samedi 4 avril 2026

Des gouvernants et des gouvernés

 

Un trentièmecinquième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait de Pierre Boutang tiré de Reprendre le pouvoir, paru en 1978.

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Il est de sens commun que n’importe quelle société implique l’existence de « gouvernants » et de « gouvernés » ; mais ce sens commun n’est, le plus souvent, que résignation à l’exercice du pouvoir illégitime et ignorance du phénomène de la souveraineté : ignorance des éléments du pouvoir, ignorance de la dialectique qui les meut. Dénombrer seulement les deux classes – l’une qui participe du gouvernement, l’autre qui en subit les opérations –, c’est assimiler le pouvoir à n’importe quelle contrainte, de violence pure ou de ruse ; c’est supposer le problème résolu de la conscience que les peuples et les Princes prennent de leur relation et de leur histoire. 

Il y a pire toutefois dans cette vue humiliante et rudimentaire : si le pouvoir et son exercice y apparaissent avec la gratuité douloureuse d’une névrose, s’ils se réduisent finalement à l’exclamation imbécile de Charles Bovary « c’est la fatalité », cette fatalité est massivement intemporellement décrite, monstrueuse image sur le mur immobile.

Or, nous savons bien, par expérience enfantine, ou conjugale, ou même de l’enseignement si « magistral », caricaturalement, qu’il se veuille, que cela n’est pas vrai, qu’il n’en est pas ainsi des pouvoirs analogues au pouvoir souverain. 

L’obéissance du fils au père, [d’un individu à un autre] ne sont pas si grossières ; elles ne se fondent pas sur l’axiome qu’il « faudrait bien » des fils et des pères, [etc.] ! Si le latin spécifie une « obedientia ad verba », une obéissance à la lettre, à ce qui se veut le dernier mot, nous éprouvons sans cesse par la condition du langage (où l’autorité n’est justement qu’un élément) des reprises en interrogation nouvelle, en exclamation, des variantes secrètement fondées sur la certitude que nul ne dit exactement ce qu’il croit ; l’enfant a beaucoup de cordes à l’arc de son obéissance, et jusqu’à l’ironie et au soupçon indispensables. Comment serait-il autrement du sujet ? 

Le pouvoir n’est pas dans l’instant, plutôt dans la durée du dialogue, et la politique est une conversation en actes réels, avec des silences qui ne sont pas étrangers à son sens. Ce qu’il importe d’entendre pleinement tient à la nature mixte (du résultat d’un dialogue intérieur sur lequel d’autre se fonde) pour l’État et pour le peuple : actes d’autorité pour le premier, signes de consentement à tous es degrés pour le peuple. Quoi ! Le peuple ne pourrait vouloir au sens plein ? Mirabeau n’a-t-ilrien dit sur cette volonté et sur les baïonnettes ? 

D’abord, si l’on ne sait ce qu’a exactement dit Mirabeau, on a son propre témoignage, le récit de l’événement fameux, la Treizième lettre du comte de Mirabeau à ses « commettants », écrit aussitôt après la séance du 23 juin où l’apostrophe est modestement attribuée à un « député des communes », et édulcorée d’une manière peu probante de sa conviction intime : « Pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette ». C’est moins beau que ce que l’on apprend à l’école primaire, mais plus intéressant par l’absence de cette volonté. Rousseau lui-même la déclarait non représentable ; et si le consentement s’accommode de diversité, et même d’ambiguïté, la volonté du peuple ne pourrait être que la prétention d’une partie du peuple à être l’Etat, qu’elle n’est point. J’ai noté, de surcroît, que la volonté n’est pas non plus intacte ni sans règle dans l’Etat ; le mode de l’autorité, du résultat de son action, trouve deux fois sa limite, dans la détermination par le bien commun, hors de laquelle l’autorité est introuvable ; puis dans la matière du consentement populaire, en ses signes antérieurs et dans le calcul que l’on peut faire de sa probabilité et de son degré. Vouloir se perd, s’oublie quand un pouvoir invente ses voies, et le mythe de la volonté une du peuple apparaît et s’exploite dès que le consentement foncier, l’habitus normal du sujet ou du citoyen manque, et que le vide, n’importe comment, exige une matière.

Un regard sur le modèle proposé permet d’ailleurs de comprendre comment naît le lâche préjugé commun, qu’il faut toujours des gouvernants et des gouvernés, et qu’à la limite il n’y a qu’une espèce de régime du pouvoir, l’oligarchie ; pour l’Etat, la production terminale, le mixte, où la composition, au moins dialectique, s’abolit, est l’autorité : un sic jubeo.

Il n’y a rien à répondre, sinon les armes à la main et dans la guerre civile manifestée, à la constatation de Joseph de Maistre : « La souveraineté a des formes différentes. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres ; mais quand elle a parlé de part et d’autre à sa manière, le bill est sans appel comme le fetfa » (tiré de Du pape, paru en 1819). D’autre part, le mixte dans la participation du sujet à la dialectique du pouvoir est le consentement ; l’idée de légitimité qui y a introduit le soupçon, la mise en cause qui distingue les modes d’obéissance des peuples, sont, dès l’abord, parce qu’il faut vivre et que l’histoire laisse peu le temps de respirer, oubliés au fond du consentement.

https://www.actionfrancaise.net/2026/04/04/des-gouvernants-et-des-gouvernes/

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