vendredi 24 juillet 2015

Septembre 63 av. J.-C. : naissance d’un Titan

Auguste, le second fondateur de Rome
Il peut paraître cavalier, de prime abord, d’affubler le premier des empereurs romains du titre de « deuxième fondateur de Rome ». Pourtant, son règne marque un tournant fondamental dans l’histoire de l’Urbs et, plus largement, dans celle de l’Europe. Caius Octavius, qui prendra bientôt le nom de Caius Julius César Octavianus Augustus, vint au monde en Septembre 63 avant notre ère, à Rome dans une famille de noblesse récente, alors que la République romaine se délitait dans des guerres civiles meurtrières. C’est à l’issu de la dernière de ces guerres civiles, qu’il parvint à s’imposer à la tête de l’Etat romain. Sa tâche fut de le réformer dans l’optique de l’adapter à sa vocation impériale. Il inaugure ainsi un régime d’une rare longévité (presque cinq siècles), marquant profondément l’Europe de l’empreinte de l’aigle impérial : le principat. Son règne ouvre enfin une période de prospérité, au cours de laquelle l’empire territorial est pacifié sous l’égide de la pax romana, et la culture romaine atteint un niveau de brillance paroxystique, en unifiant autour d’elle une koiné (1) méditerranéenne unificatrice.
Genèse d’un destin extraordinaire
Octave est issu d’une famille d’ homini novi. Son père Caius Octavius a exercé plusieurs magistratures (édilité, préture, proconsulat). Il était un homo novus, un « homme nouveau », originaire de Vellitrae, une ancienne cité du Latium, et issue d’une famille de rang équestre (groupe social enrichi par les activités commerciales et financières, et l’exercice de magistratures municipales). Sa famille n’est donc pas d’un rang social particulièrement élevé. Octave lui-même n’entrera dans la haute nobilitas que par son mariage avec Livie. Son père avait épousé la fille d’un sénateur, Atia, dont la mère, Julia était la sœur de Jules César. Par conséquent, Octave était le petit-neveu de ce dernier. Cette filiation fera sa fortune financière et politique. D’autant plus qu’une fois veuve, sa mère, Atia, se remaria dans la noblesse, en 56 à un consul (Marcius Philippus). Il reçut une éducation aristocratique, commune à tous les rejetons de l’élite de l’Empire (éloquence, philosophie) et était doué de talents oratoires, indispensables à Rome pour espérer s’imposer politiquement. Lettré, à l’image de son ami Mécène, et de son oncle (sa politique de ralliement des écrivains, des poètes, comme Virgile et Horace l’atteste), il rédigea lui-même des poèmes, des pièces de théâtre (sans surestimer lui- même son talent qu’il reconnut bien modeste) et un testament politique, les res gestae.
Dans la guerre civile opposant César à Pompée (49-46 av. J.-C.), Octave s’illustre en Espagne face au fils de Pompée, et César projette même de lui faire prendre part à la campagne qu’il projette de mener en Orient face aux Parthes. Un an avant son assassinat (qui eut lieu aux ides de Mars 44 av. J.-C.), en septembre 45, César, alors dictateur (2), fit de Caius Octavius son héritier, et l’adopta par testament. A la mort de son oncle, Octave décide, contre l’avis de sa famille, de revendiquer son héritage, et de faire valider l’adoption qui faisait de lui le fils de César (ce qui lui ferait un jour bénéficier des clientèles politiques de ce dernier). Il se heurta à Marc-Antoine, qui s’était imposé à Rome après l’assassinat de César comme son héritier, en obtenant le consulat et en éloignant les assassins de celui-ci avec l’appui de ses vétérans. Marc- Antoine fit trainer la reconnaissance de l’adoption d’Octave, ce qui n’empêcha pas cette reconnaissance de s’officialiser. En effet, en fin politique, Octave tenta d’influer sur l’esprit de l’opinion. Ainsi préside-t-il les jeux funéraires en l’honneur de son oncle.
A Rome, le parti sénatorial est repris par Cicéron, alors que le consulat de Marc Antoine entre conflit avec l’un des meurtriers de César, Decimus Brutus. Octave lève à titre privé une armée de vétérans, et s’allie à Brutus. S’en suit une guerre civile dite « guerre de Modène » s’achevant en Avril 43 par une victoire sur Marc Antoine. Depuis le 7 janvier de la même année, le sénat avait validé l’initiative d’Octave, lui accordant l’imperium et le droit de prendre la parole au Sénat. Octave marche sur Rome avec ses troupes et se fait élire consul par les comices (19 août 43). Marc-Antoine et Lépide (proconsul de Cisalpine et Narbonnaise) parviennent à s’entendre avec Octave et se partagent l’Empire, afin de poursuivre la lutte contre les assassins de César et d’établir une nouvelle constitution (27 nov. 43), formant ainsi le triumvirat.
Les triumvirs écrasèrent Brutus et Cassius au cours des deux batailles de Philippes, en Macédoine (oct. 42). Après un nouveau partage, Marc-Antoine était chargé de pacifier l’Orient, et Octave l’Occident, en luttant contre Sextus Pompée. « La paix de Brindes » (oct. 40), renouvelle ce partage et l’alliance des deux hommes est scellée par un mariage dynastique entre Antoine et Octavie, sœur d’Octave. En 37, les pouvoirs des triumvirs sont reconduits pour cinq ans et Sextus Pompée est vaincu à Nauloque (août 37) grâce au talent d’amiral d’Agrippa, ami d’Octave. Lépide, rapidement évincé, Octave devient le seul maître de l’Occident. Il se pose en restaurateur de la paix et de l’ordre, trouvant ainsi un écho chez les populations de l’Italie, extenuées par les guerres civiles, le problème des vétérans et la crise économique.
En Orient, Marc-Antoine lutte difficilement contre les Parthes, et s’installe en Égypte, où il épouse Cléopâtre à qui il promet la donation d’un empire oriental, attitude qui choque l’opinion romaine. Durant toute l’année 33, Marc-Antoine et Octave polémiquent violemment. En 32, avec l’appui d’une partie du Sénat et des soldats, Octave chasse les consuls, tous deux favorables à Marc-Antoine qui répudie Octavie. La découverte du testament de Marc-Antoine acheva de plonger l’Empire dans la dernière guerre civile.
Octave, se fit attribuer le titre de dux pour la guerre contre l’Égypte, revêtit le consulat, et fit prêter serment aux alliés, et à tous les citoyens romains d’Italie afin de fonder sa légitimité sur un consensus général. Il triomphe lors de la bataille navale d’Actium le 2 septembre 31, puis entame la lente conquête de l’Orient (jusqu’en août 30) qui s’acheva par le suicide d’Antoine et de Cléopâtre à Alexandrie. A l’été 29, Octave revint à Rome et célébra, les 13, 14 et 15 août, trois triomphes. Dès ce moment, Octave se trouve être le seul maître de Rome et de son empire, et doté d’une puissance de droit et de fait que jamais personne n’avait connue avant lui.
Refonder la Res Publica : la fondation du régime impérial
En un peu plus de 40 ans de règne personnel, Octave parvient à réformer de fond en comble toute la structure de l’Etat en respectant les traditions romaines. Une nouvelle Rome est fondée, mais elle reste parée ou, pour ainsi dire, « équipée » des fondamentaux de sa civilisation. L’œuvre politique d’Auguste doit se comprendre à la lumière de ce qu’est l’esprit romain : la combinaison d’un respect scrupuleux du mos maiorum (littéralement, les mœurs des ancêtres) et d’un pragmatisme dans l’action, dont il résulte une fabuleuse capacité d’adaptation. Cette œuvre d’Auguste, c’est avant tout la fondation du régime impérial, le Principat : le règne du Princeps, primus inter pares, ancien titre du doyen du Sénat. La Res Publica est cependant maintenue : dans ce détail réside tout le génie politique augustéen.
Premièrement, intéressons-nous à la fondation du régime impérial. De 31 à 27, Octave conserve les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient été confiés par le Sénat romain au cours de la dernière guerre civile. Il était convaincu, comme beaucoup d’autres personnages politiques romains avant lui, que le monde romain avait besoin d’un monarque et en désirait un. Toutefois, de l’assassinat de Jules César, il vit que les Romains conservaient leur haine tenace de la monarchie. Il décida par conséquent de forger progressivement un nouveau régime conservant l’aspect de la forme républicaine de gouvernement, tout en l’adaptant à sa tâche impériale. Il bénéficie dans sa mission du soutien de l’armée, mais aussi de citoyens de différents milieux, sénateurs ou chevaliers. Sa stratégie est la suivante : conserver un pouvoir quasi-absolu, tout en fondant celui-ci sur le cumul de plusieurs magistratures civiles héritées de la République.
Depuis 31 av. J-C, il était titulaire du consulat, depuis 43 av. J-C, il détenait l’imperium, et, depuis 30 av. J-C, la puissance tribunicienne (3). Ainsi, au cours d’une séance au Sénat (en janvier 27 av. J-C), restaure-t-il la res publica, qu’il rend symboliquement au Sénat et au peuple. Dans les faits, il se produit un partage : le Sénat conservait l’administration de quelques provinces sans légions et confiait à Octave, qui recevra peu après le titre d’Auguste, les provinces frontalières, et donc le commandement de l’armée. Le titre d’Augustus soulignait l’aspect sacré et divin de sa personne, et conférait de l’auctoritas à ses décisions. En 23 av. J- C, il abandonne le consulat, mais reçoit la puissance tribunicienne à vie. Cette puissance tribunitienne constitue la base de son pouvoir (sa personne étant sacrosainte, intouchable). De même il se voit confirmé son imperium. Enfin, il est régulièrement élu grand pontife (pontifex maximus), gardien de la religion traditionnelle, et reçoit, en 2 avant J.-C., le titre de Père de la patrie (pater patriae), l’ensemble du peuple romain devenant par là même son protégé, son client. Son pouvoir repose donc ainsi sur l’armée, son imperium, et sur le cumul de plusieurs pouvoirs civils. D’autre part, la puissance des tribuns lui conférait le pouvoir de s’opposer à l’action de tout autre magistrat. Enfin, son pouvoir était renforcé par le fait qu’il détenait entre ses mains la direction de la religion de l’État par le grand pontificat. Il se voyait également confié des « missions » par le Sénat et le peuple (cura morum, cura annonae). L’ensemble de ses pouvoirs, missions, et magistratures le mettait dans une position hors de pair. Il disposait dans le même temps de nombreux pouvoirs d’exceptions. Il reçut par exemple, du peuple ou du Sénat plusieurs autorisations exceptionnelles : il put ainsi intervenir dans l’élection des magistrats (droit de recommandatio), faire entrer au Sénat qui il voulait (adlectio), diriger la diplomatie et la politique extérieure. Il disposait, enfin, d’importants moyens financiers, grâce à sa fortune personnelle, héritée en partie de César, aux revenus de l’Égypte (devenue son domaine privé, du fait de son importance dans le ravitaillement en blé de Rome, afin de ne pas la laisser tomber entre les mains d’un rival), et à certains impôts alimentant les caisses impériales.
Il devint donc le princeps, le premier de ses pairs, le prince. Son régime garda devant l’histoire le nom de principat. Comme nous l’avions suggéré plus haut, son pouvoir vient enfin des circonstances politiques. Vainqueur de la guerre civile, il ne se contente pas de rester le chef des seuls populares et abolit les différentes factions. Il cherche à rassembler toutes les composantes de la société autour de sa personne. Pour y parvenir, il s’appuie sur l’iconographie et la littérature (les écrits de Virgile, d’Horace) : les lettres et les arts sont mis au service de son projet, de sa représentation politique, alors que le culte impérial commence à se diffuser. Auguste est le fils de divus caesar (le divin César), et fait honorer son Génie (sorte d’ange gardien) ainsi que son Numen (volonté agissante), voire sa propre personne, associée ou non à la déesse Rome.
Ce régime souffrait néanmoins d’une faiblesse : le princeps, étant en théorie un magistrat investi par le peuple et le Sénat, impossible pour lui de transmettre son pouvoir à un héritier naturel. Par conséquent, Auguste dut déployer nombre d’astuces et de précautions pour désigner officiellement son successeur, choisi dans sa propre famille, en recourant à l’investiture sénatoriale. La perte de tous ses héritiers directs le poussa à associer à son pouvoir Tibère, son beau-fils, qui lui succéda sans difficulté.
Une politique de refondation et de grandeur
Intéressons nous à présent à la politique de grandeur concomitante à la fondation du régime impérial. Nous l’avons vu, celle-ci répondait à la plus stricte nécessité. A Rome, l’empire territorial avait précédé l’Empire politique. La forme républicaine de gouvernement ne parvenait pas à remplir sa mission impériale Les conquêtes républicaines et les guerres civiles du Ier siècle av. J.-C., avaient provoqué dans le monde romain un important besoin de réorganisation. Auguste eut à subir les répercussions des guerres civiles : opposition sénatoriale, émeutes populaires, conjurations « républicaines ». Il sut malgré tout agir avec prudence, alternant sévérité et clémence. En outre, il eut la chance de vivre longtemps, malgré une santé fragile. Il put de même s’appuyer sur son entourage : Agrippa pour les questions militaires et matérielles (routes, recensements, cadastre), Mécène pour les affaires intérieures (ralliement des intellectuels). Il sut enfin rassembler autour de lui un personnel fidèle et dévoué d’hommes nouveaux, chevaliers, militaires, notables des villes italiennes, et sénateurs. Il assura au peuple de Rome un ravitaillement ponctuel à travers le système de l’annone, consistant en des distributions gratuites de blé. Il mena en général une politique conservatrice, favorable à l’ordre moral et à la famille (lois contre le célibat et les mauvaises mœurs) et fonda des colonies (en Narbonnaise, en Espagne, en Asie Mineure).
Il réorganisa les classes supérieures de la société afin de les soumettre au service de l’État. Il chercha à contrôler le dynamique ordre équestre qui devint le vivier de l’administration. L’administration provinciale est elle aussi réorganisée. À Rome, l’administration centrale fut, dans ses hauts postes, recrutée parmi les sénateurs et les chevaliers, et, dans les postes inférieurs, des affranchis du prince, voire de ses esclaves, la familia du princeps se confondant avec l’administration de l’État. Dans l’ensemble, en dépit d’abus difficilement évitables, les provinces du monde romain furent impérialement administrées et non plus exploitées (4). Les provinciaux développèrent en conséquence une reconnaissance sincère pour le régime impérial. Ces réformes, à quoi il faut ajouter l’entretien de l’armée et des 200 000 plébéiens de la capitale coûtaient cher : Si, au début de son règne, l’empereur n’eut pas de difficultés financières majeures, il dut faire face au cours des dernières années à une sévère déflation, car il avait énormément dépensé, construit et distribué.
La politique extérieure fut elle aussi motivée par la recherche et le maintien de la grandeur de Rome. Sous Auguste, l’Espagne du Nord-Ouest est pacifiée. Il obtint des Parthes la restitution des aigles perdus par Crassus. L’Asie Mineure, la Galatie et la Judée, furent annexées et les autres États tampons protégeant la frontière de l’Euphrate furent maintenus. L’armée atteignit le cours du Danube et l’on créa les provinces de Mésie, de Pannonie, et, dans Les Alpes furent conquises par Tibère et Drusus, ainsi que le Norique, la Rétie et les Alpes maritime. Auguste lutta aussi contre les Germains. Dans ces guerres s’illustrèrent encore Drusus et Tibère, puis Germanicus, cependant, après de multiples campagnes qui conduisirent l’armée jusqu’à l’Elbe, le soulèvement d’Arminius aboutit, à l’une des seules tâches du règne, en 9 après J.-C., au désastre de Teutobourg au cours duquel Varus, perdit trois légions.
Le « siècle d’Auguste » (R. Etienne)
Si elle fut servie par une propagande bien maîtrisée, la postérité de l’œuvre politique de paix et de restauration d’Auguste fut importante. A tel point que son long règne fut assimilé par ses contemporains à un « siècle ». Il rendit vie aux rites traditionnels, parfois négligés voir bafoués à la fin de la République, et plaça l’État sous la protection d’Apollon, de Mars et de la Triade capitoline. Il favorisa de même la vie intellectuelle afin d’assurer des échos positifs à ses actes mais aussi pour s’attirer le soutien de l’élite cultivée, ainsi que, on l’oublierait un peu trop vite, par goût, étant lui-même lettré. Il put profiter dans ce domaine des efforts du siècle précédent, du goût des aristocrates pour les plaisirs de l’esprit et de la richesse en talent de la génération d’écrivains latins officiant sous son règne, ces derniers figurant parmi les plus grands auteurs romains. Virgile et Horace (ainsi que Tibulle et Properce) avaient commencé à écrire avant son triomphe, et se mirent au service du prestige de l’empereur dans leurs écrits (Énéide, liant Auguste à la descendance d’Enée, et, partant des fondateurs de Rome, ainsi que des dieux Mars et Vénus, Art poétique). Tite-Live fut quant à lui l’historien de la grandeur romaine et justifia dans sa longue histoire (Ab Urbe condita) la conquête du monde par les romains. Ovide, poète expert en science religieuse, paya quant à lui de son exil ses rapports avec des milieux d’opposants et aussi le fait de n’être pas dans la ligne voulue par Auguste vieillissant que choquaient ses poèmes érotiques (Ars amatoria, ou « l’art d’aimer »). L’art augustéen réalise pour la première fois la synthèse de la gravité romaine et des techniques grecques, alors qu’une inspiration officielle assure l’unité de la production, le tout donnant une architecture, riche, soignée et composite.
Puisqu’il faut bien conclure
Auguste put grâce à sa longévité mettre en place patiemment de nouvelles structures politiques, rendues nécessaires par la place impériale que s’était arrogée Rome. Son œuvre politique s’accompagne d’une impulsion culturelle sans précédent, suite à laquelle le passé et le présent firent l’objet d’une relecture globale, justifiant le pouvoir du prince, et l’existence de l’Empire, fédérant l’ensemble du bassin méditerranéen. Il fut pourtant un homme souffreteux avec de nombreux soucis de santé. L’idéalisation des portraits physiques, inspirée par l’art grec, ne doit pas en cela nous tromper. Si la statuaire fige Auguste dans une éternelle santé conquérante (la statue de Prima Porta en est l’exemple parfait), il fut plutôt une personne réservée, remarquable par sa maîtrise de soi, de ses émotions, austère, vu par ses contemporains comme un héros stoïcien, affrontant ses faiblesses, luttant contre elles au quotidien et les transcendant par son œuvre politique titanesque. D’un simple chef de faction, il parvint à devenir un Dieu vivant, un souverain à l’autorité incontestée, « forte, mais paternelle et philanthropique » (Claude Nicolet). Le principat est aujourd’hui désigné par le terme d’« Empire ». Ce nouveau régime est malgré tout difficile à définir, puisque personne sous Auguste n’a mis de nom sur lui (La Res Publica demeure donc, au moins sur le papier). Auguste inaugure un mode de gouvernement pragmatique, constitué dans la pratique quotidienne. Comme nous l’évoquions dans l’introduction, l’opération est très « romaine » : rien n’est détruit, l’ancien est conservé, du nouveau est ajouté, les solutions, si elles s’avèrent fonctionner, sont adoptées et conservées. Le principat se maintiendra jusqu’en 284 (5), l’Empire jusqu’en 476, preuve de la solidité des fondations d’Auguste. Le titre d’Augustus, qu’il fut le premier à se faire octroyer, fut porté par tous ses successeurs, ainsi que le nom de César, qui était le sien, et qu’on retrouve encore dans le kaiser allemand ou le czar russe. L’œuvre historique de cet empereur dépasse largement le cadre purement romain. Par l’unité qu’il sut renforcer dans l’Empire, il peut être considéré comme l’un des pères d’une certaine Europe, dont le souvenir a traversé les siècles, au point que les « barbares » ayant mis à bas l’Empire d’Occident au Ve siècle après J-C, n’ont cherché qu’à en imiter le modèle, à tenter de le refonder. Telle fut l’ambition de Charlemagne, roi des Francs, couronné empereur en l’an 800. C’était presque huit siècles après que ce soit éteint, à Nola, le 14 Août 14 ap. J.-C., le premier des empereurs de Rome, désormais vénéré à l’égal des dieux (6).
Notes
1. Une Koiné (terme grec) désigne une communauté de culture.
2. Dans le système politique de la République romaine, la dictature était une magistrature d’exception, confiée en cas de grave crise politique, ou de péril extérieur immédiat, à un individu considéré comme ayant les qualités nécessaires à la gestion de la crise. Elle lui donnait les pleins pouvoirs pour dix ans.
3. La République romaine était gouvernée par des magistrats d’inégales importances, n’ayant pas tous les mêmes pouvoirs. On distinguait les magistratures inférieures (détentrices de la potestas, c’est-à-dire d’une simple « compétence » ou « puissance » sur un domaine précis, comme l’édilité ou la questure) des magistratures supérieures (détentrices de l’imperium, pouvoir de souveraineté dont l’origine est divine, telle le consulat). La puissance tribunicienne, ou tribunitia potestas, attribuée aux tribuns de la plèbe rendait la personne de ces derniers sacrosaintes, autrement dit, intouchable. A noter que les magistratures étaient collégiales, et limitées dans le temps. Les sénateurs quant à eux, anciens magistrats, siégeaient à vie.
4. La période républicaine connut à maintes reprises le pillage des provinces de l’empire par les gouverneurs, profitant de leurs missions (provinciae) pour s’enrichir afin de payer leurs campagnes électorales pour les postes qu’ils briguaient à Rome, ou pour gonfler leurs fortunes personnelles (Cf. Le procès Verrès, dont l’accusateur était Cicéron).
5. Suite à une crise politique majeure, la « Crise du IIIe siècle », marquée par des usurpations, des guerres civiles et une forte instabilité politique, le Principat fut remplacé par le Dominat avec l’avènement de Dioclétien (284- 305), dans lequel l’Empereur n’est plus le princeps, mais le dominus (le maître).
6. Pour prendre la véritable mesure de l’œuvre accomplie par Octave Auguste, nous renvoyons le lecteur aux références suivantes :
– ETIENNE Robert, Le siècle d’Auguste.
– JERPHAGNON Lucien, Histoire de la Rome Antique. Les Armes et les mots.
– BORDET Marcel, Précis d’histoire romaine.
– NICOLET Claude, « AUGUSTE CAÏUS JULIUS CAESAR OCTAVIANUS AUGUSTUS ou OCTAVE (~63-14) » dans Encyclopedia Universalis.
– LE BOHEC Yann, PETIT Paul, « Rome et Empire romain – Le Haut Empire », idem.
Charles Mallet,

Hannah Arendt : l’âge sombre, le paria et le parvenu

 Recension : Agnes HELLER, « Eine Frau in finsteren Zeiten », in :Studienreihe der Alten Synagoge, Band 5 : Hannah Arendt, “Lebensgeschichteeiner deutschen Jüdin”, Klartext Verlag, Essen, 1995-96, 127 p.
Dans un volume publié par le centre d’études juives Alte Synagoge, Agnes Heller se penche sur la vision du monde et des hommes qu’a développée Hannah Arendt, au cours de sa longue et mouvementée quête de philosophe. Cette vision évoque tout à la fois un âge sombre (finster) et un âge de Lumière, mais les périodes sombres sont plus fréquentes et plus durables que les périodes de Lumière, qui sont, elles, éphémères, marquées par la fulgurance de l’instant et la force de l’intensité. Les périodes sombres, dont la modernité, sont celles où l’homme ne peut plus agir politiquement, ne peut plus façonner la réalité politique : Hannah Arendt se montre là disciple de Hegel, pour qui le zôon politikon grec était justement l’homme qui s’était hissé au-dessus de la banalité existentielle du vécu pré-urbain pour accéder à l’ère lumineuse des cités antiques. Urbaine et non ruraliste (au contraire de Heidegger), Hannah Arendt conçoit l’oikos primordial (laHeimat ou la glèbe / Die Scholle) comme une zone anté-historique d’obscurité tandis que la ville ou la cité est lumière parce qu’elle permet une action politique, permet le plongeon dans l’histoire. Pour cette raison, le totalitarisme est assombrissement total, car il empêche l’accès des citoyens/des hommes à l’agora de la Cité qui est Lumière. L’action politique, tension des hommes vers la Lumière, exige effort, décision, responsabilité, courage, mais la Lumière dans sa plénitude ne survient qu’au moment furtif mais très intense de la libération, moment toujours imprévisible et éphémère. Agnes Heller signale que la philosophie politique de Hannah Arendt réside tout entière dans son ouvrageVita activa ; Hannah Arendt y perçoit l’histoire, à l’instar d’Alfred Schuler, comme un long processus de dépérissement des forces vitales et d’assombrissement ; Walter Benjamin, à la suite de Schuler qu’il avait entendu quelques fois à Munich, parlait d’un “déclin de l'aura”. Hannah Arendt est très clairement tributaire, ici, et via Benjamin, des Cosmiques de Schwabing (le quartier de la bohème littéraire de Munich de 1885 à 1919), dont l’impulseur le plus original fut sans conteste Alfred Schuler. Agnes Heller ne signale pas cette filiation, mais explicite très bien la démarche de Hannah Arendt.
L'histoire : un long processus d’assombrissement
L'histoire, depuis les Cités grecques et depuis Rome, est donc un processus continu d’assombrissement. Les cités antiques laissaient à leurs citoyens un vaste espace de liberté pour leur action politique Depuis lors, depuis l’époque d’Eschyle, ce champ n’a cessé de se restreindre. La liberté d’action a fait place au travail (à la production, à la fabrication sérielle d’objets). Notre époque des jobs, des boulots, du salariat infécond est donc une époque d’assombrissement total pour Hannah Arendt. Son pessimisme ne relève pas de l’idéologie des Lumières ni de la tradition messianique. L’histoire n’est pas, chez Hannah Arendt, progrès mais régression unilinéaires et déclin. La plénitude de la Lumière ne reviendra pas, sauf en quelques instants surprises, inattendus. Ces moments lumineux de libération impliquent un “retournement” (Umkehr) et un “retour” bref à cette fusion originelle de l’action et de la pensée, incarnée par le politique, qui ne se déploie qu’en toute clarté et toute luminosité. Mais dans cette succession ininterrompue de périodes sombres, inintéressantes et inauthentiques, triviales, la pensée agit, se prépare aux rares irruptions de lumière, est quasiment le seul travail préparatoire possible qui permettra la réception de la lumière. Seuls ceux qui pensent se rendent compte de cet assombrissement. Ceux qui ne pensent pas participent, renforcent ou accélèrent l’assombrissement et l’acceptent comme fait accompli. Mais toute forme de pensée n’est pas préparation à la réception de la Lumière. Une pensée obnubilée par la vérité toute faite ou recherchant fébrilement à accumuler du savoir participe aussi au processus d'assombrissement. Le totalitarisme repose et sur cette non-pensée et sur cette pensée accumulante et obsessionnellement “véritiste”.
L’homme ou la femme, pendant un âge sombre, peuvent se profiler sur le plan culturel, comme Rahel Varnhagen, femme de lettres et d’art dans la communauté israélite de Berlin, ou sur le plan historique, comme Benjamin Disraeli, qui a forgé l’empire britannique, écrit Hannah Arendt. Mais, dans un tel contexte de “sombritude”, quel est le sort de l’homme et de la femme dans sa propre communauté juive ? Il ou elle s’assimile. Mais cette assimilation est assimilation à la “sombritude”. Les assimilés en souffrent davantage que les non-assimilés. Dans ce processus d’assimilisation-assombrissement, deux figures idéal-typiques apparaissent dans l’œuvre de Hannah Arendt : le paria(1) et le parvenu, deux pistes proposées à suivre pour le Juif en voie d’assimilation à l’ère sombre. À ce propos, Agnes Heller écrit :
« Le paria émet d’interminables réflexions et interprète le monde en noir ; il s’isole. Par ailleurs, le parvenu cesse de réfléchir, car il ne pense pas ce qu’il fait ; au lieu de cela, il tente de fusionner avec la masse. La première de ces attitudes est authentique, mais impuissante ; la seconde n’est pas authentique, mais puissante. Mais aucune de ces deux attitudes est féconde ».
Ni paria ni parvenu
Dès lors, si on ne veut être ni paria (par ex. dans la bohème littéraire ou artistique) ni parvenu (dans le monde inauthentique des jobs et des boulots), y a-t-il une troisième option ? “Oui”, répond Hannah Arendt. Il faut, dit-elle, construire sa propre personnalité, la façonner dans l’originalité, l’imposer en dépit des conformismes et des routines. Ainsi, Rahel Varnhagen (2) a exprimé sa personnalité en organisant un salon littéraire et artistique très original où se côtoyaient des talents et des individualités exceptionnelles. Pour sa part, Benjamin Disraeli a réalisé une œuvre politique selon les règles d’une mise en scène théâtrale. Enfin, Rosa Luxemburg, dont Hannah Arendt dit ne pas partager les opinions politiques si ce n'est un intérêt pour la démocratie directe, a, elle aussi, représenté une réelle authenticité, car elle est restée fidèle à ses options, a toujours refusé compromissions, corruptions et démissions, ne s’est jamais adaptée aux circonstances, est restée en marge de la “sombritude” routinière, comme sa judéité d’Europe orientale était déjà d’emblée marginale dans les réalités allemandes, y compris dans la diaspora germanisée. L’esthétique de Rahel Varnhagen, le travail politique de Disraeli, la radicalité sans compromission de Rosa Luxemburg, qu’ils aient été succès ou échec, constituent autant de refus de la non-pensée, de la capitulation devant l’assombrissement général du monde, autant de volontés de laisser une trace de soi dans le monde. Hannah Arendt méprisait la recherche du succès à tout prix, tout autant que la capitulation trop rapide devant les combats qu’exige la vie. Ni le geste du paria ni la suffisance du parvenu…
S’élire soi-même
Agnes Heller écrit :
« Paria ou parvenu : tels sont les choix pertinents possibles dans la société pour les Juifs émancipés au temps de l’assimilation. Hannah Arendt indique que ces Juifs avaient une troisième option, l’option que Rahel Varnhagen et Disraeli ont prise : s’élire soi-même. Le temps de l’émancipation juive était le temps où a démarré la modernité. Nous vivons aujourd'hui dans une ère moderne (postmoderne), dans une société de masse, dans un monde que Hannah Arendt décrivait comme un monde de détenteurs de jobs ou un monde du labeur. Mais l’assimilation n’est-elle pas devenue une tendance sociale générale ? Après la dissolution des classes, après la tendance inexorable vers l’universalisation de l’ordre social moderne, qui a pris de l’ampleur au cours de ces dernières décennies, n’est-il pas vrai que tous, que chaque personne ou chaque groupe de personnes, doit s’assimiler ? N’y a-t-il pas d’autres choix sociaux pertinents pour les individus que d'être soit paria soit parvenu ? S’insérer dans un monde sans se demander pourquoi ? Pour connaître le succès, pour obtenir des revenus, pour atteindre le bien-être, pour être reconnu comme “modernes” entre les nations et les peuples, la recette n'est-elle pas de prendre l’attitude du parvenu, ce que réclame la modernité aujourd'hui ? Quant à l'attitude qui consiste à refuser l’assimilation, tout en se soûlant de rêves et d’activismes fondamentalistes ou en grognant dans son coin contre la marche de ce monde (moderne) qui ne respecte par nos talents et où nous n’aboutissons à rien, n’est-ce pas l’attitude du paria ? ».
Nous devons tous nous assimiler…
Si les Juifs en voie d'assimilation au XIXe siècle ont été confrontés à ce dilemme — vais-je opter pour la voie du paria ou pour la voie du parvenu ? — aujourd'hui tous les hommes, indépendamment de leur ethnie ou de leur religion sont face à la même problématique : se noyer dans le flux de la modernité ou se marginaliser. Hannah Arendt, en proposant les portraits de Rahel Varnhagen, Benjamin Disraeli ou Rosa Luxemburg, opte pour le “Deviens ce que tu es !” de nietzschéenne mémoire [maxime reprise à Pindare]. Les figures, que Hannah Arendt met en exergue, refusent de choisir l’un ou l’autre des modèles que propose (et impose subrepticement) la modernité. Ils choisissent d’être eux-mêmes, ce qui exige d’eux une forte détermination (Entschlossenheit). Ces hommes et ces femmes restent fidèles à leur option première, une option qu’ils ont librement choisie et déterminée. Mais ils ne tournent pas le dos au monde (le paria !) et n’acceptent pas les carrières dites “normales” (le parvenu !). Ils refusent d’appartenir à une école, à un “isme” (comme Hannah Arendt, par ex., ne se fera jamais “féministe”). En indiquant cette voie, Hannah Arendt reconnaît sa dette envers son maître Heidegger, et l’exprime dans sa laudatio, prononcée pour le 80ème anniversaire du philosophe de la Forêt Noire. Heidegger, dit-elle, n’a jamais eu d’école (à sa dévotion) et n'a jamais été le gourou d’un “isme”. Ce dégagement des meilleurs hors de la cangue des ismes permet de maintenir, en jachère ou sous le boisseau, la “Lumière de la liberté”.
► Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°42, 1999.
1 : La Tradition cachée : Le juif comme paria, HA, trad. S. Courtine-Denamy, C. Bourgois, 1987 ; rééd. 10/18, 1997.
2 : Rahel Varnhagen : La vie d'une Juive allemande à l'époque du romantisme, HA, trad. H. Plard, Paris, Tierce, 1986 ; rééd. Presses-Pocket, 1994 (Rahel Varnhagen : The Life of a Jewess, 1958).
◘ Courte bibliographie :
  • Les Origines du Totalitarisme (1951) suivi de Eichmann à Jérusalem (1963), Gallimard / Quarto, 2002
  • La Crise de la culture (1961), trad. P. Lévy (dir.), Gallimard / Folio, 1989 [recension]
  • Essai sur la révolution (1963), trad. M. Chrestien, Gallimard / Tel, 1985 [recension]
  • Condition de l’homme moderne (1958), trad. G. Fradier, Presses-Pocket, 1988
  • Qu’est-ce que la politique ?, trad. S. Courtine-Denamy, Seuil, 1995
  • La vie de l’esprit, trad. L. Lotringer, PUF, 2005
  • Juger, trad. M. Revault d'Allonnes, Seuil, 2003

jeudi 23 juillet 2015

Julius Evola : « Les droits supérieurs »

Le militarisme est, comme on le sait, une des bêtes noires des démocraties modernes, et la lutte contre le militarisme un de leurs mots d’ordre préférés, qui va de paire avec un pacifisme hypocrite et la prétention de légitimer la « guerre juste » sous la seule forme d’une nécessaire opération internationale de police contre un « agresseur ». Durant la période qui englobe la Première et la Seconde Guerre mondiale, le « militarisme prussien » est apparu aux démocraties comme le prototype du phénomène à conjurer. Nous constatons ici une antithèse caractéristique, qui concerne moins les relations entre groupes de nations rivales, que deux conceptions générales de la vie et de l’État, et même deux formes de civilisation et de société distinctes et irréconciliables. D’un point de vue historique et concret, il s’agit, d’une part, de la conception qui s’affirma surtout en Europe Centrale et notamment dans le cadre de la tradition germano-prussienne, d’autre part de celle qui s’affirma d’abord en Angleterre, pour passer ensuite en Amérique, et, d’une façon générale, chez les nations démocratiques, en étroite relation avec la primauté accordée aux valeurs économiques et mercantiles, et avec leur développement marqué dans le sens du capitalisme. Quant au prussianisme, nous avons déjà rappelé qu’il tire son origine d’une organisation ascétique et guerrière, celle de l’ancien Ordre des Chevaliers Teutoniques.
Essentiellement, l’antithèse réside dans la conception du rapport qui doit exister entre l’élément militaire et l’élément bourgeois, et donc la signification et la fonction qu’on leur reconnaît respectivement dans l’ensemble de la société et de l’État. Pour les démocraties modernes – selon une conception qui, nous l’avons vu, s’est d’abord imposée en Angleterre, mère-patrie du mercantilisme -, l’élément primordial de la société est représenté par le bourgeois et la vie bourgeoise du temps de paix, dominé par des préoccupations de sécurité physique, de bien-être et de prospérité matérielle, le « développement des lettres et des arts » servant de cadre ornemental. Selon cette conception, c’est en principe l’élément « civil » ou, si l’on préfère, « bourgeois » qui doit gouverner l’État. Ses représentants président à la politique et – selon l’expression bien connue de Clausewitz – ce n’est que lorsque la politique, sur le plan international, doit être poursuivie par d’autres moyens, que l’on a recours aux forces armées. Dans ces conditions, l’élément militaire et, en général, guerrier, est réduit au rôle secondaire de simple instrument et ne doit ni s’intégrer ni exercer une influence quelconque dans la vie collective. Même si l’on reconnaît aux « militaires » une éthique propre, on ne juge pas souhaitable de la voir s’appliquer à la vie normale de la nation. Cette conception se relie étroitement, en effet, à la conviction humanitariste et libérale que la civilisation vraie n’a rien à voir avec cette triste nécessité et cette « inutile boucherie » qu’est la guerre ; qu’elle a pour fondement non les vertus guerrières mais les vertus « civiles » et sociales liées aux « immortels principes » ; que la « culture » et la « spiritualité » s’expriment dans le monde de la « pensée », des sciences et des arts, alors que tout ce qui relève de la guerre et du domaine militaire se réduit à la simple force, à quelque chose de matérialiste, dépourvu d’esprit.
Dans cette perspective, plutôt que d’un élément guerrier et militaire, c’est de « soldats » que l’on devrait parler, car le mot « soldat » très proche par le sens de celui de « mercenaire », désignait à l’origine celui qui exerçait le métier des armes pour recevoir une solde. Il s’appliquait aux troupes à gages qu’une cité enrôlait et entretenait pour se défendre ou pour attaquer, puisque les citoyens proprement dits ne faisaient pas la guerre mais vaquaient, en tant que bourgeois, à leurs affaires privées. Aux « soldats » compris dans ce sens s’opposait le guerrier, membre de l’aristocratie féodale qui constituait le noyau central d’une organisation sociale correspondante et n’était pas au service d’une classe bourgeoise ; c’est le bourgeois, au contraire, qui lui était soumis, sa protection impliquant dépendance, et non suprématie par rapport à celui qui avait droit aux armes.
Malgré la conscription obligatoire et la création des armées permanentes, le rôle reconnu au militaire dans les démocraties modernes demeure plus ou moins celui du « soldat ». Pour elles, répétons-le, les vertus militaires sont une chose, les vertus civiles une autre ; on met l’accent sur les secondes, ce sont elles auxquelles on se réfère, essentiellement, pour modeler l’existence. Selon la formulation la plus récente de l’idéologie qui nous occupe, les armées n’auraient d’autre rôle que celui d’une police internationale destinée à défendre la « paix », c’est-à-dire, dans le meilleur des cas, la vie paisible des nations les plus riches. Dans les autres cas, on voit se répéter, derrière la façade, ce qui se passa déjà pour la Compagnie des Indes et des entreprises analogues : les forces armées servent à imposer et à maintenir une hégémonie économique, à s’assurer des marchés et des matières premières et à créer des débouchés aux capitaux en quête de placements et de profits. On ne parle plus de mercenaires, on prononce de belles et nobles paroles, qui font appel aux idées de patrie, de civilisation et de progrès, mais, en fait, la situation n’a guère changé : on retrouve toujours le « soldat » au service du « bourgeois » dans sa fonction spécifique de « marchand », le « marchand », pris dans son acception la plus vaste, étant le type social, la caste qui trône au premier rang de la civilisation capitaliste.
En particulier, la conception démocratique n’admet pas que la classe politique ait un caractère et une structure militaires ; ce serait, à ses yeux, le pire des maux : une manifestation de « militarisme ». Ce sont des bourgeois qui doivent, en tant que politiciens et représentants d’une majorité, gouverner la chose publique, et chacun sait combien souvent cette classe dirigeante, à son tour, se trouve pratiquement au service des intérêts et des groupes économiques, financiers, syndicaux ou industriels.
À tout cela s’oppose la vérité de ceux qui reconnaissent les droits supérieurs d’une conception guerrière de la vie, avec la spiritualité, les valeurs et l’éthique qui lui sont propres. Cette conception s’exprime en particulier, dans tout ce qui concerne la guerre et le métier des armes, mais ne se limite pas à ce cadre ; elle est susceptible de se manifester aussi sous d’autres formes et dans d’autres domaines, au point de donner le ton à un type sui generis d’organisation politico-sociale. Ici les valeurs « militaires » se rapprochent des valeurs proprement guerrières ; on estime souhaitable qu’elle s’unissent aux valeurs éthiques et politiques pour constituer la base solide de l’État. La conception bourgeoise, antipolitique, de l’ « esprit » est ici repoussée, ainsi que l’idéal humanitaire et bourgeois de la « culture » et du « progrès ». On veut au contraire fixer une limite à la bourgeoisie et à l’esprit bourgeois dans les hiérarchies et l’ordre général de l’État. Cela ne signifie pas, bien entendu, que les militaires proprement dits doivent diriger la chose publique – en dehors de cas exceptionnels, un « régime de généraux » serait, dans les conditions actuelles, fâcheux – mais qu’on reconnaît aux vertus, aux exigences et aux sentiments militaires, une dignité supérieure. Il ne s’agit pas non plus d’un « idéal de caserne », d’une « casernisation » de l’existence (ce qui est une des caractéristiques du totalitarisme), synonyme de raideur et de discipline mécanique et sans âme. Le goût de la hiérarchie, des rapports de commandement et d’obéissance, le courage, les sentiments d’honneur et de fidélité, certaines formes d’impersonnalité active pouvant aller jusqu’au sacrifice anonyme, des relations claires et ouvertes d’homme à homme, de camarade à camarade, de chef à subordonné, telles sont les valeurs caractéristiques vivantes de ce que nous avons appelé la « société d’hommes ». Ce qui appartient au seul domaine de l’armée et de la guerre, ne représente, répétons-le, qu’un aspect particulier de ce système de valeurs.
Julius Evola,
Chapitre IX de « Les hommes au milieu des ruines »

IV.- Patrie et humanité

Nous terminons aujourd'hui notre cycle "Patrie" commencé le 8 juin, destiné aux jeunes militants et à ceux qui iront au CMRDS 2015*, à partir des cours de philo d'André Bridoux (1893-1982). Voici la quatrième et dernière lecture.
I.- Terroirs et frontières
II.- Race, langage
III.- Coutumes et communauté
IV.- Patrie et humanité
Nous terminons aujourd'hui notre cycle "Patrie" commencé le 8 juin, destiné aux jeunes militants et à ceux qui iront au CMRDS 2015*, à partir des cours de philo d'André Bridoux (1893-1982). Voici la quatrième et dernière lecture.
Préambule
L'année 1709 où le royaume de France est très menacé par la coalition des Anglais, Autrichiens et Hollandais dans la Guerre de Succession d'Espagne, Louis XIV appelle au sursaut la nation en ces termes : « Quoique ma tendresse pour les peuples ne soit pas moins vive que celle que j'ai pour mes propres enfants, quoique je partage tous les maux que la guerre fait souffrir à des sujets aussi fidèles, que j'aie fait voir à toute l'Europe que je désirais sincèrement les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu'ils s'opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français ». (texte intégral de l'appel du 12 juin 1709 lu dans les 39000 paroisses de France). En 1711, ce sera Denain ! Mais la force de cohésion et de riposte de la vieille nation gauloise doit être canalisée. A défaut, elle peut être dévastatrice comme l'ont montré les guerres européennes de la Révolution et de l'Empire. Voici ce qu'en dit Bridoux en 1944 :
41.- Nécessité de son éducation : Patrie et Humanité
Comme les sentiments familiaux, l'amour de la patrie doit être soumis à une éducation morale. Lorsqu'il est abandonné à lui-même, à plus forte raison lorsqu'il est soumis à des excitations imprudentes, il s'exaspère aisément ; il peut alors aveugler l'homme et l'entraîner à l'impérialisme, à la haine de l'étranger, au mépris des sentiments humains. Nous trouvons un excès de cet ordre dans le fameux vers de Corneille : «Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.» Lorsqu'il est indiscipliné au contraire, loin de compromettre en nous les sentiments pacifiques et humains, il en facilité l'éclosion. 
D'abord, on doit y puiser le ferme propos de ne jamais offenser la patrie des autres. Surtout, la patrie peut et doit être l'école de l'humanité ; c'est dans son atmosphère que nous faisons l'apprentissage de sentiments et des vertus qui pourront ensuite être étendus au-delà des frontières. Comment aimer les hommes si on ne les aime pas d'abord dans ses compatriotes ? Qu'on le veuille ou non, l'homme n'est pas un idéal abstrait ; il appartient à une patrie, comme à une famille ; on ne le trouve que là. Dans les relations humaines, il faut nécessairement compter avec les patries.
Le sentiment d'appartenir à une patrie indépendante et prospère est dans l'âme d'un homme la pièce principale, la clef de voûte. Quand cette pièce vient à manquer, c'est-à-dire dans la ruine de la patrie, tout s'effondre. Le salut de la patrie maintient tout.
Il y a peu de choses qui soient au-dessus de l'amour de la patrie et des devoirs qui lui correspondent. Clemenceau disait : «J'ai connu le monde, eh bien, pour moi ce qui compte, c'est l'amour de la France.» Peut-être n'y a-t-il rien de plus émouvant dans notre histoire que la visite qu'il fit en juillet 1918, dans les lignes de Champagne, aux troupes sacrifiées qui devaient faire face à la dernière offensive. Dans un des postes les plus menacés, les soldats lui offrirent un petit bouquet de fleurs des champs : «Mes enfants, leur dit-il, ces fleurs iront dans mon cercueil.» On sait qu'il a tenu parole.
42.- La nation est une âme, un principe spirituel
Avec le temps, les enfants d'une même patrie sentent de plus en plus la force du lien qui les unit. Ils acquièrent une sensibilité commune, ils sont rapprochés par les mêmes souvenirs et les mêmes espérances, ils sont animés d'un vouloir-vivre commun. A la longue ils prennent conscience de n'avoir qu'une seule âme, d'être une seule personne, de former une nation. La nation est un être collectif, qui possède néanmoins l'unité sprituelle, comme la personne, et qui en prend conscience. Nul ne l'a mieux dit que Renan, dans une page justement célèbre... Ndlr : que tous les royalistes connaissent par coeur (le fameux texte de 1882 est ici). 
(*) Camp Maxime Real del Sarte organisé chaque été par l'Action française depuis 1953. Il se tiendra cette année au château d'Ailly, à Parigny (Loire) près de Roanne, du 17 au 23 août 2015.
43.- Conclusion du cycle
S'achève ici le cycle de quatre lectures préparatoires au CMRDS 2015. On peut aussi s'en passer et y aller quand même. Plutôt que de vous soumettre un résumé de synthèse dans le procédé académique, le Piéton du roi vous fait part en conclusion d'une réflexion métaphysique qui laisse aujourd'hui douter de l'élan du sacrifice patriotique.
Dans les siècles passés, l'espérance de vie des gens en nos contrées était la moitié de celle d'aujourd'hui. On pouvait donc attendre la force de l'âge et disparaître par après, naturellement. La force de l'âge était aussi celle de combattre à la guerre et, même si l'envie de vivre aussi longtemps que possible existait bien sûr, le risque d'abréger une vie pas si longue finalement laissait accepter le risque de la perdre. On prête aux Sioux de Little Big Horn un orgueil raisonné dans la fameuse phrase «C'est un beau jour pour mourir!» mais on ne se disputera pas pour savoir si elle ne fut pas prononcée aussi sur bien des champs de bataille d'Europe s'il faisait beau et quand on se tuait à la main. L'expression courante utilisée pour tuer son adversaire était d'ailleurs de le "dépêcher".
La société moderne a sacralisé la vie en voulant faire oublier par maints artifices à tous ses consommateurs leur fin inéluctable. L'instinct de survie de l'espèce est un renfort appréciable du mercantilisme, et pour tromper son monde jusqu'au bout on en vient même à embaumer les cons. Dans cet environnement qui pousse à vieillir le plus longtemps possible (certains disent "vivre vieux" mais la vérité c'est "vieillir" pour finir dans des branchements de tuyaux) il me semble hasardeux d'appeler au sacrifice la nation comme Louis XIV avait su le faire avant la bataille de Malplaquet.
Les témoins de la mobilisation de 1939 me l'avaient confié : dans les trains de mobilisés, c'était bien plus la résignation que l'enthousiasme de 14, état d'esprit défaitiste que les observateurs mettront sur le compte des pertes de la Grande Guerre qui avaient touché toutes les familles, toutes les villes et villages : cette nation était déjà trop morte pour remettre ça ! Sans préjuger donc de la prochaine mobilisation, je crains que le ciment de la patrie ne s'effrite bientôt, non tant par les coups de boutoir des étrangers qui sont bien réels, que par la résignation des nationaux. Les patries meurent aussi, dit André Bridoux. Ceux qui accourent à nos frontières ont pour beaucoup perdu la leur.

Jeanne, l'essence de la France

Alain Bournazel raconte l'équipée de Jeanne d'Arc, dont il révèle le génie militaire. En pédagogue, il replace cette épopée dans l'ensemble de la grande histoire de France.
Quand un historien, chef de collection aux Presses universitaires de France, rencontre un autre historien, spécialiste de l'histoire militaire, quand, de plus, l'un et l'autre sont de grands défenseurs de la nation française, cela donne un magnifique hommage à notre héroïne nationale. C'est ainsi que nous nous réjouissons de la publication de la Jeanne d'Arc (1412-1431)  d'Alain Bournazel, dans la collection Figures et Plumes que dirige le professeur Jean-Paul Bled. La sainte de la patrie rejoint donc, entre autres, Homère, Socrate, Jules César, Charlemagne dans une collection facilement accessible aux étudiants.
Guerre de Cent ans
Certes, les livres sur Jeanne d'Arc sont aujourd'hui légion, mais celui d'Alain Bournazel n'a pas son pareil pour replacer de façon très pédagogique l'épopée de Jeanne dans l'ensemble de la grande histoire de France. La longue guerre entre la France et l'Angleterre ne se comprend qu'en remontant à 1066, année où Guillaume de Normandie, vassal du roi de France, devint roi d'Angleterre. Un roi qui devait quand même toujours l'hommage au roi de France ! Situation qui se compliqua au fur et à mesure que les alliances matrimoniales ajoutaient à la puissance du roi anglais, lequel interprétant les lois dynastiques à son profit se mit à revendiquer la couronne de France. Ce fut alors la guerre de Cent ans qui mit la France en grand péril jusqu'au honteux traité de Troyes (1420) lequel réduisit les possessions du dauphin Charles à quelques territoires au sud de la Loire. Les Anglais avaient déjà assiégé Orléans. Humainement la situation était désespérée.
L'exploit inespéré d'Orléans
C'est alors qu'apparut une jeune fille de dix-sept ans, venue de Domrémy, en Lorraine. Alain Bournazel reprend toutes les étapes de l'équipée extraordinaire, mais en connaisseur il révèle le génie militaire de la jeune fille qui, ignorant les bien-pensants au bon sens borné, délivra Orléans le 8 mai 1429 : « Le siège durait depuis sept mois ; dix jours suffirent à Jeanne pour libérer la ville. L'exploit inespéré, inconcevable d'une femme, d'une paysanne, venue de sa lointaine province pour s'imposer parmi les hommes, dans le métier des armes, avait de quoi éberluer les cours, les villes et les chaumières. Dieu ou le diable, on quittait l'ordre naturel des choses. »
En fait on le quittait pas, on le voyait de plus haut, car Jeanne gardait les pieds sur terre tout en regardant le ciel. La preuve : sa volonté sans faille de partir aussitôt faire sacrer le roi Charles à Reims. Il fallait rétablir l'ordre normal des choses pour que la France recouvrât l'autorité, l'unité et l'espérance. Sans quoi l'on n'aurait pas chassé les Anglais...
Là encore la plume experte d'un militaire retrace les campagnes prodigieuses qu'eut à mener celle qu'on appelait alors la Pucelle d'Orléans tant sur la route de Reims que dans les mois suivants. Jusqu'à sa capture à Compiègne le 23 mai 1430, suivie de son ignoble procès où sa foi sublime bien ancrée en son patriotisme lui dicta de si courageuses réparties. Puis la condamnation et le bucher à Rouen le 30 mai.
Le catalyseur de l'unité nationale
Ses juges, tous du parti de l'étranger, avaient cru confondre une "sorcière", mais ils n'eurent pas le dernier mot, car dès que les Anglais furent partis, vers 1450, Charles VII fit ouvrir une information en vue de la révision du procès. Cela aboutit à sa canonisation le 16 mai 1920 et à l'institution de la fête nationale de Jeanne d'Arc le 10 juillet de la même année. Mais depuis déjà fort longtemps Orléans fêtait chaque année le souvenir de sa délivrance, tandis qu'à Paris, renforcé encore par la guerre de 1914-1918, le culte de l'héroïne nationale animait les coeurs français. M. Bournazel aurait pu signaler ici le rôle déterminant et périlleux que joua l'Action française au début du XXe siècle dans ce renouveau du culte de Jeanne.
Il termine toutefois ce beau petit livre magnifiquement illustré et qui pousse à redécouvrir cet événement essentiel de notre histoire, en rappelant que la sainte de la patrie est « consubstantielle à l'idée même de la nation française qui prit conscience d'elle-même en se rassemblant autour de la puissance royale ». Il ajoute qu'en ce Moyen Âge finissant où la société se fissurait et se cherchait en de nouvelles structures, elle apparaît comme « l'essence de la France ». Suivre ce « puissant catalyseur de l'unité nationale », c'est assurément reprendre confiance en Dieu qui n'abandonnera jamais la France tant qu'il y aura des Français prêts à donner leur vie pour elle.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000  du 2 au 15 juillet 2009

mardi 21 juillet 2015

La Mafia rouge : butin de guerre

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, un impressionnant butin de guerre est confisqué en Allemagne et rapporté en URSS. De la machinerie lourde aux tableaux de grands maîtres, les Soviétiques font main basse sur tout ce qu’ils peuvent trouver. Ces « réparations » de guerre deviennent une source illégale de revenus pour les hauts gradés soviétiques. Une rivalité émerge ainsi entre le haut commandement de l’Armée rouge et l’entourage de Staline.

Bibliothēca #12 – « Historiquement correct », de Jean Sévilla

lundi 20 juillet 2015

Il y a 3500 ans en Crète, une invention provoque l’exode d’une civilisation

Des palais détruits, puis reconstruits, puis à nouveau détruits. Des habitations abandonnées par dizaines. Qu’est-il donc arrivé aux Minoens, brillante civilisation crétoise il y a plus de trois mille ans ? Une étude lève un coin du voile.
Pendant longtemps, l’histoire était simple. Précédant la Grèce antique, une merveilleuse et impressionnante civilisation crétoise établie aux III-IIe millénaires av. J.-C., celle des Minoens, aurait été balayée par une éruption terrifiante : celle du Santorin, supervolcan dont l’effondrement a envoyé un tsunami meurtrier dans l’est de la Méditerranée.
Mais avec l’affinement progressif des datations, il a fallu se rendre à l’évidence : cela n’avait rien à voir. Le volcan a explosé au moins soixante-dix ans après la toute première destruction des palais minoens, survenue vers 1700 av. J.-C. Reconstruits entre-temps, les palais sont cette fois définitivement détruits autour de 1450 ans av. J.-C. Seule exception, le plus gros d’entre eux, celui de Cnossos sur la côte nord de l’île, qui se maintient encore quatre-vingt ans. Puis il tombe à son tour.
Pour retracer cette mystérieuse histoire, impossible de se passer de l’archéologie. Car les Minoens ont beau avoir laissé des inscriptions, celles qui datent d’avant la destruction des palais sont rédigées dans une langue à ce jour toujours inconnue. Pas de trace non plus d’éventuels souverains dans les splendides fresques et décorations de cette époque.

L’archéologie, elle, est plus bavarde. Surtout depuis la découverte de nombreux sites dans les campagnes aux alentours des palais. Ces travaux mettent en évidence de curieuses évolutions du peuplement dans l’île. Excepté de rares cas, le nombre de sites occupés par les Minoens a tendance à diminuer, voire à franchement chuter au moment de l’émergence des seconds palais.
La plupart du temps, les spécialistes du monde minoen ont fait de ces phénomènes une lecture essentiellement politique. Ces changements traduiraient, par exemple, des luttes entre palais concurrents, qui aurait fini par tourner à l’avantage de l’un d’eux, Cnossos, réussissant alors à exercer sa domination sur une grande partie de la Crète.
Mais une équipe d’archéologues de l’École française d’Athènes dirigée par Sylvie Müller Celka, du CNRS, a fait une découverte intrigante. Elle a constaté que le phénomène d’abandon des sites était particulièrement marqué dans la région de Malia, sur la côte nord-est de la Crète. Elle a montré qu’entre la période des premiers palais (ceux détruits vers 1700 ans av. J.-C. ) et celle des seconds (ceux détruits avant 1450 av. J.-C.), les Minoens n’ont abandonné définitivement que des sites bien particuliers : presque tous ceux qu’ils occupaient sur les pentes de la montagne qui domine Malia.
Pour comprendre cet abandon, les chercheurs ont examiné en détail la géographie des lieux et la nature des terres qui s’y trouvent. Ils ont mis en évidence trois grandes zones. En bas, ce sont les plaines de la côte, chaudes et plutôt sèches, habitées tout au long de la période minoenne. Le rendement des terres, sans apport important d’eau, y est faible. Tout en haut se trouve la zone d’altitude quasi-inhabitée, où la culture des oliviers et de la vigne est difficile, voire impossible (au-delà de 900 mètres).
Entre les deux se placent les pentes de la montagne (entre 300 et 900 mètres d’altitude). C’est principalement cette zone que les Minoens ont quittée à la période des seconds palais. Ces pentes sont beaucoup plus arrosées que la plaine, et recouvertes en haut par des forêts. Les recherches de l’équipe montrent que les populations y occupaient alors des sites plutôt petits par rapport à ceux de la plaine. Elles y élevaient des chèvres et des moutons, cultivaient de la vigne, des arbres fruitiers, un peu de céréales et produisaient du miel. Dans ces pentes en proie à l’érosion, elles exploitaient de petites parcelles proches de leurs maisons. Elles captaient sans doute l’eau des sources ou des torrents avec des canalisations en terre cuite, dont les archéologues ont trouvé de nombreux fragments.
Mais alors, pourquoi cette soudaine ruée vers la plaine ? Pourquoi quitter un milieu dont ils savaient tirer parti, pour des terres sèches et a priori peu accueillantes ? Peut-être, proposent les chercheurs, parce que les Minoens avaient trouvé la clé pour accéder aux énormes réserves en eau du sous-sol crétois. Ils auraient découvert ou importé de l’étranger le moyen de pomper la nappe phréatique. Et par là, celui d’irriguer massivement les plaines de la côte. Donc d’améliorer considérablement le rendement des terres basses, pour y cultiver oliviers, vignes et légumineuses (la famille des fèves, pois, etc.). Autrement dit, ce serait peut-être une innovation agricole aurait lancé le signal de cet exode vers la plaine.
Mais cette hypothèse est-elle plausible ? Peut-être, car c’est justement au début de la période des seconds palais que les Minoens semblent avoir développé un intérêt pour tout ce qui touche à l’hydraulique. Ces dernières années, des archéologues ont découvert des barrages placés sur des torrents de montagne, datant de cette époque. Ils se trouvent dans l’est de la Crète, dans la vallée de Choiromandres et sur l’îlot de Pseira. Ces dispositifs semblent clairement avoir pour but l’irrigation, répandant leur trop-plein dans des terrasses agricoles situées juste à côté des barrages.
En outre, c’est à peu près à la même époque que les Minoens commencent à creuser des puits, et donc à atteindre la nappe phréatique. Les systèmes qu’ils utilisaient pour amener l’eau à la surface ne nous sont pas parvenus. Étaient-ils suffisamment efficaces pour alimenter un dispositif d’irrigation en plaine ? C’est possible, car au moins un système rudimentaire pour pomper l’eau du sous-sol est alors connu depuis plus d’un millénaire en Mésopotamie. C’est le puits à balancier, où un contrepoids facilite l’ascension du seau. Il est attesté également en Égypte durant la période correspondant aux seconds palais, alors qu’existent justement des relations commerciales avec la Crète.
Cette intense activité hydraulique pourrait aussi être liée à une lente détérioration du climat en Crète, ayant débuté deux mille ans plus tôt. Des études suggèrent en effet que les étés sont devenus de plus en plus secs. Les pluies calmes de l’hiver se seraient progressivement décalées au début de l’automne, devenant torrentielles, entraînant érosion des pentes et manque d’eau pour la végétation au printemps. Dans ces conditions, la vie sur les pentes de la montagne était peut-être devenue de plus en plus difficile avec le temps.
Si cette hypothèse est correcte, alors le phénomène d’abandon des sites d’altitude ne devrait pas être limité à la région de Malia. Tout semble indiquer que c’est bien le cas. En règle générale, à l’arrivée des seconds palais, il y a nettement moins de sites occupés dans les zones d’altitude ou à relief accidenté, alors qu’ils se développent dans les zones de plaine (ou dont le relief permet l’irrigation et l’agriculture intensive).
En outre, si les causes de ces déplacements étaient politiques, les populations auraient normalement fini par revenir. Or ces sites de montagne ne seront jamais réoccupés, ou alors bien après, plus d’un millénaire plus tard.

Le Schisme de 1054

Byzance / Constantinople (Empire byzantin) | 2000 ans d’histoire | Franc...

dimanche 19 juillet 2015

A LIRE : DE LA CAVALERIE AUX FORCES SPÉCIALES – L’HISTOIRE DU 13E RDP

Observer, renseigner, transmettre, telles sont les missions imparties aux dragons parachutistes du 13e RDP, spécialisés dans la recherche en territoire hostile, « au-delà du possible ».
Le 4  octobre 1776, en Languedoc, Charles-Louis de Chemerault, marquis de Bardezières, lève un régiment de dragons « de gentilshommes ». Nommé régiment des « dragons de Monsieur », en l’honneur du frère de Louis XVI, il devient le 13e régiment de dragons, selon le rang d’ancienneté dans l’arme, le 1er janvier 1791.
Le régiment se bat en France et en Belgique, avant de participer avec honneur à toutes les campagnes du premier Empire. Il se distingue particulièrement à Hohenlinden (1800), Austerlitz (1805), Iéna (1806), la Moskowa (1812). Dissous le 6 décembre 1815 après Waterloo, il est recréé le 20 décembre 1855 sous Napoléon III, comme régiment des dragons de la garde impériale et devient le 1er  janvier 1857 le régiment des dragons de l’Impératrice. Il participe aux batailles d’Italie et de la guerre franco-allemande. En 1871, il reprend son ancienne dénomination. Il s’illustre au cours de la Premiere Guerre mondiale à Ypres (1914) et Verdun (1916). Mécanisé en 1936, il participe aux campagnes de Belgique et de France en 1940. Il perd la totalité de ses chars Somua à Dunkerque. Le régiment est évacué sur l’Angleterre, puis rapatrié en France, poursuit le combat jusqu’à l’armistice. Cité à l’ordre de l’armée, il est dissous. Reconstitué le 7 octobre 1944, il est engagé sur le front de l’Atlantique (poche de Royan). Réformé en 1952 à Castres, le 13e dragons devient parachutiste. Il débarque en Algérie en 1956 pour s’installer en Grande Kabylie dans le secteur d’Azazga. Il participe à toutes les grandes opérations : Algérois, frontière tunisienne, Ouest saharien, Constantinois. Il rentre en métropole en août 1962, après 7 ans de guerre où il a perdu 55 des siens au combat dont 3 officiers, auxquels il faut ajouter 137 blessés.
Le 13e RDP retrouve la métropole et s’installe à Castres, aux ordres du lieutenant-colonel Dunand-Henry. Il y reprend ses activités habituelles : instruction, sauts et manœuvres. A l’arrivée du lieutenant-colonel de Courson, en 1963, il reçoit sa vocation interarmes et se transforme en régiment de recherche. Le PC, l’ECS*, 2 escadrons de découverte et un escadron d’instruction font alors mouvement sur Nancy et Dieuze, où le 13e RDP prend possession des cantonnements ayant appartenus à l’armée impériale après l’annexion de la Lorraine à l’Allemagne en 1870.
Tout est à faire car les bâtiments sont dans un délabrement avancé : la première tâche sera de rendre les lieux habitables. Pendant ce temps, l’un des deux escadrons de découverte, qui incorpore la compagnie des commandos dissoute et stationnée à Langenargen, en République Fédérale d’Allemagne, prend la dénomination de 2e escadron du 13e RDP.

Bibliothēca #11 – Napoléon et le christianisme

vendredi 17 juillet 2015

Gaulois contre Romains : pour en finir avec le mythe de la "Pax romana"


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Afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec le mythe ô combien galvaudé de la prétendue "Pax romana", la lecture d'un ouvrage fort bien documenté de Joël Schmidt, paru en 2004, pourra s'avérer des plus édifiantes et des plus profitables, même aux personnes les plus sceptiques et/ou les plus conditionnées dans le cadre d'un sujet historique de plus en plus controversé. Le titre de l'ouvrage en question, pour être des plus sobres, n'en est pas moins particulièrement éloquent : "LES GAULOIS CONTRE LES ROMAINS : LA GUERRE DE 1000 ANS". Au fil des pages de ce livre captivant, l'auteur s'emploie méthodiquement à démonter la fable éculée d'une période "de paix et de prospérité" qui, cinq cents ans durant, aurait suivi l'invasion romaine de la Gaule à partir de son accomplissement en l'an 52 avant l'ère chrétienne, pour ne s'achever que dans la tourmente des "Invasions barbares" et de la chute de l'Empire, en l'an 476 de l'ère vulgaire. Références précises et vérifiables à l'appui, Joël Schmidt expose ici avec brio le déroulement d'événements aussi bien ignorés du grand public que volontairement passés sous silence par l'historiographie officielle. 
Si les données archéologiques témoignent indiscutablement du fait que les centres urbains des Gaules, pour la plupart fondés par l'Occupant à partir d'oppida gaulois préexistants, furent profondément marqués par l'empreinte romaine, si ces mêmes données archéologiques attestent l'existence d'une indéniable "fusion" civilisationnelle, et même d'un syncrétisme religieux assimilant une grande partie du panthéon celtique local au panthéon romain, elles ne doivent pas pour autant occulter le fait que ces quelques siècles de domination latine n'entraînèrent en aucune façon la disparition totale de l'identité et des particularismes culturels des autochtones, pas plus qu'ils ne mirent un point final au velléités de ces derniers de recouvrer leur indépendance perdue. N'en déplaise aux adeptes inconditionnels de la romanité et de l'héritage civilisationnel gréco-latin, l'irrédentisme gaulois n'est pas, tant s'en faut, qu'une plaisante invention inhérente aux bandes dessinées d'Astérix et Obélix, mais correspond bel et bien à une réalité historique. 
La vérité est que les cinq siècles que durèrent la soi-disant "Pax romana", loin de correspondre au cliché idyllique d'une période de stabilité et de "progrès" civilisationnel sans précédent, loin d'asseoir la supériorité définitive des fondements de la civilisation romaine sur l'identité culturelle rudimentaire, forcément primitive et grossière, de prétendus "barbares", furent sans cesse émaillés d'actes de rébellion, d'insurrections et de soulèvements armés qui, jusqu'au bout, n'eurent de cesse de mettre à mal l'autorité de l'Empire sur les diverses régions placées sous son joug. Non seulement ces actes d'insoumission et de révolte se succédèrent à un rythme effréné durant toute la période d'occupation, mais de surcroit, les différents peuples gaulois essayèrent toujours, dès les premiers signes d'affaiblissement de l'autorité impériale apparus au cours du IIIème siècle de l'ère chrétienne, de faire purement et simplement sécession avec l'Empire, afin de recouvrer leur souveraineté perdue. C'est ainsi que l'on vit même se produire, au cours des derniers siècles de l'Empire moribond, des initiatives plus ou moins éphémères émanant d' "empereurs gaulois" qui, s'ils se refusèrent toujours à rompre avec les valeurs romaines, n'acceptèrent pas, de facto, de prêter allégeance à l'autorité centrale, et entendirent ainsi, au-delà de leurs ambitions personnelles, affranchir leurs peuples respectifs de la tutelle de Rome.
Pour conclure au mieux cette brève présentation du remarquable ouvrage de Joël Schmidt, voici à présent une reproduction du résumé figurant en quatrième de couverture :
"Sur le conflit qui oppose les Gaulois aux Romains, on ne connaît généralement que l'épisode de la conquête des Gaules racontée par César et qui se déroula pendant huit ans au milieu du 1er siècle av. J. -C. Or, c'est dès 390 av. J. -C. que le Gaulois Brennus et ses troupes occupèrent durablement Rome et prononcèrent l'humiliant " Vae victis ", " Malheur aux vaincus ". La prise de Rome fut la cause d'un traumatisme irréductible, sans cesse rappelé par tous les historiens de Rome, notamment par le plus grand d'entre eux, Cicéron. A partir de cet événement majeur, se succédèrent les péripéties d'une lutte inexpiable au cours de laquelle les Gaulois, rêvant toujours de réoccuper Rome, s'allièrent par les armes et la diplomatie à tous les adversaires des Romains : Carthaginois avec Hannibal, Grecs avec le roi Persée, Germains ou Barbares lors des grands invasions des IIe et IIIe siècles de notre ère.
L'auteur démontre également que la prétendue romanisation de la Gaule, thème sans cesse rabâché par les historiens, fut un leurre ou tout au moins une légende : en réalité, il y eut sans cesse des révoltes gauloises contre l'Empire romain. Pendant dix siècles, liberté et indépendance furent les mots d'ordre constants des chefs gaulois. Si les Gaulois furent toujours vaincus parce qu'ils opposaient leur masse aux tactiques éprouvées des légionnaires romains, ils ne renoncèrent jamais à harceler par tous les moyens possibles l'occupant romain, jusqu'à la chute de Rome au Ve siècle de notre ère."
Enfin, pour approfondir la question, on pourra également lire avec profit la non moins remarquable étude de Maurice Bouvier-Ajam publiée pour la première fois au début de l'année 2000, et consacrée précisément  au phénomène des "empereurs gaulois" au cours de la seconde moitié du IIIème siècle de notre ère, entre l'an 260 et 274. Quatrième de couverture :
"260 après J.-C : l'Empire romain est en crise. L'époque où la grandeur de Rome s'affirmait de l'Angleterre au désert de Judée est révolue. Les incursions barbares se font de plus en plus fréquentes, le pouvoir impérial risque de vaciller. Coupées de l'Italie par l'invasion des Alamans, les provinces gauloises et les légions stationnées sur le Rhin proclament empereur un noble d'origine gallo-romaine, Postumus. Ce général s'empare du pouvoir et installe sa capitale à Trèves, il domine alors les Gaules, l'Espagne et la Bretagne. Pendant quinze ans, Postumus et ses successeurs, Victorinus (268- 270) et Tetricus (270 -274), se comporteront en souverains légitimes, refusant toutefois de rompre avec les valeurs romaines. Ils revêtiront les pouvoirs et titres des empereurs, frappant monnaie, organisant la vie civile, assurant la protection du pays. Toléré un temps parce qu'il protégeait l'Italie des peuplades germaniques, l'Empire gaulois représentait un véritable défi à l'autorité de Rome. Aurélien, symbole de la restauration du pouvoir impérial autoritaire, vint à bout de cette sécession en 274. L'Empire gaulois avait cessé d'exister. Fortement influencée par les auteurs latins, l'Histoire présenta souvent la Gaule comme une simple province romaine. C'était faire abstraction de l'esprit de résistance révélé par cet épisode trop souvent absent de nos manuel. Le rapport de force étant défavorable à l'Empire gaulois, ce dernier fut anéanti. Il mit pourtant en évidence la fragilité de l'Etat romain, annonçant sa chute prochaine. "
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Même s'il convient bien évidemment, dans un souci d'honnêteté intellectuelle, d'établir une certaine distinction entre ce qui relève d'une part des multiples révoltes gauloises, empreintes d'un esprit profondément celtique, et d'autre part des expériences sécessionnistes opérées sous l'égide d' "empereurs gaulois" successifs, plus ou moins romanisés, le même souci d'honnêteté intellectuelle impose également la déduction suivante : loin d'avoir disparu corps et âme en se fondant dans le creuset civilisationnel dit gallo-romain, le sentiment identitaire gaulois, d'essence celtique continentale, a non seulement survécu -au moins en partie- à la conquête romaine, mais s'est de surcroit maintenu plus ou moins ouvertement pendant toute la période qu'aura duré l'occupation des Gaules. Et plus encore, il parvint même à survivre à la désintégration de l'Empire romain d'Occident en l'an 476 de l'ère chrétienne, alors même que ladite civilisation gallo-romaine avait commencé, dès le IIIème siècle, à intégrer en son sein un nombre conséquent d'éléments ethno-culturels germaniques, portés jusqu'à elle par diverses vagues de peuplement venues d'outre-Rhin.
La prise en compte des faits historiques brièvement évoqués dans le cadre du présent article -et développés dans celui des deux études qui y sont présentées- nous invite donc à l'abandon d'un certain nombre d'idées reçues. Au premier rang de ces idées reçues figure le fait que l'histoire de l'espace territorial qui allait par la suite devenir la France, comme beaucoup plus tard le royaume de Belgique actuel, ne saurait commencer avec la conquête romaine. D'autre part, les divers peuples constituant l'actuel "Hexagone" ne sont aucunement dépositaires d'un héritage ethno-culturel et civilisationnel qui ne serait que d'essence romaine, et donc latine. Toute l'histoire de l'opposition multiséculaire entre Gaulois et Romains, entre monde celtique et monde latin, le démontre de façon on ne peut plus claire. A ce titre, même en ne se bornant qu'au domaine linguistique, la bonne foi la plus élémentaire devrait obliger tout un chacun à admettre une évidence des plus criantes : si, de par sa structure générale, il convient certes de classer le français parmi les langues dites romanes, cette langue française, issue de la fusion de langues d'Oc et de langues d'Oïl, elles-mêmes comprenant de nombreux apports germaniques et celtiques continentaux, est incontestablement la moins latine de toutes les langues romanes. 
Même s'il convient bien entendu d'écarter l'excès inverse, qui consisterait à nier purement et simplement tout apport romain/latin dans la substance de l'actuelle identité française, force est d'y reconnaître également la présence tout aussi persistante qu'importante d'un vieux fond celtique continental (gaulois). Ce sont précisément ces trois éléments constitutifs, celtique/gaulois, latin/romain, puis germanique, qui en constituent les piliers fondamentaux et qui, par là-même, en font toute la spécificité. Faire fi d'une partie ou de l'autre de cet héritage triple, ce n'est ni plus ni moins qu'un déni de réalité, sur fond de parti pris et d'amnésie plus ou moins volontaire. 
Monde celtique et monde latin, s'ils peuvent dans une certaine mesure fusionner, voire se compléter, n'en constituent pas moins deux pôles diamétralement opposés de l'indo-européanité . Le paradoxe, la singularité de la civilisation dite gallo-romaine (et belgo-romaine), c'est d'être parvenu à faire une synthèse de ces deux pôles opposés, tout en demeurant fondamentalement elle-même, en ne reniant jamais totalement son vieux fond gaulois, et tout en l'enrichissant, par la suite, d'une part non-négligeable de germanité. Mais c'est aussi parce que les Celtes des Gaules, les Gaulois et autres Celto-Germains comme les Belges, ne succombèrent jamais totalement à l'assimilation et à l'acculturation romaines qu'ils purent, au final, préserver un héritage ancestral qui reste en grande partie le nôtre.
Hans CANY
2 juillet 2015 E.V.