mardi 19 octobre 2010

La Guerre Chimique (1915-1918)

Sous titrée « Gaz ! Gaz ! Gaz ! », une exposition est présentée à l'Historial de Péronne jusqu'au 14 novembre 2010 (1). Dans une salle à part sont exposés 150 objets, œuvres et documents d'origine venus surtout des collections de l'Historial de la Grande Guerre et traitant des gaz de combat utilisés de 1915 à 1918. Pour ceux qui veulent plus d'informations on peut lire un ouvrage intéressant (2), riche en illustrations, rédigé par des universitaires, détaillant les différents aspects de cette guerre des gaz comme les rapports avec le droit international, les populations civiles et militaires, le traitement médical des gazés (pénible), la mort par les gaz, la mémoire et l'oubli.

L'ARME SUPRÊME ?

Les gaz furent utilisés pour la première fois par les Allemands en avril 1915 à Langemarck proche d'Ypres en Belgique. Le retentissement fut considérable. Sur le terrain, des régiments surpris et paniqués refluèrent et une indignation mondiale dénonça la « barbarie boche » utilisant de telles méthodes. Mais très vite l'Angleterre, dès 1915 et la France en 1916 ripostèrent en fabriquant et en usant des gaz de combat et en trouvant des moyens de protéger leurs soldats. Comme ces affreux (sur le plan esthétique) masques et des combinaisons étanches. Les gaz furent plusieurs fois employés des deux côtés jusqu'à la fin de la guerre. La dernière grande tentative fut allemande sur le Chemin des Dames en 1918. Mais les gaz ne furent pas « l'Arme suprême » qui aurait mené à la victoire. Les fronts (et les hommes) ont tenu bon et les pertes humaines dues aux gaz furent moins élevées que celles engendrées par les autre moyens de combat comme l'artillerie. Les historiens estiment le gaz responsable de 0,2 % des pertes françaises mais parfois plus par endroits. Et moins de 0,5 % de tous les morts sur le front occidental de 1914 à 1918. Le bilan est d'ailleurs difficile à établir parce que d'une part une censure implacable sévit de 1915 à 1918 pour cacher ces morts dues à l'emploi du gaz et d'autre part ensuite il y eut bien des gazés qui décédèrent et il y eut aussi de nombreux morts parmi le personnel des usines de fabrication à cause des fuites.

L'ENNEMI INTIME

N'empêche, et ce fut là le paradoxe, dans la mémoire des combattants et des opinions civiles, les gaz vont rester comme l'aspect le plus horrible de la Grande Guerre. Plus que les lance-flammes, les mitrailleuses, les mines, les combats au corps à corps. Stéphane Audoin Rouzeau explique pourquoi le gaz c'est l'ennemi intime. Il vous enveloppe d'un brouillard jaune, il ne fait pas de bruit mais il est de plus en plus perfectionné (après les gaz suffocants, il y eut les gaz vésicants, l'ypérite), il s'insinue dans le corps, vous étouffe, vous brûle, vous attaque le visage. Comme en témoignent les photos qui frappèrent l'imagination de combattants aveugles se déplaçant à la queue leu leu, se tenant par l'épaule. Le gaz, c'est la mort sans le sang, « une transgression anthropologique ».

Dans la mémoire collective entre 1918 et 1939, la hantise des gaz pesa dans les réunions internationale à Genève et l'on se battit pour interdire les gaz dans les guerres futures. Mais il n'y eut jamais d'unanimité sur le sujet. Les gaz furent utilisés par l'armée française dans la guerre du Rif en 1925, dans la guerre d'Abyssinie par les Italiens en 1934-1935, par les Japonais en Chine dans les années 1930. En 1939 on craignit beaucoup les gaz et on distribua massivement aux populations civiles des masques qui suscitaient l'effroi ou l'ironie des caricaturistes. Vaine crainte puisqu'ils ne furent pas utilisés sur le plan militaire entre 1939 et 1945. Mais ailleurs. Après on les voit ressurgir dans différents conflits. Comme au Vietnam, dans la très meurtrière guerre entre l'Irak et l'Iran. En Algérie aussi (surtout en Kabylie) par une brigade spécialisée traitant les grottes refuges des fellaghas. Il y a cependant une convention anti-gaz avec destruction des stocks signée en 1993 et en vigueur depuis 1997. Mais elle n'a pas été signée par Israël, la Corée du Nord, la Syrie, la Chine, l'Iran et d'autres pays sont suspectés de détenir des armes chimiques. Sans négliger d'autres menaces. En 1995 un groupe terroriste utilisa un gaz meurtrier dans le métro de Tokyo. Pour l'instant un acte unique.

UNE AFFAIRE ALLEMANDE ?

C'est le titre d'un paragraphe de l'article d'Annette Becker (fille d'Annie Kriegel) sur les gaz « rumeur, mémoire et oubli ». Après 1918, il y eut en Allemagne des polémiques sur la responsabilité de l'armée germanique (elle avait tiré la première). Jünger en parle dans son livre « la mobilisation totale » critiqué par Walter Benjamin qui dénonça « le fascisme allemand ». Plus curieux, Annette Becker a relevé dans Mein Kampf (publié en France en 1995 par les Nouvelles Editions Latines) des lignes étranges. Hitler fut, on le sait, gazé légèrement avant la fin du conflit en 1918. Il écrit : « Si l'on avait au début et au cours de la guerre tenu une seule fois douze ou quinze mille Hébreux (sic) corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions ont dû endurer au front, le sacrifice de millions d'hommes n'eût pas été vain. ». Annette Becker y voit dès 1924 « deux obsessions, celle de la trahison juive et celle des gaz ».

Mais Hitler savait-il que c'est un ingénieur allemand Fritz Haber, Prix Nobel de chimie, travaillant avant 1914 pour la firme Leibig qui fut à l'origine de la guerre des gaz ? Et en supporta l'opprobre universelle et même en Allemagne dans les années 1920-1930. D'autant qu'il avait témoigné pendant la guerre de convictions nationalistes. Or Fritz Haber auquel l'Historial a consacré une exposition ce dernier printemps était un juif converti au protestantisme. En 1933, après la prise du pouvoir par Hitler il refusa d'aryaniser le personnel de son institut, gagna la Suisse et mourut plus tard d'une crise cardiaque. Son fils Hemann Haber s'était installé en France en 1929 et ne voulut pas revenir en Allemagne en 1933. Il demanda la nationalité française à plusieurs reprises, y compris sous le Front populaire. Elle lui fut constamment refusée. Pesait sur lui « une culpabilité héréditaire ». Il réussit avec sa famille à gagner les États-Unis en 1941. Il s'y serait suicidé en 1947. À des années de distance, imitant sa mère qui avait fait de même pendant la Grande Guerre. Parce qu'elle aurait désapprouvé son mari ? Annette Becker conclut : « Jamais rien n'a pu être prouvé sur ce point »…

Jean-Paul ANGELELLI. Rivarol du 30 juillet au 2 septembre 2010

(1) Château de Péronne. BP 20063 - 80201 Péronne Cedex. Tél.: 03-22-83-14-18. < info@hisrorial.org >. À noter une exposition annexe sur Pierre Mac Orlan, né à Péronne en 1882, blessé en 1916 lors de la bataille de la Somme.

(2) Gaz ! Gaz ! Gaz ! La guerre chimique 1914-1918. 112 pages. 31,80 euros. Editions 5 continents. Commandes à Historial de la Grande Guerre.

lundi 18 octobre 2010

23 octobre 42 avant JC Marc Antoine défait Brutus à Philippes

Le 23 octobre de l'an 42 avant JC, à Philippes, en Macédoine, Marc Antoine bat l'armée de Brutus, l'un des sénateurs romains qui assassina Jules César trente-deux mois plus tôt.
Marc Antoine, chef courageux
À Rome, après la mort de César, son lieutenant Marc Antoine et son petit-neveu Octave tentent chacun de s'approprier le pouvoir devenu vacant. Le second se fait reconnaître officiellement par le Sénat comme le fils adoptif du divin César et change son nom en Octavien.
Faute de pouvoir s'éliminer l'un l'autre, Marc Antoine et Octavien forment un triumvirat avec le falot Lépide, chef de la cavalerie. Ils conviennent de mettre en sourdine leurs rivalités le temps de punir le groupe de sénateurs qui a organisé l'assassinat de César. Parmi ces derniers figurent Brutus et Cassius.
Tandis que Lépide reste à Rome avec une poignée de légions, Marc Antoine et Octavien débarquent avec leurs hommes en Illyrie. A peine débarqué, le jeune Octavien se fait porter pâle, manifestant déjà son peu de goût pour la guerre et, disons le mot, sa couardise.
C'est donc Marc Antoine qui se porte au-devant de l'ennemi avec seize légions, une légion représentant environ 5.000 hommes. Face à lui, dans la plaine de Philippes, à l'est de la Macédoine, Brutus et Cassius disposent de dix sept légions, y compris une puissante cavalerie.
Les meurtriers de César ne sont pas pressés d'en découdre mais tel n'est pas le cas d'Antoine qui se jette sur eux avec ses troupes le 3 octobre. Dans la confusion générale, Cassius perd le contact avec Brutus. Il croit l'affaire perdue et demande à un affranchi de le tuer.
Antoine devant la dépouille de Brutus (Jules César,  Mankiewicz)Le 23 octobre suivant, au même endroit, Marc Antoine reprend l'offensive et l'emporte enfin sur Brutus qui à son tour se suicide. On lui prête ce mot : « Vertu, tu n'es qu'un mot ! »
Le vainqueur se recueille devant la dépouille de son ennemi. Son allié Octavien (le futur Auguste) n'a pas la même grandeur d'âme. Il se venge avec cruauté sur les vaincus de la peur qu'ils lui ont infligée.
La lutte à mort entre Antoine et Brutus a été portée au théâtre par Shakespeare en 1599 dans la pièce Jules César (1599). Cette pièce a été magistralement adaptée au cinéma par Joseph L. Mankiewicz en 1953.
Marc Antoine, amoureux transi
Tous les deux rentrent à Rome et avec Lépide renégocient le partage de l'empire. Marc Antoine, qui a reçu l'Orient dans le partage, s'y rend afin d'y restaurer la loi de Rome et refaire ses forces et sa fortune.
C'est alors que le sémillant quadragénaire tombe dans les filets de la reine d'Égypte, Cléopâtre. Transi d'amour, il répudie sa femme Fulvie et épouse Cléopâtre. Le couple s'installe à Alexandrie dans les fêtes et le faste.
En Italie, cependant, Octavien distribue aux vétérans de la bataille de Philippes des terres confisquées à des cités italiennes. Il s'ensuit un mécontentement qu'exploitent les partisans de Marc Antoine. Assisté de son ami Agrippa, Octavien doit mettre le siège devant Pérouse. Marc Antoine se porte au secours de ses partisans assiégés.
La guerre est sur le point de reprendre mais les soldats obligent les deux rivaux à se réconcilier. C'est chose faite à Brindes (aujourd'hui Brindisi) en octobre de l'an 40 avant JC.
Les triumvirs redéfinissent leur partage du monde romain. À Marc Antoine l'Orient, à Octavien l'Occident, à Lépide l'Afrique. L'Italie proprement dite n'appartenant à personne. En gage de réconciliation, Marc Antoine, qui vient de perdre Fulvie, épouse la demi-soeur de son rival, Octavie. Mais Cléopâtre reprend le dessus et convainc son époux et amant de fonder avec elle un empire oriental rival de Rome.
Octavien va se saisir de ce prétexte pour engager l'ultime combat contre son rival, Lépide ayant entre temps renoncé à ses prétentions au profit d'Octavien.
Jean-François Zilberman. http://www.herodote.net

dimanche 17 octobre 2010

19 Juillet 711 : Une leçon à méditer

Le 19 juillet 711, à l'issue d'une bataille de sept jours, les troupes du roi wisigoth Roderic (Rodrigue) sont défaites, sur le Rio Guadalete, par les Maures arrivés du Maghreb sous le commandement du Berbère Tariq (qui a laissé son nom au Djebel Tariq-Gibraltar).
Pendant deux siècles le royaume wisigothique s'était avéré le plus brillant des États germaniques nés sur les ruines de l'empire romain, dont il avait repris intelligemment à son compte et intégré l'héritage culturel. Mais, au début du VIIIe siècle, ce royaume était fragilisé par une crise profonde. La famine et des épidémies de peste sapaient le moral des populations, tandis que les luttes entre clans nobiliaires rivaux créaient une dangereuse instabilité politique. Le roi Witiza avait voulu, au cours de son règne, apaiser les tensions en indemnisant les aristocrates victimes, au cours du règne précédent, de l'exil ou de la confiscation de leurs biens. Mais à sa mort ses frères, voyant le Senatus (assemblée des plus grands personnages laïcs et ecclésiastiques du royaume) désigner comme nouveau roi le duc de la Bétique, Rodrigue, firent reconnaître comme souverain, par l'aristocratie du nord-est de la Péninsule, leur neveu Agila. L'un des chefs du parti qui soutenait Agila, le comte Julien, prit contact avec les musulmans du Maroc pour leur demander leur appui. Gouverneur de Ceuta, il savait que le chef du Maghreb, Musa ben Nusayr, convoitait l'Espagne depuis longtemps (on est alors au cœur de la période qui marque la seconde vague des conquêtes musulmanes, sous le califat d'al-Walid). Des chroniques des IXe et Xe siècles assurent que Julien voulait se venger du roi Rodrigue, qui aurait déshonoré sa fille...
Dans la nuit du 27 au 28 avril 711, Tariq ben Ziyad, gouverneur de Tanger, fait passer le détroit à une troupe de 7 000 hommes, essentiellement des Berbères (les Arabes ne sont qu'une centaine dans cette première armée d'invasion). Rodrigue, qui combattait dans le Nord une révolte de Basques et de Cantabres, accourt pour faire face aux envahisseurs. Mais, au cours de la bataille décisive, le 19 juillet, il est trahi par les fils de Witiza, qui passent à l'ennemi avec leur clientèle et leur armée d'esclaves. Tué, son corps ne fut pas retrouvé et seuls son cheval blanc et son manteau brodé d'or, symboles de la royauté, tombèrent aux mains des Maures. Il restait à récupérer le trésor royal conservé à Tolède, qui se rendit sans résister (l'archevêque Oppas collabora, ouvertement et immédiatement, avec les musulmans).
Les Maures étendirent en quelques années leur domination sur la plus grande partie de l'Espagne, semant au passage destructions, rapines, meurtres et viols. Mais leur conquête fut facilitée par la collaboration que leur fournit une partie de la population. Pour conserver leurs biens, beaucoup de nobles ont choisi d'être des renégats. Ainsi, contre leur renonciation formelle à toute prétention au trône, les fils de Witiza, Akhila, Ardabast et Olmund ont pu conserver le patrimoine foncier considérable des anciens rois wisigoths. De même leurs partisans ont choisi de profiter de l'occasion pour s'emparer des biens des fidèles de Rodrigue. Le comte Cassius, un hispano-romain qui gouvernait les régions de Borja et de Tarazona, se convertit à l'islam et fut ainsi à l'origine de la lignée des Banu Qasi, qui devaient gouverner pendant plusieurs siècles le bassin de l'Ebre. Quant au comte wisigoth Théodemir, gouverneur de la Murcie, il put conserver son poste en se soumettant aux envahisseurs et en leur payant tribut. Un autre précieux concours fut apporté aux Maures par les communautés juives, qui gardaient une forte rancune à l'égard d'un royaume wisigoth qui avait pris, dans le cadre des conciles de Tolède, des mesures drastiques à leur égard (entre autres, le VIIIe concile, convoqué en 653 par le roi Réceswinthe, rappela que le souverain devait défendre la foi catholique contre « la perfidie des juifs », tandis que le XIIe concile, convoqué en 681 par le roi Ervige, déclarait avoir pour but « d'extirper la peste judaïque, qui renaît sans cesse »).
Une fois le royaume wisigoth disparu, son souvenir nourrit dans les esprits de la population européenne de l'Espagne la nostalgie d'un ordre conforme à ses traditions. Mais aussi l'espérance d'une Reconquista qui, partie des bastions d'une résistance tenace basée dans le nord de la péninsule, devait finalement rejeter les Maures en Afrique. Au prix de luttes qui durèrent presque huit siècles...
Pierre VIAL. Rivarol du 20 juillet au 2 septembre 2010

jeudi 14 octobre 2010

Retour sur la Guerre froide

L'ouverture partielle des archives soviétiques, la déclassification d'archives occidentales apportent un nouvel éclairage sur l'histoire secrète des relations Est-Ouest. Un transfuge francophile, un agent soviétique en exil et un journaliste enquêtant sur la CIA nous révèlent un passé effarant.
La détermination d'un seul homme a-t-elle suffi à ébranler l'URSS au point d'en provoquer l'écroulement ? La question se pose s'agissant de Vladimir Vetrov, lieutenant-colonel du KGB, fusillé à Moscou le 23 janvier 1985 pour haute trahison. Un quart de siècle après, l'homme et le rôle qu'il tint demeurent également mal connus, même si l'on commence à prendre la mesure de leur importance. Un film récent, L'Affaire Farewell, a popularisé le personnage et donné envie d'en savoir davantage sur lui. Il le mérite.
L'homme qui mit l'URSS à genoux
Pour mieux comprendre, une seule source fiable : le livre qu'un journaliste russe, Sergueï Kostine, lui consacra en 1996, aujourd'hui repris en collaboration avec le Français Éric Raynaud sous un nouveau titre, Adieu Farewell, qui tente de reconstituer les faits et leur déroulement de la manière la plus exacte possible, sinon toujours la plus crédible.
Automne 1980 : depuis quelques mois, la tension monte entre l'Est et l'Ouest au point de faire craindre un conflit. Un succès de la Gauche à la prochaine présidentielle française amènerait les communistes au gouvernement, hypothèse qui plonge les Américains dans l'inquiétude. C'est dans ce contexte qu'advient un événement improbable mais déterminant lorsque la DST est, depuis Moscou, approchée par le colonel Vetrov. Le personnage ne lui est pas inconnu. Identifié pour ses activités d'espionnage technologique sous couverture diplomatique, Vetrov était en poste à Paris dans les années soixante.
À l'époque, ce francophile qui avait pris goût au capitalisme avait failli se laisser retourner mais le patriotisme, l'angoisse pour les parents laissés là-bas l'avaient emporté. Depuis, la DST n'avait plus de nouvelles. Pendant un an, Vetrov, prenant des risques considérables va, chaque semaine, livrer les secrets de l'espionnage technologique du KGB, sur lequel repose l'essentiel de l'économie soviétique et, surtout, la capacité de l'URSS à rester dans la course aux armements. Leur exploitation suffira à mettre le régime communiste dans une situation intenable. Chacun connaît la suite.
Le défaut du plan, et Vetrov, excellent professionnel, le connaît, c'est qu'exploiter les renseignements équivaut à condamner la source. Tôt ou tard, ses collègues comprendront qui est Farewell. Pourtant, Vetrov refuse tout : l'argent, les papiers français pour son fils et lui, l'exfiltration qu'il sait irréalisable, la DST ne pouvant l'aider si loin de ses bases. Pourquoi joue-t-il ainsi sa vie ? Amour de la France, haine du régime communiste, désir d'offrir à son fils et à son pays la liberté, besoin de se venger du KGB qui n'a pas su reconnaître ses talents exceptionnels ? Nul ne le saura jamais.
Le fait est que cet agent brillant relégué au fond d'un bureau va détruire le système, et mettre l'URSS à genoux. Il en mourra, évidemment, au terme de péripéties qui contribuent à brouiller un peu plus son image. Ce n'est pas sa correspondance avec sa famille durant son emprisonnement qui aidera à comprendre, Vetrov la savait lue ; ni les interrogatoires de son procès. Quant à sa “confession”, rédigée avant son exécution, elle disait si nettement ce qu'il pensait du modèle socialiste que le KGB renonça à la rendre publique…
Le KGB n'était pas invincible
La tentative d'analyse psychologique est d'ailleurs la partie la plus faible d'un livre qui se lit comme le plus haletant des romans d'espionnage. Traître ou héros, pauvre type vindicatif qui noyait ses échecs dans l'alcool ou génie méconnu de la guerre secrète, le colonel Vetrov, entre ombre et lumière, prend une dimension singulière. Le fait est que nous lui devons beaucoup.
À son traitant français qui lui demandait pourquoi il faisait cela, Vetrov dit un jour : « Parce qu'ils sont dangereux, et ils sont dangereux parce qu'ils sont c… ! ».
Opinion autorisée que ne réfute pas un autre ancien du KGB, le colonel Vassili Mitrokhine. À l'époque où Vetrov livrait à la France de quoi faire sauter l'URSS, Mitrokhine s'employait à une besogne moins urgente mais qui lui aurait coûté tout aussi cher s'il s'était fait prendre : responsable des archives de l'espionnage soviétique, et conscient que l'on faisait disparaître les dossiers les plus sensibles, il entreprit, en effet, de recopier systématiquement les documents qui, de 1917 aux années quatre-vingt, apportaient la preuve des crimes et des manipulations du régime.
En 1991, époque moins dangereuse, Mitrokhine, contre l'asile politique, livra cette énorme documentation aux Britanniques, permettant d'éclairer certains pans obscurs de l'histoire contemporaine mais aussi de faire arrêter de très nombreux collaborateurs du Renseignement soviétique. Il y eut quelques scandales retentissants quand il s'agissait d'hommes politiques ou de célébrités. Même s'il ne faut pas exclure que “les archives Mitrokhine” publiées sous un titre accrocheur, Le KGB contre l'Ouest, comportent un certain nombre de faux destinés à désinformer ou intoxiquer l'opinion internationale, elles restent, dix ans après leur divulgation, un document indispensable pour mieux comprendre, de l'intérieur, ce que furent l'Union soviétique, ses dirigeants, ses ambitions, et le mal qu'ils firent.
D'abord à la Russie. En quoi une conversation entre Mitrokhine et l'un de ses camarades est révélatrice de l'écoeurement généralisé des mieux informés : « Tout cela vous donne honte d'être russe… » « Non, cela donne honte d'être soviétique. » L'on comprend mieux pourquoi les meilleurs firent en sorte de n'avoir plus honte.
La CIA non plus
Le travail de Vetrov comme celui de Mitrokhine démontre que le KGB, pour très efficace et dangereux qu'il fût, n'était cependant pas le monstre invincible et tout puissant que ses adversaires avaient fini par imaginer. La CIA, dont les Russes avaient une peur équivalente, ne l'était pas davantage.Tant s'en faut !
L'incapacité du Renseignement américain à anticiper les attentats du 11 Septembre a mis en évidence les faiblesses du service, attribuées à une mauvaise reconversion de l'espionnage des USA, incapable de s'adapter au monde et aux périls de l'après-Guerre froide. Une enquête du journaliste Tim Weiner, Des cendres en héritage, l'histoire de la CIA, oblige à reconsidérer la question et démontre que les faiblesses découvertes en 2001 existaient depuis le début ; en soixante ans, l'essentiel du travail de l'agence fut de dissimuler aux présidents américains, au Congrès et à l'opinion son manque d'efficacité, ses erreurs cataclysmiques et le prix à payer pour tout cela.
Créée, non sans peine car elle entrait en contradiction avec les principes fondamentaux de la déclaration d'indépendance, en 1947 afin de lutter contre l'URSS, la CIA se fixa pour but de détruire le communisme, obtint pour y parvenir des sommes colossales dont elle ne justifiait pas l'utilisation, et ne prit jamais les mesures nécessaires pour arriver à ses fins. Parfaitement ignorante des réalités du monde extérieur, ne jurant que par l'action, le plus souvent improvisée, sans agent capable de pratiquer une langue étrangère, l'agence déstabilisa des puissances amies et provoqua des désastres sur tous les fronts, qu'elle camoufla supérieurement en réussites.
La survie du monde libre confiée à des “clowns”
Le lecteur reste accablé en songeant que la survie du monde libre reposait en partie sur ceux que Nixon qualifiait aimablement de “clowns” … Des clowns dangereux, cependant, à l'instar de leurs confrères du KGB. Il faut n'avoir pas lu Weiner pour se demander pourquoi Vetrov s'adressa aux Français plutôt qu'aux Américains. Découvrir cet angoissant envers de l'histoire contemporaine est indispensable. Sans toutefois perdre de vue que l'auteur, très américain, ne comprend pas toujours les situations qu'il décrit. Cela explique pourquoi il est porté à excuser les coups tordus de l'agence lorsqu'ils visaient des monarchies, des pouvoirs nationalistes ou catholiques. En cela, l'analyse de l'assassinat du président vietnamien Ngo Din Diem est très révélatrice. Une réalité à ne jamais perdre de vue s'agissant des États-Unis.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 n° 2788 – du 18 février au 3 mars 2010
✓ Sergueï Kostine et Éric Raynaud : Adieu Farewell ; Robert Laffont, 425 p., 22 euros.
✓ Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine : Le KGB contre l'Ouest ; Fayard, 980 p., 30 euros.
✓ Tim Weiner : Des cendres en héritage, l'histoire de la CIA ; Fallois, 540 p., 23 euros.

mercredi 13 octobre 2010

1581 : Justice pour Henri III

Le 24 septembre, Henri III marie sa belle-soeur Marguerite de Lorraine à l'un de ses favoris : Anne de Joyeuse, baron d'Arques, qui appartient à une vieille lignée du Vivarais.
Cette année-là, la sixième de son règne, Henri III, trente ans, époux de Louise de Lorraine-Vaudémont, mariait sa belle-soeur Marguerite de Lorraine, vingt et un ans, à Anne de Joyeuse, baron d'Arques, vingt et un ans. L'événement, qui fit en son temps grand bruit à la Cour, n'appartient pas à la grande histoire. Nous le retenons quand même parce qu'il nous permet de fustiger ceux qui répandent des inepties sur la prétendue homosexualité du roi Henri III.
Sur les bords riants de la Baume
Anne de Joyeuse appartenait à une vieille lignée du Vivarais établie sur les bords riants de la Baume, affluent de l'Ardèche, et qui servait fidèlement le roi depuis le XIIIe siècle. Dès ses jeunes années, Anne partagea la vie militaire de son père Guillaume, vicomte de Joyeuse, lieutenant général du Languedoc, futur maréchal de France. Très tôt, il se fit remarquer par sa bravoure et sa vive intelligence, à tel point que le roi le nomma à dix-neuf ans gouverneur du mont Saint-Michel, puis érigea en août 1581 la vicomté de Joyeuse en duché-paierie, avec préséance sur tous les autres ducs (hors les princes du sang). Enfin, le 24 septembre 1581, le voici devenu beau-frère de la reine de France. On peut s'étonner d'une telle ascension d'un jeune homme qui, de plus, était d'une grande beauté.
Les historiens sérieux n'ont jamais éprouvé le besoin d'imaginer des histoires scabreuses. Ils s'en sont tenus à ce que l'on sait d'Henri III, et que Olivier Tosseri résume ainsi dans Historia de février 2010 « un caractère entreprenant auprès des femmes, une très grande piété qu'il exprimait de manière spectaculaire au cours de démonstrations d'expiations... » Certes il combla ses amis, ses mignons (mot qui à l'époque signifiait ses préférés, et rien d'autre), de grands bienfaits, au risque de provoquer la jalousie d'autres courtisans, plus nobles, plus âgés, qui se sentirent évincés et qui joignirent leurs calomnies à celles des dirigeants de la Ligue entendant discréditer le roi parce qu'il reconnaissait son cousin Henri de Navarre, chef du parti protestant, comme l'héritier du trône.
Or on doit tout simplement admettre que le roi, dont nul n'a jamais pu relever le moindre comportement équivoque en public, reportait sur ses amis l'affection qu'il aurait eue pour ses fils, si le Ciel lui en avait donné. Reste encore l'extrême raffinement qu'il imposait à sa Cour. Rappelant qu'Henri III introduisit l'usage de la fourchette à table et qu'il faisait preuve d'une hygiène alors peu commune de son temps, Olivier Tosseri dit qu'il portait « à son comble la recherche vestimentaire pour les hommes » et manifestait « un goût appuyé pour les artifices de la mode ». Laissons braire les gens de mauvaise foi qui ont fondé sur ces observations l'image d'un Henri III efféminé et revenons à ce beau mariage du 24 septembre.
Le faste des noces
C'était un dimanche et le goût du roi pour le faste se donna libre cours. L'Encyclopédie de D'Alembert, deux siècles plus tard, cite un contemporain : la cérémonie eut lieu « à trois heures après midi en la paroisse de Saint-Germain de l'Auxerrois. […] Le roi mena la mariée au moûtier, suivie de la reine, princesses et dames tant richement vêtues, qu'il n'est mémoire en France d'avoir vu chose si somptueuse. Les habillements du roi et du marié étaient semblables, tant couverts de broderie, de perles, pierreries, qu'il n'était possible de les estimer. » Et cela continua les jours suivants, le sommet ayant été, semble-t-il, la représentation, après un festin au Louvre le dimanche 15 octobre, du Ballet de Circé et de ses nymphes rebaptisé pour l'occasion Ballet comique de la reine, où l'on entendit les meilleurs violonistes et chanteurs du temps. N'oublions pas de mentionner que les époux reçurent aussi 300 000 écus du roi…
De la gloire au trépas
Être un favori du roi n'était pourtant point vivre d'hédonisme. Ces jeunes hommes mettaient leur virilité à servir la couronne. Devenu en 1582 grand-amiral de France, puis gouverneur de la Normandie, Anne, après moult campagnes, se laissa emporter par sa jeunesse impétueuse jusqu'à faire massacrer 800 huguenots à La Mothe Saint-Héray, dans le Poitou. Repentant et se croyant perdu aux yeux du roi pour cet acte inexpiable, il crut se racheter en allant barrer la route à Henri de Navarre, le 20 octobre 1587 à Coutras en Gironde ; il y fut non seulement battu mais reconnu par un parent des victimes de La Mothe Saint-Héray qui le tua d'un coup de pistolet. Grand seigneur Henri de Navarre fit rendre les corps d'Anne et de son jeune frère Claude à la famille de Joyeuse et pria pour eux. Déjà Henri IV perçait sous celui que les circonstances forçaient encore à être un chef de parti.
Petit détail gourmand, pour conclure : à l'occasion du mariage,la reine-mère Catherine de Médicis fit servir des macarons apportés d'Italie, dont le jeune duc fut si friand qu'il voulut en faire réaliser par les pâtissiers de son village de Joyeuse (Ardèche). La tradition des macarons s'y perpétue aujourd'hui.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 18 février au 3 mars 2010

mardi 12 octobre 2010

La figure même de l’Européen

D’où vient l'étrange fascination exercée par le personnage hiératique et l'œuvre souvent difficile d'Ernst Jünger ? Le centenaire de la naissance de l'écrivain a suscité en France un déluge de commentaires élogieux et répétitifs de la part d'intellectuels et de critiques que hérissent habituellement tout ce que symbolise l'auteur des Orages d'acier. L'exotisme y a sa part, sans doute. Ce que l'on accepte d'un Allemand, on ne le tolérerait pas d'un Français. Le talent y est aussi pour beaucoup, sans être une clef suffisante. D'autres écrivains talentueux restent maudits et sont étouffés sous le silence. On ne peut négliger bien entendu que, malgré son profil prussien, Jünger eut le goût de pencher du bon côté dans les périodes difficiles, au point d'apparaître après coup comme une sorte de résistant. Ce n'est pas rien. De mauvais esprits insinuent aussi que, derrière l'extraordinaire adulation qui entoure Jünger, se faufile un reste de la trouble séduction exercée par les beaux Allemands victorieux de l'an 40 sur les intellectuels français...

Curieux des plaisirs et des mystères
Aucune de ces explications n'est vraiment satisfaisante. Je me demande si l'engouement pour cet Allemand fréquentable, hautement cultivé, ami déclaré de la France et de ses écrivains, ne traduit pas aussi un retour à l'état de sympathie mutuelle qui était de règle avant la catastrophe de 1870 entre ces proches cousins que sont les Gaulois et les Germains ? Je serais même tenté d'aller plus loin. En cet homme singulier s'incarne une figure ultime, celle d'un archétype européen aujourd’hui disparu, dont, inconsciemment, et au-delà des fractures idéologiques, notre époque conserve peut-être la nostalgie. Dans un monde saturé de subtilité dialectique et dominé par les apparences, l'homme authentifié par sa vie est seul digne de foi. Que l'un des plus grands écrivains de son temps ait été aussi un jeune officier des troupes d'assaut qui jadis chanta "la guerre notre mère", voilà une rareté qui porte en elle l'unité de natures arbitrairement opposées. Chez cet homme singulier, la culture n'a pas altéré la vigueur des sens ni du caractère. Jünger est curieux de tous les plaisirs et tous les mystères. En lui s'accomplit la réconciliation du poète et du guerrier, de l'homme de pensée et de l'homme d'action, que jadis le dualisme des siècles chrétiens avait séparé.

"Pour le mérite"
Ernst Jünger naquit à Heidelberg le 29 mars 1895 d'une mère venue de Franconie et d'un père chimiste et pharmacien originaire de Basse-Saxe. Il était l'aîné de 7 enfants, dont 2 moururent en bas âge. Son frère cadet, Friedrich Georg, écrivain, poète et philosophe, sera toujours son confident et le complice de ses chasses subtiles. L'enfance et la jeunesse d'Ernst Jünger se passèrent entre Hanovre et Brunswick où il fut un élève rêveur et distrait mais passionné de lectures. En 1913, à 18 ans, il fuit la maison paternelle pour s'engager dans la Légion étrangère, attiré par le mythe d'une Afrique aventureuse et sauvage. Il fut vite déçu et son père parvint à le rapatrier au bout de 5 semaines. Plusieurs années après, le souvenir de cette équipée fournira la matière de Jeux africains (1936). Revenu pour peu de temps au collège (période évoquée dans Le lance-pierres, 1973), il y acheva ses études secondaires juste avant que ne s'embrase l'Europe de l'été 1914.
Il s'engagea avec enthousiasme au 1er jour du conflit et combattit avec témérité en première ligne, dans l'infanterie, sur le front de France jusqu'en 1918, fut blessé 14 fois, et termina la guerre comme lieutenant des troupes d'assaut avec au col l’exceptionnelle décoration frédéricienne "Pour le Mérite". Sous le titre Orages d'acier, il éditera en 1920, à compte d'auteur, ses carnets de guerre qui le rendront célèbre et restent son ouvrage le plus lu. Écrit sans aucune intention littéraire, ce livre révèle d'emblée un écrivain exceptionnel et un tempérament unique. L'observation précise et froide d'horreurs qui ne l'atteignent pas lui inspire des réflexions détachées, fulgurantes ou poétiques.
À l'époque de la publication de ce premier écrit, Jünger servait encore comme officier dans la nouvelle Reichswehr. Il y resta jusqu'à sa démission en 1923. Il fréquenta un moment le milieu des anciens corps-francs, qui le déçut. En 1925, après s’être inscrit à l’université de Leipzig en philosophie et en zoologie, il épousa Gretha von Jeinsen ("Perpetua" dans son Journal) et entreprit une carrière d’écrivain et de journaliste indépendant. En 1927, il s'installa à Berlin avec sa femme et son fils Ernst, né l'année précédente. La vie matérielle du couple était précaire. Cette période, jusqu’en 1931, fut celle d'un engagement intense dans les cercles intellectuels de la droite révolutionnaire (Konservative Revolution). Il collabora à plusieurs revues (Standarte, Arminius, Der Vormarsch, Widerstand) et confiera plus tard qu'il était redevable de son nationalisme à l'influence de Maurice Barrès.

Témoignage d'un réprouvé
Ernst von Salomon, son cadet de 7 ans, jeune combattant des corps-francs dans les années précédentes, qui venait de sortir de prison, le rencontra chez lui, à Berlin, en 1929. Il habitait un quartier ouvrier. Sur le ton de l'humour, les notations de von Salomon en disent plus sur la personnalité de Jünger que beaucoup d’exégèses. Dans une maison qui sentait le chou, la chambre de l'écrivain donnait sur une voie ferrée. Elle regorgeait de livres. Sur le bureau, un microscope, et dans les rayonnages, des collections de coléoptères et de bizarres masques en bois. Enveloppé dans une robe de chambre et coiffé d'un béret multicolore, EJ travaillait à la préparation d'un numéro du Vormarsch, revue des anciens de la brigade Ehrhardt : « C'était lui qui donnait à la revue son importance par des articles si spirituels et d'un style si cristallin que nos lecteurs, remplis d'un profond respect, avaient l'impression qu'il était déjà bien beau si EJ lui-même était sûr de les comprendre... J'étais incapable de me débattre avec ses livres. L'organe magique et l'organe métaphysique me faisaient défaut... Je fus donc presque naturellement exclu de la communauté qui se forma autour de lui, ce groupe de disciples qui semblaient posséder naturellement ce qui me faisait si cruellement défaut ; ils s'accroupissaient aux pieds du maître et fixaient d'un œil fasciné la pierre philosophale qu'il tenait entre les mains, non pas pour s'en servir, mais pour la peser, calibrer, analyser et sublimer » dira l’auteur des Réprouvés (in Le Questionnaire).
Derrière l'ironie pointe la déception du jeune von Salomon qui attendait de Jünger une idée politique qui dirigeât ou justifiât son action. « Je dus reconnaître bientôt que cette exigence restait étrangère à la mission de Jünger ». Celui-ci cessa d'ailleurs toute activité dans la mouvance intellectuelle nationale-révolutionnaire en 1932, année de parution en langue allemande du Travailleur (Der Arbeiter). Alors que ce livre peut apparaître par certains côtés comme une anticipation du national-socialisme, EJ marquait fermement ses distances avec le parti nazi et son chef, refusant toutes les avances et se tenant dans une sorte d'exil intérieur à partir de la prise du pouvoir en 1933. Son roman symboliste Les falaises de marbre, publié en 1940, fut apprécié comme une critique voilée du régime. Pourtant, respectant le soldat héroïque de la Grande Guerre et l'écrivain nationaliste, Hitler le protégera contre toute persécution.

Un étrange détachement devant la souffrance
Mobilisé avec le grade de capitaine au début de 1939, Jünger participa à la campagne de France. Il tint un Journal de guerre qui deviendra l'une de ses œuvres majeures. La 1ère partie fut publiée en langue française en 1942 sous le titre Jardins et Routes et fut aussitôt saluée par la critique parisienne. De 1941 à 1944, il servit à l'état-major des troupes d’occupation à Paris, avec une interruption durant l'hiver 1942-1943 pour une brève affectation sur le front russe. Son long séjour parisien fut l'occasion de rencontres suivies avec les nombreux écrivains que Florence Groult réunissait dans la paix de son salon. Une proximité intellectuelle certaine avec les conjurés du 20 juillet 1944 valut à Jünger d’être peu après démobilisé sans être autrement inquiété. Apparemment, l'ancienne protection de Hitler lui restait acquise. Il se retira dans une fermette à Kirchhorst, tandis que son fils Ernst, emprisonné quelque temps comme opposant au régime, était tué au combat le 29 novembre dans les carrières de marbre de Carrare. Un épisode que le Journal évoque avec une sobriété poignante.
Comme beaucoup d'autres écrits, certaines notations du Journal soulignent un étrange détachement devant l'horreur ou la souffrance. Non que l'écrivain ignorât la compassion, mais celle-ci semble venir de la raison plus que du sentiment. Ce trait de tempérament ou d'éducation a certainement favorisé une altitude intellectuelle que jamais ne viennent corrompre les fureurs ni les sensibleries si communes chez les contemporains. Ce qu'on lit par ex. à la date du 14 mars 1945, alors que l'Allemagne meurt sous les bombes, laisse pantois. La sérénité d'impressions liées au monde végétal semble effacer la tragédie des hommes : « Courrier important. Friedrich Georg [frère cadet] m'apaise par une série de ses lettres réconfortantes, bien qu'il m'apprenne qu'Überlingen a été bombardé : des hommes ont été tués et des maisons détruites... ». À la phrase suivante, il s'évade comme vers un autre monde, aidé par les commentaires de son frère : « L'air était embaumé de l'odeur des cyprès, des thuyas, des sapins et d'autres conifères, dont les branches et les aiguilles avaient été fauchées et écrasées par les éclats... »
Après la défaite allemande de 1945, et malgré son désaveu constant du nazisme, Jünger fut suspecté. Il refusa de répondre au questionnaire de dénazification et se vit interdire le droit de publier jusqu'en 1949. Plusieurs de ses écrits parurent alors à l'étranger. Il rencontra Heidegger, se livra à des expériences avec les drogues et prépara la publication de son roman Héliopolis. En 1950, il s'installa en Souabe, à Wilflingen, dans une dépendance du château des Stauffenberg, et entreprit une nouvelle carrière d'écrivain entrecoupée de nombreux voyages. Pendant dix ans, avec son ami Mircea Eliade, il dirigea la revue Antaïos et publia de nombreux livres, dont Le traité du rebelle (1951), qui rompt quelque peu avec le détachement affiché des Falaises de marbre, Le nœud gordien (1953), qui propose une profonde méditation sur le destin européen, ou encore Eumeswil (1977), qui oppose la figure de l'Anarque [1] aux tentations de l'action ou de la révolte. Bien d'autres ouvrages suivront. On retiendra qu'en 1984, à Verdun, l'écrivain participa aux côtés du chancelier Kohl et du président Mitterrand à la cérémonie de réconciliation entre les 2 nations et à l'hommage aux morts des 2 guerres.

Deux Jünger ?
Lecteurs et critiques ont l'habitude de distinguer 2 Jünger. Celui des livres de jeunesse, Orages d'acier (1920), La guerre notre mère (1922) ou Le Boqueteau 125 (1925), pour citer les plus marquants, et l'autre, très différent, des livres de maturité. Le premier Jünger, celui qui écrit sous la lumière de Mars, préfère la brutalité à la douceur, l'incommodité au confort. Il est le modèle d'une génération forgée dans les orages d'aciers de la Première Guerre mondiale. Une génération que l'épreuve n'a pas accablée, « qui peut avec joie se faire sauter en l'air et voir encore dans ce geste une confirmation de l'ordre ». Une génération en qui s'est effrité le vieux socle individualiste sur lequel reposait l'ordre bourgeois. Des milliers et des milliers d'hommes jeunes ont alors pris goût à un genre de vie où la fréquentation du risque faisait mépriser le bien-être et la sécurité comme valeurs et comme buts, où la communauté l'emportait sur l'individu. « Armés du seul impératif du cœur, ils parcourent le champ des forces pour y chercher des états d'ordres nouveaux... »
Au début des années 1930, Jünger est l'intellectuel le plus talentueux du mouvement multiforme de la Révolution conservatrice , dont le territoire s'étend bien au-delà du champ étroit de la politique. Ce courant est né de la crise du monde moderne et, suivant la formule d'Armin Mohler, de la dislocation de la vieille charpente chrétienne qui, depuis un millénaire, structurait l'Occident. Contrairement aux réactionnaires et aux traditionalistes. Jünger ne s'en désole pas. Il prend acte de cet effondrement et de la "mort de Dieu" annoncée par Nietzsche. Dans l'état d’interrègne spirituel entre ce qui fut et ce qui adviendra, il avance sans hésiter vers le « degré zéro des valeurs » à partir duquel pourra surgir un ordre de vie nouveau marqué, comme l’espérait déjà Hölderlin, par la fin des Titans et le retour des Dieux.

Au-delà du nihilisme
Plus d'un demi-siècle après, cette vision résolument anhistorique inspirée de la théogonie d'Hésiode conserve toute sa force suggestive, même si Jünger lui-même s'en est détaché. Sous d'autres apparences, notre époque ne continue-t-elle pas de progresser vers la zone dangereuse du nihilisme absolu préalable à toute renaissance ? Après la Seconde Guerre mondiale et l'âge venant, s'est dessiné un Jünger d'une nature apparemment différente. Esthète d'une curiosité inassouvie, amateur d'autres drogues, d'autres ivresses et de chasses subtiles, pacifiste même à l'occasion, lecteur de la Bible et des Évangiles, vaguement cosmopolite comme peuvent l’être les Allemands, tenté aussi, certains jours, par les fariboles astrales du Verseau, détaché des anciennes passions nationales ou guerrières, il s'identifie à la figure de l'Anarque, observant d'un œil aigu les folies, les bassesses ou les beautés d'une espèce en proie à la disparition de l’être et aux effets du temps. De sa boulimie universelle, l'écrivain tirera sur toutes choses des considérations profondes ou déroutantes, et des aphorismes artistement ciselés.
On date habituellement le début de cette évolution de la publication du Cœur aventureux (1929), livre qui déconcerta les admirateurs inconditionnels des écrits de guerre et des textes politiques. Depuis la découverte de Lieutenant Sturm (roman publié en France en 1991), je suis pour ma part tenté de réviser cette interprétation. Le second Jünger affleure déjà dans ce roman de jeunesse écrit à 28 ans, en 1923. Un roman largement autobiographique, où s'ébauchent les prémisses d'une méditation sur la domination de la technique qui inspirera, quelques années plus tard, les pages denses et métalliques du Travailleur et une vision féconde du nihilisme contemporain. Mais ce roman est également peuplé de souvenirs érotiques, de visions fantastiques qui annoncent la futilité voulue et l'onirisme recherché qui font l'attrait mystérieux et parfois irritant des écrits de maturité. La description du calice rougeoyant d'une fleur perverse y tient autant de place qu'une réflexion poétique sur le courage.

Sur les falaises de marbre
Ce mélange imprévu, c'est Jünger. Pourtant, quelque chose distingue sans équivoque les œuvres d'avant et d’après 1940, blessure irrémédiable qui a transformé la nature de l’écrivain comme de la plupart des Allemands. Avant 1940, tout en jouant d'un certain dandysme, il soutient une provocante philosophie de l'action pour l'action qui lui deviendra par la suite étrangère. Pour tous les Européens, 1940 est l'année fatale qui fera basculer leur monde. C'est aussi celle des Falaises de marbre. La beauté sibylline de ce roman allégorique ne se prête pas à une lecture facile. Mais Jünger se soucie peu de facilité. Le livre témoigne du tournant fondamental dans la vie et dans l’être de son auteur amorcé quelques années plus tôt. Bien entendu, une telle bifurcation, tout homme ayant cédé dans sa jeunesse aux sortilèges de l'histoire peut un jour la connaître.
Le récit qui sert de prétexte aux Falaises de marbre se déroule dans un pays imaginaire, la Marina, envahi par des forces maléfiques sur lesquelles chacun peut mettre le nom qui lui plaît. Deux frères, en qui l'on peut reconnaître le visage d'Ernst Jünger et celui de son cadet Friedrich Georg, témoins de cette menace, sont tout d'abord tentés de recourir à la force et aux armes : « Nous aussi, nous sentîmes alors la puissance de l'instinct passer en nous comme un éclair ». Plus tard, méditant au cœur de leur bibliothèque, les frères en viennent à penser qu'il "existe des armes plus fortes que celles qui tranchent et qui transpercent". Leur évolution est précipitée par la fréquentation d'un sage, le père Lambros. Ce maître leur fait découvrir le pouvoir supérieur de la spiritualité.

Contemplation et rébellion
Pour beaucoup de ses lecteurs, EJ a certainement été l'équivalent d'un Lambros. Mais lui-même, dans Le traité du rebelle (1950), critiquera implicitement la philosophie purement contemplative qui irrigue les Falaises, observant que pour se défendre contre l'injustice ou la tyrannie, on ne saurait se borner à la conquête des seuls domaines intérieurs. Contradiction ? Comment s'en étonner ? Au fil d'une vie très longue et d'une œuvre foisonnante, Jünger a présente du lui-même des apparences multiples et déconcertantes. Dans bien des pages, il semble même renier la figure guerrière de sa jeunesse. Néanmoins, chaque phrase, chaque image est comme chargée d'une lumière qui ne doit rien aux lueurs crépusculaires de l'époque. C'est pourquoi certains lecteurs, même irrités par des jeux littéraires d'une gratuité trop évidente, reviennent cependant vers lui comme vers une source intarissable de spiritualité et de vie.
En terrain propice, les écrits de jeunesse agissent comme une greffe d'énergies violentes, alors que la plupart des œuvres ultérieures apparaissent souvent comme des invitations au détachement, aux rêveries sans conséquence et â l'esthétisme pur. Pourtant les lignes les plus anodines en apparence sont souvent chargées d'images et de signes d'une intensité qui incite à dépasser l'apparence des êtres et des choses... Le moindre événement, un détail insignifiant, sont prétexte à des méditations profondes, inattendues et intemporelles. L'écrivain possède une sorte du don de seconde vue, une aptitude à rendre l'aspect magique des choses qui était déjà sensible dans ses premiers écrits. Sous les apparences de l'essayiste protéiforme, Jünger est un poète, le dernier peut-être des grands romantiques allemands. Avec lui, les épreuves imposées par l'histoire deviennent sources d'initiation. À des générations de jeunes lecteurs en rupture avec leur temps, il apprend que le culte de l'énergie gagne à s'affranchir de la brutalité, et que les défis existentiels sont envoyés par les dieux pour mesurer la qualité des âmes fortes.

► Dominique Venner, éléments n°83, oct. 1995.
◘ Note en sus :
[1 : Par cette figure de l’anarque Jünger semble revenir vers un anarchisme aristocratique et solitaire, affirmant le rôle de l’individu face aux dictatures et à l’influence des masses. Au lieu de s’opposer frontalement à un pouvoir, l’anarque se met en marge par une acceptation feinte qui lui assure son indépendance intérieure :
« L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire (…). La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque mais son antipode. Le monarque veut régner sur une foule de gens et même sur tous : l’anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures – intangibles assurément, mais non sans émotion intime, non sans passion historique. Anarque, tout historien de naissance l’est plus ou moins… » (Eumeswil).
En fait il s’agit avant tout d’un personnage conceptuel qui symbolise cette disposition intérieure visant à agir en son époque sans se confondre ni avec elle ni avec son action :
« L’état d’anarque est en fait l’état que chaque homme porte en lui. (…) Pragmatique, il voit ce qui peut lui servir, à lui et au bien commun, mais il est fermé aux excès idéologiques » (Entretiens avec EJ, J. Hervier, Gal., p. 101).
Cf. avec Waldgänger (terme désignant à l'origine un proscrit norvégien qui, dans le haut Moyen Âge scandinave, avait "recours aux forêts" pour s'y réfugier et vivre librement) , nommé aussi Rebelle :
« D'autre part, il faut bien distinguer le rebelle de l'anarque, bien que l'un et l'autre soient parfois très semblables et à peine différents, d'un point de vue existentiel. La distinction réside en ce que le rebelle a été banni de la société, tandis que l'anarque a banni la société de lui-même. Il est et reste son propre maître dans toutes circonstances. » (Eumeswil)]
http://vouloir.hautetfort.com

lundi 11 octobre 2010

La face cachée de la loi de 1905

La pensée dominante fait aujourd’hui une lecture anachronique de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En son temps, la loi de 1905, rupture unilatérale du Concordat de 1801, ne fut jamais négociée avec la hiérarchie catholique. Solennellement condamnée par le pape Pie X, la loi de Séparation parachevait vingt-cinq années de mesures laïcistes imposées à la France par des gouvernements anticléricaux.

« La République française s’est construite autour de la laïcité » , affirmait, en 2003, la première phrase du rapport Stasi : il serait plus juste de dire que la République française s’est construite autour de l’anticléricalisme. Un tel aveu, cependant, ne peut être attendu d’instances officielles qui ont tout intérêt à masquer que, pour les hommes qui prirent le pouvoir à la fin des années 1870, la laïcité était une philosophie de combat contre le catholicisme.

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi » , proclame Gambetta, à la Chambre des députés, le 4 mai 1877. L’anticléricalisme, au XIXe siècle, est tout la fois l’héritier de l’esprit antichrétien de la grande Révolution et le fruit de sa propre époque, puisque les anticléricaux croient sincèrement que les progrès de la science vont dissiper les brumes obscurantistes de la foi chrétienne. Sous le Second Empire, cristallisé en force politique, l’anticléricalisme s’identifie à l’idée républicaine. S’il s’affirme, c’est en raison de la bienveillance dont jouit l’Eglise auprès de l’administration de Napoléon III, puis, après 1870, auprès de la République conservatrice de Thiers et de Mac Mahon. Mais c’est d’abord parce que le catholicisme est florissant.

Au sortir des persécutions subies pendant la Révolution, le Concordat de 1801, signé au nom de Pie VII et de Bonaparte, a garanti la liberté de culte et déclaré le catholicisme « religion de la grande majorité des Français ». Ce Concordat assujettit le clergé à l’Etat, notamment par les articles organiques de 1802 (lois imposées par Bonaparte et jamais reconnues par l’Eglise), mais il assure une sécurité à l’Eglise. Les fruits sont là : renaissance du clergé séculier et essor des congrégations (ces dernières, non concernées par le Concordat) confèrent une grande visibilité au catholicisme. En 1878, pour 38 millions d’habitants, la France compte 56.000 prêtres diocésains, 30.000 religieux et 130.000 religieuses. Grâce à la loi Guizot (1833) et à la loi Falloux (1850), la religion a toute sa place dans l’enseignement, tandis que l’Eglise multiplie les œuvres sociales.

En 1876 et en 1877, à la Chambre, la majorité passe à gauche. En 1879, le président de la République, Mac Mahon, est contraint de démissionner. Jules Grévy - un vrai républicain - lui succède. Dorénavant, le chef de l’Etat, le président du Conseil, les ministres et la majorité des parlementaires seront républicains, au sens que revêt alors le mot : jusqu’en 1914, l’Etat sera aux mains de la gauche anticléricale.

L’offensive contre l’Eglise commence dès mars 1879, quand Jules Ferry, le ministre de l’Instruction publique, dépose un projet de loi qui interdit d’enseignement les membres d’une congrégation non autorisée. Rejeté par le Sénat, ce projet se transforme, en 1880, en décrets ordonnant la dissolution des jésuites et demandant aux autres congrégations de présenter une demande d’autorisation. Les congrégations masculines non autorisées sont dissoutes : 261 couvents sont fermés, 5.600 religieux expulsés.

Rendue gratuite en 1881, l’école primaire publique devient obligatoire et laïque en 1882 : l’enseignement religieux y est supprimé. En 1886, la loi Goblet, chassant les instituteurs ecclésiastiques, interdit d’enseignement 3.000 frères des écoles chrétiennes et 15.000 religieuses.

La deuxième vague de l’offensive anticléricale surgit à la fin des années 1890, dans les remous de l’affaire Dreyfus. En 1899, Pierre Waldeck-Rousseau prend la tête d’un gouvernement qui, s’appuyant sur les radicaux - parti intimement lié à la franc-maçonnerie - leur donne des gages sur le terrain religieux.

En 1900, la congrégation des assomptionnistes, propriétaire de La Croix, journal qui fut en pointe dans le camp antidreyfusard, est dissoute. Waldeck-Rousseau vient de déposer un projet de loi qui constitue une guillotine pour l’ensemble des communautés religieuses. Cette loi, qui va devenir la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, est libérale pour les citoyens ordinaires : une déclaration en préfecture suffit à donner une existence légale à une association. Pour les associations religieuses, la loi est liberticide, puisqu’elle les contraint à obtenir leur autorisation d’un vote au Parlement. 30.000 religieux et 130.000 religieuses sont menacés. Ceux qui refusent de se soumettre choisissent l’exil. D’autres préfèrent la sécularisation (vivre dans le siècle en habits civils, en restant fidèle à ses vœux et en maintenant des liens de communauté), expérience souvent désastreuse. D’autres congrégations - les dominicains, les capucins, les cisterciens, certains bénédictins, la quasi-totalité des congrégations féminines - déposent une demande d’autorisation.

En 1902, Emile Combes forme le gouvernement. Ancien séminariste, cet homme qui a perdu la foi de sa jeunesse s’est transformé en adversaire de l’Eglise. Médecin, membre du parti radical, élu local bien implanté dans son département de Charente, il est un produit typique de cette classe moyenne pour qui la promotion sociale se confond avec les valeurs de la IIIe République. Dès son accession au pouvoir, appliquant de manière stricte la loi de 1901, il fait fermer 3.000 écoles catholiques.

En 1903, la Chambre repousse la totalité des demandes d’autorisation des congrégations, à l’exception des missionnaires dont le régime a besoin pour son entreprise coloniale. Expulsées de leurs couvents, leurs biens saisis, la plupart des communautés s’exilent en Europe ou en Amérique du Nord. En 1904, une dernière loi étend l’interdiction d’enseigner aux congrégations jusqu’alors autorisées. Entre 1901 et 1904, 17.000 œuvres congréganistes (écoles, dispensaires, maisons de charité) auront été fermées, et de 30.000 à 60.000 religieux et religieuses ont dû quitter la France.

C’est dans ce contexte que va intervenir la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Combes a longtemps fait partie des anticléricaux qui, jugeant que le Concordat permet de contrôler l’Eglise, sont partisans de son maintien. Mais un bras de fer l’oppose au Vatican à propos de la nomination des évêques, Pie X refusant l’institution canonique aux candidats présentés, en vertu du Concordat, par le chef du gouvernement. D’autre part, alors que la papauté n’a pas reconnu l’annexion des Etats pontificaux par l’Italie, la visite du président de la République, Emile Loubet, à Rome provoque la rupture des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la France. Fin 1904, Combes dépose un projet de Séparation. L’affaire des fiches vient cependant d’éclater : on a découvert que le ministère de la Guerre espionnait les officiers avec la complicité du Grand Orient, système qui permettait de priver d’avancement les catholiques. Ce scandale provoque la chute du cabinet Combes : c’est son successeur, Maurice Rouvier, qui reprend le dossier de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La loi, défendue par son rapporteur, le socialiste Aristide Briand, est votée à la Chambre le 3 juillet 1905. Après passage au Sénat, elle est promulguée le 9 décembre 1905.

Stricto sensu, cette loi ne crée rien. C’est une loi en creux, dont la philosophie tient dans les deux premiers articles. Il est d’abord mis fin à la notion de culte reconnu : le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme perdent ce statut qui était le leur depuis le Premier Empire. La loi supprime ensuite le budget des cultes : le clergé catholique, les pasteurs luthériens ou calvinistes et les rabbins cessent de recevoir un traitement de l’Etat. Si la République reconnaît la liberté de culte, l’Etat (en théorie au moins) ne veut donc plus avoir affaire avec la religion, qui est reléguée dans la sphère privée. Les autres articles de la loi de 1905 règlent des questions de police des cultes ou d’attribution des biens ecclésiastiques : ces derniers, propriété de l’Etat ou des communes depuis la Révolution, affectés au clergé par le Concordat napoléonien, doivent être remis à des associations cultuelles qui en assureront la gestion, la puissance publique en conservant toutefois la propriété.

Alors que l’épiscopat français est prêt à se soumettre à la loi, Pie X, en février 1906, par l’encyclique Vehementer Nos, condamne la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme contraire à l’ordre surnaturel. Le pape proteste contre cette rupture unilatérale du Concordat, et critique une loi qui prétend confier l’administration du culte public à des associations de laïcs, détruisant le principe hiérarchique de l’Eglise.

A l’instar du Souverain Pontife, une bonne partie des fidèles à choisi la résistance. En février et mars 1906, les inventaires des biens ecclésiastiques, prévus par la loi de Séparation, provoquent de violents incidents à Paris et en province : la crise se solde par 300 condamnations à des peines de prison, par la démission de dizaines de fonctionnaires, d’officiers ou de maires, et ne prend fin que parce que la mort d’un manifestant, dans le Nord, force le gouvernement à interrompre la procédure.

En août 1906, une seconde encyclique de Pie X interdit de constituer les associations cultuelles prévues par la loi. En décembre 1906, un an après sa promulgation, la Séparation entre en vigueur. Les protestants et les juifs ont formé leurs associations. Mais le refus des catholiques met l’Etat dans l’embarras. A qui remettre les biens de l’Eglise ? Dans quel cadre légal le culte catholique pourra-t-il s’exercer ? La messe deviendra-t-elle un délit ? L’Etat ou les communes, propriétaires des évêchés et des séminaires, s’en attribuent l’usage : leurs occupants sont expulsés. Mais vider les églises, ce serait la guerre civile. Dès 1907, la République est contrainte d’adopter de nouvelles lois qui, corrigeant le texte de 1905, laissent les édifices du culte (dont la puissance publique reste propriétaire) à la disposition du clergé et des fidèles, le culte étant assimilé aux réunions publiques. En 1908, la loi autorise les pouvoirs publics à entretenir les cathédrales et les églises. Libéralisme du législateur ? Non, c’est l’intransigeance de Pie X et la résistance des catholiques qui ont contraint l’Etat a trouvé une solution de compromis.

Bilan de la Séparation ? Contrasté. D’un côté, l’Eglise a perdu son rang officiel dans l’espace public. Sur le plan matériel, le préjudice est énorme : outre le patrimoine spolié (évêchés et séminaires), la disparition du budget des cultes livre le clergé à la générosité aléatoire des fidèles. Mais d’un autre côté, l’Eglise a retrouvé la liberté de nommer ses évêques, et bénéficie d’une liberté de plume, de parole et de réunion que ne menacent plus des articles organiques datant de Napoléon. Et avec le temps, la prise en charge des frais d’entretien des églises par l’Etat ou les communes s’avérera une aubaine…

La Grande Guerre mettra fin à trente années d’anticléricalisme d’Etat. En 1920, les relations diplomatiques avec le Saint-Siège sont rétablies. En 1923, un accord intervient entre Paris et le Vatican, accord ratifié, en 1924, par une encyclique de Pie XI (Maximam gravissimamque) : la gestion des biens ecclésiastiques est confiée aux associations diocésaines, présidées par les évêques et reconnues par le droit français. En 1940 et 1942, les lois anticongréganistes sont levées par le gouvernement du maréchal Pétain, mais en reprenant un projet étudié par Daladier en 1938 : en 1945, personne ne reviendra sur le sujet.

Au fil des ans, la question scolaire demeurant un brandon de discorde, un modus vivendi s’instaurera entre l’Eglise et l’Etat. Bien que le mot n’y figure pas, la loi de 1905 est considérée comme l’acte de naissance de la « laïcité à la française ». Celle-ci se caractérise - sur le plan des principes - par le fait que l’Etat n’est lié à aucune religion et qu’il refuse toute mention de Dieu dans ses textes officiels. Dans la pratique (notamment administrative), la réalité est plus nuancée : depuis 1905, les échanges n’ont jamais cessé entre l’Etat français et le catholicisme.

Maintenant, dans une société pluraliste et déchristianisée, les catholiques français sont nombreux à s’être approprié le terme de laïcité. Ils sont moins nombreux à être conscients que le sens que lui attribue l’Eglise depuis Pie XII (le respect mutuel du temporel et du spirituel) ne correspond pas à la définition historique de la laïcité française, qui veut exclure le spirituel de toute dimension sociale en réduisant la religion à une opinion privée. Combien de catholiques mesurent-ils que l’ambiguïté sémantique autour de la laïcité dissimule une opposition de principes qui, pour l’Eglise, reste grosse de tous les dangers ?

Jean Sévillia 
http://www.jeansevillia.comSource : La Nef - 01/07/2005