltique, la marine soviétique a joué un rôle actif dans la bataille pour la ville. Du 23 au 25 avril, lors de la traversée de la rivière Spree, de petits bateaux de la flottille du Dniepr, sous le feu ennemi, ont transporté plus de 16 000 soldats et 100 pièces d’artillerie vers la zone de combat.

Berlin dévastée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La ville allemande a subi des frappes aériennes incessantes des forces alliées en 1945
Getty Images

Berlin est ainsi devenue la seule capitale du pays d’Europe occidentale à avoir été prise par l’armée russe à trois reprises. La ville a été prise pour la première fois en 1760 pendant la guerre de Sept Ans, la seconde pendant la guerre de la sixième coalition contre la France napoléonienne en 1813.

Des soldats de l’Armée rouge célèbrent leur victoire sur l’Allemagne nazie au Reichstag
Getty Images

Paradoxalement, alors que l’Armée rouge prenait d’assaut la capitale du IIIe Reich, une partie du territoire de l’Union soviétique était encore occupée par les Allemands. Jusqu’à 250 000 soldats ennemis étaient bloqués dans la poche de Courlande, dans l’ouest de la Lettonie, qui a reçu le surnom humoristique de « camp de prisonniers de guerre armés ». Ce groupe a capitulé le 10mai, mais plusieurs milliers de collaborateurs baltes assistés d’un certain nombre d’Allemands n’ont pas déposé les armes, lançant une guérilla dans les forêts locales contre le régime soviétique.

source:https://fr.rbth.com/histoire/84621-bataille-berlin-faits

https://reseauinternational.net/seconde-guerre-mondiale-dix-faits-etonnants-sur-la-bataille-de-berlin/

vendredi 28 novembre 2025

Seconde Guerre Mondiale – Les États-Unis continuent leurs efforts pour réécrire l’histoire d’un monde global

 

La déstabilisation générale des États et des rapports internationaux est une excellente période pour reprendre du terrain géopolitique, pendant que tous les regards sont forcés de se focaliser dans une seule direction, pendant que les pays tournent en rond au fond d’une impasse glauque. Cette année marque le 75e anniversaire de Victoire de la Seconde Guerre Mondiale, qui devait être l’occasion de cérémonies grandioses. Notamment à Moscou, puisque l’URSS est un pays-clé de la victoire contre le nazisme et le fascisme. « Par chance » pour le clan atlantiste, ces cérémonies n’auront pas lieu le 9 mai, ils ne seront pas obligés de venir et de devoir refuser de venir, ils purent applaudir avec soulagement la décision de report des cérémonies du 9 mai, qui ne seront donc pas des cérémonies du 9 mai, à Moscou. Le symbole ne leur sera pas imposé. Il n’y aura pas de symbole. Et pendant ce temps-là, les États-Unis travaillent. Ils ouvrent un programme de financement en Hongrie, permettant une individualisation de l’histoire et sa réécriture contre le rôle de l’URSS dans la Seconde Guerre Mondiale au profit des alliés américains. Bref, pendant que certains pays ont été mis à l’arrêt, la vie continue, le monde global renforce ses positions.

La réécriture de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale par les États-Unis n’est pas une nouveauté, c’est même un élément essentiel, depuis la chute de l’URSS, pour réduire son rôle en Europe et donc délégitimer la prétention de la Russie aujourd’hui à être un centre politique concurrent. Nous avons eu droit récemment à une tentative grossière d’attribuer à l’armée américaine la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, libéré par l’armée soviétique, (voir notre texte à ce sujet ici). Nous avons régulièrement droit à l’opération de discrédit de l’URSS sur fond de laïus « Pacte Molotov-Ribbentrop », accompagné de la mise sous silence de tous les pactes conclus par les pays occidentaux, notamment la France et la Grande-Bretagne avec l’Allemagne nazie et du refus qu’ils ont opposé à l’URSS en 1939 pour une alliance militaire contre l’Allemagne nazie (voir notre texte ici).

Si l’attaque est répétée avec tant de constance, c’est justement parce que l’URSS a joué un rôle incontournable dans la Seconde Guerre Mondiale, qu’elle a libéré seule plus de 50% du territoire européen (sans compter sa partie européenne), ce qui fait la libération de plus de 120 millions de personnes sur 16 pays aujourd’hui indépendants. Pour la libération de 6 autres pays, l’armée rouge est intervenue en coopération avec les armées alliées. (voir notre texte à ce sujet).

C’est cette mémoire qu’il faut briser. C’est cette histoire qu’il faut réécrire. Afin que le monde soit enfin global, qu’il n’ait qu’une mémoire, faisant des États-Unis le héros incontesté et incontestable, justifiant leur rôle d’unique centre politique. Puisque la globalisation, par définition, ne permet qu’un centre.

Ainsi, le Département d’État américain ouvre le financement d’un programme en Hongrie de reconstruction de l’histoire basée sur la mise en avant d’histoires individuelles, s’appuyant sur des témoignages, afin de reconnaître, comme cela est annoncé, la « complexité de l’histoire ». Autrement dit, je cite, des actes d’humanité et de résistance, de cruauté et de collaboration au milieu de l’holocauste, de la Seconde Guerre mondiale et « sous la tyrannie de l’Union soviétique ».

Combattre l’histoire par l’individu, ce qui permet de sortir chaque élément de son contexte et, à terme, de réécrire ce contexte. Et surtout de mettre au même niveau le libérateur-soviétique et l’occupant-nazi, qui était, il est vrai, un allié. Mais cette complexité-là de l’histoire est beaucoup moins souhaitable.

L’ambassade de Russie aux États-Unis a protesté et demandé en substance aux États-Unis de ne pas financer de pseudo-programmes historiques, ne devant in fine que servir les intérêts des États-Unis et non pas de la recherche historique.

Elle a rappelé que la bataille de Budapest a coûté la vie à 80 000 soldats soviétiques et alliés roumains, faisant plus de 240 000 blessés dans leurs rangs. Environ, 50 000 soldats allemands et hongrois sont morts, 26 000 ont été blessés et 138 000 capturés. Dans cette bataille brutale, qui s’est menée maison par maison, les pertes civiles ont été autant réduites que possible – 76 000. Cette bataille a été décisive également sur le plan stratégique, car elle a privé Hitler d’un de ses derniers alliés en Europe.

C’est aussi de cette « histoire complexe » dont les globalistes ne veulent plus avoir à supporter l’ombre. Et cet étrange « combat global » contre un « virus global » ne doit pas nous faire détourner les yeux de l’essentiel : notre mémoire, c’est notre avenir, notre liberté, notre survie comme Nation. Elle ne peut être mise en quarantaine. En tout cas, sans que nous n’y succombions.

Karine Bechet-Golovko

source : http://russiepolitics.blogspot.com

https://reseauinternational.net/seconde-guerre-mondiale-les-etats-unis-continuent-leurs-efforts-pour-reecrire-lhistoire-dun-monde-global/

jeudi 27 novembre 2025

Esclavage, mémoire et vérité historique : ce que Libération ne veut pas regarder

 

Esclavage, mémoire et vérité historique : ce que Libération ne veut pas regarder

L’article que Libération consacre à un forum d’Afro-descendants organisé à Salvador de Bahia, en présence de Christiane Taubira, se présente comme une réflexion transatlantique sur les héritages de l’esclavage. Il n’est toutefois qu’un nouvel exemple de traitement mémoriel partiel et idéologisé, où l’histoire devient un matériau politique plutôt qu’un objet de connaissance. Ce texte, qui prétend éclairer, obscurcit. Il convoque des souffrances réelles, mais les enferme dans un récit volontairement amputé. Il présente l’esclavage comme une faute exclusivement européenne, et les Afro-descendants comme des victimes éternelles et « racisées », privées de responsabilité propre. Or les faits racontent tout autre chose.

Balbino Katz

La fabrique d’une identité victimaire : quand Libération invente les « populations racisées »

L’un des ressorts discursifs les plus marquants de l’article est la notion de « populations racisées ». Le terme, désormais courant dans certains milieux universitaires français, repose sur un glissement conceptuel majeur : il ne désigne plus une identité réelle, mais une identité attribuée. Selon cette logique, les Afro-descendants ne seraient plus des héritiers d’une histoire africaine, américaine ou caribéenne, mais des individus définis par le regard discriminant supposé d’autrui.

Ce renversement sémantique est fondamental : il fait passer l’individu de son propre héritage au regard de l’autre. L’identité devient un stigmate, non une continuité. L’individu ne se pense plus comme membre d’un peuple, d’une tradition ou d’une culture, mais comme le produit d’un système hostile. Cette manière de définir l’identité par la blessure et non par la transmission est au cœur des politiques mémorielles contemporaines. Elle déresponsabilise, désindividualise et installe durablement l’idée que l’identité profonde n’est pas ce que l’on est, mais ce dont on souffre.

Cette logique produit une vision binaire de l’histoire : d’un côté les dominés éternels, de l’autre les dominants permanents. Les Afro-descendants ne sont alors plus les héritiers d’empires africains, de résistances et de cultures, mais des victimes assignées à résidence morale. C’est ce que le sociologue américain Orlando Patterson appelait « la seconde servitude ». Cette identité diminuée, figée, tournée vers l’extérieur plutôt que vers soi, enferme les trajectoires individuelles dans une plainte infinie.

Pourtant, les Afro-descendants ont mille raisons d’assumer leur histoire avec fierté. Ils sont les héritiers de royaumes puissants tels que le Dahomey, le Kongo ou l’Ashanti, de penseurs remarquables comme Anton Wilhelm Amo ou Edward Blyden, et d’une créativité culturelle qui a traversé l’Atlantique en influençant le monde entier, de Haïti aux États-Unis, du Brésil aux Caraïbes. Réduire cette richesse à une identité de « racisés » revient à nier leur capacité d’agir et leur souveraineté mémorielle.

L’esclavage avant l’Europe : une pratique universelle que Libération efface

Le récit promu par l’article repose sur une culpabilité exclusivement européenne, comme si l’esclavage était une invention occidentale et la traite atlantique son seul théâtre. L’historiographie moderne contredit pourtant cette vision simpliste. Les travaux d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Ralph Austen, Bernard Lewis, Paul Lovejoy ou Murray Gordon montrent que l’esclavage constitue un phénomène universel, ancien et multiforme. Trois grands systèmes esclavagistes, d’ampleur comparable, ont existé :
– la traite intra-africaine, enracinée dans les structures politiques traditionnelles ;
– la traite orientale ou arabo-musulmane, active du VIIᵉ au XXᵉ siècle ;
– la traite atlantique, plus récente.

La traite intra-africaine est la plus ancienne et plonge ses racines dans les mécanismes politiques de nombreux royaumes précoloniaux. La capture de prisonniers, leur mise en servitude et leur redistribution faisaient partie du fonctionnement ordinaire de ces systèmes. Quant à la traite orientale, elle fut la plus longue et l’une des plus brutales, avec castration systématique et absence de descendance. La servitude demeura un statut juridique légitime dans le droit islamique classique jusqu’au XXᵉ siècle.

La traite atlantique fut immense et tragique, mais ne fut pas inventée par les Européens : elle s’inscrivit dans des structures africaines déjà établies. Plus de 90 % des captifs étaient conquis et convoyés par des autorités africaines militarisées. Les Européens restaient sur les côtes ; les réseaux internes étaient africains. Cela n’efface pas la responsabilité européenne, mais rappelle qu’elle n’était ni exclusive ni originelle.

Le débat de Valladolid : quand l’Europe questionne sa propre domination

Le débat de Valladolid (1550-1551), organisé par Charles Quint, constitue un épisode unique de l’histoire intellectuelle mondiale. Pour la première fois, une puissance impériale interrogeait publiquement la légitimité morale de sa domination. Las Casas y défendit l’humanité pleine des Indiens ; Sepúlveda invoqua la « servitude naturelle » selon Aristote. Ce débat n’a eu aucun équivalent dans les autres civilisations. Il inaugura un mouvement d’autocritique qui conduisit, deux siècles plus tard, aux premières abolitions modernes.

Une Europe paradoxale : seule civilisation à abolir l’esclavage universellement

L’abolition fut le fruit de cette maturation intellectuelle. La Grande-Bretagne lança le premier mouvement abolitionniste structuré, puis interdit la traite en 1807 et l’esclavage en 1833. La Royal Navy consacra une partie de sa flotte à l’interception des navires négriers. La France suivit en 1848. À l’inverse, les abolitions dans le monde musulman furent tardives : jusqu’en 1981 en Mauritanie. Ces dates ne sont pas une question morale, mais un constat historique.

La loi Taubira : l’institutionnalisation d’une mémoire amputée

La loi Taubira (2001) reconnut la traite transatlantique comme « crime contre l’humanité », mais exclut totalement les traites africaines et orientales. Plusieurs historiens soulignèrent son caractère sélectif. Christiane Taubira expliqua qu’évoquer la traite arabo-musulmane risquait d’« offenser certains jeunes », avouant implicitement que l’objectif n’était pas la vérité historique globale, mais la réponse à une demande victimaire identitaire. Cette orientation transforma l’histoire en instrument politique et introduisit une mémoire officielle, partielle et donc fragile.

Pour une mémoire adulte, non infantilisante

L’esclavage exige une approche totale et non tronquée. Les Afro-descendants n’ont rien à gagner à une identité victimaire qui les prive de responsabilité et d’autonomie. Ils ont tout à revendiquer : la complexité de leurs parcours, la dignité de leurs ancêtres, la diversité de leurs héritages. La fierté libère ; la victimisation enferme. L’histoire ne progresse que par la franchise et l’absence d’angles morts. La vérité ne se divise pas : elle s’assume ou elle s’efface.

Balbino Katz 27/11/2025

https://www.polemia.com/esclavage-memoire-et-verite-historique-ce-que-liberation-ne-veut-pas-regarder/

mercredi 26 novembre 2025

La pravda américaine – Comprendre la Seconde Guerre Mondiale

 

À la fin 2006, Scott McConnell, rédacteur en chef de The American Conservative (TAC), m’a contacté pour me dire que, faute d’une importante injection financière, son petit magazine allait devoir fermer ses portes. J’étais en bons termes avec McConnell depuis environ 1999, et j’ai beaucoup apprécié le fait que lui et ses co-fondateurs du TAC aient été un point focal d’opposition à la politique étrangère calamiteuse de l’Amérique du début des années 2000.

Dans la foulée du 11 septembre 2001, les Néo-cons centrés sur Israël avaient plus ou moins réussi à prendre le contrôle de l’administration Bush tout en prenant le contrôle des principaux médias américains, purgeant ou intimidant la plupart de leurs critiques. Bien que Saddam Hussein n’ait manifestement aucun lien avec les attaques, son statut de rival régional possible d’Israël l’avait désigné comme leur principale cible, et ils ont rapidement commencé à battre les tambours de la guerre, les États-Unis lançant finalement leur invasion désastreuse en mars 2003.

Parmi les magazines imprimés, le TAC était presque seul à s’opposer avec force à ces politiques et avait attiré une attention considérable lorsque le rédacteur en chef fondateur Pat Buchanan avait publié « Whose War » , qui désignait directement les néoconservateurs juifs responsables, une vérité très largement reconnue dans les milieux politiques et médiatiques mais presque jamais publiquement exprimée. David Frum, l’un des principaux promoteurs de la guerre en Irak, avait presque simultanément publié un article de couverture de la National Review dénonçant comme « antipatriotique » – et peut-être « antisémite » – une très longue liste de critiques conservateurs, libéraux et libertaires de la guerre, avec Buchanan proche du sommet, et la controverse et les insultes ont perduré pendant quelque temps.

Compte tenu de cette histoire récente, je craignais que la disparition du TAC ne laisse un vide politique dangereux, et étant alors dans une situation financière relativement solide, j’ai accepté de sauver le magazine et d’en devenir le nouveau propriétaire. Bien que j’étais beaucoup trop préoccupé par mon propre travail sur les logiciels pour m’impliquer directement, McConnell m’a nommé éditeur, probablement dans l’espoir de me lier à la survie de son magazine et de s’assurer de futures injections financières. Mon titre était de pure forme et, au cours des années qui ont suivi, en plus de faire des chèques supplémentaires, ma seule participation se résumait habituellement à un appel téléphonique de cinq minutes chaque lundi matin pour voir comment les choses allaient.

Environ un an après que j’ai commencé à soutenir le magazine, McConnell m’a informé qu’une crise majeure se préparait. Bien que Pat Buchanan ait rompu ses liens directs avec la publication quelques années auparavant, il était de loin le personnage le plus connu associé au TAC, de sorte qu’il était encore largement connu, bien que par erreur, sous le nom de « magazine de Pat Buchanan ». Mais maintenant McConnell avait entendu dire que Buchanan avait l’intention de publier un nouveau livre censé glorifier Adolf Hitler et dénoncer la participation de l’Amérique à la guerre mondiale pour vaincre la menace nazie. La promotion de ces croyances bizarres condamnerait certainement la carrière de Buchanan, mais comme le TAC était déjà continuellement attaquée par des activistes juifs, la culpabilité « néonazie » qui en résulterait par association pourrait facilement couler le magazine aussi.

En désespoir de cause, McConnell avait décidé de protéger sa publication en sollicitant une critique très hostile de l’historien conservateur John Lukacs, qui protégerait ainsi le TAC de la catastrophe imminente. Étant donné à l’époque mon rôle de bailleur de fonds et d’éditeur du TAC, il m’a naturellement demandé mon approbation dans cette rupture brutale avec son propre mentor politique. Je lui ai dit que le livre de Buchanan avait certainement l’air plutôt ridicule et que sa propre stratégie défensive était plutôt raisonnable, et je suis rapidement revenu sur les problèmes auxquels j’avais été confronté dans mon propre projet de logiciel qui consommait tout mon temps.

J’avais été un peu ami avec Buchanan pendant une douzaine d’années et j’admirais beaucoup le courage dont il faisait preuve en s’opposant aux Néo-cons en politique étrangère, mais je n’étais pas trop surpris d’entendre qu’il publiait un livre promouvant des idées un peu étranges. Quelques années plus tôt, il avait sorti « The Death of the West » , qui était devenu un best-seller inattendu. Après que mes amis du TAC eurent fait l’éloge de ses qualités, j’ai décidé de le lire moi-même et j’ai été très déçu. Bien que Buchanan ait généreusement cité un extrait de mon propre article de couverture de Commentary intitulé « La Californie et la fin de l’Amérique blanche », j’ai eu l’impression qu’il avait interprété le sens de cet article totalement de travers, et le livre dans son ensemble semblait un traitement plutôt mal construit et aligné sur une rhétorique de droite sur les questions complexes d’immigration et de race, sujets sur lesquels je me suis beaucoup concentré depuis le début des années 1990. Dans ces circonstances, je n’ai donc pas été surpris que le même auteur soit en train de publier un livre tout aussi stupide sur la Seconde Guerre mondiale, causant peut-être de graves problèmes à ses anciens collègues du TAC.

Des mois plus tard, l’histoire de Buchanan et la révision hostile du TAC sont toutes deux apparues, et comme prévu, une tempête de controverse a éclaté. Les principales publications avaient largement ignoré le livre, mais il semblait recevoir d’énormes éloges de la part d’écrivains alternatifs, dont certains dénonçaient férocement le TAC pour l’avoir attaqué. En fait, la réponse a été si unilatérale que lorsque McConnell a découvert qu’un blogueur totalement obscur quelque part était d’accord avec sa propre évaluation négative, il a immédiatement fait circuler ces remarques dans une tentative désespérée de revendication. Des collaborateurs de longue date du TAC, dont j’ai beaucoup respecté les connaissances historiques, tels Eric Margolis et William Lind, avaient fait l’éloge du livre, alors ma curiosité a finalement pris le dessus et j’ai décidé de commander un exemplaire et de le lire pour moi-même.

J’ai été très surpris de découvrir une œuvre très différente de ce à quoi je m’attendais. Je n’avais jamais accordé beaucoup d’attention à l’histoire américaine du XXe siècle et ma connaissance de l’histoire européenne à la même époque n’était que légèrement meilleure, alors mes opinions étaient plutôt conventionnelles, ayant été façonnées par mes cours d’History 101 et ce que j’avais appris en lisant mes divers journaux et magazines pendant des décennies. Mais dans ce cadre, l’histoire de Buchanan semblait s’intégrer assez confortablement.

La première partie de son volume fournissait ce que j’avais toujours considéré comme une vue standard de la Première Guerre mondiale. Dans son récit des événements, Buchanan explique comment le réseau complexe d’alliances imbriquées a conduit à une gigantesque conflagration alors qu’aucun des dirigeants existants n’avait réellement recherché ce résultat : un énorme baril de poudre européen avait été allumé par l’étincelle d’un meurtre à Sarajevo.

Mais bien que son récit soit ce à quoi je m’attendais, il m’a fourni une foule de détails intéressants que je ne connaissais pas auparavant. Entre autres choses, il fait valoir de façon convaincante que la culpabilité de guerre allemande était quelque peu inférieure à celle de la plupart des autres participants, notant également que malgré la propagande sans fin autour du « militarisme prussien », l’Allemagne n’avait mené aucune guerre majeure depuis 43 ans, un record ininterrompu de paix bien meilleur que celui de la plupart de ses adversaires. De plus, un accord militaire secret entre la Grande-Bretagne et la France avait été un facteur crucial dans l’escalade involontaire, et même ainsi, près de la moitié du Cabinet britannique avait failli démissionner face à la déclaration de guerre contre l’Allemagne, une possibilité qui aurait probablement conduit à un conflit court et limité, confiné au continent. J’avais aussi rarement vu insister sur le fait que le Japon avait été un allié britannique crucial et que les Allemands auraient probablement gagné la guerre si le Japon avait combattu de l’autre côté.

Cependant, la majeure partie du livre porte sur les événements qui manèrent à la Seconde Guerre mondiale, et c’est cette partie qui inspira tant d’horreur à McConnell et à ses collègues. Buchanan décrit les dispositions scandaleuses du Traité de Versailles imposées à une Allemagne prostrée, et la détermination de tous les dirigeants allemands subséquents à y remédier. Mais alors que ses prédécesseurs démocratiques de Weimar avaient échoué, Hitler avait réussi, en grande partie grâce au bluff, tout en annexant l’Autriche allemande et les Sudètes allemands de Tchécoslovaquie, dans les deux cas avec le soutien massif de leurs populations.

Buchanan documente cette thèse controversée en s’inspirant largement de nombreuses déclarations de personnalités politiques contemporaines de premier plan, pour la plupart britanniques, ainsi que des conclusions de grands historiens très respectés. La dernière exigence d’Hitler, à savoir que Dantzig à 95% allemande soit restituée à l’Allemagne comme ses habitants le souhaitaient, était tout à fait raisonnable, et seule une terrible erreur diplomatique de la part des Britanniques avait conduit les Polonais à refuser cette demande, provoquant ainsi la guerre. L’affirmation répandue plus tard que Hitler cherchait à conquérir le monde était totalement absurde, et le dirigeant allemand avait en fait tous les efforts possibles pour éviter la guerre avec la Grande-Bretagne ou la France. En effet, il était généralement très amical envers les Polonais et espérait faire de la Pologne un allié allemand contre la menace de l’Union soviétique de Staline.

Bien que de nombreux Américains aient pu être choqués par ce récit des événements qui ont mené au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le récit de Buchanan correspondait assez bien à ma propre impression de cette période. En tant qu’étudiant de première année à Harvard, j’avais suivi un cours d’introduction à l’histoire, et l’un des principaux textes obligatoires sur la Seconde Guerre mondiale avait été celui de A.J.P. Taylor, un historien renommé de l’Université d’Oxford. Son célèbre ouvrage de 1961, Origines de la Seconde Guerre mondiale, avait présenté de façon très convaincante une version très semblable à celle de Buchanan, et je n’avais jamais trouvé de raison de remettre en question le jugement de mes professeurs qui l’avaient confié. Donc, si Buchanan semblait simplement appuyer les opinions d’un grand donateur d’Oxford et de membres de la faculté d’histoire de Harvard, je ne comprenais pas pourquoi son nouveau livre serait considéré comme étant si inacceptable.

Certes, Buchanan y a également inclus une critique très sévère de Winston Churchill, énumérant une longue liste de ses politiques prétendument désastreuses et de ses revirements politiques, et lui attribuant une bonne part de la responsabilité de l’implication de la Grande-Bretagne dans les deux guerres mondiales, décisions fatidiques qui ont conduit à l’effondrement de l’Empire britannique. Mais même si ma connaissance de Churchill était beaucoup trop limitée pour rendre un verdict, les arguments qu’il avance en faveur de cette analyse semblent raisonnablement solides. Les Néo-cons détestaient déjà Buchanan et puisqu’ils vénéraient Churchill comme un super-héros de dessin animé, toute critique de la part de ces gens ne serait guère surprenante. Mais dans l’ensemble, le livre semblait une histoire très solide et intéressante, la meilleure œuvre de Buchanan que j’aie jamais lue, et j’ai gentiment donné un avis favorable à McConnell, qui était évidemment plutôt déçu. Peu de temps après, il décida d’abandonner son rôle de rédacteur en chef du TAC au profit de Kara Hopkins, son adjointe de longue date, et la vague de diffamation qu’il avait récemment subie de la part de plusieurs de ses anciens alliés pro-Buchanan a sans doute contribué à cette décision.

Bien que ma connaissance de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ait été assez rudimentaire en 2008, au cours de la décennie qui a suivi, j’ai entrepris de nombreuses lectures de l’histoire de cette époque mémorable, et mon jugement préliminaire sur la justesse de la thèse de Buchanan a été fortement renforcé.

Le récent 70e anniversaire du début du conflit qui a consumé tant de dizaines de millions de vies a naturellement provoqué de nombreux articles historiques, et la discussion qui en a résulté m’a amené à sortir ma vieille copie du court volume de Taylor, que je relis pour la première fois en près de quarante ans. Je l’ai trouvé aussi magistral et persuasif qu’à l’époque où j’étais dans ma chambre de dortoir à l’université, et les brillants communiqués de presse de la couverture laissaient entrevoir certaines des acclamations que le travail avait immédiatement reçues. Le Washington Post a saluait l’auteur comme l’« le plus éminent historien britannique en vie »World Politics le qualifiait de « puissamment argumenté, brillamment écrit et toujours persuasif »The New Statesman, magazine britannique de gauche, le décrivait comme « un chef-d’œuvre : lucide, compatissant, magnifiquement écrit » et le Times Literary Supplement le caractérisait comme « simple, dévastateur, d’une grande clarté et profondément inquiétant ». En tant que best-seller international, il s’agit certainement du livre le plus célèbre de Taylor, et je peux facilement comprendre pourquoi il figurait encore sur ma liste de lectures obligatoires du collège près de deux décennies après sa publication originale.

Pourtant, en revisitant l’étude révolutionnaire de Taylor, j’ai fait une découverte remarquable. Malgré toutes les ventes internationales et les acclamations de la critique, les conclusions du livre ont vite suscité une grande hostilité dans certains milieux. Les conférences de Taylor à Oxford avaient été extrêmement populaires pendant un quart de siècle, mais comme résultat direct de cette controverse « l’historien vivant le plus éminent de Grande-Bretagne » fut sommairement purgé de la faculté peu de temps après. Au début de son premier chapitre, Taylor avait remarqué à quel point il trouvait étrange que plus de vingt ans après le début de la guerre la plus cataclysmique du monde, aucune histoire sérieuse n’ait été produite pour analyser attentivement ce déclenchement. Peut-être que les représailles qu’il a subies l’ont amené à mieux comprendre une partie de ce casse-tête.

Taylor n’était pas le seul à subir de telles représailles. En effet, comme je l’ai progressivement découvert au cours de la dernière décennie, son sort semble avoir été exceptionnellement doux, sa grande stature existante l’isolant partiellement des contrecoups de son analyse objective des faits historiques. Et ces conséquences professionnelles extrêmement graves étaient particulièrement fréquentes de notre côté de l’Atlantique, où de nombreuses victimes ont perdu leurs positions médiatiques ou académiques de longue date et ont disparu définitivement des yeux du public pendant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.

J’avais passé une grande partie des années 2000 à produire des archives numérisées massives contenant le contenu complet de centaines de périodiques américains les plus influents des deux derniers siècles, une collection totalisant plusieurs millions d’articles. Et au cours de ce processus, j’ai été surpris à maintes reprises de rencontrer des individus dont la présence massive les positionnait clairement comme les intellectuels grand public les plus importants de leur époque, mais qui avaient ensuite disparu si complètement que je n’avais presque jamais été au courant de leur existence. J’ai peu à peu commencé à reconnaître que notre propre histoire avait été marquée par une Grande Purge idéologique tout aussi importante, quoique moins sanguinaire, que son homologue soviétique. Les parallèles semblaient étranges :

« Je m’imaginais parfois un peu comme un jeune chercheur soviétique sérieux des années 1970 qui aurait commencé à fouiller dans les fichiers d’archives moisies du Kremlin, oubliées depuis longtemps, et fait des découvertes étonnantes. Trotski n’était apparemment pas le célèbre espion nazi ni le traître décrit dans tous les manuels, mais avait été le bras droit du saint Lénine lui-même pendant les jours glorieux de la grande révolution bolchevique, et était resté pendant quelques années dans les rangs les plus élevés de l’élite du parti. Et qui étaient ces autres personnages – Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Rykov – qui étaient également passé ces premières années au sommet de la hiérarchie communiste ? Dans les cours d’histoire, ils étaient à peine mentionnés, en tant qu’agents capitalistes mineurs rapidement démasqués et ayant payé de leur vie leur traîtrise. Comment le grand Lénine, père de la Révolution, aurait-il pu être assez idiot pour s’entourer presque exclusivement de traîtres et d’espions ?

Sauf que contrairement à leurs analogues staliniens quelques années plus tôt, les victimes américaines disparues vers 1940 ne furent ni abattues ni envoyées au goulag, mais simplement exclues des principaux médias qui définissent notre réalité, les effaçant ainsi de notre mémoire, de sorte que les générations futures ont progressivement oublié qu’elles avaient jamais existé ».

Le journaliste John T. Flynn, probablement presque inconnu aujourd’hui, mais dont la stature était autrefois énorme, est un exemple éminent de ce type d’Américain « disparu ». Comme je l’ai écrit l’année dernière :

« Alors, imaginez ma surprise de découvrir que, tout au long des années 1930, il avait été l’une des voix libérales les plus influentes de la société américaine, un écrivain en économie et en politique dont le statut aurait pu être, à peu de choses prés, proche de celui de Paul Krugman, mais avec une forte tendance à chercher le scandale. Sa chronique hebdomadaire dans The New Republic lui permit de servir de locomotive pour les élites progressistes américaines, tandis que ses apparitions régulières dans Colliers, hebdomadaire illustré de grande diffusion, atteignant plusieurs millions d’Américains, lui fournissaient une plate-forme comparable à celle d’une personnalité de l’âge d’or des réseaux de télévision.

Dans une certaine mesure, l’importance de Flynn peut être objectivement quantifiée. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de mentionner son nom devant une libérale cultivée et engagée née dans les années 1930. Sans surprise, elle a séché, mais s’est demandé s’il aurait pu être un peu comme Walter Lippmann, le très célèbre chroniqueur de cette époque. Lorsque j’ai vérifié, j’ai constaté que dans les centaines de périodiques de mon système d’archivage, on ne trouvait que 23 articles publiés par Lippmann dans les années 1930 contre 489 par Flynn ».

Un parallèle américain encore plus fort avec Taylor était celui de l’historien Harry Elmer Barnes, une figure presque inconnue pour moi, mais à son époque un universitaire de grande influence et d’envergure :

« Imaginez mon étonnement après avoir découvert que Barnes avait été l’un des premiers contributeurs du magazine Foreign Affairs, et le principal relecteur de cette vénérable publication depuis sa fondation en 1922, alors que son statut parmi les universitaire libéraux américains de premier plan se manifestait par ses nombreuses apparitions dans The Nation et The New Republic au cours des années 1920. En effet, on lui attribue un rôle central dans la « révision » de l’histoire de la Première Guerre mondiale, afin d’effacer l’image caricaturale de l’innommable méchanceté allemande, laissée en héritage de la malhonnête propagande de guerre produite par les gouvernements adversaires britannique et étasunien. Et sa stature professionnelle a été démontrée par ses trente-cinq livres ou plus, dont bon nombre d’ouvrages académiques influents, ainsi que par ses nombreux articles dans The American Historical ReviewPolitical Science Quarterly et d’autres revues de premier plan.

Il y a quelques années, j’ai parlé de Barnes à un éminent universitaire américain dont les activités en sciences politiques et en politique étrangère étaient très similaires, et pourtant le nom ne lui disait rien. À la fin des années 1930, Barnes était devenu un critique de premier plan des propositions de participation américaine à la Seconde Guerre mondiale. En conséquence, il avait définitivement « disparu », ignoré par tous les grands médias, alors qu’une importante chaîne de journaux était fortement incitée à mettre fin brutalement, en mai 1940, à sa rubrique nationale publiée de longue date ».

Beaucoup d’amis et d’alliés de Barnes tombèrent lors de la même purge idéologique, qu’il décrit dans ses propres écrits et qui se poursuivit après la fin de la guerre :

« Plus d’une douzaine d’années après sa disparition de notre paysage médiatique national, Barnes a réussi à publier Perpetual War for Perpetual Peace, un long recueil d’essais d’érudits et autres experts traitant des circonstances entourant l’entrée de l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale. Il a été édité et distribué par un petit imprimeur de l’Idaho. Sa propre contribution consistait en un essai de 30 000 mots intitulé « Le révisionnisme et le blackout historique », qui abordait les énormes obstacles rencontrés par les penseurs dissidents de cette période.

Le livre lui-même était dédié à la mémoire de son ami l’historien Charles A. Beard. Depuis le début du XXe siècle, Beard était une figure intellectuelle de haute stature et d’une très grande influence, cofondateur de The New School à New York et président de l’American Historical Association et de l’American Political Science Association. En tant que principal partisan de la politique économique du New Deal, il a été extrêmement loué pour ses opinions.

Pourtant, après qu’il se retourna contre la politique étrangère belliqueuse de Roosevelt, les éditeurs lui fermèrent leurs portes et seule son amitié personnelle avec le responsable de la presse de l’Université de Yale permit à son volume critique de 1948, Le président Roosevelt, et l’avènement de la guerre, 1941 de paraître. La réputation immense de Beard semble avoir commencé à décliner rapidement à partir de ce moment, de sorte que l’historien Richard Hofstadter pouvait écrire en 1968 : « La réputation de Beard se présente aujourd’hui comme une ruine imposante dans le paysage de l’historiographie américaine. Ce qui était autrefois la plus grande maison du pays est maintenant une survivance ravagée ». En fait, « l’interprétation économique de l’histoire », autrefois dominante, de Beard pourrait presque être considérée comme faisant la promotion de « dangereuses théories du complot », et je suppose que peu de non-historiens ont même entendu parler de lui.

Un autre contributeur majeur au volume de Barnes fut William Henry Chamberlin, qui pendant des décennies avait été classé parmi les principaux journalistes de politique étrangère des États-Unis, avec plus de quinze livres à son actif, la plupart d’entre eux ayant fait l’objet de nombreuses critiques favorables. Pourtant, America’s Second Crusade, son analyse critique, publiée en 1950, de l’entrée de l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale, n’a pas réussi à trouver un éditeur traditionnel et a été largement ignorée par les critiques. Avant sa publication, sa signature apparaissait régulièrement dans nos magazines nationaux les plus influents, tels que The Atlantic Monthly et Harpers. Mais par la suite, son activité s’est presque entièrement limitée à des lettres d’information et à des périodiques de faible tirage, appréciés par un public conservateur ou libertaire restreint.

Aujourd’hui, sur internet, chacun peut facilement créer un site Web pour publier son point de vue, le rendant immédiatement accessible à tout le monde. En quelques clics de souris, les médias sociaux tels que Facebook et Twitter peuvent attirer l’attention de millions de personnes sur des documents intéressants ou controversés, en se passant ainsi totalement du soutien des intermédiaires établis. Il est facile pour nous d’oublier à quel point la dissémination d’idées dissidentes était extrêmement ardue à l’époque des rotatives, du papier et de l’encre, et de reconnaître qu’une personne exclue de son média habituel aura peut-être besoin de nombreuses années pour retrouver toute sa place ».

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source : American Pravda: Understanding World War II

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

via https://lesakerfrancophone.fr/la-pravda-americaine-comprendre-la-seconde-guerre-mondiale

https://reseauinternational.net/la-pravda-americaine-comprendre-la-seconde-guerre-mondiale/

lundi 24 novembre 2025

Little Big Horn, un désastre devenu légende

 

Custers Last Stand | Battle of little bighorn, American indian ...

Depuis l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 1776, jusqu’à la défaite du dernier chef apache Géronimo en 1886, les guerres indiennes restent la facette la plus controversée de la Conquête de l’Ouest.

Fabuleuse épopée pour les uns, génocide impardonnable pour d’autres, les guerres indiennes et le sort réservé aux tribus d’Amérique du Nord n’ont pas fini de faire débat.

Tantôt affreux sauvages capables des pires atrocités, tantôt malheureuses victimes dépouillées de leurs terres, les Indiens n’ont cessé d’alimenter la littérature américaine et de faire les délices des studios d’Hollywood.

Nul ne serait capable de compter tous les westerns tournés à ce jour.

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Mais parmi les épisodes sanglants de cette conquête, la bataille de Little Big Horn, qui vit l’anéantissement d’un détachement du 7e régiment de cavalerie des Etats-Unis, sous les ordres du général Custer, est incontestablement la tragédie qui a le plus marqué l’imaginaire collectif.

De traumatisme national, la défaite de Little Big Horn est devenue légende.

Et de nos jours, la controverse perdure, concernant George Armstrong Custer, l’officier le plus indiscipliné de l’armée des États-Unis.

A-t-il failli dans sa stratégie, a-t-il été trahi par ses officiers qui l’ont abandonné, a-t-il été le bouc émissaire idéal pour porter le chapeau dans la pitoyable gestion des Affaires indiennes ?

Le fait est que Custer  est de nos jours une légende américaine, un héros de la guerre de Sécession, mais aussi une fascinante figure de la conquête de l’Ouest.

Célébré comme héros intrépide et audacieux, ou décrié comme « tueur d’Indiens » sans pitié, suite au massacre de Washita en 1868, il a inspiré autant d’écrivains américains qu’Abraham Lincoln !

Diplômé de l’Académie militaire de West Point en 1861, où il se fait davantage remarquer par son insoumission que par son goût des études, il va se tailler une renommée de chef impétueux et ambitieux durant la guerre de Sécession de 1861 à 1865.

Il brille en menant d’étincelantes charges de cavalerie victorieuses, à Gettysburg, Woodstock et autres théâtres mythiques de la guerre civile.

C’est ainsi qu’il devient le plus jeune général de division de l’armée américaine. Démobilisé à la fin de la guerre, il réintègre l’armée un peu plus tard avec le grade de capitaine, pour mener la guerre aux tribus indiennes, qui s’opposent à l’inexorable avancée des colons.

En 1876, c’est avec le grade de lieutenant colonel que Custer mène la bataille de Little Big Horn, dans le Montana. Mais dans la mémoire collective, il reste un général.

Cette bataille mythique est l’aboutissement d’une désastreuse politique menée par Washington, concernant le sort des tribus indiennes.

En 1776, les États-Unis ne représentent qu’une quinzaine d’États situés à l’est du Mississippi.

En 1803, Napoléon, qui se fout éperdument de l’Amérique et ne jure que par l’Europe, vend la Louisiane au gouvernement américain pour une bouchée de pain.

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Mais la Louisiane française de l’époque, ce sont 13 États actuels des États-Unis, un immense territoire comprenant les grandes plaines du centre, où vivent les Sioux et les Cheyennes.

En 1824 est créé le Bureau des Affaires indiennes.

Si la tolérance et le dialogue prévalent les premières années, beaucoup jugent que les Indiens sont une race inférieure qui n’a aucun droit.

En 1833 commencent les déportations des tribus vers l’ouest du Mississippi. Déracinement et conflits avec les autres tribus annoncent des lendemains tragiques.

En 1840 commence la Conquête de l’Ouest, amplifiée en 1848 avec la ruée vers l’or en direction de la Californie.

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Aux massacres des troupeaux de bisons, animal vital pour les Indiens des plaines, répondent les massacres de colons par les tribus hostiles à l’envahisseur. Pas de quartier. Hommes, femmes et enfants y passent.

Aux raids indiens sur les colons succèdent les représailles de l’armée.

En 1851, un traité entre le gouvernement et les tribus est signé à Fort Laramie. C’est la naissance des réserves indiennes.

Après la guerre de Sécession, la conquête de l’Ouest s’amplifie avec l’arrivée du chemin de fer, le « cheval de feu » qui bouleverse un peu plus la vie des Indiens et accélère le massacre des bisons.

En 1868, un nouveau traité accorde aux Indiens des plaines un territoire autonome dans les Black Hills, une terre sacrée pour les Sioux et les Cheyennes.

Mais la découverte d’or dans la région va entraîner une nouvelle ruée d’aventuriers, incitant le gouvernement à racheter les terres aux Indiens… qui refusent.

Sitting Bull et Crazy Horse rassemblent alors les tribus sioux et cheyenne. Ce sont 1 800 guerriers qui se préparent à combattre les soldats bleus près de la rivière Little Big Horn, dans le Montana.

Du côté de la cavalerie, quatre détachements doivent se diriger vers le camp indien, dont l’un de 647 hommes, commandé par Custer.

Arrivé le premier sur les lieux, celui-ci décide d’attaquer sans attendre les renforts et divise son détachement en trois groupes, prenant la tête de 210 cavaliers. Une erreur qui lui sera fatale.

Le prix de l’orgueil et de la vanité. À l’officier qui lui demandait au matin de la bataille : « Où va le régiment ? », Custer avait répondu :

« En enfer… ou vers la gloire, c’est une question de point de vue. »

En moins d’une heure, Custer et ses soldats, encerclés, sont anéantis, succombant sous le nombre. Seul le cheval d’un officier survit au massacre.

Aucun des deux autres groupes ne viendra à leur secours, étant eux-mêmes en difficulté.

Les renforts arrivant peu après sur le champ de bataille dénombreront plus de 200 morts, tous mutilés et scalpés. Seul le corps de « Cheveux longs », entièrement dénudé, n’a pas subi de sévices.

Du côté indien, on compte une centaine de morts.

Le retentissement de cette défaite est immense. Effroi, colère et humiliation dominent à Washington.

La stratégie de Custer est mise en cause. Sa témérité dénoncée pour avoir sous-estimé les forces de la coalition indienne.

Mais l’Amérique ayant le culte des héros, elle ne tarde pas à faire de Custer une figure mythique de la Conquête de l’Ouest.

Mort à 36 ans, le héros de la guerre de Sécession aux 60 charges de cavalerie victorieuses, le « tueur d’Indiens sans pitié », entre dans la légende.

Dans un pays jeune, dont la courte histoire compte encore peu de figures emblématiques, Custer est assuré de garder sa place parmi les héros qui ont bâti l’Amérique.

Un an après l’éclatante victoire indienne de Little Big Horn, Crazy Horse se rend.

Sitting Bull, traqué lui aussi, s’enfuit au Canada.

La réserve des Black Hills est morcelée.

Et en 1886, c’est au tour d’un grand chef de guerre apache, Géronimo, de capituler au Nouveau Mexique, après des années de combat désespéré.

Les guerres indiennes se terminent. Une grande page de l’histoire de la Conquête de l’Ouest est tournée… pour mieux revivre aujourd’hui sur nos écrans par la magie du cinéma.

Sans doute cruelles, sauvages et impitoyables, ne faisant plus la distinction entre hommes, femmes, enfants et soldats, les guerres indiennes sont aujourd’hui le fardeau des adeptes de la repentance.

Mais il appartient aux historiens d’en juger.

Jacques Guillemain

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