mardi 18 août 2020

14-18 l'éternel héritage (2018)

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Si la mémoire de 14-18 est bien présente, le choix élyséen de ne pas célébrer la victoire a un goût de sacrilège.

« Il est des lieux où souffle l'esprit ». La phrase, taillée pour la colline de Sion, va comme un gant à Douaumont. Là, 130 000 combattants reposent dans l'ossuaire, Français et Allemands. En contrebas s'étend le cimetière, planté de 16 000 tombes françaises. Un drapeau tricolore flotte au vent de Lorraine.

Une visite en ces lieux s'impose. Il faut y aller de préférence hors-saison, après le mois de novembre, quand le clairon s'est tu et que les badauds sont partis. En hiver, les couronnes de fleurs fanées sont blanchies de givre. Les villages « morts pour la France », ruines édentées, scintillent faiblement sous quelques centimètres de neige. Une ambiance sépulcrale règne dans la vaste forêt de Verdun. On s'émeut au bois des Caures. On se recueille aux forts de Vaux et Douaumont, sans cesse pris et repris. On frémit en songeant au lance-flamme embrasant, dantesque, les couloirs des forteresses. On s'émerveille devant l'histoire à peine croyable du commandant Raynal, envoyant, comme une dernière chance son pigeon Vaillant. On échoue aux portes de la ville-cénotaphe : Verdun. En 843, c'est là que l'empire carolingien fut partagé en trois. La cité épiscopale est dominée par sa citadelle et par les deux tours de la cathédrale Notre-Dame, mais aussi par un autre monument, moins ancien, plus massif. C'est l'escalier de la Victoire. Au sommet des 73 marches, se dresse une fière statue de guerrier, le regard tourné vers l'est. Y résonnent éternellement les paroles du fameux chant « Et Verdun la victorieuse, pousse un cri que portent là-bas les échos des bords de la Meuse. Halte-là, on ne passe pas ».

La Victoire n'est pas à l'ordre du jour

Verdun, la victorieuse ? Un sujet désormais tabou, semble-t-il. Certes, il y a le Comité du centenaire, il y a le Bleuet de France, il y a les initiatives locales ou associatives, les cérémonies publiques, « l'itinérance mémorielle et territoriale » de Macron et même l'annonce de la panthéonisation de Genevoix. Mais de victoire, il n'y en a plus. Tout du moins officiellement car, au moment où nous bouclons ce numéro, l’Élysée veut éviter que le 11 novembre ne soit « trop militaire » : « Le sens de cette commémoration, ce n’est pas de célébrer la victoire de 1918. Il n'y aura pas de défilé ou de parade militaires ». L'annonce, le 19 octobre, a suscité la polémique. L'historien Michel Goya rappelle qu'il s'agit là d'une « faute envers nos aïeux », le nouveau récit mémoriel escamotant les motivations patriotiques et revanchistes des poilus. « Des civils que l'on a armés », ose même l’Élysée. À certains égards, c'est assez vrai. Mais la République oublie un peu vite que le mythe du citoyen-soldat est, justement, purement révolutionnaire, et donc dans son ADN…

Le poilu de 14 serait donc victime. Soit, nous allons y revenir. Quant à l'affrontement terrible entre Français et Allemands, il devrait être relégué au second plan, dit-on, afin de ne pas froisser l'Allemagne d'Angela Merkel. Pis, dimanche 4 novembre, l'Armée de l'air se félicitait sur les réseaux sociaux des « 100 ans d'amitié franco-allemande » débutés le 11 novembre 1918, escamotant non seulement la Victoire mais aussi les épreuves de 39-45. La lutte macronienne contre tous les nationalismes justifie-t-elle l'amputation du souvenir de la Victoire militaire de 1918 ?

Non, bien sûr. On ne comprend rien à 14-18 si l'on met d'emblée hors-jeu le puissant patriotisme de ses acteurs, du général d'Armée au simple troupier, en passant par l'arrière. Un patriotisme auquel se sont ralliées « les diverses familles spirituelles de la France », selon le mot de Barrès catholiques, traditionalistes, mais aussi protestants, socialistes et juifs. Faire du 11 novembre l'anniversaire de la fin des hostilités, en occultant l'issue victorieuse, c'est, au fond, réduire l'Union sacrée à une joint venture et la fraternité d'armes des tranchées à une compagnie d'infortune.

Morts pour la terre charnelle

Or, nos soldats se battaient bien pour la victoire, et au premier chef pour la reconquête des provinces perdues, taches grises sur les cartes des écoliers. La Victoire ! À gauche, celle du droit (les droits de l'homme); à droite, celle de la terre. Dans un beau chapitre intitulé « Les soldats de vingt ans se dévouent pour une France plus belle », Maurice Barrès cite un jeune sergent aixois, Léo Latil : « Les sacrifices seront bien doux, si nous avons une victoire bien glorieuse et s'il y a plus de lumière pour nos âmes si la vérité en sort plus claire, plus aimée. Il ne faut pas perdre de vue que nous allons nous battre pour de grandes choses, pour les plus grandes choses ». Et Barrés de poursuivre : « Quels beaux coteaux, quelles belles rivières ! dit ce petit Provençal, à mesure qu 'il va vers le nord. Vraiment ce pays de France vaut qu on se batte pour lui. ». Le 25 septembre 1915 Léo Latil tombe, une balle en pleine poitrine.

C'est bien la défense de « la terre charnelle » qui mobilise et fait tenir nos ancêtres. Outre l'Alsace-Moselle annexée depuis 1870, dix départements français sont occupés par l'ennemi. Lille est prise le 12 octobre 1914. Des obus tombent sur la cathédrale de Reims. Paris est exposée au feu allemand.

C'est une réalité concrète que défendent les Poilus reconquérir le foyer perdu, protéger la famille restée à l'arrière. En donnant leur vie en Argonne, en Lorraine, dans les Balkans ou les Dardanelles, sur les mers ou dans les airs, métropolitains ou coloniaux, ils défendent la grande et la petite Patrie, le drapeau et le clocher, la tombe de l'ancêtre et le feu de cheminée. « Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu, et les pauvres honneurs des maisons paternelles » (Péguy). Les assauts vains, les mutineries et les fusillés pour l'exemple ne changent rien à cette réalité.

Dans sa Prière du guetteur, Yann-Ber Calloc'h implore le pardon divin et la protection mariale. Ce texte, originellement écrit en breton, résonne de l'imbrication intime entre foi profonde et enracinement viscéral à la terre provinciale et nationale. « Je suis le grand veilleur debout sur la tranchée. Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais; L'âme de l'Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs; C'est toute la beauté du monde que je garde cette nuit. Maintenant, dors, ô ma patrie ma main est sur mon glaive; Je connais le métier, je suis homme je suis fort;  Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l'auront. ». Royaliste, Calloc'h ne défend pas une idée abstraite : « Songez, écrit-il, que nous serons tombés, non pas pour la Justice ou la Liberté dont la République française s'est moquée tout autant que l'Empire allemand, mais pour le rachat de notre terre et puis pour la beauté du monde ». Ce ne sont pas des mots de victime, mais de combattant. Le mardi de Pâques 1917 un éclat d'obus tue le poète-soldat armoricain.

1918, si loin, si proche

Aucun Emmanuel Macron, aucune Angela Merkel ne pourra effacer ces mots, ces actes, ces cœurs, ces morts, cette Victoire. Leur sacrifice vaut bien un défilé. Oh, certes ! On n'aurait pas souhaité non plus des cérémonies anti-allemandes, au cri de « Mort aux boches ! ». On aurait été encore moins avisés de célébrer aveuglément une paix à l'issue assez calamiteuse, « trop douce pour ce qu'elle a de dur, et trop dure pour ce qu'elle a de doux » (Bainville). Eclatement austro-hongrois, renversement des cartes au Proche-Orient, poudrière balkanique, revanche allemande la liste est longue. Cent ans après Trianon, la Hongrie veut, et on le comprend, renouer avec ses fils d'outre-frontières. Dans le Tyrol du sud, devenu italien en 1918, les germanophones aimeraient reconquérir un passeport autrichien, par les bonnes grâces du FPÔ. 1918, si loin, si proche.

Mais alors pourquoi et comment commémorer le 11 novembre 1918 ? C'est peut-être outre-Manche qu'il faudra chercher la clef d'une « souvenance » politique équilibrée et fervente. Là-bas, tout le monde porte le Poppy, ce coquelicot de papier qui est le cousin de notre bleuet de France. Là-bas, on sait honorer, sans les opposer, le drapeau et le simple soldat. Jusqu'en 1916, les Tommies étaient tous engagés volontaires. À compter de la Somme, c'est toute la nation qui s'est impliquée dans la lutte. JRR Tolkien a servi en Picardie. De l'héroïsme de l'Anglais moyen jeté dans l'orage d'acier, il a tiré la fable merveilleuse des Hobbits, cette race tranquille attachée à son foyer, mais capable de grands exploits. L'histoire des ces jeunes gens ordinaires - plus que des civils armés, des hommes debout pour sauver leurs frères - est contée dans le dernier film de Peter Jackson. Le réalisateur néo-zélandais, mondialement connu pour son adaptation du Seigneur des anneaux, a colorisé des images d'archives pour rendre palpable la réalité du front telle que la voyaient les soldats d'alors. Le titre de son film ? They shall not grow old (« Ils ne vieilliront point »). C'est un emprunt au fameux poème For the Fallen de Laurence Binyon, dont les vers sont récités à chaque cérémonie commémorative, dans tout le Commonwealth. Nos voisins anglais célébreront d'ailleurs, eux aussi, le « Day of Remembrance ». Ils ont déjà honoré, avec une admirable dignité, leurs morts de Picardie, dans la cathédrale d'Amiens, cet été. Le prince Harry et Theresa May étaient présents pas Macron ni Philippe. Ce 11 novembre, comme chaque année, une pluie de coquelicots tombera sur le Royaume-Uni, et au fracas des obus de jadis répondront. Le pas et la fanfare de défilés militaires. Ils n'ont pas nos scrupules, et ils ont bien raison.

They shall not grow old. Dans la langue de Molière, cela se dit, ou plutôt, cela doit se crier, pour nos 1 400 000 défunts : « Debout les morts ! ».

François La Choüe monde&vie 15 novembre 2018 n°962

Notre oncle de Néandertal

 Cela faisait des décennies que tes chercheurs se demandaient si l'homme de Néandertal, apparu il y a 400 000 ans et disparu il y a environ 30 000 ans dans des conditions qui ne sont toujours pas éclaircies, s'était ou non croisé avec l’Homo sapiens sapiens, c'est-à-dire l'homme (anatomiquement) moderne, avec lequel il a coexisté pendant une dizaine de milliers d'années. Cette fois-ci, le doute semble ne plus être permis. L'examen de l'ADN de 1983 individus provenant de 99 populations différentes du monde, et sa comparaison avec celui de l'homme de Néandertal (4 milliards de nucléotides provenant de trois spécimens), qui est maintenant entièrement décrypté, permettent d'affirmer que des espèces humaines aujourd'hui disparues, comme l’Homo neanderthalensis et l’Homo heidelbergensis, se sont mélangées avec nos ancêtres directs à deux reprises au moins - la première fois au Levant ou dans l'actuelle Arabie séoudite il y a environ 60 000 ans, à la fin du pléistocène, la seconde en Asie orientale il y a environ 45 000 ans - et que leur part dans l’ADN de l'homme actuel avoisine 4 %, ce qui est loin d'être négligeable.

Les conclusions de cette étude, réalisée par un groupe de généticiens de l'Université du Nouveau Mexique dirigé par Jeffrey Long, ont été présentées le 17 avril 2010 à Albuquerque, lors de la rencontre annuelle de l'American Association of Physical Anthropologists, où elles ont fait sensation. La méthode utilisée a consisté à analyser les positions de 614 micro-satellites du génome humain (des sections du génome pouvant être utilisées comme des empreintes digitales), et à créer un arbre évolutionnaire permettant d'expliquer et de dater les variations génétiques que l'on y a trouvées. « Il y a un peu de Néandertal qui subsiste chez presque tous les humains d'aujourd'hui », a déclaré Jeffrey Long. Chez presque tous, mais pas chez tous. Un point particulièrement intéressant est en effet que les populations africaines subsahariennes ne possèdent pas cet héritage néandertalien que l’on retrouve chez les Européens et les Asiatiques jusqu'en Papouasie et en Nouvelle-Guinée. C'est même précisément le fait que le génome néandertalien soit plus proche de celui des Asiatiques et des Européens que de celui des Africains qui a permis de vérifier et de dater les anciens croisements dont on a maintenant la preuve (si les Néandertaliens n'avaient contribué en aucune façon au génome humain, la même distance entre les deux génomes se retrouverait partout).

Ces résultats posent une question subsidiaire : étant donné que la définition classique de l'espèce biologique implique qu'un croisement entre espèces différentes soit infertile, l'homme de Néandertal, considéré jusqu'ici comme une espèce séparée au sein du genre Homo, doit-il cesser d'être considéré comme tel ?

Sources : Nature Online, 20 avril 2010; Nature, 7 mai 2010; BBC News, 8 mai 2010.

éléments N°136 juillet-septembre 2010

La Guerre d'Algérie de 1954 à... 2018

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Entre provocations algériennes et repentances macroniennes, la guerre d'Algérie n'est pas terminée même si pour l'instant, elle se joue avant tout sur le terrain de la mémoire. Première victime de cette guerre mémorielle : l'honneur français.

« Maurice Audin, enfin ! », titre L'Humanité le 15 septembre dernier. Audin, mathématicien encarté au Parti communiste algérien, a été arrêté en pleine bataille d'Alger (1957) et n'a jamais reparu. Le mois dernier, Macron a reconnu la responsabilité de l'État dans sa disparition. « Crime d’État », affirme Libération.

Audin a-t-il été torturé par les paras français ? Succombé à des sévices ? Qui est responsable de sa mort ? Et qu'est-il advenu de son corps ? Autant de questions légitimes, pas encore éclaircies.

Ce qui est clair, en revanche, c'est la résonnance de l'acte macronien. Une nouvelle fois, la France fait repentance. C'est l'occasion de dresser le tableau simpliste d'une cause juste - celle des Fellaghas et porteurs de valise - opposée au Mal en action (l'Armée, les tortionnaires). Ce qui est très clair, ici, c'est que l'Elysée n'a en rien rappelé qu'Audin avait, par son engagement pro-FLN endossé consciemment la qualité d'ennemi public de la France. Eric Zemmour l'a dit assez rudement quelque injustes que furent les tortures infligées, Audin « aurait mérité douze balles dans la peau ». Le sort réservé aux traîtres lors d'un conflit. Pas d'État sans distinction entre l'ami et l'ennemi Zemmour rappelle la leçon du politologue allemand Carl Schmitt, oubliée par l’Élysée.

Quant à Macron, c'est l'homme du « en même temps ». Il assure quelques jours plus tard que l'État débloquera 40 millions pour indemniser les harkis, musulmans fidèles à la France, et leurs descendants. Une somme jugée ridicule par les intéressés, estimant que le préjudice subi s'élève à dix fois plus !

Repentance à répétition

Bien malin qui saurait exactement comment chiffrer la réparation matérielle des horreurs subies, des soldats massacrés, des civils fusillés, des familles déchirées, de l'abandon, des mains non tendues. Certes, le 3 octobre, le Conseil d'État a condamné la France à verser 15 000 euros à un fils de harkis ayant vécu quinze années dans des camps.

L'histoire de la guerre d'Algérie est celle d'un perpétuel retour. Et c'est avant tout sur le front de la mémoire et des symboles qu'elle continue aujourd'hui. L'enjeu est politique d'abord : on se souvient des propos du candidat Macron qui, en pleine campagne de 2017 qualifiait la colonisation de « crime contre l'Humanité ».

La repentance. Orchestrée tant par le pouvoir politique que par les officines associatives, elle est relativement récente. Un Mitterrand par exemple - qui à l’époque des « événements » avait juré « moi vivant, jamais le drapeau du FLN ne flottera sur l'Algérie » - n'aurait sans doute pas consenti à demander pardon aux Algériens. Mais c'était une autre France. Celle d'avant Chirac, le pénitent corrézien. Depuis les années 1990, la repentance est devenue un refrain constant. Dans Vive l'Algérie française ! (2012), le pied-noir Robert Ménard recense cette litanie de la contrition. Évoquant la « perfusion compassionnelle » française, il fustige la frénétique repentance à sens unique qui s'est emparée de la France. Ce sont les noms de rue (17 octobre 1961, Charonne, 19 mars 1962), les hommages aux porteurs de valise ou encore les tentatives, venues de la gauche, de faire disparaître les monuments en hommage aux martyrs de l'Algérie française. Verdict : il règne dans notre pays un totalitarisme de la mémoire fellagha.

Le phénomène est protéiforme. Ici, on rappelle à satiété l'héritage tortionnaire de l'Armée française il existe devant l'École militaire un carrefour Jacques-Pâris-de-Bollardière, grand contempteur de la torture en Algérie. On dépeint les Bigeard, Massu et surtout Aussaresses comme autant de « Klaus Barbie » à la française. On ignore la complexité de l'époque. Le lourd contexte de la bataille d'Alger. Les attentats à chaque coin de rue. La terreur. Bien sûr, les crimes du FLN sont, eux, passés sous silence. Société, État, médias tous se sont fait les procureurs de la politique française en Algérie. Ce récit mémoriel ne se construit pas sans de grossières confusions. Ainsi, lorsque Robert Ménard décide de baptiser une rue biterroise du nom d'Hélie de Saint-Marc, les journalistes l'accusent d'honorer un militant de l'OAS. Ce que Saint-Marc, rescapé des camps de la mort et grand-croix de la Légion d'honneur, n'était nullement.

En toile de fond, il y a la volonté de faire le procès, tout crûment, de la « colonisation ». Mot unique cachant des réalités diverses. Que vise Macron, comme son prédécesseur Hollande ? Sétif ? La Toussaint Rouge ? Les constructions de routes, d'hôpitaux, d'infrastructures ? L'héroïsme des soldats pieds-noirs, les plus décorés de France en 14-18 ? L'humanisme progressiste de la IIIe République, désireux d'apporter les « Lumières » aux arabo-berbères ? Le décret Crémieux naturalisant les Juifs d'Algérie ? Le sacrifice du père de Foucauld ? Le dévouement des médecins français ? La fraternité d'armes des harkis et légionnaires ?

En réalité, la vision officielle de la « colonisation » est biaisée, viciée. On nous dit que la France a envahi et asservi un pays libre, alors que l'Algérie n'avait jamais existé politiquement avant 1830. On nous affirme que les Français ont pillé les richesses des Algériens, alors que la balance commerciale n'a jamais cessé d'être déficitaire, en faveur de l'Algérie, comme le montre l'historien Daniel Lefeuvre (Pour en finir avec la repentance coloniale, 2008). Le Français est vu comme l'archétype du colon, alors que, des envahisseurs musulmans aux sbires du sultan turc, la côte d'El Djazaïr a toujours été colonisée par quelqu'un. Elle fut aussi un grand repaire de pirates esclavagistes... Où l'on voit que l'Histoire n'est ni blanche, ni noire.

Un fil rouge qui est une grosse ficelle

Si ce récit a fait florès, c'est que son fil rouge est puissant. C'est le dénigrement de la France. Pas uniquement de l’Armée, non, ni du régime mais bien du pays lui-même, de sa terre et de ses hommes. Derrière les campagnes de calomnies appuyées sur la guerre d'Algérie, se cache la volonté de relativiser l'honneur français. Une sorte d'anti-roman national. L'Histoire de France serait donc celle d'un pays de colons, d'exploiteurs et de tortionnaires. Dans un mauvais remake de la lutte des classes marxiste, il y aurait donc eu un camp unique de damnés de la terre celui des Algériens musulmans, éternelles victimes.

Cette culpabilité intrinsèque du Français n'a, si l'on peut dire, rien d'innocent. C'est une grosse ficelle mais elle permet de tout justifier, à commencer par l'immigration maghrébine. Elle permet surtout de tout excuser, à commencer par le défaut d'assimilation, comme l'explique Daniel Lefeuvre : « La discrimination sociale dont sont victimes les jeunes Français - et les immigrés - noirs et arabes de nos banlieues et de nos quartiers déshérités ? Héritage colonial ! Le racisme de la police ou de l'administration ? Héritage colonial ! L’échec scolaire ? Héritage colonial ! La difficile insertion de l'islam dans l'espace national ? Héritage colonial ! Et lorsque la justice condamne un jeune délinquant, pour peu qu'il soit arabe ou noir, c'est encore l'œuvre d'une justice toujours coloniale ! ». C'est le logiciel déconstructeur des mouvements « indigénistes ».

Ce récit imprègne une population française nouvelle. Depuis les accords d'Évian, des centaines de milliers d'Algériens se sont installés en France. On estime aujourd'hui que la diaspora algérienne en France - pêle-mêle étrangers, binationaux et Français d'origine algérienne - représente entre deux et cinq millions de personnes. Or, comment assimiler correctement des populations travaillées par un tel dénigrement de la France ? Comment susciter une adhésion pleine et entière à la nation France, si ce pays n'a été que violence et veulerie contre les angéliques ancêtres indigènes ? Cet anti-roman national n'est pas seulement erroné et binaire, il est dangereux, dévastateur. On lui doit les drapeaux français brûlés et ceux du FLN exhibés, à l'issue des rencontres de football. Des jeunes ressortissants français peuvent ainsi, sans avoir jamais mis les pieds au bled, s'identifier totalement aux Moudjahidines des années 60. Face à eux, le flic est le nouveau para. Au fond, la guerre d'Algérie n'est pas terminée elle a changé de forme et franchi la Méditerranée, direction les banlieues. Éric Zemmour a vu, dans les quartiers populaires de son enfance, les enfants des Fellaghas prendre la place des fils de « rapatriés ».

Indécence d'Alger

L'indécence d'Alger couronne le tout. La main de fer du FLN a permis au pays de sortir victorieux, quoi qu'exsangue, de la « décennie noire » islamiste (1991-2002). L’Algérie a échappé au « Printemps arabe ». Aussi l'indéboulonnable Bouteflika s'arc-boute sur un nationalisme algérien canal historique, en guise de ciment patriotique. Lui-même régulièrement soigné en France, le président algérien tente de maintenir artificiellement en vie l'unité de son pays, en visant le bouc-émissaire français. En 2000, il compare les harkis à des « collabos ». En 2017, il presse la France de reconnaître les « souffrances » infligées à son peuple. Et cet automne, un de ses ministres annonce qu'une commission sera mise en place pour recenser les « crimes coloniaux » perpétrés par la France. Étrangement, les massacres de harkis ou de pieds-noirs sont hors-sujet. La reconnaissance du « sourire kabyle » n'est pas au programme. Pendant ce temps-là, les cimetières français continuent d'être profanés en Algérie, dans l'indifférence générale.

Plus que jamais, sur les deux rives, la mémoire des fidèles de la France ressemble à une forteresse assiégée. Un camp retranché, peuplé d'ombres chantant la Marseillaise, et où flotte, Jean-Pax Méfret dixit, « le drapeau taché du sang d'Hernandez ».

François La Choüe monde&vie 19 octobre 2018 n°961

Thor dieu du tonnerre - Mythologie Nordique

lundi 17 août 2020

CADOUDAL : CELUI QUI DIT NON

 Chef de l’Ouest royaliste, doué d’une belle intelligence et d’une force herculéenne, le « gros Breton », selon le mot de Bonaparte, refusera de se soumettre au Premier consul, complotera contre lui, et finira sur l’échafaud.

Le 5 mars 1800, aux Tuileries, Bonaparte reçoit les chefs de l’Ouest royaliste. En Bretagne, en Normandie, en Anjou et dans le Maine, les derniers chouans viennent de se soumettre. La délégation qui s’est rendue à Paris comprend notamment le général de Bourmont, le comte de Châtillon, le chevalier de Saint-Hilaire et un colosse au type paysan : Georges Cadoudal. En fin de journée, le Premier consul dicte un billet au futur maréchal Brune, qui dirige les troupes chargées de pacifier les Côtes-du-Nord, le Morbihan, l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Inférieure : « J’ai vu, ce matin, Georges ; il m’a paru un gros Breton dont peut-être il sera possible de tirer parti pour les intérêts mêmes de la patrie » . Le 12 février précédent, en échange d’une amnistie totale, Cadoudal a déposé les armes et accepté de se rendre dans la capitale. Lassitude ? Calcul ? Curiosité de voir de près ce Bonaparte qui a pris le pouvoir trois mois plus tôt et qui vient de désamorcer un conflit intérieur qui durait depuis dix ans ?

En le traitant avec mépris, le Premier consul a cependant commis une erreur. Lui qui veut « retourner » les meneurs de la chouannerie a pris le risque de braquer un de ses représentants les plus déterminés. A une date qu’on ne peut préciser (en mars ou avril 1800), une seconde rencontre a lieu entre les deux hommes. Il s’agit cette fois d’un entretien particulier. Aide de camp du Premier consul, Rapp introduit Cadoudal dans le salon de Minerve et laisse la porte entrouverte, au cas où… Bourrienne était dans l’antichambre. Il a rapporté les éclats de voix, le ton qui montait : « Georges marche de long en large, se promène de la fenêtre au fond du salon, revient, retourne » . Bonaparte tente de séduire Cadoudal, lui offre un commandement dans les armées républicaines. Rien n’y fait. Plus tard, à Las Cases, il confiera ce jugement : « Georges était un fanatique ; je l’émus sans parvenir à le convaincre ; il voulait conserver ses bandes et ses armes. Je lui dis qu’il ne pouvait y avoir un Etat dans l’Etat » . De son côté, Cadoudal a lâché cet aveu à son ami Hyde de Neuville : « Quelle envie j’avais d’étouffer ce petit homme entre mes deux bras ! » .

Il était né près d’Auray, en 1771. Fils de paysans aisés, il avait étudié au collège Saint-Yves de Vannes. Après avoir hésité entre la prêtrise et la marine, il était devenu clerc de notaire. Comme beaucoup, il avait accueilli les événements de 1789 avec faveur, avant d’être révolté par la politique anti-religieuse de la Révolution. Emprisonné en 1793, puis libéré, il avait rejoint l’armée de Bonchamps lors de la « Virée de Galerne », cette expédition qui avait conduit les Vendéens au-delà de la Loire, jusqu’en Normandie, et qui s’était tragiquement terminée dans les marais de Savenay.

Rentré en Bretagne, Cadoudal s’était engagé dans les rangs de la chouannerie. Intelligent et courageux, cet homme d’une carrure étonnante et d’une force herculéenne – une tête énorme sur un cou de taureau – avait imposé son autorité dans le Morbihan. En 1794, arrêté et emprisonné à Brest, il s’était évadé, puis avait repris le combat. Au printemps 1795, lorsque les Thermidoriens avaient conclu la paix avec les chouans, il s’était prononcé pour la poursuite de la guerre. Trêve fragile : en juin 1795, lors du débarquement des royalistes à Quiberon, il avait pris à revers les régiments républicains. En raison de l’absence d’unité de commandement de l’opération et de la méfiance des émigrés envers les chouans, l’affaire avait tourné au désastre. Georges avait toutefois sauvé ses 15 000 paysans-soldats, en les dispersant à travers la campagne.

Localisé, l’échec de Quiberon n’avait pas découragé les contre-révolutionnaires. A l’automne, l’insurrection s’était rallumée en Bretagne du nord, dans le Maine, en Normandie. Mais Hoche, commandant en chef des armées de l’ouest, était un adversaire implacable. Au début de l’année 1796, la capture et l’exécution de Stofflet et de Charette avaient signé la fin de la Vendée militaire. Ecrasés sous le nombre, les chouans avaient dû signer l’armistice en juin 1796. Lucide, Hoche avait commenté : « Je les vois vaincus mais non persuadés » . En 1797, alors que l’opinion était lasse de la Révolution et que les royalistes marquaient des points, le coup d’Etat de Fructidor (4 septembre 1797) avait replacé le Directoire sous les auspices du jacobinisme, relançant la persécution religieuse et ranimant le mécontentement dans les provinces de l’Ouest. En 1798, Cadoudal avait passé sept mois en Angleterre, préparant un nouveau soulèvement.

Déclenchée le 15 octobre 1799, la troisième chouannerie avait vu Nantes, Saint-Brieuc et Le Mans tomber aux mains des royalistes. Mais, trois semaines plus tard, le 18 Brumaire avait changé la donne. Pour Bonaparte, restaurer la paix civile était un impératif qui conditionnait son propre avenir. Il était donc décidé à y mettre les moyens. Dès la fin de l’année, il avait promis une amnistie assortie de conditions avantageuses pour les rebelles qui s’inclineraient. Pour les autres, ce serait sans pitié : le 18 février 1800, Louis de Frotté, chef de la chouannerie normande, avait été pris et fusillé au mépris de la parole donnée, pour l’exemple. Un à un, les chefs chouans avaient dû se rendre. L’intransigeant Cadoudal s’était, lui aussi, trouvé dans l’obligation de négocier.

En avril, après ses entrevues avec Bonaparte, Cadoudal regagne secrètement l’Angleterre. Le 6 juin, il débarque en France avec le projet de relancer l’insurrection. De Milan, après la victoire de Marengo (14 juin 1800), Bonaparte ordonne à Bernadotte, successeur de Brune : « Prenez mort ou vif ce coquin de Georges. Si vous le tenez, faites le fusiller dans les vingt-quatre heures » . Le 13 août, quand le Premier consul décrète l’amnistie, Cadoudal en est exclu. Il se cache.

Mais le Concordat signé le 15 juillet 1801 satisfait les masses rurales : les royalistes ne sont plus qu’une poignée de conspirateurs. Georges se réfugie à Jersey. Là, il élabore un ultime plan : enlever Bonaparte (et non le tuer), l’exiler et proclamer Louis XVIII. En 1803, il s’installe clandestinement à Paris, rencontre le républicain Moreau et le monarchiste Pichegru qui complotent aussi contre le Premier consul. Traqué par la police, trahi, Cadoudal est appréhendé le 9 mars 1804. Son procès s’ouvre le 28 mai. Arrêtés eux aussi, Pichegru a été retrouvé étranglé dans sa cellule et Moreau est condamné à deux ans de prison. Pour Cadoudal et douze de ses compagnons, c’est la mort. Le 25 juin 1804, en place de Grève, il obtient de monter le premier à l’échafaud. La tête dans la lunette de la guillotine, il ne cesse de crier : « Vive le Roi, vive le Roi, vive… » . Le 18 mai, Bonaparte était devenu l’Empereur Napoléon. Cadoudal, le « gros Breton » , n’était pas de ceux qui savent servir deux maîtres.

Jean Sévillia

Sources :  (Edition du  mardi 1 octobre 2002)

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/cadoudal-celui-qui-dit-non/

Bernard Lugan : “Tous les peuples ont pratiqué l’esclavage. Mais seuls les Blancs l’ont aboli”

 

Bernard Lugan : “Tous les peuples ont pratiqué l’esclavage. Mais seuls les Blancs l’ont aboli”

livre-esclavage-1-couv.jpgLe nouveau livre de Bernard Lugan est disponible sur son site. Voici la présentation qu’il en fait :

Tous les peuples ont pratiqué l’esclavage. Mais seuls les Blancs l’ont aboli. A travers la conquête coloniale, ils ont ensuite contraint ceux qui continuaient à le pratiquer à y renoncer. Or, seule la traite pratiquée par les Européens est criminalisée.
Le 10 mai 2001, en votant à l’unanimité la « Loi Taubira », les députés français ont ainsi imposé une vision à la fois idéologique et manichéenne de la traite esclavagiste. Cette loi ne dénonce en effet que la Traite pratiquée par les Européens, faisant l’impasse sur la traite arabo-musulmane laquelle ne prit fin qu’avec la colonisation.
Christiane Taubira a justifié cette singulière hémiplégie historique afin que « les jeunes Arabes (…) ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » (L’Express, 4 mai 2006).
Par leur vote, les députés français ont donc effacé de la Mémoire collective des dizaines de millions de victimes. A commencer par ces innombrables femmes et jeunes filles berbères razziées dans ce que les conquérants arabes appelaient la « moisson berbère ». Ibn Khaldun évoquait à ce sujet les « belles esclaves berbères, de toison couleur de miel ». Et que dire des millions d’enlèvements d’Européens opérés jusque dans les années 1800 en mer et le long des rivages méditerranéens, à telle enseigne que l’on disait alors qu’ « il pleut des esclaves chrétiens sur Alger » ?
Cette loi fait également l’impasse sur le rôle des Africains eux-mêmes. Or, comme les Européens attendaient sur le littoral que leur soient livrés les captifs par leurs partenaires africains, il dépendait donc in fine de ces derniers d’accepter ou de refuser de leur vendre leurs « frères » noirs. La réalité historique est qu’une partie de l’Afrique s’est enrichie en vendant l’autre partie. Les captifs n’apparaissant pas par enchantement sur les sites de traite, ils étaient en effet capturés, transportés, parqués et vendus par des négriers noirs. Ce qui a fait dire aux évêques africains :
« Commençons donc par avouer notre part de responsabilité dans la vente et l’achat de l’homme noir… Nos pères ont pris part à l’histoire d’ignominie qu’a été celle de la traite et de l’esclavage noir. Ils ont été vendeurs dans l’ignoble traite atlantique et transsaharienne » (Déclaration des évêques africains réunis à Gorée au mois d’octobre 2003).
Or, par haine de tout ce qui est « Blanc », ceux qui se sont baptisés « décoloniaux », nient ces réalités historiques au profit d’une fausse histoire qu’ils introduisent au forceps selon des méthodes terroristes et qui est lâchement acceptée par des « élites » européennes entrées en dhimitude doctrinale. Le 19 juin 2020, le Parlement européen a ainsi voté une résolution surréaliste condamnant « l’utilisation des slogans qui visent à saper ou à affaiblir le mouvement Black Lives Matter et à en diluer la portée ». Le groupe LFI a même déposé un amendement visant à ne reconnaître comme « crime contre l’humanité » que la Traite européenne, et non « la traite des esclaves » en général, comme cela était prévu dans le texte initial.
Cette entreprise de subversion connaît des développements apparemment insolites. Ainsi, au mois de mai dernier, en Martinique, deux statues de Victor Schoelcher, l’homme du Décret du 27 avril 1848 abolissant définitivement l’esclavage, ont été renversées à Fort de France et à … Schoelcher. Or, il n’y a ni inculture, ni crétinerie dans ces crimes iconoclastes, mais tout au contraire une claire attitude politique : un Blanc ne peut en effet mettre fin à l’esclavage puisqu’il est par essence esclavagiste… Alors, si les statues du père de l’abolitionnisme ont été renversées, c’est afin que soient mises à leur place celles de personnalités noires « esclavagisées » selon le vocabulaire « décolonial », et qui auraient lutté contre l’esclavage.
 Voilà donc les « décoloniaux » en plein complexe existentiel devenus les « esclaves de l’esclavage » selon la formule de Franz Fanon, lui qui refusait de se « laisser engluer par le déterminisme du passé ».
Ce livre remettant totalement à plat l’histoire de l’esclavage était donc une nécessité. Loin des nuées et des incessantes manœuvres culpabilisatrices, cet ouvrage enrichi de plusieurs dizaines de cartes et illustrations, d’une bibliographie détaillée et d’un index est le manuel de réfutation de cette histoire devenue officielle dont la finalité est de paver la route de la repentance afin de faire des Européens des étrangers sur leur propre sol.

dimanche 16 août 2020

La Terreur blanche

 La Terreur blanche.jpeg

La Terreur blanche 1.jpegInventé par les partisans de la République et de l'Empire pour faire contrepoids à la Terreur de 1793-1794, la Terreur blanche est une dénomination particulièrement malhonnête. En effet, en termes de victimes, si la première fit plus de 40 000 morts dans la France entière, la seconde n'en fit qu'au maximum 500, et ce uniquement dans le Sud de notre pays.

Cependant, l'étude de ce moment historique, facilité par la reparution aux éditions Ars Magna de La Terreur blanche d'Ernest Daudet (frère d'Alphonse et oncle de Léon), est particulièrement intéressante pour tout ce qu'elle révèle et annonce.

Le peuple occitan se soulève

L'historien André-Jean Tudesq a analysé la Révolution dans le Midi comme une «une promotion bourgeoise et protestante» et attiré l'attention sur l'élite marchande et manufacturière qui a entre ses mains les plus grosses fortunes de l'aire occitane. Par un effet mécanique, la contre-révolution est le fait des élites anciennes (l'aristocratie) et des classes dominées (petits agriculteurs et ouvriers). Guerre de classe, la Révolution est dans le même temps vécue comme un nouvel épisode des guerres de Religion, tant et si bien qu'en 1791 les catholiques fêtent ostensiblement la saint Barthélémy ! Dans le même temps dans les zones montagneuses, où la guérilla est plus facile à se manifester que dans les plaines, se multiplient les soulèvements et les «Vendées» locales avec leurs héros maintenant bien oubliés le Grand Chanéac, le Donnât Duny, Claude Brun, l'abbé Pialat, Jean-Louis Solier dit Sans Peur, etc.

Le calme revenu avec le Directoire et l'Empire, l'hostilité aristocratico-populaire ne disparaît pas et s'organise dans diverses sociétés secrètes. Dès 1795, apparaissent la Société des amis de l'ordre, la Coterie des fils légitimes (qui assassinent en 1797 le maire républicain de Toulouse), la Sociétés des centeniers et dizainiers. L'ensemble fusionne en 1796 en un Institut philanthropique divisé en provinces (Toulouse, Bordeaux, Lyon). Lui succède, en 1810, l'Ordre des chevaliers de la foi qui est au cœur des divers complots, dont le Coup d'État de Malet de 1812.

Il y a donc un maillage du territoire qui se maintient avec la Restauration et qui se réactive dès l'annonce du retour de l'île d'Elbe. Si l'armée et l'administration prennent immédiatement le parti de l'Empereur, des volontaires civils affluent soit pour constituer une armée dirigée par le duc d'Angoulême (fils du futur Charles X) qui tente de s'opposer à sa marche vers Paris; soit pour garder à la monarchie les principales villes du Sud. Dès Waterloo, le Sud entre en ébullition. Les Verdets - du nom de la cocarde verte que portent les partisans du comte d'Artois, futur Charles X - soulèvent les campagnes et les villes. C'est le début de la Terreur blanche qui entre Toulouse et Marseille va durer de juin à novembre 1815. Des républicains extrémistes, des bourgeois protestants, des bonapartistes, quelques mamelouks implantés à Marseille et des officiers célèbres comme le général Ramel à Toulouse ou le maréchal Brunet à Avignon, en sont les victimes.

Ultras contre modérés

Deux éléments sont marquants dans la Terreur blanche. Tout d'abord, elle est le fait d'éléments radicaux et populaires, qui ne sont nullement soutenus par le roi Louis XVIII et qui sont parfois victimes de procès et de prison quand ils ont été trop zélés. D'où une amertume certaine qui se manifeste dans le slogan, courant à l'époque, « Vive le roi, quand même ! » et dans un engouement pour le comte d'Artois, plus radical que son frère. Ensuite, le mouvement des Verdets représente non seulement une réaction royaliste anti-républicaine et anti-napoléonienne mais aussi un mouvement méridional anti-parisien. Tout cela aboutit en juillet 1815, à Toulouse, à l'installation d'un gouvernement composé d'ultras proches du comte d'Artois et opposés à Louis XVIII qui envisage la création d'un Royaume d'Aquitaine. Bien sûr ce gouvernement est dissout le 13 août et la troupe est envoyée dans la ville rose pour réduire à néant les velléités scissionnistes.

La montagne blanche

Si le règne de Charles X de 1824 à 1830 marque le triomphe des ultraroyalistes, ceux-ci se retrouvent dans l'opposition suite à la prise du pouvoir par Louis-Philippe d'Orléans. Réapparaissent alors les sociétés secrètes, la Société des amis de l'ordre, les Chevaliers de la légitimité, les Chevaliers de la fidélité et l'Affiliation catholique, tandis que naît dans le Midi une opposition, durable et largement populaire, des partisans de Charles X. De Marseille à Toulouse en passant par Avignon, des cellules légitimistes s'organisent en vue du soulèvement qui doit ramener Charles X sur le trône. Et pour les royalistes qui manquent d'action, les guerres carlistes en Espagne sont l'occasion de se former militairement en attendant le prochain soulèvement. L'arrestation à Nantes, en novembre 1832, de la duchesse de Berry met fin à l'aventure insurrectionnelle. Un grand nombre de légitimistes se font alors politiques. Trois tendances structurent à partir de ce moment le légitimisme l'une traditionaliste, est abstentionniste et en faveur d'un État autoritaire; une autre est en faveur de l'union des conservateurs alors qu'une troisième, la «Montagne blanche», est démocratique, veut accorder le droit de vote à tous (alors qu'à l'époque le vote est censitaire) et en faveur de l'appel au peuple par un référendum pour restaurer la monarchie. Or, c'est de la mouvance des Ultras de 1815 que nait cette dernière qui concilie royalisme légitimiste, tradition catholique gallicane, régionalisme et liberté démocratique, et qui préfère faire voter pour des candidats républicains que pour des louis-philippards. Le quotidien La Gazette de France diffuse ses idées au niveau national, tandis que dans le Sud elle dispose de L’Étoile du Midi, qui paraît deux fois par semaine et porte comme devise « Catholicisme, vote universel, appel au peuple ». Si le choix du comte de Chambord pour l'alliance des conservateurs met à mal cette stratégie, son influence ne sera pas négligeable à l'avenir et peut se discerner comme un fil rouge allant jusqu'au Mouvement socialiste monarchiste de 1944 (voire à la Nouvelle action royaliste de Bertrand Renouvin) en passant par l'Action française d'avant 1914.

Christian Bouchet Réfléchir&Agir N°66 été 2020

Suite au drame de Beyrouth, retour sur la Guerre de 1976...

 

2555498534.2.jpgSource Furia francese cliquez ici
Nous avons posé quelques questions à Emmanuel Albach concernant son engagement au Liban et nous le remercions pour ses réponses riches d'enseignements !
Vous êtes parmi les deux premiers volontaires Français à partir pour le Liban, quelles ont été vos motivations ?
La honte de voir la France abandonner encore un peuple ami auprès duquel notre honneur était engagé depuis mille ans, probablement, a été le déclencheur. Mon camarade Philippe, et moi, qui militions depuis déjà trois ans au Groupe Action Jeunesse - et pour ma part au Mouvement Jeune Révolution (NDLR SN : mouvements solidaristes des années 1960-1970) avant - nous sommes retrouvés un matin de début décembre à une terrasse de café, près de notre fac. Il avait acheté Paris-Match. S’y étalaient, en doubles pages intérieures, des photos des grands hôtels où des poignées de combattants chrétiens luttaient contre des hordes de « palestino-progressistes ».
Nous avons dit ensemble : « Et la France les laisse tomber ! Et le serment de Saint Louis est bafoué, sur la terre des croisades ! ». L’évidence nous est apparue. Je crois que j’ai dit : « L’histoire ne doit pas pouvoir écrire qu’aucun Français n’est venu combattre avec eux. Il faut y aller. » Et Philippe a dit : « Chiche ? On part ? Je vais cet après-midi au bureau de la MEA, à l’Opéra. » « J’ai simplement dit : oui, vas-y ! ». J’ai pensé : « Si moi, je n’y vais pas, avec la conscience que j’ai du devoir qui nous incombe, qui ira ? ».
Nous avons trouvé un Libanais à la fac, un chrétien d’Achrafieh, dont le cousin était dans les Phalanges. Il nous a fait une lettre de recommandation et nous a communiqué le numéro de téléphone de son cousin. Nous avons pris nos billets, tarif étudiant, pour le 4 janvier 1976, lendemain de mon anniversaire, afin que je sois majeur et libre de voyager.
Nous n’avions pas le sentiment d’être des héros, ça, vraiment pas, mai juste de faire notre devoir, comme nos ancêtres avaient toujours su le faire.
Racontez nous vos séjours.
Holà ! Je pourrais vous en écrire des centaines de pages. Je vais essayé de résumer…
Nous étions hébergés dans un collège protestant, pensionnat déserté par ses élèves, le « Good Sheperd College » accroché à flanc de la colline d’Achrafieh, face au sud de la ville, dont les Phalanges avaient fait une caserne. Ses bâtiments, qui dataient des années 20, ont été détruits par l’artillerie syrienne en 1987. Pendant deux jours, Philippe et moi avons été soumis à interrogatoire sur interrogatoire. Ils avaient du mal à y croire. Et puis des infos ont dû leur venir de Paris, et ils ont compris finalement à qui ils avaient à faire. Le troisième jour nous avons été présentés à Pierre Gemayel, vieux monsieur magnifique d’allure, à la vois très grave, qui nous a chaleureusement serré la main. Dans la foulée, dans les sous-sols de la maison des Kataëb, nous avons rencontré son fils, Bachir Gemayel, le chef des combattants phalangistes de Beyrouth, qui a fondu en larmes quand nous lui avons certifié que nous étions prêts à mourir avec eux, pour eux. Il nous a dit, tandis que coulaient sur son visage des larmes qu’il ne cherchait pas à cacher : « La France, c’est tant pour nous. C’est notre mère. Elle nous a laissé tomber, mais vous, ses fils, vous êtes là ! Merci. Merci. »
Le sous-sol de notre caserne, lui, regorgeait alors d’armes témoins des luttes passées, de 1860, 1920, 1958 : un vrai musée des combats menés pour leur survie par les chrétiens du Liban. C’était très émouvant. Au fond d’un couloir sombre, se trouvait l’armurerie de 1976. Là nous choisissions l’arme -le fusil d’assaut- que nous voulions pour notre mission du jour – ou de la nuit. Nous avons ainsi pu tester -longuement et en situation réelle - tout le matériel disponible ces années-là : Kalach (russe, allemand de l’est,…), Slavia, FAL belge ou sud-africain, M-16 (provenance du Sud-Vietnam), ou des engins plus lourds et meurtriers, et pas toujours jeunes, comme des mitrailleuses légères PKM, des MG-42 (avec les bandes de cartouches autour du cou, vous voyez le cliché, je suppose…) ou des engins impossibles comme le Mau-Mau chinois avec son gros chargeur camembert. Une fois j’ai même eu une Thompson, calibre 45, pour quelques heures (idiot !).
Notre groupe - nous avons rarement été plus de huit en même temps - était lesté aussi de quelques LAW (ou « bazooka kleenex », américain), ou d’un RPG et trois roquettes, et nous gonflions nos poches de grenades russes quadrillées (défensives). Très vite chacun s’est fixé sur une arme. Moi, j’ai trouvé un kalach de mon année de naissance, fabriqué en Allemagne de l’est. Bien entendu, une image de la Vierge était collée sur la crosse. Je n’ai jamais porté de casque ou de gilet pare-balles. Nous partions avec deux cents cartouches chacun, plus nos trois chargeurs de 30 cartouches, scotchés tête-bêche, garnis partiellement de traçantes pour les combats de nuit (c’est très efficace à cinquante ou cent mètres de distance, dans la pénombre des rues, j’ai ainsi fait quelques cartons bien venus).
La population nous aimait comme des frères, comme leurs enfants. Nous étions sans cesse invités à déjeuner ou dîner chez des gens d’Achrafieh, chaleureux et si reconnaissants de notre présence. On nous donnait une petite solde, l’équivalent de deux cents euros d’aujourd’hui, qui nous permettait d’aller de temps à autre boire une bière dans un bistro de la place Sassine. Nous étions toujours guidés -au moins pendant les premières heures de combat- par un gars de la caserne. Souvent deux ou trois gamins libanais se joignaient à nous. Les combattants kataêb étaient des étudiants, des lycéeens parfois, des gamins de milieux modestes autant que de familles plus aisées. Comme nous étions en général de service la nuit, pour des positions défendant le premier bassin du port de Beyrouth, ou dans le centre-ville, ou à Achrafieh sur la « ligne verte », où il fallait faire du bruit comme si nous avions été nombreux, nous consommions beaucoup de munitions. Nous étions de retour vers huit heures du matin à la caserne, sauf que, la situation se tendant sérieusement à partir de la mi-mai, nous sommes parfois restés nuit et jour sur le front, avec presque rien à manger et contraints de boire l’eau d’une canalisation éclatée. Heureusement, côté munitions et matos, nous n’étions jamais oubliés !
Au combat, dans ces rues, ces escaliers d’immeubles inconnus, quand chaque fenêtre est une menace, la peur devient une sensation permanente que l’on finit par dominer. La mort est toujours là, soit en fin de journée dans le cadavre d’un combattant quinquagénaire troué de plusieurs balles, qui le matin même plaisantait avec nous en fumant sa cigarette, ou celui d’un jeune homme, étudiant en pharmacie, qu’un RPG reçu en plein corps a transformé en un amas de chairs fumantes, éclatées, atroces. Il y eut les cadavres d’ennemis abandonnés, pourrissants sous le soleil si chaud de cette année-là, mal brûlés, parfois démembrés, et cette odeur écoeurante, si pénétrante, d’un lambeau de cervelle écrasé par inadvertance et qui s’est imprégné dans la semelle d’un pataugas pour y pourrir… Il y a aussi le vacarme conjugué des armes automatiques, des obus, des explosions de toute sorte quand, le front s’étant soudain réchauffé, dans les rues du centre-ville soudain saturés de déchirements sonores, tous tirent ensemble d’un côté contre l’autre, que des canons bitubes de 23mm, avec leurs gros pointilleux lumineux, entrent dans la danse, avec leurs « bam-bam, bam-bam » assourdissants, et qu’on se demande quand l’un de ces obus, de ces RPG, finira par nous trouver… On serre les dents, et l’on tient sa place dans la barricade, et l’on essaye d’allumer l’ennemi qui tente une percée sous le couvert de cette préparation cacophonique…
Comment cet engagement est il perçu en France à ce moment là ?
Nos camarades du GAJ n’ont pas apprécié notre décision. La propagande gauchiste avait son effet : se battre avec les chrétiens du Liban, c’était devenu rejoindre Israël qui, dans nos milieux, n’avait pas souvent bonne presse. Nous, nous partions en croisade et sauver l’honneur de la France. Le reste, nous nous en fichions. Mais quand nous sommes revenus en février, une longue trêve s’étant installée, l’humeur avait changé. Nos camarades avaient compris et les volontaires ne manquaient plus. Côté gauche et majorité fausse droite, nous étions simplement des fascistes, quand ils nous citaient. Plus couramment, nous n’existions pas.
Quels liens gardez-vous avec le Liban ?
Au retour du Liban, j’ai fait les Langues O’ en arabe littéral (j’ai étudié le coran trois ans !), arabe de presse et de radio (j’ai travaillé quatre ans pour An Nahar) et arabe oriental (parler syro-libano-palestinien). J’ai à Paris, collaboré à Saout El Arz (la Voix du Cèdre, radio parisienne des FL), et j’ai vu Bachir quelques mois avant sa mort à Beyrouth. Quand les FL sont venues en exil en France, après 1990, je les ai aidées à se remettre en selle, en communication. De cœur, d’âme, sans cesse je me suis efforcé d’aider mes amis, mes camarades de combat. Je vais au Liban au moins deux fois par an. J’y ai vu ces dernières années tous les responsables des partis chrétiens, sauf bien sûr, le funeste Aoun. Notamment Samir Geagea qui m’honore de son amitié et aussi l’ancien président Amine Gemayel et son fils Samy Gemayel et des anciens responsables des commandos Kataëb, comme Samy Khoueiry, dont la sœur, une combattante incroyable, est partie vers Dieu fin juillet.
Vous êtes le président et un des fondateurs de l’Amicale des Anciens Volontaires Français au Liban, quel est le but de cette amicale ?
Entretenir et garder des liens très étroits avec les anciens combattants des milices chrétiennes, Kataëb et FL. Transmettre aux jeunes la flamme de cette amitié combattante, de ce goût de la lutte et de la liberté.
En 2014, au cours d’une émouvante et grande cérémonie, le secrétaire général du parti Kataëb, Samy Gemayel, a remis, à Bickfaya, au Liban, à douze d’entre nous la médaille du Combattant Kataëb « Pour fait de bravoure ». Je suis revenu avec une trentaine de médailles à transmettre, avec un certificat, aux camarades qui n’avaient pas pu faire le déplacement, et dont la bravoure était absolument incontestable. Je la leur ai remise, parfois ce sont leurs enfants qui en ont été les dépositaires. Ces médailles gagnées au combat valent mieux pour moi qu’une Légion d’Honneur distribuée par des politiciens. Nous en avons fait coller une sur une dalle de marbre noir, sur la tombe de notre camarade Stéphane Zannettacci, tué au combat à Tall El Zaatar le 19 juillet 1976 et enterré à Cargèse, en Corse, où nous étions une dizaine, en octobre dernier pour une belle cérémonie. Nous avons aussi un drapeau frappé de notre logo et qui est présent à toutes sortes d’événements ou commémorations, comme les funérailles de Roger Holeindre ou la réunion annuelle sur la tombe de Jean Bastien-Thiry…
Parlez nous de votre carrière après cette expérience, quels ont été vos engagements depuis ?
Je crois que j’ai répondu ci-dessus, au moins partiellement. J’ai été journaliste, puis consultant en communication (et chef d’entreprise). J’ai eu quatre enfants dont le sang me semble bien fort.
Un dernier mot ?
Préparez-vous au combat ! Beyrouth, bientôt, sera transplanté à Paris. J’espérais pouvoir consacrer mes jours restants à écrire sur des sujets plus légers, mais je ne suis plus très sûr d’avoir encore le temps d’écrire beaucoup. Je crois que le combat nous appelle encore. Et puis quoi ? Mourir au combat, pour un vrai Français, pour un gaulois, quelle meilleure fin, à tout âge, et quoi de plus exemplaire pour les générations futures ?
Bibliographie :
Emmanuel Albach, "Beyrouth 1976 Des Français aux côtés des Phalangistes." 2015, Les Bouquins de Synthèse nationale, 250 pages, 22 euros (+ 5 euros de port) - quelques exemplaires encore disponibles - cliquez ici

Zoom – Christophe Levalois : Le Loup et son mystère – Histoire d’une fascination

 À travers un ouvrage complet abordant la question du loup sous son aspect historique, sociologique ou encore symbolique, Christophe Levalois casse les idées reçues sur celui qui est indirectement le meilleur ami de l’Homme. Un livre passionnant présenté par un auteur qui travaille sur ce sujet depuis plus de trois décennies… Près de 30 ans qui ont permis d’observer le retour de cette bête mythique en France.


https://www.tvlibertes.com/zoom-christophe-levalois-le-loup-et-son-mystere-histoire-dune-fascination

samedi 15 août 2020

Ardi détrône Lucy !

 

Ardi détrône Lucy !.jpegArdipithecus ramidus, alias Ardi, vue par Jay H Matternes.

On considérait jusqu'à présent que « Lucy », surnom donné à un célèbre squelette d'australopithèque (Australopithecus afarensis) vieux de 3,2 millions d'années qui avait été découvert en Éthiopie en 1974, représentait notre ancêtre le plus éloigné. Cette opinion va devoir être révisée. Dans un ensemble de 11 articles publiés dans un numéro spécial de la revue Science, 47 chercheurs (dont Gen Suwa, de l'Université de Tokyo, Tim White, de l'Université de Californie à Berkeley, Giday Wolde Gabriel, du Laboratoire national de Los Alamos, et C. Owen Lovejoy, de la Kent State University) ont présenté les résultats des études faites à ce jour sur un hominidé nettement plus âgé, l’Ardipithecus ramidus, alias « Ardi », dont les restes relativement bien conservés (le crâne, une partie de la colonne vertébrale, le bassin, les pieds, les mains et d'autres os) ont été retrouvés à partir de 1994 également en Éthiopie, près du village d'Aramis (dans le nord du pays), mais ont été datés de quelque 4,4 millions d'années.

Ardi, qui était de sexe féminin, mesurait 1,20 m de haut et pesait environ 50 kg, soit à peu près la taille et le poids d'un chimpanzé actuel. Mais elle possédait des traits plus archaïques que ceux des chimpanzés, ce qui montre que les grands singes ont continué à évoluer après s'être séparés de leur ancêtre commun avec les humains, et surtout des traits « dérivés » typiques des hominidés car, contrairement aux chimpanzés, elle pratiquait la bipédie et pouvait marcher en se tenant redressée, tout en ayant aussi la capacité de se déplacer en se suspendant aux branches des arbres. Son cerveau n'était pas plus gros que celui d'un chimpanzé, ce qui confirme aussi que la bipédie a précédé l'évolution du cerveau chez les hominidés. Elle possédait des incisives et des canines nettement plus petites que celles des grands singes, ce qui donne à penser que les mâles de son espèce ne se livraient pas de batailles entre eux et avaient un comportement plus coopératif.

Selon les chercheurs, dont certains considèrent déjà que sa découverte est la plus importante trouvaille paléontologique faite depuis un siècle, Ardi n'est pas l'ancêtre commun aux singes et aux humains, qui vivait il y a sans doute 6 ou 7 millions d'années, mais elle en était probablement très proche. Reste à savoir si l'on peut la considérer comme l'ancêtre de Lucy.

Sources : Science, 2 octobre 2009

éléments N°134 janvier-mars 2010

Lycanthropie, la légende du Loup-Garou

La naissance du peuple russe

 La naissance du peuple russe.jpeg

Les Bogatyrs sont, sans doute, le plus célèbre tableau de Viktor Vasnetsov (1848-1926). Il est une pièce maîtresse de la Galerie Tretiakov, le merveilleux musée de Moscou fondé par l'industriel et collectionneur Pavel Tretiakov (1832-1898) qui renferme la plus importante collection au monde d'oeuvres russes et slaves.

C'est une très grande toile, plus de deux mètres de haut sur plus de trois de large, que l'artiste a terminée à cinquante ans, en 1898, au sommet de sa carrière, mais à laquelle il travaille depuis bientôt vingt ans. Trois cavaliers regardent au loin depuis une faible hauteur, montés sur trois puissants chevaux de couleurs contrastées. L'un a la main sur un glaive à-demi dégainé, l'autre sur un arc, le troisième, qui domine le tableau par sa position centrale sur son cheval noir, possède une longue lance acérée mais aussi, pendue à son bras, une masse d'armes menaçante; il scrute l'horizon. Rien n'est encore violent mais tout peut le devenir si le besoin s'en fait sentir.

Aliocha, Dobrynia et Ilya

Dans les légendes russes, et les bylines, poésies narratives qui les transmettent oralement, les bogatyrs sont des chevaliers errants légendaires, à mi-chemin, si on peut dire, entre des héros romanesques mais encore historiques comme Les Trois Mousquetaires de Dumas et le Roland de la Légende des siècles de Hugo qui ne l'est plus vraiment. Vasnetsov portraiture ici les trois plus célèbres. Ils incarnent aussi plus ou moins chacun une vertu.

Aliocha Popovitch, dans les bylines, est décrit comme étant le fils très astucieux d'un prêtre, connu pour son agilité et sa sournoiserie. Il vainc ses adversaires en les roulant. Comme Ulysse chez Homère, «l'homme aux mille ruses», il est un héros éminemment positif. C'est d'ailleurs par ruse qu'il triomphe du dragon Tougarine. Dobrynia Nikititch est lui aussi un tueur de dragons. Mais c'est par son courage qu'il triomphe du dragon Gorynitch. Il tire à l'arc mais joue aussi de la musique ou aux échecs : c'est un guerrier noble et bon.

Le personnage central, llya Mouromets, est le plus emblématique il incarne à la fois la force physique et mentale. Vasnetsov reprendra d'ailleurs ce dernier personnage dans une toile exécutée en 1914. Sa légende est étonnante incapable de marcher jusqu'à trente-trois ans, il est alors miraculeusement soigné par deux pèlerins, puis un chevalier agonisant lui transfère une force surhumaine et il part se mettre au service de Vladimir le Soleil Rouge, le convertisseur de la Russie, contre les tribus de la steppe. Il défait au passage un monstre voleur Soloveï, qui détrousse les voyageurs grâce à son sifflement magique et devient ainsi le héros de nombreux contes, souvent à la frontière de l'histoire, puisque ses restes sont supposés enterrés dans la célèbre Laure de Kiev et qu'il est le seul héros épique à avoir été canonisé par l'église orthodoxe.

Naissance du sentiment national

Les bylines sont ainsi les témoins populaires et non pas littéraires de l'émergence du peuple russe. Plus que Le Dit du prince Igor, premier texte « officiel », écrit, et non de tradition orale, épopée publiée en 1800 et à la destinée controversée, qui relate les luttes au XIIe siècle contre les Coumans et les Polovtses, mais n'aura d'écho qu'au XIXe siècle et seulement auprès d'un public lettré, elles disent clairement, pragmatiquement si on peut dire, et sur le long terme, que c'est dans la lutte et dans elle seule, que naît un sentiment collectif comme le sentiment national.

Ce sentiment patriotique que découvrent les Russes avec, ou plutôt contre Napoléon, est largement évoqué dans le chef-d'œuvre de Tolstoï, Guerre et Paix. Les vues géopolitiques de très long terme qu'il prête à Koutouzov sont sans ambiguïté. La « Guerre patriotique » menée contre la Grande armée, sera reprise, mot pour mot, par Staline contre Hitler, le vocabulaire y fait explicitement référence. Elle se veut la même que celle des bogatyrs de jadis face aux Mongols, aux Lituaniens (païens) ou à la Barbarie.

C'est, on le voit, assez différent de ce que Fichte enseigne alors aux Allemands dans ses Discours à la Nation allemande. D'où les deux branches qu'on peut distinguer dans les bylines : une branche purement guerrière : celle d'Ilya Mouromets, et des Bogatyry. Où est la frontière dans l'immensité de la plaine et de la steppe, sans obstacles naturels potentiellement défensifs ? Il s'agit donc, avec vigilance, de regarder, armé et fort, vers les lointains dangereux pour d'abord défendre le groupe contre la menace extérieure. Il y a nécessité d'une veille permanente. Contrairement aux pays dotés de frontières naturelles : il faut veiller ou mourir. Ce n'est donc jamais une attente interminable et peut-être stérile comme celle du Désert des Tartares.

L'autre branche qu'on pourrait appeler «marchande», est celle de la découverte et de la domestication du territoire, telle qu'est narrée, aux frontières de la légende, par l'histoire de Sadko et la branche de Novgorod : le roi des mers apprécie les chants de Sadko et fait de lui un riche marchand qui part commercer sur les mers; il épouse, dans son royaume subaquatique, la fille du Roi, qui métamorphosée en fleuve offrira à Novgorod et à la première Russie l'accès à la mer qui lui faisait défaut, un désenclavement, une ouverture au reste du monde, au sens géopolitique du terme.

Un opéra nourri des mythes et de l’histoire russes

Contrairement à la France qui déroule longuement sa vie culturelle parallèlement à son histoire plus ou moins continue à partir de la Renaissance (ou de la fixation de la langue), tout se fait en Russie sur une durée archi-brève : un siècle et demi à peine séparent son entrée dans l'âge des Lumières avec Lomonossov (ou simplement dans la visibilité européenne, quand les Cosaques campent sur les Champs-Élysées), et son occultation provisoire dans les ténèbres du soviétisme après les sublimes ultimes chants de l'âge d'argent. Mais en un siècle, tous les arts vont dialoguer ici ou là, avec cette inspiration, plus ou moins délibérément selon les moments et les groupes artistiques. C'est particulièrement évident pour la poésie qui porte pour toujours la marque originelle de Pouchkine. Où finit l'histoire, où commence la légende dans Rouslan et Ludmilia ? Et dans Boris Godounov ? Et dans La Fille du capitaine ? Tout au long du siècle, l'opéra russe chantera d'une même voix la Russie historique et la Russie mythique ou légendaire, dès le premier auteur d'opéras russes, Glinka : La Vie pour le Tsar (1836), histoire des difficiles débuts de la dynastie Romanov est suivie par Rouslan et Ludmilia (1842), évocation féerique de la Russie kiévienne, le plus merveilleux des opéras féeriques. Cela ne cessera pas, avec la volonté très délibérément nationale, pour ne pas dire nationaliste, du célèbre Groupe des Cinq : plus historique avec Moussorgski, Boris Godounov (1869) ou la Khovanchtchina (1880); plus légendaire avec l'unique opéra de Borodine, Le Prince Igor (1887). Cela cessera encore moins avec le plus grand génie de l'opéra russe, Nicolas Rimsky-Korsakov quinze opéras dont onze sur des sujets russes, aussi bien historiques : La Pskovitaine, 1873, La Fiancée du Tsar, 1898, que mythiques ou légendaires, Sadko, 1896, Le Conte du Tsar Saltan, 1900 et surtout son chef-d'œuvre, et une absolue réussite dans l'indifférenciation de l'historique et du mythique, La Légende de la ville invisible de Kitège et de la demoiselle Févronia, 1907, à mon avis un ouvrage largement aussi beau et poétique que le Parsifal de Wagner.

Une inspiration toujours vivante

On est évidemment tenté de montrer que cette source d'inspiration reste bien vivante de nos jours, cent ans après. Le nom de la grande romancière Maria Vasilyevna Semyonova (née en 1958) suffirait à lui seul à le montrer, avec sa série des Wolfhound et au superbe film de Nikolaï Lebedev, qui en est tiré, Wolfhound, l'ultime guerrier (2006). Pas plus que les héros de nos mythologies plus familières, les Bogatyry ou héros des bylines, n'appartiennent à un passé mort. C'est nous qui, éventuellement, n'avons plus les yeux pour les voir. L'âme des peuples est immortelle. Comme la Belle au Bois Dormant, elle n'attend que le baiser du Prince Désiré, après le froid de la mort apparente de la glaciation de 70 ans de matérialisme communiste. On assiste aujourd'hui au réveil bien réel de la Russie éternelle. Ne cherchons pas d'autre raison à la fureur russophobe de tous les chantres du mondialisme ou du nomadisme. Mais ne la laissons pas se réveiller sans nous !

Patrick Jansen Réfléchir&Agir N°66 été 2020

GRANDS TEXTES (36) : La "Monarchie absolue", c'est la monarchie parfaite, par François Bluche

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Voici un très court extrait (moins de trois pages, les 185, 186 et 187) d'un très gros ouvrage : le magnifique Louis XIV de François Bluche, ouvrage en tous points remarquable, et qui ne mérite que des éloges.

On peut dire de ce livre magistral - paru le 3 septembre 1986 - qu'il constitue une Somme, sur le règne du Grand roi, un peu comme l'on parle de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin.

Le Louis XIV de Bluche ne compte en effet pas moins de... 1039 pages ! Et il est rare que l'on donne le poids d'un livre : le sien pèse 637 grammes !...

C'est, évidemment, l'ouvrage d'un historien, François Bluche n'étant ni ne se voulant, en aucune façon, penseur ou homme politique. Pourtant, dans ces trois pages, avec un style limpide, à la portée de tous les publics, il rendra un grand service à tous ceux qui, simplement parce qu'ils l'ignorent, ou parce qu'ils ont été trompés par un certain enseignement de l'Histoire, ne connaissent pas le sens de l'expression "monarchie absolue", qui a été, volontairement, déformé et caricaturé par une propagande mensongère, visant à éloigner les Français de leur héritage et de leur histoire vraie : ainsi, dans ces pages, François Bluche est-il, vraiment, politique, au bon sens du terme, et un excellent vulgarisateur... de la vérité, tout simplement.  

C'est à ce titre que ces courtes pages d'un grand livre méritent d'entrer dans notre collection de Grands Textes. 

La monarchie absolue

Dès 1661 Louis XIV a donné au régime français une unité, un style. Il en est résulté presqu'aussitôt cette monarchie absolue qu'admirent alors les français, et que tentent d'imiter les rois d'Europe.

Aujourd'hui ces faits sont trop oubliés. Nos sensibilités échappent malaisément au pouvoir des mots. Or, depuis 1789, un enseignement simplificateur a noirci le concept de monarchie absolue. Le XIXème siècle l'a d'ailleurs peu à peu remplacé par l'horrible mot d'absolutisme, faisant de l'ancien régime un système de l'arbitraire, voire du despotisme ou de la tyrannie. La monarchie de Louis XIV devenait rétrospectivement comme le règne du bon plaisir.

On peut en général retrouver l'origine de chaque légende. Depuis Charles VII les lettres patentes des rois s'achevaient par l'expression : "Car tel est notre plaisir". Nos ancêtres, à qui le latin n'était pas étranger, lisaient : Placet nobis et volumus (C'est notre volonté réfléchie). Ils voyaient en cette formule la décision délibérée du Roi, non son caprice. De même traduisaient-ils sans hésiter monarchia absoluta par monarchie parfaite.

De l'enthousiasme de 1661 à la morosité trop soulignée de 1715, cinquante-quatre ans vont passer, souvent rudes, sans vraiment modifier l'admiration des Français pour le régime. Il est naturel, même pour ceux qui ont à se plaindre du monarque, de célébrer la monarchie absolue. Aux yeux d'un Pasquier Quesnel (1634-1719), janséniste exilé, la constitution française est parfaite, où "la royauté est comme éternelle". Le Roi jouit d'une légitime souveraineté; "on le doit regarder comme le ministre de Dieu, lui obéir et lui être soumis parfaitement". Un Pierre Bayle (1647-1706), calviniste exilé, condamne les gouvernements mixtes, glorifie après Hobbes, "l'autorité des rois", déclare froidement que "le seul et vrai moyen d'éviter en France les guerres civiles est la puissance absolue du souverain, soutenue avec vigueur et armée de toutes les forces nécessaires à la faire craindre".  

Mais, absolutus venant du verne absolvere (délier), les Français du XVIIème siècle savent aussi que monarchia absoluta signifie monarchie sans liens, et non pas sans limites. Les juristes théoriciens de la souveraineté (André Duchesne, Charles Loyseau, Jérôme Bignon) avaient, comme par hasard, développé leurs théories en 1609 ou 1610, au lendemain de la grande anarchie des guerres de religion et de la reconstruction du royaume par le Béarnais. Qu'ils l'aient senti ou non, prôner alors une monarchie absolue revenait à exalter Henri IV; leurs lecteurs pouvaient au moins comprendre qu'une pratique relativement débonnaire était conciliable avec la rigidité des principes. En 1609, il n'était pas question de confondre monarchie absolue et despotisme.

D'ailleurs, pour les juristes comme pour les Français instruits, le pouvoir royal, s'il est absolu, est également circonscrit. Le monarque doit respecter les maximes fondamentales, dites encore lois du royaume. La plus importante est la loi de succession, familièrement désignée sous le nom de "loi salique". Unique au monde, logique, précise, oeuvre du temps et forgée par les grands événements de notre histoire, garante de la continuité et e l'unité du royaume, cette loi montre clairement que l'Etat passe avant le Roi. On peut dire qu'elle tient lieu à la France de constitution coutumière. La deuxième loi fondamentale affirme le caractère inaliénable du Domaine. Elle s'appuie sur un grand principe : le souverain n'est qu'usufruitier, et non propriétaire de son royaume. La troisième maxime - non reçue par tous, fortement commentée depuis 1614 - est appelée loi d'indépendance : le parlement de Paris en a fait le système des libertés de l'Eglise de France, une permanente sauvegarde contre les empiétements de Rome.

De ces grands traits de notre droit public, résulte l'idée que la monarchie est plus absolue que le monarque.  

http://lafautearousseau.hautetfort.com/archive/2014/05/06/grands-textes-xxxvi-la-monarchie-absolue-c-est-la-monarchie-5361227.html

vendredi 14 août 2020

Comment la République romaine s’est-elle enlisée dans la crise ? [QdH#19]

Fascisme : ce cadavre de gauche

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« Les négociations fascistes du socialisme, de la démocratie, du libéralisme ne doivent pas faire croire que le fascisme veuille renvoyer le monde à celui d'avant 1789 […]. On ne retourne pas en arrière. La doctrine fasciste n'a pas élu comme prophète Joseph de Maistre ». Ainsi parle Benito Mussolini en 1932. Cette année-là, cela fait déjà une décennie que le Romagnol préside aux destinées de l'Italie. Une Italie certes encore monarchique - où règne Victor-Emmanuel III - mais où l'État et la société ont été peu à peu absorbés par l'idéologie fasciste.

Mais si le fascisme italien n'est en rien une doctrine contre-révolutionnaire, est-ce à dire que ses racines se trouvent à gauche ?

C'est la thèse défendue avec maestria par Frédéric Le Moal, spécialiste d'Histoire italienne et enseignant à l'Institut Albert Le Grand.

Le Moal souligne les origines immédiates du fascisme, qu'il s'agisse du squadrisme bagarreur ou de la « geste d'annunzienne » des arditi s'établissant à Fiume. Le fascisme est né de la Grande Guerre, celle des tranchées, contre l'Autriche honnie. Ce conflit, au cours duquel 600 000 Italiens trouvent la mort, est le grand feu purificateur, le baptême initiatique des futurs fascistes. Fraternité d'armes, virilité, culte de la patrie, dégoût pour l'arrière : autant d'empreintes indélébiles pour toute une génération d'Italiens.

Certes, le fascisme est aussi une réaction antibolchévique. Mais Le Moal touche du doigt son ADN révolutionnaire. Il y a bien sûr la filiation directe avec le Risorgimento, le républicanisme, l'anticléricalisme d'un Mazzini. Plus profondément, l'historien note les racines jacobines des chemises noires. On les retrouve dans les discours exaltant 1793 et la Terreur, mais aussi dans tout un projet anthropologique de régénération, inspiré des Lumières et de la Révolution française. Car à travers l'État totalitaire considéré comme fin politique, le fascisme, par-delà ses évolutions et ses chapelles, entend engendrer un Homme nouveau, collectif et régénéré. Mussolini, leader pragmatique ayant rompu avec son socialisme de jeunesse et devant composer avec des forces conservatrices, est resté un homme de gauche dans l'âme. Des exemples ? Le futurisme. Son culte du Progrès. Sa prétention de priver les familles de leur liberté d'éducation. Plus largement, la régénération. Le fascisme est d'ailleurs le seul régime, avec le jacobinisme français, à avoir créé de toutes pièces un calendrier artificiel. Une tabula rasa révolutionnaire parfois contenue, mais qui s'exprime terriblement dans son dernier acte la République sociale de Salo (1943-1945). Le Duce, plus terrible que jamais, déclare la guerre en 1944 à ses ennemis, à la « Vendée monarchique, réactionnaire » italienne (le Piémont). L'aventure se terminera dans le sang et la mort.

Une leçon de taille pour les antifascistes de tout poil le fascisme est un cadavre de gauche.

François La Choüe monde&vie N°956 31 mai 2018

Frédéric Le Moal, Histoire du fascisme, Perrin, 421 p., 19€.