jeudi 27 janvier 2022

Le connétable des Lansquenets 2/4

  

L’adolescent apprend le service de la chevalerie et se passionne pour les récits arthuriens. Son caractère le pousse vers le métier des armes. Pierre de Bourbon et sa redoutable épouse décident de lui donner leur fille unique Suzanne. Pour eux, « l’union des deux branches avait pour principal mérite d’éteindre le contentieux qui les séparait depuis trois générations tout en achevant l’unité territoriale du duché, faisant de lui le fief le plus étendu et le plus peuplé du royaume ».

Quel est donc ce si grand domaine ? « Au Bourbonnais et à l’Auvergne s’ajoutaient les comtés de Clermont-en-Beauvaisis, de Forez, de la Marche, de Gien et de Clermont en Auvergne; les vicomtés de Carlat et de Murat, les seigneuries de La Roche-en-Rénier, de Bourbon – Lançay, d’Annonay, sans oublier, en pièces rapportées, les Dombes, le Beaujolais et les fiefs propres aux Montpensier, le comté de Montpensier, le dauphiné d’Auvergne, la baronnie de Mercœur, la seigneurie de Combrailles. À cet immense domaine – qui couvrait plus de 26 000 km² – s’ajoutaient les titres et les charges qui faisaient du nouveau duc de Bourbon le Grand le plus titré du royaume, pair de France, grand chambrier, en attendant le gouvernement du Languedoc et, bien sûr, la connétablie ». Jean-Joël Brégeon précise que « pour mieux considérer les domaines de Charles et de Suzanne, on peut les faire tenir dans les actuels départements, à savoir l’Allier, le Puy-de-Dôme, le Cantal, la Loire, une partie du Rhône, de l’Ain et à l’autre extrémité, de la Haute-Vienne et de la Creuse ». Par son mariage, Charles de Montpensier qu’on désigne comme « Charles-Monsieur », devient le plus puissant féodal de France depuis la Maison de Bourgogne…
La Dame de Beaujeu gouverne remarquablement ses terres. Elle dispose de « la châtellenie était la réalité administrative la plus tangible de l’« État » bourbonien. Leur nombre et leur taille étaient variables. Le Beaujolais n’en comptait que dix-huit mais le Forez en avait quarante. Beaucoup étaient minuscules, d’autres immenses, comme celle de Moulins avec ses soixante-seize paroisses réparties sur environ 1 800 km² ». Elle entend surtout les conserver pour ses futurs petits-enfants. La mort en 1498 de Charles VIII et l’avènement de leur cousin le duc d’Orléans, Louis XII, la détachent de l’intérêt royal pour privilégier les intérêts familiaux et terriens de sa fille et de son gendre. Par chance, « attaché à la seigneurie, écrit Henry Montaigu, [le futur connétable] en possède la mystique (4) ».

Au service de deux rois de France

Le « Roi du peuple » Louis XII apprécie Charles-Monsieur. Quand il ne se bat pas en Italie avec les armées françaises, il sert d’« otage princier » dans la suite de l’archiduc Philippe de Habsbourg qui traverse la France pour se rendre dans les Espagnes qu’il va bientôt régner aux côtés de son épouse Jeanne, la fille des Rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Jeanne et Philippe sont les parents du futur Charles Quint. Une autre fois, « à Valenciennes, Charles de Bourbon fit la connaissance de ses cousins, les Croy, une puissante famille attachée au service et à la fortune des Habsbourg ».
En 1513, Louis XII le charge de « restaurer l’autorité royale et la paix publique » en Bourgogne. Charles-Monsieur « fit procéder à des travaux de fortification à Dijon, Châlons, Beaune et Auxonne. Sa sévérité à l’égard des gens de guerre coupables d’abus et d’exactions sur la population, sa rigueur et sa détermination, l’attention qu’il porta à cette mission sans gloire mais si impérieuse amenèrent Louis XII à manifester sa gratitude ». Charles de Bourbon reçoit la charge considérable de connétable de France.

À suivre

mercredi 26 janvier 2022

Le connétable des Lansquenets 1/4

  

Dans Le roman vrai d’un fasciste français, une biographie romancée de René Resciniti de Says, vieux militant royaliste maurrassien, Christian Rol rapporte une anecdote révélatrice. « Néné l’Élégant » passe un jour à « La Mère Agitée », un restaurant parisien bien connu de la mouvance. Il dîne non loin de la table de Dominique Venner qu’il n’apprécie guère et avec qui il engage pourtant une vive discussion historique. « Ce soir-là, la conversation dévie sur le Connétable de Bourbon qui avait levé les armes contre la papauté et François Ier. Ce à quoi Venner était très favorable (1). »

Découvrir la réalité de la Vendée

 Découvrir ce qui s’est passé en Vendée pendant la Révolution, et qu’on nous a bien caché, c’est presque changer sa vision du monde.

Pour ma part, il y a eu un avant et un après. Le découverte s’est faite en deux temps : en me rendant sur place et en visitant les lieux de mémoire. Puis en lisant Reynald Secher.

Si vous pouvez faire les deux, faites ! Sinon, lisez au moins Reynald. Incontournable.


http://re-histoire-pourtous.com/decouvrir-la-realite-de-la-vendee/

Les langues minoritaires aux Etats-Unis : le poids de l’histoire

Si on enlève l’anglais et l’espagnol, quelles sont les langues les plus parlées dans les divers états américains ? On peut les diviser en plusieurs strates, nées de l’histoire étatsunienne :

– Langages amérindiens ou autochtones :

Trois langues indiennes sont la seconde la plus parlée dans un état : le navajo en Arizona et au Nouveau Mexique, le dakota dans le Dakota du sud et l’aléoute en Alaska.

– Langages de l’ancien Canada et de l ‘ancienne Louisiane française :

Le français est la seconde langue principale de la Louisiane, du Maine, du Vermont, du New Hampshire (sans que l’on sache la part des immigrés québécois) et du District of Columbia ; le français est à égalité avec l’allemand en Virginie occidentale et la Floride est un cas à part, puisqu’on y parle un français totalement mutant, le créole (dû à la présence massive d’immigrés haïtiens).

– Langages issus des vagues d’immigration du 18e siècle : 

L’allemand serait devenu la langue officielle des Etats-Unis si 4 juifs allemands estimant parler le yiddish et non l’allemand n’avaient pas voté pour l’anglais. Ceci se constate encore, vu que la langue de Goethe arrive en tête dans les états suivants : Idaho, Montana, Dakota du Nord, Wyoming, Colorado, Kansas, Iowa, Missouri, Arkansas, Alabama, Caroline du Sud, Tennessee, Kentucky, Indiana, Ohio et Virginie occidentale (à égalité avec le français). Beaucoup d’électeurs de ces états se sont reconnus dans Donald John Trump, lui aussi d’origine allemande.

– Langage issus des vagues d’immigration européenne du 19e siècle

Etonnamment,  aucun état n’a l’italien comme seconde langue la plus parlée, mais on parle le polonais dans l’Illinois et dans le Connecticut et mystérieusement, le  portugais au Rhode Island et dans le Massachusetts.

– Langages venus de la guerre du Vietnam

Ethnie des plateaux montagneux entre le Vietnam et le Laos, les Hmongs ont été victimes de massacres de masse totalement occultés par des médias occidentaux qui n’avaient que tendresses pour les régimes criminels de Hanoï et Vientiane. Au Minnesota et au Wisconsin, leur langue est en 2e position.

– Langages issus de l’immigration asiatique des 20e et 21e siècles

Le chinois mandarin arrive en tête en Californie, dans l’Oregon, le Washington, l’Utah, New York, la Pennsylvanie, la Caroline du nord, le Maryland, le Delaware et le New Jersey. Le vietnamien l’est dans le Nebraska, le Texas, l’Oklahoma, et le Mississippi. Le coréen en Virginie et en Géorgie. Le tagalog (la langue des Philippines) l’est à Hawaï, au Nevada et en Alaska (à égalité avec l’aléoute).

– Langages issus de l’immigration africaine du 21e siècle

Les Somaliens, outre des flics assassins au Minnesota, ont amené dans le Michigan l’arabe comme seconde langue la plus parlée…

Hristo XIEP

https://www.medias-presse.info/les-langues-minoritaires-aux-etats-unis-le-poids-de-lhistoire/79273/

mardi 25 janvier 2022

Le concile de Trente et la réforme catholique

 Pour répondre à Luther -encore vivant- l’Église réunit à Trente, au Tyrol, un concile qui durera 18 ans et précisera le dogme catholique sur la liberté et la grâce. Institués pour propager au monde les canons du concile, les jésuites vont répandre le savoir par leurs collèges en Europe. Puis ils vont aller au Nouveau monde où ils s’opposeront, comme d’autres catholiques avant eux, à la barbarie de la colonisation qui voit les indigènes comme devant être asservis aux intérêts marchands. La réforme catholique née au Concile de Trente propagera ce qu’on pourra appeler l’humanisme chrétien.


http://re-histoire-pourtous.com/le-concile-de-trente-et-la-reforme-catholique/

La désinformation autour de l’esclavage (Arnaud Raffard de Brienne)

 

Arnaud Raffard de Brienne est un journaliste et écrivain français.

L’évocation de l’esclavage induit chez tout un chacun l’image de Noirs, fers aux pieds, achetés et vendus comme de vulgaires marchandises, par d’infâmes négriers blancs sans scrupules. La littérature historique fut très prolixe pour tout ce qui touche à la traite Atlantique, qui débuta au XVe siècle sous l’impulsion des Portugais par le transfert de milliers d’esclaves africains sur l’île portugaise de Sao Tomé dans le golfe de Guinée pour s’achever au milieu du XIXe siècle à l’issue des différents abolitionnismes et après avoir impliqué, à différents degrés, les grandes nations occidentales.

A l’inverse on ne peut qu’être surpris par le silence quasi général sur d’autres esclavagismes. Ce petit livre vient y remédier.

Il nous rappelle qu’il y eut un système esclavagiste de grande envergure mis en place par les musulmans, à partir du VIIe siècle, au début de l’expansion arabe et musulmane puis généralisé avec une ampleur et sur une durée dépassant l’entendement. L’esclavagisme arabo-musulman a précédé la traite Atlantique de près de mille ans et a perduré jusqu’à aujourd’hui, de façon plus discrète. Les traites arabo-musulmanes déportèrent de 17 à 18 millions d’Africains et d’Européens, soit bien plus que les traites transatlantiques.

Il y eut aussi l’esclavage des Noirs par les Noirs. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, la plupart des ports négriers étaient sous la coupe de Noirs africains et le plus souvent de rois africains. On oublie que les grands Etats africains que furent le Bénin, le Dahomey, l’Ashanti et le royaume d’Oyo, bâtirent leur expansion et leur prospérité sur le commerce d’esclaves.

Il y eut, malgré le grand silence d’aujourd’hui à ce sujet, la traite des Blancs. Pour la seule période comprise entre 1530 et 1780, période forte activité barbaresque en Méditerranée et dans l’Atlantique, plus d’un million d’Européens furent enlevés de force au cour de razzias sur les littoraux italien, français, espagnol, sicilien, corse ou au cours des innombrables actes de piraterie en Méditerranée et dans l’Atlantique.

Et l’on occulte bien souvent aujourd’hui qu’au XVIIe siècle, il y eut davantage d’esclaves blancs déportés annuellement aux Amériques que d’Africains !

Enfin, il y eut aussi un esclavagisme juif sur lequel beaucoup d’historiens se montrent décidément bien pudibonds. Dès le IXe siècle, en France, les juifs étaient pourtant communément montrés comme les maîtres de ce trafic. De même, dans l’Espagne sous domination musulmane, les juifs prirent une grande part dans les transactions liées à la main-d’œuvre servile. Et au début du XVIIIe siècle, on comptait en Amérique cent vingt-huit navires négriers dont la plupart appartenaient à de riches négociants et armateurs juifs de Charleston, en Caroline du Nord, et de Newport, en Virginie.

Au vu de l’actualité, la lecture de ce livre est donc très conseillée pour répondre à la désinformation ambiante !

La désinformation autour de l’esclavage, Arnaud Raffard de Brienne, éditions Atelier Fol’fer, 100 pages, 16 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-desinformation-autour-de-lesclavage-arnaud-raffard-de-brienne/79479/

lundi 24 janvier 2022

La vie quotidienne des marins au temps moderne.

Le problème de la double citoyenneté romaine en droit romain

 http://photo.ringo.com/218/218427220O009632928.jpg

Un des gardiens du portail d'entrée (bas-relief de Robert Aitken, 1935)
National Archives Building, Washington DC 

Suite à la guerre des alliés (81-89), la citoyenneté fut octroyée aux hommes libres d'Italie. Apparut alors un problème épineux : le Romain était lié à deux droits, celui de la Cité aux sept collines et celui de son lieu d'origine (origo). Les conflits d'autorité proliférèrent après les guerres d'Octave et d'Antoine dont l'Empire est issu. Le prince concéda la citoyenneté à ses vétérans, des provinciaux ou des polis pérégrines. Les nouveaux "Romains" demeuraient citoyens de leurs communautés d'origine mais, curieusement, étaient libérés de toutes obligations fiscales envers celles-ci comme envers Rome. Ainsi naquit une caste de privilégiés provinciaux qui accapara les magistratures rémunératoires ; par ex., en Cyrénaïque, 215 “Romains” contrôlaient les tribunaux, se présentant tour à tour comme juges, accusateurs ou témoins, selon l'affaire (1).

 Comment se concilièrent les différentes coutumes de l'Empire ? Pour répondre à cette question, nous effectuerons un petit périple historiographique de Mommsen à nos jours. L'extension de la citoyenneté romaine atteignit son optimum avec la constitution antinonienne de 212 ; nous évoquerons les rejaillissements de ce texte.

À l'aurore fut Mommsen… Il y a un siècle, ce génie très, trop, systématique exposait sa théorie de l'origo dans la troisième édition de son Rechtsstaat. Selon lui, la citoyenneté romaine eut été incompatible avec toute autre. Le Carthaginois qui recevait le droit de cité romaine cessait par là même d'être Carthaginois. Inversement, un Romain n'obtenait pas une citoyenneté pérégrine sans qu'il ne perdît la sienne. Auguste aurait par la suite rendu conciliable la citoyenneté romaine avec les autres droits de cité, qu'ils fussent latins, pérégrins ou autonomes. Ainsi, sous le principat, notre susdit Carthaginois aurait pu devenir Romain tout en restant Carthaginois (2).

Depuis, les découvertes épigraphiques, papyrologiques ou archéologiques ont démenti la théorie de l'éminent historien allemand, qui, d'ailleurs, en ce cas précis, ne se basait sur nul document (il n'empêche que le Rechtsstaat reste, sur bien des points, un outil précieux, un monument et non un cénotaphe ; son raisonnement pêchait par son caractère universel et absolu ; Mommsen pensait selon les catégories de son temps, qui sont encore souvent les nôtres) ; à son sens, la souveraineté était un concept totalitaire et, conséquemment, deux droits de cité (d'État) ne pouvaient que s'exclure, que l'un s'assujettissât à un autre, même aussi éminent que Rome, était impossible (3). Plus souvent qu'à leur tour, les historiens du XIXe siècle, et souvent les érudits plus proches de nous, sont restés interdits devant le portail de la pensée tudesque !

La table de Rhosos nous a sauvegardé un texte qui octroyait à Seleukos, un général qui avait participé à toutes les campagnes d'Octave, la citoyenneté romaines et quelques privilèges dont l'un concerne particulièrement notre sujet : il aurait pu requérir, à son choix, devant un tribunal de sa nation, un tribunal romain ou le tribunal d'une ville libre. Le privilège (le choix de ses juges !) eût été exorbitant s'il n'avait été limité : soit Seleukos ne le détenait que pour les litiges commis pendant son absence (durant une campagne militaire) soit il n'aurait été valable qu'à titre de défendeur. Il appert que notre général et ses descendants, pour trainer quelqu'un en justice, devaient s'adresser aux tribunaux locaux, donc malgré qu'ils devinssent citoyens romains, ils demeuraient soumis aux lois nationales ; au plus, disposaient-ils d'un recours devant les magistrats romains (4). De même, une ville, née et constituée en dehors de l'orbe romaine, accédant au statut de municipe ou de colonie romaine, conservait sa coutume et ses cadres administratifs (5).

L'existence des divers droits locaux fut bien établie par Arango Ruiz, Taubenschlag et Schönbauer, quoique le premier considérât qu'ils ne subsistaient que par la grâce d'une “tolérance” romaine. Notre auteur, plus juriste qu'historien, commit les mêmes fautes que Mommsen ; il considéra que l'Édit de Caracalla supprimait toutes les coutumes locales (6). Or, une lettre de Gordien III, découverte à Aphrodisias, donnerait raison à ses contradicteurs : l'empereur s'y référait aux senatus-consultes et aux constitutions de ses prédécesseurs afin de donner aux coutumes locales la valeur de loi (7).

Taubenschlag a étudié le problème pour l'Égypte, région où la documentation papyrologique abonde. Les citoyens romains sont généralement cités dans les papyrus avec la mention de la tribu romaine à laquelle ils étaient rattachés (tout citoyen romain était d'office rattaché à l'une des trente-cinq tribus romaines, même s'il habitait au fin fond de l'Ibérie ou de la Cappadoce). Un nouveau citoyen romain originaire d'Alexandrie se disait Alexandrinam civitatem romanam ; un Grec s'affirmait par ex. Hermopolites et Romaios. L'empereur pouvait concéder la citoyenneté romaine mais nous ne connaissons aucun cas où il octroya le droit d'origo ; comme si la première dépendait de la souveraineté éminente d'un demi-dieu et que la seconde fût issue de la terre et du sang (8).

Autre preuve d'une matérialité incontestable (elle est en bronze !) : la table de Banasa (Maroc), découverte en juillet 1957 : 53 lignes couchées, d'une lecture certaine. La plaque, destinée à l'affichage, concernait l'accès à la citoyenneté romaine d'une famille berbère de la tribu des Zegrenses, les “Julianus”. Nos nouveaux citoyens, auparavant justiciables selon la coutume de leur tribu, traiteraient dorénavant leurs affaires, au privé comme au pénal, devant des magistrats romains. Ils auraient eu la capacité de tester, de recevoir des legs romains, d'acheter des terres dans l’ager publicus. Ils acquerraient une égalité formelle par rapport aux Romains de souche. Perdaient-ils pour autant leurs anciens droits ? Non. Seston déduisit quatre conséquences de ce texte :

  1. Une loi garantissait l'existence des droits coutumiers ; ils n'existaient donc pas, par le simple effet de la tolérance romaine, comme l'affirmait un peu trop péremptoirement Arango Ruiz, qu'infirma par la suite le document d'Aphrodisias.
  2. Le citoyen n'était pas nécessairement, comme on l'a cru longtemps, le civis d'une cité puisque nos Juliani étaient originaires d'une famille de nomades ou de semi-nomades.
  3. Il n'existait pas de contradiction entre droit d'empire et droits locaux.
  4. Le quatrième point nous amène à parler du fameux édit de Caracalla : sa clause de sauvegarde était une garantie que rien ne serait changé pour le nouveau citoyen, en raison de sa nouvelle dignité (9).

Du texte de la constitution antinoninienne, nous ne possédons qu'une laconique note d'Ulpien : « Ceux qui vivent dans le monde romain ont été faits citoyens romains par une constitution de l'empereur antonin » (10) ! Les chercheurs ont même hésité sur la datation du texte : été ou automne 213 pour Seston (11), entre mars et juillet 212 pour Follet (12). Longtemps, ils espérèrent posséder une copie qui eût été couchée, sur le Papyrus Giessen 40, document fameux qui suscita moultes interprétations et lectures (13) ; actuellement, si les érudits ne s'entendent pas sur la nature exacte du document (copie, préface, commentaires, …), ils s'accordent toutefois pour dire qu'il ne s'agit pas du texte original de l'édit de Caracalla. Malgré cela, on peut aborder le document en tant que tel, comme source indirecte. Jacques propose la formulation suivante du contenu du texte : « Je donne à tous les pérégrins qui sont dans le monde (œkoumène) le droit de cité des Romains sans détriment pour les droits de leurs communautés, les déditices mis à part » (14).

Pour évaluer la portée de la décision de Caracalla, il nous faudrait connaître le nombre d'esclaves et de déditices ; le statut des premiers nous est connu, non leur nombre ; celui des seconds est fort mystérieux. Les déditices classiques étaient des esclaves flétris par une condamnation ; même affranchis, la citoyenneté leur restait interdite. Les déditices pérégrins étaient constitués par les peuples vaincus (15) ; en Égypte, l’infamie de leur condition était sanctionnée par un impôt supplémentaire (16). Tout aussi inexplicable est la présence de pérégrins dans l'Empire après 212 (17).

Si une approche quantitative semble impossible, nous évaluons toutefois l'ampleur de la mesure. Tout d'abord, nous sommes certains qu'elle eut des effets immédiats, par ex., à Athènes, le nombre de nouveaux citoyens (que l'on repère facilement car ils prirent presque tous le nom de la gens Aurelia) sur les listes d'éphèbes augmentent de manière prodigieuse (18). Du reste, nous citerons Sherwin-White qui, selon nous, dans son style romantique, exprima parfaitement la révolution qu'occasionna l'édit de Caracalla :

 « L'empire serait agité de convulsions, brisé, ébranlé partiellement ou totalement, progressivement, mais il resterait quand même une conception de l'unité et de la grandeur de Rome, qui inspirerait les hommes à vouloir rassembler les morceaux. L'importance de Caracalla, c'est, qu'en complétant le processus amorcé depuis un siècle, il hissa la maiestas populi Romani sur la base la plus large qui soit. L'élément unificateur qui rapprochait les constituants très divers de l'Empire, c'était l'intérêt commun dans Rome ; l'édit de Caracalla identifiait l'ensemble de la population de l'Empire à Rome et fournissait de la sorte le fondement juridique qui développera ultérieurement l'idée de Romania. La chose pouvait apparaître malhabile à l'époque et sans doute un peu prématurée mais elle était incontestablement grandiose ; son importance est apparue au moment des invasions, lorsque les habitants de l'Empire, voyant ce qui les différenciaient des barbares, savaient qu'ils étaient les vrais Romani, et non seulement tels par simple courtoisie » (19).

Ici s'achève notre petit périple ; nous osons croire que notre quête ne fut point divagation. L'existence de la double citoyenneté est bien établie ; évidemment l'historien n'imagine pas avec exactitude comment les anciens vécurent cette situation, écartelés entre une citoyenneté romaine commune à presque tous les hommes libres, et une origo qui les enracinait en leur terroir, en une culture natale. Pour la première, il aurait sacrifié sa vie, la seconde dominait, envahissait sa vie quotidienne ; pourtant, l'Empire était présent près de sa domus : ses magistrats essaimaient dans les provinces, l'armée gardait ses frontières, la culture se diffusait au sein de la nobilitas. Le sentiment de la différence, qu'évoque Sherwin-White, fut admirablement exprimé dans les lettres de Sidoine-Apollinaire (20).

 Frédéric Kisters, Vouloir n°80-82, 1991.
Notes :

(1) F. Jacques, J. Scheid, Rome et l'intégration de l'Empire (44 av. J. C. - 260 ap. J.C.), t. I, Les structures de l'Empire romain, PUF, 1990, pp. 211-212 ; F. de Visscher, Les édits d'Auguste découverts à Cyrène, Belles Lettres, 1940.
(2) T. Mommsen, Le droit public romain, tr. P. F. Girard, 3e éd., Paris, Ernest Thorn, 1889, t. VI, 1, p. 145 ; t. VI, 2, pp. 265-268 ; t. VI, 2, pp. 329-332.
(3) F. de Visscher, Le statut juridique des nouveaux citoyens romains et l'inscription de Rhosos, in : L'Antiquité classique, t. XIII, 1944, pp. 13-18 ; complète et précise dans F. DE VISSCHER, Les édits d'Auguste..., op. cit., pp. 108-118.
(4) F. de Visscher, Le statut..., Ant. cl., t. XIII, 1944, pp. 21-32 (restitution du texte) ; t. XIV, 1945, pp. 29-35 (nature et caractère du document ; entre 34-36 ap. J.C.), pp. 35-48 (privilèges de Seleukos) ; pp. 49-59 (exploitation du document).
(5) F. de Visscher, Le statut..., Ant. cl., op. cit., t. XIV, 1945, pp. 57-58. Voir aussi Dieter Nörr, Imperium und Polis in der Hohen Prinzipatszeit, 2e éd., Munich, Beck, 1969, pp. 123 (Münchener Beiträge zur Papyrusforschung und Antiken Rechtsgeschichte, Heft 50) qui se départit fort bien des concepts juridiques modernes.
(6) Arango-ruiz, Storia del diritto romano, 7e éd., Napoli, Dott. E. Jovene, 1957, pp. 338-341 et notes ajoutées à la 7e éd., pp. 424-427, dans laquelle il répond aux thèses de E. Schönbauer, Deditizien, Doppelbürgerschaft und Personalitätsprinzip, in Journal of Juristic Papyrology, t. VI, 1952, 17 ff. ; id., Rechtsentwicklung in der Kaiserzeit, in Journal of Juristic Papyrology, t. VII-VIII, 1954, 107 ff et 137 ff. ; id., Municipia und Coloniae in der Prinzipatszeit, in Anzeiger der Österreichischen Akademie der Wissenschaften in Wien, Philos. Hist. Klasse, n°2, 1954, 34 ff.
(7) E. Kenan, J. Reynolds, A Letter of Gordian III from Aphrodisias in Caria, in Journal of Roman Studies, t. LIX, 1969, pp. 56-58.
(8) R. Taubenschlag, The Law of Greco-Roman Egypt in the Light of the Papyri 332 BC - 640 AD, 2e éd., Varsovie, Panswowe Wydawnictwo Naukowe, 1955, pp. 586-595, avec un abondant appareil critique, vieilli pour les travaux mais non pour les papyrus.
(9) W. Seston, M. Euzennat, La citoyenneté romaine au temps de Marc-Aurèle et de Commode et après la Tabula Banasitana, in Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, nov-déc. 1961, pp. 317-321 et in Scripta varia. Mélanges d'histoire romaine, de droit, d'épigraphie et d'histoire du christianisme, Rome, École française de Rome, 1980, pp. 77-84 (Coll. de l'École française de Rome, 43). La table comprend 3 textes :

  1. Une lettre de Marc-Aurèle et Lucius Verus au procurateur de Maurétanie Tingitane, Coédius Maximus en réponse à la demande du Zegrensis Julianus (168-169 ap. JC).
  2. Marc-Aurèle et Commode répondent à la requête d'Aurélius Julianus (sans doute fils de Julianus le Zegrensis) et écrivent au procureur Vallius Maximiamus. Le Berbère demandait la citoyenneté pour lui-même, sa femme et ses enfants. L'Empereur demanda un complément d'information, entre autres choses, l'âge de l'éventuel bénéficiaire (an 177).
  3. Extrait des régistres impériaux, douze signatures apposées au bas de l'acte (6 juillet 177).

    Un certain nombre d'éléments nouveaux furent apportés par A.N. Sherwin-White, The Tabula of Banasa and the Constitutio Antoniniana, in Journal of Roman Studies, LXIII, 1973, pp. 86-98.

(10) Ulpien, Digeste, 1, 5, 17.
(11) W. Seston, Marius Maximus et la date de la Constitutio Antoniniana, in Mélanges d'archéologie, d'épigraphie, d'histoire, offerts à Jérôme Carcopino, Paris, 1966, pp. 877-888 ou Scripta Varia, pp. 65-76.
(12) J. Follet, Athènes au IIe et au IIIe siècle. Etudes chronologiques et prosopographiques, Belles Lettres, 1976, pp. 64-72.
(13) C. Sasse, Literaturberichte zur Constitutio Antoniniana, in Journal of Juristic Papyrology, t. 14, 1962, 109 ff ; t. 15, 1965, 329 ff ; a compté 90 études !
(14) F. Jacques, J. Scheid, op. cit., p. 284.
(15) Gaïus, Institutes, I, pp. 13-15.
(16) Taubenschlag, op. cit., p. 588.
(17) F. Jacques, J. Scheid, op. cit., p. 285.
(18) J. Follet, op. cit., pp. 63-107. Le nombre des Aurelii était infime avant 210-211. Ils appartenaient le plus souvent à quelques grandes familles qui avaient acquis la citoyenneté romaine. Après 212, leur nombre s'accroît prodigieusement.
(19) Sherwin-White, The Roman Citizenship, Oxford, Clarendon Press, 1939, pp. 223-224. L'auteur a sorti une nouvelle édition ; id., The Roman Citizenship, 2e éd., Clar. Press, 1983 ; pour notre sujet, voir pp. 297-386.
(20) Sidoine Apollinaire, Epistolae et Carmina, éd. Chr. Luetjohann et corr. B. Krusch, Berlin, 1887 (MGH, Auctores antiquissimi, VIII).

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/87

La désinformation autour de la guerre de Sécession (Alain Sanders)

 

Alain Sanders, journaliste et écrivain, est passionné par l’histoire américaine à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages.

Alors que l’actualité a replacé la guerre de Sécession parmi les sujets de conversation, ce sont encore et toujours les clichés politiquement corrects qui dominent. Car la guerre de Sécession n’est pas analysée en termes historiques, mais en termes idéologiques.

Ainsi, la doxa veut nous imposer de croire que les armées de l’Union, composées de philanthropes démocrates, ont mené contre les Sudistes une juste guerre qui avait pour but unique de libérer les esclaves martyrisés par des maîtres racistes et bigots.

Ce livre vient bouleverser cette version officielle. Citations de nombreux historiens afro-américains à l’appui, Alain Sanders rappelle que les causes de la guerre civile américaine ne furent pas l’esclavage et le suprématisme blanc, mais le non-respect par l’Etat fédéral du droit des Etats fédérés. Le patriotisme sudiste s’était développé y compris chez les esclaves des plantations et la plupart des Noirs du Sud ont soutenu la Confédération durant ce conflit.

Des recherches universitaires ont montré comment cette désinformation s’est mise en place dès la fin du conflit, lorsque des officiers nordistes refusaient à leurs prisonniers noirs de se déclarer soldats de la confédération, préférant les inscrire comme domestiques.

La vérité officielle fait aussi l’impasse sur les conséquences de la défaite pour le Sud. Dans les années qui suivirent sa reddition, le Sud fut soumis au pillage, à la vindicte et à la loi martiale du Nord. Ce livre rappelle les atrocités yankees qui relèvent des crimes de guerre.

Enfin, le lecteur trouvera également dans cet ouvrage les preuves que le Nord ne souhaitait en aucune façon établir une égalité sociale entre Noirs et Blancs.

Un livre très utile en ce moment.

La désinformation autour de la guerre de Sécession, Alain Sanders, éditions Atelier Fol’fer, 142 pages, 18 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-desinformation-autour-de-la-guerre-de-secession-alain-sanders/79524/

 

dimanche 23 janvier 2022

Comment la Révolution a détruit l’école pour tous

 La source principale de ce travail est le merveilleux Albert Babeau, infatigable historien de la vie quotidienne du peuple des villes et des campagnes.

Lire, principalement, « L’école de village pendant la Révolution ».


http://re-histoire-pourtous.com/comment-la-revolution-a-detruit-lecole-pour-tous/

« En Indo, à Alger, à Paris, le même nihilisme falsifie l'Histoire. »

 Le 9 novembre (1997), à la Mutualité, les comités Chrétienté-Solidarité organisent un procès moral du communisme et de ses crimes. En présence d'une impressionnante brochette de personnalités. Dans le même temps se déroule a Bordeaux un procès - pénal, celui-là - qui, à travers un homme, prétend juger une époque, un régime, un peuple. A la clé de tout cela, on débat de l'histoire contemporaine, du jugement que l'on peut porter sur elle, et des conséquences que ce jugement comporte sur la politique d'aujourd'hui. C'est l'occasion de remettre l'histoire à l'endroit, de rappeler aux jeunes ce que l'on doit penser de l'histoire de France récente. B A, député européen du Front national, s'y emploie pour National Hebdo.

National Hebdo - Le procès Papon a été conçu par ceux qui l'ont promu comme une « pédagogie de l'histoire ». D'abord, peut-on donner à un procès un rôle pédagogique et, deuxième question, quelle pédagogie pouvons-nous, nous, en tirer ?

B A - Ce qui est extraordinaire, c'est que, en matière de justice, la pédagogie ne peut être qu'incitative et donc cela laisserait supposer que le procès Papon est incitatif de procès. C'est-à-dire que, cinquante-quatre ans après, il faudrait donc encore en faire d'autres. Contre qui ? Les, fils de Papon, les petits-neveux de Papon, et puis peut-être la soixante-dix-septième génération de Papon. Donc cette histoire de pédagogie ne tient absolument pas la route. Elle est contraire à tout le progrès de la civilisation en matière de droit qui veut que, lorsque la justice est passée dans les premières années, ensuite il y ait l'oubli, le pardon, la réconciliation.

- Alors, justement, sans faire de procès pénal, ça nous donne une idée: sur le plan seulement moral et historique, on pourrait envisager des procès ou des pédagogies sur d'autres affaires historiques, par exemple l'Indochine, l'Algérie ou tout autre moment de l'histoire.

- Nous y voilà et c'est pour cela que, le 9 novembre, sera constitué pour la première fois dans l'histoire, le jour même du quatre-vingtième anniversaire de la Révolution d'Octobre qui, dans le calendrier russe, le calendrier orthodoxe, équivaut au mois de novembre dans notre calendrier grégorien, nous avons organisé la première audience sur les crimes du communisme. Mais, nuance, par une fausse analogie, certains ont cru que je voulais organiser l'équivalent du Nuremberg du communisme.

- La formule ne vous convient pas, pourquoi ?

- Non la formule ne me convient pas du tout. Ça ne peut être encore une fois qu'une analogie avec tout ce qu'une analogie peut avoir d'imprécis. Je ne suis nullement admiratif de Nuremberg. Nuremberg a été - je parle sous le contrôle de mes amis avocats un recul du droit. Nuremberg, c'est, en effet, le vainqueur qui juge le vaincu. Nuremberg, c'est Staline qui juge Hitler. Je n'ai aucune admiration pour Hitler, aucune nostalgie nazie et je trouve que les journalistes qui disent qu'à vouloir organiser le procès du communisme je banaliserais le nazisme sont des spadassins de la pensée, des petites frappes du journalisme. Mais Nuremberg, c'est Staline qui est juge d'Hitler, c'est-à-dire Jack l'Eventreur qui juge est de Landru.

- Donc le procès que vous allez faire est un procès moral ?

- Le procès que nous allons faire est un procès moral devant l'opinion. Car la prescription est je crois l'effet de la sagesse de l'humanité. Et ce n'est pas mon maître et ami, Jean-Baptiste Biaggi, qui me contredirait La prescription est un progrès. Mais prescription pénale ne veut pas dire prescription morale. Surtout quand il n'y a pas eu procès pénal. Or le communisme existe toujours. Donc je suis pour le procès moral de ceux qui ont tué, torturé, il y a cinquante ans, ce qui n'exclut pas le procès pénal aujourd'hui au Vietnam, en Chine, dans tous les pays qui ont souffert du communisme ou qui en souffrent encore. Mais, pour nous, nous voulons juger d'un cas particulier, qui est celui de l'extermination, car c'est de cela qu'il faut parler, à partir du moment où il y a à peine 30 % de survivants dé l'extermination de nos soldats français en Indochine. Et donc nous allons juger le 9 novembre, à la Mutualité, du cas particulier des camps de la mort d'Indochine, du cas particulier du camp 113.

- Pourquoi ce camp 113. Vous dites camps de la mort. C'étaient des camps d'internement et de rééducation. Pourquoi camps de la mort ?

- Oui, c'est ça, parce que tout est sémantique, parce qu'on mourait au camp 113 exactement comme on mourait à Dachau, à Auschwitz ...

- Il y a des statistiques là-dessus ?

- les statistiques sont très exactement les mêmes qu'à Auschwitz. Je ne vais pas faire des comparaisons morbides, mais 70 % de morts dans les trois mois, on ne peut guère faire pire. On est là dans les statistiques qui sont celles des camps d'extermination du nazisme. 

- Vous dites Boudarel, puisqu'il s'agit de lui, c'est un camp particulier. Il répond : moi, je n'ai torturé personne, moi je n'ai tué personne.

- Oui, mais d'ailleurs les SS qui montaient la garde à l'extérieur des camps ne tuaient personne ni ne torturaient personne. C'était la même réponse. On mourait à l'intérieur des camps de concentration allemands où il n'y avait que les kapos de Marcel Paul, comme le dit Marcel Dassault dans Le petit talisman illustré, numéro spécial de Jours de France : lorsque je me retrouve à Buchenvald, on mourait beaucoup à l'intérieur des camps de Buchenvald mais les SS ne rentraient jamais à l'intérieur des camps. Tout était confié à la direction de Marcel Paul et de ses kapos.

Ne parlons pas de Buchenvald, parlons de Boudarel. Lui, sur quoi va porter l'accusation ?

- Je ne veux pas dire que c'est le procès de Boudarel...

- Le procès que vous allez faire, c'est celui des camps, le procès des méthodes communistes contre les prisonniers français en Indochine ?

- C'est ça, avec probablement le cas particulier de kapos d'origine française, de commissaires politiques d'origine française, qui certainement ont été amnistiés par la loi française, comprenne qui pourra ... Cela désormais appartient à l'histoire.

- Donc, c'est un procès historique. 

- C'est le procès historique du camp 113. Parce que c'est un camp d'extermination dans la pratique. Alors on dira : mais ils ne mouraient pas fusillés, torturés, ils mouraient comme on mourait à Auschwitz. Ils mouraient comme l'on mourait dans d'autres camps du goulag ou ailleurs. Ils mouraient de faim, de privations, de dysenterie, dans les conditions les plus atroces qui soient, c'est-à-dire attachés à des pieux, dans ce qu'on a appelé la cage aux buffles.

- La cage aux buffles, c'était quoi ? Une punition ?

- Une punition pour ceux qui ont fait une tentative d'évasion. Ils sont attachés, pieds et mains liés, dans la fange des buffles, dans leurs propres déjections, dans l'horreur des moustiques qui les piquent sans cesse. Les insectes qui les dévorent et, lorsqu'ils ne peuvent plus remuer, des rats qui terminent le travail. II n'y a peut-être pas ce qu'on a appelé une extermination scientifique d'Auschwitz par le biais de procédés tels que la chambre à gaz. Mais c'est un mode d'extermination, selon le colonel Weinberger - colonel juif rescapé, qui a connu à la fois Auschwitz et les camps d'Indochine, il y a des gens comme ça qui ont toutes les chances dans la vie. Au moins, dit-il, dans les camps de concentration du nazisme, on ne m'obligeait pas à chanter dehors le Horst. Wessel Lied et à crier «Vive Hitler». Tandis que dans les camps du Viêt-minh on m'obligeait à chanter l'Internationale et proclamer la gloire de Staline et de l'oncle Ho.

- C'est donc le lavage de cerveau et l'humiliation systématique sous la contrainte.

- Voilà. Celui qui répondait favorablement aux interrogations de Boudarel était placé sur une liste de libérables.

- C'est donc l'incitation à la trahison systématique

- Et à la délation. Toutes formes de persécution morale. Le général de Lattre a dit : « Non seulement ils voulaient nous exterminer mais ils voulaient nous voler notre âme. » Les soldats français, emprisonnés dans les camps nazis, on ne leur lavait pas le cerveau et on ne leur promettait pas la liberté ou des punitions selon qu'ils adoptaient ou non les thèses nazies, Tandis que dans les camps du Vietnam, avec des commissaires politiques français, si vous avez votre cerveau bien lavé vous n'avez pas de punitions et vous êtes libérable. Si vous nous résistez, on vous punit et on vous met aux buffles.

- B A, nous allons quitter un peu l'Indochine puisque le problème finalement, c'est la pédagogie de l'histoire. Dans le procès Papon, on parle aussi de la guerre d'Algérie en présentant notamment un épisode secondaire qui est la manifestation du 17 octobre 1961 comme une répression policière épouvantable au détriment des pauvres manifestants pacifiques du FLN. Alors je voudrais que vous fassiez un peu d'histoire de la guerre d'Algérie puisqu'il s'agit de faire de la pédagogie.

- Ce qui est extraordinaire, c'est que la France ne vit plus que sur le passé, ce qui est le propre des pays en déclin. L'actualité, c'est le passé, et ça c'est tout de même grave. Et voilà pourquoi d'ailleurs je me bats aussi sur le passé. Certains de mes amis me disent :  « Mais ne parle pas de tout ça, c'est fini ». Non, ce n'est pas fini ! L'adversaire nous impose de ne parler que sur ce qui est apparemment révolu. Allons-y. L'actualité aujourd'hui, c'est l'ignominie des massacres en Algérie, des enfants coupés en morceaux, décapités, les femmes éventrées avec leurs enfants dans le ventre, les jeunes filles emmenées pour servir à des mariages qualifiés d'islamistes, etc. C'est une horreur quotidienne en Algérie qui nous renvoie à Mélouza, à la pratique du FLN ...

- Mélouza, tous les lecteurs ne savent pas, il faut nous le dire ...

- Mélouza, effroyable massacre parmi d'autres commis par le FLN contre un village qui était suspect de n'être pas sensible à sa propagande et où furent en une seule nuit exterminés plus de quatre cents femmes et enfants, violés, décapités et coupés en morceaux. Exactement ce que nous avons tous les jours. Quand aujourd'hui les Vidal-Naquet et consorts osent nous ressortir la répression de la police française en 1961, il faut rappeler que c'était une répression contre une manifestation encadrée par les tueurs, par les tortionnaires du FLN qui torturaient dans les pires conditions, car faut-il aujourd'hui, il le faudrait probablement, réactualiser les photos de nos soldats que l'on découpait vivants, que l'on empalait. Toutes les horreurs qui sont celles, il faut bien le dire - est-ce du racisme que de dire cela ? - d'une atroce culture tout de même.

- On dit qu'en octobre 1961, c'était à Paris, que ce n'étaient pas les mêmes, que c'étaient de braves gens.

Ce qui sous-entendrait que les Algériens qui viennent en France deviennent radicalement différents de ce qu'ils sont en Algérie ? Je constate, moi, qu'il y a une réalité de règlements de comptes parfaitement terrifiante dans ...

- Il y avait du racket, il y avait des assassinats en France ?

- En France, racket, assassinats, tortures, comme il y en avait en Algérie. Et aujourd'hui on peut craindre, car la population est tout de même la même avec les mêmes clivages, que ce qui se passe en Algérie ne soit transporté en France. Parce que quatre millions, ou deux millions pardon, d'Algériens de France sont différents de dix millions d'Algériens en Algérie.

- En particulier, on dit aujourd'hui que les Algériens qui viennent se réfugier en France sont des progressistes du FLN ...

- En France, je peux vous signaler le cas de Danielle Minne qui est venue se réfugier en France. On l'a même reçue à l'Université de Toulouse-Mirail. Danielle Minne, ce n'est pas une Algérienne d'origine, mais une Française qui a épousé un chef de villaya. Danielle Minne est l'auteur de l'attentat de l'Automatic à Alger qui, en 1957, entraîna la mort de sept personnes dont quatre enfants et soixante-sept blessés amputés à vie. Danielle Minne est accueillie aujourd'hui à l'Université de Toulouse-Mirail. Je pose la question : est-ce qu'on accueillerait, dans n'importe quelle université française, un terroriste palestinien, auteur d'un attentat qui, à Tel-Aviv, aurait coûté la mort de sept personnes dont quatre enfants, et de soixante-sept blessés ? Je pose la question : cela est-il possible, imaginable un seul instant ? Alors, pourquoi est-ce qu'on accueille Danielle Minne à l'université de Toulouse ?

- D'autres disent : c'est vrai, il y a de graves exactions, mais le FNL, c'est le moindre mal, parce que, quand même, ça peut représenter le progrès contre les islamistes. Que répondez-vous à cela ?

- Cela est parfaitement dérisoire parce que la différence entre islam et islamisme c'est un truc d'intellectuel occidental, parce que la réalité c'est que nul ne sait en Algérie qui assassine qui, nul ne sait en Algérie qui commet les massacres, en tous cas ces massacres sont exécutés, sont ordonnés par des gens qui travaillent à quelques centaines de mètres des postes de l'armée algérienne, nous savons bien là qu'il s'agit d'une atroce affaire de règlements de comptes.

- Dès le départ, les islamistes et le FLN sont ensemble depuis les accords de la Souma ?

- Bien entendu. Dès 1954, islamistes, extrémistes et terroristes extrémistes se conjuguent dans le FLN.

- Qui a intérêt, qui est derrière cette entreprise, aussi bien dans le procès Papon, concernant les années dites les plus sombres etc, que sur l'Indochine ou que sur l'Algérie ? Quelle est la vérité sur les menteurs, en quelque sorte ?

- En réalité, je crois que nous nous heurtons à une pulsion masochiste puissante de haine anti-française. Nous sommes à cette fin du XXe siècle dans un combat entre une vision réaliste saine et l'adversaire antinational. La Providence fait que l'humanité est ordonnée en nations dont on peut espérer de l'harmonie, de la complémentarité. Et puis une vision de haine contre cet édifice national et on peut dire qu'aujourd'hui on tient à essayer dans notre pays particulièrement, parce que c'est la nation par excellence, à éradiquer tout ce qui tendrait à conserver cette nation.

- Donc, en clair, c'est le mondialisme. Dans ce mondialisme, est-ce qu'on peut dire ou est-ce que je me trompe, qu'il y a une convergence d'intérêts entre un communisme qui n'est pas mort et un appareil américain qui a ses propres vues.

- Cela est ancien et c'est une invite au travail car cela fait longtemps que la ténébreuse alliance existe entre le capitalisme apatride et le socialisme international. Je pense que, dès le départ de la hideuse révolution d'octobre, un certain nombre de forces ont penché pour, non pas peut-être une alliance, non pas peut-être pour un soutien, mais en tout cas pour une recherche de communauté d'intérêts avec elle. Ce qu'il faut voir, c'est qu'il y a eu dans l'histoire du communisme, une rupture avec Staline. Avec Staline, c'est l'opposition entre la IVe et la IIIe internationale. Staline à Trotsky. Mais aujourd'hui nous en sommes revenus au communisme léniniste, c'est-à-dire anti-stalinien. C'est cela qu'il faut bien comprendre. Et sous le couvert du soi-disant antiracisme, qui établit une dialectique de substitution à la dialectique de la lutte des classes, on établit en réalité une dialectique de haine entre les partisans de la vieille révolution bolchevique et ceux qui demeurent attachés aux réalités des légitimes préférences, culturelles, familiales, patriotiques. Ce que l'on appelle l'antiracisme aujourd'hui, c'est la haine du réel. Bernard-Henri Lévy nous aide à comprendre cela qui, dans son livre L'idéologie française, jette un grand cri de haine, nihiliste, contre le réel. Il n'aime rien de ce que nous aimons. Donc il faut bien comprendre que, sous le vocable d'antiracisme se cache un formidable cri de haine contre l'être. C'est là que la politique débouche sur la métapolitique, débouche finalement sur un au-delà qui est philosophique, qui est religieux, qui est mystique.

Propos recueillis par M P National Hebdo du 30 octobre au 5 novembre 1997

L'astronomie des Grecs ou comment « sauver les phénomènes » ?

 

gravur10.jpg

Les Grecs anciens avaient incorporé les phénomènes célestes à leur monde. Le mouvement apparent du soleil et des ombres, la rotation diurne de la voûte céleste (appelée également sphère des fixes car matérialisée par des étoiles qui sont tellement éloignées qu'elles apparaissent comme fixes les unes par rapport aux autres), la modification de cette voûte tout le long de l'année avec, en particulier, les constellations d'hiver et celles d'été, les phases de la lune, faisaient ainsi partie intégrante de l'environnement naturel et pouvaient représenter cet apport concret et irremplaçable de permettre l'orientation, la navigation et la mesure du temps à cause de leur régularité.

La circularité et l'uniformité des mouvements étaient cependant mises en défaut par les astres dits « vagabonds », c'est-à-dire les planètes connues alors (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, auxquelles s'ajoutent alors le Soleil et la Lune) qui décrivent périodiquement des boucles de façon rétrograde. Ces figures, explicables aujourd'hui par la différence des vitesses de la Terre et des planètes dans leurs révolutions autour du Soleil, devaient cependant pouvoir être décrites à l'aide d'une combinaison de mouvements circulaires uniformes, selon les dogmes philosophiques de l'époque où l'influence de Platon est particulièrement notable, influence qui s'exercera encore pendant vingt siècles. Selon Platon le véritable astronome est celui qui recherche cette combinaison idéale et non l'observateur visant à une certaine utilité sociale (navigation, calendrier). Ainsi, entre 600 et 400 av. JC, l'astronomie est d'abord le fait de poètes et de philosophes.

À partir du IVe siècle apparaissent des systèmes complets et rationnels de description du monde. Le mathématicien Eudoxe de Cnide (408-355 av. JC) combine les rotations de plusieurs sphères liées entre elles et de même centre pour expliquer les irrégularités des planètes. Mais c'est Aristote qui élabore la première grande synthèse des sciences antiques.

L'univers d'Aristote présente une totale symétrie sphérique, symbole de la perfection. Il se compose de sphères de même centre (la Terre) et cristallines. Tour mouvement est radial ou circulaire. Tout mobile s'éloigne donc du centre (vers le haut), s'en rapproche (vers le bas), ou tourne autour. La force motrice initiale vient du premier moteur immobile, en contact avec la voûte céleste qui, dans son mouvement de rotation diurne, transmet son impulsion de sphère en sphère jusqu'à la sphère la plus basse, celle de la Lune. Le monde sidéral est incorruptible et divin.

En dessous de la Lune se trouve le domaine proprement terrestre, soumis à la génération et à la corruption, constitué de quatre couches qui, du haut vers le bas, sont le feu, l'air, l'eau et la terre. Le mouvement de tout corps est de retourner en son lieu propre : c'est pourquoi les corps solides sont naturellement attirés vers le bas, ce centre où ils sont rassemblés pour constituer la Terre. Tout mouvement de la Terre serait ainsi contraire à la nature. En outre, si elle pouvait se mouvoir, elle pourrait quitter le centre, ne plus être unique, et il se pourrait même qu'il n'y ait pas de centre... Heureusement le bon sens (trompeur, comme bien souvent) est là comme un garde-fou : on ne ressent aucun mouvement.

Dans sa rotation la sphère de la Lune transmet son mouvement aux couches inférieures qui subissent des mélanges expliquant la diversité des phénomènes terrestres, qu'ils aient trait à la météorologie ou à la vie. Le changement ne concerne que ce monde sublunaire (les comètes sont d'origine météorologique). Au-delà, les astres, constitués d'un cinquième élément, l'éther, se meuvent de façon éternelle, immuable et circulaire.

À la même époque, Aristarque de Samos, surnommé le Copernic de l'Antiquité, propose un système héliocentrique, mais qui reste lettre morte, l'édifice d'Aristote manifestant une solidité telle qu'il l'emporta sur tous les autres jusqu'au XVIIe siècle de notre ère.

À l'issue des conquêtes d'Alexandre, la rencontre des cultures grecque et babylonienne engendre un remarquable épanouissement culturel, scientifique et économique au Proche-Orient, principalement autour de la ville d'Alexandrie. L'astronomie connaît également un important essor avec deux figures prestigieuses : Hipparque et Ptolémée.

Hipparque de Nicée (IIe siècle av. JC) a calculé de façon précise la valeur de l'année « tropique » qui est l'année des saisons (elle sépare deux équinoxes de printemps) et donc également l'année économique (année civile). Il montre l'inégalité des saisons tout en inventant les premières formes de trigonométrie. Il révèle et mesure la précession des équinoxes. Il construit le premier catalogue d'étoiles et, pour expliquer les mouvements des planètes, développe la théorie de l'épicycle : la planète se déplace sur un petit cercle ( épicycle) dont le centre (déférent) se meut sur une orbite circulaire plus grande. Cela donne bien un mouvement d'ensemble circulaire auquel se superposent des boucles. L'épicycle se révéla un moyen beaucoup plus précis et simple que les sphères d'Eudoxe ou d'Aristote. Il fut utilisé (y compris par Copernic) jusqu'à ce que Képler (XVIIe siècle) montre que les trajectoires des planètes sont des ellipses.

Au cours du second siècle de notre ère apparaît à Alexandrie le grand compendium de l'astronomie grecque : les treize livres de la « syntaxe mathématique ». Ptolémée, son auteur, n'est pas seulement un transcripteur mais aussi un chercheur. Il améliore et précise les théories de ses prédécesseurs, en particulier Hipparque. Son œuvre constitue un manuel pour toute l'astronomie du moment, en total accord avec les principes sur lesquels se fonde la vision aristotélicienne de l'univers. Le travail de Ptolémée traite du Soleil, de la Lune, et de leurs éclipses. Il comporte un catalogue de 1022 étoiles qui est une extension du travail d'Hipparque. La plus importante partie, les cinq derniers livres, a trait aux planètes par le moyen d'un exposé étendu et renouvelé de la théorie épicyclique. L'œuvre de Ptolémée est une célébration de l'entreprise intellectuelle la plus achevée jamais menée jusqu'alors dans la représentation du monde. En préface, Ptolémée nous dit : « En étudiant les orbites convolutées des étoiles, mes pieds ne touchent pas la Terre et, assis à la table de Zeus, je me nourris d'ambroisie céleste ».

Ptolémée compléta son travail en étudiant la façon dont les dieux pouvaient faire connaître leurs sentences aux mortels. L'étude des mouvements célestes révélait son but ultime de prédiction : la syntaxe mathématique fut suivie des quatre livres de la « Tétrabible » où Ptolémée donne une théorie générale de l'influence des corps célestes sur les événements terrestres et humains. Les conquêtes d'Alexandre, en mettant les Grecs en contact avec l'astrologie babylonienne, aboutissaient à une perversion de leur pratique astronomique mais à la différence des règles babyloniennes, l'astrologie grecque s'adressait à l'individu et non aux rois. Cet abus toujours vivace de la crédulité humaine, que les scientifiques dénoncent plus que jamais aujourd'hui, revendique ses lettres de noblesse dans la Tétrabible de Ptolémée.

La synthèse de Ptolémée demeure néanmoins un grand monument à la gloire de la science antique. C'est le dernier. À partir du troisième siècle de notre ère, l'empire romain se délite en raison des invasions, du tarissement de l'esclavage, de l'épuisement des métaux précieux, des épidémies... L'effondrement social est accompagné par celui de la culture antique à laquelle le christianisme donne le coup de grâce. Le christianisme évince les anciennes religions, défait les systèmes philosophiques païens. L'astronomie antique se voit supplantée par l'enseignement originel de la Bible qui véhicule l'image d'une Terre plate. Une considérable régression du savoir astronomique s'opère (pour un millénaire).

Sous l'empire byzantin, les connaissances scientifiques ne progressent pas, elles sont seulement transmises. Justinien, en 529, ferme la dernière école néoplatonicienne, celle d'Athènes [car les penseurs néo-platoniciens entendaient fonder philosophiquement le polythéisme antique]. Les philosophes s'enfuient en Perse où les écrits des penseurs grecs vont se maintenir dans les écoles des chrétiens nestoriens. Ceux-ci vont les transmettre aux Arabes, qui bénéficient également d'apports indiens, la culture hellénistique s'étant implantée en Inde après les conquêtes d'Alexandre. Ainsi le travail de Ptolémée fut-il traduit en arabe sous le nom d'« Almageste ». L'astronomie arabe manifesta de cette façon son rôle essentiel, au travers des traductions, commentaires et interprétations de la science antique qu'elle transmit au monde chrétien, permettant le renouveau de l'astronomie dans l'Europe médiévale.

Jean-Yves Daniel in Philosophes & philosophie, tome I, Nathan, p. 179-180.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/86

Les lieux de l’histoire de France

 

Retracer notre histoire nationale en partant de sites significatifs qui l’illustrent, tel est l’objet de ce livre. Si les Français connaissent sans doute l’Arc de Triomphe, le Mont Saint-Michel, le Louvre ou la ligne Maginot, ils ignorent vraisemblablement la réalité du rôle qu’ils ont assumé.

Cet ouvrage traite trente-quatre de ces hauts lieux comme les repères privilégiés d’une période. De quoi porter un autre regard en visitant Alésia, Cluny, Notre-Dame de Paris, Reims, le palais des Papes, Chambord, Versailles, l’Institut de France, le Palais-Bourbon, le Sacré-Cœur, Douaumont et tant d’autres lieux du patrimoine national.

En quelques centaines de pages, une trentaine d’historiens nous invitent à la ballade. Voici la Vieille Sorbonne qui renvoie à toute l’histoire culturelle de l’Occident avant l’ère des révolutions. Savez-vous que son fondateur, Robert de Sorbon, n’était autre que le chapelain de Saint Louis ? Voici la Promenade des Anglais, qui rappelle qu’au XVIIIe siècle, grâce au voyage appelé « Grand Tour » qu’effectuaient les jeunes aristocrates anglais à la découverte des beautés de l’Italie, Nice devint progressivement une étape d’un circuit les conduisant de Marseille à Rome. Voici Lourdes qui, avant les visions de Bernadette, n’apparaissait pas encore française aux yeux de tous, nombre des habitants de cette ville située dans les Pyrénées ne parlant pas français. Voici les usines Renault de Billancourt où travaillèrent la philosophe Simone Weil et le leader communiste chinois Deng Xiaoping. Etc, etc.

Autant dire que chacun apprendra dans ce livre quelque chose qui l’intéresse.

Les lieux de l’histoire de France, ouvrage collectif, éditions Perrin, 496 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-lieux-de-lhistoire-de-france/79582/

samedi 22 janvier 2022

Démythifier Mai 68 ou comment l’idéologie soixante-huitarde est devenue un instrument de domination 1/2

 À cela s’est ajouté le refus net, dans l’Allemagne d’alors, de prendre en compte les contradictions entre la rhétorique catastrophiste du SDS (l’opposition extra-parlementaire étudiante) et de ses épouvantables successeurs, d’une part, et, d’autre part, la réalité socio-économiques de l’Allemagne de l’Ouest des années 60, réalité encore acceptable, potable, contrairement à ce qui se passait dans les pays du Tiers Monde.

Dans le processus politique et historique qu’elle inaugurait, la mentalité de 1968 anticipait tout ce que nous déplorons à juste titre aujourd’hui : une société désormais totalement massifiée, l’omnipotence des médias, la destruction de traditions culturelles aux racines pourtant profondes, le processus ubiquitaire de nivellement, par lequel tout ce qui est authentique et particulier se voit détruit et qui, finalement, ne tolère que la seule idéologie du consumérisme, flanquée d’une industrie des loisirs, des variétés et de la comédie qui se déploie jusqu’à la folie. Le processus de destruction de toute forme de culture et la perte de tout socle identitaire, qui est allée en s’accélérant depuis les années 70, ne cessent de s’amplifier et d’atteindre tous les domaines de nos existences.

Certes, les valeurs traditionnelles, dites “bourgeoises” par leurs adversaires, n’étaient déjà plus assez fortes, avant 1968, pour constituer un contre-poids à la “révolution culturelle”. Quasiment personne, à l’époque, n’a eu le courage de s’opposer aux bandes violentes qui déferlaient sur les universités et les hautes écoles, personne, sauf le professeur social-démocrate Carlo Schmid, n’a osé dire : “l’autorité ne cèdera pas !”. Personne n’a eu le courage de dire, sauf sans doute, le bourgmestre de Francfort, le chrétien-démocrate Wilhelm Fay, que la violence et le fanatisme du SDS et de l’APO constituaient un retour à l’exigence, par la coercition, d’un nouveau conformisme, d’une nouvelle fidélité forcée à des idéaux minoritaires, d’une obligation à suivre les impératifs idéologiques d’une caste réduite en nombre, comme ce fut le cas sous le national-socialisme.

Après que le mouvement et sa mythologie aient littéralement remplacé la réalité, tout en refusant avec entêtement la sanction du réel, une forme imprévue jusqu’alors d’hystérie de masse s’est libérée, alors qu’on imaginait qu’une telle hystérie n’était le fait que des seules sectes religieuses. On peut affirmer que les groupuscules nés de la dissolution du SDS, comme les partis “ML” (marxistes-léninistes), n’ont pas été autre chose qu’un mélange d’aveuglement politique, qu’un cocktail perfide de “scientologie” et d’“Hell’s Angels”, où les phénomènes psychopathologiques donnaient le ton, avec tout le cortège voulu de dérives emblématiques : lavage de cerveau, apologie du pire kitsch révolutionnaire, et surtout les fameuses “discussions” sans fin, épouvantablement emmerdantes, crispées et sans épaisseur. Le sommet de la bêtise a été atteint quand ces associations staliniennes de “sports de combat”, avec leurs jeunes bourgeois se complaisant dans une culture fabriquée sur le mode “sous-prolétarien”, se vantaient d’être des analphabètes politiques et culturels complets, tout en voulant imiter dans les rues les bagarres qui avaient opposé, dans les années 20 et 30, les nationaux-socialistes aux communistes. Pendant que ces bourgeois de souche se donnaient des airs de révolutionnaires prolétariens d’antan, les jeunes ouvriers, eux, roulaient vers le soleil de l’Espagne (franquiste !) au volant de leurs Ford Taunus flambant neuves.

Quand on lit aujourd’hui les textes de ces activistes, tentant de justifier et d’expliquer leurs revendications ou leurs actes — et on les lira avec profit — on perd le souffle. Jamais, ils ne se montrent honteux de leurs simplismes. Jamais ils ne s’excusent d’avoir commis des déprédations ou des dérapages. Jamais un regret. On dirait que la table de bistrot, autour de laquelle ils refaisaient le monde ou jouaient à préparer l’hypothétique révolution finale, en usant d’un jargon intellectuel de gauche, est toujours la même : les discours sont toujours impavides, inflexibles, relèvent toujours d’une bande qui n’a rien appris, ne veut rien apprendre. Ce n’est peut-être pas évident chez tous les protagonistes du 68 allemand, ou ce n’est pas immédiatement perceptible, comme chez un Gerd Koenen, un K. D. Wolff ou un Christian Semmler. Mais ce l’est assurément chez un Joseph Fischer ou un Joscha Schmierer. On nage là dans le “radical chic” et toutes les idées avancées ne sont rien d’autre que des déductions ultérieures des vieilles et fausses visions de la fin des années 60 et du début des années 70.

La République Fédérale en est sortie ébranlée et ce n’est finalement qu’une maigre consolation de savoir qu’Ulrike Meinhof n’est pas devenue Chancelière, que Joscha Schmierer n’est pas devenu ministre de la justice, que Jürgen Trittin n’est pas devenu un nouveau “ministre de la propagande”, bref, que la République Fédérale n’est pas devenue une “République Ouest-Allemande des Conseils” (“Westdeutsche Räterrepublik”). Mais si c’est une consolation, ce n’est pas pour autant matière à réjouissance. Dans le gouvernement Schröder / Fischer, finalement, nous avons vu surgir l’accomplissement du mouvement soixante-huitard : nous avons une démocratie très teintée à gauche (la gauche de 68 et non plus la vieille social-démocratie), sans personnalité d’envergure, avec une médiocrité très nettement perceptible, où l’on se bornera à l’avenir de changer les pions : tous auront les mêmes réflexes, les mêmes tares, répéteront les mêmes schèmes mentaux. Car il n’est pas resté davantage de 68. Et aussi longtemps que les intérêts des “Global Players” sont plus ou moins identiques à ceux de cette gauche allemande aux assises branlantes, on peut s’attendre au retour récurrent de ces schèmes mentaux dans les allées du pouvoir en Allemagne.

Werner Olles, Junge Freiheit n°9/2001. (tr. fr. : RS, avril 2012)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/82

La pensée biopolitique des Grecs – entretien avec Guillaume Durocher

Démythifier Mai 68 ou comment l’idéologie soixante-huitarde est devenue un instrument de domination 1/2

 Werner Olles, ancien activiste du 68 allemand, a été membre du SDS de Francfort-sur-le-Main puis de divers groupes de la “nouvelle gauche” avant de rejoindre les cercles nationaux-révolutionnaires et néo-droitistes allemands. Dans cet article, rédigé en 2001, il explique les raisons qui l’ont poussé à abandonner l’univers politico-intellectuel des gauches extrêmes allemandes. On notera qu’il cite Pier Paolo Pasolini et déplore que l’arrivée aux postes du pouvoir des premiers anciens activistes, avec un Joschka Fischer devenu ministre des Affaires  étrangères, n’a rien changé à la donne : l’Allemagne est toujours dépendante des États-Unis, sinon davantage, et le débat intellectuel est toujours bétonné…

Marx, en se référant à Hegel, avait dit, à propos du 18 brumaire de Bonaparte, que les événements historiques importants, touchant le monde entier, se déroulaient toujours deux fois : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Cette remarque est également pertinente quand s’échafaudent les mythes politiques. Mais tandis que les mythologies qui évoquent les fondations d’une nation articulent toujours les actions collectives d’un peuple, qui se hisse d’un état de nature à un degré plus élevé de civilisation, l’histoire du mouvement soixante-huitard ressemble plus à une parodie de ce passage qu’à une véritable transition “anamorphique”. Mais cette histoire du soixante-huitardisme a tout de même un point commun avec la formation des mythes nationaux : « Le mensonge du mythe héroïque culmine dans l’idolâtrie du héros », comme l’écrit Freud dans sa Psychologie des masses et analyse du moi (1921). En ce sens, le mythe de mai 68 n’est rien de plus, aujourd’hui, qu’un instrument servant à asseoir la domination d’une nouvelle classe politique.

Pier Paolo Pasolini, le célèbre écrivain, poète, journaliste et metteur en scène italien, nous a laissé un poème, écrit justement en 1968 : “Le PCI aux jeunes !”. Pasolini, observateur très précis de l’aliénation généralisée qui frappait toutes les couches de la population et tous les domaines de l’existence, était communiste et homme de gauche, une équatioin qui n’est pas toujours évidente, mais qui l’était dans son cas. Dans ce fameux poème, il prend ses distances expressis verbis et en termes clairs avec les étudiants radicaux de gauche, qui avaient pourtant réussi à faire battre la police en retraite, lors des premières grandes batailles de rue, à Rome, au printemps de l’année 1968. Il désignait ces étudiants comme des “bourgeois, fils à la mamma” et se solidarisait avec les policiers rossés, parce qu’ils étaient “les fils de pauvres gens nés dans les zones déshéritées des campagnes ou des grandes villes”.

En tant que marxiste, Pasolini ne rejetait pas la violence en général mais s’insurgeait contre celle que pratiquaient les “Brigades rouges” des années 70 qui commettaient des attentats et des enlèvements, tout en menant une guérilla urbaine assez efficace dans toute l’Italie. La gauche lui a en voulu. Et quand il s’est opposé à la libéralisation de l’avortement et s’est insurgé avec véhémence contre la permissivité sexuelle dans la société nouvelle, la mesure était comble pour les gauches conventionnelles : en effet, pour Pasolini, la libéralisation des mœurs et de la sexualité ne voulait qu’en apparence le bonheur des gens ; en réalité, il s’agissait d’introduire les ferments d’un dressage des corps pour qu’ils soient le support d’homoncules destinés à une seule chose : accroître démesurément la consommation et ce qui en découle logiquement, la croissance exponentielle des marchés. Du coup l’hérétique et dissident Pasolini a subi un cordon sanitaire: on ne le reconnaissait plus comme un clerc de la religion marxiste.

Pasolini a donc reconnu la montée du nouveau totalitarisme introduit par le mouvement soixante-huitard, quand les plupart des conservateurs et des droitiers dormaient encore du sommeil du juste. Pasolini désignait la tolérance pour ce nouveau système de domination et son « idéologie hédoniste incontournable » comme « la pire de toutes les formes de répression de l’histoire de l’humanité », parce qu’elle niait les anciens schèmes culturels. Malheureusement, son message n’est pas passé en République fédérale allemande dès la fin des années 60 et le début des années 70. Pasolini était animé d’un courage désespéré quand il s’est opposé au libéralisme débordant mis en selle par le carnaval de 68, un libéralisme qui n’avait qu’un seul objectif : dilater démesurément la sphère de l’économie marchande. En Allemagne, personne n’a posé d’analyse aussi pertinente, certainement pas les “intellectuels”.

Ce sont surtout les ouvriers des usines qui ont compris ; nous, les intellectuels soixante-huitards, ricanions avec méchanceté et affichions un net complexe de supériorité : nous les traitions de “masses dépendantes du salariat”, trahissant du même coup que nous ne voulions pas leur émancipation. Pour eux, nous ne prévoyions pas “l’auto-réalisation de l’individu”. Les ouvriers comprenaient que le démontage systématique des valeurs traditionnelles par l’esprit de 68 ouvrait la voie à un capitalisme débridé, consumériste et utilitariste, cynique et détaché de tout impératif éthique ou social. Sans jamais avoir entendu parler de “Diamat”, de “matérialisme dialectique”, sans jamais avoir lu Marx — qui considérait la persistance des sociétés traditionnelles comme le plus grand obstacle à la percée du socialisme et, qui, logique avec lui-même, saluait la destruction des vieilles cultures d’Inde par les impérialistes britanniques — les ouvriers allemands de la fin des années 60 comprenaient instinctivement que les schèmes, les structures et les valeurs traditionnelles du monde traditionnel leur offraient encore une protection, certes limitée et fragile, contre le déferlement d’un capitalisme sans plus aucun garde-fou : ils barraient la route à nos équipes subversives devant la porte des usines, généralement sans y aller par 4 chemins.

La classe qui aurait dû incarner ces valeurs traditionnelles, c’est-à-dire la bourgeoisie d’après-guerre, très vite, s’est retrouvée la queue entre les pattes, a exprimé toute sa lâcheté et n’a pas forgé une alliance avec la classe ouvrière contre les “soixante-huitards” et leurs épigones. De plus, elle a tout fait pour interdire à l’État, détenteur du monopole de la violence, d’intervenir efficacement contre ses propres gamins et gamines, tourneboulés par les “idées nouvelles”. Alors, forcément, la dynamique de cette lutte des classes exemplaire a pu se déployer sans entraves venues de haut. Après la lecture d’Herbert Marcuse, notamment sa Critique de la tolérance pure, ouvrage-culte et vulgarisation extrême du néo-marxisme de l’époque, et surtout le chapitre intitulé « La tolérance répressive », on s’est senti autorisé à commettre les pires violences irrationnelles.

À suivre