mardi 25 octobre 2011

Quand les Bulgares campaient devant Constantinople…


Lors de la Première Guerre Balkanique, la capitale ottomane a failli tomber
Le 14 mars 1896, le Prince bulgare Ferdinand visite la capitale de l’Empire ottoman, à l’invitation du Sultan Abdul Hamid. Le souverain turc met le palais impérial à la disposition de son hôte. Ce bâtiment magnifique, avec ses élégantes et fines colonnades blanches, se trouve au beau milieu d’un parc à la végétation luxuriante. Le soir de la première journée, l’hôte d’État est debout au sommet des escaliers et jette un regard pensif sur les quais de la ville, où se dressent de somptueux palais, sur le Bosphore et sur la Mer de Marmara et sur les Iles du Prince qui se profilent à l’horizon. C’est sans nul doute à ce moment-là que le prince a rêvé pour la première fois d’un empire bulgare, dont la capitale serait Byzance…
Il songe au premier empire des Bulgares, centré sur le cours inférieur du Danube. Les Bulgares s’étaient fixés là après que les Khazars les aient chassés du bassin de la Volga. En l’an 705, les Bulgares surgissent à l’improviste et campent devant les tours de Constantinople. Justinien II, l’Empereur aux abois, octroie le titre de “Basileus” au Khan des Bulgares, hissant du même coup le chef de ce peuple de fiers cavaliers au même rang que lui-même et les assiégeants lèvent le camp.
En dépit de la christianisation des Bulgares, l’Empire Romain d’Orient se vengera quelques siècles plus tard. L’Empereur Basile II bat la horde des Bulgares en 1014 au pied de la montagne Belasica. Il fait crever les yeux à quatorze mille prisonniers ; il épargne un seul oeil à un homme sur cent, pour que ces borgnes puissent reconduire les aveugles au pays. L’empereur vainqueur reçoit le surnom, l’“epitheton”, de “Bulgaroctonos”, le “tueur de Bulgares”.
Neuf cents ans plus tard, de nombreux conflits ensanglanteront les Balkans : en effet, en 1912, éclate la Première Guerre Balkanique. Une alliance balkanique voit le jour avec la bénédiction de la Russie. L’amorce de cette alliance est le traité du 13 mars 1912, signé entre la Serbie et la Bulgarie. Quelques mois plus tard, la Grèce et le Monténégro y adhèrent. À la fin de l’été, la situation est tendue au maximum. La Turquie décrète la mobilisation générale le 29 septembre et le Sultan masse ses troupes le long de la frontière bulgare. Suite à ce déploiement des armées ottomanes, l’Alliance balkanique déclare la guerre à la Sublime Porte, le 17 octobre. C’est la Bulgarie qui fournira le plus d’efforts dans cette guerre, surtout sur le théâtre thrace. Sofia est de fait le partenaire de l’alliance qui dispose des troupes les plus nombreuses et les plus qualifiées.
Les alliés balkaniques ont la tâche facile face aux unités turques coupées de leur hinterland en Macédoine. Les Serbes et les Monténégrins conquièrent le Sandjak de Novi Pazar. Salonique capitule le 8 novembre devant les Grecs. Malgré que les Grecs aient reçu officiellement la capitulation, les Bulgares forcent le passage et entrent, eux aussi, dans la ville portuaire du nord de l’Égée. Ce coup de force provoque les premières lézardes dans l’Alliance balkanique.
La situation est différente en Thrace. Le Sultan fait avancer des troupes toujours plus nombreuses vers le front. Mais c’est sans effet. Les troupes du Roi Ferdinand, commandées par le Général Savov, infligent plusieurs défaites aux Turcs et, en quelques heures, Constantinople est menacée par les soldats du “Tsar de Sofia”. Les troupes démoralisées du Sultan ne peuvent faire face et vaincre la machine militaire bulgare, organisée par ceux que l’on appelait alors les “Prussiens des Balkans”.
Les péripéties de la campagne militaire font que Ferdinand, qui a fait accrocher au mur de sa chambre un tableau représentant Sainte Sophie, pense que son rêve va très bientôt se réaliser. Le monde entier applaudit avec enthousiasme aux victoires des Bulgares. À la mi-novembre, les armées bulgares atteignent la “Ligne Tchadaldja”, à une journée de marche de Constantinople. Les défenseurs de la capitale ottomane se barricadent. Les officiers ottomans haranguent leurs soldats et leur expliquent l’enjeu du combat : rien moins que l’héritage de la famille d’Osman. En mobilisant leurs forces dans un suprême effort, les Turcs se cabrent. Le front se stabilise après une bataille sanglante, qui a lieu les 17 et 18 novembre. Les assaillants acceptent alors une proposition d’armistice, suggérée par les Turcs les 13 novembre. Le 3 décembre 1912, les représentants de l’Alliance balkanique (à l’exception des Grecs) et ceux du Sultan signent un accord d’armistice.
Ferdinand accepte car un ennemi inattendu vient de surgir et menace tous les protagonistes du conflit : le choléra. Ferdinand renonce alors à son voeu très cher : faire dire une messe dans Sainte Sophie car on lui avait prédit un jour qu’il mourrait de cette terrible maladie. Cette sombre prophétie ne s’est pas réalisée. Bien au contraire : Ferdinand survivra à ses deux fils et mourra de vieillesse, âgé de près de 90 ans, dans le château de Cobourg, le 10 septembre 1948.
Lors des négociations de paix en décembre et janvier 1912/1913, on s’est rapidement aperçu que toutes les puissances impliquées, à l’exception de l’Autriche-Hongrie, jalousaient le succès des Bulgares. Le Roi de Grèce est aigri, suite à l’affaire de Salonique et, de surcroît, il aurait bien voulu entrer lui-même dans Constantinople. En plus, le prince héritier Constantin a épousé une soeur de Guillaume II, Empereur d’Allemagne ; celui-ci déteste Ferdinand. De manière totalement inattendue, la Roumanie entre en scène. Elle s’était tenue à l’écart de la guerre mais le Hohenzollern, qui occupe le trône à Bucarest, réclame une compensation pour sa neutralité, qui a permis de couvrir les arrières des Bulgares : il veut le Sud de la Dobroudja, même si cette région n’est pas peuplée de Roumains. La Russie, à son tour, qui est pourtant l’ancienne puissance protectrice de la Bulgarie, se montre jalouse du petit peuple frère slave. En tant que “Troisième Rome”, elle estime être la seule puissance en droit de reconquérir Constantinople, devenue capitale ottomane, pour la gloire de la chrétienté.
Les négociations n’aboutissent à rien. Un coup d’État éclate à Constantinople. Les Bulgares, les Serbes et les Grecs reprennent alors les armes et, le 3 février 1913, la guerre reprend. Au cours de cette deuxième phase du conflit balkanique, les Ottomans chercheront à reprendre l’initiative, mais leur tentative de débarquer au nord des Dardanelles échoue. Les armées serbes et bulgares prennent la forteresse d’Andrinople (Edirne) à la fin du mois de mars. Les Grecs, pour leur part, occupent Yanina.
Une guerre de position s’installe en vue de Constantinople. Les Bulgares sont une nouvelle fois minés par une épidméie de choléra et ne peuvent plus lancer d’offensive. Un nouvel armistice est signé : c’est le prélude à la Paix de Londres de mai 1913. Les Bulgares ont certes agrandi leur territoire, mais Constantinople, but de Ferdinand, demeure turque, très loin de ses frontières.
Erich KÖRNER-LAKATOS.
(article paru dans “zur Zeit”, Vienne, n°13/2006; http://www.zurzeit.at/ ).
par R. Steuckers

jeudi 20 octobre 2011

1328 : l’avènement des Valois


Après la mort de Charles IV le Bel, la loi salique s'impose, naissant de l'expérience des faits, comme toujours avec les Capétiens.
Cette année-là, la sixième de son règne, Charles IV le Bel, trente-quatre ans, mourut à Vincennes le 1er février, sans héritier mâle direct. La chose se produisait pour la première fois chez les Capétiens, lesquels, depuis Hugues Capet, s'étaient toujours perpétués de père en fils sans contre-temps ; si le fils aîné mourait jeune, le premier des cadets prenait sa place dans la succession et la vie de la lignée continuait. Ce fut la grande chance des premiers Capétiens d'avoir, pendant trois cent trente-neuf ans, pu affermir leur dynastie sans se heurter à la moindre difficulté de succession.
Le cas de Charles IV était exceptionnel. Troisième fils de Philippe IV le Bel et de Jeanne 1ère de Navarre, il était monté sur le trône après ses deux frères aînés, Louis X le Hutin et Philippe V le Long, lesquels étaient eux-mêmes morts sans laisser d'enfant mâle ! Pour être tout à fait exact rappelons que l'aîné Louis X le Hutin, roi de France de 1314 à 1316, avait eu de sa première épouse Marguerite de Bourgogne (répudiée pour adultère) une fille, Jeanne ; or sa seconde épouse, Clémence de Hongrie, était enceinte quand il mourut.
Celle-ci mit au monde le 15 novembre 1316 un petit Jean qui décéda dès le 20 novembre et devait rester dans l'histoire comme Jean 1er le Posthume.
Philippe, alors comte de Poitiers, frère du roi défunt, avait alors couru à Reims pour se faire sacrer sous le nom de Philippe V le Long, barrant ainsi la route à quelques partisans de Jeanne, le premier enfant du Hutin. Il avait fallu une assemblée des seigneurs de la cour et des docteurs de l'Université pour approuver l'exclusion de la petite fille de la succession, tout simplement parce qu'une fille reine pourrait en se mariant apporter un jour en dot la couronne de France à un prince étranger.
Philippe V avait ensuite régné jusqu'à sa mort en 1322, n'ayant eu que des filles de son épouse Jeanne de Bourgogne, elle aussi soupçonnée d'adultère mais non répudiée.
Le tour de Charles IV le Bel était alors venu, il avait remis de l'ordre dans les finances, avait oeuvré pour venir en aide aux chrétiens d'Orient, mais il avait dû répudier sa première épouse, Blanche de Bourgogne aussi volage que ses belles-soeurs, accusées toutes les trois par des rumeurs de s'être livrées à des ébats bien peu catholiques dans la tour de Nesle… Sa deuxième épouse Marie de Luxembourg, mourut enceinte dans un accident. La troisième, sa cousine Jeanne d'Evreux, n'eut que des filles, mais se trouvait enceinte en cette année 1328 quand mourut le roi, le 1er février.
Loi fondamentale
Philippe de Valois, fils de Charles de Valois, lui-même frère de Philippe IV le Bel, donc le plus proche par les mâles de la succession, fut désigné comme régent en attendant la naissance. Tout laissait à penser qu'il serait roi si une fille naissait. Ce ne fut pas l'avis d'Isabelle, soeur des trois rois défunts, qui venait de faire assassiner son mari Édouard II, roi d'Angleterre, par des intimes de son amant, Roger Mortimer : elle revendiqua la couronne de France non pour elle-même (question réglée depuis 1316), mais pour son fils, quatorze ans, petit-fils de Philippe le Bel, devenu Édouard III, roi d'Angleterre.
Dès le 2 février une grande assemblée se réunit au Palais pour traiter « la plus noble cause qui fut oncques », dit le juriste Guy Coquille. Nul ne voulait comme roi de France d'un Anglais qui était par ailleurs vassal du roi de France pour ses possessions d'Aquitaine. Tous admirent et promulguèrent à jamais que « femme, ni par conséquent son fils, ne pouvait par coutume succéder au royaume de France ». Cette loi, qu'on allait appeler la loi salique pour la faire dériver d'un vieux texte franc, fut dès lors la première loi fondamentale du royaume, née non pas d'un texte abstrait posé a priori, mais de l'expérience des faits, comme toujours avec les Capétiens.
Jeanne d'Evreux ayant accouché d'une fille, Philippe put se faire sacrer à Reims dès le 29 mai. La branche des Valois accédait ainsi au trône et allait se le transmettre brillamment jusqu'en 1589, s'éteignant là encore - et c'est assez singulier- avec trois frères rois sans enfants : François II, Charles IX, Henri III.
Insistons encore sur le fait que la monarchie capétienne ne fut en rien antiféministe : les femmes, notamment les régentes, y jouèrent bien souvent un rôle primordial. Leur exclusion de la succession exprime seulement dès 1328 une haute conscience de l'unité et de la continuité françaises et des besoins défensifs de la nation. La couronne n'est pas une propriété qui peut passer en diverses mains, elle est un bien commun inaliénable. C'est ce qui la rend bienfaisante.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 4 au 17 décembre 2008

mercredi 19 octobre 2011

Qu’est-ce que la guerre ?

“La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens.” Si cette affirmation de Clausewitz était fondée, le monde serait plus facile à comprendre. Clausewitz, un vétéran prussien des guerres napoléoniennes, qui consacra ses années de retraite à rédiger ce qui allait devenir le plus fameux ouvrage sur la guerre Von Griege (De la guerre), écrivit en effet que la guerre est la continuation des “relations politiques (des politischen Verkehrs) mélangée à d'autres moyens” (mit Einmishung anderer Mittel).
L'allemand original exprime une idée plus subtile et plus complexe que les traductions fréquemment proposées. Malgré ce problème, la pensée de Clausewitz demeure incomplète. Elle suppose l'existence d'États, d'intérêts nationaux, et de calculs rationnels sur la manière de les mener à bien. Mais la guerre est antérieure de plusieurs millénaires à l'État, à la diplomatie et à la stratégie. Elle est presque aussi vieille que l'homme lui-même, et plonge ses racines jusqu'au plus profond du cœur humain, là où le moi érode la raison, où l'orgueil prévaut, où l'émotion est souveraine et l'instinct roi. “L'homme est un animal politique”, disait Aristote. Clausewitz, disciple d'Aristote, se contenta de dire que l'animal politique est un animal qui fait la guerre. Il ne se hasarda pas non plus à aborder l'idée selon laquelle l'homme est un animal pensant dont l'intellect commande le besoin de chasser et l'aptitude à tuer.

Cette idée n'est pas plus facile à envisager pour l'homme moderne qu'elle ne l'était pour un officier prussien, petit-fils d'un pasteur et élevé dans l'esprit du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Malgré toute l'influence que Freud, Jung et Adler ont exercée sur nos conceptions, nous avons conservé les valeurs morales des grandes religions monothéistes qui condamnent le meurtre de nos semblables en toutes circonstances, sauf les plus extrêmes. Ce que nous dit l'anthropologie, et que sous-entend l'archéologie, c'est que nos ancêtres non civilisés pouvaient avoir été des créatures sanguinaires. La psychanalyse tente elle aussi de nous persuader que le sauvage affleure en chacun d'entre nous. Nous n'en préférons pas moins reconnaître l'humanité de notre nature dans la conduite quotidienne de la majorité civilisée de l'époque moderne – imparfaite, il est vrai, mais certainement coopérative et fréquemment bienveillante. La culture semble être, à nos yeux, le facteur le plus déterminant du comportement humain. Dans l'impitoyable querelle académique entre nature et culture, c'est l'école prônant la théorie de la culture qui rencontre la plus grande adhésion. Nous sommes des animaux culturels et c'est la richesse de notre culture qui nous permet d'accepter notre indubitable potentiel de violence, tout en croyant malgré tout que cette violence est une aberration culturelle. Les leçons de l'histoire nous rappellent que les États où nous vivons, leurs institutions, leurs lois même, sont parvenus jusqu'à nous par une succession de conflits, souvent de la plus sanglante espèce. Notre ration quotidienne de nouvelles parle de sang versé, parfois dans des régions toutes proches de notre patrie, et dans des circonstances qui vont totalement à l'encontre de notre conception de la normalité culturelle. Nous parvenons malgré tout à placer les leçons respectives de l'histoire et de l'actualité dans une catégorie particulière et bien distincte, celle du différent qui ne ternit en rien nos espérances pour le monde de demain et d'après-demain. Nous nous persuadons que nos institutions et nos lois ont suffisamment entravé le potentiel humain de violence pour que celui-ci, dans son expression quotidienne, s'en trouve légalement condamné ; toutefois, dans le cadre des institutions de l'État, ce même potentiel sera utilisé et adoptera le statut particulier de “guerre civilisée”.
Les limites de la guerre civilisée sont définies par deux types humains antithétiques, le pacifiste et le “porteur d'armes légal”. Le porteur d'armes légal a toujours été respecté, ne serait-ce que parce qu'il a les moyens de l'être ; le pacifiste, lui, s'est vu reconnu au cours des 2000 ans de l'ère chrétienne. Leur réciprocité s'exprime dans le dialogue échangé entre le fondateur du christianisme et un soldat de métier romain qui lui demandait de guérir, d'une parole, l'un de ses serviteurs : “Moi qui n'ai rang que de subalterne”, confie le centurion au Christ, lequel s'émerveille de sa foi. Cette foi, le centurion, en tant que soldat, la considérait comme un complément au pouvoir légal qu'il personnifiait. Peut-on supposer que le Christ reconnaissait le statut moral du porteur d'armes légal, qui doit vouer sa vie aux exigences de l'autorité et peut ainsi se comparer au pacifiste prêt à se sacrifier plutôt qu'à violer ses propres convictions ? C'est une pensée complexe, mais que la culture occidentale ne trouve pas difficile à assimiler. De la sorte, le soldat de métier et le pacifiste engagé parviennent à coexister – parfois très intimement : dans le Commando 3, l'une des unités britanniques les plus coriaces de la Seconde Guerre mondiale, les brancardiers étaient tous des pacifistes ; mais ils étaient considérés avec le plus grand respect par leur commandant, à cause de leur bravoure et de leur disponibilité au sacrifice. La culture occidentale ne serait en effet pas ce qu'elle est si elle ne respectait pas à la fois le porteur d'armes légal et celui pour qui le seul fait de porter une arme est intrinsèquement illégitime. Notre culture n'est pas avare de compromis et elle est parvenue ainsi, en ce qui concerne le problème de la violence publique, à en déprécier les manifestations tout en légitimant son usage. Le pacifisme a été élevé au rang d'idéal. Le port légal d'armes – selon un strict code d'éthique militaire et dans le corpus d'une législation humanitaire – a été, lui, accepté comme une nécessité pratique.
“La guerre comme continuation de la politique” fut la formule choisie par Clausewitz pour exprimer le compromis adopté par les États qu'il connaissait. Elle respectait leur morale dominante – souveraineté absolue, diplomatie organisée et traités légalement contraignants – tout en permettant au principe d'intérêt national de s'imposer. Bien que n'admettant pas l'idéal pacifiste, que le philosophe prussien Kant commençait seulement à transférer de la sphère religieuse à celle de la politique, elle opérait cependant une nette distinction entre le porteur d'armes légal et le rebelle, entre le mercenaire et le brigand. Elle présupposait un niveau élevé de discipline militaire et un impressionnant degré d'obéissance des subordonnés vis-à-vis de leurs supérieurs hiérarchiques. Elle escomptait que la guerre suivrait des formes étroitement définies – siège, bataille rangée, escarmouche, raid, missions de reconnaissance, de patrouille et d'avant-postes –, chacune possédant ses propres conventions admises. Elle présumait que la guerre avait un commencement et une fin. Mais elle ne se rapportait pas à une guerre sans début ni fin, à une guerre endémique ignorant la notion d'État, ni à des populations encore non étatisées pour lesquelles il n'existait pas de distinction entre le porteur d'armes légal et le porteur d'armes illégal puisque tous ses représentants mâles étaient a priori des guerriers. Cette dernière forme de guerre a prévalu durant de longues périodes de l'histoire de l'humanité et, indirectement, a toujours empiété sur la vie des États civilisés, finissant même par être récupérée à leur usage grâce au recrutement de troupes “irrégulières”, dans les rangs de la cavalerie légère ou de l'infanterie. Les officiers des États civilisés préféraient détourner les yeux devant les méthodes illégales et non civilisées employées par ces soldats irréguliers pour s'enrichir lors des campagnes, ils se voilaient la face devant leurs formes barbares de combat. Et pourtant, sans leurs services, les armées surentraînées au sein desquelles Clausewitz et ses compagnons avaient été formés auraient été difficilement en mesure de garder leurs positions. Toutes les armées régulières, y compris celles de la Révolution française, ont recruté des irréguliers pour des patrouilles, des escarmouches ou des missions de reconnaissance. Le développement de ces forces – Cosaques, “chasseurs”, Highlanders, “frontaliers”, hussards – a été l'un des aspects les plus caractéristiques de l'histoire militaire du XVIIIe siècle. Les autorités policées qui les utilisèrent choisirent de jeter un voile sur leurs mises à sac, leurs pillages, leurs viols, meurtres, enlèvements et extorsions coutumiers, et sur leurs actes de vandalisme systématique. Ils préféraient ignorer cette forme de guerre plus ancienne et plus répandue que celle qu'ils pratiquaient eux-mêmes ; “la guerre… une continuation de la politique”, voilà une pensée qui, une fois formulée par Clausewitz, s'avérait capable d'offrir à l'officier qui s'interrogeait un abri philosophique commode et de lui épargner une confrontation avec les aspects plus archaïques, plus sombres et plus fondamentaux de son métier.
Mais Clausewitz était lui-même à moitié convaincu que la guerre était entièrement ce qu'il en affirmait. Au début de l'un de ses plus fameux passages, il suggère que “les guerres des peuples civilisés sont moins cruelles et destructrices que celles des sauvages”. Mais il n'approfondit pas cette pensée car, avec toute la puissance philosophique dont il disposait, il s'efforçait de faire accepter une théorie universelle de ce que la guerre devait être, et non de ce qu'elle était et avait été en réalité. Il y réussit très largement. Les hommes d'État et le commandement suprême s'appuient toujours sur les principes de Clausewitz pour la pratique de la guerre. Mais, lorsqu'il leur faut en décrire fidèlement la réalité, le témoin oculaire et l'historien doivent s'écarter de la méthodologie clausewitzienne, bien que son auteur ait été lui-même simultanément un témoin et un historien de la guerre, et qu'il ait dû observer ou pu consigner dans ses écrits quantité de choses sans rapport avec ses théories. “Sans une théorie, les faits demeurent silencieux”, a écrit l'économiste F.A. Hayek. C'est peut-être vrai des froides réalités de l'économie, mais les faits de guerre, eux, ne sont pas froids. Ils brûlent de la chaleur des feux de l'enfer. Au soir de sa vie, le général William Tecumseh Sherman, qui avait incendié Atlanta et livré aux flammes une bonne partie des États du Sud américain, formula exactement cette idée en des termes amers devenus par la suite presque aussi célèbres que ceux de Clausewitz : “Je suis fatigué et dégoûté de la guerre. Sa gloire n'est que pacotille… La guerre, c'est l'enfer.”
Clausewitz avait vu les feux infernaux de la guerre, il avait vu Moscou brûler. L'incendie de Moscou fut le plus grand désastre matériel des guerres napoléoniennes, un événement à l'échelle européenne d'un impact psychologique proche de celui provoqué par le tremblement de terre de Lisbonne en 1755. À une époque de grande spiritualité, la destruction de Lisbonne fut ressentie comme une terrible manifestation de la toute-puissance divine, elle suscita un réveil religieux à travers le Portugal et l'Espagne. Aux temps de la Révolution, la destruction de Moscou fut considérée comme une manifestation de la puissance humaine, ce qu'elle était bien, en effet. On la considéra comme un acte délibéré – Rostopchine, gouverneur de la ville, s'en attribua le crédit tandis que Napoléon chassait et exécutait les incendiaires présumés – mais Clausewitz, curieusement, ne put admettre que cet incendie fut une action politique volontaire, un cinglant démenti à la victoire napoléonienne. Il écrivit au contraire : “Que les Français n'en aient pas été les agents, j'en étais fermement persuadé ; que les autorités russes fussent responsables de cet acte ne m'apparut guère plus fondé.” Il préféra se persuader qu'il s'agissait d'un accident.

“La confusion que je constatai dans les rues de Moscou lorsque l'arrière-garde les traversait et ce fait que les premières colonnes de fumée se sont élevées tout d'abord dans les faubourgs extérieurs qu'occupaient encore les Cosaques m'avaient convaincu que l'incendie de Moscou avait été une conséquence du désordre et de l'habitude prise par les Cosaques de piller sérieusement tout ce qu'il fallait abandonner à l'ennemi et d'y mettre ensuite le feu. [.. .] C'est, dans tous les cas, un des faits les plus singuliers de l'histoire qu'une action à laquelle l'opinion commune attribue une si grande influence sur le sort dela Russie reste sans père comme le fruit d'un amour défendu et demeurera toujours selon toutes probabilités, comme voilée de mystère.”
Pourtant Clausewitz aurait dû savoir qu'il n'y avait rien de vraiment accidentel dans cet acte “sans père” que fut l'incendie de Moscou, pas plus que dans aucune des nombreuses autres pratiques illégales qui marquèrent, en 1812, la campagne de Russie. La présence des Cosaques garantissait à elle seule une orgie de pillages, d'incendies, de viols, de meurtres et une bonne centaine d'autres atrocités ; pour les Cosaques, la guerre n'avait en effet rien de politique, elle était une culture et une façon de vivre.
Soldats du tsar, les Cosaques étaient en même temps rebelles à l'absolutisme tsariste. L'histoire de leurs origines se pare de mythologie et il ne fait aucun doute qu'au fil du temps, ils y ont eux-mêmes contribué. L'essence de ces mythes est à la fois simple et réelle. Les Cosaques – mot dérivé du turc pour “homme libre” – étaient des chrétiens qui fuyaient la servitude imposée par les souverains de Pologne, de Lituanie et de Russie, et préféraient tenter leur chance (”aller cosaquer”) dans les grands espaces de la steppe d'Asie centrale, riches mais encore ingouvernés.
À l'époque où Clausewitz eut à connaître les Cosaques, le mythe de leur origine libre avait grandi tout en perdant de sa réalité. À l'origine, ils avaient fondé des sociétés authentiquement égalitaires – sans maîtres, ni femmes, ni propriété –, incarnations vivantes de ces hordes de guerriers indomptés, libres de vagabonder où bon leur semble, qui inspirèrent depuis toujours les récits épiques du monde entier. En 1570, Ivan le Terrible avait négocié avec les Cosaques de la poudre, du plomb et de l'argent – trois choses que la steppe ne produisait pas – en échange de leur soutien pour libérer les Russes prisonniers des Musulmans. Mais, avant la fin de son règne, il avait commencé à user de la force pour les incorporer au système tsariste. Ses successeurs maintinrent la pression. Pendant les guerres russes contre Napoléon, des régiments réguliers de Cosaques furent levés ; le terme “régulier” s'associe apparemment mal avec la nature des Cosaques mais le procédé demeurait cependant tout à fait conforme à la coutume, dans l'Europe contemporaine, d'incorporer dans les rangs des armées régulières des hommes originaires des forêts, des montagnes ou encore des peuples de cavaliers. Cette évolution s'acheva lorsque, en 1837, le tsar Nicolas 1er institua son fils “Ataman de tous les Cosaques”. Leurs descendants peuplèrent encore les rangs de la garde impériale dans les régiments du Don, de l'Oural ou de la mer Noire, reconnaissables, par leur uniforme exotique, des autres unités de frontaliers (Lesquines, montagnards musulmans et caucasiens).
Toutefois, malgré ce lent processus de domestication, les Cosaques connurent toujours le privilège d'être dispensés de l'impôt du cens qui marquait chaque sujet russe au fer rouge du servage ; tout comme ils étaient exemptés de la conscription, considérée par les serfs comme une condamnation à mort. En fait, même à la fin du tsarisme, le gouvernement russe continua de traiter les diverses populations cosaques comme de libres sociétés de guerriers pour lesquelles la responsabilité d'un engagement militaire incombait au groupe tout entier et non à chacun de ses membres. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, le ministre russe de la Guerre demanda aux Cosaques de lui fournir des régiments complets plutôt que des soldats individuels. Il perpétuait ainsi un système à la fois féodal, diplomatique et mercenaire qui, dès l'apparition de guerres organisées et sous des formes diverses, avait procuré aux États des contingents déjà bien entraînés.
Les Cosaques que Clausewitz connut en son temps étaient beaucoup plus proches de leurs ancêtres maraudant librement dans la steppe que ne le furent les fringants aventuriers dépeints plus tard avec romantisme par Tolstoï dans ses premiers romans. Il était bien dans la nature des premiers d'allumer en 1812, dans les faubourgs de Moscou, des feux qui allaient embraser toute la capitale. Les Cosaques étaient restés un peuple cruel et un incendie de ce genre n'était pas la pire de leurs actions, même s'il laissa plusieurs centaines de milliers de Moscovites sans abri pour affronter un hiver polaire. Au cours de la retraite qui s'ensuivit, les Cosaques firent preuve d'une telle cruauté qu'elle réveilla chez leurs victimes le souvenir lointain des hordes barbares déferlant sur l'Europe occidentale, cavaliers nomades venus de la steppe, leurs bannières ornées de queues de cheval, semant la mort sur leur passage et marquant la mémoire collective d'une indélébile terreur. Les longues colonnes de la Grande Armée, pataugeant à mi-genoux dans la neige au cours de leur retraite désespérée, étaient suivies à portée de fusil par des escadrons de Cosaques à l'affût de la moindre faiblesse et fondant sans pitié sur les traînards. Quand un groupe de soldats s'arrêtait, exténué, il était aussitôt piétiné et anéanti. Quand les Cosaques rattrapèrent les restes de l'armée française qui n'avaient pas réussi à traverser la Berezina avant que Napoléon n'incendie les ponts, ils les massacrèrent tous. Clausewitz confia à sa femme qu'il avait été le témoin de “scènes épouvantables […]. Si mon âme n'avait pas été endurcie, je serais devenu fou. Et même ainsi, il s'écoulera bien des années avant que je ne puisse me remémorer tout cela sans frissonner d'horreur.”

Pourtant Clausewitz était un soldat de métier, fils d'officier et éduqué pour la guerre, un vétéran de 20 ans de campagnes et le survivant des batailles d'Iéna, de Borodino – la plus meurtrière jamais menée par Napoléon – et de Waterloo. Il avait vu le sang couler à flots, parcouru des champs de bataille jonchés de morts et de blessés gisant comme des gerbes coupées après la moisson. Des troupes étaient décimées à ses côtés, un cheval avait été blessé sous lui, et il n'avait échappé à la mort que par hasard. Son âme, en effet, devait bien avoir été endurcie. Alors pourquoi trouva-t-il si particulièrement épouvantables les horreurs perpétrées par les Cosaques lancés à la poursuite des Français ? En vérité, nous ne pouvons nous endurcir qu'à ce que nous connaissons déjà. Nous rationalisons et même justifions des actes de cruauté accomplis par nous-mêmes ou par nos semblables, tout en étant choqués, voire écœurés, par des comportements également cruels qui, lorsqu'ils sont commis par des étrangers, revêtent une autre dimension. Pour Clausewitz, les Cosaques étaient des étrangers. Ils le révoltaient par leur habitude de foncer sur les traînards pour les transpercer de leur lance, de vendre les prisonniers aux paysans pour de la menue monnaie, et de laisser nus ceux qui étaient invendables afin de s'approprier leurs haillons. Il devait probablement partager le mépris de cet officier français : “Lorsque nous leur faisions face bravement, ils n'offraient jamais de résistance, même s'ils étaient deux fois plus nombreux que nous”. En somme, les Cosaques se montraient impitoyables avec les faibles et lâches envers les braves, une conduite exactement opposée à celle enseignée à un officier prussien et à un gentleman. Ces comportements persistèrent. À la bataille de Balaclava, pendant la guerre de Crimée de 1854, deux régiments de Cosaques furent envoyés en avant pour repousser la charge de la Brigade légère. Un officier russe rapporta “qu'effrayés par l'ordre discipliné des troupes de cavaliers [britanniques] qui les chargeaient, [les Cosaques] n'opposèrent aucune résistance et, au contraire, se tournant vers la gauche, commencèrent à tirer sur leurs propres troupes afin de se frayer une issue pour s'enfuir”. Quand la Brigade légère eut été chassée de la vallée de la Mort par l'artillerie, “les premiers à se reprendre”, raconte un autre officier russe, “furent les Cosaques qui, fidèles à leur nature, reprirent aussitôt la situation en main, rassemblant les chevaux sans cavaliers et commençant à les vendre”. Ce spectacle aurait sans doute accru le mépris de Clausewitz et renforcé sa conviction que les Cosaques ne méritaient pas la dignité du titre de “soldat”. Malgré leur conduite, on ne pouvait même pas les considérer comme de véritables mercenaires, ces derniers respectant généralement les termes de leurs contrats. Pour un homme comme Clausewitz, ils étaient surtout des hyènes, vivant des abats de la guerre mais reculant devant la boucherie qui les menaçait eux-mêmes.
Car la véritable finalité de la guerre, à l'époque de Clausewitz, était bien le carnage. Les hommes se tenaient en rangs, immobiles et passifs, souvent pendant des heures entières, prêts à se faire massacrer. On raconte qu'à Borodino le corps d'infanterie d'Ostermann-Tolstoï a tenu sous un feu d'artillerie tiré de prés deux longues heures “pendant lesquelles le seul mouvement était le resserrement des rangs chaque fois qu'un corps tombait”. Survivre au massacre ne signifiait pas pour autant échapper à la boucherie. Larrey, le chirurgien en chef des armées napoléoniennes, effectua deux cents amputations dans la nuit qui suivit la bataille de Borodino et, encore, ses patients étaient de ceux qui avaient de la chance. Eugène Labaume raconte ce qu'il vit au fond des ravines en sillonnant le champ de bataille : “presque tous les blessés s'y étaient traînés dans un instinct naturel de survie, pour y chercher çà et là refuge […] entassés les uns au-dessus des autres et nageant dans leur sang, impuissants, ils appelaient à l'aide ceux qui passaient à leur portée.”
Ces scènes d'abattoir étaient l'issue inévitable d'une manière de faire la guerre qui incitait les Cosaques – qualifiés de sauvages par Clausewitz – à s'enfuir lorsqu'ils risquaient de s'y trouver entraînés ; elles les auraient fait rire s'ils ne les avaient vues de leurs propres yeux et qu'on se fût contenté de les leur décrire. Lorsque Takashima, le réformateur de l'armée japonaise, fit faire pour la première fois, en 1841, une démonstration des manœuvres militaires européennes devant quelques samouraïs de haut rang, ceux-ci les trouvèrent ridicules. Le Grand Maître de l'Ordre déclara que ce spectacle “d'hommes levant et maniant leurs armes tous en même temps et d'un seul mouvement évoquait un jeu d'enfants”. C'était la réaction de guerriers habitués au corps à corps, pour lesquels le combat représentait un engagement personnel où l'homme démontrait non seulement son courage mais aussi sa personnalité. En 1821, lorsque éclata la guerre d'indépendance en Grèce, les klephts grecs – mi-bandits, mi-insurgés contre le gouvernement turc, que leurs sympathisants philhellènes français, allemands et britanniques (dont la plupart étaient d'anciens officiers des guerres napoléoniennes) tentèrent de former au combat rapproché –trouvèrent eux aussi cela ridicule, mais plus par incrédulité que par mépris. Leur propre style de combat remontait loin dans le temps et Alexandre le Grand avait déjà dû l'affronter lors de sa conquête de l'Asie Mineure. Il consistait à construire des murets au lieu supposé de rencontre avec l'ennemi, puis à provoquer celui-ci avec force railleries et insultes. Quand l'ennemi se rapprochait, ils s'enfuyaient. Ils survivaient ainsi, d'affrontements en affrontements, sans chercher à gagner la guerre, cette idée étant pour eux inconcevable. Les Turcs se battaient aussi selon leurs traditions ethniques qui consistaient à se ruer sur l'adversaire en une charge désordonnée avec un mépris fanatique des pertes. Les philhellènes expliquèrent aux Grecs que s'ils ne se décidaient pas à affronter courageusement les Turcs, ils ne remporteraient jamais une bataille. Mais les Grecs leur objectèrent qu'en exposant leurs poitrines nues aux mousquets turcs, à la manière européenne, ils seraient tous tués et, ainsi, perdraient de toute façon la guerre.
“Pour les Grecs, le rouge au front – pour la Grèce, une larme”, écrivit Byron, le plus célèbre des philhellènes. Il avait espéré, avec d'autres amoureux de la liberté, “faire revivre de nouvelles Thermopyles” aux côtés des Grecs. Découvrir qu'ils n'étaient irréductibles que par leur ignorance des tactiques rationnelles le déçut et le déprima, et il en fut de même pour d'autres idéalistes européens. Au cœur du philhellénisme régnait la croyance que, sous leur saleté et leur ignorance, les Grecs modernes étaient semblables aux anciens. Dans sa préface à Hellas – “Les temps héroïques renaissent / L'âge d'or revient” –, Shelley exprima cette croyance dans sa forme la plus succincte : “Le Grec moderne est le descendant de ces êtres glorieux que l'imagination refuse presque de concevoir comme étant de notre sorte; il a beaucoup hérité de leur sensibilité, de leur rapidité conceptuelle, de leur enthousiasme et de leur courage.” Mais après s'être battus aux côtés des Grecs, les philhellènes cessèrent rapidement de croire que ceux-ci étaient à l'image de leurs ancêtres. De ceux qui survécurent et retournèrent en Europe, “tous presque sans exception”, écrit William St Clair, l'historien du philhellénisme, “haïssaient les Grecs avec une profonde répugnance et se maudissaient de s'être laissé aussi stupidement abuser”. Les naïfs élans poétiques de Shelley proclamant le courage des Grecs modernes étaient singulièrement malvenus. Les philhellènes s'obstinaient à croire que ces derniers manifesteraient la même ténacité au combat en formation serrée, dans une “lutte à mort”, que celle des anciens hoplites durant les guerres qui les opposèrent aux Perses. C'était ce style de combat qui, par des voies détournées, avait fini par donner sa marque à leur propre conception de la guerre en Europe occidentale. Ils espéraient au moins que les Grecs contemporains se montreraient désireux de réapprendre les tactiques de combat en formation serrée, ne serait-ce que parce que c'était le seul moyen de conquérir leur liberté contre les Turcs. Lorsqu'ils comprirent qu'ils n'en avaient nulle intention, que leurs “objectifs de guerre” se limitaient à la coutume klepht de narguer les autorités ennemies dans les montagnes frontalières, subsistant de rapines, retournant leur veste lorsque cela les arrangeait, assassinant leurs adversaires religieux quand la chance s'en présentait, paradant dans des accoutrements voyants, brandissant des armes menaçantes tout en remplissant leurs besaces par une corruption déshonorante et, surtout, ne s'exposant jamais, jamais, à être tués – pas même le premier d'entre eux –, les philhellènes furent bien obligés d'en conclure qu'un pareil effondrement de la tradition ne pouvait s'expliquer que par une rupture avec l'héritage héroïque des anciens.
Les philhellènes essayèrent d'enseigner aux Grecs leur culture militaire, mais ils échouèrent. Clausewitz ne se risqua pas à la même entreprise avec les Cosaques mais, si cela avait été le cas, il lui aurait été tout autant impossible de leur faire accepter sa propre culture militaire. Ce que ni lui ni les philhellènes n'ont compris, c'est que leur art occidental de la guerre, celui-là même que le grand maréchal de Saxe, au XVIIIe siècle, a résumé par “l'ordre, la discipline, et la manière de combattre », était l'expression de leur propre culture, à l'instar des tactiques guerrières de survie au jour le jour” des Cosaques et des Klephts.
En résumé, c'est au niveau culturel que la réponse de Clausewitz à la question “qu'est-ce que la guerre ?” est erronée. Cela n'est pas vraiment étonnant. Il est difficile pour chacun d'entre nous de conserver suffisamment de distance par rapport à notre propre culture pour percevoir ce que celle-ci fait de nous, en tant qu'individus. Les Occidentaux modernes, avec leur credo de la toute-puissance de l'individualité, n'ont pas mieux réussi que les autres cet exercice. Clausewitz appartenait à son temps, il était un enfant des Lumières, un contemporain du romantisme allemand, à la fois intellectuel et réformateur réaliste, un homme d'action apte à critiquer la société de son époque et croyant avec passion à son nécessaire changement. Il fut un observateur perspicace du présent et un inconditionnel du futur. Mais il n'a pas su voir à quel point il demeurait lui-même ancré dans son propre passé, le passé d'une classe d'officiers de métier, dans un État européen centralisé. S'il avait poussé plus loin ses capacités de raisonnement – et il était, en vérité, un esprit déjà fort distingué –, il aurait été en mesure de comprendre que la guerre englobe bien plus que le politique, qu'elle représente toujours l'expression d'une culture, étant souvent génératrice de nouvelles formes culturelles, jusqu'à même devenir, dans certaines sociétés, l'incarnation de la culture elle-même.
John KEEGAN

mardi 18 octobre 2011

L’adaptation technique et tactique du combattant Franc à l’environnement proche-oriental à l’époque des Croisades (1190-1291)


Lors des différentes croisades et expéditions militaires que lancèrent les Occidentaux et les Francs de Syrie à partir des États croisés, ils durent faire face à de nombreuses contraintes et problèmes tout à fait nouveaux pour eux.
Tout d'abord, un milieu et un climat fort différents du leur : un relief rocailleux et difficile, des déserts de sable, des conditions climatiques éprouvantes alternant entre les plus fortes chaleurs ou au contraire des pluies diluviennes. Une autre difficulté majeure fut la rencontre avec un ennemi ayant une tradition du combat complètement opposée à la leur. En effet, la méthode de combat des Musulmans était basée sur la rapidité, la mobilité et le harcèlement, tandis que celle des Occidentaux était basée sur la défense et le choc. La tactique d'une armée relève toujours, entre autres et dans une certaine mesure, les possibilités techniques qui lui sont offertes par son équipement. Or, on a longtemps reproché aux Francs une incapacité à s'adapter aux conditions de combat de l'Orient et à imiter les méthodes des Musulmans. Cependant, le fait que les Francs aient pu conserver les États latins pendant près de deux siècles, face à un ennemi largement supérieur en nombre et malgré des problèmes aigus de ravitaillement en armes, en chevaux et en hommes, nuance ces accusations. Faut-il voir cette présence de deux cents ans comme une victoire ou comme une défaite ? Il apparaît en fait que les Francs, souvent contraints par les événements, se sont livrés à un certain nombre d'adaptations au niveau de leur équipement, et plus encore au niveau tactique. Les forces franques ont dû s'adapter, notamment après la remise en cause de la toute puissance de la cavalerie franque par les Musulmans. Quelle ampleur ont connu ces adaptations ? Dans quelle mesure ces adaptations étaient-elles nécessaires ? Est-ce qu'inversement le maintien d'une certaine forme d'inadaptation n'a pas pu être une force, un atout déterminant ? Tout d'abord, il convient de souligner les adaptations techniques auxquelles se sont livrés les Francs. Ensuite, nous verrons comment bien plus qu'une adaptation technique, il faut parler d'une adaptation tactique des combattants francs. Enfin, nous verrons quelles limites se sont posées à un plus grand nombre d'adaptations.

LES ADAPTATIONS TECHNIQUES 

Les adaptations techniques, c'est-à-dire les adaptations de l'équipement et de la remonte, n'ont sans doute pas été aussi peu nombreuses qu'on l'a souvent cru. Cependant, ce furent souvent des adaptations contraintes par la pénurie d'équipement ou de chevaux, plus que le résultat d'une véritable prise de conscience de la nécessité de s'adapter. On peut ainsi isoler trois causes d'adaptations techniques pour le combattant franc. La première est due aux conditions topographiques et climatiques de l'Orient. La seconde relève de la nécessité de se procurer de l'équipement compte tenu de l'éloignement des bases occidentales et de la durée accrue des campagnes militaires. La troisième, enfin, est à rattacher à un certain désir d'imitation des Francs envers les Musulmans et à une volonté de s'adapter à leurs méthodes de combat.
Les contraintes du terrain et du climat 
Les armées franques n'étaient pas prêtes à affronter les dures conditions de l'Orient. En effet, qu'ils fussent chevaliers, fantassins ou archers, les combattants francs avaient en commun à des degrés divers, un équipement lourd, chaud et encombrant. Ainsi, Jacques de Vitry raconte que, lors de la Cinquième croisade, à Damiette en 1219, « le soleil était chaud et brûlant, les hommes de pied succombaient sous le poids de leurs armes, la fatigue de la marche accrut encore celle qui provenait de l'excessive chaleur [ … ] ils mouraient sans avoir reçu de blessures et succombaient d'inanition » (1). À Hattin, en 1187, l'armée franque fut anéantie en partie parce qu'elle avait négligé de rechercher un terrain où les sources d'eau étaient abondantes ; les Francs sous leurs lourdes armures étaient exténués avant d'avoir commencé le combat (2). 
Après les grandes chaleurs, les combattants francs durent aussi affronter les grandes pluies. En hiver, des pluies diluviennes se produisaient parfois. Jacques de Vitry raconte par exemple que ces pluies duraient trois à quatre jours et étaient si fortes que la terre en était tout inondée, comme pour un déluge (3). Lors d'une pareille pluie, au cours de la Troisième croisade, l'armée de Richard Cœur-de-Lion perdit de nombreux chevaux et les hauberts se couvrirent d'une rouille que l'on pouvait très difficilement enlever. Par ailleurs, la plus grande partie du littoral syrien était couverte de sable et de dunes (4). En 1239 à Gaza, les Francs, ainsi que leurs chevaux lourdement armés, s'enfonçaient dans le sable jusqu'à mi-genoux. L'armée franque se trouvait également en difficulté dans les montagnes de Syrie, très rocailleuses et très difficiles d'accès pour des Francs dont l'équipement était très mal adapté au terrain ; d'ailleurs, les tribus nomades ne manquaient pas d'y trouver refuge. Ces montagnes étaient tellement impraticables pour les chevaux francs, en 1190, qu'Imâd ad-Dîn les comparait à des citadelles (5). En 1242, l'armée impériale débarqua à Chypre dans un paysage montagneux où les chevaux francs trébuchaient et se blessaient les pattes sur les rochers (6).
Pour se protéger des chaleurs, des tempêtes de sable et des grandes pluies, les Francs développèrent l'usage de la housse pour le cheval et de la cotte d'armes pour le combattant. Cette dernière était un type de tunique sans manche, descendant jusqu'aux genoux, en peau ou toile épaisse. Elle était un moyen d'empêcher les armures de chauffer au soleil ou de rouiller sous la pluie. Ces deux protections étaient connues avant les croisades mais leur usage n'était pas encore très répandu. Les Templiers, eux, étendirent le port de la cotte d'armes à tous leurs combattants, ainsi que le port d'une chemise d'été. Par ailleurs, outre la housse de cheval destinée à protéger celui-ci des coups ou projectiles ennemis, la Règle du Temple opta pour une chemise de cheval, plus légère, destinée seulement à arrêter les rayons du soleil (7). La nuit, les Templiers disposaient aussi d'un grand manteau devant protéger leur selle de l'humidité de la nuit, qui était très grande (8). La couleur blanche du manteau et de la cotte des Templiers et des Teutoniques devait aussi être appréciée pour ses propriétés réfléchissantes. À l'inverse, le manteau brun ou noir des hospitaliers et des sergents des ordres précédemment cités, était moins adapté. 
Bien plus qu'à de véritables modifications de l'équipement, on a assisté à une modification des usages. Ainsi, il semble que les chevaliers aient parfois opté pour des protections plus légères, qu'ils possédaient déjà en complément de leur équipement. Ainsi, lors de la bataille de la Mansourah, en 1250, Joinville et ses compagnons portaient tous un gambeson et un chapel de fer (9). Le chapel de fer était le casque des sergents, rond à bord larges, protégeant du soleil ; le gambeson, lui, était une protection rembourrée que l'on portait sous le haubert. Le heaume était particulièrement étouffant pour les chevaliers : Saint Louis demanda par exemple à Joinville de lui prêter son chapel de fer car il étouffait sous son heaume. Les chevaliers templiers, eux, disposaient, en complément de leur heaume, d'un chapel de fer, dont le port était moins éprouvant sous les fortes chaleurs. De même, le haubergeon, étant plus court et plus léger que le haubert, pouvait être une solution. À la bataille de Jaffa, par exemple, en 1192, le roi Richard avait remplacé son haubert par un haubergeon. Les historiens se sont aussi beaucoup interrogés sur le couvre-nuque que les Francs auraient fixé sur leur casque pour se protéger de la chaleur (10) : certains sceaux montrent en effet un voile recouvrant plus ou moins le casque et flottant au vent. Il ne serait effectivement pas surprenant que les Francs aient essayé d'empêcher leur casque de chauffer alors que beaucoup d'entre eux mouraient d'insolation. 
Lorsqu'on s'intéresse aux miniatures des différents manuscrits réalisés dans l'Orient latin, on peut supposer quelques modifications supplémentaires de l'équipement. Ainsi, de nombreux chevaliers représentés portent non pas des cottes d'armes, mais des tuniques plus courtes et plus amples (11). On sait que les Francs de Syrie ont adopté en partie les vêtements amples, moins chauds, des Orientaux. De même, le mortier, ou coiffe, qui apparut au XIIIe siècle et que l'on portait sous le casque, faisait penser au turban des musulmans et pouvait lui aussi protéger la tête des coups d'épée. Toujours sur les mêmes miniatures, on s'aperçoit que beaucoup de Francs portent le petit bouclier rond des Musulmans, dont l'usage était très rare en Occident (12). Peut-être y a-t-il eu là une volonté de s'alléger. De même, sur deux miniatures de l'Histoire universelle, on semble distinguer un modèle de “haubertjaserant” (13). Ce haubert, d'origine musulmane ou byzantine, aurait été un vêtement de maille ou un haubert couvert d'une toile matelassée. D'autres historiens ont pensé que le haubert jaserant était plutôt formé de plaquettes de métal reliées entre elles par des anneaux; un haubert plus léger, en fait (14). 
Enfin, il faut signaler, dans le cadre des adaptations aux conditions climatiques et topographiques de l'Orient latin, l'adoption du dromadaire comme bête de somme. Cet animal pouvant supporter de grosses chaleurs et traverser des terrains difficiles, les Francs ne tardèrent pas à l'utiliser, et en premier lieu les ordres militaires (15). Saint Louis en acheta personnellement quinze lors de son séjour en Terre sainte (16). 

En résumé, l'équipement des Francs n'a été modifié que modérément. Ce qui a changé, ce sont surtout les pratiques : un port plus accentué de protections contre la pluie et le soleil, ou de pièces d'armure plus légères, comme le chapel ou le gambeson. Cependant, on peut discerner d'autres adaptations techniques du combattant, celles-ci plus indirectes. En Orient, en effet, le combattant a été soumis à la nécessité de se procurer de l'équipement alors que ce dernier manquait et que la durée des campagnes militaires était bien supérieure à celles habituellement pratiquées en Occident.
La nécessité de se procurer de l'équipement 
L'éloignement des États latins, les difficultés de transport maritime, la succession d'armées sur un même sol, conduisaient à un manque chronique d'armes et de chevaux en Orient latin. Malgré les donations, les envois de matériel par les rois ou les ordres militaires, l'équipement était difficile à trouver et cher. Ce qui manquait le plus était les chevaux. Il était difficile de les amener en bateau et la mortalité de ceux-ci était très grande pendant le transport ; par ailleurs, les chevaux francs résistaient mal au climat et aux longues campagnes militaires. Les Musulmans avaient de plus comme tactique l'habitude de diriger leurs attaques contre le cheval, qui était en quelque sorte le point faible du chevalier. 
Les combattants eux, avaient du mal à remplacer leurs armes perdues ou cassées, et ce d'autant plus que les guerres étaient longues. C'est pour cela que, pour s'équiper, ceux-ci eurent recours à la manne du butin ainsi qu'au commerce avec les Musulmans. Du matériel et des chevaux arabes circulèrent donc en quantité dans les armées franques. Sur les champs de bataille, les combattants pouvaient trouver tout ce dont ils avaient besoin. Ainsi, Ambroise décrit l'aubaine que pouvait représenter un champ de bataille :
Vous auriez pu ramasser là tant de bonnes épées tranchantes, de javelots acérés, d'arcs, de carquois, de masses d'armes, de carreaux, de dards, de flèches que vous auriez pu en remplir vingt charrettes (17). 
Les guerriers les plus pauvres, sergents et pèlerins, se jetaient sur les corps ennemis pour les dépouiller et s'équiper. L'armement ennemi se répandait également hors des armées, sur les marchés des villes, notamment sur le grand marché d'Acre. Ce que les Francs appréciaient particulièrement dans l'armement ennemi était le « gasiganz », le gambeson porté par les Musulmans, réputé très solide, ainsi que les vêtements de maille : “de belles armures, fortes, légères et sûres”, disait Ambroise (18). Pour les mêmes raisons de légèreté, les targes sarrasines étaient très recherchées. Chez les Templiers, les armes provenant du “gain”, du butin, étaient aux mains du maréchal, qui gérait l'approvisionnement en équipement des maisons du Temple (19). En résumé, les Francs furent donc amenés, par l'intermédiaire du butin, à utiliser de nombreuses armes et armures musulmanes, soit parce qu'ils avaient perdu les leurs, soit parce qu'ils les trouvaient meilleures. 
Les Francs ne manquèrent pas non plus de s'emparer des chevaux et bêtes de somme des Musulmans. Parmi les prises des troupes de Richard, en 1192, on comptait des milliers de chameaux et chevaux turcomans. Le turcoman était un cheval grand et robuste, qui avait l'avantage d'être adapté au climat. Ambroise disait que les Sarrasins avaient des chevaux tels qu'il n'y en avait pas de pareil au monde (20). Les chevaux arabes étaient en général de petite taille, mais endurants et rapides. En 1250, les chevaliers d'Acre pillèrent la bourgade de Bethsam et ramenèrent plus de 16.000 bêtes. De nombreux croisements ont dû avoir lieu entre les différentes races de chevaux, mules et ânes francs et musulmans (21). 
Les adaptations ne se limitèrent pas au seul rapport Francs-Musulmans, les différents peuples occidentaux qui se trouvaient en Orient au même moment, s'influencèrent les uns les autres. Ainsi, l'équipement italien se trouvait aux antipodes de celui des Allemands : les Italiens étaient connus pour la légèreté de leur équipement, tandis que les Allemands, surnommés “la nation de fer” par les Musulmans, étaient, eux et leurs chevaux, les plus lourdement armés. La cohabitation et les luttes entre ces peuples ont provoqué un même effet d'influences réciproques entre les différents équipements. 

Toutefois, comme les ressources du butin ne suffisaient pas à se procurer tout le matériel nécessaire, les Francs commercèrent avec les peuples orientaux. Ainsi, dans la première moitié du XIIIe siècle, les Chrétiens furent de grands clients des armureries de Damas, dont ils appréciaient les armes et les armures. Le commerce était si lucratif que, malgré les guerres, les Musulmans ne l'interdirent qu'en 1251 (22). De même, le fabricant d'armes de Saint Louis se rendit à Damas pour chercher de la corne et de la colle pour la fabrication d'arbalètes (23). En 1288, un vizir fut également condamné pour avoir vendu une grande quantité d'armes et d'armures aux Francs (24). Les Francs importaient aussi des arcs et des javelots des territoires voisins ainsi que des plumes pour fabriquer des pennes de flèches et des cimiers pour les casques (25). Les Francs étaient aussi très intéressés par l'achat de chevaux arabes. Les chevaux lourds de la tribu de Kilâb étaient très renommés, par exemple, ainsi que les chevaux de Houma : ils s'achetaient à prix d'or (26). Les Francs faisaient également venir un grand nombre de chevaux de Cilicie (27). Le commerce, bien plus que le butin, était la preuve que les Francs appréciaient les armes et les montures ennemies, plus adaptées que les leurs à l'Orient. Il est toujours difficile de savoir si ce fut le manque d'équipement qui poussa les Francs à ces adaptations ou si ce fut la prise de conscience de leur relative inadaptation. C'est là la différence entre une adaptation directe ou indirecte. Un certain nombre d'adaptations relèvent pourtant directement d'une volonté de contrecarrer les méthodes et les moyens de combat des Musulmans.
Emprunts et adaptations face aux méthodes de combat des Musulmans 
On peut remarquer un certain nombre d'emprunts directs aux Musulmans. Plusieurs fois dans les manuscrits de l'Histoire universelle, nous voyons apparaître le caparaçon musulman sur les chevaux (28). Le caparaçon musulman était une protection de feutre capitonnée qui couvrait le cheval des cavaliers lourds musulmans. Les peuples orientaux protégeaient leurs chevaux depuis longtemps : Byzantins, Arméniens, Musulmans les utilisaient. La tactique des Sarrasins visant à tuer de leurs flèches les montures ennemies a conduit rapidement les Francs à adopter les housses et autres protections pour leurs chevaux. À la fin du XIIIe siècle, on a également vu apparaître le chanfrein et la picière, pièces qui protégeaient la tête et le poitrail des chevaux et qui étaient depuis longtemps utilisées par les Musulmans. De même, il semble que les Francs aient été très intéressés par l'arme favorite des Musulmans : la masse. Les sergents et les chevaliers du Temple avaient par exemple dans leur équipement une masse turque. La masse était une arme qui existait en Occident, mais peu utilisée en comparaison avec l'Orient. À partir du XIIIe siècle, au contact des Musulmans, l'emploi de la masse se diffusa largement en Occident, après les croisades. On vit d'ailleurs se modifier une partie de l'équipement franc: la masse turque défonçait les armures et les casques. Par conséquent, pendant la période des croisades, certaines modifications sont apparues : le renforcement du heaume à fond plat des Francs qui s'est bombé et ovalisé au XIIIe siècle pour offrir une meilleure résistance. De même, se sont développées, pour protéger les épaules, les espalières, carrés de métal fixé aux épaules, servant à dévier les coups de masse, notamment (29).
Le séjour des Francs en Orient, a aussi apporté des nouveautés en terme de musique militaire : de très nombreux instruments furent empruntés aux Musulmans, notamment des cornets de bois, des trompettes d'airain, sistres, timbales, de nombreuses variétés de tambours, de clairons et de cors (30). 
Une des dernières grandes adaptations que l'on peut relever est une adaptation au statut un peu particulier : il s'agit de l'apparition des premiers uniformes par le biais des ordres militaires. Cela représentait une adaptation de tout premier ordre aux conditions de combat de l'Orient latin. En effet, un des grands problèmes qu'y rencontrèrent les Francs fut un problème d'identification des combattants. Les armées croisées n'étaient en rien des armées nationales : des guerriers venus de tous les pays d'Occident s'y côtoyaient, ainsi que des mercenaires d'origine très diverses et parfois même de pays ennemis. De plus, il faut souligner qu'aucun uniforme n'existait ; chaque combattant s'équipait selon son goût et ses moyens. Les guerres civiles furent très nombreuses dans l'Orient latin, comme celle qui opposa de 1228 à 1242 la famille chypriote des Ibelins aux Lombards et qui constitua un véritable imbroglio de peuples et de mercenaires (31). En 1232, un chevalier d'origine italienne qui combattait pour les Chypriotes fut tué par ceux-ci, qui le prirent pour un Lombard (32). En effet, il avait mal prononcé le cri de ralliement qu'avaient choisi les Chypriotes pour se reconnaître entre eux. Les armées franques mêlaient donc en leur sein tous les styles d'armes et d'armures venus d'Occident. Il n'était pas toujours évident par ailleurs de reconnaître les armées ennemies. Les troupes musulmanes étaient très variées : Égyptiens, Numides, Turcomans, Turcs, etc. Et tout cela avec une très grande diversité d'armement. De plus, comme les Francs, les Musulmans employaient des mercenaires de l'autre bord, comme le sultanat de Rûm qui employait des Génois. Saint Louis, par exemple en débarquant à Damiette, ne parvint pas à identifier de prime abord les Sarrasins et demanda à ses hommes de qui il s'agissait (33). De même, Joinville raconte qu'il passa à côté de Turcs qui le prirent pour l'un des leurs (34). Par conséquent, l'apparition des premiers uniformes dans les ordres militaires au cours des croisades est réellement une adaptation de première importance qui fut très certainement à l'origine du développement des tout premiers uniformes en Occident aux XIV et XVe siècles. 

En conclusion, les adaptations techniques des Francs ont été nombreuses et variées, sans toutefois changer l'aspect général des armées franques. Car plus qu'un changement radical de l'équipement occidental, les croisades ont marqué en fait avant tout un bouleversement tactique chez les Francs.
ADAPTATION TACTIQUE DES FRANCS
La remise en cause de la tactique franque 
Les méthodes de combat des Musulmans ont posé d'énormes problèmes aux Francs qui voyaient là une mise en défaut de leur armement et de leur tactique. Par de nombreux côtés, la tactique des Musulmans était à l'opposé de celle des Francs. Les Musulmans disposaient d'armées plus mobiles, avec un équipement, pour les cavaliers comme pour les fantassins, plus léger que celui de leurs ennemis. Toute la tactique des Musulmans était basée sur la rapidité: des vagues successives d'archers montés se succédaient, noyant l'ennemi sous une pluie de flèches, pendant que les fantassins tiraient aussi. Joinville raconte qu'à la Mansourah, “il y avait bien un journal d'étendue, criblé à ce point que la terre y disparaissait sous les flèches lancées par les Sarrasins” (35). Lorsque les Francs se décidaient à charger, ils ne trouvaient que le vide devant eux. Ce que confirme le témoignage d'Ambroise :
… Car les Turcs ont un avantage par lequel ils nous nuisent beaucoup: les Chrétiens ont de lourdes armures, et les Sarrasins n'ont d'autres armes qu'un arc, une masse, une épée ou un javelot acéré [ … ] : et quand on les poursuit, ils ont des chevaux qui n'ont pas leur pareil au monde et qui semble voler comme des hirondelles. On a beau poursuivre le Turc, on ne peut l'atteindre et il ressemble à la mouche venimeuse et insupportable: poursuivez-le, il prendra la fuite, revenez, il vous poursuivra (36). 
Or, la méthode de combat franque était basée sur le primat de la cavalerie lourde. En Occident, c'est elle qui donnait la victoire, le choc final. L'infanterie n'avait qu'un rôle secondaire, d'appoint. Le cavalier franc était impuissant face à la rapidité du cavalier musulman. Cette impuissance était renforcée par le fait que la tactique des Musulmans consistait aussi à viser les chevaux francs. En 1269, une troupe entière de Chrétiens fut massacrée par les Sarrasins qui avaient dirigé leurs tirs uniquement sur les montures des chevaliers, pour pouvoir les achever ensuite (37). La cavalerie franque perdit en Orient une partie de sa puissance. À la bataille de Gaza, en 1239, la cavalerie lourde franque, s'enfonçant dans le sable, fut incapable de déloger ses adversaires du pas étroit où ils se trouvaient (38). Très vite, les Francs se sont rendus compte du rôle indispensable de l'infanterie, jusque-là méprisée. À partir de la Troisième croisade, l'infanterie ne quitta plus la cavalerie. Grâce à leurs grands boucliers et à leurs piques, les fantassins servaient de remparts aux cavaliers. On mettait souvent les piquiers bien en avant des cavaliers, comme cela les cavaliers ennemis n'osaient s'approcher : ainsi au débarquement à Damiette, en 1249, les chevaliers se mirent en avant, agenouillés derrière leur écu et leur lance tandis que l'on débarquait les chevaux (39). Les cavaliers musulmans n'osèrent approcher. Le rôle de protection de l'infanterie était bien connu par les Francs de Syrie. Ainsi, en 1197, alors que le seigneur de Jaffa était attaqué, il demanda au comte Henri pour le protéger, non pas des cavaliers, mais des sergents et des arbalétriers. Les fantassins servaient aussi de refuge pour le chevalier qui s'épuisait vite sous la chaleur et sous le poids de ses armes, harcelé par ses ennemis. 

Par ailleurs, les arbalétriers et les archers eurent un plus grand rôle. Face à des adversaires qui utilisaient massivement l'arc, il fallait pouvoir aussi se battre à distance. L'arme reine des croisades fut l'arbalète. La puissance et la précision de tir de cette arme la rendaient redoutable contre les archers montés. Par deux fois, Joinville raconte que la seule arrivée d'une troupe d'arbalétriers sur les lieux du combat, suffit à faire fuir les cavaliers ennemis (40). Les Musulmans étaient sans pitié pour les arbalétriers qu'ils capturaient: ils les tuaient ou leur coupaient le pouce afin qu'ils ne puissent plus tirer (41). L'arbalète avait une portée plus grande que l'arc court sarrasin. Cela permettait donc aux arbalétriers d'éloigner les archers musulmans et de les garder à distance. En 1218, une troupe de chevaliers et de sergents à cheval eurent de grandes pertes car ils avaient négligé d'amener avec eux des archers et des arbalétriers (42). À Jaffa, Richard Cœur-de-Lion adopta la même tactique que les Musulmans en visant leurs chevaux avec ses arbalétriers (43). Les armes de trait des Francs étaient supérieures à celles des Musulmans. Ainsi, l'arc franc était plus puissant que l'arc musulman : il tirait moins vite mais avec plus de force. Lors de la bataille de Gaza, en 1239, un duel se produisit entre tireurs des deux camps: les archers musulmans durent se retirer après avoir subi de lourdes pertes (44). Les archers et les arbalétriers francs acquirent donc un rôle de première importance durant les combats de l'Orient latin. Les Francs furent obligés de modifier leur tactique, qui se basait avant tout sur la cavalerie, et d'accroître la coopération ce cette dernière avec l'infanterie et les archers. Cette coopération engendra même ce que l'on peut désigner comme de véritables formations tactiques.
Les formations tactiques 
La cavalerie, l'infanterie, les archers et les arbalétriers comptaient chacun leurs forces et leurs faiblesses. Face à la polyvalence du cavalier léger musulman, chaque corps pris séparément était affaibli et risquait le massacre. Aussi, le but des Musulmans était-il toujours de chercher à séparer les piétons des cavaliers. La formation classique que les Francs développèrent en Orient, pendant les marches notamment, était le carré formé de fantassins sur les côtés équipés de piques et de targes, les cavaliers à l'intérieur attendant que l'ennemi soit suffisamment près pour charger (45). Souvent, l'infanterie était sur deux lignes : la première était composée de piquiers, la seconde d'archers et d'arbalétriers (46). À Jaffa en 1192, Richard fit cacher sous les targes, intercalés entre deux piquiers, un arbalétrier et un homme qui lui chargeait une seconde arbalète pendant qu'il tirait : on obtenait donc un tir aussi rapide que celui des Musulmans (47). Les piquiers, eux, avaient solidement fiché leurs piques dans le sol. Dans cette formation, l'alternance de porteurs de javelots, d'archers et d'arbalétriers devait être particulièrement redoutable. En 1197, un Franc de Syrie, Hue de Thabarie, conseilla à un seigneur croisé nouvellement arrivé, d'adopter une formation semblable, la mieux adaptée pour s'opposer aux Musulmans disait-il (48). Les Chrétiens utilisèrent presque toujours les arbalétriers et les archers ensembles : l'arc avait une cadence de tir supérieure à l'arbalète tandis que celle-ci avait un tir plus puissant, il s'agissait là de combiner les deux effets. 
Il faut noter en outre qu'un rôle de harcèlement leur fut également confié, calqué sur la tactique des Musulmans. En 1192, par exemple, Richard envoya en avant archers et arbalétriers pour harceler une caravane turque de façon à ce que sa cavalerie puisse arriver. Joinville rapporte le même rôle de harcèlement à Acre en 1251. 

Il semble qu'une autre formation issue directement des croisades soit la création de corps d'archers et d'arbalétriers montés. Saint Louis dépensa par exemple 39.000 livres de 1250 à 1252 pour un corps de sergents et d'arbalétriers montés (49). Les Templiers aussi avaient adopté l'usage de l'arbalète à cheval, sans doute pour compenser leur absence d'infanterie (50). En résumé, la conséquence directe des combats de terre sainte, fut la recherche d'une plus grande complémentarité entre les différents corps de combattants et la mise en avant de l'infanterie.
Une adaptation plus complète encore 
Une des grandes adaptations tactiques fut sans aucun doute l'emploi de troupes indigènes. En premier lieu, les turcoples ou turcopoles, cavaliers d'origine demi-byzantine, arménienne, bédouine ou même franque de Syrie (51). Ces turcoples combattaient à la turque, légèrement armés et avec des chevaux arabes. Les turcoples avaient adopté l'arc sarrasin, ce qui dotait les Francs d'archers montés, comme les troupes musulmanes (52). Ces turcoples étaient en fait des mercenaires utilisés par les deux camps comme guerriers, mais aussi comme espions. On leur confiait encore des missions de harcèlement, de raid ou d'éclaireurs. Les Francs en ont utilisé de très nombreux, et en particulier les ordres militaires (53). On voit là la grande utilité de ces combattants qui avaient avant tout le rôle d'offrir un pendant au cavalier monté sarrasin. 
Les Francs utilisèrent aussi parmi les communautés indigènes de l'Orient latin de nombreux fantassins, et notamment des archers syriaques. En 1258, le seigneur de Gibelet avait dans sa troupe près de 200 archers syriens (54). L'utilisation des troupes indigènes a dû permettre aux Francs de compenser le manque de troupes légères dans leur armée. C'est une adaptation majeure, la prise de conscience d'un besoin de troupes rapides, connaissant mieux le terrain, utilisant des armes mieux adaptées. Cela leur permit peut-être de ne pas avoir à trop adapter leur propre matériel.
Une autre adaptation des Francs résida dans la pratique du raid, sur le modèle de la razzia musulmane (55). Les Francs pratiquèrent de nombreux raids en territoire musulman afin de ramener du bétail, des vivres ou plus largement du butin. On s'aperçoit que, la plupart du temps, alors que le raid est en principe fondé sur la rapidité, les Francs emmenèrent avec eux des piétons, notamment ceux équipés d'armes de trait. Il s'agissait de protéger les cavaliers francs contre les flèches des Sarrasins. 
Beaucoup de turcoples et d'écuyers étaient utilisés dans ces raids en raison de leur équipement plus léger. En 1192, lorsque Richard attaqua une grande caravane turque, il ordonna que chaque cavalier prît en croupe un sergent à pied et que tout le monde s'équipe légèrement afin d'être plus rapide (56). 
En Orient, les Francs apprirent aussi à pratiquer les opérations terre-mer, et plus précisément à mener des coups de main et prises d'assaut avec l'aide des marins. Les marins étaient des troupes légèrement armées afin d'assurer leurs fonctions sur le bateau. Les marins vénitiens, par exemple, portaient un javelot, une épée, un bouclier rond, un vêtement de cuir (57). Les marins génois, lors d'une bataille contre des Vénitiens, portaient des cuirasses de lame de fer et des chapels de fer : un équipement relativement léger lui aussi. Ces troupes, par leur mobilité et la possibilité qu'elles avaient d'accomplir des opérations de débarquement, furent beaucoup utilisées dans l'Orient latin. Ainsi, le comte de Jaffa opéra-t-il un débarquement remarqué lors de la bataille de Damiette, en 1251 (58). En 1228, l'infanterie de Frédéric II, composée en grande partie de marins, investit le château du seigneur de Beyrouth (59). 
Enfin, les Francs durent gérer au niveau tactique les contraintes imposées par l'Orient latin. La mauvaise résistance du cheval franc à la chaleur de l'Orient, le poids des armures des combattants, l'effort physique du combat poussaient à rechercher un combat court. Richard Cœur-de-Lion et ses hommes à la bataille de Jaffa firent tant d'effort qu'ils en tombèrent malades (60). De même, à la Mansourah, la cavalerie de Saint Louis fut rapidement épuisée et il fallut aller chercher des sergents à cheval pour qu'ils les secourent et leur portent de l'eau (61). Le commandement devait donc prévoir de ne pas exposer au soleil, pendant de longues heures, les combattants sous leur armure. Aussi, les Francs s'efforcèrent-ils de développer une tactique fondée sur le combat court et décisif. Richard, en 1192, alors que son armée était assaillie de tous côtés par les Musulmans, plaça six trompettes en trois points de l'armée afin qu'à leur signal la cavalerie fonde sur eux et les écrase. Il y avait bien là une recherche du combat décisif (62). Il fallait ménager les efforts de ses troupes et trouver, par exemple, le moment opportun pour s'équiper. Lors d'une bataille entre Pisans et Génois, les Pisans firent l'erreur de s'équiper dès le matin. Les Génois eux, ne s'équipèrent pas, mangèrent et laissèrent l'armée ennemie se fatiguer sous la chaleur. Ils attendirent que le soleil soit passé derrière eux pour que leurs adversaires aient le soleil dans les yeux (63). De même en 1219, à Damiette, le légat et le patriarche qui commandaient l'armée croisée commirent l'erreur de faire trop patienter les troupes déjà équipées sous le soleil : beaucoup en moururent (64). 

En conclusion, les Francs dans l'Orient latin durent affiner leurs tactiques, en tenant compte, à la fois, des contraintes du terrain et du climat, et celles de la lutte avec un ennemi ayant des pratiques guerrières radicalement différentes. Pourtant, aussi nombreuses que soient les adaptations techniques et tactiques, celles-ci ne furent jamais complètes : il n'y eut pas de bouleversement total de l'équipement ou de la tactique des Occidentaux. Il faut donc se demander quelles limites se sont posées à une adaptation plus profonde, ainsi que l'intérêt qu'avaient les combattants francs à conserver leurs traditions guerrières.
LES LIMITES DE L'ADAPTATION
Les impossibilités techniques 

Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer le maintien de l'équipement franc. En premier lieu, l'afflux constant de combattants croisés: les grandes croisades apportaient des armées entières d'hommes qui arrivaient en Orient avec leur équipement. Par ailleurs, de nombreuses petites croisades décidées par un prince ou un seigneur avaient lieu, telle celle du futur roi Édouard I r d'Angleterre, en 1270 (65). Certains seigneurs se croisaient avec quelques dizaines d'hommes seulement, comme Eudes de Nevers en 1265 (66). Bref, le lien avec l'Occident ne fut jamais coupé pour les Francs de Syrie. Il est probable que, si ce lien n'avait pas existé, les Francs de Syrie auraient davantage adapté leur équipement sous l'influence de leurs voisins orientaux, mais aussi parce qu'ils auraient été à cours de matériel. En effet, même s'ils furent souvent insuffisants, l'approvisionnement et les dons ne cessèrent d'arriver depuis l'Occident. Par ailleurs, les Francs ne purent pas véritablement adapter leur équipement à cause de l'oliganthropie chronique des États latins et de la supériorité numérique des armées musulmanes par rapport aux armées franques. À Gaza en 1239, pour chaque Franc, il fallait compter treize ennemis (67). Par la résistance qu'il offrait, l'équipement franc garantissait tout de même une certaine supériorité à ceux qui le portaient.
Efficacité de l'armement franc 
L'équipement franc était, en termes de résistance et de qualité, le meilleur au monde. Ce sont sans nul doute ces caractéristiques qui permirent aux Francs de tenir aussi longtemps face à un ennemi très supérieur en nombre. Les Musulmans ne cessèrent de se plaindre des qualités de cet armement. Bahâ-Ed-Din raconte :
J'ai vu de ces fantassins francs qui avaient d'une à dix flèches fichées dans le dos et qui marchaient de leur pas ordinaire sans quitter les rangs (68).
Le manuscrit de Rothelin rapporte aussi le cas de Richard ressemblant à un hérisson, lui et son cheval entièrement couvert de flèches (69). Ambroise raconte l'exaspération des Musulmans :
Les Turcs, les gens du diable, enrageaient. Ils nous nommaient les gens de fer, parce que nous avions des armures qui garantissaient nos gens… (70) 

Devant cette supériorité de l'équipement, il est aisément compréhensible que les Francs aient opéré quelques modifications mais n'aient pas abandonné leur équipement. Il faut en outre invoquer des raisons psychologiques au manque d'adaptation complète. Les combattants francs étaient habitués à leur armement et avaient acquis avec lui des habitudes de combat. Ayant l'habitude d'être lourdement armés, ils en retiraient aussi une impression de sécurité. De plus, le coût de l'équipement était très élevé, ces combattants qui avaient peut-être fait d'importants sacrifices pour l'obtenir y étaient par conséquent très attachés. Certains chevaliers avaient une impression d'invulnérabilité avec leur armure : ainsi Gauchet de Châtillon, lors de la Septième croisade, s'amusa dans un château à chasser à plusieurs reprises tout un groupe de Sarrasins (71). La peur de se trouver au combat insuffisamment armé était grande. L'ost de Richard dut s'arrêter deux jours à Caiphas, pour se décharger en équipement, car les fantassins, par peur de manquer d'armes, s'étaient suréquipés et beaucoup en étaient morts (72). De même, aller au combat sans armure est toujours décrit dans les sources comme une preuve de grande bravoure ou plutôt de grande témérité (73).
Une certaine continuité tactique 
Les Francs n'abandonnèrent pas non plus leur tactique basée sur le choc et sur la puissance de la cavalerie lourde. En effet, lorsque celle-ci était utilisée au bon moment, elle gardait son effet dévastateur. Lorsque Richard attaqua la grande caravane en 1192, les rangs adverses cédèrent dès le premier choc et tous ceux qui restèrent combattre furent massacrés (74). Les Musulmans craignaient particulièrement cette force et hésitaient à attaquer quand elle était trop nombreuse (75). La charge en trois lignes de la cavalerie franque continua à être utilisée: les chevaliers pour la première ligne, les sergents à cheval pour la seconde, les écuyers pour la troisième ligne (76). La règle du Temple décrit la même tactique chez les ordres militaires (77). De la même manière, dans de nombreuses batailles, l'infanterie continua, notamment pendant la guerre civile entre Ibelins et Lombards, à être utilisée de la même façon en suivant la cavalerie et en achevant les cavaliers démontés (78). En bref, l'équipement et la tactique des Francs ne perdirent pas toute leur validité en Orient. 
Il fallait surtout prendre en compte tous leurs handicaps et toutes les contraintes de l'Orient latin. Les armes et méthodes de combat franques démontrèrent pendant longtemps leur supériorité.
Les guerres dans l'Orient latin marquent un profond bouleversement dans l'histoire militaire occidentale. Tout d'abord, la fin du monopole de la chevalerie sur les champs de bataille. Les premières limites du chevalier y apparurent et l'art de la guerre se modifia avec la montée en puissance de l'utilisation des armes de trait et de l'infanterie. De grands bouleversements sont à noter au niveau de la remonte : beaucoup de croisements ont été réalisés en Orient et beaucoup de chevaux furent ramenés en Occident. Les adaptations tactiques sont celles qui ont modifié le plus durablement la pratique de la guerre chez les Francs, mais les adaptations techniques sont aussi à noter : des adaptations qui se sont faites de manière hétéroclite, hasardeuse, au fil du butin, des achats, du choix de chacun. Les ordres militaires sont sans nul doute ceux qui ont démontré la plus grande force d'adaptation avec, par exemple, la constitution de deux cavaleries légères : celle des écuyers et celle des turcoples. Enfin, s'il s'agissait de réhabiliter le combattant franc et son équipement, il nous suffit de penser à l'exemple de Joinville et ses six compagnons, criblés de flèches et défendant victorieusement un pont contre des centaines d'ennemis.

Frédéric ARNAL   http://www.theatrum-belli.com/

Doctorant en histoire médiévale, Université Paul-Valéry/Montpellier III
Source du texte : Cahiers du CEHD
Notes :
(1) Jacques de Vitry, Lettres, in Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, trad. M. Guizot, Paris, 1825, p. 365.
(2) Cécile Morisson, Les Croisades, Paris, PUF, 1994, p. 51.
(3) Jacques de Vitry, ibid., p. 172.
(4) D. Marshall, Warfare in the Latin East, 1192-1291, Cambridge, 1992, p. 91.
(5) Imâd ad-Dîn, Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin, trad. Henri Massé, Paris, 1972, p. 327.
(6) Gestes des Chiprois, dans R.H.C. Arm., T.II, Paris, 1906, p. 738.
(7) Laurent Dailliez, Les Templiers et les règles de l'ordre du Temple, Paris, 1972, p. 30 et art. 140.
(8) Ibid., art. 149.
(9) Jean de Joinville, Histoire de Saint Louis, in Historiens et chroniqueurs du Moyen Âge, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléïade », 1963, p. 250-260 et p. 45.
(10) E. Rey, Les Colonies franques de Syrie au XIe et XIe siècles, Paris, 1883, p. 27.
(11) H. Buchtal, Miniature Painting in the Latin Kingdom of Jerusalem, Oxford, 1957, Pl. 130c, Pl. 130 F.
(12) Ibid., Pl. 111 a.
(13) D.C. Nicolle, Arms and Armour of the Crusading Era 1050-1350, 2 vols, New York, White Plains, 1988, Pl. 831 g, Pl. 833 b.
(14) Claude Gaier, Armes et combat dans l'univers médiéval, Bruxelles, 1995, p. 358.
(15) Laurent Dailliez, ibid., art. 115.
(16) « Dépenses de Saint Louis pour sa croisade », dans J.-F. Michaud, Histoire des croisades, T. IV, Paris, 1859, p. 426.
(17) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, éd. Gaston Paris, Paris, 1897, p. 177.
(18) Ibid., p. 283.
(19) Laurent Dailliez, ibid., art. 102.
(20) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 151.
(21) Jean Richard, Le Royaume latin de Jérusalem, Paris, 1953, p. 269.
(22) Henri Delpech, La Tactique au XIe siècle, 2 vols., Paris, Picard, 1886, p. 179.
(23) Joinville, ibid., p. 299.
(24) Al Makrîzî, Histoire des sultans Mamlûks de l'Égypte, vol. 1, trad. Quatremère, Paris, 1845,
(25) Assises de Jérusalem, dans R.H.C., Lois, Vol. 2, Paris, 1843, p. 180.
(26) Al Harawî, « Les conseils du sayh Al-Harawî à un prince ayyûbide », in Bulletin d'études orientales, T. XVII, Paris, 1961-1962, p. 234.
(27) E. Rey, ibid., p. 34.
(28) H Buchtal, ibid., Pl. 104b, Pl. 112c.
(29) E.E. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, 10 vols., Paris, 1854-1868, p. 403-404.
(30) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, Paris, éd. L. de Mas Latrie, 1871, p. 253-259.
(31) D. Marshall, ibid., p. 37.
(32) Gestes des Chiprois, p. 719.
(33) Joinville, ibid., p. 235.
(34) Ibid., p. 252.
(35) Ibid., p. 260.
(36) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 151.
(37) Gestes des Chiprois, p. 767.
(38) Continuation de Guillaume de Tyr de 1229 à 1261, dite du manuscrit de Rothelin, dans R.H.C. Occ, Vol. II, Paris, 1859, p. 545.
(39) Joinville, ibid., p. 234.
(40) Ibid., p. 254-288.
(41) Raymond Stambouli, Les Clefs de Jérusalem, Deux croisades françaises en Égypte (1200-1250), Paris, 1991.
(42) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 331.
(43) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 300-301.
(44) Gestes des Chiprois, p. 709.
(45) Bahâ ed-Dîn, Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssouf, dans R.H.C. or., T. III, Paris, 1884, p. 258.
(46) Ibid., p. 251.
(47) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 307.
(48) La Continuation de Guillaume de Tyr, 1184-1197, Paris, éd. M.R. Morgan, 1982, p. 189.
(49) « Dépenses de Saint Louis pour sa croisade », p. 450.
(50) Laurent Dailliez, ibid., art. 315.
(51) Joshua Prawer, The World of the Crusaders, Londres, 1972, p. 32.
(52) Alain Demurger, Vie et mort de l'ordre du Temple, Paris, Le Seuil, 1989, p. 107.
(53) Laurent Dailliez, ibid., p. 30.
(54) Gestes des Chiprois, p. 746.
(55) D. Marshall, ibid., p. 183-195.
(56) Bahâ ed-Dîn, ibid., p. 306.
(57) Frédéric C. Lane, Venise, une république maritime, Paris, 1985, p. 85.
(58) Joinville, ibid., p. 235.
(59) Gestes des Chiprois, p. 679.
(60) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 313.
(61) Joinville, ibid., p. 251.
(62) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 171.
(63) Gestes des Chiprois, p. 709.
(64) Jacques de Vitry, ibid., p. 365.
(65) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 461.
(66) « Inventaire et comptes de la succession d'Eudes, comte de Nevers (Acre 1266) », in Mémoires de la société nationale des antiquaires de France, Paris, T. XXXIX, 1878, p. 178-180.
(67) Rothelin, ibid., p. 543.
(68) Bahâ ed-Dîn, ibid., p. 251.
(69) Rothelin, ibid., p. 613.
(70) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 170.
(71) Joinville, ibid., p. 287.
(72) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 156.
(73) Ibid., p. 298.
(74) Ibid., p. 279.
(75) Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 324.
(76) Alain Demurger, ibid., p. 91.
(77) Laurent Dailliez, ibid., art. 172.
(78) Rothelin, ibid., p. 601.