lundi 13 mars 2017

Joseph de Maistre et le rôle de la femme ... après la journée qui vient de la célébrer

En cette « journée de la femme » du 8 mars, relire Joseph de Maistre nous éclaire. « Le moyen le plus efficace de perfectionner l’homme, c’est d’ennoblir et d’exalter la femme » écrivait l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg.
L’éducation des enfants est une conséquence essentielle de l’union de l’homme et de la femme. Chacun des deux parents a néanmoins une attitude envers les enfants qui lui est propre : le père incarne la rigueur et la sévérité, tandis que la mère est plus tendre et affective. Dans l’antiquité romaine, Sénèque, avec son style prompt aux contrastes, a fort bien décrit cette double attitude : « Ne vois-tu pas combien la bonté des pères est différente de celle des mères ? ».

Homme-femme mode d’emploi
Les pères font lever leurs enfants de bonne heure, pour qu’ils se mettent au travail ; ils n’admettent pas qu’ils restent oisifs même les jours de fête ; ils font couler leur sueur et parfois leurs larmes. Mais les mères veulent les réchauffer dans leur sein, les tenir dans leur ombre, ne jamais les laisser pleurer, s’attrister, ou faire un effort » . Joseph de Maistre, au début du XIXe siècle, insiste lui aussi sur les fonctions respectives de l’homme et de la femme dans l’éducation des enfants, tout en soulignant l’importance capitale du rôle de la mère.
Ce n’est pas que la place de la mère n’ait pas déjà été décrite avant lui, beaucoup s’en faut, il suffit, par exemple, outre Sénèque, de se souvenir des écrits de Fénelon à ce sujet. Selon l’évêque de Cambrai, la femme « est chargée de l’éducation de ses enfants » et doit veiller au bon ordre de la maison, ce qui implique un certain nombre de compétences et de qualités.
Fénelon, tout en rappelant que l’épouse doit « être pleinement instruite de la religion » , ne fait, somme toute, que continuer la tradition occidentale, puisque dans les Économiques, Aristote écrivait déjà que « l’honnête femme doit être maîtresse des affaires intérieures de sa maison » .
Joseph de Maistre fait l’éloge de la femme en magnifiant le rôle de cette dernière en tant qu’épouse et mère. En 1808, dans une lettre à sa plus jeune fille, Constance, laquelle n’est alors âgée que d’une quinzaine d’années, Joseph de Maistre fait la comparaison entre les mérites des hommes et des femmes. Les premiers ont réalisé de grandes choses, tant en littérature que dans les sciences, alors que les secondes n’ont fait aucun chef-d’œuvre dans aucun genre.
Mais si nombreuses et éclatantes que puissent être les productions des hommes, les femmes « font quelque chose de plus grand que tout cela : c’est sur leurs genoux que se forme ce qu’il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme, et une honnête femme » . Maistre ajoute : « Si une demoiselle s’est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c’est le plus grand chef-d’œuvre du monde ».
Maistre n’a donc flatté les hommes que pour les abaisser en comparaison de ce que font les femmes, car qu’est-ce que la production intellectuelle ou scientifique si elle n’est pas accompagnée de la morale, et qui donc peut mieux inculquer la morale à un enfant sinon sa propre mère ? On peut ici comparer Maistre à Sénèque quand le philosophe romain explique que la sagesse est une chose beaucoup plus importante que les arts libéraux et les sciences , mais plus encore qu’à Sénèque, c’est à saint Augustin que Maistre se réfère.
Supériorité à l’homme
L’auteur des Confessions ne dit-il pas que c’est grâce à sa mère que, tout jeune, il connut le nom de Jésus Christ ? Dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Maistre met fortement en avant le rôle éducatif de la mère, tant en morale qu’en religion : « […] ce qu’on appelle l’homme, c’est-à-dire l’homme moral, est peut-être formé à dix ans ; et s’il ne l’a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation. Si la mère surtout s’est fait un devoir d’imprimer profondément sur le front de son fils le caractère divin, on peut être à peu près sûr que la main du vice ne l’effacera jamais. Le jeune homme pourra s’écarter sans doute ; mais il décrira, si vous voulez me permettre cette expression, une courbe rentrante qui le ramènera au point dont il était parti » .
La femme a donc un rôle éminent dans l’éducation des enfants, notamment dans l’éveil de leur sensibilité religieuse. Serait-ce à dire que la femme ne puisse faire ce que font les hommes, à savoir se lancer dans n’importe quelle activité, littéraire, scientifique, voire politique ? Il s’en faut de beaucoup que la femme ne puisse pas faire ce que font les hommes.
Maistre a une vive admiration pour les écrits de Mme de Sévigné, il admire l’esprit de Mme de Staël, dont il réprouve pourtant les idées politiques. Maistre reconnaît qu’une femme peut gouverner un pays, comme le prouve l’exemple de la Russie . Selon Maistre, cependant, l’homme et la femme sont différents. «Chaque être doit se tenir à sa place, et ne pas affecter d’autres perfections que celles qui lui appartiennent » .
Il suit de là que « les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité, elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin » . Il est vain de vouloir comparer les hommes et les femmes, chacun a sa vocation propre et peut y exceller. Maistre condense son propos par une image : « en un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme, mais dès qu’elle veut émuler l’homme, ce n’est qu’un singe » .
Si Maistre met tant en avant la différence entre l’homme et la femme, c’est pour une raison à la fois anthropologique et religieuse. Anthropologique car la femme suscite le désir, et religieuse car l’anthropologie est elle-même à comprendre en raison du péché originel. Que la féminité soit liée à l’idée de désir, et que le désir soit à son tour souvent attaché aux idées de séduction, de désordre ou de vice, c’est là un fait que Maistre trouve attesté dans toutes les cultures. Certes Aristote a écrit que la femme peut avoir un rôle important dans la maison, mais le plus souvent, il y a une défiance, voire une hostilité, envers le sexe féminin.
« Exalter la femme »
Dans l’Éclaircissement sur les sacrifices, Maistre rappelle les jugements défavorables de Platon et d’Hippocrate envers les femmes, il souligne aussi que « de nos jours encore, elles sont esclaves sous l’Alcoran » . Un discrédit pèse de tout temps sur la femme. La religion chrétienne elle-même reconnaît dans la Genèse que la femme a été créée après l’homme, et comme l’écrit saint Paul, que la femme « est tombée dans la désobéissance » .
Contrairement aux autres religions, le christianisme cependant élève la femme, et cette élévation se fait par la maternité et l’éducation des enfants. Saint Paul, lui-même, juste après avoir évoqué la désobéissance d’Ève, ajoute que la femme « se sauvera néanmoins par les enfants qu’elle aura mis au monde, s’ils persévèrent dans la foi, dans la charité, dans la sainteté, et dans une vie bien réglée » .
Grâce au christianisme, la femme acquiert une considération qu’elle n’avait pas avant lui, et qu’elle n’a pas hors de lui. Il en résulte, selon Maistre, que « la femme est plus que l’homme redevable au christianisme. C’est de lui qu’elle tient toute sa dignité » .
Cette dignité c’est précisément la reconnaissance de son excellence, puisque sans elle, sans la tendresse, sans l’affection qu’elle porte à son époux et à ses enfants, nulle famille ne pourrait être, et sans famille nul ne peut être vraiment lui-même. Il suit de là, dit magnifiquement Maistre, que « le moyen le plus efficace de perfectionner l’homme, c’est d’ennoblir et d’exalter la femme » .  

La Terreur (Révolution française) | 2000 ans d’histoire | France Inter

samedi 11 mars 2017

Gérard Letailleur vient de publier un recueil de contes intitulé : PÂQUES DE LA SAINTE RUSSIE

3682141822.jpgLes contes russes constituent un vaste univers dont les racines remontent aux temps les plus reculés. Ils ont conservé leur symbolique dans la mémoire populaire grâce à la riche palette de leurs couleurs, leur sens du mouvement, leurs nobles sentiments, et parfois leur charmante naïveté.
Dans cet ouvrage, ceux que nous avons choisis ont un point commun : la fête de Pâques. venue de Byzance au Xe siècle, à l’époque où les premiers slaves posèrent le pied sur le territoire russe entre la Haute Volga et le Dniepr, cette célébration revêt dans la liturgie orthodoxe une dimension fastueuse.
Les plus beaux contes de Pâques portent la signature d’écrivains exceptionnels, à l’instar d’Alexandre Pouchkine, Léon Tolstoï, Anton Tchékhov, Alexandre Kouprine, Fédor Dostoïevski…
Gageons que la redécouverte de ces petits joyaux tisse de nouveaux liens d’amitié entre nos deux peuples et contribue au renouveau spirituel de l’Occident chrétien.
Gérard Letailleur, éditeur d’ouvrages de bibliophilie, est l’auteur de nombreux livres consacrés à l’histoire, dont le dernier, L’histoire insolite des cafés parisiens, préfacé par Jean Piat, paru aux éditions Perrin, a rencontré un vif succès couronné par le prix de l’Académie Rabelais 2013.
Illustrations de Françoise Pichard.
Pâques de la sainte Russie, Gérard Letailleur, Via Romana, 139 pages, 19 € cliquez ici

LE CARDINAL MAZARIN (1602-1661) | 2000 ANS DʼHISTOIRE | FRANCE INTER

jeudi 9 mars 2017

Le désastre de la troisième république - De Bismarck à la Grande Guerre

Passé Présent n°142 - La bataille du Chemin des Dames

A l'origine des allocations familiales

Jean-Marc Proust rappelle qu'avant le monopole de la sécurité sociale, il y a eu des chrétiens qui ont oeuvré pour une politique familiale :
"Dans la mémoire collective, notre histoire sociale se résume à quelques symboles: les congés payés en 1936, la sécurité sociale en 1945. C’est négliger ce qui les précède comme si la loi se faisait en un jour. L’histoire a retenu la généralisation, ignorant la genèse. De même que nombre d’ouvriers bénéficiaient de congés payés avant 1936, les assurances sociales n’ont pas été inventées en 1945, lorsqu’elles ont devenues universelles et obligatoires. Il faut remonter une trentaine d’années plus tôt pour qu’Émile Romanet «invente» les allocations familiales. [...] Fervent catholique, il s’intéresse de près au sort des ouvriers. L’aide sociale est alors erratique et tient souvent davantage de la charité que des droits. Les syndicats se focalisent sur les salaires et la famille est plus une menace qu’un enjeu. Aussi, est-ce à la fois par le secteur public (ainsi du supplément journalier de 5 centimes par enfants accordé aux salariés du ministère de la Marine en 1860) et par le courant chrétien-social que surgit un «mouvement d’aide à la famille.»
Car, tout au long du XIXe siècle, le courant chrétien-social porte des idées novatrices: ainsi de Charles de Montalembert, qui demande l’interdiction du travail des enfants, de Frédéric Ozanam ou d’Armand de Melun, révoltés par l’étendue de la misère ouvrière, ou encore d’Albert de Mun, qui fonde des cercles ouvriers, sans oublier Frédéric Le Play qui publie La réforme sociale en France en 1864. Avec l’encyclique Rerum novarum  (1891) qui pose la question de la justice dans le salaire, plusieurs industriels vont mettre ces idées en application.
Peu après, Léon Harmel, industriel champenois, entend créer une «usine chrétienne», où les ouvriers gèrent des caisses de secours ou de crédit, des cercles d’études ou des associations religieuses… Il crée un «supplément familial au salaire».
« Cette institution, bien qu’entièrement alimentée par la caisse patronale, est gérée complètement par une commission ouvrière, qui se réunit chaque semaine, prend connaissance des salaires insuffisants et les complète en nature, au gré des familles. »
Dans le département de l’Isère, où travaille Romanet, les premiers réseaux de protection sociale se sont constitués au XIXe siècle: on y trouve plusieurs sociétés de charité, bienfaisance ou de prévoyance, des caisses de retraites des ouvriers… Entre logement et famille, chez les patrons chrétiens, la fibre sociale est intimement liée à la foi. Ils n’hésitent pas à assumer ce qui nous apparaît aujourd’hui comme du paternalisme. [...]
Avec la confiance de Joya père, puis fils, Émile Romanet s’emploie régulièrement à améliorer le sort des ouvriers, faisant grincer quelques dents dans le patronat… En 1906, il crée un conseil d’usine, préfiguration des comités d’entreprise, et met en œuvres diverses mesures: retraite supplémentaire, salle de lecture, jardins ouvriers, bureau de placement… Pour qu’il devienne le «père» des allocations familiales, il faut juste un déclic. Qui survient le 6 octobre 1916, en pleine bataille de Verdun, lorsque le gouvernement invite les Français à souscrire un emprunt de guerre. Romanet relaie l'information auprès des ouvriers. Ceux-ci lui disent qu’ils n’ont pas les moyens d’y participer, «avec leurs charges de famille.» Et l’invitent à faire une «petite enquête» pour voir «ce qui se passe dans les familles ouvrières». [...]
Peu après, Romanet convainc le Syndicat patronal. En novembre les «bonifications familiales» sont généralisées dans l’Isère, en Savoie et Haute-Savoie –avec quelques mesquineries ici ou là. [...]
Au même moment, et sans se connaître, Émile Romanet et Émile Marcesche ont alors l’intuition des caisses de compensation, alimentées par des cotisations des employeurs en proportion des heures travaillées et des salaires versés. Cette mutualisation des charges donne l’élan nécessaire à la généralisation des allocations familiales. En avril 1918, le Syndicat patronal des constructeurs mécaniciens et fondeurs de l’Isère, Savoie et Haute-Savoie donne l’exemple. Après-guerre, plusieurs branches industrielles s’en emparent: Syndicat national des constructeurs mécaniciens et fondeurs, Union des industries métallurgiques et minières, Bâtiments et travaux publics… En parallèle, sous «l’influence des cercles catholiques et des syndicalistes chrétiens (la CTFC)», les caisses de compensation interprofessionnelles se développent: 81 en 1922 , 160 en 1925, 230 en 1930, pour 1,8 millions de salariés bénéficiaires. Seul le petit commerce y reste hostile.
La suite est plus connue. En 1928 et 1930, sous Poincaré, la loi sur les assurances socialescouvre la maladie, la vieillesse et l'invalidité, puis, en 1932, le dispositif des allocations familiales est généralisé par la loi Landry. Toutes ces mesures seront unifiées en octobre 1945 dans le cadre global et obligatoire de la Sécurité sociale. L'État a pris le relais des initiatives patronales."
L'Etat a surtout confisqué les caisses d'allocations familiales et monopolisé ce système qu'il contrôle désormais et qu'il peut mettre... sous condition de ressource.

D’ARTAGNAN & LES MOUSQUETAIRES DU ROI | AU CŒUR DE L’HISTOIRE | EUROPE 1

lundi 6 mars 2017

L'esprit de chevalerie

Sublimation des vertus guerrières mises au service d'une cause juste ou sacrée, la chevalerie, longtemps miroir et référence des comportements occidentaux, devient, sauf exceptions, incompréhensible à une historiographie en rupture avec ses racines culturelles et religieuses.
L'idéal chevaleresque, tel qu'il apparaît au tournant de l'an Mil pour croître et s'épanouir au XIIe siècle, n'a pas jailli tout à coup de rien ; il s'ancre dans un passé, des traditions, des comportements, des croyances antérieurs à la société médiévale, et même au christianisme. Comment s'est-il forgé, mis en place, imposé ? Autant de question auxquelles Dominique Barthélemy apporte des réponses, ou des commencements de réponse dans un essai remarquable de justesse, d'érudition, d'intelligence et d'humour, La Chevalerie.
Vertus guerrières
Qu'il existe des vertus guerrières communes à toutes les sociétés indo-européennes, voire à toutes les civilisations qui exaltent le courage et le métier des armes, on ne saurait en douter. Cependant, impossible de comparer Roland ou Lancelot à Achille ou Hector, ni de faire procéder le héros médiéval d'un modèle romain, comme certains historiens ont tenté de le démontrer, parce que l'individualisme chevaleresque est à l'opposé de l'esprit des légions. Il convient de chercher son modèle ailleurs, dans un passé « barbare », germanique, exaltant la valeur personnelle, le rôle du cavalier, les rapports entre un chef de guerre et ses hommes. Au vrai, ce modèle germanique supposé serait tout autant, voire davantage celtique, mais il tend à s'imposer avec l'avènement du monde franc, s'épanouit à l'époque carolingienne, devient chevalerie telle que nous entendons le mot à l'aube des temps capétiens. L'un des grands intérêts de l'étude, souvent incisive et mordante, est de mettre en évidence combien le combat chevaleresque, dès ses origines, se veut élitiste, quoique largement ouvert aux talents et mérites, donc économe en sang, le but étant de briller, pas de se faire tuer. Aussi de montrer comment les puissants, rois ou ecclésiastiques, oeuvrèrent à orienter ce goût de l'exploit individuel vers l'intérêt général, guerres de conquête ou croisade capables de souder la communauté dans la poursuite d'un but unique. Tournois, joutes et défis s'inscrivent dans une même logique, tandis que la chanson de geste, le roman arthurien ou courtois, objets d'un chapitre passionnant, tracent un modèle parfait, ce qui ne signifie pas que tout chevalier ait incarné cette perfection. En allant au-delà du mythe et de l'idéalisation, le professeur Barthélemy propose une vision profondément juste et humaine d'une institution qui tendit vers le Bien, sans toujours l'atteindre, et un éclairage équilibré sur ses relations avec un Islam qui proposait un contre modèle chevaleresque ; Sarrasins ou Francs, les vrais chevaliers, d'un côté comme de l'autre, y furent étonnamment sensibles.
La Table ronde
Le cycle des romans de la Table ronde, inspirateur de tant de rêves et de comportements héroïques, s'ancrent, eux aussi, dans un passé indo-européen très lointain. Rompant avec les délires ésotériques trop suscités par le sujet, un universitaire britannique, John Matthews, propose, sous forme d'un élégant album illustré, Le Graal, la vérité derrière le mythe, étude poussée sur les origines de la légende du calice de Joseph d'Arimathie, et l'interprétation qu'il convient de donner à l'histoire. Le symbole du vase sacré qui permet de communiquer avec la Divinité existe dans toutes les cultures, même les plus éloignées de la nôtre. En Europe, on le retrouve dans le cratère primitif d'Ouranos, le chaudron magique des dieux celtes, et chez les Scythes, ce qui permit d'ailleurs à Matthews, conseiller historique d'un film consacré au roi Arthur, d'y soutenir la thèse, aventurée mais défendable, d'un Arcturus officier romain né dans les plaines de l'Est. Ce qui importe est de comprendre pourquoi ce récipient tient une telle place dans l'imaginaire collectif de tous les temps et comment, d'un rôle symbolique, celui de la quête de l'âme vers Dieu, il a pu, dans des sociétés de plus en plus matérialistes, devenir l'objet de la recherche d'obligation stérile d'un objet tangible doué de pouvoirs supposés magiques. Le résultat est stimulant, par les discussions qu'il suscite, et passionnant. Est-ce ce matérialisme ambiant qui conduit aujourd'hui à appréhender les croisades comme une entreprise de conquête coloniale animée de vulgaires appétits de lucre hypocritement travestis en guerre sainte ? Sans doute … S'y ajoute, chez des historiens coupés de la tradition catholique, une incapacité véritable à comprendre le phénomène, donc prompts à le condamner de manière véhémente. L'Anglais Jonathan Phillips en fait la démonstration avec Une histoire moderne des Croisades. En quoi « moderne » ? En cela qu'elle réprouve une entreprise perçue, la faute en revenant aux propos de George W. Bush après le 11 septembre, comme une agression gratuite contre un monde musulman plus ouvert, civilisé, lumineux que l'Occident mal sorti des brumes de la barbarie. Thèse faussée d'emblée, on l'aura compris, qui perd de vue que l'Islam régnait sur le Proche-Orient après en avoir chassé les Byzantins et laissé aux chrétientés locales le choix entre la peu enviable dhimmitude et la conversion. Que cette agression remontât à trois siècles ne la légitimait pas. En fait, Philipps, conscient que la croisade constituait une réponse au djihad, entendait écrire une histoire de la guerre sainte, ce qu'indique le titre anglais de son livre. L'ennui étant que, dépassé par la complexité du sujet pour un non-arabisant, ou inquiet des aspects politiquement incorrects de sa démarche, il a réorienté son travail pour en faire le procès d'une entreprise par essence catholique, voire nationaliste. Horresco referens... Je ne saurai trop vous conseiller de relire plutôt Grousset, réédité en poche chez Perrin, qui se revendiquait patriote et croyant et dont l'Histoire des Croisades, inconnue de Mr. Philipps, pour n'être pas "moderne" n'en demeure pas moins un chef d'oeuvre.
Aux côtés des Croisés
Les mêmes a priori se retrouvent dans le petit livre de Claude Lebédel, Les Croisades, paru dans une nouvelle collection désireuse de rendre l'histoire abordable à un lectorat ignorant. Sans s'encombrer de chronologie, s'arrêtant à quelques personnages subjectivement choisis -Pourquoi aucune femme quand Mélisende de Jérusalem ou Constance d'Antioche, entre autres, le justifiait ? Pourquoi Renaud de Châtillon, seigneur brigand plutôt que l'admirable Baudouin IV ? - sans peur des erreurs de détails, - Bohémond de Hauteville, prince de Sicile, n'est pas Bohémond de Normandie… - dégoulinant de complaisance pour tout ce qui n'est ni croisé ni franc, au risque d'attribuer l'invention de la boussole et de la soie aux Arabes plutôt qu'aux Chinois, l'auteur signe une synthèse plus ambitieuse que sérieuse et passablement insatisfaisante.
Royaume latin
Qu'il ne s'agissait nullement d'une entreprise d'appropriation territoriale, un fait l'atteste : au lendemain de la prise de Jérusalem, en juillet 1099, la majorité des Croisés repartit vers l'Europe sans penser à la survie du nouveau royaume latin... Ce fut l'urgente nécessité d'assurer une armée permanente qui entraîna la naissance de l'Ordre du Temple et la transformation des Hospitaliers de Saint-Jean en moines soldats. Aventure singulière que cette nouvelle chevalerie dont saint Bernard s'instaura le chantre et qui a entraîné, en français du moins, d'innombrables études plus ou moins sérieuses et circonstanciées. Il semble qu'il n'en existe pas d'équivalentes outre-Manche puisque l'étude de Desmond Seward, Les chevaliers de Dieu, y demeure, depuis sa parution en 1972, un classique inégalé. Fallait-il en proposer la traduction ? Oui. Certes, Seward, dans cette synthèse consacrée aux Ordres militaires, n'apprendra strictement rien à ceux que le sujet intéresse concernant Templiers, Hospitaliers, devenus chevaliers de Malte, ou Teutoniques ; en revanche, et cela justifie l'entreprise, le chapitre consacré aux ordres espagnols et portugais, Calatrava, Alcantara, Aviz, Montesa, Santiago et Mercédaires, qui combattirent uniquement dans la péninsule ibérique, la Reconquista étant regardée comme équivalente à la Croisade, est, à ma connaissance, la seule approche disponible dans notre langue. Seward y met en évidence la laïcisation de ces Ordres, l'emprise des souverains, qui imposèrent des princes comme Grands Maîtres, précisément ce que Philippe le Bel tenta vainement d'obtenir du Temple, et explique ainsi leur longue durée. Cela comble une lacune de notre historiographie.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 5 au 18 mai 2011
Dominique Barthélemy : La Chevalerie, Fayard, 525 p., 26 €.
John Matthews : Le Graal, Le pré aux clercs, 175 p., 20 €.
Jonathan Phillips : Une histoire moderne des Croisades, Flammarion, 520 p., 26 €.
Claude Lebédel : Les Croisades, Ouest-France, 160 p., 6 €.
Desmond Seward : Les Chevaliers de Dieu, Perrin, 380 p., 22 €.

La guerre de Vendée (1793 – 1796), Monsieur de Charette | Au cœur de l’h...

samedi 4 mars 2017

Rappel : "Raymond Aubrac était un agent communiste"


Directeur de recherches au CNRS, l'historien Stéphane Courtois est un spécialiste du communisme. Elève d'Annie Kriegel, il a été le maître d’œuvre du Livre noir du communisme. Ses derniers livres sont "le Bolchevisme à la française" (Fayard) et, sous sa direction, "Sortir du communisme, changer d'époque" (PUF). Historien engagé, mais grand connaisseur des archives, il nous décrit la face cachée d'un personnage aujourd'hui encensé. (On pourrait également lire son article sur le site de Causeur)
Qui était vraiment Raymond Aubrac ?
Un agent soviétique, mais pas au sens où il aurait travaillé pour les services d'espionnage de l'Union soviétique. Il était plutôt un membre important du réseau communiste international, un sous-marin communiste si l'on veut ; en tout cas, beaucoup plus qu'un agent d'influence. Un homme comme lui avait évidemment un correspondant à Moscou.
En a-t-on des preuves ?
Nous n'avons pas de documents, comme par exemple dans le cas de l'ancien ministre radical Pierre Cot. Toutefois, l'ancien dissident tchèque Karel Bartosek avait découvert dans les archives du PC à Prague des documents qui montrent qu'Aubrac y était reçu par Klement Gottwald, le chef historique du PC tchécoslovaque, qui fut aussi un agent du Komintern.
Mais Aubrac a toujours expliqué qu'il n'avait jamais été membre du PCF ?
(Rire). C'est exact, formellement, mais tout cela est cousu de fil rouge. Il faisait partie de ce qu'on appelle les "hors-cadres", des gens de haut niveau dont le PCF n'avait pas besoin qu'ils prennent leur carte. Ils leur étaient plus utile à l'extérieur. Aubrac était un ingénieur, sorti de l'Ecole des Ponts et Chaussées, et le PCF ne voulait pas le mettre en avant. Ce qui ne l'empêchait pas de participer à des réunions de cellules comme "observateur". Avant guerre, sa future épouse Lucie était elle-même communiste, proche d'André Marty - qui fut représentant du PCF au Komintern.
Ses biographes le présentent comme une sorte d'industriel à la tête d'une entreprise d'urbanisme. Qu'en est-il ?
La société qu'il dirigeait était le Berim - le Bureau d'études et de recherches pour l'industrie moderne. Placé sous la responsabilité de Jean Jérôme, l'und es hommes les plus importants et les plus secrets du PCF - cette société servait aussi de pompe à finances au Parti. C'est, par elle, que passait une partie des financements en provenance de l'Est - sous la forme de contrats plus ou moins bidons. Même chose avec les maires communistes.
On apprend qu'il était à Saïgon lors de l'arrivée des chars du Nord-Vietnam en 1975. Qu'y faisait-il ?
Aubrac a joué un rôle très particulier dans l'affaire du Vietnam. Lorsque le dirigeant communiste Hô Chi Minh vint en France en 1946, il fut hébergé par les Aubrac à la demande de Jacques Duclos. Puis il servit de contact entre l'appareil communiste international et Henry Kissinger lui-même. Du sérieux, on le voit.
Son rôle durant la Résistance a fait l'objet de polémiques. On se souvient d'un procès contre l'historien Gérard Chauvy et d'une table ronde organisée en 1997 par Libération. Qu'en pensez-vous ?
Pendant longtemps, Aubrac et son épouse Lucie ont raconté qu'il s'était évadé à la suite d'une opération de la Résistance. Or, Arthur Kriegel - qui a participé à cette action commando - assurait qu'Aubrac n'était pas là quand elle eut lieu. Puis Aubrac a reconnu dans la biographie "autorisée" que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu'il ne s'était pas évadé, mais qu'il avait été libéré.
Un autre épisode pose problème. A la Libération, il est commissaire régional de la République à Marseille. Or De Gaulle va le virer sans ménagement et sans explication. A Marseille, il avait créé des CRS (Compagnies républicaines de sécurité) dont on découvrit plus tard qu'elles étaient entièrement infiltrées par le PCF.
Quant à la table ronde de Libération, une anecdote est significative : Aubrac s'est mis en colère au moment même où Daniel Cordier lui a demandé d'avouer enfin qu'il était communiste. Jusqu'au bout, il l'aura nié. C'était un gros poisson de l'appareil, très bien camouflé, en particulier derrière l'image de son épouse Lucie.
Mercredi 11 Avril 2012
Jean-Dominique Merchet

LOUIS XII, « PÈRE DU PEUPLE » (1462-1515) | AU CŒUR DE L’HISTOIRE | EURO...

jeudi 2 mars 2017

Vie et œuvre d’un doctrinaire transeuropéen

Georges Feltin-Tracol
849720557.jpgQui connaît Jean Thiriart ? Son ami Yannick Sauveur vient de rédiger une très intéressante biographie aux éditions Pardès dans la collection « Qui suis-je ? » (127 p., 12 €). Optométriste réputé à Bruxelles, Jean Thiriart (1922 – 1992) fut un ardent militant européen ou, plus exactement, « national-européen ».
Après une jeunesse collaborationniste, Thiriart défend le Congo belge et l’Algérie française qu’il intègre rapidement dans une ambitieuse vision grande-européenne allant de l’Arctique jusqu’au Cap. Il crée dès 1962 Jeune Europe, un mouvement transeuropéen qui entend fondre toutes les nationalités en une seule citoyenneté. Hostile aux deux blocs surgis de Yalta, ce parti s’implante en Belgique, en RFA, en Italie, en France, et publie L’Europe communautaire ou La Nation européenne. Auteur, deux ans plus tard, d’Un Empire de quatre cents millions d’hommes : l’Europe. La naissance d’une nation, au départ d’un parti historique (réédité aux éditions Avatar dans la collection « Heartland » en 2007), Thiriart, en lecteur attentif de Machiavel et de Pareto, conçoit un État-nation européen, centralisé, indivisible, unifié, laïque et républicain. Être européen n’est à ses yeux qu’une question politique et nullement une réalité ethno-linguistique. Il exècre par conséquent tous les « petits nationalismes » qu’ils soient régionalistes, nationaux, ethnistes et religieux. Si, dans les années 1980, il envisageait une solide alliance euro-soviétique tournée contre les États-Unis, après la fin de l’URSS en 1991, il imagine un grand-espace plus qu’européen couvrant à la fois l’Europe de l’Ouest et l’ancien bloc de l’Est ainsi que la Turquie, l’Asie centrale, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord.
La pensée géopolitique de ce doctrinaire intransigeant déroute. L’échec de Jeune Europe en 1969 ne l’empêche néanmoins pas de continuer à réfléchir et à persévérer. En août 1992, il séjourne à Moscou et y rencontre les opposants de Boris Eltsine dont le jeune Alexandre Douguine pas encore chantre d’une quatrième théorie politique néo-eurasiste. Toutefois, malgré quelques similitudes, force est de relever que le néo-eurasisme douguinien ne correspond pas au transeuropéisme de Thiriart.
Certaines des analyses de Jean Thiriart demeurent actuelles et pertinentes, nonobstant un idéal transeuropéen qui continue à susciter réticences, interrogations et polémiques auprès de tous les européistes identitaires convaincus.
Bonjour chez vous !
• « Chronique hebdomadaire du Village planétaire », n° 22, diffusée sur Radio-Libertés, le 24 février 2017.

MUSTAFA KEMAL ATATÜRK (1881-1938) | AU CŒUR DE L’HISTOIRE | EUROPE 1

mardi 28 février 2017

Passé Présent n°141 : Spécial guerre d'Espagne

Alphonse de Châteaubriant, le poète qui crut en une Europe nationale-socialiste

Alphonse  de Châteaubriant subit, comme tant d'autres, une damnatio memoriae en raison de ses sympathies à l'égard du national-socialisme et de son activité de collaborateur sous l’Occupation. Même ses deux grands romans, Monsieur des Lourdines (1911) et La Brière (1923), ne sont plus réédités que par de petites maisons d'éditions. C'est dommage, car il est un écrivain de grande qualité. Mais la méconnaissance de Châteaubriant est regrettable aussi en raison de l'originalité de sa pensée, laquelle lui assigne une place à part dans le monde de la droite nationale.
Un singulier homme de droite
Alphonse de Châteaubriant, en effet, n'est pas un homme de droite comme les autres. Jeune, il ne connut pas la tentation nationaliste, et se montra insensible tant aux ligues turbulentes des Déroulède et Guérin, à la Ligue de la Patrie française ou à l'antisémitisme de Drumont qu'à L'Action française. Mieux, il se sentit des sympathies dreyfusardes et fut un grand ami de cet intellectuel humaniste, pacifiste et internationaliste que fut Romain Rolland. Il eut également de bonnes relations avec Aristide Briand et fut encensé par des radicaux tels que Clemenceau ou Maxime Vuillaume (ancien communard), puis par Jacques Copeau, l'un des fondateurs de la NRF, laquelle fit son éloge.
Châteaubriant n'est pas pour autant un progressiste qui aurait dévié vers la droite. Ses goûts étaient classiques et défiants envers la modernité esthétique. Il n'écrivit rien sur le sujet, mais on sait, par les témoignages de ses amis de la « Belle Epoque », qu'il condamnait sans balancer les mouvements picturaux fauve et cubiste, au nom d'un culte tout classique de la, raison, maîtresse d'équilibre, d'harmonie et de beauté, garante des trésors de la civilisaëwr contre la barbarie libérée par la déraison et le culte du moi. Du reste, jusqu'en 1914, Châteaubriant se montra un homme cultivé et ouvert dans les limites de son éducation, curieux de se connaître et de percer le secret poétique de sa Bretagne natale, plus précisément de cette Brière, terre de sa famille. Ses origines expliquent cet état d'esprit aussi intéressant qu'ambivalent et intrigant.
Le poids de l’ascendance
Alphonse de Châteaubriant voit le jour le 25 mars 1877 à Rennes. Sa famille a des origines hollandaises et protestantes. Au XVIIe siècle, ses ancêtres étaient des commerçants maritimes d'origine allemande. L'un d'eux, Gaspard Van Bredenbecq, fonda à Nantes, en 1668, une compagnie maritime et une raffinerie de sucre. Sa veuve acquit en 1690 les droits féodaux de la seigneurie de Châteaubriant, à Saint-Gemmes-sur-Loire. Elle abjura le protestantisme lors de l'Edit de Nantes, et le catholicisme devint alors la religion de la famille. Les Châteaubriant furent donc à la fois raffineurs, négociants, armateurs et propriétaires fonciers. Mais aussi officiers - noblesse oblige.
On le voit, les atavismes les plus contradictoires (morale et esprit d'entreprise protestants, noblesse française catholique, militaire et terrienne) ont façonné l'esprit de notre écrivain.
Celui-ci naquit des œuvres d'Alphonse Marie René de Châteaubriant dans des conditions régulières" puisqu'alors le père et la mère (de naissance roturière et bourgeoise) ne furent mariés qu'un an plus tard.
Les débuts littéraires d’un jeune mondain
Recalé au concours d'entrée à Saint-Cyr, au grand dam de son père, il intègre le 11e régiment de cuirassiers de Chartres, mais montre peu de goût pour Farinée, qu'il quitte rapidement. En mai 1903, il épouse la fille d'un médecin, Marguerite Bachelot-Villeneuve, qui lui donnera deux fils. Fils de famille, bientôt héritier, rente, il n'est pas tenu de gagner sa vie. La vie mondaine lui permet d'être introduit au Chroniqueur de Paris, à la Revue bleue, et lui offre l'occasion de rencontres multiples Malwida von Meysenbug, Romain Rolland, déjà cité, qui restera toute sa vie son meilleur ami, Briand, et autres personnalités connues à l'époque, presque toutes modernes, libérées et progressistes. Ses premiers écrits sont assez anodins et publiés par des éditeurs locaux Prémisses (1902), Pastels vendéens (1905). Son livre d'impressions de voyage Instantanés aux Pays-Bas (1906), paraît dans la Revue de Paris avant de sortir en livre. Deux nouvelles, Le baron de Puydreau (1908) et Monsieur de Buysse (1909) paraissent dans la Revue de Paris, puis sont éditées par « Les Ateliers Imprimeurs ». Il donne quelques articles à deux journaux républicains bon teint Le Radical et Le Rappel.
L’accès à la célèbrité
C'est avec son roman Monsieur des Lourdines, Histoire d’un gentilhomme campagnard que Châteaubriant accède à la célébrité. Le livre est publié par un tout jeune éditeur, promis à un bel avenir, Bernard Grasset, et reçoit le prix Goncourt 1911, grâce au battage organisé en sa faveur par Romain Rolland, auquel il est dédié. Le héros de l'histoire, Anthime de Lourdines, jeune noble non conformiste, mène à Paris une existence dispendieuse et vit un amour fatal avec une jeune personne qui le conduit et sa famille avec lui - à la ruine et provoque la mort de sa mère, terrassée par le chagrin, le fils indigne songe au suicide, mais en est dissuadé par la voix de la nature, traduite par les sons de son violon qui lui rappelle celui de son père ; resté au pays, il sera définitivement sauvé par l'amour de Sylvie, son amie d'enfance.
Du jour au lendemain Châteaubriant devient un écrivain fêté par le tout-Paris. Sa réputation de romancier croîtra encore avec la publication de La Brière (Grasset 1923) et La Meute (éd. du Sablier,1927).
Pour la régénération d’une Europe décadente
Mais la guerre éclate en août 1914, et notre homme est mobilisé et affecté au service ambulancier, dans l'Est. Quoique éloigné des combats, il se trouve en mesure de voir les horreurs de la guerre avec les morts et les blessés à évacuer, les entassements dans les hôpitaux, les souffrances des soldats meurtris, les mutilations, les conditions de vie dans les tranchées. Comme Romain Rolland, exilé en Suisse, il pense que cette guerre est une folie, destructrice à la fois des personnes, de l'humanité, de la civilisation, et il en veut aux élites européennes de n'avoir pas su unir les nations. Il aspire à l'édification d'une Europe unie spirituellement et diplomatiquement (même s'il reste imprécis sur ce point) sur la base de la réconciliation franco-allemande, afin d'éviter le retour de la guerre qui, autrement, est assuré. De ce point de vue, sa pensée semble beaucoup plus proche de Romain Rolland, de Paul Valéry ou d'Albert Demangeon que de celle de Barrés ou de Maurras. Cependant, il se distingue des premiers par son analyse des risques de décomposition de l'Europe. En effet, Châteaubriant constate l'expansion rapide du bolchevisme à la faveur de la crise de civilisation engendrée par la guerre. Le bolchevisme, expression la plus achevée du socialisme né de la misère d'un prolétariat que la civilisation a laissé se former en son sein, et dont la révolte, attisée par la chute des valeurs spirituelles et morales découlant de l'injustice et de la guerre, consommera la ruine de l'humanité. La Révolution russe de 1917 sonne comme un avertissement ou l'Europe s'unira pour lutter contre ce péril mortel qu'elle conjurera en apportant une solution au problème social, dont l'existence même est un scandale, ou elle périra de par ses divisions qui la voueront à un nouveau conflit et la laisseront désarmée face aux révolutionnaires communistes. Ces considérations qui vont fonder désormais la pensée politique de Châteaubriant le font échapper à l'idéalisme humanitaire de son ami Romain Rolland - dont il va de plus en plus s'éloigner - et le posent comme le tenant d'une Europe à la fois aristocratique et socialiste, unie par les œuvres de l'esprit, plus fortes que les oppositions nationales. Cet idéal sera celui d'un Pierre Benoît, d'un Abel Bonnald, d'un Chardonne, d'un Drieu la Rochelle, plus tard d'un Brasillach, entre beaucoup d'autres, auxquels Châteaubriant ouvre la voie. Dans une lettre du 28 novembre 1918, il écrit « Au lieu de partir d'une idée d'entraide et de collaboration... les gouvernements alliés ne font guère que s'inspirer d'envie, de crainte, de rancune et de haine, toute cette démence étant l'œuvre des faux nationalismes impénitents... L'heure était pourtant venue pour les nations de coopérer ensemble à la réalisation du grand organisme européen comme pour les gouvernements conservateurs de faire cause commune contre l'ennemi commun bolchevisme... La grande coopération européenne serait actuellement, pour les peuples épuisés et intérieurement détruits dans leurs hiérarchies, la seule arche de salut. »
Tout le projet politique du groupe Collaboration est contenu dans ces lignes ; le mot même de "collaboration", on le voit, y apparaît déjà. Châteaubriant va être un des initiateurs d'une droite aristocratique persuadée que le monde libéral et capitaliste moderne, amputé de ses valeurs spirituelles, court à sa perte, notamment parce qu'il secrète tout naturellement le bolchevisme. Cette droite nouvelle se démarquera du nationalisme barrésien, du nationalisme maurrassien, du patriotisme « bien français » des Croix de Feu et des Jeunesses patriotes, et même du fascisme étroitement national d'un Valois ou d'un Bucard. Châteaubriant ne se sentira aucune affinité avec ces courants.
Durant les années 1920, alors que Maurras, Bainville et toute L'Action française ne cessent de dénoncer les faiblesses de la diplomatie française à l'égard de l'Allemagne et la politique pacifiste de Briand, notamment lors de la conclusion du Pacte de Locarno (1925), Châteaubriant, lui, déplore l'échec de cette politique face aux nationalismes impénitents, celui de la France spécialement. Hostile à la gauche, il ne se reconnaît cependant ni dans la droite des "modérés", ni dans Action française ou les ligues. Le fascisme italien le laisse indifférent.
Le national-socialisme instrument de la renaissance
En revanche, il va trouver un espoir de régénération de la civilisation européenne dans le national-socialisme. Il effectue deux voyages en Allemagne : le premier, assez court, au printemps 1935, le second, beaucoup plus long et exploratoire, durant l'été et l'automne 1936, au cours duquel il prend la parole devant les jeunesses hitlériennes, enchaîne les conférences (à Francfort, Baden-Baden, Mannheim, Munich, Stuttgart), assiste à l'ouverture des Jeux Olympiques de Berlin et au grand Parteitag de Nuremberg et rencontre Goebbels et Rosenberg. Il retourne en Allemagne à l'été 1937 et est reçu par Hitler à Berchtesgaden le 10 août.
Au printemps 1937 avant d'avoir rencontré Hitler, Châteaubriant publie La Gerbe des Forces, Nouvelle Allemagne, très favorable à l'idéologie nationale-socialiste. Il ne se convertit toutefois pas au paganisme et reste clique. Il discerne dans le national-sociale ferment nécessaire à la saine réorientation du christianisme anémié et vicié par la vulgate humaniste, libérale et démocratique qui domine la France et l'Europe, et qui sont legs de la Renaissance, de la Réforme, des Lumières" du XVIIIe siècle, de la Révolution française et du capitalisme débridé. Le national-socialisme libérera le christianisme son affadissement compassionnel et misérabiliste et lui fera retrouver le sens de la grandeur, de l'héroïsme, du sacrifice, de l'existence de la foi la plus élevée et de la destinée surnaturelle de l'homme. Ainsi restauré dans authenticité, le christianisme sera en mesure de régénérer les peuples et la civilisation europénne, enlisée dans un matérialisme mortifère et promise à la déchéance ou à la révolution bolchevique. Le national-socialiste est l'instrument idéologique nécessaire cette régénération du christianisme et de la civilisation, en même temps qu'il est adapté au génie allemand. Le christianisme doit se faire national-socialiste pour se sauver et sauver les peuples. « Il est dans la nature divine du Christianisme de pouvoir se transformer à l'infini selon les besoins des êtres ». « La Révolution nationale-socialiste est une révolution de l'homme ». Hitler, lui, « est avant tout un poète... un génie de race qui incarne son peuple entier... Il est la conscience populaire élevée à son plus haut degré d'aristocratisme ».
Cette synthèse hardie du christianisme et du national-socialisme apparente Châteaubriant à Mgr Mayol de Lupé, avec cette nuance que ce dernier voit plus banalement les nationaux-socialistes et la Wehrmacht en nouveaux chevaliers teutoniques ou en croisés du XXe siècle. Du reste, on la pressent dans son roman L'appel du Seigneur (1935), et même dans son autobiographie romancée Les pas ont chanté (1939).
À cette époque, l'écrivain le plus proche de Châteaubriant est sans conteste Abel Bonnard, lui aussi admirateur de l'Allemagne nationale-socialiste et reçu par Hitler, Goebbels, Rosenberg, et qui voit dans le national-socialisme l’instrument d'une renaissance de la civilisation européenne.
Cependant, s'il parle et écrit, notre homme ne s'engage pas. Il n'adhère pas au Comité France-Allemagne, fondé en novembre 1935, et se contente de signer, avec près de soixante-dix autres plumes connues le Manifeste des intellectuels français pour la défense de l'Occident, favorable à l'Italie fasciste, en octobre 1935.
Le choix de la collaboration
1940 va le faire entrer en lice. Rallié au maréchal Pétain, Châteaubriant voit dans la défaite l'occasion de jeter les bases d'une France et d'une Europe nouvelles sous la houlette de l'Allemagne nationale-socialiste. Dès juillet, il fonde son hebdomadaire, La Gerbe, qui paraîtra jusqu'au 17 août 1944, avec une équipe composée de son amie, Gabrielle Castelot, d'André Castelot, Marc Augier et Camille Fégy. Politique et littéraire, ce journal aura pour collaborateurs un grand nombre des plus brillants intellectuels de l'époque : nous citerons, entre autres, Chardonne, Paul Morand, Georges Blond, Cocteau, Montherlant, Giono, La Varende, Céline, Drieu La Rochelle, Guitry, et des hommes de théâtre comme Gaston Baty, Charles Dullin, Jean-Louis Barrault. Il défendra jusqu'au bout l'idéal d'une Europe unie autour de l'Allemagne hitlérienne, animée d'une foi catholique retrempée au vigoureux nietzschéisme paganisant du nazisme.
Mais La Gerbe ne touche qu'une élite restreinte. Or, il s'agit de rallier le plus large public. Dans ce dessein, Châteaubriant fonde, à l'automne 1940, le groupe Collaboration, qui promeut ses idées par des brochures, des conférences, de grandes réunions publiques. Il en est le président, assisté de son cousin René Pichard du Page (vice-président) et Ernest Foumairon (secrétaire général). Le comité d'honneur compte Fernand de Brinon, Pierre Benoît, Abel Bonnard, Drieu la Rochelle, le grand chimiste Georges Claude, Abel Hermant et le cardinal Baudrillart. Très dynamique à Paris, ce groupe crée des filiales en province (33 groupes en zone sud, notamment) qui ne décolleront guère.
Châteaubriant patronne également la Légion des Volontaires français (LVF) en 1942.
Les défaites successives des troupes allemandes, les déceptions inévitables à l'égard d'un Occupant qui se révèle moins magnifique qu'il ne le rêvait, ne le font pas dévier de sa route.
L’exil
Après la Libération (août 1944), Châteaubriant se réfugie en Allemagne, puis en Autriche, où, grâce à l'aide d'amis autrichiens, il vit dans une ferme à proximité de Kitzbühel sous le nom de « Docteur Wolf », avec son amie Gabrielle Castelot. C'est là qu'il s'éteindra le 2 mai 1951. En France, la Cour de Justice de la Seine l'avait condamné à mort par contumace le 25 octobre 1948.
Alphonse de Châteaubriant a cru en la victoire finale du national-socialisme qui devait selon lui assurer le salut de la civilisation européenne. Sur ce point il s'est trompé, l'hitlérisme ayant été militairement écrasé en 1945. Néanmoins, son diagnostic sur l'état de la civilisation européenne était globalement pertinent. En cela, sa pensée politique mérite d'être méditée. Et puis, quel romancier de génie !
Paul-André Delorme Rivarol du 16 février 2017

LES ORIGINES DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (1914-1918) | AU CŒUR DE L’H...

dimanche 26 février 2017

La monarchie contre l’esclavage

Relevé sur le site du Salon Beige ces quelques éléments d’Histoire utiles à connaître et à faire connaître.
Le 4 février 1776 : abolition de l'esclavage en France.
L'esclavage en France métropolitaine n'a jamais existé ! Dans Institutions coutumières, (éd. Loysel, livre I, art. 6), il est rappelé qu'un édit du 3 juillet 1315, de Louis X le Hutin, stipule que : 
« Le sol de France affranchit l'homme qui le touche ». 
Encore un mensonge de l'histoire officielle, car ce n'est pas la Convention, qui en 1792 abolit l'esclavage en décidant d'accorder la citoyenneté aux hommes libres de couleur, mais bien le roi Louis XVI qui promulgue, dès 1776, un édit condamnant fermement la possession d'esclaves sur le territoire français. Et la République se garde bien de nous rappeler que trois ans plus tard, le roi va plus loin, puisque le 8 mai 1779, Louis XVI abolit par ordonnance, le servage, le droit de suite et affranchit tous les « mains mortables » [les serfs] des domaines royaux, ainsi que les hommes de corps, les « mortaillables » et les « taillables ».  
Encore un mythe mensonger destiné à draper la république d'habits respectables qu'elle ne mérite pas. Où sont la liberté, l'égalité et la fraternité quand on justifie l'esclavage ? 
En effet, l'Assemblée Nationale de 1790 réaffirme par deux décrets, du 8 mars et du 12 octobre 1790, que l'esclavage est légal ; abolissant une liberté de plus en supprimant ainsi la réforme royale. L'Assemblée rejette ainsi la publication de Brissot Adresse à l'Assemblée Nationale pour l'abolition de la traite des Noirs. 
Ce n'est que devant son impuissance face aux révoltes des esclaves des colonies qu'elle finit par abolir l'esclavage en 1794 et, comme par hasard, le 4 février ! La France est par l'action réformatrice de son roi l'une des premières nations du monde à abolir l'esclavage et le servage. 
Mais qui sait encore qu'à l'époque un esclave qui met le pied sur le sol du royaume devient automatiquement libre, ou « ranc» ? Le serf dépend du seigneur, qui en échange de son travail, lui doit protection ; il est attaché à sa terre, mais on ne peut la lui retirer. Avec le temps, le servage disparaît, ne subsistant que sous des aspects secondaires, variant selon les endroits. Quant aux corvées, elles sont un impôt en nature et n'ont rien à voir avec l'esclavage. L'esclave est une « chose », un « bien meuble » (conception du droit romain reprise à la Renaissance), tandis que le serf n'a jamais cessé d'être une « personne », possédant la personnalité juridique. Tempéré par le Code noir de 1685, qui est un progrès pour l'époque, l'esclavage demeure aux colonies, et est effectivement confirmé en 1790. Ce qui est moins connu, c'est l'esclavage des Blancs aux Antilles, par d'autres Blancs, sous la forme de « l'engagement ». Il existe tout au long du XVIIe siècle.  
Merci à Michel Franceschetti de sa transmission

L’ASSASSINAT DE JULES CÉSAR (44 AV. J.- C.) | AU CŒUR DE L’HISTOIRE | EU...

samedi 25 février 2017

Ernst Jünger : L’Anarque

« L’anarque peut vivre dans la solitude; l’anarchiste est un être social, et contraint de chercher des compagnons.
Etant anarque, je suis résolu à ne me laisser captiver par rien, à ne rien prendre au sérieux, en dernière analyse… non, certes, à la manière des nihilistes, mais plutôt en enfant perdu, qui, dans le no man’s land d’entre les lignes des marées, ouvre l’oeil et l’oreille.
C’est le rôle de l’anarque que de rester libre de tout engagement, mais capable de se tourner de n’importe quel côté.
Le trait propre qui fait de moi un anarque, c’est que je vis dans un monde que, « en dernière analyse », je ne prends pas au sérieux.
Pour l’anarque, les choses ne changent guère lorsqu’il se dépouille d’un uniforme qu’il considérait en partie comme une souquenille de fou, en partie comme un vêtement de camouflage. Il dissimule sa liberté intérieure, qu’il objectivera à l’occasion de tels passages. C’est ce qui le distingue de l’anarchiste qui, objectivement dépourvu de toute liberté, est pris d’une crise de folie furieuse, jusqu’au moment où on lui passe une camisole de force plus sérieuse.
Ce qui d’ailleurs me frappe, chez nos professeurs, c’est qu’ils pérorent d’abondance contre l’Etat et l’ordre, pour briller devant les étudiants, tout en attendant du même Etat qu’il leur verse ponctuellement leur traitement, leur pension et leurs allocations familiales, et qu’à cet égard du moins ils sont encore amis de l’ordre.
Le libéral est mécontent de tout régime; l’anarque en traverse la série, si possible sans jamais se cogner, comme il ferait d’une colonnade. C’est la  bonne recette pour qui s’intéresse à l’essence du monde plutôt qu’à ses apparences – le philosophe, l’artiste, le croyant.
Quand la société oblige l’anarque à entrer dans un conflit auquel il est intérieurement indifférent, elle provoque ses contre-mesures. Il tentera de retourner le levier au moyen duquel elle le meut.
Si j’aime la liberté « par dessus tout », chaque engagement devient image, symbole. Ce qui touche à la différence entre le rebelle et le combattant pour la liberté; elle est de nature, non qualitative, mais essentielle. L’anarque est plus proche de l’être. Le partisan se meut à l’intérieur des fronts sociaux et nationaux, l’anarque se tient au-dehors. Il est vrai qu’il ne saurait se soustraire aux divisions entre partis, puisqu’il vit en société.
Je disais qu’il ne faut pas confondre rebelles et partisans; le partisan se bat en compagnie, le rebelle tout seul. D’autre part, il faut bien distinguer le rebelle de l’anarque, bien que l’un et l’autre soient parfois très semblables et à peine différents, d’un point de vue existentiel.
La distinction réside en ce que le rebelle a été banni de la société, tandis que l’anarque a banni la société de lui-même. Il est et reste son propre maître dans toutes circonstances.
Pour l’anarque […] S’il prend ses distances à l’égard du pouvoir, celui d’un prince ou de la société, cela ne veut pas dire qu’il refuse de servir, quoiqu’il advienne. D’une manière générale, il ne sert pas plus mal que tous les autres, et parfois mieux encore, quand le jeu l’amuse. C’est seulement du serment, du sacrifice, du don suprême de soi qu’il s’abstient.
L’anarque est […] le pendant du monarque : souverain, comme celui-ci, et plus libre, n’étant pas contraint au règne.
Le libéralisme est à la liberté ce que l’anarchisme est à l’anarchie.
L’illusion égalitaire des démagogues est encore plus dangereuse que la brutalité des traîneurs de sabres… pour l’anarque, constatation théorique,  puisqu’il les évite les uns et les autres.
L’anarque, ne reconnaissant aucun gouvernement, mais refusant aussi de se bercer, comme l’anarchiste, de songeries paradisiaques, possède, pour cette seule raison, un poste d’observateur neutre.
L’anarque pense de manière plus primitive; il ne se laisse rien prendre de son bonheur. « Rends-toi toi-même heureux », c’est son principe fondamental, et sa réplique au « Connais-toi toi-même » du temple d’Apollon, à Delphes. Les deux maximes se complètent; il nous faut connaître, et notre bonheur, et notre mesure.
Le monde est plus merveilleux que ne le représentent sciences et religions. L’art est seul à le soupçonner.
L’obligation scolaire est, en gros, un moyen de châtrer la force de la nature et d’amorcer l’exploitation. C’est tout aussi vrai du service militaire obligatoire, qui est apparu dans le même contexte. L’anarque le rejette, tout comme la vaccination obligatoire et les assurances, quelles qu’elles soient. Il prête serment, mais avec des restrictions mentales. Il n’est pas déserteur, mais réfractaire.
Qu’on lui impose le port d’une arme, il n’en sera pas plus digne de confiance, mais, tout au contraire, plus dangereux. La collectivité ne peut tirer que dans une direction, l’anarque dans tous les azimuts.
L’anarque […] a le temps d’attendre. Il a son éthos propre, mais pas de morale. Il reconnaît le droit et non la loi; méprise les règlements. Dès que l’éthos descend au niveau des règlements et des commandements, c’est qu’il est déjà corrompu.
L’anarque n’en [la société] discerne pas seulement de prime abord l’imperfection : il en reconnaît la valeur, même avec cette réserve. L’Etat et la société lui répugnent plus ou moins, mais il peut se présenter des temps et des lieux où l’harmonie invisible transparaît dans l’harmonie visible. Ce qui se révèle avant tout dans l’oeuvre d’art. En pareil cas, on sert joyeusement.
L’égalisation et le culte des idées collectives n’excluent point le pouvoir de l’individu. Bien au contraire : c’est en lui que se concentrent les aspirations des multitudes comme au foyer d’un miroir concave.
Etant anarque, ne respectant, par conséquent, ni loi ni moeurs, je suis obligé envers moi-même de prendre les choses par leur racine. J’ai alors coutume de les scruter dans leurs contradictions, comme l’image et son reflet. L’un et l’autre sont imparfaits -en tentant de les faire coïncider, comme je m’y exerce chaque matin, j’attrape au vol un coin de réalité.
Non qu’en tant qu’anarque, je rejette à tout prix l’autorité. Bien au contraire : je suis en quête d’elle et me réserve, pour cette raison précise, le droit d’examen.
Je mentionne cette indifférence parce qu’elle éclaire la distance entre les positions : l’anarchiste, ennemi-né de l’autorité, s’y fracassera après l’avoir plus ou moins endommagée. L’anarque, au contraire, s’est approprié l’autorité; il est souverain. De ce fait, il se comporte, envers l’Etat et la société, comme une puissance neutre. Ce qui s’y passe peut lui plaire, lui déplaire, lui être indifférent. C’est là ce qui décide de sa conduite; il se garde d’investir des valeurs de sentiment. Chacun est au centre du monde, et c’est sa liberté absolue qui crée la distance où s’équilibrent le respect d’autrui et celui de soi-même.
Le bannissement se rattache à la société comme l’un des symptômes de son imperfection, dont l’anarque s’accommode tandis que l’anarchiste tente d’en venir à bout.
Nous frôlons ici une autre des dissemblances entre [l’anarque] et l’anarchiste : la relation à l’autorité, au pouvoir législateur.
L’anarchiste en est l’ennemi mortel, tandis que l’anarque n’en reconnaît pas la légitimité. Il ne cherche, ni à s’en emparer, ni à la renverser, ni à la  modifier – ses coups de butoir passent à côté de lui. C’est seulement des tourbillons provoqués par elle qu’il lui faut s’accommoder.
L’anarque n’est pas non plus un individualiste. Il ne veut s’exhiber, ni sous les oripeaux du « grand homme », ni sous ceux de l’esprit libre. Sa mesure lui suffit; la liberté n’est pas son but; elle est sa propriété. Il n’intervient ni en ennemi, ni en réformateur; dans les chaumières comme dans  les palais, on pourra s’entendre avec lui. La vie est trop courte et trop belle pour qu’on la sacrifie à des idées, bien qu’on puisse toujours éviter d’en être contaminé. Mais salut aux martyrs !
A première vue, l’anarque apparaît identique à l’anarchiste en ce qu’ils admettent, l’un comme l’autre, que l’homme est bon. La différence consiste en ceci : l’anarchiste le croit, l’anarque le concède. Donc, pour lui, c’est une hypothèse, pour l’anarchiste un axiome. Une hypothèse a besoin d’être vérifiée en chaque cas particulier; un axiome est inébranlable. Suivent alors les déceptions personnelles. C’est pourquoi l’histoire de l’anarchie est faite d’une série de scissions. Pour finir, l’individu reste seul, en désespéré.
Il n’y a pas plus à espérer de la société que de l’Etat. Le salut est dans l’individu.
L’idée fondamentale de Fourier est excellente : c’est que la création est mal fondue. Son erreur consiste à croire que ce défaut dans la coulée est réparable. Avant tout, l’anarque doit se garder de penser en progressiste. C’est la faute de l’anarchiste, en vertu de laquelle il lâche les rênes.
L’anarque peut rencontrer le monarque sans contrainte; il se sent l’égal de tous, même parmi les rois. Cette humeur fondamentale se communique au souverain; il sent qu’on le regarde sans préjugés. C’est ainsi que naît une bienveillance réciproque, favorable à l’entretien.
Le capitalisme d’Etat est plus dangereux encore que le capitalisme privé, parce qu’il est directement lié avec le pouvoir politique. Seul, l’individu peut réussir à lui échapper, mais non l’association. C’est l’une des raisons qui font échouer l’anarchiste. »
Ernst Jünger, Eumeswill (1977)