mardi 25 octobre 2022
Paganisme et philosophie de la Viechez Knut Hamsun et David Herbert Lawrence 2/3
Dans la “nature”, surtout selon Hamsun et, dans une moindre mesure selon Lawrence, les forces de l'intériorité comptent. Avec l'avènement de la modernité, les hommes sont déterminés par des facteurs extérieurs à eux, tels les conventions, l'agitation politicienne, l'opinion publique qui leur donnent l'illusion de la liberté, alors qu'elles sont en fait l'espace de toutes les manipulations. Dans un tel contexte, les communautés se disloquent : chaque individu se contente de sa sphère d'activité autonome en concurrence avec les autres. Nous débouchons alors sur l'anomie, l'isolation, l'hostilité de tous contre tous.
Les symptômes de cette anomie sont les engouements pour les choses superficielles, pour les vêtements raffinés (Hamsun), signes d'une fascination détestable pour ce qui est extérieur, pour une forme de dépendance, elle-même signe d'un vide intérieur. L'homme est déchiré par les effets des sollicitations extérieures. Ce sont là autant d'indices de la perte de vitalité chez l'homme aliéné.
Dans le déchirement et la vie urbaine, l'homme ne trouve pas de stabilité, car la vie en ville, dans les métropoles, est rétive à toute forme de stabilité. Cet homme ainsi aliéné ne peut plus non plus retourner à sa communauté, à sa famille d'origine. Pour Lawrence, dont les phrases sont plus légères mais plus percutantes : « He was the eternal audience, the chorus, the spectator at the drama ; in his own life he would have no drama » (Il était l'audience éternelle, le chorus, le spectateur du drame ; mais dans sa propre vie, il n'y avait pas de drame). « He scarcely existed except through other people » (il existait à peine, sauf au travers d'autres gens). « He had come to a stability of nullification » (il en était arrivé à une stabilité qui le nullifiait).
Chez Hamsun et Lawrence, l'Entwurzelung et l'Unbehaustheit, le déracinement et l'absence de foyer, de maison, cette façon d'être sans feu ni lieu, est la grande tragédie de l'humanité à la fin du XIXe et au début du XXe. Pour Hamsun, le lieu est vital pour l'homme. L'homme doit avoir son lieu. Le lieu de son existence. On ne peut le retrancher de son lieu sans le mutiler en profondeur. La mutilation est surtout psychique, c'est l'hystérie, la névrose, le déséquilibre. Hamsun est fin psychologue. Il nous dit : la conscience de soi est d'emblée un symptôme d'aliénation. Déjà Schiller, dans son essai Über naive und sentimentalische Dichtung (De la poésie naïve et sentimentale), notait que la concordance entre le sentir et le penser était tangible, réelle et intérieure chez l'homme naturel mais qu'elle n'est plus qu'idéale et extérieure chez l'homme cultivé (« La concordance entre ses sensations et sa pensée existait à l'origine, mais n'existe plus aujourd'hui qu'au seul niveau de l'idéal. Cette concordance n'est plus en l'homme, mais plane quelque part à l'extérieur de lui ; elle n'est plus qu'une idée, qui doit encore être réalisée, ce n'est plus un fait de sa vie »).
Schiller espère une Überwindung (dépassement/relèvement) de cette césure, par une mobilisation totale de l'individu afin de combler cette césure. Le romantisme, à sa suite, visera, la réconciliation de l'Être (Sein) et de la conscience (Bewußtsein), combattra la réduction de la conscience au seul entendement rationnel. Le romantisme valorisera et même survalorisera l'autre par rapport à la raison (das Andere der Vernunft) : perception sensuelle, instinct, intuition, expérience mystique, enfance, rêve, vie pastorale. Wordsworth, romantique anglais, exposant “rose” de cette volonté de réconciliation entre l'Être et la conscience, plaidera pour l'avènement « d'un cœur qui regarde et reçoit » (A Heart that watches and receives). Dostoïevski abandonnera cette vision “rose”, développera en réaction une vision très “noire”, où l'intellect est toujours source du mal qui conduit le “possédé” à tuer ou à se suicider. Sur le plan philosophique, dans le même filon, tant Klages que [Theodor] Lessing reprendront à leur compte cette vision “noire” de l'intellect, tout en affinant considérablement le romantisme naturaliste : pour Klages, l'Esprit est l'ennemi de l'Âme [autrement dit, le logocentrisme occidental est de nature acosmique] ; pour Lessing, l'Esprit est la contre-partie de la Vie, née de la nécessité (« Geist ist das notgeborene Gegenspiel des Lebens »).
Lawrence, fidèle en un certain sens à la tradition romantique anglaise de Wordsworth, croit à une nouvelle adéquation de l'Être et de la conscience. Hamsun, plus pessimiste, plus dostoïevskien (d'où son succès en Russie et son impact sur les écrivains ruralistes comme Belov et Raspoutine), n'a cessé de croire que dès qu'il y a conscience, il y a aliénation. Dès que l'homme commence à réfléchir sur soi-même, il se détache par rapport au continuum naturel, dans lequel il devrait normalement rester imbriqué. Dans les écrits théoriques de Hamsun, on trouve une réflexion sur le modernisme littéraire. La vie moderne, écrit-il, influence, transforme, affine l'homme pour l'arracher à son destin, à son lieu destinal, à ses instincts, par-delà le bien et le mal. L'évolution littéraire du XIXe siècle trahit une fébrilité, un déséquilibre, une nervosité, une complication extrême de la psychologie humaine. « La nervosité générale (ambiante) s'est emparée de notre être fondamental et a déteint sur notre vie sentimentale ». D'où l'écrivain se définit désormais comme Zola qui se pose comme un "médecin social" qui doit décrire des maux sociaux pour éliminer le mal. L'écrivain, l'intellectuel, développe ainsi un esprit missionnaire visant une "correction politique".
Face à cette vision intellectuelle de l'écrivain, Hamsun rétorque qu'il est impossible de définir objectivement la réalité de l'homme, car un “homme objectif” serait une monstruosité (ein Unding), construite à la manière du meccano. On ne peut réduire l'homme à un catalogue de caractéristiques car l'homme est changeant, ambigu. Même attitude chez Lawrence : « Now I absolutely flatly deny that I am a soul, or a body, or a mind, or an intelligence, or a brain, or a nervous system, or a bunch of glands, or any of the rest of these bits of me. The whole is greater than the part » (Voilà, je dénie absolument et franchement le fait que je sois une âme, ou un corps, ou un esprit, ou une intelligence, ou un cerveau, ou un système nerveux, ou une série de glandes, ou tout autre morceau de moi-même. Le tout est plus grand que la partie). Hamsun et Lawrence illustrent dans leurs œuvres qu'il est impossible de théoriser ou d'absoluiser une vision claire et nette de l'homme. L'homme, ensuite, n'est pas le véhicule d'idées préconçues. Hamsun et Lawrence constatent que les progrès dans la conscience de soi ne sont donc pas des processus d'émancipation spirituelle, mais une perte, une déperdition de vitalité, de tonus vital. Dans leurs romans, ce sont toujours des figures intactes, parce qu'inconscientes (c'est-à-dire imbriquées dans leur sol ou leur site) qui se maintiennent, qui triomphent des coups du sort, des circonstances malheureuses.
Il ne s'agit nullement là, répétons-le, de pastoralisme ou d'idyllisme. Les figures des romans de Hamsun et de Lawrence sont là : elles sont traversées ou sollicitées par la modernité, d'où leur irréductible complexité : elles peuvent y succomber, elles en souffrent, elles subissent un processus d'aliénation mais peuvent aussi en triompher. C'est ici qu'interviennent l'ironie de Hamsun et la notion de Phénix chez Lawrence. L'ironie de Hamsun sert à brocarder les idéaux abstraits des idéologies modernes. Chez Lawrence, la notion récurrente de Phénix témoigne d'une certaine dose d'espoir : il y aura ressurection. Comme le Phénix qui renaît de ses cendres.
Le paganisme de Hamsun et de Lawrence
Si cette volonté de retour à une ontologie naturelle est portée par un rejet de l'intellectualisme rationaliste, elle implique aussi une contestation en profondeur du message chrétien.
Chez Hamsun, nous trouvons le rejet du puritanisme familial (celui de son oncle Hans Olsen), le rejet du culte protestant du livre et du texte, c'est-à-dire un rejet explicite d'un système de pensée religieuse reposant sur le primat du pur écrit contre l'expérience existentielle (notamment celle du paysan autarcique, dont le modèle est celui de l'Odalsbond des campagnes norvégiennes). L'anti-christianisme de Hamsun est plutôt a-chrétien : il n'amorce pas un questionnement religieux à la mode de Kierkegaard. Pour lui, le moralisme du protestantisme de l'ère victorienne (en Scandinavie, on disait : de l'ère oscarienne) exprime tout simplement une dévitalisation. Hamsun ne préconise aucune expérience mystique.
À suivre
Le film sur la conversion de Gad Elmaleh, un hommage à Marie

Dans son film, Gad Elmaleh raconte son chemin vers le baptême. Pour France 3
“Gad Elmaleh réalise “Reste un peu”, “une déclaration d’amour” à ses parents”
Il vaut mieux lire cet article de RCF :
C’est l’un des films qui a marqué le festival du film international de la Roche-sur-Yon “Reste un peu” réalisé par Gad Elmaleh. Il sortira le mercredi 16 novembre 2022. Entre l’autobiographie et la fiction, l’humoriste aborde le sujet de la foi. À travers son propre chemin vers le baptême catholique, alors qu’il est issu d’une famille juive, Gad Elmaleh nous interroge sur le dialogue interreligieux et la force de la conversion.
C’est un film extrêmement intime que vous nous présentez ?
D’abord, je trouve que c’est un formidable sujet de film avant tout en tant qu’artiste et j’ai toujours eu envie de faire des choses autobiographiques dans mes spectacles plus difficilement dans les films parce que ce n’est pas moi qui écrivais des scénarios. Pour cette histoire-là, il y a un mélange dans le film entre la fiction et la réalité. La conversion est un sujet qui me bouleverse. Ces gens qui à un moment donné de leur vie décident de tout bouleverser et d’interroger leur propre identité et de changer leur chemin de vie. Je lis beaucoup de livres là-dessus. Il y a d’ailleurs un genre littéraire qui existe qui est devenu le récit de conversion.
Le point de départ le c’est un hommage à Marie et je pense que ça, c’est important de le dire. Il y a eu dans mon enfance l’interdiction de rentrer dans les églises à cause d’une sorte de superstition juive. Sauf que quand tu as six ans et qu’on t’interdit de faire un truc tu n’ as qu’une envie c’est de rentrer. Un jour je suis rentré dans cette église, je me suis dit pourquoi on m’interdit de rentrer dans cet endroit où c’est tellement agréable de passer du temps, de s’asseoir , de se recueillir ?
Ensuite je vais raconter mon chemin vers le baptême, le catéchuménat, avec l’interrogation portée par ma famille, mais aussi il faut le dire l’aspect comique. C’est donc une comédie sur une famille juive séfarade méditerranéenne qui est complètement dépassée par les événements. Pourquoi cet enfant se tourne-t-il vers le christianisme ? C’est une catastrophe ! J’ai bien conscience que je joue avec le feu dans le sens où c’est vrai que ce sont des choses délicates.
À un moment du film, vous comparez les religions juives, musulmanes et catholiques et vous parlez de la beauté des sépultures dans les églises.
C’est un peu tabou, les obsèques, la mort, les funérailles, les rites funéraires. Si je le traite sur le ton de la comédie, c’est parce que les traditions sont tellement différentes. Quand on a un œil extérieur, on se retrouve tout à coup confronté à une forme de solennité qu’on ne connaissait pas. Je trouve qu’il y a une beauté, il y a un culte, il y a une forme de choses tellement organisée. J’ai raconté qu’en assistant à des obsèques cathos j’avais envie d’être celui qui est dans le cercueil. C’est une blague, mais en même temps ça raconte quelque chose d’une forme de beauté. Je dis même en rigolant que vos églises sont belles, mais elles sont vides ! Donnez-les-nous et on vous les gère !
À travers votre film transparaît une grande connaissance de la théologie.
Quand j’ai commencé à m’intéresser aux messes, j’ai été surpris de voir qu’il y avait la lecture de l’Ancien Testament. Après il y a les Évangiles et entre ça il y a un livre qu’on partage dont on ne parle pas assez, ce sont les Psaumes, les Tehilim en hébreu. J’en parle peu dans le film, mais je m’y intéresse de plus en plus. Quand j’étais dans l’école talmudique, c’était de choses très importantes. Et quand j’ai commencé à côtoyer des catholiques pratiquants qui lisent les psaumes, j’ai vu à quel point on était proche avec ce livre. Il n’y a même pas une adaptation, même pas une appropriation et ce sont les mêmes textes et ça il faut qu’on le partage, qu’on lise ensemble, ça nous rapproche c’est très très beau les psaumes !
https://www.lesalonbeige.fr/le-film-sur-la-conversion-de-gad-elmaleh-un-hommage-a-marie/
Mahomet et Charlemagne (Henri Pirenne)

Henri Pirenne (1862-1935) est un historien médiéviste belge. Lorsqu’il mourut en 1935, laissant sur sa table de travail le manuscrit de Mahomet et Charlemagne, son fils Jacques entreprit de le publier.
La première partie de cet ouvrage présente la profonde continuité entre l’Empire romain et le monde mérovingien, thème étudié selon des approches successives, d’abord politique, puis économique, culturelle et sociale. L’irruption de l’islam en Orient – rapidement évoquée car elle n’est pas le cœur du sujet – ouvre une seconde partie consacrée aux mutations de l’Occident désormais privé de contacts avec le monde byzantin. Henri Pirenne en déduit que la disparition du monde romain n’est pas le fait des invasions germaniques mais de l’incursion de l’islam en Méditerranée.
Ce livre constitue une démonstration historique. Chaque lecteur a ainsi le sentiment d’entrer dans une discussion dont Pirenne est le meneur. Les sources sont présentées à l’examen, les arguments offerts à la contestation.
Mahomet et Charlemagne, Henri Pirenne, éditions Tallandier, collection Texto, 362 pages, 8 euros
A commander en ligne via le site de l’éditeur
https://www.medias-presse.info/mahomet-et-charlemagne-henri-pirenne/49097/
lundi 24 octobre 2022
"La voie capétienne", livre d'Axel Tisserand.
Dans un ouvrage fort complet et dans lequel l’auteur s’efface devant rois et princes de France, Axel Tisserand présente, par grands thèmes, la pensée capétienne au fil de l’histoire, non comme un recueil du passé mais comme des leçons pour aujourd’hui et, plus encore, pour demain.
Les programmes scolaires d’histoire comme les manuels de Sciences Politiques sont souvent fort ingrats à l’égard de notre histoire nationale et oublieux des raisons de celle-ci, travestissant notre mémoire politique en un récit officiel de la République qui, à l’image de son école, n’est pas toujours le plus juste ni le plus honnête qui soit. Déjà, en son temps, Marcel Pagnol ironisait sur les mensonges des livres d’histoire qu’il définissait comme les livrets de propagande de la République, à l’époque troisième du nom et du nombre.
Pourtant, une simple et rapide plongée dans l’histoire de France nous rappelle que notre pays, cet ensemble de territoires ordonné autour d’un État, doit peu de choses au hasard mais beaucoup à la volonté inscrite dans la durée des rois qui se sont succédé sur un trône qui, sans être de fer, était bien celui du « faire », du « faire France » en particulier : quand Hugues Capet, roi « fondateur » dès 987, initie le mouvement d’enracinement de la magistrature suprême au-delà des seules règles féodales par la décision de pérenniser le domaine royal en un seul ensemble dirigé par un seul de ses fils (l’ainé) pour éviter la dispersion, et que Philippe-Auguste rassemble autour de son sceptre les classes productrices du royaume en ce que l’on n’appelle pas encore une nation mais qui se manifeste déjà par un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin couronnée (et c’est la bataille de Bouvines, le 27 juillet 1214, bien avant Valmy), c’est la France qui, ainsi, naît et grandit, Etat et nation. Et ce sont bien les monarques sacrés à Reims qui, en huit siècles d’affilée, bâtissent la France sans négliger ce que Jacques Bainville dit d’elle et de ses habitants, en la page d’entrée lumineuse de son Histoire de France : « Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation. Unique en Europe, la conformation de la France se prêtait à tous les échanges de courants, ceux du sang, ceux des idées. (…) Le mélange s’est formé peu à peu, ne laissant qu’une heureuse diversité. De là viennent la richesse intellectuelle et morale de la France, son équilibre, son génie. »
Axel Tisserand, dans « la voie capétienne » (mais n’est-ce pas aussi la « voix » capétienne qui porte au-delà des siècles et à travers son ouvrage ?), ne dresse pas un catalogue des rois et des règnes, mais bien plutôt un manuel théorique et pratique de l’œuvre capétienne à travers les siècles passés et pour les siècles à venir, non en l’attente résignée d’une restauration hypothétique mais en l’espérance renouvelée d’une instauration nécessaire qu’il s’agit de penser aussi pour qu’elle advienne dans les meilleures conditions. L’originalité de cet ouvrage est aussi d’accorder une place importante aux écrits et paroles des princes n’ayant (malheureusement) pas régné mais ayant assumé les devoirs de leur charge politique, même dans les douleurs de l’exil : les trois Henri, du comte de Chambord à ceux de Paris, mais aussi Jean III, duc de Guise (1926-1940), et, en toute actualité, le présent comte de Paris, Jean IV de jure, qui porte, avec son fils le dauphin Gaston (auquel le livre est d’ailleurs dédié), les espérances d’une future et nouvelle aventure capétienne… Ainsi, la continuité capétienne perdure au-delà même des vicissitudes de l’histoire sans pour autant les méconnaître : d’ailleurs, comme le rappelle Axel Tisserand, les rois n’ont pas de revanche à prendre sur l’histoire, mais juste à l’assumer toute entière sans, pour autant, en accepter tous les aspects ou toutes les dérives dont la République, sous ses cinq numéros, a pu se rendre responsable et, même, coupable. Sans être historiens professionnels, les rois et princes français ont su tirer des leçons de l’histoire, en une forme d’empirisme qui, pour être utile et efficace, se devait d’être organisateur : les pages (citées et valorisées par l’auteur) consacrées à la Révolution française par le comte de Chambord, puis les comtes de Paris, montrent qu’ils ont bien saisi la source et la forme des principes qui ont défait le « faire-France » autant que la royauté qui en était le meilleur outil politique institutionnel. Le roi Louis XVI lui-même, victime du torrent révolutionnaire, avait pressenti, avant même la Révolution, les dangers de l’idéologie dominante de l’époque portée par les philosophes et leurs lecteurs plus ou moins bien intentionnés, tout comme il avait compris, sans doute mieux que quiconque, le sens et l’intérêt des fameux cahiers de doléances que les bourgeois urbains de la Révolution, ivres de leurs préjugés économiques et sociaux, s’empressèrent de remiser dans les caves de l’histoire et de leur régime « nouveau » : s’appuyant sur les écrits de l’historien Pichot-Bravard, Tisserand peut raisonnablement écrire que « La Révolution fut ainsi menée au nom du peuple, mais contre l’avis exprimé par ce même peuple. Car Louis XVI approuvait la plupart des réformes voulues par le peuple à travers les cahiers. En effet, le 23 juin, il se déclara favorable à une monarchie plus décentralisée encore, « tempérée par la consultation régulière des États généraux, appelés à se prononcer sur la levée des impôts ». Il approuvait également (…) une réforme générale de la fiscalité « permettant l’égalité de tous devant l’impôt », (…) la liberté de la presse, « sous réserve qu’elle respectât la religion et la morale ». « En réalité, Louis XVI semble être le seul à s’être préoccupé des attentes exprimées par les Français dans les cahiers de doléances. » ». Henri V, comte de Chambord, voulut reprendre ce grand mouvement de 1789, non pour « refaire 1793 » mais, justement, pour l’éviter et reprendre la route tracée par les rois précédents. Les années et les décennies s’écoulant, et la Révolution-fait s’éloignant sans pour autant éloigner la Révolution-principes, les princes des temps contemporains, ceux d’après 1848, n’ont eu de cesse de réfléchir sur les conditions nécessaires à l’unité et à la pérennité de la France, à cet « avenir que toute âme bien née souhaite à sa patrie ».
Et, justement, l’ouvrage d’Axel Tisserand dresse un véritable inventaire des qualités et de la valeur ajoutée de la monarchie royale « à la française », dans la lignée de cette « tradition critique » qui, avant même d’être théorisée par Maurras, inspirait et animait les politiques royales au fil de l’histoire. Dans le même mouvement, l’auteur a la judicieuse idée d’en finir avec quelques idées reçues qui, trop souvent, gênent la bonne perception de ce qu’a été et de ce que serait la monarchie : ainsi, sur la définition, par exemple, de la monarchie absolue, trop souvent confondue, plus par facilité ou par malhonnêteté que par raison, avec un régime autoritaire ou une dictature. En s’appuyant sur la mise au point contemporaine de l’actuel comte de Paris, de ses prédécesseurs, et du constitutionnaliste Maurice Jallut, Axel Tisserand souligne les fondamentaux de la monarchie : « C’est le prince Jean qui rappelle : « On parle de monarchie absolue, mais gare au contresens ! « Absolue » ne veut pas dire que le Prince se mêle de tout. Cela signifie simplement qu’il exerce un pouvoir indépendant des pressions et des passions. » En son ordre, en effet, mais uniquement en son ordre, la souveraineté est absolue, tout en étant, donc, limitée. (…) Comme le précise encore Maurice Jallut : « C’est au fond la structure même du corps politique et social de la France qui fait de la monarchie un gouvernement modéré. On peut dire qu’absolue dans son principe, elle est tempérée dans son application par les corps intermédiaires et limitée dans son extension par les libertés provinciales, municipales et corporatives. » » Nous voilà bien loin de cette République contemporaine capable de confiner sans contrôle toute une population sans que les régions, les communes ou les entreprises, et encore moins les citoyens, puissent avoir leur mot à dire et leurs raisons à avancer face à un Pouvoir discrétionnaire et parfois abusif ! La République semble avoir gravé la Liberté dans la pierre comme pour mieux la figer, quand la monarchie, plus respectueuse sans être faible, s’adresse aux libertés plurielles et vivantes… « Le roi n’est pas un monocrate », peut affirmer sans erreur l’auteur, et l’histoire de la monarchie ancienne comme de la République majusculaire contemporaine ne cesse de le démontrer à l’envi !
Les rois anciens n’ont pas seulement fondé, agrandi et pérennisé le royaume de France, ils ont façonné, non pas un « homme nouveau », rêve de tous les régimes « parfaits » (c’est-à-dire totalitaires, en fait), mais un ordre enraciné dans lequel la justice, la concorde civile, la paix ne sont pas de vains concepts mais de concrètes réalités, garanties par le pouvoir royal lui-même. Bien sûr, il y eut des difficultés, parfois des erreurs et des drames, mais le bilan n’est rien d’autre que la France, quasiment dans ses frontières métropolitaines présentes et dans sa civilisation qui doit plus à Reims et à Versailles qu’aux urnes et à leur sortie… Mais la monarchie n’est pas que politique dans le sens où elle peut être aussi la condition d’une justice sociale efficace et soucieuse de tous quand, aujourd’hui, la République prend de plus en plus les apparences d’une oligarchie méprisante et trop mondialisée pour savoir entendre les plaintes légitimes du pays réel, cette oligarchie qui s’appuie sur un pays légal né, en définitive, à la veille de la Révolution sous le « patronage » d’un Turgot et, plus tard, d’un Sieyès, comme le rappelle Axel Tisserand avec raison. L’œuvre des rois et les projets des princes depuis le comte de Chambord jusqu’au comte de Paris actuel vise à établir, en la magistrature suprême de l’État, l’arbitre-né, celui que nous regrettons, non comme une nostalgie, mais comme un ensemble d’occasions manquées, celles que la République incarne désormais, de notre diplomatie à notre politique énergétique, et qu’il nous faut surmonter…
L’ouvrage d’Axel Tisserand ne peut, en fait, être résumé et il mérite d’être lu de la première à la dernière ligne, non pour pouvoir nous vanter d’avoir raison, mais pour faire connaître les fortes raisons historiques, politiques mais aussi économiques et sociales, voire écologiques, qui font de la monarchie royale la meilleure réponse, venue du fond de notre mémoire nationale, aux enjeux et défis contemporains. Il nous rappelle aussi, d’une certaine manière, qu’il ne s’agit pas pour nous de mourir royaliste, mais de tout faire pour vivre en monarchie : non pour le simple plaisir de parader triomphalement un drapeau tricolore fleurdelysé en main, mais par devoir envers ceux qui ont fait de nous des héritiers et, peut-être plus encore, envers ceux à qui il s’agit de transmettre un héritage vivant, riche, prometteur…
L’Apothéose humaine : une idole au cœur du mythe de la modernité (abbé Olivier Rioult)

Ce livre part du postulat que pour traiter sainement de la dignité humaine, de son idolâtrie et de son apothéose, il est nécessaire de prendre le temps d’observer le monde dans sa réalité. Après l’observation des faits, on pourra essayer de trouver les causes du phénomène constaté et seulement alors on pourra tenter d’y remédier par une thérapie adaptée.
L’abbé Rioult a donc divisé son ouvrage en trois parties : des faits que tout le monde peut constater, des causes que tout le monde peut comprendre et des remèdes que tout le monde peut suivre.
Pour ce qui est des faits, l’auteur a choisi d’observer l’évolution de l’école, de la famille, des métiers et de la société. Dans ces différents domaines, le constat est alarmant et passe par une identique incapacité à transmettre le patrimoine humain.
La deuxième partie de ce livre cherche les causes de ce phénomène dans ses origines morales, philosophiques, politiques, historiques et psychologiques : l’impiété, la disparition de la recherche du Bien commun, la Révolution propagée dans tous les domaines, la laïcité ou l’humanité sans Dieu, la « Messe bâtarde », la « dissociété », le refus du réel, la mort de l’intelligence…
Enfin, après cet examen minutieux de la folie libérale et de ses utopies destructrices, la troisième partie délivre le remède : l’amour de la vérité, que Dieu offre à chacun, pour pouvoir se sauver.
L’Apothéose humaine, abbé Olivier Rioult, éditions des Cimes, 365 pages, 22 euros
A commander en ligne sur le site de l’éditeur
dimanche 23 octobre 2022
Paganisme et philosophie de la Viechez Knut Hamsun et David Herbert Lawrence 1/3
• Analyse : Akos Doma, Die andere Moderne : Knut Hamsun, D.H. Lawrence und die lebensphilosophische Strömung des literarischen Modernismus, Bouvier, Bonn, 1995, 284 p.
Le philologue hongrois Akos Doma, formé en Allemagne et aux États-Unis, vient de sortir un ouvrage d'exégèse littéraire, mettant en parallèle les œuvres de Hamsun et de Lawrence. Leur point commun est une “critique de la civilisation”, concept qu'il convient de remettre dans son contexte. En effet, la civilisation est un processus positif aux yeux des “progressistes” qui voient l'histoire comme une vectorialité, pour les tenants de la philosophie de l'Aufklärung et les adeptes inconditionnels d'une certaine modernité visant la simplification, la géométrisation et la cérébralisation. Mais la civilisation apparaît comme un processus négatif pour tous ceux qui entendent préserver la fécondité incommensurable des matrices culturelles, pour tous ceux qui constatent, sans s'en scandaliser, que le temps est plurimorphe, c'est-à-dire que le temps de telle culture n'est pas celui de telle autre (alors que les tenants de l'Aufklärung affirment un temps monomorphe, à appliquer à tous les peuples et toutes les cultures de la Terre). À chaque peuple donc son propre temps. Si la Modernité refuse de voir cette pluralité de formes de temps, elle est illusion.
Dans une certaine mesure, explique Akos Doma, Hamsun et Lawrence sont héritiers de Rousseau. Mais de quel Rousseau ? Celui qui est stigmatisé par la tradition maurrassienne (Maurras, Lasserre, Muret) ou celui qui critique radicalement l'Aufklärung sans se faire pour autant le défenseur de l'Ancien Régime ? Pour ce Rousseau critique de l'Aufklärung, cette idéologie moderne est précisément l'inverse réel du slogan idéal qu'elle entend généraliser par son activisme politique : elle est inégalitaire et hostile à la liberté, même si elle revendique l'égalité et la liberté. Avant la modernité du XVIIIe siècle, pour Rousseau et ses adeptes du pré-romantisme, il y avait une “bonne communauté”, la convivialité règnait parmi les hommes, les gens étaient “bons”, parce que la nature était “bonne”. Plus tard, chez les romantiques, qui, sur le plan politique, sont des conservateurs, cette notion de bonté est bien présente, alors qu'aujourd'hui on ne l'attribue qu'aux seuls activistes ou penseurs révolutionnaires. L'idée de bonté a donc été présente à “droite” comme à “gauche” de l'échiquier politique.
Mais pour le poète romantique anglais Wordsworth, la nature est « le théâtre de toute véritable expérience », car l'homme y est confronté réellement et immédiatement avec les éléments, ce qui nous conduit implicitement au-delà du bien et du mal. Wordsworth est certes "perfectibiliste", l'homme de sa vision poétique atteindra plus tard une excellence, une perfection, mais cet homme, contrairement à ce que pensaient et imposaient les tenants de l'idéologie des Lumières, ne se perfectionnera pas seulement en développant les facultés de son intellect. La perfection de l'homme passe surtout par l'épreuve de l'élémentaire naturel. Pour Novalis, la nature est « l'espace de l'expérience mystique, qui nous permet de voir au-delà des contingences de la vie urbaine et artificielle ». Pour Eichendorff, la nature, c'est la liberté et, en ce sens, elle est une transcendance, car elle nous permet d'échapper à l'étroitesse des conventions, des institutions.
Avec Wordsworth, Novalis et Eichendorff, les thématiques de l'immédiateté, de l'expérience vitale, du refus des contingences nées de l'artifice des conventions, sont en place. À partir des Romantiques se déploie en Europe, surtout en Europe du Nord, une hostilité bien pensée à toutes les formes modernes de la vie sociale et de l'économie. Un Carlyle, par exemple, chantera l'héroïsme et dénigrera la cash flow society. C'est là une première critique du règne de l'argent. John Ruskin, en lançant des projets d'architecture plus organiques, assortis de plans de cités-jardins, vise à embellir les villes et à réparer les dégâts sociaux et urbanistiques d'un rationalisme qui a lamentablement débouché sur le manchestérisme. Tolstoï propage un naturalisme optimiste que ne partagera pas Dostoïevski, brillant analyste et metteur en scène des pires noirceurs de l'âme humaine. Gauguin transplantera son idéal de la bonté de l'homme dans les îles de la Polynésie, à Tahiti, au milieu des fleurs et des vahinés.
Hamsun et Lawrence, contrairement à Tolstoï ou à Gauguin, développeront une vision de la nature sans téléologie, sans “bonne fin”, sans espace paradisiaque marginal : ils ont assimilé la double leçon de pessimisme de Dostoïevski et de Nietzsche. La nature, pour eux, ce n'est plus un espace idyllique pour excursions, comme chez les poètes anglais du Lake District. Elle n'est pas non plus un espace nécessairement aventureux ou violent, ou posé a priori comme tel. La nature, chez Hamsun et Lawrence, est avant tout l'intériorité de l'homme, elle est ses ressorts intérieurs, ses dispositions, son mental (tripes et cerveau inextricablement liés et confondus). Donc, a priori, chez Hamsun et Lawrence, cette nature de l'homme n'est ni intellectualité ni pure démonie. C'est bien plutôt le réel, le réel en tant que Terre, en tant que Gaïa, le réel comme source de Vie.
Face à cette source, l'aliénation moderne nous laisse 2 attitudes humaines opposées :
- 1) avoir un terroir, source de vitalité ;
- 2) sombrer dans l'aliénation, source de maladies et de sclérose.
C'est entre les 2 termes de cette polarité que vont s'inscrire les 2 grandes œuvres de Hamsun et de Lawrence : L'Éveil de la glèbe pour le Norvégien, L'arc-en-ciel pour l'Anglais.
Dans L'Éveil de la glèbe de Hamsun, l'espace naturel est l'espace du travail existentiel où l'Homme œuvre en toute indépendance, pour se nourrir, se perpétuer. La nature n'est pas idyllique, comme celle de certains pastoralistes utopistes, le travail n'est pas aboli. Il est une condition incontournable, un destin, un élément constitutif de l'humanité, dont la perte signifierait déshumanisation. Le héros principal, le paysan Isak est laid de visage et de corps, il est grossier, simple, rustre, mais inébranlable, il est tout l'homme, avec sa finitude mais aussi sa détermination. L'espace naturel, la Wildnis, est cet espace qui tôt ou tard recevra la griffe de l'homme ; il n'est pas l'espace où règne le temps de l'Homme ou plus exactement celui des horloges, mais celui du rythme des saisons, avec ses retours périodiques. Dans cet espace-là, dans ce temps-là, on ne se pose pas de questions, on agit pour survivre, pour participer à un rythme qui nous dépasse. Ce destin est dur. Parfois très dur. Mais il nous donne l'indépendance, l'autonomie, il permet un rapport direct avec notre travail. D'où il donne sens. Donc il y a du sens. Dans L'arc-en-ciel (The Rainbow) de Lawrence, une famille vit sur un sol en toute indépendance des fruits de ses seules récoltes.
Hamsun et Lawrence, dans ces deux romans, nous lèguent la vision d'un homme imbriqué dans un terroir (ein beheimateter Mensch), d'un homme à l'ancrage territorial limité. Le beheimateter Mensch se passe de savoir livresque, n'a nul besoin des prêches des médias, son savoir pratique lui suffit ; grâce à lui, il donne du sens à ses actes, tout en autorisant la fantaisie et le sentiment. Ce savoir immédiat lui procure l'unité d'avec les autres êtres participant au vivant.
Dans une telle optique, l'aliénation, thème majeur du XIXe siècle, prend une autre dimension. Généralement, on aborde la problématique de l'aliénation au départ de 3 corpus doctrinaux :
- Le corpus marxiste et historiciste : l'aliénation est alors localisée dans la seule sphère sociale, alors que pour Hamsun ou Lawrence, elle se situe dans la nature intérieure de l'homme, indépendamment de sa position sociale ou de sa richesse matérielle.
- L'aliénation est abordée au départ de la théologie ou de l'anthropologie.
- L'aliénation est perçue comme une anomie sociale.
Chez Hegel, puis chez Marx, l'aliénation des peuples ou des masses est une étape nécessaire dans le processus d'adéquation graduelle entre la réalité et l'absolu. Chez Hamsun et Lawrence, l'aliénation est plus fondamentale : ses causes ne résident pas dans les structures socio-économiques ou politiques, mais dans l'éloignement par rapport aux racines de la nature (qui n'est pas pour autant une “bonne” nature). On ne biffera pas l'aliénation en instaurant un nouvel ordre socio-économique. Chez Hamsun et Lawrence, constate Doma, c'est le problème de la coupure, de la césure, qui est essentiel. La vie sociale est devenue uniforme, on tend vers l'uniformité, l'automatisation, la fonctionnalisation à outrance, alors que nature et travail dans le cycle de la vie ne sont pas uniformes et mobilisent constamment les énergies vitales. Il y a immédiateté, alors que tout dans la vie urbaine, industrielle et moderne est médiatisé, filtré. Hamsun et Lawrence s'insurgent contre ce filtre.
À suivre
Salazar et la révolution au Portugal (Mircea Eliade)

Mircea Eliade (1907-1986) est un écrivain roumain. En 1942, il a occupé à Lisbonne le poste d’attaché culturel à l’ambassade de Roumanie. Ses observations ont donné naissance à ce livre Salazar et la révolution au Portugal.
Une révolution spirituelle est-elle possible ? Une révolution qui ait comme protagonistes des hommes qui croient, avant tout, à la primauté du spirituel est-elle historiquement réalisable ? Oui, comme l’a démontré Salazar avec sa révolution morale et politique réussie.
Sous la direction de Salazar, l’Etat ne confisque pas la vie de ceux qui le constitue, mais fait en sorte que la personne humaine conserve tous ces droits naturels. La liberté chrétienne n’est pas le libéralisme ni le libertarisme.
Les réformes entreprises par Salazar ont placé la famille au centre de la nation et ont rétabli les corporations comme organisations sociales collectives. Tels furent les piliers de l’unité organique du Portugal de Salazar, un Etat chrétien construit non sur des abstractions mais sur les réalités vivantes de la lignée et de la tradition.
Le miracle fut d’autant plus grand qu’il vint à s’accomplir au terme d’une évolution politique violemment anti-traditionnelle, antichrétienne et ardemment « européisante ». De 1911 à 1926, le Portugal a vu se succéder huit chefs d’Etat et quarante-trois gouvernements ! Puis vint enfin la stabilité grâce à un régime qui sut transformer l’âme du pays.
Après avoir resituer le contexte politique et historique lusitanien, ce livre dresse le portrait fidèle de Salazar, fervent catholique et humble serviteur du Portugal, ainsi que l’essence des réformes menées. Dans l’organisation de la nation, Salazar attribue à la famille une place déterminante : c’est elle, et non l’Etat, qui est considérée comme première et meilleure éducatrice. L’apologie de la famille est une constante des discours de Salazar. Il fit tout ce qu’il put pour garantir aux Portugais ce qu’il faut pour connaître un foyer uni et accéder à la propriété privée.
Ce livre est à conseiller pour découvrir un homme d’Etat exceptionnel.
Salazar et la révolution au Portugal, Mircea Eliade, éditions Energeia, 344 pages, 24 euros
A commander auprès de l’éditeur :
Editions Energeia, 1 rue des Usines, 26190 St Nazaire-en-Royans, energeiaeditions@gmail.com – 06 22 35 69 03
https://www.medias-presse.info/salazar-et-la-revolution-au-portugal-mircea-eliade/49235/
samedi 22 octobre 2022
L’invention du patriotisme dans la Grèce antique
L’idée de patrie, aujourd’hui tant décriée, n’est cependant pas nouvelle. Elle naît au Vème siècle avant Jésus-Christ à l’occasion des guerres médiques, contre les Perses, puis de la guerre du Péloponnèse qui oppose Athènes aux autres cités grecques. Le récit frémissant de cette apogée de la civilisation hellénique se révèle d’une brûlante actualité tant les cas de conscience, les dilemmes, les conflits inhérents à l’idée de patrie traversent le temps et l’espace.
Michel de Jaeghere est interrogé par Jean-Pierre Maugendre à propos de son dernier ouvrage, La Mélancolie d’Athéna.
https://www.lesalonbeige.fr/linvention-du-patriotisme-dans-la-grece-antique/
L’injustice fiscale ou l’abus de bien commun (Jean-Philippe Delsol)

Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste et écrivain, préside l’antenne française de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales.
Le bien commun est le fil conducteur de l’énigme du pouvoir. Il est au fondement de sa légitimité lorsque celui-ci est animé par sa juste recherche et de sa déviance lorsqu’il en fait un usage immodéré et pervers. Mais qu’est-ce que le bien commun ? Chacun le revendique, sous le nom parfois d’intérêt général ou d’intérêt public, pour défendre sa politique.
Le bien commun est l’ensemble des règles permettant de vivre ensemble, permettant aussi et surtout à chaque homme de vivre selon ses fins; mais selon les époques et les régimes, il désigne le cadre restreint des prérogatives régaliennes ou s’étend aux domaines immenses de l’Etat-providence. Celui-ci a progressivement envahi bien des champs d’activités antérieurement laissés à la liberté des individus.
Dans ce parcours intrusif, la fiscalité apparaît comme l’outil omniprésent des forces centripètes. L’impôt a toujours été le moyen obligé du pouvoir et de la collectivité pour assurer le bien commun. Mais la justice fiscale se trouve entièrement dépendante de la vision du bien commun du collecteur de l’impôt. Les grilles de lecture sont nombreuses et sujettes à controverses. Au-delà de quel seuil la taxe devient-elle confiscatoire ? L’impôt doit-il être prélevé seulement pour assurer les dépenses régaliennes de la sécurité intérieure et extérieure, de la justice et de la représentation dans le monde, ou doit-il aussi assurer le pain et les jeux des classés défavorisées ?
Jean-Philippe Delsol se livre à une analyse à la fois philosophique, juridique et politique de la fiscalité dans le cadre d’une recherche sincère du bien commun. Il n’hésite pas à proposer quelques remèdes pour que l’impôt soit juste et raisonnable.
L’injustice fiscale, Jean-Philippe Delsol, éditions Desclée De Brouwer, 332 pages, 19,50 euros
vendredi 21 octobre 2022
Le nouveau Passé-Présent : Il y a 100 ans, la Marche sur Rome
Guillaume Fiquet reçoit Frédéric Le Moal, spécialiste de l'histoire du fascisme et de Mussolini, pour évoquer le centenaire de la Marche sur Rome. Ils reviennent principalement sur l'origine révolutionnaire et les sources, philosophiques, politiques ou sociales, du fascisme.
Références de l'émission :
La Revue d'Histoire européenne : https://www.librairie-hussard.fr/librairie/categories/100321/1
Ouvrage de Frédéric Le Moal :
Les Hommes de Mussolini - Perrin
Histoire du Fascisme - Perrin
Les divisions du pape - Perrin
Expos :
Eugène de Beauharnais : https://musees-nationaux-malmaison.fr/chateau-malmaison/agenda/evenement/eugene-de-beauharnais-un-prince-europeen
Rêves d’Égypte : https://www.musee-rodin.fr/musee/expositions/reve-degypte
Momies, corps éternels, corps préservés : https://www.museum.toulouse.fr/momies
Le train dans les œuvres d’art : https://museedartsdenantes.nantesmetropole.fr/levoyageentrain
Ouvrages cités :
Les Conquistadors -Fernando Cervantes - Perrin
La guerre de Sécession - Vincent Bernard - Passé Composé
Le temps des guépards - Michel Goya - Tallandier
Kahina - Les reines de sang - Simon Treins - Delcourt
Les enquêtes de Machiavel - Jean-Marc Rivière - Glénat
https://tvl.fr/le-nouveau-passe-present-il-y-a-100-ans-la-marche-sur-rome
Histoire du Monde – Du Moyen Âge aux temps modernes (J.M. Roberts et O.A. Westad)

Voici le deuxième tome de cette monumentale trilogie consacrée à l’Histoire des civilisations. Ce volume couvre l’histoire mondiale du VIème aux XVIIème-XVIIIème siècles, les césures chronologiques n’étant pas nécessairement similaires pour tous les espaces géographiques.
Les civilisations chinoise, du Sud-Est asiatique, indienne, occidentale et musulmane ont vécu en toute indépendance pendant un laps de temps assez long pour laisser des marques indélébiles dans le plan d’ensemble du monde actuel. Paradoxalement, leur coexistence s’explique par leur similitude sur un point : d’une manière générale, elles pratiquent l’agriculture de subsistance et toutes doivent puiser l’énergie dans la force éolienne, hydraulique et musculaire, du bétail ou de l’homme. Aucune d’elles n’est en mesure de s’imposer pour transformer les autres. Partout, aussi, le poids de la tradition est énorme.
Bien évidemment, la diversité du développement culturel s’accompagne déjà de techniques différentes. Il faudra attendre longtemps avant que les Européens puissent de nouveau entreprendre des travaux d’ingénierie comparables à ceux des Romains, et bien avant cela les Chinois auront découvert l’usage des caractères d’imprimerie mobiles et la poudre à canon. L’impact de ces avancées ou retards reste néanmoins marginal, en grande partie parce qu’il est difficile d’établir des relations entre civilisations, hormis dans quelques régions.
Jusqu’à l’an 1500, la plupart des civilisations évoluent selon un rythme qui leur est propre. De temps à autre seulement se manifestent les effets d’un grand bouleversement venu de l’extérieur. Seule exception à cette règle, l’influence déterminante des grands empires nomades de l’Asie centrale sur le reste du monde. Malgré leur caractère éphémère, ils constituent les principaux signes avant-coureurs des changements du Ier millénaire. Ils seront suivis d’une autre grande perturbation qui finira par toucher toute la population de la planète, de l’Espagne jusqu’en Indonésie et du fleuve Niger jusqu’en Chine : la naissance et le développement de l’islam.
Vers l’an 1500 s’annonce une nouvelle époque : celle de l’expansion de la culture européenne, déjà amorcée avec la découverte des Amériques et le début de l’entreprise européenne en Asie. Les Européens deviennent les maîtres de la planète. Cette position dominante va plonger le monde dans des guerres toujours plus complexes où se mêlent politique, impérialisme et expansionnisme militaire. L’intégration économique de la planète constitue une autre partie du processus avec, plus importante encore, la propagation d’idées et présupposés répandus, de nouvelles techniques et de la science médicale. Le résultat donnera un « monde unique » en quelque sorte. L’ère des civilisations indépendantes est désormais révolue.
Histoire du Monde, volume 2, Du Moyen Âge aux temps modernes, J.M. Roberts et O.A. Westad, éditions Perrin, 450 pages, 24 euros
A commander en ligne sur le site de l’éditeur
jeudi 20 octobre 2022
Spartacus, chef de guerre (Yann Le Bohec)

Yann Le Bohec, historien, est l’auteur de nombreux livres consacrés à l’histoire militaire romaine.
Les historiens marxistes et les cinéastes américains ont peint de manière totalement fausse ce meneur d’hommes que fut Spartacus, et les esclaves qui ont pris part à sa révolte. Cet ouvrage d’historien vient corriger le mythe créé par besoin idéologique. Yann Le Bohec retourne aux sources et étudie l’aspect militaire de l’entreprise de Spartacus, qui se révèle essentiel pour expliquer comment des esclaves ont pu vaincre et anéantir des légions romaines aguerries.
Qui était le véritable Spartacus ? Ce livre s’efforce de répondre à cette question et nous décrit le parcours de ce personnage né vers 93 avant J.-C. dans un peuple semi-nomade de Thrace. Victime d’une razzia, il a été emmené à Rome où il a voulu revendiquer son statut d’homme libre, mais un tribunal injuste n’a pas accédé à sa demande, et il a été vendu au propriétaire d’une école de gladiateurs qui vivait à Capoue. Là, il a provoqué une révolte, est alors devenu chef de bande et a emmené ses compagnons sur le Vésuve. Le propréteur Glaber n’a pas pu le vaincre, ni le préteur Varinius, ni les consuls Lentulus et Gellius. Spartacus a très vite su recruter de nombreux combattants et a transformé sa bande en une compagnie, puis en une vraie armée qui, pour trouver de quoi faire vivre ses hommes et parce que c’était la règle des guerres antiques, a pillé la Campanie puis la Lucanie.
Les esclaves qui ont suivi Spartacus ne se battaient pas pour établir la justice sur terre, ni la liberté pour tous, mais simplement pour échapper à leur condition. Ils n’étaient pas emplis de bonté, mais experts dans les cruautés qui accompagnent tous les conflits du temps : vols, viols, incendies et meurtres. Et Spartacus ne voulait pas instaurer la démocratie mais seulement retourner en Thrace. Il est tombé les armes à la main, mort en chef de guerre.
Ce livre passionnant resitue parfaitement le contexte de l’époque et livre un portrait aussi authentique que possible de celui qui fit peur à Rome.
Spartacus, chef de guerre, Yann Le Bohec, éditions Tallandier, collection L’art de la guerre, 220 pages, 17,90 euros
A commander en ligne via le site de l’éditeur
https://www.medias-presse.info/spartacus-chef-de-guerre-yann-le-bohec/49421/
mercredi 19 octobre 2022
Une histoire du Brésil (Michel Faure)

Michel Faure, grand reporter, a couvert l’actualité de l’Amérique latine pendant de nombreuses années.
Le premier écrivain à s’intéresser aux indigènes du Brésil est Montaigne, dans son 31ème chapitre des Essais intitulé « Des Cannibales ». « Il n’y a rien de sauvage ou de barbare en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage« , écrit-il. Si nos ancêtres furent touchés par l’innocence et la liberté des premiers Brésiliens, nous restons toujours, aujourd’hui en France, attirés par le Brésil et ses habitants. Mais qu’en connaissons-nous ?
C’est en avril 1500 que 12 navires portugais approchent des côtes brésiliennes. Cabral, qui dirige l’expédition, écrit que les indigènes les ont reçus « avec plaisir et fête ». Ils sont décrits comme ayant la peau sombre, légèrement cuivrée, allant nus, des os plantés dans la lèvre inférieure. Ils troquent leurs arcs et leurs flèches contre des chapeaux ou des bonnets. Le 2 mai, Cabral et ses hommes quittent le petit paradis terrestre de la baie de l’île de Vera Cruz, heureux de leur découverte fortuite. Mais diverses péripéties vont condamner leur rapport de 27 pages, rédigé par Pero Vaz de Caminha, décrivant leur découverte, à rester enfermé dans les archives nationales à Lisbonne pendant près de deux siècles. Ce document est pourtant considéré aujourd’hui comme « le certificat de naissance » du Brésil.
Michel Faure étudie les différentes phases de l’histoire de ce pays : la découverte du nouveau monde, le Brésil colonial (et le rôle des Portugais, des Français, des Hollandais et des Africains), le Brésil impérial de 1808 à 1889, la « Vieille République » de 1889 à 1930, le Brésil sous tutelle de 1930 à 1954, la parenthèse bossa-nova de 1955 à 1964, la période militaire de 1964 à 1985 et le Brésil contemporain avec ses désillusions. Cinq siècles d’une histoire passionnante et méconnue des Français.
Une histoire du Brésil, Michel Faure, éditions Perrin, 446 pages, 24,90 euros
A commander en ligne sur le site de l’éditeur
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mardi 18 octobre 2022
Des lettres mortes aux lettres vivantes de la littérature (2/4)

Il suffit aujourd’hui d’ouvrir n’importe quel roman contemporain pour recevoir une leçon d’antiracisme, d’écologie, de féminisme, de vivre-ensemble, d'anticolonialisme… Ces parangons de vertu sclérosent la littérature et occultent l’essence même du roman : l’exploration. Une série de Sylvie Paillat, docteur en philosophie, auteur de la « Métaphysique du rire » (L’Harmattan, 2014).
À la vitesse médiatique, en collaboration avec le pouvoir presque invisible des médias, la littérature se répand et se diffuse partout, dans les moindres recoins de l’existence humaine publique et privée, d’autant plus qu’elle se présente maintenant comme une littérature vertueuse, une littérature non pas morale mais une littérature donneuse de leçons morales conforme à son temps, fût-il perverti. Envahie par L’Empire du bien selon le titre d’une œuvre de Philippe Muray, la voilà lettre morte qui pèse lourd du côté de la censure, dépassant même par son côté totalitaire, ce qu’en son temps, Nietzsche appelait la moraline. Celle-ci opère de deux manières.
Quand la littérature devient surnuméraire
Soit le roman ne prend en considération que de manière manichéenne ce bien apparent, ce bien social incarné par un personnage, un migrant ou une femme de préférence. Dans L’homme surnuméraire de Patrice Jean, elle s’appelle Claire Le Chenadec. Mère remarquable, bien dans son époque mais peu sûre d’elle ; grâce à la complicité de sa meilleure amie féministe, Bérengère, elle s’émancipe de son mari Serge Le Chenadec, l’homme surnuméraire qui incarne une certaine représentation du mal aujourd’hui. Il est le contraire du bobo rurbanisé, savant mélange d’artificiel/bio. Il est l’homme sans qualité, le pauvre type ringard, sans ambition ni prestance intellectuelle et sociale. Il n’est qu’agent immobilier, amoureux de sa femme mais rejeté par elle et par ses propres enfants, Lison et Kilian. Claire reprend des études de sociologie, commande « une liste de livres sérieux et politisés sur le droit des travailleurs, la condition féminine ou la philosophie postmoderne1 », s’engage auprès des sans-papiers… Patrice Jean nous montre ainsi avec subtilité et ironie un modèle contemporain de vertu stéréotypée et idéologique, celui de la femme angélique qui ne saurait être monstrueuse, ni dominatrice, ni séductrice, ni calculatrice, ni sans esprit, sans l’esprit kitsch de son temps.
On peut à cet égard se demander si la représentation du personnage de la libertine Mme de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, femme dominatrice, perverse et séductrice, ne serait pas aujourd’hui jugée infâmante/infemmante et réactionnaire. Du moins s’évertuerait-on à dire qu’elle est la représentation machiste d’une société patriarcale désuète, ou bien l’on montrerait exclusivement en elle non la part machiavélique mais celle d’une femme supérieure, affranchie de l’amour et du joug masculin dont elle peut librement s’amuser, du moins croire s’avouer être l’égale. C’est ce portrait d’une femme moderne avant l’heure que du reste l’auteur a voulu nous dépeindre pour justifier un certain esprit de libertinage propre au xviiie siècle. Il le fait toutefois avec distance dans la mesure où il nous montre également que si la femme peut prétendre être l’égale de l’homme, elle l’est tout autant du côté du mal, de la perversité et du malheur. Du reste, dans ces temps actuels où les moralisateurs règnent, il est fort possible qu’on la condamne aussi pour outrage aux bonnes mœurs et l’œuvre de Choderlos de Laclos avec, car la censure opère aussi comme condamnation et interdiction pour tout romancier ou écrivain qui s’aventurerait dans les méandres psychologiques de l’humain, ni tout bon, ni tout mauvais.
Le « salaire du diable »
Soit la censure incarne la lutte contre le mal et s’érige en bien absolu. La littérature, dont le problème a toujours été, à sa manière, de comprendre et non de juger le mal – part incontournable et inhérente à l’humanité et au monde –, la littérature, « la lie des ratures de l’existence qui lit tes/les ratures de l’existence », serait de nos jours, par conformité sociale, dans l’interdiction d’explorer cette part du mal2 sous peine d’être condamnée. Édulcorée, lisse comme le sont les cheveux lissés des adolescentes version Babyliss, il s’agirait de présenter une littérature qui « ne fasse pas de vagues », de vague migratoire par exemple car il est de bon ton, ainsi que le suggère le dernier roman de Marie Darrieussecq La mer à l’envers3, de ne voir l’immigration que d’après son versant « bienveillant ». Il faut même aller jusqu’à montrer à quel point la société européenne est décadente, déconnectée du réel face à cet amour inconditionnel et survalorisé des autres cultures. Une forme nouvelle de xénophilie voit le jour, qui donne lieu à une littérature condescendante avec ce qu’on nomme désormais le post-colonialisme, quand elle ne verse pas elle-même dans une littérature indigène. Or, Philippe Muray précise que tout bon écrivain ou romancier entre justement en tension avec cette bien-pensance collective. Il n’a pas pour vocation de la relayer mais de l’interroger, voire de l’intégrer dans son roman, plutôt qu’elle ne s’inscrive en juge extérieur de ce dernier, interdisant ainsi de penser la possibilité du mal d’un côté comme de l’autre. Le titre d’un des chapitres de Désaccord parfait s’intitule d’ailleurs « Outrage aux bonnes mœurs ou comment l’esprit vient aux romans4 ». Muray y montre que « le bon écrivain apparaît encore plus rarement sympathique ou rassurant à l’homme de société. D’où les tensions, les drames, les malédictions, les censures5 ». Le roman, écrit-il plus loin, « est dangereux et d’ailleurs la plupart des romanciers en sont eux-mêmes convaincus. Il suffit de se souvenir de Kafka qui le définissait comme le “salaire du diable”6 ». Le problème n’est donc pas nouveau. Les condamnations ne manquent pas. Des Fleurs du mal de Baudelaire en passant par le procès de Flaubert en 1857 pour Madame Bovary, la littérature n’a pas d’autre vocation de montrer, jusqu’à l’indécence et l’incompréhensible, ce qui hante l’humanité depuis toujours, à savoir les multiples figures du mal qui se cachent parfois sous des figures angéliques, non moins séductrices et manipulatrices. Il en est pourtant une, littérature contemporaine, vertu des vertus, que l’on pourrait nommer petite littérature rose de la compassion, de l’émotion, dont Muray dit : « Ce ne sont pas à proprement parler des romanciers, ce sont des hybrides consolateurs7 » dont le but est de plaire et de rassurer. Lettre morte donc que cette littérature sociale, conforme et soumise à la doxa morale. Elle décrit bien ce que Milan Kundera nomme le kitsch.
L’industrie du kitsch
Le terme « kitsch » est apparu en Allemagne au milieu du xixe siècle pour désigner l’attitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre. Chaque époque a son propre kitsch. Selon Kundera, le roman est justement né avec Cervantès et Rabelais de cette résistance contre le kitsch. Pour le premier, il s’agissait de débusquer les agélastes, scolastiques, religieux et conformistes en tout genre. Pour le second, il s’agissait entre autres choses de montrer les niaiseries chevaleresques. Qu’est-ce donc que le kitsch qui caractérise en propre la littérature comme lettre morte et qui menace, selon les termes du romancier viennois Hermann Broch, de terrasser le roman moderne ? Il est « la traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion. Il nous arrache des larmes d’attendrissement sur nous-mêmes, sur les banalités que nous pensons et sentons […] Vu la nécessité impérative de plaire et de gagner ainsi l’attention du plus grand nombre, l’esthétique des mass media est inévitablement celle du kitsch ; et au fur et à mesure que les mass media embrassent et infiltrent toute notre vie, le kitsch devient notre esthétique et notre morale quotidiennes […] Jusqu’à une époque récente, le modernisme signifiait une révolte non conformiste contre les idées reçues et le kitsch. Aujourd’hui, la modernité se confond avec l’immense vitalité médiatique, et être moderne signifie un effort effréné pour être à jour, être conforme, être encore plus conforme que les autres. La modernité a revêtu la robe du kitsch. » Et la littérature aussi qui au lieu de lutter contre ce kitsch épouse l’air du temps en adhérant inconditionnellement aux idéologies et mœurs du moment. La littérature comme lettre morte est donc cette littérature du présent, littérature conformiste qui se ressemble tant par les thèmes à la mode auxquels elle se soumet (écologie, féminisme, racisme…) que par son nombrilisme ou par l’absence de style et d’originalité, quand elle n’est pas rappelée à l’ordre par un discours universitaire qui se charge de la reconfigurer selon une théorisation de la littérature dite critique et/ou selon les idéologies auxquelles elle adhère parfois8. Illustrant cette standardisation du roman dont l’objectif est de divertir, Muray écrit dans un de ses chapitres intitulé « L’époque du roman9 » : « Vous n’avez pas remarqué comme presque tous les romans, de nos jours, ont tendance à se ressembler ? On les dirait sortis du même traitement de texte, conditionnés et emballés par un créateur unique, un seul écrivain fantôme au courant des roueries […] C’est cette musique d’ambiance des productions d’aujourd’hui ; un bruitage pas désagréable d’ailleurs, un enveloppement sonore sans danger, plutôt confortable, un style à dominante chic, clean, le look magazine que réclame notre époque de consensus large et massif.10 » Est-ce ainsi de l’art ou de l’industrie pourrait-on renchérir avec Alain ? Il nous rappelle en effet que la production est artisanale et/ou industrielle à chaque fois que « l’idée règle et précède l’exécution11 ». Ainsi l’œuvre peut-elle « se reproduire à mille exemplaires12 » lorsqu’elle est fabriquée mécaniquement, c’est-à-dire conçue selon une idée (rationalisation des tâches productives) ou une intention préfabriquée (cause ou idéologie à défendre). Littérature peu créatrice et surprenante, littérature attendue, littérature kitsch…, toute cette littérature prise dans l’air du temps ne peut être que lettre morte, littérature sociale, socialement utile mais dérisoire.
© Photo : Glenn Close dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears (1998) d’après le roman de Pierre Choderlos de Laclos.
Des lettres mortes aux lettres vivantes de la littérature (1/4)
1. P. Jean, L’homme surnuméraire, Monaco, Rue Fromentin, 2017, p. 59.
2. P. Muray écrit dans Désaccord parfait que « la fiction est le diable de la réalité », p. 43.
3. Ce roman psychologique a néanmoins le mérite d’éviter tout militantisme et tout moralisme. Il est davantage une interrogation sur le mondialisme et l’immigration, le choc des cultures, les représentations occidentales parfois naïves et idéalistes que le personnage de Rose incarne.
4. Ibid., p.46.
5. Ibid., p.50.
6. Ibid., p.53.
7. Ibid., p. 37.
8. Dans L’homme surnuméraire, Patrice Jean analyse très bien cette position de l’universitaire dans un chapitre intitulé « La littérature critique et universitaire », comme il montre parfaitement le kitch de notre époque. On y reviendra dans un prochain épisode.
9. P. Muray, ibid., p. 39.
10. Ibid., p. 39
11. Alain, Système des beaux-arts, Paris, Gallimard, 1920, chapitre VII, p. 40.
12. Ibid., p. 40.
https://www.revue-elements.com/des-lettres-mortes-aux-lettres-vivantes-de-la-litterature-2-4/
Il y a 71 ans, l’extermination des Allemands de Dresde
Quatre vagues d’assaut de bombardiers et de chasseurs se sont abattues sur la splendide ville de Dresde, la « Florence de l’Elbe », alors l’une des plus villes au monde, qui renfermait des trésors architecturaux et artistiques de l’Âge baroque. Trois jours plus tard, la ville-lazaret était en cendres, mais se voyait « libérée » par les Anglo-Américains.
C’est Ludwig Adolphus Fritsch, théologien et historien américain, qui fut l’un des premiers à alerter l’opinion publique américaine sur ces crimes de guerre. Après avoir enseigné l’histoire en Roumanie, il s’installe aux Etats-Unis en 1921, exerce son ministère pastoral à l’église luthérienne Honterus[1] de Youngstown (Ohio), puis y renonce en 1945 et déménage à Chicago. Il publie en 1947[2] sa brochure The Crime of Age[3] (« Le Crime de notre temps »), destinée aux chrétiens d’Amérique, dans « la ferme conviction que la vérité les poussera à agir » et la volonté de briser le mur du silence sur la responsabilité des crimes perpétrés contre le peuple allemand sans défense par les Alliés victorieux pendant la Seconde Guerre mondiale, et « plus particulièrement celle de l’Amérique ». Il y écrit que « les Anglo-Saxons ont mobilisé le monde entier contre l’Allemagne », tandis que « l’Allemagne [était] accusée d’avoir déclenché une guerre d’agression. C’est pourquoi des dirigeants allemands ont été exécutés [cf. procès du Tribunal international de Nuremberg]. Tout historien sait que c’est un énorme mensonge. Les Allemands n’ont fait que poursuivre l’objectif légitime de sauver l’Europe par des moyens pacifiques. »[4] Ce fascicule fut envoyé aux autorités gouvernementales, aux représentants du Congrès et à toutes les personnalités qui comptaient alors aux Etats-Unis, dont les historiens, autorités religieuses, dirigeants du monde civil.
Il reçut un large soutien des historiens, des chefs religieux catholiques et des dirigeants de la société civile, ainsi que de la grande masse des Justes qui le considérèrent comme courageux, fidèle à la vérité et honnête. D’autres le fustigèrent, sans toutefois être capables de réfuter les faits historiques. Sa plus grande déception vint des « renégats d’origine allemande et du clergé protestant ». Nombre de pasteurs protestants n’avaient pas « le courage de reconnaître la responsabilité criminelle de ceux qui ont préparé et mis en œuvre la “reddition sans condition”, le “plan Morgenthau”, la “famine planifiée”, qui ont imposé à l’Allemagne et au monde un état de chaos et de misère. Je ne sais pas si c’est l’étendue de leur stupidité, la conspiration du silence, ou une criminalité délibérée qui les ont incités à ne pas vouloir comprendre la cohérence des événements mondiaux. »
Falsification du nombre de morts
Le nombre de morts dans l’holocauste de Dresde ont été revus à la baisse, par les représentants professionnels de la « presse à mensonges » allemande, de plusieurs centaines de milliers. Il est néanmoins admis le fait que plus de 12 000 maisons du centre-ville furent réduites à l’état de cendres sous l’enfer des bombardements. Au moment où, à côté des 600 000 habitants, se trouvaient dans la ville 600 000 réfugiés venant de Breslau (capitale historique de la Silésie), chacune des 12 000 maisons à plusieurs étages hébergeait au moins cinquante personnes. Ce qui n’est pas contestable, et il ne reste rien de ces maisons. Leurs habitants furent désintégrés en cendres sous une température de 1 600°C.
Sur une surface totale détruite de 7 x 4 km, donc sur 28 millions de mètres carrés, selon la lecture politiquement correcte, le nombre de morts reviendrait, pour 1 000 m², à 1-1,5 mort. C’est la raison pour laquelle les négationnistes de l’holocaust dont furent victimes les Allemands parlent de façon éhontée de 35 000 morts.
En février 2005, une commission d’historiens « sérieux » affirma qu’il n’y aurait eu que 24 000 Allemands à Dresde. Sans doute s’agit-il de menteurs professionnels bien stipendiés qui veulent à tout prix que la vérité soit mise sous le boisseau[5].
Les 35 000 morts ne représentent qu’une petite partie des victimes de Dresde, en l’occurrence ceux qui ont pu être parfaitement identifiés. C’est ce qu’expliqua Erhard Mundra, membre du conseil d’administration de l’association « Comité de Bautzen[6] », le 12 février 1995 au quotidien Die Welt[7] : « Selon l’officier d’état-major général responsable de la défense de Dresde, le lieutenant-colonel de l’Armée fédérale allemande, à l’époque directeur des services administratifs de la Ville de Dresde, purent être identifiés de manière complète 35 000 morts, partiellement 50 000, et 168 000 morts ne purent être identifiés. » Tous ces malheureux enfants, femmes, personnes âgées et soldats blessés, dont il n’est resté que des cendres, ne pouvaient évidemment plus être comptabilisés. L’ancien chancelier Konrad Adenauer écrivit à ce sujet : « L’attaque du 13 février 1945 sur la ville de Dresde, bondée de réfugiés, a entraîné la mort d’au moins 250 000 personnes. »[8] Ce à quoi la Ville de Dresde ajouta dans une lettre : « Selon des données fiables de la police du maintien de l’ordre, furent retrouvés, jusqu’au 20 mars 1945, 202 040 morts, principalement des femmes et des enfants. Parmi ceux-ci, seuls 30 % purent être identifiés. En y incluant les disparus, le chiffre réaliste devrait osciller entre 250 000 et 300 000. »[9]
Dresde était une ville-hôpital, avec quelque vingt-cinq établissements hospitaliers dont des hôpitaux de campagne, sans défense antiaérienne (DCA), sans chasseurs et sans la moindre installation militaire. Dresde servait de lieu d’accueil des réfugiés venant de l’est qui fuyaient l’avancée de l’Armée rouge. Ses toits étaient marqués de la Croix-Rouge.
Les villes allemandes transformées en immenses crématoriums
Dans la nuit sanglante du 13 au 14 février 1945, le plus grand criminel de guerre de tous les temps, Winston Churchill, fit lancer sur Dresde quelque 700 000 bombes incendiaires. Soit une bombe pour deux habitants. « Lorsque les villes furent transformées en crématoriums […] le Pr Dietmar Hosser, de l’Institut des matériaux de construction, des constructions massives et de la protection anti-incendie de Braunschweig, tient pour vraisemblable que les températures de surface aient atteint 1 600 degrés », rapporte Die Welt du 3 mars 1995[10].
[1] Johannes Honterus (1498-1549), Saxon de Transsylvanie, réformateur luthérien.
[2] Également en 1947, le journaliste américain Ralph Franklin Keeling publiait Gruesome Harvest. The Allies’ Postwar Against the German People. Il y dénonce les objectifs de la politique américaine suivis dès avant la guerre concrétisés dans le Plan Morgenthau, qui fut mis en œuvre jusqu’en 1947 : partage des dépouilles de l’Allemagne programmé par Roosevelt, Churchill et Staline à Yalta (février 1945) et Potsdam (août 1945, Truman y représentant les Etats-Unis) ; dévastation du pays par la guerre totale et mort des civils allemands en masse par des bombardements aériens stratégiques ; extermination par le surpeuplement consécutif aux amputations territoriales et l’organisation de la famine ; réduction en esclavage des survivants ; démembrement et pillage économiques, notamment par le démantèlement des industries qui seront réparties entre les Alliés. Livre traduit en français en 1992 sous le titre Cruelles Moissons, éd. Akribeia, Saint-Genis-Laval, 2000, ISBN 2-913612-03-2.
[3] PDF ci-joint.
[4] http://www.spiegel.de/spiegel/print/d-44437538.html / 21.07.1949
[5] Telle cette vidéo de la ZDF, la grande chaîne de télévision grand public outre-Rhin : https://www.youtube.com/watch?v=ObqV5NH9PcU
[6] Le Comité de Bautzen fut fondé, après la réunification des deux Allemagnes, par d’anciens détenus politiques emprisonnés en RDA et leurs proches. Son action vise à faire des recherches sur les crimes du pouvoir communiste commis dans les prisons de Bautzen (ville de Saxe) et de perpétuer le souvenir des souffrances endurées par de nombreuses victimes innocentes. L’une de ses tâches consiste à rechercher les corps jetés dans les fosses communes se trouvant derrière le centre de détention, afin de leur donner un lieu de sépulture décent. L’on retrouve ainsi sur les plaques commémoratives de la chapelle expiatoire plus de 3 000 noms de détenus qui ont trouvé la mort entre 1945 et 1956. Source : http://www.bautzen-komitee.de/index.php?bautzen-komitee-ev
[7] Page 8.
[8][8] In Allemagne aujourd’hui, publié par le service de presse et d’information du gouvernement fédéral, Wiesbaden 1955, page 154.
[9] Responsable : Hitzscherlich, Réf. 0016/mi, 31.7.1992.
[10] Page 8.
https://www.medias-presse.info/il-y-a-71-ans-lextermination-des-allemands-de-dresde/49446/

