Le 25 mars 1821, en Grèce, l’archevêque Germanos donne le signal de la rébellion contre la tutelle de l’Empire ottoman. Cette insurrection décisive part du Péloponnèse et plus précisément de Patras, un grand port situé à l’ouest de la péninsule, où l’apôtre Saint André aurait été martyrisé. Un congrès national réuni à Épidaure, au cœur du Péloponnèse, proclame l’indépendance unilatérale de la Grèce dès le 12 janvier 1822 et appelle à l’aide les nations chrétiennes.
En moins de 10 ans mais au prix de grandes souffrances et avec le concours précieux des Occidentaux, les Grecs vont obtenir l’indépendance d’une petite partie de leurs terres, incluant l’Attique (Athènes), le Péloponnèse et le sud de l’Épire. Le nouvel État balkanique, pauvre, de tradition byzantine et aux contours indécis, va dès lors se bâtir une identité nationale en cultivant le souvenir de l’Antiquité et en appelant les riches Grecs de la diaspora à le rejoindre. […] Les Grecs commencent par massacrer des Turcs de leur région. Et les Turcs ripostent en massacrant des Grecs d’Istamboul ! Il s’ensuit une très dure guerre. Elle est d’abord favorable aux Grecs qui s’emparent d’Athènes et des îles de la mer Égée. Mais les insurgés ne tardent pas à s’affaiblir du fait des luttes intestines entre factions et les Turcs reprennent l’offensive dès le mois suivant. Ils viennent à bout de la rébellion d’Ali Pacha et, en avril 1822, massacrent la population de l’île de Chio, ce qui suscite l’indignation de l’opinion occidentale. Les gouvernements européens n’entendent pas pour autant intervenir, en vertu du principe de légitimité défendu par la Sainte Alliance. Mais de nombreux Européens s’engagent comme volontaires aux côtés des insurgés grecs. Le sultan Mahmoud II, qui n’arrive pas à mettre fin à l’insurrection, fait appel à son vassal, le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali. Celui-ci lui envoie une armée commandée par son fils Ibrahim pacha, avec une flotte formée par… des spécialistes français rescapés de l’équipée napoléonienne. Les troupes égyptiennes occupent la Crète puis reconquièrent le Péloponnèse et assiègent Athènes. Elles remontent le long du golfe de Corinthe jusqu’à Missolonghi. Le poète anglais Lord Byron, qui fait partie des volontaires étrangers, meurt de maladie pendant le siège de la forteresse. Les défenseurs se font finalement sauter plutôt que de se rendre le 25 avril 1826. À Athènes, l’Acropole défendue par le colonel français Fabvier résiste jusqu’au 5 juin 1827. La guerre a déjà fait 200.000 morts parmi les Grecs. En Occident et en France en particulier, des comités de philhellènes se multiplient dans les milieux libéraux, appelant les gouvernements à intervenir aux côtés des Grecs contre les Turcs. Les gouvernements occidentaux s’y décident à contrecœur. La France, l’Angleterre et la Russie font une offre de médiation le 6 juillet 1827 mais le sultan la repousse… On est dans l’impasse. Faute de mieux, les Occidentaux envoient une flotte conjointe vers le Péloponnèse. Il ne doit s’agir que d’une démonstration de force mais, dans le golfe de Navarin, celle-ci va dégénérer en bataille navale. La flotte turco-égyptienne est détruite. Pour ne rien arranger, les troupes russes s’apprêtent là-dessus à envahir le territoire ottoman… Le sultan Mahmoud II se résigne à signer un traité à Andrinople, le 14 septembre 1829, par lequel il reconnaît à la Grèce une très large autonomie. Par le protocole de Londres du 3 février 1830, il confirme l’indépendance d’une partie de la Grèce historique. Le nouvel État est limité au Péloponnèse, à la région d’Athènes et aux îles Cyclades (au total à peine 700.000 habitants, soit beaucoup moins que l’ensemble des communautés grecques dispersées dans le reste de l’empire ottoman). Pour les habitants de cette petite Grèce, c’en est fini de quatre siècles d’occupation ottomane. Wikipédia & Hérodote
Dans moins de 3 semaines… le colloque « Patrick Buisson, historien du peuple » se tiendra à Paris (Xe arr.).
Le 15 juin prochain la Fondation du Pont-Neuf organise un colloque sur Patrick Buisson.
Il s’agit d’un après-midi de réflexion à ne pas manquer, d’autant, et cela se sait peu, que le dernier texte que Patrick Buisson a publié sur le « retour de la légitimité », l’a été dans le n°73 de la très bainvillienne Nouvelle Revue Universelle.
Le thème du 15 juin est particulièrement intéressant s’articulant autour de l’historien, l’observateur : les intervenants évoqueront Patrick Buisson ses mœurs et culture ; Patrick Buisson et la guerre d’Algérie ; Patrick Buisson et les institutions françaises ; Patrick Buisson, la télévision et le cinéma. Puis, dans un second temps, les intervenants verront Patrick Buisson et le peuple : son identité, son passé, son présent et son avenir.
Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde — la dernière — en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?
Les Turcs ne sont pas des Européens
La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à “islamiser” les peuples qu'ils ont soumis — certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction — mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques.
De la conquête des Balkans…
La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIVe siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le “grignotage” de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) — le Charlemagne serbe — et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du “Second Empire bulgare” se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.
Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 — selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin —, lors de la bataille des Champs des merles — Kosovo Polje — à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.
Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable “croisade” avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.
… à celle de la Grèce
Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote — le gouverneur byzantin — de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.
Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.
L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.
Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne
Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les “Espagnes” depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.
Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg
Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.
Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette “victoire de la croix sur le croissant” n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.
Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la “Hongrie royale”, c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la “Hongrie royale” de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.
Les relations entre les Turcs et les populations soumises
En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.
Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.
Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la “cueillette” des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.
L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.
Le déclin ottoman
Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold Ier (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la “paix ignominieuse” de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la “pomme d'or” dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable “armée européenne” que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette “croisade”, interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold Ier confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le “bouclier de l'islam”, après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.
Le réveil agité des Balkans
L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de “poudrière des Balkans”. Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la “guerre civile européenne” le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.
Henri Bogdan (Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée), avril 2005, Clio.fr.
“Platon m’est cher, mais la vérité m’est plus chère encore” Aristote
Cet article, partant d’un exemple précis, celui des responsabilités dans la Première Guerre Mondiale, aborde le problème de l’influence du quatrième pouvoir : Le Pouvoir médiatique. Suivant les sondages, il apparaît que près de 70% des citoyens interrogés ne font plus confiance aux médias. Ceux qui manifestent aujourd’hui dans les rues depuis des mois ne seront pas surpris par ce résultat, tant il est clair que les journalistes officiant dans les grandes chaînes de TV ou de la presse écrite, appartenant à de grands groupes industriels du CAC 40 ou du capitalisme financier, sont des portes paroles étrangers à leurs préoccupations. Nous savons aussi d’autre part, et les esprits libres mieux que quiconque, que comme le disait l’accusateur public Fouquier-Tinville : “Donnez moi une phrase de quelqu’un et je le ferai pendre”.
A la fin du 19ème siècle, la Grande-Bretagne est la puissance dominante, son empire colonial s’étend du Canada jusqu’à la Nouvelle Zélande. Dans les livres récents de Gerry Docherty et Jim MacGregor : l’Histoire Occultée, Les origines secrètes de la première guerre mondiale. (Editions Nouvelle Terre, 2017 1, 2 et de Carroll Quigley, Histoire Secrète de l’Oligarchie Anglo-américaine (Le Retour aux Sources, 2015), The Anglo-American Establishment, (New York, Book in Focus, 1981 3, 4), ces auteurs détaillent l’organisation d’une aristocratie ploutocratique et mondialiste qui, dans sa volonté de contrôler la marche du Monde, organisera la première guerre mondiale WWI, détonateur de la deuxième WWII.
« L’Histoire a été soigneusement falsifiée pour dissimuler le fait que, contrairement à l’article 231 du traité de Versailles en 1919, c’était la Grande-Bretagne, désireuse de conserver sa suprématie mondiale et non l’Allemagne, qui était responsable de la guerre ». (Gerry Docherty et Jim MacGregor : l’Histoire Occultée, Les origines secrètes de la première guerre mondiale – Editions Nouvelle Terre, 2017)
Le coût de cette entreprise sera : 16 millions de morts, la destruction d’une civilisation européenne enracinée et la prééminence des USA dans les affaires d’un monde futur unipolaire.
L’Allemagne de Guillaume II au tournant du XXème siècle
L’Allemagne obtiendra, entre 1901 et 1932, 25 prix Nobel en physique et chimie, plus que ceux attribués à l’Angleterre, France, USA et Russie. La qualité de la production allemande deviendra telle que le Parlement anglais devra imposer l’étiquetage : « Made in Germany », ce qui, loin de diminuer les achats par le public, deviendra au contraire un label de qualité.
Une « Élite secrète » sera créée en 1891 à Londres par Cecil John Rhodes. Elle aura pour objectif de garantir une domination Anglo-Saxonne sur le monde. L’Elite secrète avait le contrôle, et la puissance financière afférente, des mines d’or et de diamants d’Afrique du Sud (suite à la guerre des Boers). Ses membres les plus importants seront, outre C. Rhodes : Reginald Balliol Brett (alias Lord Esher), Alfred Milner, William T. Stead et Lord Nathaniel Rothschild.
L’Allemagne dépassant en cette fin du 19ème siècle la Grande-Bretagne, dans les domaines industriels, commerciaux et scientifiques, devenait un danger dont il fallait se débarrasser. Dans des buts identiques, la société des Pèlerins sera inaugurée à Londres en juillet 1902 et à New York en janvier 1903. Par la suite, la Table ronde sera créée par Milner en 1909.
Aux USA, la conquête de l’Ouest, le déracinement des amérindiens, les guerres contre le Mexique et l’Espagne seront caractéristiques d’un programme politique impérialiste : « La Destinée Manifeste ». Le livre « Our Country » du père Josiah Strong populaire à la fin du 19ème siècle, exprime, comme pour l’Élite secrète en Angleterre : “ Sa conviction que le peuple anglo-saxon est la race supérieure qui finira par dominer le monde ”.
La vision à long terme de l’Élite secrète sera de construire l’Alliance Anglo-Franco-Russe pour la future guerre contre l’Allemagne. Dans cette aventure la France, où à l’école comme dans les casernes l’Allemagne était présentée comme un monstre sanguinaire, y voyait une occasion de reconquérir l’Alsace-Lorraine et la Russie d’obtenir un port sur le Bosphore pour contrôler la navigation et l’accès à la Méditerranée.
Des responsables politiques importants : Herbert Asquith, Richard Haldane et Sir Edward Grey, élaboreront une stratégie que le Roi Edouard VII approuvera au cours d’une réunion de l’Elite secrète à Balmoral. La Triple Entente aura pour but d’encercler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Plus tard, David Llyod George et Winston Churchill rejoindront l’Élite.
Guillaume II
Il sera présenté par une presse anglaise sous influence comme méprisant, imprévisible et belliciste, mais aucune preuve concrète n’est jamais donnée. Des romans populaires parlent d’espions et d’une Allemagne construisant une flotte pour envahir l’Angleterre. Cette volonté de puissance allemande est un montage de l’Élite. La flotte anglaise restera toujours très supérieure à celle de l’Allemagne, tout comme les activités colonialistes anglaises (et françaises).
La guerre achevée, aucun plan d’invasion de l’Angleterre, ni de construction massive de cuirassés, ne sera jamais trouvé, pas plus que de jeune fille belge violée ou d’enfant belge amputé d’une main. Des documents comptables, montreront que le budget d’armement dans le domaine maritime était pour l’Angleterre de 2 à 3 fois plus important que celui de l’Allemagne. En 1907 dans une lettre confidentielle, l’amiral Sir John Fisher de la commission impériale de la Défense écrit au roi Edouard VII: “La flotte britannique est quatre fois plus puissante que la flotte allemande, mais nous ne voulons pas en faire étalage devant le monde entier”.
Le Kaiser favorisera toujours les solutions diplomatiques plutôt que militaires.
Ce sera le cas pour les crises marocaines d’Algésiras (1906) et d’Agadir (Traité franco- allemand de Fez, 1911) où l’Élite espérait une occasion de guerre. Ainsi que celle des Balkans, où redoutant une guerre entre la Russie et l’Autriche-Hongrie il interviendra pour un rapprochement avec la Serbie.
Guillaume II, George V et Nicolas II sont cousins, petits fils ou arrière petit-fils de la reine Victoria. Le Kaiser était très proche de sa grand-mère dont il tiendra la main pendant son agonie en 1901. Le 30 Juillet 1914, il enverra un télégramme à Nicolas II, lui rappelant qu’en arrêtant la mobilisation des troupes russes à la frontière avec l’Allemagne et l’Autriche il a le pouvoir d’avertir WWI. Il écrit : “ Mon amitié pour vous a toujours été une cause sacrée ”.
Guillaume II, empereur depuis 1888, sera d’ailleurs à l’occasion de ses 25 ans de règne encensé dans un article du New York Times comme un artisan de paix, (NYT, 8 juin 1913).
Le journaliste, Andrew Carnegie déclarera : “le monde civilisé et les partisans de la paix tiennent à vous féliciter à l’occasion de votre jubilé”. S’il n’a jamais commencé une guerre, on ne peut pas en dire autant de l’Angleterre ou des USA.
Le Président Woodrow Wilson, proche de l’Élite, sera réélu en 1916 avec le slogan « Wilson nous maintient en dehors de la guerre ». En 1917 il créera la commission Creel pour faire accepter l’entrée en guerre par des américains majoritairement pacifistes. Le publicitaire et neveu de Freud, Edward Bernays sera très actif dans le cadre de cette commission. Il deviendra le père de l’Agence de Relations Publiques que l’on appelle aujourd’hui la Com et des Spin Doctors spécialistes du double speak d’Orwell. Son livre Propaganda, en version libre sur internet, montre que la propagande politique au XXe siècle n’est pas née dans les régimes totalitaires, mais au cœur même de la ‘démocratie libérale américaine’.
L’affiche US ci-contre est un exemple (1917) de cette diabolisation du Kaiser.
La presse US se déchainera alors et un article élogieux pour l’Allemagne, comme celui du NYT en 1913, deviendra impensable. En effet, l’empire financier JP Morgan achètera, en 1915, 25 parmi les plus importants quotidiens américains et placera ses propres éditeurs dans le but de contrôler la presse écrite. Ce « contrat » qui est toujours d’actualité, a pour objet de supprimer des colonnes éditoriales tout ce qui n’est pas conforme aux intérêts dont ils sont les serviteurs. Le congressiste Oscar Calloway dénoncera ce monopole à la chambre des Représentants le 9 février 1917 (U.S. Congressional Record February 9, 1917, page 2947).
Cette ligne politique suivie sera ensuite structurée par JP Morgan et ses collègues Warburg et Rockefeller. L’organisation est aujourd’hui connue sous le nom de « Council of Foreign Relations (CFR) ». On notera aussi que W. Churchill, dès la déclaration de guerre, fera couper les câbles transatlantiques reliant les empires centraux aux USA, l’Angleterre prendra ainsi le contrôle de l’information vers le futur allié US.
Le piège se referme : « Un ultimatum inacceptable »
Tout en étant ignorant de l’existence de l’Élite, Guillaume II, voyait parfaitement ce que tramait le roi Edouard VII contre son pays. Il signera avec son cousin Nicolas II l’accord secret Russo-Allemand de Björkö en juillet 1905. C’est une preuve convaincante que l’Allemagne n’avait aucune intention de s’attaquer à la Russie. Les manipulations diplomatiques de l’Élite feront que cet accord ne sera pas ratifié.
Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand et son épouse Sophie seront assassinés par Gavrilo Princip à Sarajevo. Le ministère austro-hongrois des Affaires étrangères dépêcha le docteur Friedrich von Wiesner pour évaluer les implications de la Serbie dans ce meurtre.
Dans le télégramme qu’il envoya à son gouvernement le 13 juillet, von Wiesner confirmait cette implication.
Certains journaux britanniques considèreront que les demandes autrichiennes étaient justifiées. Asquith, pourtant 1er ministre anglais, dans l’intimité d’une lettre à son amour platonique Venetia Stanley, reconnaitra : “Sur beaucoup de points, si ce n’est sur la plupart, l’Autriche a parfaitement raison et la Serbie est totalement dans son tort…”
A la faveur d’un dîner privé, le 26 juillet 1914, offert au frère cadet du Kaiser, le prince Henri, le roi George V promit : « Nous essaierons de nous tenir en dehors de tout cela, et nous resterons neutres ». Le Kaiser fit naturellement grand cas de cette promesse. Ce n’était pas le boniment d’un politicien, « Il avait la parole d’un roi ».
Par la suite, le secrétaire d’État US Robert Lansing retirera une phrase clef du texte qui précisait l’implication de la Serbie. Cette altération délibérée laissait à croire que le Dr von Wiesner pensait que la Serbie était innocente. Ce sera un des éléments qui permettront, lors de la rédaction du Traité de Versailles de faire reposer l’entière responsabilité de la guerre sur l’Allemagne et l’Autriche. Le soutien de Guillaume II à l’Autriche dans le cas d’une attaque contre la Serbie fut présenté par la suite comme un chèque en blanc, un ultimatum. Ce fut une déformation majeure de l’Elite secrète, mais ce n’était absolument pas le cas, le Kaiser n’admettait tout simplement pas le soutien de son cousin le Tsar aux régicides serbes. Ce mensonge délibéré faisant du Kaiser un instigateur de la guerre accéda au statut de vérité de l’Histoire officielle et c’est ce que les étudiants apprennent aujourd’hui dans leurs livres.
Le Traité de Versailles
Le 28 juin 1919, tout sera choisi pour humilier les allemands. Lors de la signature de l’Armistice, galerie des glaces à Versailles, des gueules cassées sont placées sur le parcours des signataires allemands. Auparavant, ils avaient été conduits à travers les territoires détruits : “Vous êtes responsables de tout cela”. Les Allemands seront exclus des négociations de paix, ce qui ne s’était jamais produit dans toute l’histoire des traités. On comparera avec le Congrès de Vienne (1815) où le ministre français des Affaires étrangères Talleyrand jouera un rôle important.
Llyod George déclarera lors de la signature :
“Messieurs, ce n’est ni le temps ni le lieu de discours superflus. Vous avez devant vous les représentants des nations qui se sont unies pour résister à une guerre qui nous a été imposée pendant plus de quatre ans d’une façon tout à fait cruelle. Vous voulez la paix, nous sommes disposés à vous l’accorder. Voici le livre concernant nos dispositions. (400 clauses, toutes très dures pour une Allemagne qui est responsable de tout)”.
L’Angleterre obtiendra toute la flotte et, avec la France et la Belgique, les colonies africaines allemandes. L’Allemagne perdra 13% de son territoire, dont le corridor de Danzig, ville de 350 000 habitants où plus de 96% sont allemands ! « Le droit des peuples à disposer d’eux- mêmes », un des 14 point de la doctrine Wilson, qui était de plus ségrégationniste dans son pays, ne s’appliquera pas aux vaincus. On notera aussi, que ces 14 points sont très favorables au gouvernement bolchevique de Russie où des aides sont prévues.
Quelques déclarations de politiciens français et anglais
A l’occasion du centenaire du début de la guerre puis du Traité de Versailles, il y a eu en France de nombreuses émissions à la radio et à la télévision. La doxa officielle n’aura pas varié : l’Allemagne est la cause de tout.
Les déclarations ci-dessous de différents responsables politiques favorables au conflit sont référencées (accessibles sur Google) et caractéristiques d’une absence d’empathie. Ces déclarations qui contredisent fortement les responsabilités allemandes ne sont généralement pas rapportées dans les médias. Dans certaines émissions et sur Wikipédia, il est cependant parfois noté que l’Allemagne n’était pas la seule responsable, mais sans autre précision.
Joseph Caillaux, ministre, est favorable à une alliance avec l’Allemagne.
L’Elite secrète et l’ambassadeur russe en France, Alexandre Isvolski, subventionneront une presse nationale majoritairement anti-boche et assoiffée de revanche depuis la défaite de 1871. Si la population est très va-t-en-guerre, il existe un bloc important de ministres pacifistes. Henriette Caillaux tire en mars 1914 sur Gaston Calmette, directeur du Figaro qui traînait son mari pacifiste dans la boue. Mobilisé, il déclarera en 1914 en désignant l’état-major : “Ceux qui sont là-dedans ne savent rien, ne comprennent rien. Ils ne savent pas à quel ennemi nous avons à faire, ils ne comprennent pas que nous sommes lancés – par qui ? – dans une guerre effroyable… Comment finira-t-elle ? Moi, je voulais éviter cela”. Il sera poursuivi pour complicité avec l’ennemi après la guerre !
Jean Jaurès, député radical socialiste et pacifiste intégral, sera assassiné le 31 juillet 1914 par un revanchard exalté.
Jaurès envisageait de déclencher une grève générale européenne pour marquer l’opposition de la classe ouvrière à la guerre. Cette pression revancharde est telle que lui-aussi, prendra ses distances devant la tombe de Jean Jaurès. Il décrira la guerre comme un crime, mais comme un crime inévitable. C’est précisément ce que refusait Jaurès qui est mort pour avoir crié, qu’on pouvait empêcher la guerre. Jouhaux déclarera : “ Je crie devant ce cercueil toute notre haine de l’impérialisme et du militarisme sauvage qui déchaîne l’horrible crime … Non, camarades, notre idéal de réconciliation humaine ne sombre pas… C’est l’ombre du grand Jaurès qui nous l’atteste”. En fait ce que dit l’ombre du grand Jaurès contredit totalement les propos du Jaurès réel. Jaurès avait déclaré, le jour de sa mort au ministre A. Ferry, qu’ii dénoncerait le lendemain dans l’Humanité le bellicisme de la France et de la Russie
Raymond Poincaré, un homme proche de l’Elite
Le samedi 1er juillet 1916, il y a cet écrit singulier du Président Poincaré depuis le palais de l’Élysée : “ Le sang coule à flot au nord de la Somme, pendant ce temps le soleil joue à travers les arbres de l’Elysée. Ormes, sycomores, acacias, marronniers d’Inde ont des airs de toutes nuances qui font dans la lumière une harmonie délicieuse. Ramiers, merles et petits oiseaux s’ébattent sur la pelouse. Là bas à Verdun ou dans la Somme, meurent des milliers de braves.”
Winston Churchill, une personnalité inquiétante, “borderline”
Dans une lettre écrite à sa femme : “Ma chérie, nous approchons d’une catastrophe et cela me rend heureux. C’est horrible d’être comme cela, n’est ce pas…Pour rien au monde je ne voudrais être en dehors de cette délicieuse guerre”. Lettre du journal de Margot Asquith, Janvier 1916 ; publié par Oxford University Press, juin 2014.
Margot Asquith écrira aussi :“Quel étrange personnage ! Il aime vraiment la guerre. Il serait très triste si on lui annonçait que la guerre est finie. Son cœur n’a aucune imagination “.
Margot Asquith’s Great War Diaries. “Insolent’ Churchill, ‘ignorant’ Kitchener: waspish wartime diaries of Margot Asquith”. (The Guardian, 8 juin 2014).
“Je pense qu’une malédiction me poursuit – parce que j’adore cette guerre. Je sais qu’elle détruit les vies de milliers de personnes à chaque moment – et malgré tout – je n’y peux rien – j’en aime chaque seconde”. Winston Churchill, lettre à sa femme Clémentine (1916)
En 1918, alors qu’il se trouve à l’hôtel Ritz, il écrit : “J’essaie aussi de faire en sorte que les Allemands reçoivent une bonne première dose de gaz moutarde avant la fin du mois. C’est très gratifiant d’entendre leurs gémissements dans la défaite”.
Grand responsable de WWI, il écrira un quart de siècle plus tard, dans son livre : Great Contemporaries, (The Reprint Society, London 1941), p. 28 : “L’Histoire, doit être plus charitable et acquitter William II d’en être le comploteur et l’organisateur”.
David Llyod George, un homme politique manipulateur et sans principe.
Premier ministre de George V, il déclare devant le Parlement anglais en 1917 à l’occasion de l’abdication du Tsar Nicholas II allié de l’Angleterre: “L’Angleterre a achevé l’un de ses objectifs les plus importants”. Lors de la prise du pouvoir par les bolcheviques en Russie, à la demande d’asile politique de Nicolas pour lui-même et sa famille, George V abandonne son cher cousin et Llyod George répondra que ce n’était pas opportun, famille et domestiques seront ensuite assassinés. Au moment de la rédaction du traité de Versailles, il demandera l’extradition de Guillaume II à la Hollande où il s’était réfugié pour qu’il soit jugé. Il souhaitera publiquement qu’il soit pendu. En 2018, le journal anglais The Independent rappellera un fait jamais publié. Lloyd George étant Premier ministre, l’aviation anglaise bombardera, en 1918, dans le Nord de la France le château où était censé se trouver Guillaume II.
Dans ses mémoires, Llyod George conviendra : “La dernière chose que l’orgueilleux Kaiser voulait c’était une guerre européenne”.
Nihil est sine ratione
L’Angleterre était la grande puissance thalassocratique au 19ème siècle. Les Etats–Unis assurent aujourd’hui, avec le contrôle de l’OTAN, cette volonté de domination anglo-saxonne sur le monde.
Le Chancelier Bismarck, en constituant dans les années 1880 avec l’Autriche-Hongrie et la Russie « la Ligue des trois empereurs » (The Dreikaiser bund), avait compris le danger que représentait l’Angleterre. A l’occasion du Congrès de Berlin en 1878, Benjamin Disraeli déclarera: Notre objectif principal était de prévenir toute alliance entre les trois puissances centrales européennes et “Je déclare qu’aucun succès diplomatique ne fût aussi parfaitement obtenu”. (Disraeli and the Art of Victorian Politics, Ian St John, Anthem Press et La vie de Disraeli, André Maurois, livre de poche Gallimard, 1967).
George Friedman déclarera, le 4 Février 2015 à l’occasion du Chicago Council on Global Affairs : “La Russie représente la seule force qui pourrait nous menacer et nous devons nous assurer que cela n’arrivera pas. L’intérêt primordial des USA pour lequel nous avons fait des guerres pendant des siècles : WWI, WWII et la guerre froide a été la relation entre l’Allemagne et la Russie… Je veux parler ici de la technologie et du capital allemand avec les ressources naturelles russes et la main d’œuvre russe comme la seule combinaison qui fait très peur aux USA depuis des siècles”.
Conclusion :
Il y a près de 36 000 communes en France. Dans chacune on trouve un Monument aux Morts de la 1ère Guerre mondiale où, à la suite de la liste des morts, il est souvent écrit : POUR QUE LA FRANCE VIVE ou, POUR QUE LA FRANCE DEMEURE LIBRE. La menace allemande était un montage de l’Elite. On pourrait remplir des pages de déclarations bellicistes faites par des hommes politiques anglais ou français, de tracts de propagande outranciers voire de mensonges. Les représentants actuels de l’Elite anglo-saxonne pourraient aujourd’hui déclarer : “Aucune manipulation médiatique ne fut aussi parfaitement obtenue”. Je ne sais pas si ce mensonge sera un jour publiquement démasqué. Il existe de nombreux livres, voir par exemple ci-dessous 1 à 7, qui écrivent la vérité mais ils ne sont jamais cités ou référencés car ce sont les universitaires conformistes qui occupent les chaires académiques. Dans une émission récente sur la chaîne française France 4, un soldat canadien à la fin de la guerre, écrivait à sa mère : “J’espère que vous ne me condamnerez pas pour avoir épousé une fille dont le père est allemand. Rosa est très gentille et sérieuse et a été très aimable avec moi. S’il vous plaît, ne la condamnez pas avant de la voir”. Une telle lettre montre l’impact de la propagande médiatique germanophobe dans un pays lointain comme le Canada.
Peut-être que, dans le futur, les Européens verront ces monuments dédiés à des millions de morts comme une condamnation de l’Utopie mondialiste ou des tentations unipolaires. On ne peut qu’être inquiet car, par projection accusatoire, tous les articles et émissions TV, dans tous les grands médias occidentaux, répandent dans presque tous les pays la haine du nationalisme.
La propagande est toujours aussi massive et les exemples récents de deux présidents US, Bush père, qui, pour rendre sa guerre du Golfe acceptable, inventa, à défaut de mains coupées, des bébés koweitiens sortis des couveuses et Bush fils qui délégua son ministre Colin Powell pour brandir son éprouvette d’anthrax devant l’ONU, ne sont pas rassurants. Le drame aujourd’hui, dans notre monde occidental façonné par les médias, est que des dirigeants peuvent mentir sans aucun risque pour leurs carrières ni, apparemment, pour leurs consciences.
Références :
1 – Gerry Docherty et Jim MacGregor, deux livres : l’Histoire Occultée, Les origines secrètes de la première guerre mondial. Editions Nouvelle Terre, 2017
2 – Jim MacGregor et Gerry Docherty, 1914-1918, Prolonger l’Agonie : Comment l’oligarchie anglo-américaine a délibérément prolongée la Première Guerre mondiale de trois ans et demi, tome 1, Editions Nouvelle Terre 2018
3 – Carroll Quigley, Histoire Secrète de l’Oligarchie Anglo-américaine, Le Retour aux Sources,
2015, The Anglo-American Establishment, New York, Book in Focus, 1981
4 – Carroll Quigley, Tragedy and Hope : A history of the World in Our Time, New York, The Macmillan Company, 1966
5 – Patrick J. Buchanan, Churchill, Hitler and the Unnecessary War, Three Rivers Press, 2008
6 – Nick Kollerstrom, How Britain initiated both world wars, Autoédition, CreateSpace Independent Publishing Platform, No copyright 2017
7 – H .H. Asquith, letters to Venetia Stanley, rassemblées par Michael et Eleanor Brock, Owford – University Press, 1982
8 – Olivier Reboul, La Rhétorique, Que sais-je ?, PUF, 1993
François Kersaudy, historien polyglotte, est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la Seconde Guerre mondiale et de biographies de personnages importants du XXe siècle. Il dirige la collection Maîtres de guerre chez Perrin. Son ouvrage Dix faces cachées du communisme paru il y a quelques mois mérite le détour.
Dès sa préface, François Kersaudy bouscule les idées reçues de l’époque moderne, références à l’appui. Il cite Henri Weber, fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire : ” Le logiciel marxiste-léniniste (…) a levé d’immenses espoirs et provoqué d’immenses désastres au siècle dernier. (…) Partout où ils ont été appliqués, (ses dogmes) ont abouti non pas à l’émancipation des salariés mais à leur asservissement, non pas à l’abondance mais à la pénurie ; non pas à l’égalité mais à l’explosion des privilèges ; non pas à la liberté mais au pouvoir absolu et de despotique du chef génial ; non pas à l’Etat de droit mais au règne de l’arbitraire et de la répression de masse ; non pas à la démocratie directe des conseils mais à la dictature totalitaire du Parti-Etat. Il n’y a pas eu d’exception (…) La raison de cette dérive n’est pas à rechercher dans les circonstances, elle est inscrite dans le projet lui-même. “
Qu’une idéologie aussi mortifère puisse encore exercer un attrait et susciter des dévouements fanatiques, voilà qui reste l’une des plus grandes énigmes, souligne François Kersaudy qui emmène ses lecteurs dans une excursion dans les sombres dédales du communisme mondial à travers dix histoires plus que méconnues.
Les 500 tonnes d’or d’Espagne volées par Staline
D’emblée, le premier chapitre maintient le lecteur dans la plus grande curiosité. L’auteur fournit tous les détails du plus grand hold-up de Staline : le vol de l’or de l’Espagne. Lorsque débute en juillet 1936 l’insurrection militaire, le gouvernement présidé par le socialiste Caballero croit pouvoir compter sur un soutien sincère de l’URSS de Staline. Les deux ministres communistes du gouvernement républicain négocient avec l’URSS des fournitures d’armes. Lorsque les troupes franquistes approchent de Madrid, le ministre (rouge) des Finances fait vider la Banque d’Espagne. Il s’agit pour l’essentiel de louis d’or, souverains, dollars, pesetas d’or, pièces de huit, bijoux, biens des églises et devises accumulées par les commerçants durant la Grande Guerre. En tout, dix mille caisses de 75 kg chacune. 500 caisses vont êtres envoyées à Marseille pour payer des achats d’armes faits secrètement par l’intermédiaire de la France. Mais les 9 500 autres caisses vont être confiées à l’URSS ! Caballero s’adresse à l’ambassadeur de l’Union soviétique à Madrid pour demander à l’URSS “qu’une quantité d’or d’environ 500 tonnes soit placée en dépôt au commissariat du peuple aux Finances de l’Union Soviétique”. Au final, ce sont 510 tonnes d’or qui sont expédiées à Moscou en février 1937 sans même un reçu ! Jamais l’Espagne ne reverra cet or. Lorsque vingt ans plus tard, le gouvernement espagnol entreprend des négociations à ce sujet avec l’URSS, il est répondu que tout cela a été dépensé pour venir en aide à l’Espagne et que, d’ailleurs, c’est l’Espagne qui doit encore 50 millions de dollars à l’Union soviétique en raison d’un emprunt contracté à l’époque par le gouvernement de Caballero !
François Kersaudy livre également quelques détails effrayants sur les prisons secrètes encadrées par les conseillers soviétiques durant la guerre d’Espagne, notamment l’ancien couvent des Ursulines aux environs de Valence transformé en prison surnommée “le Dachau de l’Espagne républicaine”. Or les détenus, souvent torturés, étaient tous des rouges, mais qui, pour une raison ou une autre, avaient déplu aux commissaires politiques communistes. Il est également question des 30 000 Espagnols réfugiés en URSS après la victoire de Franco et qui vont vite déchanter, envoyés dans des camps de travail, mourant de faim, de froid ou de tuberculose.
Les faux récits soviétiques parus en Occident
Un autre chapitre démontre comment de nombreux ouvrages édités en Occident, présentés comme les mémoires d’officiers supérieurs soviétiques, du garde du corps de Staline, du neveu de Staline ou encore de Staline en personne, étaient des faux, vraisemblablement rédigés par Grégoire Bessedovsky, obscur informateur-diplomate systématiquement mis en valeur dans chacun de ces faux. Malgré les erreurs flagrantes contenues dans ces ouvrages, ils seront néanmoins cités ensuite comme sources dans de nombreux travaux d’historiens occidentaux. Les fausses mémoires du général Vlassov ont d’ailleurs encore été rééditées en 2022.
L’incroyable vie du général Vlassov
En parlant du général Vlassov, le chapitre que lui consacre François Kersaudy vaut à lui seul l’achat de ce livre. Puisant aux meilleures sources, Kersaudy révèle le parcours plus qu’impressionnant de cet officier. Bien que son père, ancien sous-officier de la garde du Tsar, ait été chassé de sa ferme familiale, que les parents de sa femme aient été dépossédés et exilés, et que son propre frère aîné ait été exécuté en 1929 par la Tchéka, police secrète de Staline, c’est dans l’Armée rouge que Andreï Vlassov a débuté une brillante carrière militaire. Son aptitude au commandement suscite rapidement l’admiration de ses pairs et de ses supérieurs. En 1935, on lui confie un régiment considéré comme le plus mauvais de toute sa région militaire. Au bout d’un an, il fait de ce régiment celui reconnu officiellement comme le meilleur de sa région. En 1938, il est envoyé en Chine comme conseiller militaire, chargé d’aider Tchang Kaï-chek à bâtir son armée. Il échappe ainsi aux purges qui, en URSS, déciment ses collègues et ses supérieurs de l’Armée rouge, même les plus illustres, arrêtés, dégradés, torturés, fusillés ou envoyés mourir dans des camps de travail, victimes de la folie de Staline.
Rappelé à Moscou fin 1939, Vlassov est promu général de brigade, le plus jeune de toute l’armée soviétique. A nouveau, il hérite d’une des plus mauvaises unités qu’il transforme en moins d’un an en la meilleure de toute l’Armée rouge, citée fréquemment en exemple dans les revues militaires. En décembre 1941, son portrait figure en bonne place, avec Joukov, parmi les sauveurs de Moscou. Il est alors le général le plus populaire de l’Union soviétique. En mars 1942, contre l’avis de son état-major, Staline impose une nouvelle offensive au nord de Leningrad, vouée à l’échec, et ordonne à Vlassov de prendre la tête de la manœuvre. Malgré l’héroïsme de Vlassov et de ses hommes, la défaite est programmée. Capturé par les Allemands le 12 juillet 1942, il rencontre des officiers allemands qui l’admirent et le reçoivent avec les honneurs militaires. Plusieurs officiers allemands considèrent, à juste titre, que l’URSS ne sera jamais vaincue sans l’aide des Russes eux-mêmes. Le prestige et le savoir-faire du général Vlassov le désignent tout naturellement pour cette mission. Vlassov n’aime pas l’Allemagne nazie mais il sait à quel point Staline est un fou criminel, responsable des purges, des éliminations systématiques de ses frères d’armes, de la destruction et de la mise en esclavage de la paysannerie russe dont il est issu, des persécutions religieuses et de la terreur policière. C’est contre tout cela que le peuple russe s’est insurgé en accueillant l’armée allemande à bras ouverts durant les premières semaines de l’invasion. Vlassov accepte donc de prendre le commandement de l’Armée de libération russe. On lui promet qu’il pourra recruter des centaines de milliers d’officiers et de soldats parmi les prisonniers soviétiques. Ce qui se produit alors est incroyable : des officiers supérieurs qui ont été capturés devant Kiev, Moscou ou Stalingrad, dont certains sont des commissaires politiques, dont la plupart ont été nommés Héros de l’Union soviétique, qui ont souvent été maltraités par les nazis, décident sur-le-champ de se joindre à Vlassov. Une première académie militaire de la Russie libre est rapidement mise en place, au début de 1943, à 50 km de Berlin. Par groupes de trois mille (!), des militaires y sont formés. Vlassov est accueilli en sauveur dans toute la Russie occupée par les Allemands. Il annonce un programme qui suscite l’enthousiasme : suppression du travail forcé, dissolution des kolkhozes et restitution de la terre aux paysans, abolition de la terreur,… Mais Hitler, méprisant, refuse de voir cette armée russe libre se constituer. Ce n’est qu’en 1945, lorsque tout est déjà perdu pour l’Allemagne, qu’on donne enfin à Vlassov quelques vrais moyens. Mais il est évidemment bien trop tard. Pourtant, même dans ces conditions, une petite unité de volontaires sur l’Oder parvient à obtenir le ralliement de deux régiments soviétiques. Si les moyens lui avaient été donnés comme promis dès 1943, Vlassov aurait pu changer considérablement la répartition des forces sur le terrain militaire russe. Tout début mai 1945, la résistance praguoise non-communiste n’obtient pas l’aide de l’Armée rouge pour se libérer des unités SS qui occupent la capitale tchèque. La résistance praguoise fait alors appel à l’Armée de libération russe de Vlassov et voilà que 25 000 hommes, portant des uniformes allemands flanqués de cocardes tricolores russes et de croix de saint André, parlant russe et fraternisant avec la population, chassent les SS de la ville avant de quitter à leur tour les lieux, l’Armée rouge approchant en force.
L’état-major de Vlassov croyait pouvoir négocier avec le commandement américain pour continuer ensemble le combat contre Staline. Le désenchantement fut rude. Capturés par les soviétiques pour les uns, livrés par les Américains aux Soviétiques pour les autres, les hommes de l’Armée de libération russe de Vlassov seront torturés puis exécutés dans les pires conditions.
La Fédération de Russie, qui est apparue sur la carte politique du monde au début des années 1990, représente aujourd’hui un acteur mondial extrêmement influent dans les relations internationales. En termes de politique étrangère, il s’agit d’un concept géopolitique russe du Proche Voisinage[1], qui est une sphère traditionnelle de l’intérêt national et sécuritaire russe[2]. En termes géopolitiques, la Russie est une île entourée d’un océan de différents pays qui s’étendent de la Finlande à la Corée et qui sépare la Russie des centres européen et asiatique. Un facteur très important est également la taille de la Fédération, qui s’étend sur la plus grande partie du territoire de l’Eurasie et est immédiatement adjacente à tous les principaux acteurs eurasiens : à l’ouest et au nord avec l’UE, au sud avec le monde islamique et avec l’Inde à l’est avec la République Populaire de Chine en développement dynamique.
La Russie a accès aux acteurs qui ont encore un intérêt considérable dans le Proche Voisinage, c’est-à-dire les républiques post-soviétiques qui, après l’effondrement de l’URSS en 1991, ont formé la Communauté des États Indépendants (CEI). Elle a été créé par les responsables d’État de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Entre le 8 et le 21 décembre 1991, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan se sont joints aux trois premiers signataires. Lorsque la Géorgie a rejoint les anciennes républiques de l’URSS en 1993, toutes les anciennes républiques de l’URSS, à l’exception des États baltes, étaient devenues membres de la CEI et avaient leur siège à Minsk (Biélorussie)[3], l’intention première du Président russe Boris Eltsine était alors de créer un cadre international servant pleinement les intérêts politiques, économiques et militaires russes. Le niveau d’intégration le plus élevé au sein de la communauté de la CEI est entre la Russie et la Biélorussie, créant des liens économiques, sécuritaires et culturels entre ces deux pays.
La CEI, en fait, a été créée à la mort de l’URSS dans le but principal de maintenir les liens diplomatiques, sécuritaires et économiques entre certains des États successeurs de l’ex-Union Soviétique. Toutefois, la CEI est compromise par l’orientation pro-OTAN/UE de l’Ukraine et de la Géorgie et la coopération militaire est aujourd’hui coordonnée par l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), qui comprend la Russie, la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan. La principale tâche géopolitique de tous ces États est de lutter contre l’impérialisme US et le militarisme de l’OTAN pour un monde libre et démocratique des égaux.
La Fédération de Russie est un successeur légal de l’URSS. La Russie est le principal membre de la CEI, reconnue de facto après 2014 comme superpuissance par l’Occident, et a hérité des représentants étrangers soviétiques et d’une grande partie de l’armée de l’ex-URSS. La sécurité collective en tant que système de sécurité internationale dans le cadre duquel tous les États membres conviennent de prendre des mesures communes contre les États qui attaquent[4] est l’objectif et la tâche prioritaires de l’OTSC.
Le Proche Voisinage, les États postsoviétiques
Pour la Russie, le Proche Voisinage est une des sphères d’influence et d’intérêt national russe les plus importantes en ces temps de Guerre Froide 2.0. La Russie conserve son influence en Asie Centrale, d’où elle n’est jamais partie, même après l’effondrement de l’URSS. Dans cette région, on peut retracer une certaine dépendance économique à l’égard de la Russie, ce qui s’explique par le fait que la Russie contrôle largement la capacité de production et de transport des ressources énergétiques dans la région. Les pays d’Asie Centrale ont également besoin de l’appui de la Russie pour assurer leur sûreté et leur sécurité en raison de leurs capacités militaires et de sécurité insuffisantes pour protéger leur pays contre les activités des fondamentalistes islamistes, des groupes séparatistes, extrémistes et terroristes.
En Europe de l’Est et dans le Caucase, la Géorgie en 2008 et l’Ukraine en 2014 montrent des efforts pour provoquer la Russie et mener une politique anti-russe pleinement soutenue par l’Occident (USA, UE, OTAN). Un cours anti-russe de ces pays fait partie de la stratégie géopolitique russophobe occidentale après 1991 pour refaire ce qu’ils ont déjà réussi dans le cas de l’ex-URSS. Cela signifie clairement que la cible géopolitique centrale de l’Occident pendant la Guerre Froide 1.0 n’était pas l’URSS elle-même mais plutôt la Russie. Aujourd’hui, pour la Guerre Froide 2.0, l’Occident utilise autant que possible des pays du Proche Voisinage pour sa politique anti-russe comme la Géorgie ou l’Ukraine tenant compte de l’importance stratégique de ces deux pays dans la région de la Mer noire[5].
Aux yeux de l’administration US à Washington, la zone du Proche Voisinage est notamment considérée comme le prolongement du corridor entre l’Europe de l’Est, les Caraïbes et l’Asie Centrale, qui peut d’une part servir à délocaliser l’arsenal militaire des États-Unis et de l’OTAN dans une zone sensible du Grand Moyen-Orient, mais d’autre part à utiliser les pays régionaux pour exploiter et transporter du pétrole et du gaz, notamment depuis la région de la Mer Caspienne[6].
En Géorgie et en Ukraine, la politique de russophobie après la perte du pouvoir de Boris Eltsine à Moscou, ouvre la possibilité d’adhérer à l’OTAN. Cependant, le fondement russophobe de la perspective d’une éventuelle intégration à l’OTAN, ou dans le cas de l’Ukraine à l’UE, a sérieusement compliqué l’instabilité politique et économique interne, particulièrement dans le cas de l’Ukraine. En conséquence, dans les années 2003-2006 et 2014 en Ukraine a été démantelée l’élite politique qui s’efforçait de travailler sur de bonnes relations et des compromis avec la Russie fondés sur la préservation de la prospérité et l’intérêt national ukrainien. En Ukraine, la situation politique est également fortement influencée par une forte dépendance économique à l’égard de la Russie pour l’approvisionnement en ressources énergétiques, puisque, par exemple, l’Ukraine couvre environ 40% de ses besoins en gaz par des importations en provenance de Russie.
En général, la machine de propagande occidentale parle de l’ingérence russe dans les affaires internationales de l’Ukraine que le Président ukrainien V. Ianoukovitch aurait mis en avant un certain nombre de demandes que l’UE devait accepter avant que l’Ukraine ne signe l’accord d’association avec l’UE, notamment la modernisation conjointe du système ukrainien de transport de gaz et la révision de la position de l’UE sur la construction d’installations non économiquement viables pour transporter le gaz naturel en Europe en contournant l’Ukraine.
D’autre part, l’avenir de la CEI sous sa forme originale est depuis le début une question ouverte, car l’Occident tente tout pour déstabiliser et finalement désintégrer cette forme de coopération. En fait, la Russie est le centre de gravité des pays de la CEI, qui repose sur le potentiel et la croissance réelle de l’économie russe et, par conséquent, sur l’influence géopolitique. La Russie a des priorités majeures et un rôle politique et économique central dans la CEI, tout comme, par exemple, les États-Unis au sein de l’OTAN ou l’Allemagne au sein de l’UE. La CEI a déjà formé une entité multiethnique alternative et un centre de gravité entre l’UE et la Chine, tandis que l’avenir du BRICS est de jouer le même rôle entre l’UE et les États-Unis[7]. La Russie va jouer un rôle de « pont » entre l’Europe et l’Asie, qui a son importance pour l’Amérique du Nord et sa zone de libre-échange ALENA, mais probablement seulement si elle est capable d’assurer ses intérêts politiques, économiques et de sécurité dans la région orientale d’Eurasie.
Chine
On peut dire que la Russie est un partenaire naturel pour la Chine, ce qui résulte principalement de deux facteurs : 1) la longueur de la frontière commune (environ 4300 km), 2) leur croissance économique rapide. L’axe de leur coopération bilatérale est particulièrement fondé sur la coopération dans le domaine de l’énergie, qui découle de la stratégie enthousiasmante des besoins énergétiques de la Chine[8]. La Russie devient le fournisseur naturel de pétrole et de gaz (mais aussi d’autres matières premières) de la Chine, car ils sont situés dans des régions assez proches de la Chine, la Russie est donc un des principaux partenaires chinois dans leur fourniture. Par exemple, au cours de la première décennie du nouveau millénaire, les importations chinoises de pétrole en provenance de Russie représentaient au moins 10 % du total des importations chinoises de pétrole, mais depuis 2010, le volume des livraisons de pétrole russe a augmenté (en 2010, il était de 60 millions de tonnes). L’augmentation de l’approvisionnement en pétrole à l’avenir pourrait également être due à la mise en service de l’oléoduc Angarsk-Nakhodka, qui aurait pu conduire à la transformation de la ville chinoise de Dacin, en Extrême-Orient. Le géant russe Gazprom prévoit également la construction de deux gazoducs qui livreraient à l’avenir à la Chine environ 40 milliards de mètres cubes de gaz par an[9].
Au cours de la dernière décennie, la fourniture directe d’électricité de la Russie à la Chine a considérablement augmenté, passant de 500 à 900 millions de kWh par an à 18 milliards de kWh par an. On calcule l’augmentation du commerce bilatéral Chine-Russie en 2010 à 60 milliards de dollars par an contre 100 milliards de dollars en 2020 par an. La coopération bilatérale contribue également à l’exportation d’armes russes, qui est maintenant dirigée à 45% vers la Chine. La coopération militaro-politique se fait à tous les niveaux depuis 2005, année où l’organisation d’exercices militaires conjoints russo-chinois a atteint un niveau plus élevé aux dépens des États-Unis[10], ce qui risque de perturber davantage la fonctionnalité de la politique étrangère et de sécurité commune des pays occidentaux et leurs satellites est-européens.
L’Occident
La fin de la Guerre Froide 1.0 a donné aux États-Unis et à la Russie de nouvelles opportunités de coopération. La Russie a repris le siège permanent (avec son plein droit de veto) précédemment occupé par l’Union Soviétique au Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU). La Guerre Froide 1.0 avait créé une impasse au sein du Conseil, mais le nouvel arrangement signifiait une renaissance de l’action de l’ONU. La Russie a également été invitée à se joindre à la réunion informelle du G-7 réunissant les plus grandes puissances économiques du monde, ce qui en fait le G-8. Les États-Unis et la Russie ont également trouvé des moyens de coopérer pour sécuriser les « armes nucléaires non explosées » sur le territoire de l’ex-Union Soviétique, bien qu’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine.
Dans la soirée du 9 novembre 1989, l’Allemagne de l’Est a annoncé un assouplissement des restrictions de voyage à l’ouest, et des milliers de personnes ont exigé de pouvoir franchir le Mur de Berlin
Cependant, il y a deux périodes de relations Russie-Occident pendant la Guerre Froide 2.0 : 1) De 1991 à 1999 ; et 2) De 2000 à aujourd’hui. L’agression criminelle de l’OTAN contre la République Fédérale de Yougoslavie (Serbie et Monténégro) en mars et juin 1999 marque un tournant dans ces relations.
Néanmoins, au cours des dix premières années qui ont suivi la fin de la Guerre Froide 1.0, l’histoire de la Russie de Boris Eltsine se caractérise par des relations économiques et politiques très harmonieuses (symphoniques) avec l’Occident, notamment avec l’Allemagne dans le domaine de la coopération économique. Les résultats de ces relations Russie-Occident de 1991 à 1999 ont été les impressionnantes réserves d’or de l’État russe (500 milliards d’euros), l’achat de propriétés immobilières sur tout le littoral méditerranéen par les citoyens russes, d’énormes investissements financiers russes en Europe et, enfin, le silence de la Russie sur la politique étrangère agressive de l’OTAN et de l’UE aux Balkans, au Moyen Orient et en Asie Centrale[11].
La politique étrangère de la Russie fait certainement partie de son identité nationale et culturelle, comme pour tout autre État de l’histoire. De 1991 à 1999, Moscou a accepté la propagande académique et politique occidentale comme des « faits nouveaux » :
La Russie ne serait plus une superpuissance mondiale, ni même militaire, bien que son potentiel militaire considérable soit indéniable et très visible.
La Russie n’aurait pas de pouvoir économique, bien qu’elle ait de fait un potentiel économique énorme.
La Russie, par conséquent, ne pourrait avoir aucune influence politique significative qui puisse affecter les nouvelles relations internationales établies après 1991, c’est-à-dire l’ordre mondial de l’OTAN (le Nouvel Ordre Mondial), ou pour mieux dire la Pax Americana mondiale[12].
La Russie de Boris Eltsine s’est transformée en un État client de type occidental en termes politiques, en particulier en ce qui concerne les questions de politique mondiale. Par exemple, la question du Kosovo a été résolue de facto en 1999 par l’agression de l’OTAN contre la République Fédérale de Yougoslavie avec l’approbation silencieuse de Boris Eltsine. On peut dire qu’à titre de compensation, la Russie de Vladimir Poutine a réussi en 2008 à obtenir l’approbation occidentale de facto pour un protectorat russe sur les territoires de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie qui s’étaient autoproclamés indépendantes depuis la Géorgie[13], ce qui, si cela s’était produit, aurait été une preuve claire de la nouvelle position russe dans la politique mondiale après la période Eltsine.
Depuis que la Russie a officiellement perdu tous les attributs d’une superpuissance après la dissolution de l’Union Soviétique (du moins dans les années 1990), son élite politique s’est orientée, au début des années 1990, vers une association plus étroite avec les structures institutionnelles occidentales, conformément à sa tendance officielle générale à la réforme libéral-démocratique. Jusqu’en 1995, la Russie était devenue membre de presque toutes les structures de l’OTAN, et même du Programme de Partenariat pour la Paix, ce qui en dit long sur les objectifs réels de la politique étrangère de la Russie d’Eltsine jusqu’en 2008 quand une nouvelle Russie de Vladimir Poutine a finalement décidé de défendre ses propres intérêts nationaux, au moins au seuil de sa propre maison (dans le Caucase). En mai 1997, la Russie a signé l’Acte Fondateur OTAN-Russie sur les relations, la coopération et la sécurité mutuelles, ce qui signifie de facto qu’elle acceptait l’OTAN comme le noyau du système euro-atlantique de sécurité mondiale[14].
A titre de comparaison avec les États-Unis, en octobre 1962, au plus fort de la Guerre Froide 1.0, les États-Unis et l’Union Soviétique étaient au bord d’une véritable guerre nucléaire après le placement des missiles soviétiques sur l’île de Cuba – une cour (pas même une porte) des États-Unis. C’était le moment où le monde a été le plus proche du déclenchement de la Troisième Guerre mondiale[15]. En d’autres termes, pendant la crise des missiles de Cuba en 1962, l’administration Kennedy était prête à envahir l’État indépendant de Cuba (avec la base militaire US déjà sur l’île) et même à déclencher la troisième guerre mondiale contre l’URSS si nécessaire car Washington considérait Cuba comme la cour des États-Unis.
Que les structures dirigeantes russes aient ou non prévu un rôle plus important pour leur pays dans ses relations avec les nouveaux partenaires depuis 1995, il y a eu une certaine stagnation dans les relations avec l’Occident, accompagnée par l’insistance sur les intérêts nationaux de la Russie. Dans la pratique, cela s’est traduit par des tentatives visant à renforcer les liens avec les pays de la CEI avec lesquels la Russie entretenait des relations plus stables et plus sûres. Toutefois, l’état des relations au sein de la CEI, accompagné d’une situation économique et politique très difficile et politiquement instable dans certains pays de la région, a empêché tout progrès organisationnel ou autre en ce sens. Pourtant, la CEI est restée le principal axe stratégique de la Russie, surtout en ce qui concerne l’expansion insolente de l’OTAN vers ces pays (Drang nach Osten de l’OTAN)[16].
Remarques finales
Un certain nombre d’arguments militent en faveur de l’idée que les relations entre la Russie et l’Occident après 1990 sont mieux décrites comme une nouvelle Guerre Froide ou la Guerre Froide 2.0. car, en fait, la Guerre Froide 1.0 n’a jamais cessé[17].
En fin de compte, j’exprimerai plusieurs conclusions fondamentales sur le thème des relations contemporaines de la Russie avec l’OTAN, ou plutôt sur le débat sur la question principale de la politique étrangère russe actuelle – entre l’Occident et la Russie :
1- La Russie post-soviétique a été au moins jusqu’à la crise géorgienne de 2008 profondément impliquée politiquement dans le système occidental des relations internationales et des valeurs culturelles qui ont essentiellement donné à Moscou un statut de partenaire client occidental sur la scène internationale de l’ordre mondial de l’OTAN après la Guerre Froide 1.0.
2- Une victoire totale des « Occidentaliseurs » russes jusqu’à la fin de 1999 leur a permis de continuer à occidentaliser la Russie selon le modèle de l’Empereur Pierre le Grand au prix de l’infériorité de la Russie et même de sa servilité dans les relations internationales. C’est pourquoi, dans les années 1990, l’Occident a réussi à encercler la Russie avec trois anneaux de ses ennemis : l’OTAN à l’Ouest, les États musulmans d’Asie Centrale au Sud et la Chine au Sud-est.
3- L’Occident achetait l’infériorité de la Russie dans les années 1990 sur la scène internationale en maintenant des relations économiques parfaites avec Moscou qui permettaient à la Russie, en particulier à ses magnats, de devenir extrêmement riche. Ces relations politiques et économiques harmonieuses entre la Russie et l’Occident ne devaient être rompues que dans deux circonstances : A) Si les « Patriotes » russes prennaient le pouvoir politique au Kremlin (ce qui, en fait, s’est produit dès le tout début de l’an 2000), ou B) Si l’Occident imposait de graves sanctions économiques et politiques contre la Russie (ce qui, en fait, se produit depuis 2014).
4- Jusqu’à présent, en ce qui concerne l’Europe, l’Europe du Sud-Est a connu un degré complet de la politique de l’ordre mondial de l’OTAN dirigée par Washington, car elle est totalement laissée aux mains de l’Occident par Moscou et la région est déjà intégrée dans l’ordre mondial de l’OTAN comme une partie du concept occidental (OTAN et UE) de la Guerre Froide 2.0 de l’Europe de l’Est et Centrale comme zone tampon contre la Russie[18]. Aujourd’hui la République de Macédoine du Nord figure au programme des sanctions US pour toute relation étroite avec la Russie (le « Turkish Stream »). Comme dans le cas de la Serbie en 1999, les Albanais régionaux parrainés par les États-Unis sont l’instrument de déstabilisation, en l’occurrence, de la Macédoine comme une ouverture à la sécession territoriale de la Macédoine occidentale peuplée d’Albanais qui sera placée, comme le Kosovo, sous occupation totale de l’OTAN. Récemment, l’administration US a annoncé publiquement qu’elle soumettrait la Serbie à des sanctions pour la signature par la Serbie d’un accord économique de coopération avec l’Union Économique Eurasiatique et pour le retrait de Russie d’un ensemble de lance-missiles S-400. De toute évidence, aux yeux des planificateurs politiques à Washington, il n’y a pas de place pour l’influence sérieuse de la Russie dans les Balkans. La réponse de la Russie à ce défi approche.
[1] M. S. Blinnikov, A Geography of Russia and Its Neighbors, New York-Londres : The Guilford Press, 2011.
[2] « La sécurité signifie la capacité des États et des sociétés à maintenir leur identité indépendante et leur intégrité fonctionnelle »[B. Buzan, People, States, and Fear : An Agenda for International Security Studies in the Post-Cold War Era, Londres : Longmans, 1991].
[3] Voir plus dans [P. Heenan, M. Lamontagne (éd.), The Russia & Commonwealth of Independent States Handbook, Chicago-London-New Delhi : Glenlake Publishing Company, Ltd, 2000].
[4] R. W. Mansbach, K. L. Taylor, Introduction to Global Politics, deuxième édition, Londres-New York : Routledge, 2012, 574.
[5] A propos de la géopolitique de la Russie et de l’Occident, voir dans [С. Перишић, Нова Нова геополитика Русије Русије, Београд : Медија центар центар Одбрана, 2015, 217-241].
[6] Sur la politique de déstabilisation des Balkans à la mer Caspienne, voir dans [S. Bianchini (ed.), De l’Adriatique au Caucase : La dynamique de la (dé)stabilisation, Ravenne : Longo Editore Ravenna, 2001].
[7] À propos du BRICS, voir [E. D. Mansfield, N. Rudra (éd.), Economy of the BRICS Countries, I-III, World Scientific Pub Co Inc, 2019 ; É. Féron, J. Käkönen, G. Rached (éd.), Revisiting Regionalism and the Contemporary World Order : Perspectives from the BRICS and Beyond, Verlag Barbara Budrich, 2019].
[8] Sur l’axe Russie-Chine comme danger pour la politique étrangère des États-Unis, voir dans [Un nouvel axe Chine-Russie ? Implications for the United States in an ERA of Strategic Competition, U.S. Government, U.S. Senate, U.S.-China Economic and Security Review Commission, 2019].
[9] Au sujet de la croissance de l’économie chinoise en termes globaux, voir dans [J. Bryan Starr, Comprendre la Chine : A Guide to China’s Economy, History, and Political Culture, New York : Hill and Wang, 2010 ; A. R. Kroeber, China’s Economy : Ce que tout le monde a besoin de savoir, New York : Oxford University Press, 2016].
[10] Voir plus dans [R. Weitz, The New China-Russia Alignment : Critical Challenges to U.S. Security, Praeger Security International, 2020].
[11] Sur B. Eltsine et la Russie de son temps comme président, du point de vue occidental, voir dans [B. Minaïev, Boris Yeltsin: The Decade that Shook the World, Londres : Glagoslav Publications Ltd, 2014].
[12] À propos de la Pax Americana, voir dans [G. Dorrien, Imperial Designs : Neo Conservatism and The New Pax Americana, Londres-New York : Routledge, Taylor & Francis Group, 2004 ; A. Parchami, « The Pax Americana Debate », Hegemonic Peace and Empire : The Pax Romana, Britanica et Americana, Londres-New York : Routledge, 2009 ; A. Roncallo, The Political Economy of Space in The Americas : The New Pax Americana, Londres-New York : Routledge, Taylor & Francis Group, 2014. Sur la refonte de l’ordre mondial, voir dans [S. P. Huntington, The Clash of Civilization and The Remaking of World Order, Londres : The Free Press, 2002 ; H. Kissinger, World Order, Penguin Press HC, 2014]. Sur les relations américano-russes de l’après-guerre froide 1.0 jusqu’à la crise ukrainienne de 2014, voir dans [A. E. Stent, U.S.-Russian Relations in the Twenty-First Century, Princeton, NJ : Princeton University Press, 2014].
[13] Sur le « précédent du Kosovo » et les conflits ethnopolitiques dans le Caucase, voir dans [A. Hehir (éd.), Kosovo, Intervention and Statebuilding : The International Community and the Transition to Independence, Londres-New York : Routledge, Taylor & Francis Group, 2010 ; V. B. Sotirović, « Kosovo and the Caucasus : A Domino Effect », Српска политичка политичка мисао (Serbian Political Thought), 41 (3), Belgrade : Institute for Political Studies, 2013, 231-241.
[14] Voir, par exemple,[R. E. Kanet, A. V. Kozhemiakin, (éd.), The Foreign Policy of the Russian Federation, Londres-New York : Macmillan Publishers-St. Martin’s Press, 1997].
[15] R. F. Kennedy, Thirteen Days : A Memoir of The Cuban Missile Crisis, W. W. Norton & Company, 1999 ; D. Munton, D. A. Welch, The Cuban Missile Crisis : A Concise History, Oxford-New York : Oxford University Press, 2006 ; M. Dobbs, One Minute to Midnight : Kennedy, Khrushchev et Castro on The Brink of Nuclear War, Borzoi Book, 2008 ; B. L. Pardoe, Fires of October : The Planned US Invasion of Cuba During The Missile Crisis of 1962, Fonthill Media Limited-Fonthill Media LLC, 2013.
[16] Voir plus dans [M. D. Nazemroaya, La mondialisation de l’OTAN, Montréal : Centre de recherche sur la mondialisation, 2012].
[17] R. E. Kanet (dir. publ.), Russian Foreign Policy in the 21st Century, New York : Palgrave Macmillan, 2011, 16-17.
[18] 18] Au sujet de la suprématie de l’Occident dans la politique mondiale et les relations internationales de l’après-guerre froide 1.0, voir dans [S. Mayer, La politique de l’après-guerre froide de l’OTAN : The Changing Provision of Security, Londres-New York : Palgrave Macmillan, 2014 ; K. Pijl, The Discipline of Western Supremacy : Modes of Foreign Relations and Political Economy, III, Londres-New York : Palgrave Macmillan, 2014]. À propos d’un exemple typique de la colonie occidentale (les Etats-Unis’) dans la région, Kosovo-Metohija en tant que partie de la Pax Americana, voir dans [H. Hofbauer, Eksperiment Kosovo : Povratak kolonijalizma, Beograd : Albatros Plus, 2009]. Sur les relations entre l’OTAN et l’Union européenne, voir dans [L. Simon, Geopolitical Change, Grand Strategy and European Security: The EU−NATO Conundrum, Londres-New York : Palgrave Macmillan, 2013]. Sur l’histoire d’un plus grand concept de l’Europe de l’Est entre les Allemands et les Russes, voir dans [R. Bideleux, I. Jeffries, A History of Eastern Europe. Crisis and Change, Londres-New York : Routledge, 1999 ; A. C. Janos, East Central Europe in the Modern World. The Politics of the Borderlands from Pre- to PostCommunism, Stanford : Stanford University Press, 2000].