vendredi 26 avril 2013

La Palatine d’un siècle à l’autre

Peut-on imaginer un couple plus mal assorti que celui de Philippe, duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV, et d'Élisabeth-Charlotte, comtesse palatine du Rhin ? Monsieur vivait enrubanné et perché sur ses hauts talons en compagnie de ses mignons, Madame, bien en chair, affichait une dégaine de paysanne allemande, parlait crûment et regrettait de ne pas être née homme...
Pourtant, l'étonnante princesse assuma avec honneur la situation. Mère admirable de bonté, de générosité, d'indulgence, elle ne connut pas à Versailles le bonheur de son enfance rhénane, mais son caractère enjoué et sa plume acérée lui permirent de toujours maîtriser ses déceptions, voire de s'attirer, bien qu'assez peu jolie, de bonnes amitiés.
Même son jouisseur d'époux sut l'honorer avec dignité ; il faut dire que Monsieur, aux antipodes des "gays", était resté pieux et, après avoir déjà donné un enfant par an à sa première épouse, Henriette d'Angleterre - dont deux filles seulement grandirent -, n'entendait pas que ses plaisirs entravent son devoir de prolonger sa famille, ... pas plus que de faire preuve sur les champs de bataille d'un grand courage et d'une grande humanité...
Le destin exceptionnel de celle que l'histoire retient comme la Princesse Palatine devient des plus attachant sous la plume de Christian Bouyer, déjà historien de Monsieur et de sa cousine, la Grande Mademoiselle. Des collatéraux, certes, mais les Orléans d'alors ne sont-ils pas les aïeux de l'actuelle Maison de France ?
Allemande bien en chair
Élisabeth-Charlotte, que l'on devait appeler Liselotte, naquit dans une famille en pleine tourmente. Branche cadette des Wittelsbach régnant sur la Bavière, les comtes palatins régnant sur le Palatinat du Rhin s'étaient vu conférer en 1356 le titre d'Électeurs du Saint Empire. Leur dérive dans le protestantisme avait poussé Frédéric V à s'emparer du trône de Bohème dont Ferdinand II l'avait délogé au bout d'un hiver (1620). Son fils, Charles-Louis, assura le retour de la famille à Hei de Westphalie et s'appliqua à redresser le Palatinat sorti exsangue de la guerre de Trente Ans. De son mariage avec Charlotte de Hesse-Cassel, cet amoureux très sensuel eut deux enfants, Charles, futur Électeur, né en 1651, et notre Liselotte, née le 12 mai 1653, puis il répudia son épouse et refit sa vie avec Louise de Degenfeld qui allait donner à Liselotte une ribambelle de demi-frères et sœurs.
 C'est dire dans quel climat de tensions familiales vécut la petite sauvageonne effrontée qui découvrit la joie et l'équilibre auprès de sa tante Sophie de Hanovre avant de devenir "l'infante du Palatinat", qui ne pouvait évidemment rester célibataire, car « les princesses, lui disait-on, naissent pour être mariées ». Or voici qu'en 1670, Monsieur, Philippe duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV, se trouva veuf d'Henriette d'Angleterre. La Grande Mademoiselle, alors éprise de Lauzun, ne pouvait l'épouser comme eût souhaité le roi. Il fallut donc considérer que le Palatinat étant, écrit Christian Bouyer, « un pion dans la progression de Louis XIV vers l'Est », Liselotte, se convertissant au catholicisme, serait pour celui-ci une excellente belle-sœur…
Truculente épistolière
Devenir duchesse d'Orléans et seconde dame de France ne pouvait consoler la Palatine de dix-neuf ans, toujours un peu lourdaude mais d'excellente santé, de devoir quitter les forêts, les vergers, les vignobles de sa jeunesse. Les adieux furent terribles, mais la rencontre avec son futur époux maquillé et poudré eut lieu dans un tourbillon de fêtes. Les jours suivants l'impression plutôt négative sur Philippe s'estompa sans que celui-ci eût changé sa façon de vivre... et d'aimer, mais Madame n'était point pudibonde et l'on trouva vite quelques compromis ! Quant à Louis XIV, sachant que son frère « n'était pas un cadeau », il se montrait plein d'attentions pour elle. Avec son franc-parler et la verdeur de son langage, elle apportait à la cour un vent nouveau.
Liselotte se consolait de son déracinement en écrivant des lettres truculentes à sa famille, à ses tantes dans l'Europe entière, notamment Sophie, duchesse de Hanovre, à ses demi-frères... Christian Bouyer, les citant, retrace des petits mais aussi des grands événements de la fin du règne du Roi Soleil. Certains heureux : les naissances de nombreux enfants dont Philippe, le futur Régent, né en 1674, qui devait épouser Mademoiselle de Blois, fille naturelle de Louis XIV, et Élisabeth-Charlotte, née en 1676, dont le mariage avec Léopold, duc de Lorraine, allait faire la grand-mère maternelle de la reine de France martyre Marie-Antoinette ! Même les filles du premier mariage de Monsieur, furent tendrement aimées de Liselotte : Marie-Louise, née en 1662, que l'on sacrifia « sur l'autel de la "real-politik" », dit Christian Bouyer, en la donnant au dégénéré Charles IV d'Espagne, et Anne-Marie, née en 1669, épouse du duc de Savoie.
Grand-mère de l’Europe
D'autres événements furent tragiques, tel le saccage réellement barbare de son cher Palatinat par les armées de Louvois. Il y eut aussi « le coup de force du roi contre les adeptes du "vice italien" »... Après la mort de Monsieur en 1701 (un an après l'accession du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, au trône d'Espagne), Liselotte, qui s'était bien entendue avec la reine de France Marie-Thérèse, se montra féroce à l'égard de Madame de Maintenon, épouse morganatique de Louis XIV, « la vieille ordure du grand homme ». Puis l'on assiste à la mort du roi, aux débuts du règne du petit Louis XV, à la mise en place de la Régence de Philippe... Liselotte relatait tous ces événements laissant aller sa plume incontrôlable, considérant surtout les naissances et les mariages de ses petits-enfants et petits-neveux au rythme desquels se plantait déjà le décor de tout le XVIIIe siècle.... Elle devait mourir le 8 décembre 1722.
L’œil vif de la Princesse Palatine, relayée par le style agréable de Christian Bouyer, fait redécouvrir cette époque charnière entre les XVIIe et XVIIIe siècle. Livre à lire en vacances.
Michel FROMENTOUX L’Action Française 2000– du 21 au 27 juillet 2005
* Christian Bouyer : La Princesse Palatine. Éd. Pygmalion, 298 pages,

jeudi 25 avril 2013

L’île aux cannibales, résultat de la politique de déportation soviétique


Jean de Viguerie, Les Pédagogue Essai historique sur l’utopie pédagogique

Jean de Viguerie, Les Pédagogue Essai historique sur l’utopie pédagogique Nombreux furent, ces vingt dernières années, les ouvrages qui dénoncèrent les dérives d’une Education de moins en moins nationale, dont chaque réforme annonçait un degré supplémentaire sur la voie du désastre. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute celui de Jean-Paul Brighelli, La Fabrique du crétin : la mort programmée de l’école.

Ces satires d’une politique erratique, qui prend volontiers les airs d’un père Ubu illuminé, ont dans leur ensemble établi un diagnostic cruel de l’état présent du système éducatif. La vertu du petit livre de Jean de la Viguerie, Les Pédagogues. Essai historique sur l’utopie pédagogique, paru aux éditions du Cerf, est de replacer l’enjeu dans une profondeur diachronique et de retrouver les racines idéologiques d’une aberration qui semble avoir contaminé la planète entière.

Modernité triomphante

Jean de Viguerie est chrétien, et il ne s’en cache pas. Evoquant largement Thomas d’Aquin, il insère sa conception éducative dans un héritage antique, dont Aristote est l’un des inspirateurs, et qui repose sur la conviction que l’intelligence de l’être humain, voulue par Dieu, lui est innée, et que l’instruction, largement redevable d’une tradition multiséculaire, s’efforce d’éveiller cette intelligence en concomitance avec la volonté, l’effort, la mémoire et le savoir acquis en relation avec le Maître.

Son essai, clair, agréable, est une synthèse rigoureuse de la pléthore d’ouvrages pédagogiques qui ont émaillé l’avancée triomphale de la modernité, depuis le début du XVIe siècle. Il n’est pas indifférent que la manie éducative ait commencé à sévir au moment même où le chancelier humaniste Thomas More publiait sa fameuse Utopie.

Les aventures d’une folie

D’Erasme à Mérieu, en passant par Comenius, Nicole, Locke, Rousseau, Considérant, les partisans de l’Ecole ouverte, en tout, quatorze théoriciens, dont plusieurs n’eurent pas d’enfant, et enseignèrent encore moins, ou peu, Jean de Viguerie nous retrace les aventures d’une folie, celle de guérir tous les maux de la société par une action décisive sur cette pâte humaine, cette table rase, malléable à merci, qu’est l’enfant.

Car, au-delà des variétés d’engagements, tant humanistes que hussites, jansénistes, déistes, matérialistes, marxistes, le point commun entre tous ces réformistes est d’appréhender le petit être humain comme un objet de laboratoire. Pour ce faire, le tout puissant pédagogue, technicien plutôt que détenteur d’un savoir, met en situation cet ignorant naturel, non pour en faire un être pourvu d’un sens critique aiguisé par la fréquentation des livres, des idées, des modèles, mais une sorte de bon sauvage, doté de toutes les compétences intégratives, de toutes les capacités à s’auto-construire. A partir de là, tout étant possible, l’erreur, l’échec, sont impensables. Le pédagogue animateur de classe, ou le précepteur, puisque l’on doit s’occuper de chacun pour aboutir à une « réussite » mécanique (le « truc », autant dire le graal, étant à la portée de tout élève professeur), est mis en demeure de préparer le futur citoyen, le membre épanoui d’une société sans inégalités, sans injustice, sans maux, sans tromperies.

Seul compte l’avenir radieux

Il n’est donc pas étonnant que cette « construction » humaine, qui possède des analogies évidentes avec le projet politique des Lumières, cherche à éradiquer tout ce qui est regardé comme nuisible ou inutile. Ainsi la famille est-elle répudiée, elle qui mêle fâcheusement subjectivisme et préjugés à un processus qui se doit d’être « scientifique ». Le même sort est dévolu au livre, source imaginaire de passions délétères, à l’Histoire, qui offre tant de mauvais exemples et fait perdre du temps, aux langues anciennes et à la grammaire, jeux gratuits. Le passé est honni, seul l’avenir radieux compte. L’enseignement s’affirme comme positif, utile, productif. Les disciplines techniques, scientifiques, industrielles, les capacités intégratives, le travail de groupe, l’harmonie grégaire, comme dans un phalanstère fouriériste, sont privilégiés. Enfin, last but not least, un endoctrinement citoyen, où, dans le langage contemporain, le métier de citoyen, est octroyé à nos jeunes cervelles, qui, autrement, seraient celles de barbares.

Elevage hédoniste

L’ironie veut que cet élevage hédoniste, fondé sur un prétendu « plaisir », au détriment de tout sens du devoir et de l’effort, voire de la violence exercée contre sa propre paresse, s’affiche comme une voie vers la libération de soi. Il illustre à sa façon les préceptes de la contre-utopie de George Orwell, 1984, dans laquelle la « liberté » était en fait un esclavage.

On complètera l’ouvrage dense et pédagogique de Jean de Viguerie avec celui de Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, qui lie l’émergence de cette utopie éducative au triomphe du libéralisme économique et social, pour qui, selon le mot de Renan, l’Homme n’ »est plus qu’un enfant trouvé, qui termine sa vie en célibataire ».

(Cet article est paru dans le numéro 4, d'avril 2012, de Salut Public).
Claude Bourrinet http://www.voxnr.com

mercredi 24 avril 2013

Obama : une famille au service de la CIA

Wayne Madsen a compilé les archives de la CIA (Central Intelligence Agency). Ses travaux l'ont amené à relever des liens très étroits entre l'agence de renseignement et des membres de la famille de l'actuel Président américain Barack Obama. Ce journaliste d'investigation fait ainsi toute la lumière sur la collaboration du père d'Obama, de sa mère et de son beau-père dans des opérations montées par la CIA. La famille Obama a collaboré avec l'Agence à un moment où la Bannière étoilée cherchait à contrecarrer l'influence sino-soviétique dans les cercles étudiants et l'émergence de représentants politiques proches de Moscou sur les continents africain et asiatique. Les activités de cette famille occultées par la presse internationale, n'ont pas fini de livrer leurs secrets. Cet exposé a pour intérêt de révéler avec précision ce que l'on nous cache.
Fondée en 1953 par Eldridge Haynes et son fils Elliot Haynes, la Business International Corporation est une société façade de la CIA. Ayant pour objectif de soutenir les entreprises américaines implantées à l'étranger, elle organisait par ailleurs des conférences réunissant des leaders politiques et des journalistes employés comme agents secrets pour le compte des États-Unis. Dans les années 1960, la mère du Président américain, Ann Dunham Stanley, a travaillé en Indonésie pour des sociétés-écrans de la CIA comme la Fondation Ford ou l’East West Center rattaché à l'Université de Hawaï. L'East West Center est un organisme établi en 1960 sur l'initiative du Congrès américain, pour renforcer les relations entre les peuples et les nations de la zone Asie-Pacifique avec les États-Unis. En 1965, alors que le jeune Barack avait quatre ans, A. Dunham y rencontra son second mari, Lolo Soetoro. Il est le beau-père de Barack Obama. Cette même année, Lolo Soetoro est appelé en Indonésie pour assister le général Suharto - de confession musulmane et deuxième Président indonésien de 1967 à 1998 - dans le renversement de Sukarno. Celui-ci, musulman et communiste, fut le Premier Président indonésien de 1945 à 1967. C'est lui qui en 1945, proclama l'indépendance de l'Indonésie, nation qui avec 240 millions d'habitants, est aujourd'hui la plus peuplée du monde musulman.
Barack Obama Sr, le père du Président Obama, avait rencontré A. Dunham en 1959, lors d'un cours de russe à l'université de Hawaï. Il avait été désigné pour accompagner deux cent quatre-vingt étudiants asiatiques et africains dans des établissements universitaires implantés aux États-Unis. Cette mission avait pour objectif de former et d'endoctriner les futurs agents d'influence. L'Asie et l'Afrique devenaient un terrain de lutte de pouvoir entre les États-Unis, l'Union soviétique et la Chine, tous trois désireux d'étendre leur domination sur des pays nouvellement indépendants ou en passe de le devenir. En 1961, Obama Sr épousa Ann Dunham Stanley sur l’île de Maui, la deuxième plus grande île de l'archipel de Hawaï.
TOM MBOYA, L'HOMME DE MAIN DE LA CIA
La CIA avait recruté Tom Mboya dans le cadre de « libération sélective ». Ce programme avait pour principe d'isoler le Président Kenyatta, fondateur de la république du Kenya et considéré par la CIA comme une personne « non fiable ». T. Mboya était un pilier de la politique kenyane. Il fut le fondateur du People's Congress Party ainsi qu'un artisan de la fondation du parti Kanu (Kenya African National Union). Il participa aux négociations ayant conduit à l'indépendance du Kenya en décembre 1963. T. Mboya reçut une subvention de cent mille dollars de la Joseph P. Kennedy Foundation dans le cadre du programme d'invitation d'étudiants étrangers aux États-Unis. Obama Sr était un ami de T. Mboya. Quand il fut assassiné en 1969, le père d'Obama témoigna au procès de son meurtrier. Obama Sr avait quitté Hawaï en 1962 pour étudier à l'Université de Harvard dans le Massachusetts. Divorcé d'Ann Dunham en 1964, il épousa Ruth Niedensand, une étudiante juive américaine de l'université ; et retourna avec elle au Kenya, où ils eurent deux fils. Ce mariage se solda aussi par un divorce. Obama Sr avait travaillé aux Ministères des Finances et des Transports kenyans. Il décédera dans un accident de la circulation en 1982 à Nairobi, capitale du Kenya.
Des documents de la CIA démontrent que Tom Mboya fut un important agent d'influence de la CIA. D'après un rapport secret émanant de la CIA, CIA Current Intelligence Weekly Summary du 19 novembre 1959, T. Mboya avait la mission de contrôler les gauchistes lors de la seconde Conférence panafricaine (All-African People's Conférence, AAPC) qui se déroula en Tunisie en 1961. À cette occasion, le conservatisme de Mboya est perçu comme un contrepoids à la politique communiste du clan Nkrumah. Celui-ci, président du Ghana de 1960 à 1966 et soutenu par les « représentants sino-soviétiques », décédera des suites d'un cancer de l'estomac en 1972 dans un hôpital de Bucarest. T. Mboya avait bénéficié d'une bourse d'étude pour s'inscrire à l'Université de Hawaï. Dans un autre rapport secret de la CIA du 3 avril 1958, il est écrit : « [Mboya] est un des leaders africains les plus prometteurs ». Un autre document du 18 décembre 1958 décrit le nationaliste kenyan Mboya comme un « jeune porte-parole capable et dynamique ». Il est considéré comme un adversaire des "extrémistes" à l'instar de Nkrumah. Dans le milieu de la diplomatie américaine, on pense que l'assassinat de T. Mboya pourrait être l'œuvre d'agents chinois. Toutes les ambassades du Kenya avaient, pour cette occasion, mis leurs drapeaux en berne, à l'exception de la république populaire de Chine.
DUNHAM ET BARRY SOETORO ET L'ACTIVITÉ SECRÈTE DE L'USAID
En 1965, un nouveau président, Howard P. Jones, fut nommé à l’East-West Center. Il avait été ambassadeur des États-Unis en Indonésie de 1958 à 1965, lorsqu'à Djakarta (capitale de l'Indonésie) Soharto et les agents de la CIA renversèrent Sukarno. Le 10 octobre 1965, Howard P. Jones publia un article dans le Washington Post où il prenait position pour Soharto dans le coup d'État fomenté contre Sukarno. Il parlait de la nécessité de ce « contre-coup d'État » pour reconquérir un pouvoir perdu, lors du coup d'État initial mené le 30 septembre 1965 par les communistes. Jones ne déclara jamais que Soharto avait bénéficié de l'appui de la CIA. Deux jours après le contre-coup d'État de Soharto, les participants à une manifestation orchestrée par la CIA, incendièrent à Djakarta le quartier général du PKI (Parti communiste indonésien), proche de Pékin. Devant l'ambassade américaine qui abritait un bureau de la CIA, des manifestants défilaient et criaient : « Longue vie à l'Amérique ! ». Néanmoins, l'histoire des relations entre l'Amérique et l'Indonésie est particulièrement riche en rebondissements : en 1992, un certain James Riady, protégé de Soharto, sera accusé d'avoir injecté plus d'un million de dollars dans des contributions illégales à la campagne présidentielle de Bill Clinton.
En 1960, Dunham est enceinte de Barack Obama. Elle abandonne alors des études commencées à l'Université de Hawaï. À l'automne 1961, elle reprend les cours à l'Université de Washington ; et se réinscrira à l'Université de Hawaï de 1963 à 1966. Lolo Soetoro qui a épousé Dunham en mars 1965, quitte Hawaï pour l'Indonésie le 20 juillet 1965, soit trois mois avant les opérations de la CIA contre Sukarno. Promu au grade de colonel par Soharto, Lolo Soetoro est rappelé à Djakarta pour contribuer au contre-coup d'État (qui destitua Sukarno). En 1967, installée en Indonésie avec son fils Barack Obama, Dunham enseigne l'anglais à l'ambassade des États-Unis de Djakarta pour le compte de l’USAID. Créée en novembre 1961, l'United States Agency for International Development (Agence des États-Unis pour le développement international) qui tire son origine du Plan Marshall, est chargée du développement économique et de l'assistance humanitaire dans le monde. Étant une des antennes les plus importantes de la CIA, elle a été impliquée dans des opérations secrètes. Le 9 février 1971, le journal Washington Star expose que l’USAID ravitaillait l'armée laotienne en riz, qu'elle revendait à l'armée nord-vietnamienne. L’USAID et la CIA ont utilisé les livraisons de riz pour obliger la tribu laotienne des Meo à entrer dans le camp des États-Unis contre les communistes.
LA MERE D'OBAMA ET LES COURS DE RUSSE
Les cours de russe que Dunham a suivi à Hawaï, sont très utiles pour les activités de la CIA en Indonésie. Les archives montrent qu'Ann Dunham et plusieurs agents de la CIA en poste à Djakarta, avant et après le coup d'État de 1965, étaient russophones. Une note déclassifiée du 2 août 1966, écrite par Bromley Smith, le secrétaire général du Conseil de sécurité national des États-Unis, mentionne que le Japon, l'Europe occidentale, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et les Philippines avaient accueilli avec faveur la nouvelle du contre-coup d'État de Soharto : il permet le positionnement d'une Indonésie non-alignée sur Pékin.
Dans un article du 10 juillet 1971, le New York Times accusait l'USAID et la CIA d'avoir "perdu" 1,7 milliard de dollars dans le CORDS (Civil Opérations and Revolutionary Development Support). Ce programme avait pour mission de coordonner les opérations civiles et militaires américaines de "pacification" au Vietnam. Il visait aussi à établir une « cartographie humaine » du terrain, permettant d'identifier les personnes et les groupes suspectés de soutenir les vietnamiens communistes. Dans cette guerre particulièrement meurtrière, la CIA pratique la torture et assassine des civils et des moines bouddhistes dans des villages du Vietnam. Certains financements provenant de l'USAID ont été injectés dans une compagnie aérienne appartenant à la CIA : Air America. En Thaïlande, le financement par l'USAID du Programme de Développement rural accéléré (Accelerated Rural Development Program) cache en réalité des opérations contre la guérilla communiste. En 1971, peu avant le début de la troisième guerre indo-pakistanaise, les fonds de l’USAID destinés aux projets de travaux publics dans la partie orientale du Pakistan, ont été utilisés pour entretenir une force militaire sur la frontière avec l’lnde. Ces exemples prouvent que les fonds de l'USAID servent des intérêts bien différents de l'assistance humanitaire dans le monde.
OBAMA ET SES GRANDS-PARENTS MATERNELS : MADELYN ET STANLEY DUNHAM
En 1972, le directeur de l'USAID admet que la CIA a instrumentalisé cette organisation pour effectuer des opérations au Laos. LUSAID servait ainsi de couverture idéale pour les opérations de la CIA en Indonésie, aux Philippines, au Sud-Vietnam, en Thaïlande et en Corée du sud. Dans le Sud-est asiatique, les projets de l'USAID sont soutenus par le SEADAG (Southeast Asian Development Advisory Group), un groupe développant des projets publics en Asie, et tenu, bien entendu par la CIA. Toujours en 1972, le programme Food for Peace contrôlé par l'USAID et par le Ministère de l'Agriculture des États-Unis, a été financé pour mener à bien des projets militaires au Cambodge, en Corée du sud, en Turquie, au sud-Vietnam, en Espagne, à Taïwan et en Grèce. Grâce à tous ces réseaux financiers, cette même année, l'USAID put appuyer les forces nord-yéménites contre le gouvernement du Sud-Yémen défendu par des socialistes opposés à l'hégémonie américaine dans la région.
Une des institutions affiliées aux travaux de l'USAID en Indonésie est la Fondation Asie (Asia Foundation). Fondée en 1950 avec l'aide de la CIA, elle s'oppose à l'expansion communiste en Asie. Toujours dans la sphère des activités de la CIA, le Bangladesh constitua aussi une étape dans l'itinéraire d'Ann Dunham. En 1972, retournant en Indonésie, elle confia la garde de Barack à sa propre mère qui résidait à Hawaï et occupait le poste de vice-président de la Banque de Hawaï à Honolulu, une autre couverture de la CIA. Madelyn Dunham fut la première femme à exercer cette charge. Plusieurs sociétés de façade de la CIA avaient leur compte à la Banque de Hawaï. Madelyn Dunham s'est servie des comptes cachés de la CIA pour transférer des fonds à l'attention des dictateurs asiatiques, à l'instar du Président de la république des Philippines Ferdinand Marcos, du président de la république du Vietnam Nguyen Van Thieu et du Président de la république indonésienne, le général Soharto. Par l'intermédiaire de cette banque, la CIA soutenait ses représentants politiques dans la zone Asie-Pacifique.
LA BBRDW : LES LIENS D'UNE SOCIÉTÉ BANCAIRE AVEC LA CIA
À Honolulu, la BBRDW (Bishop, Baldwin, Rewald, Dillingham&Wong) fut une des sociétés bancaires les plus utilisées par la CIA pour le blanchiment de l'argent sale. Le sénateur Daniel Inouye, membre du Comité des agents secrets du sénat américain (USA Senate Select Commutée on Intelligence) affirmait que le rôle de la CIA dans la BBRDW était insignifiant. Ce qui était un mensonge. En réalité, la BBRDW était profondément impliquée dans le financement des activités secrètes de la CIA sur tout le continent asiatique. Son champ d'action allait jusqu'à l'espionnage industriel au Japon et à la vente d'armes à Taïwan ainsi qu'aux guerriers Moudjahidin afghans. Jusqu'en 1981, John C. "Jack" Kindschi fut un des dirigeants de la BBRDW. Il fut aussi le chef de la CIA à Honolulu. Le passé de la BBRDW a été réécrit par la CIA : l'Agence voulait faire croire que cette banque ne fut présente à Hawaï qu'à partir de l'annexion de l'archipel par les États-Unis. La BBRDW conduisait ses activités dans le quartier des affaires de Honolulu, à côté du siège de la Banque de Hawaï.
Ann Dunham et son mari indonésien Lolo Soetoro ont été liés aux activités de la CIA quand elle visait à neutraliser l'influence sino-soviétique en Indonésie. Wayne Madsen a découvert qu'un des contacts les plus étroits de Soharto avec la CIA était Kent B. Crâne. Il était si proche de Soharto qu'après son retrait de la CIA, il fut un des rares hommes d'affaires « privés » à obtenir un passeport diplomatique du gouvernement de Soharto pour l'Indonésie. Sa société, Crâne Group, fournissait des armes aux forces militaires américaines et indonésiennes. Crâne a été le conseiller pour les affaires extérieures du vice-président des États-Unis, Spiro Agnew. Il fut nommé ambassadeur américain en Indonésie (de 1981 à 1989) par le quarantième Président Ronald Reagan. A son départ de Djakarta, il a été remplacé par Paul Wolfowitz qui sera Secrétaire adjoint à la Défense entre 2001 et 2005 dans le gouvernement de George W. Bush. De 2005 à 2007, P. Wolfowitz sera le président de la Banque mondiale.
À deux reprises, le Président Barack Obama a retardé sa visite officielle en Indonésie, qu'il réalisa en 2010. Peut-être craignait-il un quelconque intérêt de la presse sur les liens qu'entretenaient sa mère et son beau-père avec la CIA ? Dans les années 1970 et 1980, pour le compte de la Fondation Ford, de l’East-West Center et de l’USAID, Ann Dunham s'est occupée de projets de crédits en Indonésie. Le docteur Gordon Donald Jr. travaillait à l'ambassade des États-Unis qu'il a protégée contre les violences étudiantes anti-américaines pendant la période du contre-coup d'État contre Sukarno. Au Bureau des affaires économiques, G. Donald était responsable du programme du financement de l’USAID pour le développement de l'agriculture en Indonésie. Dans Who's Who in the CIA, G. Donald est décrit comme un agent de la CIA qui a travaillé à Lahore au Pakistan.
LES PROJETS HONTEUX DE LA CIA À HAWAÏ
Une littérature très abondante aborde les aspects géopolitiques des opérations secrètes de la CIA conduite par l'Université de Hawaï. Une note de la CIA du 15 mai 1972 traite d'un programme sur des études comportementales menées par la CIA. L'ARPA (Advanced Research Projects Agency : agence pour les projets de recherche avancée de défense) et l'Université de Hawaï y sont impliquées. Les documents abordant ce sujet ont été rédigés par Bronson Tweedy, vice-directeur de la CIA, par le directeur de PRG (Program Review Group), par l'Intelligence Community USA et par Robert Helms, directeur de la CIA. Le lieutenant-colonel Austin Kibler, directeur des études de l'ARPA s'est occupé des recherches sur les changements comportementaux et la surveillance à distance. Ces études ont été concrétisées avec la collaboration d'Edward Proctor, vice-directeur en charge du renseignement à la CIA, Cari Duckett, vice-directeur responsable de la science et de la technologie pour la CIA et John Huizenga, directeur de l'Office of National Intelligence Estimates. Les NIE désignent des documents d'estimation concernant des informations en possession des Services de renseignement sur d'éventuels événements futurs. Leur publication permet d'optimiser une politique d'anticipation efficace et de résoudre d'éventuelles divergences de points de vue entre les Services de renseignement.
En 1973, James Schlesinger, directeur de la CIA, ordonna une enquête administrative sur les programmes de l'Agence de renseignement. Celle-ci produisit une série de documents qui ont été publiés en 2007. R. Helms donna la consigne au docteur Sidney Gottlieb de détruire les registres relatifs aux recherches sur les changements de comportement. Le projet MK-Ultra, programme de recherche initialisé par la CIA, était spécialisé sur les études relatives aux changements comportementaux et au lavage de cerveau à partir d'injections de drogues. Plusieurs membres du gouvernement Ford de 1974 à 1977, parmi lesquels le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, ont fait en sorte que personne ne révèle les programmes d'interactions comportementales et psychologiques : les projets MK-Ultra et Artichoke. Plusieurs documents du 15 mai 1972 font également référence au projet Scanate commencé la même année. Ils traitent d'un programme de recherche de la CIA sur l'utilisation des psychotropes permettant la manipulation psychologique et la programmation du cerveau. Des rapports citent la collaboration de l'ARPA et de son "sous-traitant", la Stantford Research Institute (SRI), située à Menlo Park, en Californie. Pour ce faire, R. Helms contacta C. Duckett, J. Huizenga, E. Proctor et le directeur de l'Agence de l'intelligence militaire (Défense Intelligence Agency, DIA) qui est responsable d'un autre projet de la CIA, Grill Flame, sur la surveillance à distance.
LE DR BRANDON, SPÉCIALISTE DU COMPORTEMENT
R. Helms expose que l'ARPA avait financé les recherches sur le comportement dans le cadre de missions de la CIA et impliquant l'Université de Hawaï. La collaboration de ces deux entités dans le domaine de la guerre psychologique se poursuit encore aujourd'hui. Le Dr Susan Brandon, directrice du programme des études sur le comportement conduites par le Centre de contre-espionnage et de l'Intelligence (Defence Counter-intelligence and Human Intelligence Center, DCHC) à l'intérieur de la DIA, a obtenu son doctorat en psychologie à l'Université de Hawaï. Elle a travaillé dans un programme secret avec la participation de l'APA (American Psychological Association) et de la RAND Corporation et de la CIA, et ayant pour objectif  d'améliorer les méthodes d'interrogatoire. L'objet de sa recherche s'étend aux domaines de la privation du sommeil, de la perception sensorielle et de la soumission à la douleur intense. Ces procédés ont notamment été utilisés sur des prisonniers de la base aérienne de Bagram en Afghanistan. Le Dr S. Brandon fut l'assistante du Directeur du service des sciences sociales, comportementales et éducatives au Bureau des sciences et des technologies dans le Cabinet de George W. Bush. Les liens entre la CIA et l'Université de Hawaï sont multiples. Harlan Cleveland, président de l'Université de Hawaï de 1969 à 1974, organisa une conférence sur ces thèmes au quartier général de la CIA le 10 mai 1977.
De nombreux documents attestent les liens de George W. Bush avec la CIA. Barack Obama est parvenu à dissimuler les relations de sa famille avec l'Agence. À la différence des autres membres du gouvernement fédéral, la famille Obama n'a jamais fait l'objet d'enquête. Étrangement, la grande presse ne s'est jamais intéressée à l'histoire trouble des Obama avec la CIA. Le Président travaillait-il sur des projets particulièrement sensibles ? Était-il au courant des programmes liés au contrôle mental ? Voilà des questions auxquelles il est bien difficiles d'apporter des éléments de réponses. Quoi qu'il en soit les rumeurs faisant état de fausses qualifications universitaires, d'un faux numéro de sécurité sociale établi au Connecticut et d'un état civil justifiant d'un lieu de naissance à Hawaï, en territoire américain et non au Kenya, tend à prouver que le Président Barack Obama serait un pur produit de la CIA et qu'il connaîtrait les projets les plus secrets de l'Agence.
Laurent BLANCY. Écrits de Paris avril 2011
L'essentiel des informations est repris des travaux de Wayne Madsen et du site italien :
< http://www.disinformazione. it/ biografia_nascosta_obama.htm >.

Les bobos ne sont pas des canards sauvages

Les années 60 ont permis la mutation profonde d’un système d’exploitation qui tendait, par sa rigidité supposée, à s’essouffler. La « révolution culturelle » qui s’est appuyée sur la révolte des « jeunes » a contribué à l’essor de la société postmoderne, dynamisée par le flux « libéré » de marchandises, d’hommes et d’informations.

Les coups de boutoir contre les règles « répressives » ont ouvert le champ à une économie du désir, et à un relativisme éthique qui sied parfaitement à la nouvelle donne libérale. Les perceptions sociales et politiques, ainsi que l’imaginaire, ont été à ce point bouleversés, que les structures anthropologiques de la civilisation occidentale, désormais planétaires, semblent métamorphosées. L’émergence d’une grosse classe moyenne, diplômée et particulièrement implantée dans le tertiaire, les métiers de la communication, de la publicité, des médias, de l’enseignement, de l’informatique, des arts et des spectacles, a insufflé à la société l’esprit permissif dont était porteuse la révolte étudiante. Le jeu des conflits s’est déplacé du champ social et politique dans la sphère individualiste de la consommation ou des revendications de la vie sexuelle ou relationnelle, en remplaçant l’opposition dominants-dominés par la dichotomie archaïsme-modernité, qui noie les disparités au profit d’une fausse connivence entre humbles et puissants. Les bien-pensances, comme l’antiracisme et les droits à la « différence », les sous-cultures originaires principalement d’Amérique ou d’Afrique, sans compter l’écologie, le culte du vélo, de la planche à roulette, du surf et d’internet, ont achevé le travail de reformatage des repères idéologiques.

Homo festivus

Les limites économiques et sociales du bourgeois bohème sont assez floues, mais il est représentatif de la grosse classe moyenne moderne, exerçant de préférence des métiers liés au techno-nomadisme, avec une tendance assez forte à choisir des professions indépendantes. Ses valeurs « californiennes » - jean, baskets, New Age, hédonisme sans « prise de tête », dérision systématique en guise de pensée – le mettent en porte-à-faux avec la bourgeoisie classique, « ridicule » dans son souci d’élégance et ses signes extérieurs de richesse, et avec la gauche traditionnelle dont il rejette l’élitisme, le rationalisme et le concept de classe. Les « réseaux » où il s’intègre communient dans la répudiation du « pas sympa » et du « pas marrant », et, mus par l’instinct grégaire, se retrouvent régulièrement dans des sauteries urbaines monstres, aux thèmes variés, comme la lutte contre le sida ou contre l’homophobie, ou bien des festivals « extravagants », créant ainsi une nouvelle espèce que Philippe Murray appelait homo festivus.

Cette classe a contaminé l’ensemble des consciences : partout où naît une réaction contre les notions de sacrifice, de tragique et de profondeur, de culture et d’apprentissage long et sévère, nous sommes en présence de la « bobo-attitude ».

Mépriser le beauf, ignorer le chômeur


Il faut pourtant que le bobo se trouve quelque part, même s’il se veut ubiquiste. Vous ne le trouverez pas au cul des vaches, dans la boue collante de la campagne profonde, qu’il méprise, comme il déteste le « beauf » et ignore le chômeur. Depuis quelques décennies, il colonise les centres villes et les quartiers jadis populaires, chargés de mémoire, qu’il restaure pour en faire des lieux conviviaux, agréables, et bien sûr hors de prix, reléguant les pauvres dans les taudis et les excluant de son univers préservé.

On appelle ce phénomène « gentrification », de « gentry », « petit noble ». On privilégiera donc Montreuil (dont le maire est Dominique Voynet, tout un programme !) à Saint-Denis.

Dans la première commune, on va réaménager de façon pittoresque les anciennes usines, les entrepôts, pour les transformer en résidences d’artistes, restaurer les logements pour les rendre originaux, multiplier les espaces verts, les lieux de rencontres, de flânerie, égayés par des bistrots typiques. On y vivra dans des sortes de niches confortables, à coups de réjouissances collectives, dans une ambiance « sympa ». Mais on demeurera fondamentalement individualiste, dans le domaine professionnel, d’abord, mais aussi dans sa stratégie hédoniste personnelle. Nous sommes bien loin de la camaraderie des luttes d’antan, faite de souffrance et d’espoir collectif.

En revanche, la deuxième commune présente le défaut rédhibitoire d’être peuplé d’étrangers incontrôlables, qui ne sont « sympas » que lorsqu’ils sont loin, et farcie d’une délinquance et de désagréments – bruit, odeurs, saleté – qui rendent le plaisir entre happy few problématique, et impossible une bonne éducation des enfants (que l’on inscrit dans le privé, et dans les beaux quartiers).

(Article (sauf le titre) paru dans le numéro 7 de Salut Public, juillet/août 2012)
Claude Bourrinet http://www.voxnr.com

Guatemala : “Opération PBSUCCESS”, une clé pour comprendre les guerres modernes

L’opération PBSUCCESS (début 1953 – fin 1954) est une opération secrète organisée par la CIA (Central Intelligence Agency) pour renverser le président du Guatemala Jacobo Arbenz Guzmán, démocratiquement élu.

Le gouvernement d’Arbenz projetait des nouvelles réformes que les services de renseignement des États-Unis jugeaient de nature communiste. La CIA et l’administration Eisenhower craignaient l’instauration d’une tête de pont soviétique de l’ouest, dans le contexte du maccarthysme intensément anti-communiste de l’époque.
Arbenz a été l’instigateur d’une réforme agraire menaçant notamment la multinationale américaine United Fruit Company, dont Allen Dulles (directeur de la CIA de 1953 à 1961) était actionnaire, qui avait de gros intérêts au Guatemala et faisait pression à des niveaux variés du gouvernement américain pour une action contre Arbenz en réplique à son expropriation.
Description
L’opération avait pour objectif d’armer et former une « Liberation Army » de circonstance d’environ 400 combattants, sous les commandes d’un officier de l’armée guatémaltèque exilé de l’époque, le colonel Carlos Castillo Armas. La CIA prévoyait d’engager le « mouvement révolutionnaire » conjointement avec une campagne diplomatique, économique et de propagande.
Le 18 juin 1954, le lieutenant-colonel Carlos Castillo Armas lance son offensive au Guatemala à la tête de 400 rebelles, aidé par des mercenaires entraînés au Honduras et au Nicaragua par la CIA, et « soutenus par des avions de combat américains pilotés par des Américains ».
Le plan prévoit d’attaquer des cibles près de la frontière de façon à faire croire à une large offensive ; les rebelles sont supposés éviter l’armée pour que celle-ci ne réplique pas ; une propagande radiophonique s’efforce de retourner la population.
L’échec est rapide : les rebelles, lourdement équipés, mettent plusieurs jours à atteindre leurs objectifs. Constitués de troupes indisciplinées et de faible valeur, ils sont facilement mis en déroute quand ils rencontrent une résistance.
Cependant le président craint que la déroute des rebelles débouche sur une invasion directe des États-Unis et ordonne à l’armée de laisser les rebelles avancer. La peur d’une intervention américaine conduit une garnison à se rendre aux forces rebelles décimées. Le président décide de démissionner le 27 juin.
Les jours suivant, plusieurs juntes se succèdent jusqu’à ce qu’Armas prenne la tête du pays. Il se montrera gravement incompétent pour diriger le pays. L’action américaine est vivement critiquée dans la presse étrangère. La CIA envoie une équipe au Guatemala pour établir l’affiliation du régime du Guatemala à l’Union soviétique. Malgré des recherches profondes, aucun lien ne peut être établi.
Noam Chomsky commentait ainsi l’intervention américaine dans une conférence prononcée en 1985 : « [...] nous nous sommes arrangés pour interrompre, en 1954, une expérience démocratique. Il s’agissait pourtant d’un régime réformiste, capitaliste et démocratique, du type new deal, que notre intervention a permis d’éliminer, laissant à sa place un véritable enfer sur terre, probablement le régime de la période contemporaine le plus proche de l’Allemagne nazie. »
Dans la foulée du premier coup d’État orchestré par la CIA, l’opération PBSUCCESS a employé les méthodes de communication et de propagande d’Edward Bernays qui étaient relativement nouvelles à l’époque.
En combinant les idées de Gustave Le Bon et Wilfred Trotter sur la psychologie des foules avec les idées sur la psychanalyse de son oncle maternel, Sigmund Freud, Edward Bernays a été un des premiers à vendre des méthodes pour utiliser la psychologie du subconscient dans le but de manipuler l’opinion publique.
Pour lui, une foule ne peut pas être considérée comme pensante, seul le Ça s’y exprime, c’est-à-dire les pulsions inconscientes. Il s’y adresse pour vendre de l’image dans des publicités, pour le tabac par exemple, où il utilise le symbole phallique.
À la demande de l’industrie cigarettière, qui cherchait à faire tomber le tabou de la consommation du tabac par les femmes, il a notamment organisé des défilés très médiatisés de « fumeuses » jeunes et jolies qui affirmaient leur indépendance et leur modernité par l’acte de fumer en public (“Les torches de la liberté“…).
En politique, il « vend » l’image des personnalités publiques, en créant par exemple le petit-déjeuner du président, où celui-ci rencontre des personnalités du show-biz. Pionnier de l’ingénierie sociale, il considère qu’une minorité intelligente doit avoir le pouvoir « démocratique » et que la masse populaire doit être modelée pour l’accepter.
Il est l’une des sources des méthodes ultérieures de propagande. Joseph Goebbels s’est fortement inspiré de ses travaux. Ses travaux sur l’inconscient à l’usage des entreprises à travers les Public Relations ont contribué à l’émergence du marketing moderne en inspirant fortement les pionniers de la discipline tels que Louis Cheskin et Ernest Dichter.

mardi 23 avril 2013

Galante compagnie royale

Jamais la monarchie en France ne fut misogyne. Les femmes n'étaient pas successibles parce qu'elles risquaient par mariage de faire tomber le royaume entre des mains étrangères, mais leur rôle fut souvent capital : ainsi le règne de François 1er ne se comprend bien que si l'on connaît l'essaim de femmes d'exception qui consacrèrent leur vie au bel et galant homme qu'il était.
D'où l'immense intérêt de l'ouvrage de Christiane Gil intitulé Les femmes de François 1er - une histoire toujours palpitante, souvent grandiose, parfois irritante, jamais confinée dans les alcôves, et tout imprégnée du tragique de la fragilité humaine et aussi nationale... On peut se demander comment, sans ces femmes admiratives qui, par leur bon sens, leur autorité, leur diplomatie, leur charme... ont réchauffé son courage, François 1er aurait pu maintenir la France contre les incessantes convoitises de Charles Quint, tout en favorisant l'éclosion extraordinaire des Beaux Arts.
Pourtant le roi n'était pas un personnage falot. S'il aima les femmes, il ne les écouta pas toujours et, éternel enfant gâté, les fit parfois trembler et souffrir...
Louise, Claude, Françoise...
D'abord sa mère, Louise de Savoie (1476-1531). Cette fille de Philippe de Bresse (un cadet des Savoie) et de Marguerite de Bourbon, fut toute jeune veuve de Charles d'Angoulême, cousin de Louis, duc d'Orléans ; elle se consacra alors d'un amour total à ses enfants, Marguerite, née en 1492, et François, né en 1494, sans trop savoir quel destin leur préparait l'Histoire, jusqu'au jour où la mort (1498) de Charles VIII sans dauphin fit du duc d'Orléans le roi Louis XII et du jeune François (le plus proche neveu) l'héritier présomptif du royaume.
Louise vit d'un assez mauvais œil Louis XII marier le beau François (très tôt coureur de jupons) à Claude, sa fille chétive, dont la main avait failli être donnée au fils des souverains espagnols, Charles - le futur Charles Quint... Pourtant, le 25 janvier 1515, le couronnement de François fut une apothéose pour Louise qui dès lors allait veiller jalousement sur ce « César », en mère idolâtre mais non possessive. Elle avait, écrit Christiane Gil, « l'instinct du pouvoir et une intelligence réaliste ».
En cette année 1515 - l'année de Marignan ! -, tout souriait au jeune roi, qu'un torrent de tendresse portait vers la belle Françoise de Foix, épouse de Jean de Laval, comte de Châteaubriant, représentant du roi aux États de Bretagne : elle devait consoler le roi quand en 1519 les électeurs du saint empire germanique lui préférèrent Charles Quint. Pour Françoise, François allait désormais bâtir Chambord...
Le ciel s'assombrit sur l'Europe dès 1521. L'affrontement entre François Ier et Charles Quint - deux bouillants souverains - était inévitable. L'enchevêtrement, que Christiane Gil démêle sans jamais dérouter le lecteur, des amours, des faits d'armes cruels et des controverses religieuses sans concession, où l'on voit le roi pleurer sincèrement son épouse Claude - cette grande âme dont il s'était trop peu occupé -, puis le parlement s'agiter, puis le cousin de Louise, le connétable de Bourbon (amant éconduit ?) trahir la France, puis le roi devenir après le désastre de Pavie (1524) le prisonnier de l'empereur - autant d'occasions d'admirer la diplomatie de Louise alliant le souci de l'unité du royaume à celui de l'inévitable bouleversement des alliances.
Marguerite, Anne, Éléonore, Diane...
Auprès d'elle, veillait aussi la sœur très aimante du roi, son « double », sa « mignonne », Marguerite, récemment veuve du duc d'Alençon. C'est elle qui devait négocier la délivrance de François 1er, au prix de la promesse de mariage de celui-ci avec Éléonore, la sœur de Charles Quint, mais aussi de l'atroce traité de Madrid (1526) signé sous la contrainte et de la détention en échange à Madrid des deux fils aînés du roi, François, dauphin, huit ans, et Henri, duc d'Orléans, sept ans.
Rentré en France, le roi put serrer sur son cœur sa mère et sa sœur, lesquelles, pour le détourner de Françoise de Châteaubriant (qu'il n'oublierait pourtant jamais !), poussèrent dans ses bras la jeune et fine Anne d'Heilly.
Au milieu des fêtes somptueuses de la cour, ayant épousé Henri d'Albret, roi de Navarre, Marguerite restait la première dame du royaume et ne songeait, avec sa mère Louise, qu'à établir la paix en Europe. Désir qui animait aussi Éléonore, sœur de l'empereur, qui devint reine de France en 1530 après avoir aidé les deux autres femmes à négocier la délivrance des enfants royaux. Éléonore allait désormais œuvrer à la toujours fragile conciliation entre son frère et son mari, sans oublier le non moins coriace Henri VIII, roi d'Angleterre.
La nouvelle favorite, Anne d'Heilly, bientôt duchesse d'Étampes, vit sans plaisir prendre la place de confidente du roi celle qui consola celui-ci dans son immense chagrin à la mort de sa mère (1531) : Diane de Poitiers, dame de Saint-Vallier, épouse du grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé. Cette femme un peu hautaine, séduisante par son esprit, sa culture et ses manières raffinées allait bientôt faire son "galant" du jeune Henri - lequel allait devenir dauphin après la mort en 1536 de l'aîné François au château de Tournon et serait en 1547 le roi Henri II. Diane arrangea le mariage célébré en 1533 du jeune prince avec sa parente Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII.
Servir la paix
Dans ce tourbillon de fêtes et de rivalités, d'allégresses et de cruautés, de jeunesses avides et de maturités résignées, sur fond de poèmes de Clément Marot, de constructions de châteaux, de débats acharnés en matière de goût artistique, et sur un arrière-fond toujours lourd de menaces de guerre étrangère et de guerre religieuse, le règne de François Ier est en lui-même un chef-d’œuvre de la Renaissance.
Christiane Gil le montre excellemment. Ses récits des grandes "entrées" triomphales du roi aux côtés de son épouse devant Dieu (Claude, puis Éléonore) et jamais de la maîtresse du moment, illustrent le tact du souverain donnant à son peuple, par le spectacle d'une famille vouée au pays, des raisons de joie et d'espérance.
De toutes ces grandes dames, Marguerite de Navarre reste la plus attachante. Dominant souvent la Cour, elle aima son frère avec une abnégation extraordinaire. François fut très dur pour elle, allant jusqu'à laisser prendre un moment le flambeau à sa maîtresse Anne, duchesse d'Étampes, ...avant de rappeler de toute urgence Marguerite ! Mais à la Cour, comme dans son refuge de Nérac en Navarre d'où elle lui écrivait sans cesse, elle s'employa tant qu'elle le put à empêcher le roi de se laisser déborder par les extrémistes de la Sorbonne qui envoyaient les protestants sur le bûcher. Pour cette grande mystique, auteur de beaux ouvrages de poèmes et de réflexions spirituelles, tournée tout entière vers la lumière divine, l'ouverture, parfois maladroite, aux tenants des idées luthériennes, ne venait que d'un désir ardent de voir l'Église se réformer. Jamais elle ne remit en cause l'autorité du pape. Elle mourut en 1549 (deux ans après François) atterrée du spectacle des guerres de religion qui se déclenchaient.
Or, sa fille Jeanne avait épousé en 1548 Antoine de Bourbon et allait donner le jour au prince qui serait appelé au trône après l'extinction des Valois : Henri IV, lequel mettrait fin aux guerres de religion dans l'esprit qu'eût sans doute aimé sa grand-mère. Dans l'arbre généalogique d'une lignée royale, la sève du bien commun circule toujours à travers les péripéties politiques et sentimentales..
Michel FROMENTOUX L’Action Française 2000– du 7 au 20 juillet 2005
* Christiane Gil : Les Femmes de François 1er. Éd. Pygmalion, 336 pages, 19,90 euros.

27 avril 1413 Révolte des Cabochiens

Le 27 avril 1413, les artisans et bourgeois de Paris se soulèvent à l'appel du duc de Bourgogne Jean sans Peur. Il va s'ensuivre une guerre civile et, plus gravement, la reprise de l'invasion anglaise, après  la longue «embellie» qu'a connue la France depuis le roi Charles V le Sage.
La révolte des cabochiens, par Martial d'Auvergne, enluminure, XVe siècle, Vigiles de Charles VII, Paris
L'ordonnance cabochienne
L'assassinat du duc d'Orléans par les hommes du duc de Bourgogne, quelques années plus tôt, a inauguré la «querelle des Armagnacs et des Bourguignons». Tandis que se querellent les factions des oncles du roi, le mécontentement gronde dans la population parisienne, exacerbée par les dépenses outracières de la Cour.
Le 30 janvier 1413, le roi Charles VI le Fou convoque les états généraux de langue d'oïl pour obtenir les subsides dont il a le plus grand besoin. Le duc de Bourgogne profite de cette tribune pour soigner sa popularité et se rendre indispensable aux Parisiens.
Jean sans Peur s'allie faute de mieux à une faction populaire qui regroupe des bouchers de la Grande boucherie de Saint-Jacques, une corporation mal intégrée à la bourgeoisie parisienne. Son chef de file est l'écorcheur Simon Caboche, d'où leur appellation de cabochiens ou écorcheurs.
En vue d'abaisser l'autorité royale, il pousse à la formation d'une commission de réforme où siège un certain Pierre Cauchon, docteur de l'Université de Paris, qui se rendra célèbre au procès de Jeanne d'Arc.
Excédés par la résistance du roi et de ses partisans, les partisans du duc se soulèvent et attaquent la Bastille où s'est retranché le prévôt de Paris Pierre des Essarts. Ils obtiennent son exécution après une parodie de jugement. Singulier prélude à une autre prise de la Bastille, près de quatre siècles plus tard.
L'Université profite de l'agitation pour préparer une réforme administrative connue sous le nom d'ordonnances cabochiennes (bien qu'elle n'ait rien à voir avec le dénommé Caboche). Ce texte de 259 articles tend à brider le pouvoir monarchique et prévoit une gestion partagée des finances publiques. Tentant de lutter contre les abus des officiers royaux, il aboutit à renforcer néanmoins les pouvoirs de la Chambre des Comptes et du Parlement, et crée une cour de justice. Comme la Grande Charte anglaise de 1215, c'est un premier pas vers la monarchie parlementaire.
Le roi, contraint et forcé, signe l'ordonnance le 22 mai 1413 et coiffe aussi le capuchon des cabochiens !
Les Armagnacs de retour
Les exactions des Bourguignons et des cabochiens réveillent la bourgeoisie modérée de Paris à s'armer et se soulever à son tour, mais contre le parti bourguignon. L'Université elle-même se retourne et qualifie les cabochiens de «fils de perdition».
Du 2 au 4 août 1413, les cabochiens sont exterminés et le duc de Bourgogne doit céder la place aux Armagnacs et s'enfuir. Le comte Bernard VII, nouveau maître de Paris, se fait nommer connétable par la reine Isabeau de Bavière. Le 5 septembre 1413, il s'empresse d'annuler les ordonnances cabochiennes.
Ces troubles n'ont pas échappé au nouveau roi d'Angleterre Henri V de Lancastre qui en profite pour reprendre la guerre contre la dynastie rivale des Valois après une interruption de plus de 35 ans. Il débarque en Normandie avec ses troupes. Il va en résulter, à Azincourt, l'une des défaites les plus dramatiques de la France. Elle va se solder par l'invasion du pays, facilitée par l'alliance entre le duc de Bourgogne et l'envahisseur anglais.

Les templiers victimes d'un roi maudit ?


Chronique de livre: Frédéric Armand, Les bourreaux en France ; Du Moyen Age à l’abolition de la peine de mort, Perrin, 2012.

les bourreaux.JPGRécemment, nous avons parlé de la peine de mort dans l’antiquité gréco-romaine avec la recension du livre d’Eva Cantarella ; voici maintenant un ouvrage sur le même sujet mais traitant plus spécifiquement de celui qui exécute la peine de mort : le bourreau. Comme le sous-titre du livre l’indique, c’est à une histoire chronologique des bourreaux en France à laquelle nous avons droit ici. Sont étudiés ici tant les fonctions et le métier de bourreau que la place de ce dernier dans la société, ce qui donne à l’ouvrage de Frédéric Armand un côté sociologique certain, étant entendu qu’on ne considère pas le bourreau de la même façon à toutes les époques et que l’évolution des mentalités joue énormément sur la façon dont est considéré l’exécuteur selon les époques.
Il a toujours existé des bourreaux mais, pendant des siècles, ils n’étaient pas les seuls à exécuter les condamnés à mort (cas de la Grèce antique et de Rome). Durant une bonne partie du Moyen Age, on trouve bien des bourreaux mais ils sont loin d’avoir le monopole des exécutions car celles-ci sont également du ressort de certains magistrats et de leurs sergents ou peuvent être imposées par les seigneurs à leurs vassaux à titre de corvée. Par ailleurs, il subsiste jusqu’à la fin du Moyen Age une tradition de justice privée équivalant selon les cas au droit de tuer au nom de la légitime défense (une tradition de bon sens évident…) ou à se venger sous certaines conditions. Les « hors-la-loi » peuvent également, à cette époque, être tués par n’importe qui. Contrairement à une idée fort répandue, les exécutions au Moyen Age n’étaient pas si nombreuses que ça et la justice avait souvent recours au bannissement et aux amendes.
Tout cela change à la fin du Moyen Age : l’Etat moderne commence à prendre racine. La justice est particulièrement visée et la royauté compte bien renforcer son contrôle sur celle-ci. Le roi Charles VII réorganise la justice et fait du bourreau le seul exécuteur des sentences criminelles. Toutes les juridictions de haute justice doivent se pourvoir d’un bourreau. Ce dernier est désormais un officier de justice de l’Etat, un fonctionnaire œuvrant dans une circonscription donnée. Il prête serment de loyauté à l’autorité et se contente d’exécuter les ordres. La première crapule venue ne risque pas d’être engagée car on veille à ne donner la charge d’exécuteur qu’à des gens de bonne moralité et réputés bons chrétiens…
Cette bonne réputation avalisée par les autorités ne fait cependant pas le poids face au ressenti populaire : le bourreau est un paria et il est méprisé. Mis à l’écart de la communauté, sa vie sociale est très difficile et autant lui que sa famille sont victimes de nombre de préjugés. Il est impur et on ne veut pas avoir affaire à lui ni vivre dans son voisinage. Par tradition, il vit donc en dehors des murs de la ville et il a un banc séparé à l’église. Marginalisé, le bourreau a de grandes difficultés pour scolariser ses enfants et pour ensuite les marier. Cela explique deux faits fondamentaux. Le premier est que les enfants du bourreau deviennent ses aides très jeunes et finissent la plupart du temps par succéder à leur père, ce sont donc dès la fin du Moyen Age de vraies dynasties de bourreaux qui se mettent en place dans de nombreuses villes de France. Par ailleurs, ses enfants n’ont souvent d’autre choix que celui de se marier avec ceux d’un collègue, c’est donc une endogamie sociale (ainsi qu’une relative consanguinité) que la société impose à ses exécuteurs.
cube bourreau.JPGIl faut bien avouer que les tâches allouées aux bourreaux ne sont pas d’ordre à lui attirer toutes les sympathies. En plus d’exécuter les condamnés par des peines jugées parfois comme infamantes, il est d’usage qu’il chasse des rues mendiants, lépreux et animaux errants. Il touche une taxe sur la prostitution. C’est lui qui nettoie la place du marché une fois celui-ci terminé. Il dispose de plus du droit de havage sur toutes les marchandises entrant dans la ville, c'est-à-dire qu’il prélève une certaine quantité de denrées à chaque marchand venant vendre au marché, ce qui est très mal accepté par ceux-ci en vertu de l’impureté supposée de l’exécuteur. Le bourreau se bat continuellement contre les préjugés et les violences éventuelles dont il peut être l’objet de la part de la population et il a, comme les nobles, le droit de porter l’épée (plus pour se protéger que par honneur…). Certaines personnes passent outre cette marginalité pour aller se faire soigner chez les bourreaux qui, en complément de leur activité, pratiquent la médecine ou la chirurgie, forts de leur connaissance du corps humain. Les cadavres des condamnés leur servent parfois de complément de revenus : ils les revendent aux chirurgiens (pratique longtemps interdite par l’Eglise), en prélèvent la graisse pour la revendre à ceux qui veulent soigner leurs varices…
Quant aux tâches plus officielles du bourreau, elles sont diverses : amputations, marquage au fer rouge, torture, exécutions, disposition des cadavres. Les peines sont très variées sous l’Ancien Régime et le bourreau se doit d’être un grand professionnel et de savoir utiliser les différentes méthodes de mise à mort dont la plus ardue est certainement la décapitation (réservée aux nobles en général). Les peines les plus en vogue sont la pendaison, le bûcher, la chaudière, la décapitation ainsi que la roue, peine dans laquelle le condamné se fait rompre les articulations à coups de barre de fer avant d’être « replié » sur une roue qui sera ensuite hissée sur un poteau où il agonisera lentement… Les bourreaux sont également garants d’une tradition en vogue depuis l’antiquité et considérée comme pire que la mort : l’interdiction de sépulture. Selon les cas, les corps sont abandonnés ou exposés en public car de nombreux endroits sont destinés à cette exhibition morbide : les fourches patibulaires à la sortie des villes, les gibets des seigneurs, les arbres sur certaines routes... Le lieu le plus notable était l’énorme gibet de Montfaucon, « grande justice de Paris » de son surnom, où plusieurs dizaines de corps pouvaient être exposées, parfois pendant des mois…
L’ « âge classique » des bourreaux pour reprendre les mots de l’auteur prend fin au 18ème siècle où, les mentalités évoluant, on remet en cause la justice, ses inégalités et la cruauté des supplices. Sur ce dernier point, il faut bien dire que certaines exécutions avaient largement dégoûté l’opinion de l’époque telle celle de Damiens, coupable d’un attentat contre Louis XV en 1757. Après avoir été torturé, entre autres à la tenaille et au plomb fondu, il avait fallu plus de deux heures pour réussir à l’écarteler et les 16 ( !) bourreaux présents avaient dû lui sectionner les tendons pour faciliter le travail des chevaux… A cette époque, la France suit l’air du temps qui souffle sur l’Europe : on remplace de plus en plus la peine de mort par d’autres sanctions telles la galère ou l’enfermement ; on cesse d’exposer les cadavres en public tant par hygiène que par souci « humaniste » ; on devient plus indulgent sur certains types de délits (mœurs par exemple) ; on abolit pratiquement la torture sous Louis XVI etc.
guillotine.JPGLes grands changements continuent avec la Révolution. La loi du 13 juin 1793 adoptée par la Convention impose un bourreau par département. Celui-ci recevra un salaire fixe et ne pourra plus prétendre à ses anciens droits féodaux, abolis.  Le fait le plus notable est que le bourreau est désormais considéré comme un citoyen comme les autres, ce qui a tendance à faire reculer son statut de paria aux yeux de la population. En 1790, l’Assemblée Nationale décrète l’abolition de la torture, de l’exposition des corps ainsi que l’égalité des supplices, ce qui a comme conséquence de modifier en profondeur les activités des exécuteurs. Ceux-ci utilisent dès 1792 un mode d’exécution unique : la guillotine. Alors que la France est attaquée à ses frontières et que la Révolution se radicalise, le bourreau et sa machine deviennent peu à peu très populaires, ils sont les grands symboles de la libération du peuple et de l’épuration de la société. Le bourreau, qui désormais se salit bien moins les mains avec le nouveau mode d’exécution,  devient le « vengeur du peuple » et sa machine à décapiter le « glaive de la liberté ». Il faut dire que la guillotine fonctionne entre 1792 et 1794 à plein régime. A la différence des procédés anciens, elle permet des exécutions continues voire industrielles. Le célèbre bourreau de Paris, Charles-Henri Sanson, décapite ainsi plus de 3000 personnes en 2 ans (dont le roi Louis XVI et nombre de révolutionnaires)… Finalement dégoûtée par les excès sanglants de la période révolutionnaire, la population va vite reprendre à l’égard des bourreaux son antique mépris.
A partir du 19ème siècle commence peu à peu le réel déclin de la profession. Le mouvement de substitution à la peine de mort de sanctions différentes, amorcé dès le siècle précédent, continue de plus belle. Le mouvement favorable à l’abolition totale se renforce et la société française s’interroge durablement sur la peine de mort, entre autres sous l’impulsion de Victor Hugo et de son Dernier jour d’un condamné. Les autorités sont de plus en plus embarrassées par la guillotine et les exécutions publiques. Elles cherchent à les rendre plus discrètes car elles sont de moins en moins bien vues par l’opinion publique malgré le fait qu’elles attirent encore, comme les siècles précédents, les foules. Ce sera en 1939, à la suite d’un scandale, que le caractère public des exécutions sera supprimé. Le corps des bourreaux fait, en parallèle, face à de grandes difficultés car on exécute de moins en moins de condamnés au fur et à mesure du temps. Cette baisse du travail se répercute dans les postes disponibles, de moins en moins nombreux : un bourreau par département à la Révolution puis un par cour d’appel (donc 27 en France métropolitaine) en 1849 sur décision de Louis-Napoléon Bonaparte et enfin un seul pour la France entière sous l’impulsion de Crémieux en 1870 (l’Algérie gardera un bourreau propre). Nombre de bourreaux se retrouvent au chômage et doivent être aidés par l’Etat, ne parvenant pas à se reconvertir et ne pouvant se satisfaire des quelques places d’adjoints allouées à la charge de l’unique bourreau métropolitain… La France ne compte plus qu’un exécuteur qui, de 1870 à 1981, va voir sa charge de travail diminuer continuellement (en 25 ans, de 1951 à 1976, seuls 51 condamnés sont guillotinés), tant et si bien qu’il exerce souvent un métier parallèle à son emploi premier ; Marcel Chevalier, dernier bourreau français étant par exemple imprimeur typographe.
A l’aube de années 1970, alors que la publicité autour des exécutions est inexistante (au contraire du Guatemala où elles sont retransmises à la télévision !!), Valéry Giscard d’Estaing se prononce contre l’abolition, non pas à titre personnel mais parce que 69% des Français restent favorables à la peine capitale. Inscrit dans le programme de Mitterrand pour les élections présidentielles de 1981, l’abolition sera effectuée par le sinistre Robert Badinter par la loi du 9 octobre 1981, mettant ainsi fin en France à une tradition judiciaire immémoriale qui avait su évoluer « avec son temps »…
Frédéric Armand a réussi à écrire une étude très détaillée, faisant appel à de nombreux documents d’archive, mais néanmoins claire et fort plaisante à lire. Il montre bien comment les bourreaux ont fondé de réelles dynasties autour de leur activité (et ce jusqu’au 20ème siècle, ce sont souvent les mêmes grandes familles que l’on retrouve chez les bourreaux ou leurs adjoints) et surtout comment ceux-ci n’ont toujours été qu’un simple rouage de la justice. Ils exécutent et n’ont aucun pouvoir décisionnel, ce qui explique pourquoi les mêmes bourreaux sont restés en place malgré les changements politiques et ont parfois œuvré à exécuter leurs maîtres de la veille ! Hommes de leur époque, ils ont dû s’y soumettre docilement et laisser, de temps à autres, leurs opinions de côté car « la pitié fait trembler la main ».

lundi 22 avril 2013

Le vert et le brun

Le Figaro Histoire n° 5 - 21/01/2013

Le discours nazi a trouvé nombre de relais auprès des populations arabes du Moyen-Orient et de l'Afrique du NOrd. L'historien américain Jeffrey Herf publie sur le sujet une étude pointue qui contient en creux une lourde charge polémique.

     « Tuez les Juifs avant qu’ils ne vous tuent ». Tel était, le 7 juillet 1942,  le titre d’une chronique diffusée par une radio nazie. Le speaker, toutefois, ne s’exprimait pas en allemand, mais… en arabe.  Des invectives similaires, toujours en arabe, Jeffrey Herf en a retrouvé des centaines. Professeur à l’université du Maryland, spécialiste de l’histoire intellectuelle et politique de l’Europe, ce chercheur américain a publié, en 2006, un ouvrage dans lequel il étudiait le mécanisme par lequel la propagande hitlérienne avait construit un ennemi fantasmatique – la « juiverie internationale » –, tenu pour responsable de la Seconde Guerre mondiale (traduction française : L’ennemi juif. La propagande nazie, 1939-1945, Calmann-Lévy, 2011). Dans un deuxième livre, paru en 2009 et aujourd’hui traduit en français (1), l’historien creuse ce thème en l’appliquant à un domaine méconnu : la propagande lancée par les Allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, en direction des populations arabes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Dans ces régions, conclut l’auteur, le discours nazi a rencontré des oreilles complaisantes et des relais empressés, en raison de l’antisémitisme récurrent des sociétés islamiques.

     Pour mener son étude à bien, Jeffrey Herf a puisé dans des archives jusque-là inutilisées ou inexploitées. Ainsi a-t-il méthodiquement dépouillé les comptes rendus que, de 1941 à 1945, les diplomates américains au Caire envoyaient à Washington, avec la transcription des programmes en arabe émis par les stations allemandes.

     C’est en octobre 1939 que ceux-ci débutent. Les émissions, réalisées dans des studios installés à Berlin et diffusées jour et nuit sur ondes courtes, mêlent la musique, les informations et le commentaire. Elles visent les populations de pays placés sous la souveraineté ou le protectorat de la France et de l’Angleterre, ou situés dans leur zone d’influence. Après la défaite française de 1940, cette propagande cible les territoires contrôlés par les Anglais. Par une directive du 23 mai 1941, Hitler fait connaître aux chefs militaires allemands sa politique concernant le Moyen-Orient, estimant que « le mouvement de libération arabe est notre allié naturel contre l’Angleterre ». A l’époque, les efforts des propagandistes du Reich se concentrent sur l’Irak où, quelques semaines plus tôt, a eu lieu un coup d’Etat fomenté par les partisans de l’Axe. L’entreprise sera sans lendemain, puisque le gouvernement nationaliste sera balayé par une intervention militaire britannique et que les Anglais occuperont le pays jusqu’en 1945. Elle aura néanmoins permis aux services allemands d’affûter leurs arguments, et de faire miroiter dans une victoire de l’Axe la voie permettant aux Arabes de se libérer des Anglais.

     A Berlin, le ministère des Affaires étrangères du Reich est chargé de cette propagande, en coopération avec le haut commandement de la Wehrmacht, avec les services de renseignement, la direction de la SS et l’Office central de la sécurité du Reich. Rien ne serait possible, cependant, sans la participation active d’Arabes pronazis exilés en Allemagne. Les programmes de radio, notamment, supposent bien plus que le concours d’arabophones sans défaut sur le plan linguistique : speakers et journalistes doivent connaître à la perfection les réalités et les mentalités du monde arabe, et donc en être issus. Il en est de même pour la propagande écrite, puisque, tout au long de la guerre, les nazis ont produit des tracts et des brochures en arabe.

     Jeffrey Herf cite maintes fois un personnage dont la photo figure en couverture de son livre (en compagnie d’Hitler dans l’édition américaine originale, serrant la main d’Himmler dans la version française) : Hadj Amin el-Husseini. Bien connu des historiens, de nombreux travaux lui ayant été consacrés, celui-ci a joué un rôle central dans la liaison entre l’arabisme musulman et le nazisme.

     Né à Jérusalem en 1895, fils du mufti, Mohammed Amin el-Husseini (il ajoutera le qualificatif Hadj à son nom après avoir fait le pèlerinage à La Mecque, en 1913), étudie à l’université Al-Azhar, au Caire, puis sert dans l’armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale. En 1917, il retourne à Jérusalem. Après le conflit, quand, sur les ruines de l’Empire ottoman, les Alliés occupent le Moyen-Orient – la France recevant un mandat sur la Syrie et le Liban en 1920, tandis que l’Angleterre prend pied en Jordanie et en Palestine, Palestine où Londres a accordé aux sionistes, par la déclaration Balfour de 1917, la liberté d’établir un « foyer national juif » – Hadj Amin el-Husseini s’engage dans le nationalisme arabe, dont il devient vite le leader en Palestine.

     Hostile à l’immigration juive en Palestine et à la présence anglaise, il est malgré tout nommé grand mufti de Jérusalem par les autorités britanniques, en 1921, titre qu’il détiendra jusqu’en 1948. Instigateur de la grande révolte arabe de 1936-1939 en Palestine, il se réfugie au Liban, puis, placé sous surveillance par les autorités françaises, s’installe en Irak. En 1941, quand les Anglais occupent l’Irak, il se réfugie en Allemagne. A Berlin, Hadj al-Husseini est reçu par Hitler – qui lui accordera d’autres audiences au cours des années suivantes, de même que plusieurs dignitaires du régime. Le Führer promet son soutien au nationalisme arabe, le chef palestinien s’engageant de son côté à inciter les musulmans à œuvrer au côté des Allemands.

     En 1943, alors qu’il vit toujours dans le Reich, Hadj al-Husseini collabore au recrutement de la 13e division Handschar de la Waffen-SS, une unité recrutée parmi les musulmans de Bosnie. Arrêté en 1945 par les troupes françaises, emmené en France, Hadj al-Husseini y est détenu plusieurs mois avant de rejoindre l’Egypte où il restera jusqu’en 1960. Il résidera ensuite au Liban, exerçant la présidence du Congrès islamique mondial, se retirera de la vie publique en 1962, et mourra à Beyrouth en 1974.

     « Arabes, levez-vous comme un seul homme et battez-vous pour vos droits sacrés, proclamait-il sur les ondes de Berlin, le 1er mars 1944. Tuez les Juifs, où que vous les trouviez. Cela plaît à Dieu, à l’histoire et à la religion. » Jeffrey Herf souligne que cette rhétorique ne s’appuyait pas sur les textes de référence de l’antisémitisme nazi, de Mein Kampf aux Protocoles des Sages de Sion, pourtant traduits en arabe avant 1939, mais sur « la lecture sélective du Coran et la focalisation sur les courants antijuifs au sein de l’islam ». Cette propagande, tout en présentant les Juifs comme les ennemis communs de l’islam et de l’Allemagne, s’adaptait donc aux traditions religieuses musulmanes, ainsi qu’aux réalités politiques et régionales du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

     Jeffrey Herf constate par ailleurs que, après-guerre, d’anciens nazis travailleront dans les pays arabes, tel le propagandiste Johann von Leers, recruté par une agence d’information dans l’Egypte de Nasser. L’historien se demande alors dans quelle mesure le nationalisme arabe, des années 1950 aux années 1970, puis l’islamisme, auront hérité quelque chose du nazisme. La question possède une lourde charge polémique, mais il n’est pas interdit de la poser.

     En Israël, la fondation Yad Vashem a reconnu 23 000 « Justes parmi les nations ». Aucun Arabe n’y figure. Le fait a frappé Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro littéraire, qui, ne pouvant s’y résoudre, a mené son enquête personnelle, pendant plus de deux ans, afin de trouver des traces de musulmans qui auraient aidé les juifs persécutés pendant la guerre. Le résultat donne un joli livre intimiste, écrit à la Modiano (2). Mohammed V, le roi du Maroc, ou Si Kaddour Benghabrit, recteur de la Mosquée de Paris et musulman atypique qui aimait les soirées mondaines, le vin et les femmes, sont ici à l’honneur, Mohammed Aïssaoui apportant la preuve de leur action. Mais l’ouvrage témoigne plus de l’attente de l’auteur que d’un résultat vraiment probant. Les bons sentiments méritent toujours  d’être salués, mais l’Histoire, ce juge impitoyable, ne s’en contente jamais.

Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
Notes :
1)      Jeffrey Herf, Hitler, la propagande et le monde arabe, Mémorial de la Shoah/Calmann-Lévy. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat.
2)      Mohammed Aïssaoui, L’Etoile jaune et le croissant, Gallimard.

dimanche 21 avril 2013

La femme au temps des cathédrales avec Regine Pernoud

La femme a-t-elle toujours été cette perpétuelle mineure qu'elle fut, nous dit-on, à la fin du XIXe siècle ? En France, la Révolution française et le Code Napoléon ont bien marqué une régression juridique des femmes.

Mais a-t-elle toujours été écartée de la vie politique comme elle le fut notamment dans la France de Louis XIV ? S'appuyant sur son expérience de médiéviste et d'archiviste, Régine Pernoud s'est attachée à l'étude de ces question. Dans La Femme au temps des cathédrales, le lecteur découvre que le plus ancien traité d'éducation a été rédigé en France par une femme, que, au XIIIe siècle, la médecine était couramment exercée par des femmes et qu'aux temps féodaux, les filles étaient majeures à douze ans, deux ans avant les garçons...

L'historienne Régine Pernoud nous livre ici une étude systématique menée à travers une multitude d'exemples concrets, elle ne laisse échapper aucun aspect des activités féminines au cours de la période féodale et médiévale : administration des biens, métiers et commerce ; domaine de la pensée, de la littérature, de la politique même ; femmes écrivains, éducatrices, suzeraines, celles qui animèrent les cours d'amour et celles qui ont inspiré les romans de chevalerie.

Il est davantage question dans La femme au temps des cathédrales, maître ouvrage de Régine de Pernoud, des femmes de la société de cour que de celles du peuple même si celles-ci ne sont pas passées sous silence, mais ce parti pris permet d'approcher un monde prisonnier des tapisseries et des enluminures. Belle occasion de couper court à l'image de la femme cloîtrée dans l'espace familial, dans l'ombre de son mari, et de voir au contraire une épouse, une fille, sinon affranchie, du moins évoluant à l'intérieur d'un espace public, influente, instruite et rêvant déjà d'une condition de vie plus libérée.
Contemporaine de Charlemagne, Dhuoda écrivit, bien avant Rabelais et Montaigne, un manuel d'éducation, le premier du genre, et, au XIIe siècle, Héloïse, abbesse du Paraclet, enseignait à ses moniales le grec et l'hébreu. Si la politique est d'un accès quasi insurmontable (quoique...), la femme au Moyen Âge ne manque pas de talent pour se faire entendre. Historienne de Jeanne d'Arc, Régine Pernoud rappelle ces deux vers de Christine de Pisan saluant l'exploit de la Pucelle à Orléans : « L'an mil quatre cent vingt et neuf / Reprit à luire le soleil. » Hommage d'une femme à une autre femme.

Comme le faisait remarquer Robert Fossier, « En ces siècles romans où manger est l'essentiel où la maison est la cellule de la survie. Là où s'apaise la faim que tous redoutent, où l'argent perd l'essentiel de son pouvoir tentateur, comment celle qui tient les réserves et prépare la nourriture ne jouerait-elle pas le rôle essentiel ?

Régine Pernoud commence habilement son développement en plantant devant nous, comme un symbole, la magnifique cuisine de Fontevrault, merveille de technique et centre nourricier d'une immense cité monastique.

Vient ensuite le domaine de l'amour aux multiples chemins : l'attrait de la féminité tout d'abord, renforcé par les soins de beauté où l'on trouve tant d'étranges préparations. L'auteur s'attarde ensuite sur l'amour courtois et le culte de la dame

À propos du mariage. R. Pernoud étudie l'histoire de la législation canonique en la matière et fait apparaître ainsi combien l'Église eut de peine à triompher du modèle de mariage qui régnait dans les couches supérieures de la société. Ce n'est qu'au XIIe siècle que s'impose vraiment la théorie consensuelle qui, en faisant de l'échange des libres consentements l'essence du mariage, assurait — au moins en théorie — la promotion de la femme. On s'en donc débarrassé de l'autorisation des parents, promu le consentement et insisté sur la sacralité de l'institution matrimoniale. C'est un énorme progrès pour Mme Pernoud.

Dans le domaine économique, nous rencontrons les femmes en tant que productrices . Si le labeur et les semailles leur échappent (pour des raisons d'ordre symbolique et physique à la fois), toutes les autres formes d'activité, tant à la ville qu’à la campagne, leur sont accessibles, et c'est ici que la moisson de renseignements et très abondante parmi les textes et la documentation iconographique. Nous arrivons ainsi au sommet de l'échelle sociale, car c'est un fait connu — mais qu'on oublie volontiers — que du XIe au XIIIe de puissantes dames (comtesses, reines, impératrices) ont souvent exercé et parfois sans partage le pouvoir suprême ...

Le long exposé de R. Pemoud, qui prend parfois l'allure d'une description de la vie quotidienne, est sous-tendu par une thèse : c'est du XIe au XIIIe que la condition de la femme a atteint son zénith ; c'est alors qu'elles ont pu à tous les niveaux imposer leur empreinte sur la société.

Source H. Platelle
Régine Pernoud dans une émission d'Apostrophes avec Bernard Pivot en 1980