mercredi 26 octobre 2016
mardi 25 octobre 2016
Le fondamentalisme chrétien ne conduit pas à la violence mais à la sainteté
Dans son numéro d'octobre de In Altum, la Famille Missionnaire de Notre-Dame propose une synthèse à destination des plus jeunes du Texte de la Commission Théologique Internationale (2014) intitulé Dieu Trinité, Unité des Hommes – Le monothéisme chrétien contre la violence :
"Si on en croit nos médias et nos « têtes pensantes », le monothéisme est source de violence : il s’oppose à tout progrès humain et, en voulant imposer SA vérité, il génère fondamentalisme et intolérance, ennemis de notre liberté…
En comparaison, le polythéisme est jugé tolérant et l’athéisme mieux encore : avec lui, pas de Dieu qui nous divise ! Il suffit pourtant de voir où nous ont conduits les 2 grands systèmes athées du siècle dernier, le nazisme et le communisme, et aujourd’hui la dictature du relativisme… Si celle-ci est plus confortable (j’ai raison, tu as raison, nous avons tous raison !) elle ne nous mènera jamais à la paix : on justifie ainsi l’indifférence, voire la défiance réciproque et cela décourage en tous cas de s’engager pour la vérité puisqu’on prétend qu’elle n’existe pas…
Derrière le terme générique de « monothéisme », c’est bien souvent le christianisme qui est visé. C’est pourquoi la CTI a voulu clarifier la théorie selon laquelle il existe un lien nécessaire entre monothéisme et guerre de religion, en montrant combien la violence au Nom de Dieu est au contraire la plus grande perversion de la foi en Dieu. Comme le disait récemment le Pape François : « Tuer au nom de Dieu est satanique ».
En parcourant l’Histoire du Salut, on découvre que Dieu, à travers un peuple choisi, cherche à faire alliance avec tous les hommes. Sans tomber dans un dualisme « Dieu de l’Ancien Testament = Dieu de violence »/ « Dieu du Nouveau Testament = Dieu d’amour », les pages les plus dures de l’AT – châtiments divins, ordres d’extermination … – doivent être relues en comprenant :
d’une part la pédagogie divine qui « affine » peu à peu son peuple en tenant compte de la logique des peuples du moment, de leurs conditionnements humains (et on peut admirer la force de l’éducation divine qui permet peu à peu de dépasser la violence et de purifier la foi !). On perçoit alors la grande miséricorde de Dieu qui accepte et désire faire de l’homme son interlocuteur.
d’autre part du style littéraire propre aux auteurs de l’Ancien Testament, plus libre que celui de nos récits proprement historiques, visant à accentuer l’intervention divine dans l’histoire. On attribue à Dieu des événements qui peuvent être le simple fait des hommes.
Avec Jésus, Dieu manifeste pleinement sa réponse à la violence : Il livre sa vie en sacrifice… Au jardin des Oliviers, Jésus interdit à ses disciples toute violence ; Il se livre Lui-même mais demande que ses disciples soient épargnés… Cela ne l’empêche pas d’être ferme dans le témoignage rendu à la Vérité mais Il interdit le conflit sanglant avec le parti hostile en remettant sa vie entre les mains de Dieu et en intercédant même pour ses bourreaux.
Il nous montre l’exemple : si la Révélation ne se défend pas par la violence, elle ne doit pas non plus être reniée !
Alors NON, le christianisme n’est pas violent : regardons l’exemple de nos martyrs (vitrail du martyre des carmélites de Compiègne) ! C’est même l’unique chemin pour vaincre la tentation de la domination grâce au double commandement qui le fonde : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Le fondamentalisme chrétien ne conduit pas à la violence mais à la SAINTETÉ"
lundi 24 octobre 2016
dimanche 23 octobre 2016
Maurras ou les permanences d’un nationalisme français suite et fin
Certes, ce n’était là ni l’objet principal de l’ouvrage, ni la visée de l’auteur, mais il eût été bon de rappeler, afin de le resituer, comment les limites cet impact politique direct de Maurras sur la Révolution nationale se combinent aussi avec son importance intellectuelle au sein d’un mouvement plus général où il a compté. C’est ici que manque une analyse ad hoc de l’antisémitisme maurrassien au moment de Vichy. L’auteur se contente d’une rapide présentation du débat historiographique et glisse sur la place du maurrassisme dans l’antisémitisme vichyssois. Aussi rappelons-le ici nettement : que Maurras n’ait pas joué de rôle de conseiller au prince sous le vichysme et qu’il n’y ait pas d’influence directe et personnelle de sa part n’exclut pas les transferts indirects. La question fait l’objet d’un réel débat historiographique, depuis les premières analyses sur Vichy , présentées ici essentiellement par des renvois bibliographiques. Pour reprendre l’un des ouvrages de Laurent Joly, cité du reste dans les références bibliographiques de ce volume , la biographie consacrée à Xavier Vallat restitue bien l’influence de C. Maurras dans la formation de l’antisémitisme du Commissaire général aux questions juives de Vichy : « Le rôle de l’Action française dans le renforcement du préjugé antisémite de Xavier Vallat est indéniable. L’antisémitisme théorique et cérébral que Charles Maurras développe à partir de 1911 a l’avantage d’offrir, au jeune lecteur qu’est Xavier Vallat, les solutions politiques pour résoudre un problème qui est, pour lui, une évidence depuis longtemps » , qui ne saurait se résumer aux définitions simplistes qu’en donnent les chefs d’accusation de son procès d’épuration et dont l’auteur entend se distancier, mais que l’on ne peut pas non plus résumer à la rhétorique maurrassienne tout aussi simpliste d’un « antisémitisme d’Etat » opposé à un « antisémitisme de peau » . L’auteur se contente ici de se référer une nouvelle fois aux travaux de Laurent Joly en rappelant pudiquement que « ces débats [sur la différence entre antisémitisme français et antisémitisme allemand] occultent cependant le contexte propre aux années 1940 et à l’Occupation dont Maurras ne prend manifestement pas la mesure ».
Le travail est sérieux, l’historien entend faire preuve de distance critique vis-à-vis de son objet et se déprendre de toute forme de sympathie à son égard, malgré, çà et là, des formules méritant d’être plus nettes. Le style, enlevé, par endroits allusif, est parfois un peu trop rapide pour qui découvrirait Maurras pour la première fois. Malgré la distinction opératoire entre discours et action en politique sur l’ensemble de l’ouvrage , et qui donne de Maurras l’image d’un théoricien sur le politique plus que d’un homme de l’action politique, la disjonction opérée entre plan intellectuel et plan politique pour la période vichyste est trop rhétorique, l’objectif de l’auteur lui-même étant bien de ressaisir le Maurras historique dans sa totalité, sans choisir. S’il est de fait extrêmement intéressant de rappeler le symbole jugé au travers de Maurras lors de son procès, et ses distorsions par rapport au personnage historique, si le travail sur les représentations de Maurras gardées par la postérité est bien mené, une autre forme de sélectivité apparaît de la part de l’auteur dans les dernières lignes de l’ouvrage , rappelant, après avoir souligné les effets du « procès en immoralité » sur la mémoire de Maurras, la grandeur de l’homme de plume, comme s’il fallait toujours se justifier mémoriellement d’écrire sur Maurras, ou de sauver quelque chose de lui, qui n’a par ailleurs plus réellement d’efficacité dans le débat politique, hormis celle de l’anathème.
Ecrire aujourd’hui sur Maurras : quelle actualité pour le « Grand Maudit » ?
Ainsi, cette biographie académique est de bonne facture. On regrettera que l’auteur, qui mentionne que « les Archives nationales ont en dépôt un imposant fonds Charles Maurras [de] 29 mètres linéaires », en fasse peu usage, se concentrant, y compris pour la correspondance, sur les sources imprimées et les lettres éditées. Une bonne bibliographie fait le point sur le statut des sources primaires et secondaires. On notera les efforts d’intégration de sources moins connues et les incursions dans la production poétique de Maurras, visant à dégager, avec un succès inégal, un portrait littéraire, spirituel et psychanalytique de l’individu. La large place accordée aux citations fait la richesse de l’ouvrage, même si l’on éprouve un certain agacement lié au manque de référencement systématique des citations.
L’ouvrage est confronté à la double gageure d’un genre, la biographie – et le dosage toujours délicat entre la part faite à l’homme et à son contexte –, et d’un horizon d’attente, le lectorat visé. L’auteur est parfois rapide sur un certain nombre de petits groupements politiques ou sur certaines formations littéraires marquées par les nouvelles droites, dont la faible audience a fait perdre leur transparence pour le lecteur ou l’étudiant d’aujourd’hui . Par ailleurs, le refus de verser dans l’anecdote conduit parfois O. Dard à négliger des aspects concrets et quotidiens de l’histoire intellectuelle qu’il aurait fallu souligner, et notamment, les conditions financières et matérielles des entreprises éditoriales de Maurras, ainsi qu’un ordre de grandeur sur les tirages, comme pour l’audience de l’Action française, le nombre d’adhérents .
Mais la biographie de Maurras par Olivier Dard est également intéressante pour ce qu’elle représente dans le contexte éditorial de l’histoire universitaire aujourd’hui. Maurras, « le grand maudit » , le « label infamant » condamné lors d’un « procès en immoralité » : soixante ans après sa mort, le chef de l’Action française fait figure d’oublié dans la vie politique française - malgré les recompositions récentes du nationalisme français - et Olivier Dard débute son ouvrage sur le constat de son emploi décontextualisé dans le discours politique, dans le débat opposant en Patrick Buisson et Nathalie Kosciusko-Morizet en 2011. En 2007, Nicolas Sarkozy, mentor de cette dernière et disciple du premier, invoquait au contraire l’héritage désormais consensuel de Jaurès, l’un des adversaires de Maurras
Le travail est sérieux, l’historien entend faire preuve de distance critique vis-à-vis de son objet et se déprendre de toute forme de sympathie à son égard, malgré, çà et là, des formules méritant d’être plus nettes. Le style, enlevé, par endroits allusif, est parfois un peu trop rapide pour qui découvrirait Maurras pour la première fois. Malgré la distinction opératoire entre discours et action en politique sur l’ensemble de l’ouvrage , et qui donne de Maurras l’image d’un théoricien sur le politique plus que d’un homme de l’action politique, la disjonction opérée entre plan intellectuel et plan politique pour la période vichyste est trop rhétorique, l’objectif de l’auteur lui-même étant bien de ressaisir le Maurras historique dans sa totalité, sans choisir. S’il est de fait extrêmement intéressant de rappeler le symbole jugé au travers de Maurras lors de son procès, et ses distorsions par rapport au personnage historique, si le travail sur les représentations de Maurras gardées par la postérité est bien mené, une autre forme de sélectivité apparaît de la part de l’auteur dans les dernières lignes de l’ouvrage , rappelant, après avoir souligné les effets du « procès en immoralité » sur la mémoire de Maurras, la grandeur de l’homme de plume, comme s’il fallait toujours se justifier mémoriellement d’écrire sur Maurras, ou de sauver quelque chose de lui, qui n’a par ailleurs plus réellement d’efficacité dans le débat politique, hormis celle de l’anathème.
Ecrire aujourd’hui sur Maurras : quelle actualité pour le « Grand Maudit » ?
Ainsi, cette biographie académique est de bonne facture. On regrettera que l’auteur, qui mentionne que « les Archives nationales ont en dépôt un imposant fonds Charles Maurras [de] 29 mètres linéaires », en fasse peu usage, se concentrant, y compris pour la correspondance, sur les sources imprimées et les lettres éditées. Une bonne bibliographie fait le point sur le statut des sources primaires et secondaires. On notera les efforts d’intégration de sources moins connues et les incursions dans la production poétique de Maurras, visant à dégager, avec un succès inégal, un portrait littéraire, spirituel et psychanalytique de l’individu. La large place accordée aux citations fait la richesse de l’ouvrage, même si l’on éprouve un certain agacement lié au manque de référencement systématique des citations.
L’ouvrage est confronté à la double gageure d’un genre, la biographie – et le dosage toujours délicat entre la part faite à l’homme et à son contexte –, et d’un horizon d’attente, le lectorat visé. L’auteur est parfois rapide sur un certain nombre de petits groupements politiques ou sur certaines formations littéraires marquées par les nouvelles droites, dont la faible audience a fait perdre leur transparence pour le lecteur ou l’étudiant d’aujourd’hui . Par ailleurs, le refus de verser dans l’anecdote conduit parfois O. Dard à négliger des aspects concrets et quotidiens de l’histoire intellectuelle qu’il aurait fallu souligner, et notamment, les conditions financières et matérielles des entreprises éditoriales de Maurras, ainsi qu’un ordre de grandeur sur les tirages, comme pour l’audience de l’Action française, le nombre d’adhérents .
Mais la biographie de Maurras par Olivier Dard est également intéressante pour ce qu’elle représente dans le contexte éditorial de l’histoire universitaire aujourd’hui. Maurras, « le grand maudit » , le « label infamant » condamné lors d’un « procès en immoralité » : soixante ans après sa mort, le chef de l’Action française fait figure d’oublié dans la vie politique française - malgré les recompositions récentes du nationalisme français - et Olivier Dard débute son ouvrage sur le constat de son emploi décontextualisé dans le discours politique, dans le débat opposant en Patrick Buisson et Nathalie Kosciusko-Morizet en 2011. En 2007, Nicolas Sarkozy, mentor de cette dernière et disciple du premier, invoquait au contraire l’héritage désormais consensuel de Jaurès, l’un des adversaires de Maurras
Libellés :
1940,
Action Française,
Charles Maurras,
Jaurès
Maurras ou les permanences d’un nationalisme français deuxième partie
Cette position de « maître » ne tient pas seulement à sa notoriété et encore moins aux signes positifs d’une reconnaissance sociale acquise sur le tard (élection à l’Académie en 1938, après l’échec d’une première candidature en 1923), ni même uniquement à la diffusion de ses idées ou de sa méthode philosophique, mais aussi à un attachement à sa personne. La séparation pour dissension politique est vécue comme un déchirement personnel chez Jean de Fabrègues : « patiemment, calmement d’abord, [Maurras] essaya de réduire nos oppositions, de répondre à nos objections. [A] la proximité d’un combat déchirant, son avant-dernier mot fut pour me dire : ‘(…) La droite française a toujours été vaincue parce qu’elle s’est toujours divisée. Vous recommencez l’histoire de la guerre chouanne (…)’. Mes raisons étaient d’un autre ordre, mais quand on a à peine dépassé vingt ans et qu’on brise ce qui vous a fait jusqu’alors exister dans l’intelligence et conduit vers vos raisons de vivre, l’âme se brise. Il y eut des larmes dans mes yeux, et, dans ceux de Maurras, une lumière étincelante » . La même fascination se retrouve chez ceux qui sont les disciples indirects de Maurras et qui ne l’ont pas connu personnellement. A propos de Jean-Marc Varaut, O. Dard écrit que « la mort de Maurras provoque ‘ses premières larmes d’homme’ et lui assigne une mission : ‘j’ai compris alors que si j’étais orphelin, si rien ne consolerait jamais la douleur de ne pas l’avoir vu, j’étais héritier. (…) Il m’avait donné le goût exact du ciel et de l’air de la France (…) et le devoir de transmettre à mon tour, moi qui ne l’avais pas approché’ » . Cette analyse des réseaux de sociabilité intellectuelle distingue et articule ce qui relève des liens d’amitié, des réseaux d’interconnaissance et de reconnaissance (la relation comme facteur social que permet la recommandation du maître ou la critique d’un pair), de la dette intellectuelle et du transfert d’idées. Cette complexité s’illustre dans le mot de Maurras à Barrès, à propos d’un désaccord politique, évoquant malgré tout les « vieilles chaines de l’amitié ».
Ceci permet de comprendre la différence de magistère entre Maurras et son aîné : le maître de Martigues s’inscrit définitivement dans une logique collective, dès le milieu des années 1890. La fondation de la ligue de l’Action française (1905) puis du quotidien (1908) marque une rupture quantitative et qualitative dans l’influence exercée par Maurras et la fin de sa marginalité dans le champ politique : « par cette croissance [du mouvement], qui n’est pas seulement une mutation, Maurras voit son rôle transformé : le soliste ombrageux et passionné devient chef d’orchestre » . Les rapports de force, bien analysés, soulignent que Maurras n’est pas seul dans l’élaboration de la pensée du nationalisme intégral : ils achèvent de complexifier le modèle d’une diffusion de pensée, non radioconcentrique, mais parfois polynucléaire. C’est ce que montre la dynamique d’emprunts entre les responsables de l’Action française ). On regrettera seulement que ces analyses fines des transferts d’idées, au-delà des réseaux de sociabilité, soient in fine trop rares.
« Politique d’abord » ? Un contexte philosophique partiellement occulté
Ainsi, au titre des faiblesses, signalons que le choix voulu d’une biographie contextualisante a conduit l’auteur à passer rapidement sur l’histoire des idées politiques et l’ouvrage, pris dans la trame biographique, peine parfois à joindre récit biographique et trajectoire des idées maurrassiennes.
Le parti pris louable d’asystématisme et le primat donné à l’analyse sociale des réseaux perdent en contextualisation des courants de pensée. L’auteur insiste sur la méthode de Maurras, celle d’un « empirisme organisateur », dont on aurait aimé qu’il soit, non seulement évoqué et invoqué, mais replacé plus précisément dans les courants philosophiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, alors que le pragmatisme est profondément renouvelé par des doctrines de l’action (marxisme), et qu’à l’autre bout, Maurras est influencé par le néothomisme, par ses relations (le collège diocésain d’Aix, l’abbé Penon) et par ses affinités intellectuelles . La spécificité philosophique de cet empirisme organisateur n’est qu’esquissée. Sans aller plus avant, l’auteur se contente par ailleurs de rappeler, sans les développer, les controverses avec les courants catholiques marqués par le libéralisme de catholiques ralliés à la République (Sangnier) et le personnalisme (dans les années 1930 – Esprit, à peine mentionné) et fait de même pour les discussions des années 1960 qui mettent en regard l’héritage maurrassien et le marxisme . Le portrait des nouvelles droites radicales après la mort de Maurras aurait gagné à insister plus finement sur les « transferts » effectifs d’idées maurrassiennes et leurs inflexions, au-delà du recensement des filiations de ces mouvements. Indépendamment de la question des réceptions de Maurras, contemporaines et postérieures, il aurait pu être utile de replacer davantage Maurras dans les courants philosophiques auxquels il emprunte. Or l’ouvrage accorde une place négligeable aux sources du théoricien : si le Maurras maître à penser pour les générations suivantes est minutieusement présenté, les maîtres de Maurras sont laissés dans l’ombre, en dehors de la relation particulière avec Maurice Barrès.
Plus largement, l’ouvrage manque d’un travail sur la généalogie des principales idées politiques de l’intéressé, qui auraient mérité d’être présentées de façon transversale et indépendamment de la trame biographique : un aperçu d’ensemble, ferme et explicite, du nationalisme intégral d’une part, et de l’antisémitisme maurrassien d’autre part, avec les inflexions que peuvent permettre une étude à l’échelle d’une vie, aurait été plus que bienvenu, en ce que ces éléments sont constitutifs d’une pensée maurrassienne, certes plurielle. Au sujet de l’antisémitisme de Maurras, l’auteur cite sans jamais les approfondir les travaux de Laurent Joly . Y faire référence ponctuellement à certains moments de la biographie, l’affaire Dreyfus, l’affaire Stavisky, le soutien au Statut des Juifs d’octobre 1940 (mentionné plus qu’analysé), et le procès d’épuration, produit une vision des choses disparate, allusive, voire incomplète. Elle empêche de saisir clairement l’évolution et les permanences des positions de Maurras. Une récapitulation, toute artificielle qu’elle puisse être, aurait été plus qu’utile, notamment pour un public de non-spécialistes. De fait, l’ouvrage a définitivement un caractère érudit et vise, par ses analyses fines – le dossier de la Révolution Nationale, l’accent mis sur les sociabilités plutôt que sur l’histoire des idées, souvent préférée dans les biographies antérieures –, un public déjà connaisseur des problématiques sur Charles Maurras, dont il précise certains points.
Une dernière critique concerne les termes employés pour qualifier le rayonnement de Maurras et renvoie aux difficultés de l’histoire intellectuelle pour arriver à retracer mais aussi à quantifier l’ « influence » – concept problématique s’il en est – d’un auteur. Olivier Dard traite pleinement la question du magistère intellectuel de Maurras et la relation à ses « disciples » ; à une échelle fine, il s’efforce de nuancer les réceptions de Maurras et le sentiment d’adhésion qu’il a ou n’a pas entrainé. Il montre que l’influence politique directe de Maurras sur la Révolution Nationale est limitée, en se fondant sur la faiblesse du nombre d’entrevues avec Pétain , sur la relation asymétrique entre les deux protagonistes , l’admiration de l’un pour l’autre ayant pour réciproque les réticences du Maréchal pour son cadet. Cependant, après avoir si bien montré que magistère politique et magistère intellectuel étaient intimement liés chez Maurras – dans le sens où le magistère intellectuel est un magistère politique , et le magistère politique, un magistère essentiellement intellectuel – il est particulièrement dommage et dommageable d’avoir si brièvement traité la question du « magistère intellectuel » de Maurras sur le gouvernement de Vichy et sur ses administrateurs et partant, d’être passé rapidement sur son influence dès lors « indirecte » sur le régime de Vichy dans une étude s’inscrivant en faux contre la thèse de l’ « imprégnation » maurrassienne du régime.
Ceci permet de comprendre la différence de magistère entre Maurras et son aîné : le maître de Martigues s’inscrit définitivement dans une logique collective, dès le milieu des années 1890. La fondation de la ligue de l’Action française (1905) puis du quotidien (1908) marque une rupture quantitative et qualitative dans l’influence exercée par Maurras et la fin de sa marginalité dans le champ politique : « par cette croissance [du mouvement], qui n’est pas seulement une mutation, Maurras voit son rôle transformé : le soliste ombrageux et passionné devient chef d’orchestre » . Les rapports de force, bien analysés, soulignent que Maurras n’est pas seul dans l’élaboration de la pensée du nationalisme intégral : ils achèvent de complexifier le modèle d’une diffusion de pensée, non radioconcentrique, mais parfois polynucléaire. C’est ce que montre la dynamique d’emprunts entre les responsables de l’Action française ). On regrettera seulement que ces analyses fines des transferts d’idées, au-delà des réseaux de sociabilité, soient in fine trop rares.
« Politique d’abord » ? Un contexte philosophique partiellement occulté
Ainsi, au titre des faiblesses, signalons que le choix voulu d’une biographie contextualisante a conduit l’auteur à passer rapidement sur l’histoire des idées politiques et l’ouvrage, pris dans la trame biographique, peine parfois à joindre récit biographique et trajectoire des idées maurrassiennes.
Le parti pris louable d’asystématisme et le primat donné à l’analyse sociale des réseaux perdent en contextualisation des courants de pensée. L’auteur insiste sur la méthode de Maurras, celle d’un « empirisme organisateur », dont on aurait aimé qu’il soit, non seulement évoqué et invoqué, mais replacé plus précisément dans les courants philosophiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, alors que le pragmatisme est profondément renouvelé par des doctrines de l’action (marxisme), et qu’à l’autre bout, Maurras est influencé par le néothomisme, par ses relations (le collège diocésain d’Aix, l’abbé Penon) et par ses affinités intellectuelles . La spécificité philosophique de cet empirisme organisateur n’est qu’esquissée. Sans aller plus avant, l’auteur se contente par ailleurs de rappeler, sans les développer, les controverses avec les courants catholiques marqués par le libéralisme de catholiques ralliés à la République (Sangnier) et le personnalisme (dans les années 1930 – Esprit, à peine mentionné) et fait de même pour les discussions des années 1960 qui mettent en regard l’héritage maurrassien et le marxisme . Le portrait des nouvelles droites radicales après la mort de Maurras aurait gagné à insister plus finement sur les « transferts » effectifs d’idées maurrassiennes et leurs inflexions, au-delà du recensement des filiations de ces mouvements. Indépendamment de la question des réceptions de Maurras, contemporaines et postérieures, il aurait pu être utile de replacer davantage Maurras dans les courants philosophiques auxquels il emprunte. Or l’ouvrage accorde une place négligeable aux sources du théoricien : si le Maurras maître à penser pour les générations suivantes est minutieusement présenté, les maîtres de Maurras sont laissés dans l’ombre, en dehors de la relation particulière avec Maurice Barrès.
Plus largement, l’ouvrage manque d’un travail sur la généalogie des principales idées politiques de l’intéressé, qui auraient mérité d’être présentées de façon transversale et indépendamment de la trame biographique : un aperçu d’ensemble, ferme et explicite, du nationalisme intégral d’une part, et de l’antisémitisme maurrassien d’autre part, avec les inflexions que peuvent permettre une étude à l’échelle d’une vie, aurait été plus que bienvenu, en ce que ces éléments sont constitutifs d’une pensée maurrassienne, certes plurielle. Au sujet de l’antisémitisme de Maurras, l’auteur cite sans jamais les approfondir les travaux de Laurent Joly . Y faire référence ponctuellement à certains moments de la biographie, l’affaire Dreyfus, l’affaire Stavisky, le soutien au Statut des Juifs d’octobre 1940 (mentionné plus qu’analysé), et le procès d’épuration, produit une vision des choses disparate, allusive, voire incomplète. Elle empêche de saisir clairement l’évolution et les permanences des positions de Maurras. Une récapitulation, toute artificielle qu’elle puisse être, aurait été plus qu’utile, notamment pour un public de non-spécialistes. De fait, l’ouvrage a définitivement un caractère érudit et vise, par ses analyses fines – le dossier de la Révolution Nationale, l’accent mis sur les sociabilités plutôt que sur l’histoire des idées, souvent préférée dans les biographies antérieures –, un public déjà connaisseur des problématiques sur Charles Maurras, dont il précise certains points.
Une dernière critique concerne les termes employés pour qualifier le rayonnement de Maurras et renvoie aux difficultés de l’histoire intellectuelle pour arriver à retracer mais aussi à quantifier l’ « influence » – concept problématique s’il en est – d’un auteur. Olivier Dard traite pleinement la question du magistère intellectuel de Maurras et la relation à ses « disciples » ; à une échelle fine, il s’efforce de nuancer les réceptions de Maurras et le sentiment d’adhésion qu’il a ou n’a pas entrainé. Il montre que l’influence politique directe de Maurras sur la Révolution Nationale est limitée, en se fondant sur la faiblesse du nombre d’entrevues avec Pétain , sur la relation asymétrique entre les deux protagonistes , l’admiration de l’un pour l’autre ayant pour réciproque les réticences du Maréchal pour son cadet. Cependant, après avoir si bien montré que magistère politique et magistère intellectuel étaient intimement liés chez Maurras – dans le sens où le magistère intellectuel est un magistère politique , et le magistère politique, un magistère essentiellement intellectuel – il est particulièrement dommage et dommageable d’avoir si brièvement traité la question du « magistère intellectuel » de Maurras sur le gouvernement de Vichy et sur ses administrateurs et partant, d’être passé rapidement sur son influence dès lors « indirecte » sur le régime de Vichy dans une étude s’inscrivant en faux contre la thèse de l’ « imprégnation » maurrassienne du régime.
Maurras ou les permanences d’un nationalisme français première partie
Prenant acte de l’absence de biographie historique universitaire sur Charles Maurras, cet ouvrage entend être la nouvelle synthèse de référence sur le sujet, accompagnée d’un bilan historiographique sur les recherches récentes – quand bien même l’auteur rappelle la gageure d’écrire de nouveau sur Maurras : « [la] masse documentaire pourrait rendre vaine la tentative de vouloir proposer une synthèse et un nouveau regard sur une figure dont les grandes étapes de l’itinéraire sont balisées et dont les principales lignes de la doctrine sont connues » .
Olivier Dard livre ici une biographie intellectuelle du personnage et cherche à en restituer toutes les dimensions : Charles Maurras y est présenté tour à tour comme homme de lettres et homme de plume à la tête de l’Action française, intellectuel et maître à penser pour de nombreuses générations appartenant ou non à la droite nationaliste, et enfin comme une figure politique, puisque, sans avoir jamais exercé le pouvoir, Maurras traverse la Troisième République, contre laquelle il développe une éthique d’opposition. En prenant pour principe que « la définition du maurrassisme doit être mise en contexte et territorialisée » , l’historien se dégage d’une histoire des idées politiques et prend le contre-pied d’une approche systémique : revenant sur les étapes d’élaboration de la pensée maurrassienne, il insiste sur les contingences des circonstances et la diversité de ses réceptions – au sein des courants de droite et à l’extérieur, au temps de Maurras comme dans sa postérité. Cette biographie historique est enfin intéressante pour sa dimension collective, lorsque l’auteur replace Maurras au sein de son école, de son milieu et de ses réseaux de sociabilité .
Une biographie solide, de facture classique
L’ouvrage, de facture classique, est inégal dans ses apports. Les quatre premiers chapitres traitent de la période de la formation. L’historien analyse l’enfance sous l’angle d’un triple traumatisme, le décès du père, la surdité développée à la suite d’une maladie et la perte de foi, faisant appel à une grille de lecture psychanalytique, reprise en fin d’ouvrage , artificielle et peu convaincante. Il revient sur la formation littéraire de Maurras et son entrée en politique par le biais du journalisme. S’appuyant largement sur les travaux de Stéphane Giocanti , il rappelle l’éclectisme de ses goûts d’étudiant et sa formation autodidacte marquant son parcours d’homme de lettres. Il souligne son implication dans les querelles littéraires de son temps, avec la fondation de l’Ecole romane, affirmant un classicisme latin en réaction au romantisme germanique, et son engagement pour le félibrisme. Il aborde enfin les sociabilités intellectuelles de Maurras, s’acheminant vers le nationalisme intégral, avec l’expérience journalistique de La Cocarde et son reportage aux Jeux olympiques de 1896.
Les trois chapitres suivants couvrent la période de l’Affaire Dreyfus, la fondation de l’Action française et la victoire de 1918. On est relativement déçu par les analyses convenues consacrées à l’Affaire Dreyfus ou la fondation de l’Action française : pas de renouvellement de perspective sur deux dossiers bien connus. Le chapitre 6, consacré au passage « de Maurras au maurrassisme », permet de conceptualiser la notion de « maître à penser » en reprenant les thèmes de l’engagement politique de Maurras, la défense de l’Eglise, de la patrie et de la Revanche, même si l’auteur, spécialiste d’histoire politique, apparait nettement moins à l’aise sur la partie religieuse . Un chapitre consacré au rôle de Maurras pendant la guerre permet d’éclairer la trajectoire de ce non-combattant (en raison de son âge et de son infirmité) et ouvre des pistes, restées inachevées, de comparaison avec celle de Barrès et l’impact de leurs expériences de guerre respectives sur leur nationalisme. Le temps de l’Union Sacrée est l’occasion d’un ralliement temporaire des maurrassiens au régime républicain et se solde par une intégration plus marquée à la vie politique. Elle se traduit, socialement, par une normalisation de la mouvance et une notabilisation de ses cadres et se poursuit, durant l’entre-deux-guerres, par la présentation de candidats d’Action française aux élections , quand bien même la rhétorique maurrassienne reste antiparlementaire et antirépublicaine.
Les trois chapitres suivants font le portrait d’un homme dont la trajectoire fut définitivement marquée par les deux guerres : « en 1918, Maurras peut se compter parmi les vainqueurs. En 1944-1945, il est un vaincu, un vaincu de l’intérieur, qui a soutenu sans réserve Pétain, l’Etat français et sa politique » . Le chapitre 8 revient sur « les fruits amers de la victoire » dans une époque marquée par les difficultés de la question franco-allemande, l’affirmation d’une France forte chez Poincaré, avec lequel Maurras trouve des points d’entente, et les essais d’apaisement du briandisme qui excite son exécration. Le temps de l’union des droites se solde pourtant par les premières dissidences, engendrées par les ambigüités du rapport maurrassien à l’action politique, ainsi que la condamnation pontificale de l’Action française en 1926, en réaction au « Politique d’abord ». Pour les années 1930, période de prédilection de l’auteur, une mise au point sur la manifestation du 6 février 1934 revient sur le décalage entre les militants d’Action française, au premier plan, et l’impréparation de l’état-major du mouvement qui n’envisage pas de prendre le pouvoir. Les deux décennies de l’entre-deux guerres s’achèvent donc sur le dégarnissement des rangs de l’Action française, amoindrie par les départs des dissidents , la concurrence d’autres ligues (les Croix de Feu), de nouveaux partis à droite (les Relèves, auquel l’auteur avait déjà consacré un ouvrage), et des mouvements d’Action Catholique venant rogner, particulièrement après 1926, sur le « vivier d’adhésion » de l’Action française des deux décennies précédentes. .
Par contraste, le magistère de Maurras est, lui, réaffirmé, d’une part, par son emprisonnement des années 1936-1937, dont il tire une certaine gloire dans les milieux ultras ; d’autre part, par son élection à l’Académie Française consacrant socialement le parcours de l’homme de lettres politique en 1938 ; et enfin, par la levée de la condamnation de l’Action française en 1939. La défaite de 1940 le place dans une position inédite, passant de censeur d’une Troisième République honnie au soutien du nouveau régime du maréchal Pétain, alors que les trajectoires des tenants du maurrassisme ou des hommes un temps marqués par lui se diversifient, entre maréchalistes et pétainistes, collaborationnistes de Je suis partout et résistants . O. Dard nuance fermement l’influence politique directe de Maurras sur la Révolution nationale. Les pages consacrées à son procès sont les moins réussies, l’auteur martelant que le procès de Maurras est aussi le procès d’un « symbole » sans réellement approfondir ce dernier terme, aussi problématique pour l’histoire des représentations que les notions d’ « influence », d’ « aura » et de « magistère » pour l’histoire intellectuelle, qui connaissent, elles, un meilleur traitement au cours de l’ouvrage. La vie de Maurras s’achève sur une peine de prison à perpétuité, assortie d’une peine d’indignité nationale : il meurt en 1952, non sans avoir cherché à reconstituer, dans ses prisons successives, l’atmosphère de son cabinet d’étude, connue au journal , et tout en ayant continué à recevoir des visites des jeunes générations, soulignant la permanence de son rayonnement intellectuel jusque dans les derniers mois de sa vie.
Un dernier chapitre, le plus novateur du point de vue historiographique, retrace l’héritage de la pensée maurrassienne dans les droites radicales, de la mort de Maurras à la disparition de son influence. Se revendiquant de la notion de « transferts culturels et politiques », empruntée à Michel Espagne , l’auteur entend montrer les effets de sélection, d’adaptation, de divergence et de réactualisation du corpus d’idées maurrassien, dans une analyse qui tient ici moins, du reste, d’une histoire des réseaux intellectuels à l’échelle transnationale que d’une juxtaposition d’études de cas à l’échelle internationale, ébauchant trop rapidement une approche comparatiste . Le cas français, plus étudié, recense tous les mouvements issus du maurrassisme et leurs recompositions jusqu’à l’époque actuelle, faisant émerger la pluralité des figures de Maurras et des maurrassiens : « Maurras n’est pas seul. En effet, si son rôle et son influence en France et à l’étranger ne sont plus à souligner, il faut aussi considérer que sa vie est liée à une aventure collective. Maurras ne saurait être séparé des maurrassiens. Pour une partie de sa postérité (…), il s’agit de s’autoriser un droit d’inventaire débouchant sur une relecture distanciée, critique et sélective de l’œuvre ; de privilégier l’écrivain sur le journaliste et de ne garder du Maurras politique que le doctrinaire de quelques grands textes en envoyant aux oubliettes l’essentiel de la prose du polémiste politique. (…) L’historien entend rendre compte du Maurras vivant dont l’itinéraire se lit aussi au pluriel » .
Une approche totalisante du personnage : « être maurrassien, ce n’est pas appartenir à un parti, cela fait partie des structures de son être »
Dans ce portrait total de Maurras, une grande place est faite à l’homme de lettres du XIXe siècle, qui conçoit son engagement politique et idéologique à l’aune de critères nés au tournant de siècle. L’accent est mis sur le moment matriciel des amitiés des dernières décennies du XIXe siècle, avec Frédéric Mistral, Maurice Barrès et Anatole France. Les lettres et le journalisme sont pour Maurras à la fois un milieu où se nouent amitiés et réseaux de sociabilité, et un milieu professionnel dans lequel il s’insère avec l’appui de ses aînés (Barrès, Mistral) et dont il finit par devenir un centre, en conquérant peu à peu le champ littéraire et intellectuel de la fin du XIXe siècle. On suit la progression de sa notoriété et de sa légitimité. Ainsi, la fondation de l’Ecole Romane en 1891 s’inscrit dans une stratégie de rayonnement et d’accès à la reconnaissance, dont Olivier Dard rappelle la dimension de « coup littéraire retentissant » (S. Giocanti), pour mettre en lumière une nouvelle génération de « jeunes loups », cherchant à bénéficier de la notoriété du fondateur, Jean Moréas.
Le journalisme est l’instrument principal du rayonnement et du magistère maurrassien. Maurras n’est pas seulement le théoricien d’un mouvement, l’Action française, il est l’homme d’un journal dont le poste de directeur revient à Léon Daudet. L’ouvrage est particulièrement intéressant lorsqu’il analyse les vecteurs de diffusion de sa pensée individuelle que l’enjeu de médiatisation transforme en entreprises collectives : périodiques, revues, journaux, conférences, Institut d’Action française et ligue, tantôt au public très élitiste (des étudiants, notamment en médecine, droit et lettres), tantôt au rayonnement large. C’est dans le journalisme que se structure l’ordinaire des jours maurrassiens. Et sous la plume d’Olivier Dard, reprenant le mot de Léon Daudet « chez Maurras, le journaliste, c’est l’homme », on voit Maurras apparaître, penché sur la rédaction de ses articles, dans les années 1910 , 1930 comme 1950 .
Les lettres ne représentent pas seulement pour Maurras une carrière ou un mode d’action politique : elles sont aussi un mode d’être nationaliste et la base sous-tendant sa vision du monde, l’auteur entendant mobiliser, avec plus ou moins de bonheur au cours de l’ouvrage, la notion de « Weltanschauung » du maurrassisme. Mettant en valeur la composante culturelle du nationalisme de C. Maurras, défenseur de la latinité et de la romanité contre les « Barbares », O. Dard souligne ainsi la cohérence de pensée qui traverse la polyactivité du Martégal, tendu vers la définition et la défense d’un nationalisme intégral, en mettant de façon pionnière la critique littéraire au service de construction du projet nationaliste. Cette vision totalisante est bien illustrée par Maurras lui-même, dans un article de l’Action française du 20 avril 1923 présentant rétrospectivement son engagement : « nous menons depuis trente ans, pour les lettres et pour la patrie, un effort de nationalisme intellectuel » . Ainsi, le choix de ce portrait en grand angle permet de cerner la totalité d’une pensée réactionnaire et contre-révolutionnaire, sur les plans politique, esthétique et littéraire.
« Mon cher maître, mon maître, jamais ce beau mot n’a été plus complètement vrai dans le rapport que j’ai à vous »
L’autre apport de cette biographie est la place réservée aux réseaux de sociabilité maurrassiens et aux transferts d’idées qui les accompagnent : Maurras apparait comme « un maître » au cœur d’une « nébuleuse » de « disciples ». Olivier Dard analyse avec finesse la position des différents interlocuteurs de Maurras, contemporains ou successeurs, formant la « nébuleuse » de ses relations. Il ne cherche pas à en produire un modèle systémique, en faisant appel aux approches quantitatives de la théorie des réseaux , mais montre à une échelle fine les positionnements de chacun, leur degré de proximité avec Maurras et leur évolution. La « mouvance » maurrassienne, qui ne recoupe pas tout à fait celle de l’Action française, ne peut de fait s’appréhender sur le mode de cercles concentriques, même si l’on peut aisément identifier en premier lieu, le petit cercle des intimes (Léon Daudet, dont le fils est aussi le filleul de Maurras), des amitiés canoniques, à l’aune d’une vie (Jacques Bainville) et celle des aînés, à qui Maurras voue une admiration sans pareil; en second lieu, apparaissent des disciples proches, sur plusieurs générations (de Louis Dimier à Pierre Boutang), sans exclure parmi eux le choc pour Maurras de leurs dissidences ; puis, les militants d’AF ; puis viennent les compagnons de route, qui ne partagent pas toutes les vues du maître (de Maurice Barrès au Jacques Maritain d’avant 1926) ; et enfin, en dernier lieu, ceux qui ont été fascinés par Maurras, par son style ou sa pensée, tout en restant à l’extérieur du mouvement d’AF, soit qu’ils se soient définis eux-mêmes comme maurrassiens (Albert Thibaudet, Raoul Girardet), soit qu’ils soient ou se soient éloignés politiquement et idéologiquement de ses idées (importance des idées maurrassiennes dans la formation du jeune De Gaulle ; fascination de Marcel Proust pour le style du journal). L’auteur n’oublie dans cette recension ni les disciples ni les fils prodigues, ni les héritiers indirects ou repentis, ni non plus le rôle joué par les adversaires de Maurras qui l’accréditent, par leur opposition, d’un statut social et de crédit intellectuel, et contribuent indirectement à reconnaître son influence, tel Marcel Sembat, André Gide ou Paul Claudel. Signaler la complexité de cette géographie de l’influence maurrassienne est l’un des apports de l’ouvrage.
Olivier Dard fait avec justesse une analyse qualitative de ces relations, en citant tout au long de l’ouvrage les types d’adresses à Maurras. Elles permettent de comprendre les modes d’exercice du « magistère intellectuel » de Maurras et font émerger la figure du « maître », qualifiant ainsi le statut de l’intellectuel dans les trois premières décennies du XXe siècle . L’auteur souligne l’importance chez Maurras d’un magistère de la parole qui confère une dimension professorale à celui que la surdité avait empêché de suivre un parcours universitaire d’étudiant et qui n’eut jamais de grade académique. L’analyse la plus convaincante concerne le projet maurrassien d’institut para-universitaire, l’Institut d’Action française. Cet « Institut d’enseignement supérieur contre-révolutionnaire », à vocation d’école de cadres, est le laboratoire d’élaboration d’une contre-pensée que l’auteur restitue avec minutie .
Olivier Dard livre ici une biographie intellectuelle du personnage et cherche à en restituer toutes les dimensions : Charles Maurras y est présenté tour à tour comme homme de lettres et homme de plume à la tête de l’Action française, intellectuel et maître à penser pour de nombreuses générations appartenant ou non à la droite nationaliste, et enfin comme une figure politique, puisque, sans avoir jamais exercé le pouvoir, Maurras traverse la Troisième République, contre laquelle il développe une éthique d’opposition. En prenant pour principe que « la définition du maurrassisme doit être mise en contexte et territorialisée » , l’historien se dégage d’une histoire des idées politiques et prend le contre-pied d’une approche systémique : revenant sur les étapes d’élaboration de la pensée maurrassienne, il insiste sur les contingences des circonstances et la diversité de ses réceptions – au sein des courants de droite et à l’extérieur, au temps de Maurras comme dans sa postérité. Cette biographie historique est enfin intéressante pour sa dimension collective, lorsque l’auteur replace Maurras au sein de son école, de son milieu et de ses réseaux de sociabilité .
Une biographie solide, de facture classique
L’ouvrage, de facture classique, est inégal dans ses apports. Les quatre premiers chapitres traitent de la période de la formation. L’historien analyse l’enfance sous l’angle d’un triple traumatisme, le décès du père, la surdité développée à la suite d’une maladie et la perte de foi, faisant appel à une grille de lecture psychanalytique, reprise en fin d’ouvrage , artificielle et peu convaincante. Il revient sur la formation littéraire de Maurras et son entrée en politique par le biais du journalisme. S’appuyant largement sur les travaux de Stéphane Giocanti , il rappelle l’éclectisme de ses goûts d’étudiant et sa formation autodidacte marquant son parcours d’homme de lettres. Il souligne son implication dans les querelles littéraires de son temps, avec la fondation de l’Ecole romane, affirmant un classicisme latin en réaction au romantisme germanique, et son engagement pour le félibrisme. Il aborde enfin les sociabilités intellectuelles de Maurras, s’acheminant vers le nationalisme intégral, avec l’expérience journalistique de La Cocarde et son reportage aux Jeux olympiques de 1896.
Les trois chapitres suivants couvrent la période de l’Affaire Dreyfus, la fondation de l’Action française et la victoire de 1918. On est relativement déçu par les analyses convenues consacrées à l’Affaire Dreyfus ou la fondation de l’Action française : pas de renouvellement de perspective sur deux dossiers bien connus. Le chapitre 6, consacré au passage « de Maurras au maurrassisme », permet de conceptualiser la notion de « maître à penser » en reprenant les thèmes de l’engagement politique de Maurras, la défense de l’Eglise, de la patrie et de la Revanche, même si l’auteur, spécialiste d’histoire politique, apparait nettement moins à l’aise sur la partie religieuse . Un chapitre consacré au rôle de Maurras pendant la guerre permet d’éclairer la trajectoire de ce non-combattant (en raison de son âge et de son infirmité) et ouvre des pistes, restées inachevées, de comparaison avec celle de Barrès et l’impact de leurs expériences de guerre respectives sur leur nationalisme. Le temps de l’Union Sacrée est l’occasion d’un ralliement temporaire des maurrassiens au régime républicain et se solde par une intégration plus marquée à la vie politique. Elle se traduit, socialement, par une normalisation de la mouvance et une notabilisation de ses cadres et se poursuit, durant l’entre-deux-guerres, par la présentation de candidats d’Action française aux élections , quand bien même la rhétorique maurrassienne reste antiparlementaire et antirépublicaine.
Les trois chapitres suivants font le portrait d’un homme dont la trajectoire fut définitivement marquée par les deux guerres : « en 1918, Maurras peut se compter parmi les vainqueurs. En 1944-1945, il est un vaincu, un vaincu de l’intérieur, qui a soutenu sans réserve Pétain, l’Etat français et sa politique » . Le chapitre 8 revient sur « les fruits amers de la victoire » dans une époque marquée par les difficultés de la question franco-allemande, l’affirmation d’une France forte chez Poincaré, avec lequel Maurras trouve des points d’entente, et les essais d’apaisement du briandisme qui excite son exécration. Le temps de l’union des droites se solde pourtant par les premières dissidences, engendrées par les ambigüités du rapport maurrassien à l’action politique, ainsi que la condamnation pontificale de l’Action française en 1926, en réaction au « Politique d’abord ». Pour les années 1930, période de prédilection de l’auteur, une mise au point sur la manifestation du 6 février 1934 revient sur le décalage entre les militants d’Action française, au premier plan, et l’impréparation de l’état-major du mouvement qui n’envisage pas de prendre le pouvoir. Les deux décennies de l’entre-deux guerres s’achèvent donc sur le dégarnissement des rangs de l’Action française, amoindrie par les départs des dissidents , la concurrence d’autres ligues (les Croix de Feu), de nouveaux partis à droite (les Relèves, auquel l’auteur avait déjà consacré un ouvrage), et des mouvements d’Action Catholique venant rogner, particulièrement après 1926, sur le « vivier d’adhésion » de l’Action française des deux décennies précédentes. .
Par contraste, le magistère de Maurras est, lui, réaffirmé, d’une part, par son emprisonnement des années 1936-1937, dont il tire une certaine gloire dans les milieux ultras ; d’autre part, par son élection à l’Académie Française consacrant socialement le parcours de l’homme de lettres politique en 1938 ; et enfin, par la levée de la condamnation de l’Action française en 1939. La défaite de 1940 le place dans une position inédite, passant de censeur d’une Troisième République honnie au soutien du nouveau régime du maréchal Pétain, alors que les trajectoires des tenants du maurrassisme ou des hommes un temps marqués par lui se diversifient, entre maréchalistes et pétainistes, collaborationnistes de Je suis partout et résistants . O. Dard nuance fermement l’influence politique directe de Maurras sur la Révolution nationale. Les pages consacrées à son procès sont les moins réussies, l’auteur martelant que le procès de Maurras est aussi le procès d’un « symbole » sans réellement approfondir ce dernier terme, aussi problématique pour l’histoire des représentations que les notions d’ « influence », d’ « aura » et de « magistère » pour l’histoire intellectuelle, qui connaissent, elles, un meilleur traitement au cours de l’ouvrage. La vie de Maurras s’achève sur une peine de prison à perpétuité, assortie d’une peine d’indignité nationale : il meurt en 1952, non sans avoir cherché à reconstituer, dans ses prisons successives, l’atmosphère de son cabinet d’étude, connue au journal , et tout en ayant continué à recevoir des visites des jeunes générations, soulignant la permanence de son rayonnement intellectuel jusque dans les derniers mois de sa vie.
Un dernier chapitre, le plus novateur du point de vue historiographique, retrace l’héritage de la pensée maurrassienne dans les droites radicales, de la mort de Maurras à la disparition de son influence. Se revendiquant de la notion de « transferts culturels et politiques », empruntée à Michel Espagne , l’auteur entend montrer les effets de sélection, d’adaptation, de divergence et de réactualisation du corpus d’idées maurrassien, dans une analyse qui tient ici moins, du reste, d’une histoire des réseaux intellectuels à l’échelle transnationale que d’une juxtaposition d’études de cas à l’échelle internationale, ébauchant trop rapidement une approche comparatiste . Le cas français, plus étudié, recense tous les mouvements issus du maurrassisme et leurs recompositions jusqu’à l’époque actuelle, faisant émerger la pluralité des figures de Maurras et des maurrassiens : « Maurras n’est pas seul. En effet, si son rôle et son influence en France et à l’étranger ne sont plus à souligner, il faut aussi considérer que sa vie est liée à une aventure collective. Maurras ne saurait être séparé des maurrassiens. Pour une partie de sa postérité (…), il s’agit de s’autoriser un droit d’inventaire débouchant sur une relecture distanciée, critique et sélective de l’œuvre ; de privilégier l’écrivain sur le journaliste et de ne garder du Maurras politique que le doctrinaire de quelques grands textes en envoyant aux oubliettes l’essentiel de la prose du polémiste politique. (…) L’historien entend rendre compte du Maurras vivant dont l’itinéraire se lit aussi au pluriel » .
Une approche totalisante du personnage : « être maurrassien, ce n’est pas appartenir à un parti, cela fait partie des structures de son être »
Dans ce portrait total de Maurras, une grande place est faite à l’homme de lettres du XIXe siècle, qui conçoit son engagement politique et idéologique à l’aune de critères nés au tournant de siècle. L’accent est mis sur le moment matriciel des amitiés des dernières décennies du XIXe siècle, avec Frédéric Mistral, Maurice Barrès et Anatole France. Les lettres et le journalisme sont pour Maurras à la fois un milieu où se nouent amitiés et réseaux de sociabilité, et un milieu professionnel dans lequel il s’insère avec l’appui de ses aînés (Barrès, Mistral) et dont il finit par devenir un centre, en conquérant peu à peu le champ littéraire et intellectuel de la fin du XIXe siècle. On suit la progression de sa notoriété et de sa légitimité. Ainsi, la fondation de l’Ecole Romane en 1891 s’inscrit dans une stratégie de rayonnement et d’accès à la reconnaissance, dont Olivier Dard rappelle la dimension de « coup littéraire retentissant » (S. Giocanti), pour mettre en lumière une nouvelle génération de « jeunes loups », cherchant à bénéficier de la notoriété du fondateur, Jean Moréas.
Le journalisme est l’instrument principal du rayonnement et du magistère maurrassien. Maurras n’est pas seulement le théoricien d’un mouvement, l’Action française, il est l’homme d’un journal dont le poste de directeur revient à Léon Daudet. L’ouvrage est particulièrement intéressant lorsqu’il analyse les vecteurs de diffusion de sa pensée individuelle que l’enjeu de médiatisation transforme en entreprises collectives : périodiques, revues, journaux, conférences, Institut d’Action française et ligue, tantôt au public très élitiste (des étudiants, notamment en médecine, droit et lettres), tantôt au rayonnement large. C’est dans le journalisme que se structure l’ordinaire des jours maurrassiens. Et sous la plume d’Olivier Dard, reprenant le mot de Léon Daudet « chez Maurras, le journaliste, c’est l’homme », on voit Maurras apparaître, penché sur la rédaction de ses articles, dans les années 1910 , 1930 comme 1950 .
Les lettres ne représentent pas seulement pour Maurras une carrière ou un mode d’action politique : elles sont aussi un mode d’être nationaliste et la base sous-tendant sa vision du monde, l’auteur entendant mobiliser, avec plus ou moins de bonheur au cours de l’ouvrage, la notion de « Weltanschauung » du maurrassisme. Mettant en valeur la composante culturelle du nationalisme de C. Maurras, défenseur de la latinité et de la romanité contre les « Barbares », O. Dard souligne ainsi la cohérence de pensée qui traverse la polyactivité du Martégal, tendu vers la définition et la défense d’un nationalisme intégral, en mettant de façon pionnière la critique littéraire au service de construction du projet nationaliste. Cette vision totalisante est bien illustrée par Maurras lui-même, dans un article de l’Action française du 20 avril 1923 présentant rétrospectivement son engagement : « nous menons depuis trente ans, pour les lettres et pour la patrie, un effort de nationalisme intellectuel » . Ainsi, le choix de ce portrait en grand angle permet de cerner la totalité d’une pensée réactionnaire et contre-révolutionnaire, sur les plans politique, esthétique et littéraire.
« Mon cher maître, mon maître, jamais ce beau mot n’a été plus complètement vrai dans le rapport que j’ai à vous »
L’autre apport de cette biographie est la place réservée aux réseaux de sociabilité maurrassiens et aux transferts d’idées qui les accompagnent : Maurras apparait comme « un maître » au cœur d’une « nébuleuse » de « disciples ». Olivier Dard analyse avec finesse la position des différents interlocuteurs de Maurras, contemporains ou successeurs, formant la « nébuleuse » de ses relations. Il ne cherche pas à en produire un modèle systémique, en faisant appel aux approches quantitatives de la théorie des réseaux , mais montre à une échelle fine les positionnements de chacun, leur degré de proximité avec Maurras et leur évolution. La « mouvance » maurrassienne, qui ne recoupe pas tout à fait celle de l’Action française, ne peut de fait s’appréhender sur le mode de cercles concentriques, même si l’on peut aisément identifier en premier lieu, le petit cercle des intimes (Léon Daudet, dont le fils est aussi le filleul de Maurras), des amitiés canoniques, à l’aune d’une vie (Jacques Bainville) et celle des aînés, à qui Maurras voue une admiration sans pareil; en second lieu, apparaissent des disciples proches, sur plusieurs générations (de Louis Dimier à Pierre Boutang), sans exclure parmi eux le choc pour Maurras de leurs dissidences ; puis, les militants d’AF ; puis viennent les compagnons de route, qui ne partagent pas toutes les vues du maître (de Maurice Barrès au Jacques Maritain d’avant 1926) ; et enfin, en dernier lieu, ceux qui ont été fascinés par Maurras, par son style ou sa pensée, tout en restant à l’extérieur du mouvement d’AF, soit qu’ils se soient définis eux-mêmes comme maurrassiens (Albert Thibaudet, Raoul Girardet), soit qu’ils soient ou se soient éloignés politiquement et idéologiquement de ses idées (importance des idées maurrassiennes dans la formation du jeune De Gaulle ; fascination de Marcel Proust pour le style du journal). L’auteur n’oublie dans cette recension ni les disciples ni les fils prodigues, ni les héritiers indirects ou repentis, ni non plus le rôle joué par les adversaires de Maurras qui l’accréditent, par leur opposition, d’un statut social et de crédit intellectuel, et contribuent indirectement à reconnaître son influence, tel Marcel Sembat, André Gide ou Paul Claudel. Signaler la complexité de cette géographie de l’influence maurrassienne est l’un des apports de l’ouvrage.
Olivier Dard fait avec justesse une analyse qualitative de ces relations, en citant tout au long de l’ouvrage les types d’adresses à Maurras. Elles permettent de comprendre les modes d’exercice du « magistère intellectuel » de Maurras et font émerger la figure du « maître », qualifiant ainsi le statut de l’intellectuel dans les trois premières décennies du XXe siècle . L’auteur souligne l’importance chez Maurras d’un magistère de la parole qui confère une dimension professorale à celui que la surdité avait empêché de suivre un parcours universitaire d’étudiant et qui n’eut jamais de grade académique. L’analyse la plus convaincante concerne le projet maurrassien d’institut para-universitaire, l’Institut d’Action française. Cet « Institut d’enseignement supérieur contre-révolutionnaire », à vocation d’école de cadres, est le laboratoire d’élaboration d’une contre-pensée que l’auteur restitue avec minutie .
Quelques idées fausses sur notre histoire
Chers amis, je dois vous avouer quelque chose ! C’est un lourd fardeau que je partage avec les historiens et tous ceux qui sont passionnés d’histoire. Des erreurs, parfois gravissimes, parfois légères, sur les faits, les mots et la vie entière d’hommes… Voici regroupées les plus fameuses erreurs et idées fausses !
La royauté est héréditaire en France
Eh bien non ! Elle est successive, et la nuance est de taille ! Car une royauté héréditaire suppose donc qu’il y ait un héritier, ce qui suppose encore que le roi possède la Couronne et qu’il en fasse ce qu’il veut... Il peut donc la transmettre à qui il veut puisque c’est son bien propre.
La royauté successive désigne quant à elle le régime où le roi a un successeur non-choisi, puisque c’est la Loi Fondamentale qui dit qui peut être roi. Le roi ne peut donc disposer de la Couronne comme il l’entend et la transmettre à son troisième fils parce qu’il le préfère ou à sa fille parce qu’elle est plus âgée. C’est cela qui a relancé le conflit entre catholiques et protestants lorsque le successeur présomptif était Henri de Navarre, c’est encore cette règle qui a fait que le testament de Louis XIV a été cassé car il acceptait que ses fils illégitimes deviennent éligibles au trône en cas d’extinction de sa ligne légitime.
Les femmes sont exclues de certaines fonctions au Moyen-Age
Une femme veuve reprend l’activité du mari et est le chef de famille, et aucune fonction ne leur est interdite. S’il faut résumer, en théorie la femme est la parfaite égale de l’homme et en pratique il faut souvent être veuve pour exercer en toute souveraineté un travail… Mais dans la paysannerie, c’est-à-dire dans presque tout le peuple, la femme est investie dans les champs tout comme l’homme. Ce sont même dans les couches les plus hautes du Tiers-Etat (paysans riches, bourgeois, gros commerçants) et l’ensemble de la noblesse que la femme est le plus soumis à la pression pour épouser un homme d’un situation égale ou meilleure !
Enfin, les abbayes féminines sont dirigées par des femmes dont l’influence est immense et elles pèsent dans les grandes décisions de leurs ordres.
Les serviteurs sont toujours de basse condition
Sans doute l’erreur est apparue au XIXe siècle où les régions pauvres se vidèrent en partie pour aller remplir Paris de nourrices et de valets… Le domestique type est d’abord masculin, assez jeune et issu de petite noblesse.
En effet, les fils de seigneurs de 12 à 15 ans sont envoyés pour apprendre autant la vie que les codes tacites de leur monde. Le rôle de domestique devient très féminin bien plus tard, dans la deuxième partie du XIXe siècle. Le poste préféré est celui d’échanson ! La tradition d’envoyer ses garçons en apprentissage chez son suzerain est telle qu’elle perdura jusqu’à la révolution : les cadets de Gascogne en est l’évolution !
Jeanne d’Arc est une bergère de Lorraine qui a entendu des voix qui lui disaient de chasser les Anglais
Tout dans cette phrase est faux ! Le récit national des Michelet et Lavisse en a tant dit que cette phrase résume à elle seule les idées reçues sur l’histoire !
En effet, Jeanne d’Arc est nommée Jehanne Romée, le nom de sa mère, ce qui est la coutume de sa province.
Cette jeune fille n’a jamais été bergère, mais ce métier collait si bien à une envoyée christique ! Fille de gros paysans, son père a d’ailleurs été l’équivalent de maire de Domrémy. Jehanne est donc la fille de l’un des notables, certes non noble, de son village.
Qui a dit que Jeanne d’Arc est lorraine ? Toujours les historiens du début de la IIIe république qui a perdu la Lorraine contre la Prusse… Car Jeanne est du Barrois, ce qui implique deux faits importants : c’est l’une des rares provinces de l’Est encore fidèle à Charles VII, et c’est surtout une possession du fils de Yolande d’Aragon, laquelle a sans doute donné l’ordre de laisser venir Jeanne jusqu’à Chinon.
Enfin, ses fameuses voix… n’ont jamais existé ! Jeanne d’Arc a toujours dit voir ses conseils en les personnes de saint Michel, l’archange qui alors le patron de la France, de sainte Catherine d’Alexandrie et sainte Marguerite d’Antioche. L’archange et ces deux vierges orientales ont conduit Jeanne d’Arc non pas à bouter l’anglais mais à faire sacrer Charles VII. La mission divine ne lui a jamais dit qu’elle verrait le royaume délivré, et c’est sans doute dans le deuil de cette belle nouvelle qu’est morte Jeanne.
Par contre, ce qui est vrai c’est que cette vierge est née à Domrémy, le village qui porte le nom de saint Remi qui baptisa Clovis à Reims… Pour celle qui aida le roi à se faire sacrer et à remporter la bataille symbolique, c’est un clin d’œil de la Providence comme Elle seule sait en faire !
François Ier est le Père les Lettres et le grand roi de la Renaissance
Si d’un point de vue artistique, il y a eu renaissance et découverte de l’Antiquité, cela est moins vrai du point de vue politique. Personnellement, je pense que la Renaissance est divisée entre la fin de la féodalité et l’arrivée lente de la monarchie absolue… C’est pour moi loin d’être une période unie et lisse !
Revenons à François Ier dont l’historiographie a fait le héros de Marignan et le mécène génial… D’un point de vue humain, ce roi est insupportable avec presque tout le monde car élevé dans la volonté d’accéder au trône alors qu’il est issu d’une branche cadette et donc n’est pas appelé à régner. Avec les femmes, il s’illustre par son inconduite et son manque total de morale, ne cherchant même pas à ménager les apparences (au moins est-il honnête).
Mais le vainqueur de Marignan est aussi le perdant de Pavie. Prisonnier de Charles Quint, il s’enfuit et donne en échange ses fils… L’on appréciera le père !
Pour ce qui est du mécène, c’est surtout sa mère, Louise de Savoie, qui aime les arts et fait tout pour que son fils fasse venir un certain Leonardo Da Vinci…
L’historiographie a mis en avant ce roi, en oubliant Louis XII qui l’a précédé et Henri II qui lui a succédé, et c’est bien dommage car ces rois oubliés ont fait de belles choses. François Ier est une sorte de balourd pour rester poli, mais pour être honnête, il a tout de même régné avec un éclat assez nouveau et en imposait par sa prestance naturelle.
Louis XIV a dit « l’Etat, c’est moi ! »
Sans doute la phrase historique la plus connue ! Fausse puis que le roi mourant a prononcé des mots qui revenaient à cela : « Je m’en vais, mais l’Etat demeure. » C’est-à-dire l’exact contraire de ce qui lui est attribué !
La monarchie absolue ne m’est pas agréable et je préfère la royauté traditionnelle d’un Charles V mais l’idée que le roi est l’Etat est une idée reçue car le roi est le garant la souveraineté, il est dans sa personne la justice, la gloire, l’autorité, la force, le soutien aux faible, la bienveillance, etc. N’oublions pas que nous sommes dans la religion de l’Incarnation, et que le roi incarne aussi l’Etat mais il n’est pas l’Etat ! Preuve en est qu’il doit obéir au Décalogue et se soumettre à Dieu et ne peut pas faire ce qu’il veut de son pouvoir : s’en décharger ou le transmettre à qui bon lui semble.
L’Etat de droit
« L’état de droit » est un pléonasme, tout comme « descendre en bas » ou « au jour d’aujourd’hui »
En effet, le propre de l’Etat est de faire des lois et du droit, qu’il soit coutumier ou pas, écrit ou oral. En quelque sorte, l’Etat c’est le droit ! Ainsi, au risque de choquer l’Etat Islamique est un Etat de droit, et même un Etat avec énormément de droit puisque tout est réglé : de la musique qu’il faut écouter à la forme des vêtements.
La mode qui consiste à se dire le défenseur de l’Etat de droit face aux menaces est donc est une vaste farce ! Si l’on veut dire par là que l’on veut défendre notre mode de vie, autant le dire : je défends ce que j’estime être supérieur comme valeurs et culture !
Il y a tant à dire encore : Clémenceau et Foch, qui sont de véritables arnaques historiques, l’oubli du Débarquement de Provence, ou encore l’année O de notre ère (hélas, certains en parlent !)
Fasse qu’un jour, cela ne soit plus la peine d’écrire sur les idées reçues en histoire !
Charles D’Antioche
Livre : « Les grandes figures catholiques de France »
L’historien François Huguenin raconte dans son dernier livre quinze grandes figures catholiques de France (« Les grandes figures catholiques de France »).
De Clovis à de Gaulle, le catholicisme constitue la matrice profonde de la France : Saint Louis mourant de la peste à Tunis lors de la huitième croisade ; Jeanne d’Arc, la fille du peuple faisant sacrer Charles VII à Reims ; Richelieu, cardinal et ministre tenant tête à l’Europe et aux grands ; Louis XVI, martyr de la Révolution qui pardonna à ses bourreaux sur l’échafaud… Qu’ils soient monarques, saints, religieux ou laïcs, tous incarnent une part du roman national. ( (Présentation de l’éditeur)
Pourquoi ce livre ?
Je suis persuadé que ce sont les hommes – et les femmes – qui font l’Histoire ! Beaucoup plus que les systèmes institutionnels et les contextes socio-économiques. J’ai donc voulu leur consacrer ce voyage dans notre histoire et, pour chaque personnalité choisie, brosser un portrait qui, sans prétendre sonder les reins et les cœurs, essaie de comprendre au mieux l’homme et son tempérament. Et puis nous sommes dans une société qui s’est coupée de son histoire ; or cette histoire est consubstantielle au catholicisme.
Ces quinze personnages que j’ai choisis illustrent cette profonde imbrication. Tous ne sont pas exemplaires, dans leur vie privée notamment, mais nul ne peut dire qu’ils n’étaient pas catholiques.
Quinze, c’est peu ! Quel a été le critère de votre choix ?
Cette sélection volontairement resserrée a, je crois, beaucoup de force. Aucun personnage n’est contestable. Ce sont des gens qui ont fait la France, et dont le catholicisme et la foi sont avérés, qui incarnent quelque chose de fondamental dans l’histoire de notre pays, soit dans son ébauche, avec Clovis, soit dans son déclin, avec Louis XVI. Avec un personnage très à part : sainte Thérèse de Lisieux. Elle n’a rien fait et elle a fait beaucoup. C’est la force de la prière… [...]
Vous parlez de Louis XIV et non de Louis XIII, qui a consacré la France à la Vierge Marie…
Louis XIV est l’homme de l’apogée français. Je ne sous-estime pas la foi de Louis XIII, ni la beauté de la consécration de la France à Notre-Dame. Mais je consacre déjà un chapitre à Richelieu, qui est une extraordinaire figure catholique. Louis XIV me paraît fondamental sur plusieurs points. Beaucoup de lecteurs vont découvrir en lisant ce chapitre que ce roi avait une foi très profonde. [...]
Richelieu, auquel vous consacrez un chapitre, n’a-t-il pas cédé à la raison d’État, au sens machiavélique du mot ?
Il n’a pas fait grand-chose contre la morale. On peut certes dire qu’il a géré sa fortune de façon avisée, mais à l’époque, c’était considéré comme normal, la frontière entre vie privée et vie publique n’étant pas ce qu’elle est aujourd’hui.
À propos de sa dureté, dans l’affaire des duels, par exemple, Louis XIII est plus dur que lui. Je ne vois pas de machiavélisme chez lui. On a confondu chez lui une volonté de fer, au prix de sa santé, et sa cruauté, et son côté calculateur. Certes, il calculait, mais au service de la France. Il n’est jamais cynique, et il est très humain, il est sensible, il pleure. Et c’est un prêtre, comme l’a montré Arnaud Teyssier dans sa biographie de façon très novatrice. Il a une conception sacerdotale de la politique, il se sacrifie pour la France et pour le roi. C’est un des plus grands génies de notre histoire.
samedi 22 octobre 2016
L’épopée des croisades
Naguère célébrées comme un grand moment de l’histoire de France, aujourd’hui dénigrées au nom du multiculturalisme, les croisades ne sont plus au goût du jour. Refusant la légende dorée comme la légende noire, les historiens nous aident à comprendre cette grande aventure collective.
« Le bilan des croisades est mince », affirme, dans un article critique, un récent Dictionnaire de l’histoire de France (Larousse, 2006). A l’inverse, l’Histoire de France publiée avant 1914 sous la direction d’Ernest Lavisse consacrait vingt-cinq pages aux croisades. En dépit de ses réserves sur l’action du pape et des seigneurs, « l’instituteur national » de la IIIe République, selon l’expression de Pierre Nora, ne craignait pas d’intégrer cet épisode aux gloires nationales : « La première croisade, c’est la France en marche ; il faut la suivre jusqu’en Orient ».
Quel contraste avec aujourd’hui ! Sur fond de multiculturalisme et de mauvaise conscience européenne, les croisades sont souvent dépeintes comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l’encontre d’un islam tolérant et raffiné… La vision d’autrefois, simplificatrice à l’excès, entretenait un mythe qui ne rendait pas compte de la réalité. Mais la repentance actuelle, érigée en système, ne constitue pas un meilleur guide historique. Les croisades forment un mouvement qui s’est étalé sur plusieurs siècles et qui a recouvert des épisodes contradictoires. Pour être comprises dans toute leur complexité, elles doivent par conséquent être abordées sans idées préconçues.
vendredi 21 octobre 2016
jeudi 20 octobre 2016
mercredi 19 octobre 2016
Pour Bernanos, le royaume passait avant l'Etat
Avec mon idéal de l'écrivain - une vie en discorde avec le siècle, une œuvre à peu près en harmonie avec la littérature - je ne pensais aucun risque. (Qui se serait targué de n'y pas souscrire ?) Sauf celui-ci : de ne pouvoir consentir à tous ceux qui s'en réclamaient, de bonne foi et avec une volonté droite, le même capital de sympathie. Sympathie au sens étymologique : sentir et même souffrir avec. Des souvenirs plus profonds, une mémoire plus proche commandaient en moi, prédestinant ce qui me donnait la meilleure impression d'y obéir, déshéritant le reste. Gracq et Cioran, monuments classés, points de repère pour touristes littéraires amateurs de curiosités archéologiques. C'était encore une chance d'un choix estimable ; ce n'en était déjà plus une de n'avoir raison qu'avec eux. J'avais des préférences qui me touchaient davantage ; mon instinct les appelait et je récitais leurs noms comme le poème des châteaux et des cités royales, Bernanos, Giono, Anouilh, Aymé.
Les habiles souriaient de l'éloquence bernanosienne et s'inquiétaient de l'esprit libertaire qui fermentait dans ses textes. Ils le trouvaient brouillon, confus, infréquentable. Mauriac ne lui pardonnait pas ses goguenardises polémiques. Sartre n'avait douté que de la liberté romanesque des personnages de l'illustre Girondin. Bernanos abattait sur cette œuvre une trique d'énergumène : il disait qu'elle répandait une persistance odeur de cabinet et qu'elle débauchait dans des sacristies borgnes des paroissiennes provinciales. Un pareil forcené ne pouvait qu'être un fol vomissant sans dégoût en pochard et son désespoir en nihiliste. Mauriac fit courir ce bruit au nom de la prudence du catholicisme bourgeois.
Du côté des athées, Bernanos n'était pas mieux pourvu. Toutes sortes d'enfantillages les révulsaient. Quand même ! Bernanos croyait au diable, à la réversibilité des mérites, à la résurrection des corps et à quelques autres babioles théologiques, dénonçait la présence du mal comme le Dostoïevski des Possédés, consacrait des curés de campagne souffreteux en héros modernes, s'émerveillait de la sainteté de Jeanne d'Arc, et - summum de l'infamie - criait : "Vive le roi !" Ce fort en gueule, empêtré dans ses anachronismes et son délire, n'était qu'un raseur - rien d'autre, rien de plus.
Les démocrates-chrétiens, qu'il méprisait - c'était pour lui des hypocrites bordeleux-, avaient bien tenté de l'annexer à la faveur du malentendu des Grands cimetières sous la lune. Bernanos ne s'était pas laissé travestir en militant silloniste, il avait dépiauté les progressistes chrétiens, prophétisant que le dernier marxiste de la république laïcarde serait un prêtre breton. Comme il le proclamait : ces gens-là, bande fourbue à l'arrière-garde de l'intelligence, ne l'auraient pas vivant. Nul -ni Albert Béguin, ni le comte de Paris, ni même de Gaulle - ne parvint à le colloquer. Ce n'était pas Franco qu'il haïssait : c'était la politique moderne, la religion de l’État, l'individualisme larvaire, et ce nouvel opium du peuple, la mystique égalitaire.
Du même mouvement, il s'était séparé de la droite d'Action française parcequ'il avait soupçonné que, pour elle, l’État était une fin en soi, quelque chose qui tenait lieu de tout au légiste Maurras et à son positivisme contre-révolutionnaire. Bernanos ne faisait pas de politique, c'est-à-dire organiser tant bien que mal la société en fonction de la loi élémentaire de l'espèce. Ce qu'il voulait, contre une démocratie avilie par la consommation effrénée et contre la dictature qu'elle engendrait, c'était de refaire une civilisation.
Son royalisme littéraire, ébloui par un génie d'enlumineur lyrique (le bon roi, indulgent aux faibles, impitoyable pour les forts, gardien de la justice, de l'honneur, voire de l'honneur de l'honneur), renvoyait à une image, elle aussi idéalisée, de l'ancienne France. La rhétorique de Maurras l'avait un moment impressionné, sans jamais l'émouvoir. Elle parlait trop à l'intelligence abstraite, pas assez au cœur, invoquait on ne savait quelle raison nationale pour la sauvegarde de laquelle tous les sophismes de la politique machiavélique étaient à l'avance admis. Le roi selon Maurras ne se concevait que dans le XVIIe siècle de Richelieu : avant d'être un royaume, la France était un État. Pour Bernanos, réfugié dans le Moyen Age de Saint Louis, c'était l'inverse : le royaume passait avant l’État. La rupture était inévitable.
Écartelé entre deux pulsions extrêmes et contradictoires - faire face et foutre le camp - Bernanos feuilleta toute sa vie, sous le regard de quelques-unes de ses figures votives, l'album de la sainteté et de l'héroïsme français. Il était bien cet écolier, penché sur ses livres d'histoire - dont il évoqua le souvenir dans la fabuleuse préface de La Grande Peur des bien-pensants - qui écoutait monter la rumeur glorieuse dont la race berçait les siens. La chevalerie lui collait à la peau. Il ne pensait qu'à elle, pour dominer la peur qui le ravageait ; il remettait à la douce pitié de Dieu sa colère de rebelle et sa détresse d'enfant humilié. Toute une imagerie d’Épinal, qui témoignait pour le mode de vie d'un ordre aboli, tressautait dans ses livres et parfois les égarait. Il se fia à son dégoût pour rester fidèle à ses nostalgies, jeta l'anathème sur les idolâtres du nombre pour sauver du naufrage ses illusions de réfractaire, soucieux, dans la hantise d'une agonie sans fin, de changer la vie moderne, de la restituer aux hiérarchies tutélaires d'autrefois.
Peut-être s'exilait-il par amour du royaume de France ; mais le scandale de sa vérité fut, pour Roger Nimier et pour moi à sa suite, la promesse d'un autre royaume, celui des insoumis dans la solitude de leur retraite, comme des protestataires sur leur barricade. Bernanos m'a immunisé contre le poison que la droite des rebouteux présente comme un remède de thaumaturge aux infections du siècle. Le maître de ma relève du matin, il l'est toujours à l'orée du soir.
Pol Vandromme, Bivouacs d'un hussard
mardi 18 octobre 2016
L'effondrement du Christianisme à l'origine de la crise française et européenn
Le présent article est une analyse synthétique et interdisciplinaire de l'histoire de longue durée, à rebours des analyses superficielles et compartimentées sur les causes profondes des crises politiques (au sens large), économiques et sociales que traverse une partie du monde, et tout particulièrement l'Europe.
Ces crises superposées sont la manifestation d'une crise civilisationnelle dont la cause principale est la quasi-disparition de la religion traditionnelle européenne, à savoir le Christianisme.
Rome sauvée par le christianisme
L'on ne s'est pas suffisamment penché sur le lien de causalité entre la décadence de Rome à partir du IIP siècle (crise socio-économique) et l'effondrement préalable des religions païennes romaines. D'ailleurs, ce « vide religieux » avait provoqué des tentatives d'élaboration philosophique d'un sens de la vie terrestre comme celle de Sénèque (4 av. J.C.- 65 ap. J.C.) ou de l'empereur stoïcien Marc-Aurèle (121-180)(1).
Sans exagération, le parallèle entre la période historique de déstructuration religieuse de Rome et de sa subséquente décadence et la présente séquence historique que traverse l'Europe qui est caractérisée par le vide religieux, doit être fait. D'autant plus que certains se prenant pour des Sénèque et des Marc-Aurèle modernes, à l'instar de Vincent Peillon ou dans un genre plus candide, le philosophe de bistrot Michel Onfray, proposent - dans la tradition maçonnique, républicaine et laïque - une religion mondaine de substitution au Christianisme (j'y reviendrai plus bas).
C'est bien grâce à l'Eglise catholique romaine (dont la liberté est garantie en 325 par l'Empereur Constantin) que l'Empire romain a survécu à la domination de l'Europe par les barbares à partir du IV siècle. Le grand historien médiéviste Henri Pirenne (1862-1935) écrit à propos de l'Europe dominée par les barbares Ostrogoths, Wisigoths, Vandales et Mérovingiens :
« La cour des Mérovingiens est un lupanar... Partout règne un manque de moralité presque incroyable... L'ivrognerie semble être la manière de tous. Des femmes font assassiner leur mari par leur amant. Tout le monde est à vendre pour de l'or. Et tout cela sans distinction de race, aussi bien chez les Romains que chez les Germains. Le clergé même - et jusqu'aux religieuses - est corrompu, encore que ce soit chez lui que la moralité se soit réfugiée... Le sol de la Remania a bu la vie barbare... Au milieu de la décadence, il n'y a qu'une force morale qui subsiste : l'Église, et pour l’Église, l'Empire subsiste encore... »(2).
L’Église va, par ailleurs, jouer un rôle central de stabilisateur de l'Europe à partir du Ve siècle pour remédier aux carences impériales durant la longue et tumultueuse période des invasions barbares. L'Eglise sera aussi l'institution indispensable au bon fonctionnement des royaumes européens ; c'est elle qui formera les hauts fonctionnaires. Sans elle, l'Europe aurait certainement sombré dans une anarchie durable.
Comme le souligne Henri Pirenne, à partir de la période carolingienne (en particulier sous Charlemagne à la fin du VIIIe siècle), avec l’Église, apparaît une grande communauté chrétienne aussi large que l’Ecclesia et l'Occident vit alors de sa vie propre. Dès lors, l'Europe existe en tant que civilisation dont le socle est indéniablement le Christianisme.
La Révolution de 1789 comme outil de destruction de la civilisation européenne
L'on ne peut s'empêcher de voir dans la Révolution française la redite et même la prolongation continentale de la révolution cromwellienne qui avait, entre autres choses, pour objet la disparition du Catholicisme par le massacre de masse des populations catholiques, la destruction des églises et le meurtre des prélats(3). L'anthropologue, et psycho-sociologue Gustave Le Bon (1841-1931) a parfaitement saisi la finalité de la Révolution française, à savoir l'instauration d'une nouvelle religion (occulte) et d'un nouvel ordre à vocation universelle :
« On ne comprend bien, je le répète encore, certains événements historiques - et ce sont précisément les plus importants - que lorsqu'on s'est rendu compte de cette forme religieuse que finissent toujours par prendre les convictions des foules. Il y a des phénomènes sociaux qu'il faut étudier en psychologue beaucoup plus qu'en naturaliste. Notre grand historien Taine n'a étudié la Révolution qu'en naturaliste, et c'est pourquoi la genèse réelle des événements lui a bien souvent échappé. Il a parfaitement observé les faits, mais, faute d'avoir étudié la psychologie des foules, il n'a pas toujours su remonter aux causes. Les faits l'ayant épouvanté par leur côté sanguinaire, anarchique et féroce, il n'a guère vu dans les héros de la grande épopée qu'une horde de sauvages épileptiques se livrant sans entraves à leurs instincts. Les violences de la Révolution, ses massacres, son besoin de propagande, ses déclarations de guerre à tous les rois, ne s'expliquent bien que si l'on réfléchit qu'elle fut simplement l'établissement d'une nouvelle croyance religieuse dans l'âmes des foules. »4 Gustave Le Bon avait compris le fond de l’histoire... et ceci a été admis récemment par Vincent Peillon, ancien chercheur et ministre, dont les travaux ont porté sur les origines de la laïcité, et qui écrit à ce propos :
« La laïcité elle-même peut alors apparaître comme cette religion de la République recherchée depuis la Révolution... On ne peut pas faire une révolution uniquement dans la matière, il faut la faire dans les esprits. Or, on a fait la révolution essentiellement politique, mais pas la révolution morale et spirituelle. Et donc on a laissé le moral et le spirituel à l’Église catholique... Il faut remplacer ça... Il faut inventer une religion républicaine. Cette religion républicaine qui doit accompagner la révolution matérielle, mais qui est la révolution spirituelle, c'est la laïcité. Et c'est pour ça d'ailleurs qu'on a pu parler au début du XXe siècle, de foi laïque, de religion laïque, et que la laïcité voulait être la création d'un esprit public, d'une morale laïque…»(5).
Ce que Vincent Peillon affirme, à savoir la volonté d'instaurer cette religion de substitution au Christianisme qu'est la laïcité, correspond - et ceci n'est pas une coïncidence - à la période de renforcement du Christianisme(6).
Conséquence sur la société contemporaine
Les conséquences générales de ce long processus commencé par la Révolution française ont été analysées en détail par l'historien, anthropologue et démographe Emmanuel Todd. Ses travaux mettent en évidence que le fond de la crise politique est la disparition de la religion qui structurait la société. Ainsi il écrit : « Républicanisme, socialisme, communisme se sont en pratique définis contre un catholicisme résiduel, qui les structurait pour ainsi dire négativement. La mort de cette religion a tué comme par ricochet les idéologies modernes.
Nous sommes ici tout proches de l'un des points nodaux de la crise qui, bien loin de n'affecter que la surface politique des choses, touche en réalité le socle métaphysique de la société, fonds de croyance irrationnelles et inconscientes venues d'une histoire très lointaine.
L'identification du fonds religieux de la crise nous permet d'éclairer certains aspects du malaise actuel, et en particulier la difficulté que peut avoir une société à vivre sans croyance religieuse.
L’athéisme a triomphé... L'histoire concrète de l'athéisme nous dit ; loin de mener au bien-être, l'émergence d'un monde sans Dieu conduit à l’anxiété, au sentiment d'un manque... Privé d'adversaire, l'athéisme doute, fléchit et s'effondre, La "déchristianisation conduit donc à une situation paradoxale : l'incroyant semble ne se sentir bien dans sa certitude que s'il y a encore dans la société une Eglise, minoritaire, mais porteuse d'une croyance positive en l'existence de Dieu, qu 'il peut critiquer et nier...
La disparition du dernier groupe solidement organisé de croyants donne le signal du mal être pour les vainqueurs, qui, libérés de tout, ne peuvent que constater qu'ils ne sont rien, rien qui ait un sens du moins. La mort de l’Église réactive la question de la mort de l'individu.
Au-delà de l'interrogation métaphysique de base, toutes les constructions idéologiques et politiques ayant pour fondement théorique l'inexistence du Ciel sont ébranlées. La disparition du paradis, de l'enfer et du purgatoire dévalorise bizarrement tous les paradis terrestres, qu'ils soient grandioses, de types stalinien, ou d'échelle plus modeste, républicain.
Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriés : argent, sexualité, violence - tout ce que la religion contrôlait.
L'examen empirique de la réalité sociale montre la validité de cette séquence... L'argent, la sexualité et la violence sont désormais au centre de notre dispositif mental et médiatique. »(7).
L'examen empirique de la situation actuelle vérifie aussi par là même ce qu'anticipait Gustave Le Bon lorsqu'il affirmait dès 1895 que ce n'est pas l'évidente faiblesse des croyances socialistes actuelles (qu'on peut mettre dans la même catégorie que le républicanisme ou encore l'ultra-libéralisme) qui empêchera les religions de triompher dans l'âme des foules, puisque, affirmait-il, l'idéal de bonheur que promettaient ces dernières (les religions) ne devant être réalisé que dans une vie future, personne ne pouvait contester cette réalisation. Mais l'idéal de bonheur socialiste, disait Gustave Le Bon, devant être réalisé sur terre, dès les premières tentatives de réalisation, la vanité des promesses apparaîtra aussitôt, et la croyance nouvelle perdra du même coup tout prestige. L'Histoire, qui témoigne de l'échec de ces idéologies modernes, a donné raison à Gustave Le Bon(8).
Par conséquent, l'enjeu, dans un futur proche, sera de préparer le terrain, en France et en Europe, au retour du Christianisme. À moins qu'au point où en sont les choses il n'y ait plus qu'à attendre le retour du Christ en gloire et en majesté lors de la Parousie.
Jean Terrien. Rivarol du 22 septembre 2016
1. Voir : Emmanuel Todd, Après la démocratie, Gallimard, 2008, pp. 32-34.
2. Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, Presses Universitaires de France, 1970, pp. 22-23,24.
3. Sur le rôle de Cromwell et l'implantation du messianisme juif en Angleterre voir : Youssef Hindi, Occident et Islam - Tome l ; Sources et genèse messianiques du sionisme, pp. 59-65.
4. Gustave Le Bon, La psychologie des foules, 1895, cité dans : Youssef Hindi, Les mythes fondateurs du Choc des civilisations, chap. V : Religion et modernité, souveraineté divine et laïcité, p. 183.
5. Vincent Peillon, La Révolution française n'est pas terminée, Seuil, 2008, cité dans : Youssef Hindi, op. cit., p. 176.
6. Voir : Emmanuel Todd, Après la Démocratie, p. 23.
7. Emmanuel Todd, op. cit., p. 32-34.
8. Youssef Hindi, Les mythes fondateurs du Choc des civilisations, chap. V ; Religion et modernité, souveraineté divine et laïcité.
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