mardi 25 décembre 2012

Georges Dumezil Le règne de la troisième fonction


COMPRENDRE AVEC MARTIN HEIDEGGER


1/2 L'Action Française (1898-1945) Troisième République


L’Église, les Lumières et l’éducation au XVIIIe siècle

Entre le XVIe siècle et la Révolution, un débat s’instaure entre défenseurs et adversaires de l’éducation du peuple. Ce débat met en jeu la nécessité de christianiser les masses, la recherche de l’efficacité économique et l’élévation morale de l’homme par l’instruction. A contrario des idées reçues, les défenseurs de la « démocratisation » de l’instruction ne se trouvent pas du côté que l’on croit !
I. L’Église et l’éducation
Au XVIe siècle, l’Église fait de l’éducation du peuple un devoir pour les clercs et les évêques. Le péril protestant accélère l’ouverture d’écoles élémentaires : dans les régions où progresse le protestantisme, il est impensable de laisser le monopole de l’instruction aux huguenots. Au XVIIe, les missionnaires découvrent dans certaines régions de France une ignorance religieuse préoccupante, qu’ils mettent en parallèle avec l’ignorance des peuples « exotiques ».
Des instituts religieux tels les Frères des Écoles chrétiennes (les lasalliens, du nom du fondateur saint Jean-Baptiste de La Salle) ou des éducateurs tels les prêtres Charles Démia et Jacques de Batencour, ouvrent des écoles primaires gratuites pour enseigner des rudiments de lecture, d’écriture et de calcul, et inculquer une bonne conduite morale et spirituelle. Certes, l’enseignement religieux tient la première place dans ces petites écoles, mais les bases du savoir ne sont pas oubliées.
Les collèges, qui viennent juste après l’école élémentaire, sont eux aussi tenus par des ordres tels les Jésuites, les Oratoriens ou les Dominicains et inculquent un enseignement solide et gratuit essentiellement basé sur les humanités.
L’Église défend l’instruction de tous parce qu’elle considère que celle-ci est utile à l’ordre public, l’ignorance entraînant l’oisiveté et le libertinage, nuisibles à la société. L’enseignement a d’abord pour finalité de former « de bons serviteurs de Dieu, de fidèles sujets de Sa Majesté, de sages citoyens de leur ville » (Charles Démia). Cette mission « civilisatrice » de l’école se traduit aussi par l’accueil et l’instruction des enfants vagabonds, perçus comme des porteurs de fainéantise et d’impiété : l’éducation a pour but de les sauver.
Le roi de France va se faire protecteur des petites écoles dans deux déclarations royales, celles des 13 décembre 1698 et 14 mai 1724, où il est dit à l’article IV (identique dans les deux déclarations) : « Voulons que l’on établisse, autant qu’il sera possible, des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n’y en a point, pour instruire tous les enfants. ». La déclaration de 1698 pose le principe de l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans (presque 200 ans avant Jules Ferry !), qui ne sera pas cependant pas appliqué sur le terrain.
II. L’opposition des Lumières à la « culture pour tous »
C’est une argumentation socio-économique qui est déployée par les philosophes des Lumières. Les thèses mercantilistes associent étroitement la richesse d’une nation à sa production matérielle : les intellectuels (au sens large du terme : notaires, juristes, clercs, …) sont perçus comme des parasites ne produisant rien de concret. L’instruction des masses est vue comme un danger car elle pourrait pousser une grande partie de la population à se détourner des travaux manuels (agriculture et artisanat) pour devenir des parasites préjudiciables à l’ensemble de la société.
Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. [...] Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes » – Voltaire à Damillaville, 1766.
La figure de premier plan des Lumières, Voltaire, généralement présenté comme un défenseur des opprimés et en première ligne dans la lutte contre l’ignorance, répète à plusieurs reprises dans ses correspondances son hostilité à l’instruction du peuple. A La Chalotais qui dans son Essai d’éducation nationale venait d’affirmer que « le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations », il écrit en 1763 : « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs. » Trois ans plus tard, dans une lettre à Damillaville, il récidive : « Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ».
L’autre grande figure des Lumières françaises, Rousseau, est aussi opposée à l’instruction des masses mais pour une tout autre raison : il faut éloigner le moins possible l’homme de l’état de nature, et l’éducation est corruptrice. Le programme d’éducation de l’Émile n’est pas destiné aux laboureurs mais aux bourgeois. « N’instruisez pas l’enfant du villageois, car il ne lui convient pas d’être instruit » écrit-il dans la Nouvelle Héloïse. Dans le même ouvrage, il rajoute : « Ceux qui sont destinés à vivre dans la simplicité champêtre n’ont pas besoin pour être heureux du développement de leur faculté, et leurs talents enfouis sont comme les mines d’or du Valais que le bien public ne permet pas qu’on exploite. »
Quelques philosophes se démarquent comme Diderot, d’Holbach et Helvétius, laissant entendre que l’instruction populaire est un moyen d’éveiller l’esprit critique et donc d’arracher les masses à la « tyrannie » des rois et des clercs, mais ce son de cloche reste très minoritaire dans les cercles philosophiques. Plus tard, dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, on remarquera qu’aucun article ne se rapporte à l’éducation (pas de droit à l’instruction).
Ces idées des Lumières imprègnent les notables locaux et les milieux bourgeois. Ainsi naissent au XVIIIe des oppositions à l’établissement des écoles de charité. En 1754 à Rennes, la municipalité affirme : « L’utilité de l’érection d’une école publique se réduit donc à apprendre à lire et à écrire aux enfants des pauvres artisans. C’est en cela même porter un coup mortel au commerce civil et à l’ordre politique qui le maintient ; les enfants passent à apprendre à lire et à écrire le temps d’un apprentissage beaucoup plus utile, c’est-à-dire celui de la profession de leur père. Savent-ils lire et écrire : ils se dégoûtent des métiers mécaniques et veulent à la faveur de cette éducation manquée s’élever à un état plus honorable. ».
Louis Philipon de la Madelaine, dans ses Vues patriotiques sur l’éducation du peuple tant des villes que des campagnes (1783), intitule un chapitre « Danger des écoles répandues dans les bourgs et les villages » et y écrit : « On se plaint que les campagnes manquent de bras, que le nombre des artisans diminue, que la classe des vagabonds s’augmente. N’en cherchons la cause que dans cette multitude d’écoles dont fourmillent nos bourgs et nos villages. Il n’est pas de hameau qui n’ait son grammairien. Et qu’y fait-il autre chose que de semer parmi les manœuvres, les artisans, les laboureurs, le dégoût de leurs professions ? … Je le dis hardiment : il n’y aura jamais de bonne éducation pour le peuple, si l’on ne commence à faire disparaître du milieu des bourgs et des campagnes ces recteurs d’écoles qui dépeuplent également nos champs et nos ateliers ». Le même auteur, éclairé par ailleurs, demande l’installation de paratonnerres sur les maisons d’école et l’inoculation des élèves contre la variole !
III. Des arguments de bonne foi ?
Comment expliquer cette opposition ? Les philosophes des Lumières et leurs disciples craignaient-ils vraiment un abandon massif des travaux manuels ?
Bernard Grosperrin (cf. sources) juge que « les arguments avancés ne paraissent pas toujours manifester beaucoup de bonne foi. Passe encore qu’on ait pu croire à une dépopulation des campagnes : le fait est inexact, mais tout le monde à l’époque le tenait pour vrai. Mais comment pouvait-on voir dans ces écoles, à l’objectif si humble, les antichambres des collèges ? Ce n’était que tout à fait exceptionnellement que certains de leurs élèves poursuivaient des études de type « secondaire ». En réalité, plus que l’abandon des activités manuelles, on craignait une sorte de déstabilisation de la société par l’irruption du niveau culturel de l’écrit, jusque-là réservé aux éléments dirigeants, dans la masse du peuple. […] Que chacun reste en son état et dans sa condition, tel est le vœu quasi-unanime des élites des temps modernes, y compris celles qui sont le plus marquées par la revendication des droits naturels. » (p. 20-21, Les petites écoles sous l’Ancien Régime).
Bibliographie :
BAECQUE (de), Antoine ; MÉLONIO, Françoise. Histoire culturelle de la France. III – Lumières et liberté. Seuil, 1998.
GARNOT, Benoît. Société, cultures et genres de vie dans la France moderne. Hachette, 1991.
GROSPERRIN, Bernard. Les petites écoles sous l’Ancien Régime. Éditions Ouest France, 1984.
LEBRUN, François ; QUÉNIART, Jean ; VENARD, Marc. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. II – 1480-1789. Nouvelle Librairie de France, 1982.

lundi 24 décembre 2012

Carl Schmitt : Changement de structure du droit international (1943) (2/2)

On ne peut nier qu'un morceau de culture européenne ait été transplanté sur le sol américain. En tant qu'Européens de la vieille Europe, nous ne devons pas hésiter à reconnaître ouvertement —sans qu'il y ait là de concession à la fierté américaine— que des hommes comme George Washington et Simón Bolívar étaient indubitablement de grands Européens et qu'ils se sont probablement davantage rapprochés du sens idéal de ce mot que la plupart des hommes d'État anglais ou continentaux de cette époque. Face à la corruption parlementaire et à la dégénérescence absolutiste du XVIIIe siècle en France et en Angleterre, et plus encore face à l'étroitesse et à la servitude de la réaction et de la restauration postnapoléoniennes du XIXe siècle, l'Amérique avait de grandes chances de représenter l'Europe authentique et véritable. L'ambition qu'avait l'Amérique d'être la véritable Europe fut un facteur historique de très grande portée. Elle était une énergie politique réelle, ou comme on dit aujourd'hui dans la terminologie de l'actuel état de guerre totale, un potentiel guerrier de premier rang. Ce réservoir de force historique a continué à être alimenté au XIXe siècle, surtout par les révolutions européennes de 1848. Des milliers d'Européens déçus et désillusionnés, parmi lesquels de nombreux hommes d'envergure ainsi qu'un nombre non négligeable de jeunes paladins de la liberté ont quitté la vieille Europe réactionnaire au XIXe  siècle pour émigrer en Amérique.
Mais dès la fin du siècle, autour de 1900, toutes ces grandes possibilités internes et externes paraissaient épuisées et caduques. L'invasion de Cuba fut le signal de politique étrangère qui annonça au monde le passage à l'impérialisme. Cet impérialisme ne s'en tenait plus aux vieilles conceptions continentales de l'hémisphère occidental, mais il s'avançait loin dans le Pacifique et en direction de l'ancien Orient. De vastes espaces furent alors soumis au principe de la « porte ouverte» qui remplaça la doctrine Monroe périmée (6). Géographiquement et à l'échelle du globe, c'était un pas de l'Orient vers l'Occident. Par rapport à l'espace oriental d'Asie qui réémerge aujourd'hui comme facteur de l'histoire universelle, le continent américain se trouvait alors dans la même situation que cent ans plus tôt la vieille Europe, lorsque l'irruption de l'Amérique dans l'histoire universelle l'avait déplacée dans l'hémisphère oriental. Un tel changement d'éclairage est un thème vraiment sensationnel pour une «géographie de l'esprit». C'est sous l'impression que laissait cette lumière nouvelle que l'on proclama en I930 l'avènement d'un Nouveau Monde qui devait unir l'Amérique avec la Chine (7).
Mais l'ancienne foi dans ce Nouveau Monde s'effritait désormais elle aussi de l'intérieur, avec la même force et la même ampleur qui avait caractérisé les déplacements politiques de l'Occident vers l'Orient. Avec l'émergence de l'impérialisme nord-américain en politique extérieure s'annonçait également la fin d'une époque des États-Unis du point de vue interne. Les fondements de tout ce qui avait fait la substance, et pas seulement l'idéologie, de ce qu'on appelait la « nouveauté » et la « liberté » de l'hémisphère occidental s'effondrèrent par la base. En I890, l'occupation intérieure de terres aux États-Unis cessait d'être libre. La colonisation des sols restés libres prit fin. Jusque-là les anciennes frontières des États-Unis séparant la terre colonisée des terres libres et ouvertes à l'occupation avaient toujours été en vigueur. Le frontier avait toujours existé, ce type de frontalier prêt à passer du sol peuplé au sol libre, propre à ces lignes limitrophes. Avec le sol libre disparut aussi l'ancienne liberté. Ainsi se transforma la loi fondamentale des États-Unis, même si la façade des normes constitutionnelles de 1787 fut maintenue. Tous les bons observateurs le remarquèrent et parmi ceux qui l'exprimèrent, John Dewey, le représentant typique du pragmatisme américain est peut-être celui qu'il faut mentionner en premier du fait qu'il a pris la disparition du frontier comme point de départ de ses analyses sur la réalité sociale concrète de l'Amérique.
Dès lors, le nomos de l'Amérique — entendu comme le fondement des rapports sociaux et juridiques— se transforma du tout au tout. Le monde jusque-là libre et neuf se mit à ressembler de plus en plus à l'ancien et cela à un rythme tel qu'en quelques années, l'ancien Monde fut rattrapé et dépassé par le nouveau. Les États-Unis se transformèrent en une image agrandie et grossière de la vieille Europe. La question sociale, démographique, raciale, les problèmes de chômage et de liberté politique se posèrent comme dans la vieille Europe mais de façon décuplée, comme après un accroissement et une intensification fantastiques. Dans le même temps s'épuisèrent toutes les énergies historiques qui avaient conféré à la ligne d'auto-isolement de Jefferson sa solidité intérieure.
Que des peuples et des empires s'isolent du reste du monde et cherchent à se protéger par une ligne défensive de toute contamination extérieure n'est pas un fait nouveau dans l'histoire universelle. Le limes est un phénomène originaire dans l'histoire ; la muraille de Chine est, semble-t-il, une construction typique, et les colonnes d'Hercule sont restées de tout temps l'image de la frontière mythique. La question cruciale est celle de l'attitude qu'engendrent cet isolement et ce retranchement par rapport au reste du monde. La prétention américaine d'être un Nouveau Monde non corrompu a été supportable pour le reste du monde tant qu'elle s'est combinée à un isolement conséquent. Une ligne globale partageant le monde en deux moitiés selon le bien et le mal est une ligne qui distribue les bons et les mauvais points dans l'ordre moral. Si elle ne s'en tient pas à une stricte position défensive et à l'auto-isolement, elle représente un défi politique permanent pour l'autre partie de la planète. Ni simple problème de cohérence logique, ni pure question d'opportunité pratique, ni thème pour conversations juridiques, se pose la question de savoir si la doctrine Monroe est un principe de droit (un legal principle) ou une maxime politique. C'est en réalité un dilemme politique auquel personne ne peut se soustraire, ni le fondateur de la ligne d'auto-isolement, ni le reste du monde. La ligne d'auto-isolement se renverse effectivement en son contraire quand elle se mue en ligne de disqualification et de discrimination du reste du monde. Il y a une raison à cela : la neutralité de droit international correspondant à cette ligne d'auto-isolement est, par ses conditions et ses fondements, un principe absolu, plus strict que la neutralité de l'ancien droit international européen qui était apparue à l'occasion des guerres interétatiques des XVIIIe et XIXe siècles. Quand la neutralité absolue propre à l'auto-isolement devient caduque, l'isolation se transforme en un principe d'intervention illimitée qui embrasse sans distinction toute la planète. Le gouvernement des États-Unis s'érige alors en juge de la terre entière et s'arroge le droit d'intervenir dans les affaires de tous les peuples et de tous les espaces. L'attitude défensive propre à l'auto-isolement révèle ses contradictions internes et se renverse en un pan-interventionnisme extrême, sans limites ni attaches spatiales.
Tout ce que le gouvernement des États-Unis a entrepris depuis quarante ans est marqué par ce dilemme aigu entre isolement et pan-interventionnisme. Il devient plus pressant et irrésistible à mesure qu'augmentent jusqu'à la démesure les dimensions spatiales et politiques qui sous-tendent une telle pensée par lignes globales.
L'hémisphère occidental est livré à ce dilemme considérable depuis le début de l'ère impérialiste, c'est-à-dire depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Tout sociologue, tout historien et tout juriste ayant suivi l'évolution depuis 1890 des États-Unis et de l'hémisphère qu'ils dominent a nécessairement remarqué les contradictions immanentes à ce développement. La masse continentale immense oscille brusquement et sans transition d'un extrême à l'autre sous l'emprise de cet antagonisme vertigineux. Ce ne sont pas là seulement des tendances contraires, des contrastes et des tensions intérieures comme on en trouve dans toute vie intense et naturellement dans tout grand empire. Il s'agit plutôt d'un nœud de problèmes irrésolus qui contraint par malheur l'hémisphère occidental et le reste du monde à transformer la guerre interétatique du droit international européen en guerre mondiale. Quand l'auto-isolement face au reste du monde se renverse en discrimination du monde extérieur, la guerre devient une action punitive qui stigmatise en l'adversaire le criminel. Cette guerre n'est pas la guerre « juste » des théologiens du Moyen Âge dont parlait Vitoria, et sous son influence, Grotius et les internationalistes du XVIIe et du XVIIIe siècles. C'est un phénomène radicalement nouveau — parce qu'il est global et embrasse le monde entier — que cette prétention d'éliminer l'adversaire politique en le faisant passer pour un criminel qui menace le monde et pour l'ultime obstacle à la paix mondiale. J'ai appelé cette attitude Le passage au concept discriminatoire de guerre (8). En revendiquant le droit de se défendre contre un adversaire politique, mais aussi de le disqualifier et de le diffamer du point de vue du droit international, le gouvernement de Washington a l'intention de faire accéder l'humanité à un nouveau type de guerre en droit international. Pour la première fois dans l'histoire, la guerre est une guerre mondiale globale.
Lors de la Première Guerre mondiale de 1914-1918, la politique du président W. Wilson vacillait déjà entre les extrêmes de l'auto-isolement et de l'intervention planétaire, jusqu'à ce qu'elle bascule violemment du côté de l'interventionnisme et d'une guerre qui entreprenait d'abaisser l'adversaire au niveau du criminel. Je ne citerai que deux déclarations de Wilson, à première vue contradictoires, la première, date de 1914, la seconde coïncide avec l'entrée en guerre de l'Amérique en 1917. Dans son discours du 9 août 1914, Wilson se ralliait solennellement à l'idéal d'une neutralité absolue, stricte, scrupuleuse, qui se gardait anxieusement de faire la moindre différence entre les belligérants et qui respectait avec une rigueur absolue l'isolement que s'impose à soi-même la neutralité. Le président somma alors ses compatriotes de s'abstenir de toute prise de parti, même dans leur conscience, car cette attitude n'aurait été neutre que de nom, tandis que leur âme aurait renoncé à la neutralité réelle : « Nous devons être impartiaux en pensée et en acte, tenir en bride nos sentiments, et éviter toute action qui pourrait être interprétée comme une préférence accordée à l'un des deux camps. » Dans sa déclaration du 2 avril 1917, il change radicalement de position et proclame ouvertement que non seulement le moment d'être neutre mais aussi l'ère de la neutralité sont révolus, et que la paix du monde et la liberté des peuples justifient la participation à une guerre européenne. Suite à l'intervention des États-Unis, celle-ci se transforma en guerre mondiale et de l'humanité entière.
L'histoire américaine des dernières décennies enseigne qu'il ne s'agit pas d'un changement d'opinion personnelle de Wilson ni d'excès relevant de la psychologie individuelle. À chaque moment décisif, la même problématique de l'isolement et de l'intervention planétaire resurgit. Du point de vue du droit international, la proscription de la guerre instituée par le Pacte Kellogg du 27 août 1928 revient pour les États-Unis à garder en mains la grande décision sur la guerre mondiale et sur l'aggressor, même par rapport à la SDN, et à bannir du droit international le concept traditionnel de neutralité auquel le pacte de Genève faisait encore une place. « Auparavant », écrit John B. Whitton, un internationaliste qui représente bien cette mentalité, « la neutralité était un symbole de paix, elle est maintenant, grâce au nouveau droit international issu du Pacte de la Société des Nations et du Pacte Kellogg, un symbole de guerre. »
Au cours de la guerre mondiale actuelle, l'oscillation extrême entre isolement neutre et pan-interventionnisme s'est retrouvée au mot près et suivant un parallélisme rigoureux dans de nombreuses déclarations du président Franklin D. Roosevelt. Si, pendant la Première Guerre mondiale de 1914-1918, ce dilemme s'est reflété dans les déclarations de Wilson, à partir de 1939, cette contradiction se répète de façon à tel point stéréotypée qu'on ne peut que supposer qu'elle surgit d'une identité profonde. La déclaration officielle de neutralité des États-Unis du 5 septembre 1939 se réclamait solennellement du vieux concept de neutralité défini par la plus stricte impartialité et le maintien d'une amitié égale avec toutes les parties belligérantes. On y trouve même l'expression on terms of friendship qui est la formule de la tradition européenne pour dire que la neutralité repose sur une amitié égale avec les deux parties en conflit. Inutile de décrire ici ce qu'il en fut réellement de cette impartialité et de cette amitié américaines entre septembre 1939 et l'ouverture des hostilités lors de l'entrée en guerre officielle de 1941. Après les nombreux discours du président Roosevelt, après l'ingérence dans les affaires intérieures européennes au détriment de l'Allemagne en France, en Finlande, dans les Balkans et presque partout dans le monde, après le traité signé avec l'Angleterre en octobre 1940 fournissant des bases militaires anglaises aux destroyers américains, rien ne sert de dépeindre en détail l'attitude partiale et non neutre des États-Unis. Ce qui nous intéresse dans tout cela, c'est le problème de l'hémisphère occidental et l'immense contradiction sans cesse accrue depuis le début du siècle que recouvre ce concept. La stricte neutralité qu'impliquait l'auto-isolement a elle aussi été jetée par-dessus bord pendant la Deuxième Guerre mondiale après avoir été solennellement ratifiée au début de la guerre. Le mémoire qu'a rédigé le procureur général et ministre de la Justice Jackson à bord du yacht présidentiel Potomac, lu le 31 mars 1941 lors d'une conférence de presse de la Maison-Blanche, ne fait que tirer la conclusion ultime et dresser le bilan quand il annonce la mort de l'ancien principe de l'isolement et de la neutralité : « Je ne nie pas, a dit le porte-parole du gouvernement des États-Unis, qu'au XIXe siècle l'idée de neutralité ait été à la base de certaines règles spéciales, règles qui ont ensuite été complétées par les différentes Conventions de La Haye. Mais ces règles ont fait leur temps. Les évènements de l'actuelle guerre mondiale les ont réduites à néant et privé de toute validité. L'adoption par la Société des Nations du principe des sanctions contre l'agresseur, le Pacte Briand-Kellogg et le Pacte argentin de proscription de la guerre ont définitivement balayé ces principes du XIXe siècle selon lesquels tous les belligérants devaient être traités de façon égale. Nous sommes revenus à des conceptions plus anciennes et plus saines. »
Notre obstination à souligner la profonde contradiction interne entre isolement et intervention a pour seul but de mettre en lumière de façon simple et percutante la situation politique et juridique de l'hémisphère occidentale. Toutes les décisions et tous les évènements essentiels de l'actuel continent américain révèlent cette faille intérieure et il n'est pas de problème important, que ce soit le problème racial, le problème social ou celui de la planification économique, qui ne donne lieu à cette même oscillation entre les deux extrêmes. À cause de son importance en droit international, j'aimerais me tourner maintenant vers la question de la reconnaissance internationale. Elle livre une autre manifestation de cet antagonisme. La reconnaissance internationale est une institution du droit international européen qui tente de concilier l'intérêt qu'a l'État à reconnaître une partie contractante digne de confiance avec le principe de la non-intervention dans les problèmes constitutionnels internes de l'État reconnu. Ainsi, selon la conception courante, la reconnaissance internationale d'un État étranger et de son gouvernement n'est pas interprétée comme un acte constituant ni comme une formalité vide, mais plutôt comme un « certificat de confiance » dans les relations d'État à État, de gouvernement à gouvernement. La pratique européenne s'efforce ainsi difficilement de se frayer un chemin de traverse entre l'ingérence — inacceptable— et l'abstention complète de toute prise de position, impossible dans les faits. Mais sur le sol américain, l'antagonisme entre intervention et non-intervention s'est manifesté là encore de façon si brusque et si violente que l'Amérique est à nouveau apparue comme une image grossière et déformée de la problématique européenne du XIXe siècle. Il existe même une doctrine de la pratique américaine de la reconnaissance des autres États qui porte le nom de doctrine Wilson. D'après celle-ci, seul un gouvernement « légal », au sens qu'a le mot « légal » dans une constitution démocratique, peut être reconnu. Il va de soi que dans la pratique la signification des mots « démocratique » et « légal » est « déterminée, interprétée et sanctionnée » au cas par cas par le gouvernement des États-Unis. La doctrine et la pratique sont l'une comme l'autre extrêmement interventionnistes ; elles reviennent à ce que le gouvernement de Washington contrôle en fait tous les changements de régime et de constitution des autres États américains. En Amérique latine en revanche, on invoque l'indépendance et la souveraineté des États pour rejeter la reconnaissance internationale et la considérer comme un moyen d'intervention illicite en droit international. La conception mexicaine qui s'exprime dans la doctrine Estrada va même jusqu'à récuser toute reconnaissance en droit international, considérant qu'elle est un affront pour l'État ou le gouvernement à reconnaître (9). Par conséquent, toutes les relations juridiques entre États deviennent des relations isolées et purement factuelles, définies au cas par cas. On a là le pôle opposé au concept de reconnaissance des États-Unis. Les deux « doctrines » représentent des positions absolument contraires ; le parallélisme avec la contradiction interne entre isolement et discrimination interventionniste est nettement perceptible. Des contradictions insolubles surgissent sans cesse dans l'hémisphère occidental, elles prennent naissance dans la structure interne d'un continent déchiré et soumis à l'hégémonie des États-Unis et qui ne dispose pas d'un principe propre qui lui permettrait de décider entre isolement et intervention.
Ainsi le mythe de l'hémisphère occidental aboutit intérieurement comme extérieurement à un interventionnisme illimité. Son instrument spécifique est la « reconnaissance » du droit international, non seulement au sens de la reconnaissance traditionnelle d'États et de régimes nouveaux mais aussi comme prise de position sur tous les changements importants, notamment les changements territoriaux. Dans la doctrine Stimson du 7 janvier 1932, les États-Unis se réservent le droit partout sur la planète de refuser leur reconnaissance à tous les changements de possession accomplis par la violence. Ce qui signifie que les États-Unis, sans se préoccuper de la distinction entre hémisphères occidental et oriental, s'arrogent le droit de décider sur la terre entière de l'aspect juste ou injuste de toute modification territoriale. Il y a peu de temps encore, tout tournait autour de la délimitation géographique de la doctrine Monroe et de l'hémisphère occidental. On avait besoin d'une frontière parce que ce qui justifiait politiquement, juridiquement et moralement la doctrine Monroe, c'était la formation d'un domaine d'autodéfense qui soit légal. C'est pourquoi il peut être utile de rappeler face à l'interventionnisme illimité, global et universel d'aujourd'hui que tous ces efforts pour délimiter le domaine géographique de la doctrine Monroe et de l'hémisphère occidental n'avaient pas d'autre justification juridique que la nécessité de délimiter un domaine américain d'autodéfense. Quand on proclame le droit à l'autodéfense, fût-ce à l'intérieur de frontières tracées généreusement, on reconnaît implicitement le droit à l'autodéfense au-delà de ces mêmes frontières. Fondement et frontière - comme toujours en droit et surtout en droit international - sont ici des termes équivalents. Avec la disparition actuelle de toutes les frontières, l'aspiration des États-Unis à étendre leurs interventions et leur reconnaissance à tous les espaces de la terre équivaut à nier le droit à l'autodéfense de tous les autres gouvernements. Voilà la signification véritable, du point de vue du droit international, du pan-interventionnisme global auquel aboutit finalement le principe de l'hémisphère occidental. Parce que cet interventionnisme a perdu tout sens de la mesure et des limites, les fondements de l'ancienne doctrine Monroe ont été détruits, ainsi que le panaméricanisme qui lui était propre.
Mais la suppression de toute mesure et de toute limite qui caractérise l'interventionnisme américain a un sens non seulement global mais aussi total. Elle agit aussi bien sur les affaires intérieures que sur les rapports sociaux, économiques et culturels et traverse en leur cœur les peuples et les États. Puisque le gouvernement des États-Unis a le pouvoir de discriminer les autres gouvernements, il a bien sûr aussi le droit de dresser les peuples contre leurs propres gouvernements et de transformer la guerre entre États en guerre civile. La guerre mondiale discriminatoire de style américain se transforme ainsi en guerre civile mondiale de caractère total et global. C'est la clé de cette union à première vue invraisemblable entre le capitalisme occidental et le bolchevisme oriental. L'un comme l'autre font de la guerre un phénomène global et total et transforment la guerre interétatique du droit international européen en guerre civile mondiale. On comprend mieux le sens profond de ce que Lénine qualifiait de problème de la guerre totale quand il soulignait que dans la situation actuelle de la terre, il n'y avait plus qu'un seul type de guerre juste : la guerre civile. C'est seulement en adoptant ce point de vue global que l'on commence à comprendre quelle portée a pour le reste du monde le vacillement incessant de l'hémisphère occidental. La tendance à l'isolement faisait partie du patrimoine traditionnel et conservateur des États-Unis. Elle disparaît et l'aspiration à l'hégémonie mondiale contenue en germe dans la guerre mondiale discriminatoire pousse les États-Unis à intervenir militairement non seulement dans tous les espaces politiques, mais aussi dans tous les rapports sociaux de la terre. L'histoire contradictoire et en apparence énigmatique de la neutralité américaine entre 1914 et 1941 n'est rien d'autre que l'histoire de cette contradiction interne entre auto-isolement et discrimination du monde.
Aujourd'hui, en 1943, les États-Unis tentent de se faire une place en Afrique et au Proche-Orient. De l'autre côté du globe, ils étendent une main vers la Chine et l'Asie centrale. Ils recouvrent la terre d'un système de bases militaires et de voies aériennes et proclament le «siècle américain » de notre planète. On ne peut plus parler de frontières, aussi généreusement tracées soient-elles. Ainsi se termine le mythe politique de l'hémisphère occidental. Mais sa fin est aussi la fin de toute une époque et d'un stade déterminé de l'évolution du droit international. C'est la fin de l'époque qui pensait par lignes globales et la fin de la structure du droit international qui correspondait à cette pensée. Dans les différents types de lignes globales - la raya hispano-portugaise, l'amity line anglaise, et la ligne d'auto-isolement de l'hémisphère occidental - on décelait une aspiration à modeler un ordre spatial de la terre entière, un nomos planétaire. Aujourd'hui tous ces efforts sont historiquement dépassés. Dès lors que la dernière de ces lignes globales, celle de l'hémisphère occidental, a basculé dans l'interventionnisme illimité et global, nous avons affaire à une situation radicalement nouvelle. Un autre nomos de la terre tente de contrecarrer la tendance au contrôle universel de la planète et à l'hégémonie mondiale. Son idée centrale consiste à partager la terre en plusieurs grands espaces distincts définis par leur substance historique, économique et culturelle.
Les lignes globales caractérisaient le premier stade d'une lutte dont c'était l'enjeu de déterminer le nomos de la terre et la structure du droit international. Mais leurs divisions de la terre étaient abstraites et superficielles au sens plein du terme. En elles, tous les problèmes se résolvaient en géométrie. Abstrait et superficiel, l'impérialisme global et délocalisé de l'Occident capitaliste et de l'Est bolchevique l'est aussi. Entre les deux, l'Europe tente aujourd'hui de défendre sa substance qui risque elle aussi d'être traitée comme simple superficie. Face à l'unité globale de l'impérialisme planétaire — capitaliste ou bolchevique — se dresse une multiplicité de grands espaces denses et concrets. C'est la structure du futur droit international qui est l'enjeu de la lutte, les combats doivent trancher entre la coexistence future d'une multitude d'entités autonomes ou de simples filiales décentralisées, régionales ou locales, appartenant à un seul « maître du monde ». Les idylles locales ou régionales ne sont plus capables de résister à l’impérialisme global. Seuls les véritables grands espaces sont en mesure de l'affronter. Un grand espace digne de ce nom contient la mesure et le nomos de la terre à venir. C'est là son sens dans l'histoire universelle et en droit international.
Le secrétaire d'État Henry L. Stimson qui a donné son nom à la fameuse et interventionniste « doctrine Stimson » a précisé le sens de cette conception globale dans une conférence du 9 juin 1941 devant les cadets de West Point. Il y affirme que la terre n'est pas plus grande aujourd'hui que ne l'étaient les États-Unis d'Amérique en 1861, alors déjà trop petits pour contenir l'opposition entre les États du Nord et ceux du Sud. « La terre, déclara Stimson, est aujourd'hui trop petite pour deux systèmes opposés. » Mais nous lui répondons que la terre sera toujours plus grande que les États-Unis d'Amérique et que jusqu'à ce jour, elle est suffisamment grande pour abriter plusieurs grands espaces au sein desquels les hommes épris de liberté peuvent défendre leur substance propre et leur spécificité historique, économique, et spirituelle.
Notes
1. Le philosophe italien Giorgio Agamben s'appuie sur le livre de Schmitt sur la dictature pour critiquer Guantanamo. C'est un des usages possibles de la pensée schmittienne, mais ne faut-il pas préciser aussitôt que dans la Théorie du partisan, et plus clairement encore dans sa correspondance, Carl Schmitt s'exprime lui-même sur la lutte contre le terrorisme (ce qui est loin d'être le cas dans La dicta­ture), et que c'est pour critiquer vertement les Conventions de Genève de 1949 pour leur «juridisme utopique» ?
2. Ces textes sont tous inédits en français hormis «Prendre/partager/paître» dont il existe une traduction de Théodore Paléologue parue dans Commentaire, n° 87, Plon, automne 1999. Les nombreux passages de «Changement de structure du droit international »repris dans Le nomos de la terre (Paris, PUF, 2001) ont d'autre part été traduits par Lilyane Deroche-Gurcel et révisés par Peter Haggenmacher. Deux textes essentiels de droit international attendent encore d'être traduits en français : Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff (1938) et Völker­rechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mâchte (1941). Schmitt ne traite presque plus de questions de droit interne après 1945. Il estime qu'il ne peut plus intervenir directement sur certaines questions et se fait « représenter » par d'autres, notamment par Forsthoff. Sur le tribunal de Nuremberg, Wilhelm Grewe a écrit le livre qu'il aurait voulu écrire. Voir : Wilhelm Grewe, Nürnberg als Rechtsfrage, Stuttgart, Ernst Klett, 1947.
3. Carl Schmitt, Glossarium, annotation du 8 février 1950, Berlin, Duncker & Humblot, 1991, p. 297.
4. Schmitt semble avoir été opportuniste et carriériste dès le début, ce qui aurait joué un rôle fondamental dans son engagement nazi.
5.Giorgio Agamben, État d'exception, Paris, Le Seuil, 2003, p. 12.
6. Ce texte a été prononcé par Schmitt à Madrid lors d'une conférence de juin 1943 (voir note 1 p. 168) ; il est pour une grande part repris dans «Die letzte globale Linie» («La dernière ligne globale», août 1943) où l'expression «guerre civile mondiale» apparaît à nouveau, Cf. Staat, Großraum, Nomos, Arbeiten aus den Jahren 1916-1969, édité par Günter Maschke, Berlin, Duncker & Humblot, 1995, p. 441, et sous une forme incomplète et très remaniée dans Le nomos de la terre, Paris, PUF, 2001. L'expression apparaît sous une forme très proche dès 1938 dans Le passage au concept discriminatoire de guerre (Die Wendung zum diskriminie­renden Kriegsbegriff, Berlin, Duncker & Humblot, 1938, p. 48) où Schmitt parle de «guerre civile internationale». C'est la structure eschatologique de la guerre juste comme «toute dernière guerre de l'humanité», comme «guerre contre la guerre» qui est désignée pour la première fois comme «internationaler Bürgerkrieg». Ernst Jünger parle de Wetlbürgerkrieg dans La paix (publié en 1945, écrit en 1941), mais dans une optique claire : il souhaite, lui, l'avènement d'un État mondial. Voir : Ernst Jünger, Der Friede, in Sâmtliche Werke, Vol. 7, Stuttgart, Klett-Cotta, 1980, p. 198. Notons que l'expression « Weltrevolutionskrieg» («guerre révolutionnaire mondiale ») était, semble-t-il, assez courante dès 1918-1919 dans la littérature antibolchevique et anti-franc-maçonnerie. On la retrouve par exemple chez Eduard Stadtler (1886-1945), l'idéologue fasciste du «Casque d'acier ». Lénine avait parlé de «transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire» dès 1914. On trouve fréquemment les expressions «guerre civile» et «guerre révolutionnaire» dans les textes marxistes du XXe siècle et il semble que l'expression de «guerre civile mondiale» soit dans la littérature de droite une réaction aux expressions communistes, qui sert à biffer le prestige de la révolution et à dire : votre prétendue révolution ne donne lieu qu'à une interminable guerre civile.
7. Schmitt se réjouissait de la rumeur disant que Koselleck était « la Théologie poli­tique Ill de Schmitt ».
8. Voir l'introduction de : Reinhart Koselleck, Le règne de la critique, Paris, Éd. de Minuit, 1979.
9. Ernst Nolte, La guerre civile européenne, 1917-1945 : national-socialisme et bolchevisme, Paris. Éd. des Syrtes, 2000.

Des Européens aux Amériques avant les Indiens

Les indices sont troublants mais les recherches parfois entravées
Jean Ansar
le 17/01/2011
C’est certainement le débat archéologique le plus important du moment avec celui sur l’origine unique, ou multiple, de l’homme dit moderne. Il faut bien voir qu’il ne s’agit pas de peuplements historiques précédant Christoph Colomb, les Vikings ou les moines irlandais. Sans oublier les Templiers et autres Romains perdus. Nous sommes bien avant l’histoire. Dans la préhistoire.

On a découvert sur des sites archéologiques d’Amérique du Nord des outils antérieurs de plusieurs milliers d’années à l’époque considérée comme étant celle de la “première occupation”. Ces objets présentent de curieuses similitudes avec des outils de l’âge de pierre que l’on trouve datant de la période solutréenne. Or les Solutréens vivaient il y a 17 000 ans sur le continent européen. Sur une aire géographique englobant l’actuel Sud de la France, l’Espagne et le Portugal.

Mieux, on a retrouvé des fragments d’ADN d’origine européenne sur des os remontant à 15 000 ans dans une tribu présumée d’Indiens du nord-est des États-Unis… et pas seulement. Comment expliquer ces similitudes entre des populations de deux continents séparés par 5 000 km d’océan? Peu à peu, les archéologues ont rassemblé des arguments allant dans le sens d’une hypothèse tout à fait inédite, notamment d’ordre génétique. Y aurait-il eu une migration humaine venue d'Europe ?

Un débat qui gène

On devrait se réjouir de voir les connaissances évoluer, mais ce n’est pas le cas .Car toutes ces découvertes se heurtent au mépris, au dénigrement, à la loi du silence ou à l’escamotage. Pourquoi? Parce qu’elles remettent en cause les fondements d’une repentance politique ayant confisqué l’archéologie du continent au profit des victimes.

Il est incontestable que l’immigration européenne aux Amériques a, depuis la fin du Moyen Age, a provoqué des « chocs de civilisation », destructeurs pour les cultures déjà installées, qui ont subi destructions et génocides. Sur le territoire des actuels Etats Unis il a été, depuis, accordé aux Indiens des droits liés a leur qualité, reconnue, de «premiers américains». Or ces droits, avec tous les avantages liés, seraient battus en brèche s’ils n’étaient pas les seuls premiers. Et peut être pas les premiers du tout.

Le cas le plus célèbre est celui de l’homme de Kennewick, nom donné aux restes d'un homme préhistorique retrouvés près du fleuve Columbia, à côté de la ville de Kennewick, dans l'État de Washington au nord-ouest des États-Unis. Une polémique a été soulevée lorsque les tribus indiennes (dont les Umatillas, les Colvilles, les Walla-wallas, les Yakimas et les Nez-percés) ont souhaité récupérer les ossements de l'homme de Kennewick, qu’ils nomment « le grand ancêtre », pour le rendre à la terre. Ils ont eu gain de cause, comme l’autorise depuis 1990 une loi fédérale, le Native American Graves Protection and Repatriation Act. Début avril 1998, le corps des ingénieurs de l'armée, composé de militaires gouvernementaux faisant du génie civil, a enseveli l'emplacement où avait été découvert le squelette.

Privés de leur objet d'étude, les scientifiques intentèrent un procès au gouvernement dans l'espoir d'obtenir le droit d'analyser ce squelette à la morphologie inattendue. Et qui bouleversait l’acquis. A partir de l'homme de Kennewick il devenait impossible d’établir une filiation sérieuse entre les 450 générations qui arrivent aux Amérindiens d'aujourd'hui  et, a fortiori, aux populations nomades. Les vestiges de l'homme de Kennewick ont finalement été rendus aux scientifiques après plusieurs procès en appel. On a voulu empêcher une recherche scientifique dont les résultats n’auraient pas été politiquement corrects.

Les hypothèses de peuplements initiaux
Le peuplement de l’Amérique par les Indiens est officiellement le fruit d’une migration venant du continent asiatique par le détroit de Béring, pour l’essentiel. Mais l’essentiel n’est pas forcément l’exclusif. Pourquoi n’y aurait il pas eu d’autres migrations: de Polynésie, d Afrique et surtout d’Europe? On sait que les « Caucasiens » ont peuplé l’espace asiatique, jusqu’a la Chine et au-delà. Avant de disparaître sous le poids du nombre… Ils ont peu être suivi le même chemin que les Asiates et certains les ont peut être précédés. Pourquoi pas ? Pourquoi surtout la question ne pourrait elle pas être posée ?
Il y a celui des Anasazis. Les Anasazis sont un peuple disparu du Grand Sud-Ouest de l’Amérique du Nord, répartis en plusieurs groupes dans les États actuels du Colorado, de l’Utah, de l’Arizona et du Nouveau-Mexique. Leur civilisation est remarquable à plusieurs titres Elle a laissé de nombreux vestiges monumentaux et culturels sur plusieurs sites, dont deux sont classés sur la liste du patrimoine mondial établie par l'UNESCO.


Ensuite, les vestiges retrouvés par les archéologues témoignent d'une maîtrise des techniques de la céramique, du tissage et de l'irrigation. Enfin, les Anasazis savaient observer le soleil et dessinaient des symboles restés mystérieux dans le désert. Étaient-ils indiens ? La question taboue est posée par certains chercheurs malgré la diabolisation.

Plus récemment encore les projecteurs se sont braqués sur le « windower people ». On a trouvé en Floride des restes humains et des vestiges culturels d’une civilisation de toute évidence européenne comme le confirme l’ADN qui a disparu, sans doute victime d’un génocide selon les traces de violences découvertes. On pense que les exterminateurs auraient été les Navajos plus nombreux.

Une autre culture présumée par ses découvreurs comme également européenne aurait subi le même sort au Nevada. Cela fait quand même beaucoup de présomptions sur la possibilité d’un autre peuplement. Tout cela est, bien sûr sujet à débat critique. L’inacceptable est le refus de discussion scientifique pour respecter des tabous politiques.

dimanche 23 décembre 2012

Che Guevara (1955-1967)


Sur le cinquantenaire du 13 mai 1958 : les fossoyeurs

Le 6 mars 1958, trois mois avant le retour du général De Gaulle au pouvoir, l'écrivain et journaliste Pierre-Antoine Cousteau, dans un article prophétique, dont la fermeté de pensée n'a d'égale que la qualité du style, la clarté de l'analyse et la radicalité du propos, prédit dans Rivarol (n° 373) le largage de l'Algérie par l'homme de Colombey et l'inexorable décomposition du monde blanc. Cousteau, emporté par un cancer foudroyant en décembre 1958, n'a pu voir la réalisation de ses prophéties mais, à lire ce texte prémonitoire, on s'aperçoit qu'il n'est pas d'expression plus stupide que « nul n'est irremplaçable » : Cousteau n'a pas été remplacé.
Le 31 mars 1942, le général Alan Brooke (depuis maréchal lord Alan Brooke), chef de l’État-Major Impérial britannique, notait dans son journal intime : « Ainsi s'achève ce premier trimestre d'une année cruciale, au cours de laquelle nous avons déjà perdu une grande partie de l'Empire britannique et sommes en bonne voie pour en perdre bien plus encore... Il y a des moments où je souhaiterais de n'être pas à la barre d'un navire qui semble foncer irrésistiblement sur les récifs... »
Chaque jour, Brooke enregistre, dans ses carnets, de nouveaux désastres. L'Égypte est menacée par Rommel ; en Extrême-Orient, Hong-Kong et Singapour, Sumatra, Java et le sud de la Birmanie tombent les uns après les autres aux mains des Japonais. En bon patriote anglais, Brooke souffre dans sa chair de toutes ces amputations. Il a l'impression d'assister à l'effondrement d'un monde, qui, pour lui, n'est pas le « meilleur des mondes », qui est le seul monde possible. Sans l'Empire, le civis britannicus n'est plus rien qu'un pauvre bonhomme relégué dans les brumes d'un îlot insalubre. Et chaque lambeau d'Empire qui se détache est, en soi, une catastrophe ; chaque fois Brooke en énumère les conséquences spécifiques : « Sans la base de Singapour, comment conserver notre puissance maritime en Extrême-Orient ? Sans la route de Birmanie, comment maintenir nos liaisons avec la Chine ? Sans le pétrole et le caoutchouc des Indes orientales, comment soutenir notre effort de guerre ? Sans l'Inde et Ceylan, comment préserver notre économie ? Sans les puits de pétrole de l’ « Anglo-lranian »  , que deviendraient nos forces du Moyen-Orient ? Sans le canal de Suez et la vallée du Nil, c'en serait fait de nous, etc. »

LA CROISADE DES DÉMOCRATIES, D'ABORD CONTRE L'HOMME BLANC
Ces cris d'angoisse jalonnent, tout au long des années noires, les carnets de Brooke, ils finissent par former une sorte de litanie gémissante. Brooke est mieux placé que quiconque pour savoir ce que signifient, pour l'Angleterre, ces lointains pans de murs qui s'effondrent. Et, dans sa candeur de soldat, il n'imagine qu'un seul moyen de tout remettre debout, de tout sauver : la victoire.
Cette victoire si incertaine et si passionnément souhaitée, elle a fini par venir. Point par la seule vertu des Britanniques, grâce à la plus fantastique coalition de tous les temps. Mais enfin, cette victoire est venue, les vœux d'Alan Brooke ont été exaucés, Churchill a pu parader, en brandissant, dans la fumée de son cigare, son index et son médius écartés en forme de V.
L'Anglelerre avait gagné la guerre. Mais, parce qu'elle avait gagné cette guerre-là, elle a tout perdu. Nul ne se demande plus, à Londres, avec anxiété, ce que le pays deviendrait si Singapour, la Birmanie, les Indes orientales, l’lnde, Ceylan, Suez et la vallée du Nil lui échappaient. Ces questions-là sont réglées. Une bonne fois pour toutes, l'Empire est perdu. Pas par une Angleterre vaincue, par une Angleterre triomphante. Et précisément parce que l'Angleterre a triomphé, parce que la logique du triomphe des croisés antifascistes impliquait fatalement la défaite des hommes blancs, Anglais compris. Alors que sa défaite et la victoire de ses ennemis européens eussent impliqué la primauté des hommes blancs, Anglais - eux aussi - compris.
Ni Brooke ni son chef Winston Churchill n'avaient voulu cela, bien sûr. Mais, si le premier n'avait pas à se poser la question de la pertinence de cette guerre, s'il n'avait rien d'autre à faire qu'à accomplir son devoir de soldat et à l'accomplir le mieux possible, avec toute son énergie et son intelligence, jusqu'à la victoire, il est malaisé, par contre, de ne pas juger sévèrement Churchill, qui, lui, est un homme politique et dont la fonction était de prévoir les conséquences politiques de cette guerre.
Or, cette guerre, Churchill l'a voulue, au moins autant que Hitler et, sans doute, avec encore plus de passion. On ne le calomnie point en le constatant. Lui-même ne s'en est jamais caché. Il s'en fait gloire dans tous ses ouvrages. Il est fier de son bellicisme anti-munichois, fier d'avoir poussé de toutes ses forces au déclenchement du conflit, fier de s'être opposé ensuite à toute espèce de compromis, fier d'avoir mené les hostilités jusqu'à la capitulation sans conditions, jusqu'à la victoire totale.
Mais une victoire se juge à ses résultats. Il est déjà fâcheux - cela arrive parfois - qu'une longue guerre s'achève sans véritables vainqueurs et que les morts du parti nominalement victorieux soient morts pour rien. Il est encore plus fâcheux qu'une guerre se termine par la défaite des vainqueurs et que les morts soient morts, en somme, pour que leur patrie soit estropiée. C'est le cas de la victoire anglaise de 39-45. À quoi ont abouti les sacrifices des soldats, des marins et des aviateurs du Royaume-Uni ? À ce qu'Albion amène prestement l'Union Jack au premier froncement de sourcils des fakirs en caleçons demi-longs de la non-violence hindoue. À ce qu'elle abandonne à une horde de pouilleux en babouches cette Égypte qu'elle défendit si tenacement contre les chars de Rommel. À ce qu'elle déguerpisse dare-dare des raffineries de l'Anglo-Iranian, de Singapour, des Indes orientales, de la route de Birmanie, de toutes ces positions que Brooke, penché avec angoisse sur ses cartes, au printemps de 1942, considérait comme vitales.
On ne voit pas ce qu'une Angleterre, vaincue militairement, aurait pu perdre de plus. On voit, en revanche, ce qu'elle eût pu garder en se faisant la gérante d'un Empire européen.
Churchill, dont on préparait fiévreusement les nécrologies ces dernières semaines dans toutes les salles de rédaction, fait peut-être encore figure de vainqueur dans la presse-issue. Pour l'histoire impartiale, il sera, il restera le fanatique obtus qui, pour anéantir le fascisme, a détruit l'Empire britannique.
On se consolerait aisément de cet effondrement si toute notre civilisation d'homme blanc n'en était blessée à mort.
Mais je le répète, la logique de cette croisade ne pouvait porter d'autres fruits. Mû par le même fanatisme antifasciste que Churchill, on sait les efforts frénétiques que fit le président Roosevelt pour pousser à bout les Japonais et les obliger à l'attaquer. L'idéaliste paralytique de la Maison Blanche invoquait la nécessité de sauver le marché chinois ! À qui est-il aujourd'hui le marché chinois ? À qui est la Chine ? Aux Bolcheviks. Ici aussi, la logique de la croisade a joué, implacablement.
Et elle a joué aussi pour les satellites des deux grands fossoyeurs. Dans leur sillage, toutes sortes de roquets donnaient de la voix ; aboyaient les mêmes slogans antifascistes. Où sont-ils maintenant ? Qui se souvient encore des démocrates polonais, hongrois, roumains, bulgares et tchèques gorgés de promesses sonores, mais condamnés à l'anéantissement par la fatalité de l'alliance russe ?
D'autres, sauvés par la géographie, n'ont pas péri, mais ils y ont laissé leurs provinces d'outre-mer. La Hollande avait un empire qui était une étonnante réussite coloniale. Il ne lui en reste plus rien. L'amitié de Churchill et de Roosevelt a fait son oeuvre.
Dans ces conditions, ce qui est extraordinaire, ce n'est point que la France, gouvernée depuis quatorze ans par des hommes issus des studios de la B.B.C., ait perdu d'aussi énormes tronçons de son Empire, c'est qu'elle n'ait pas encore tout perdu, c'est qu'elle mette - contre la gigantesque coalition de ses ennemis de l'intérieur et de l'extérieur, contre Mauriac et contre Khrouchtchev - tant d'obstination à refuser de se laisser dépouiller.

SI L'ON PERMETTAIT A DE GAULLE DE REVENIR, CE SERAIT POUR FOURGUER L'ALGÉRIE
Dans cette affreuse débâcle de l'Occident, c'est encore la France - malgré ses chefs indignes - qui sauve le mieux l'honneur de l'homme blanc. Elle n'est pas partie d'Indochine honteusement, comme les Anglais de l'Inde et de l'Egypte. Et elle refuse de capituler, en Algérie, devant les néo-barbaresques qui, au mieux, feraient retomber ce pays dans une sauvagerie médiévale et, au pire, le livreraient à l’U.R.S.S.
Reste à savoir combien de temps encore la France pourra résister à cette frénésie du renoncement.
Il est grave que, dans l'actuel désarroi des politiciens ataxiques du Système, on recommence à prononcer un nom qui est le symbole même de notre suicide impérial, le nom d'un homme qui fournirait une couverture idéale à notre abdication africaine. Et il est grave que l'on prononce ce nom, précisément et seulement pour cela. Si l'on permettait à De Gaulle de revenir, ce ne serait pas pour réformer les institutions - d'ailleurs comment cet hurluberlu le pourrait-il ? - ce serait pour fourguer l'Algérie.
Pour ce mauvais coup, un Mendès ne suffit plus. Il ne fait pas le poids. De Gaulle, lui, fait le poids. Il aurait des chances de faire accepter la purge. Il reste, pour pas mal de cornichons de la droite, le sauveur, le mainteneur, l'homme d'ordre (alors qu'en réalité, nul plus que ce microcéphale n'a contribué à plonger le pays dans le gâchis où il se trouve).
Quant aux gens de gauche, communistes et progressistes qui seraient disposés à favoriser son retour, ils n'ont pas la sottise de se faire la moindre illusion sur la débilité mentale du personnage. Mais ils savent que, pour certaines besognes bien définies, qui, par-dessus tout, leur tiennent à cœur, on peut lui faire une confiance aveugle. Précisément parce que De Gaulle s'est totalement imbriqué dans l'affreuse logique qui a mené Roosevelt et Churchill à Yalta, qui a fait perdre la Chine aux Américains et perdre le Moyen-Orient et l'Extrême-Orient aux Anglais.
Pour beaucoup de nos compatriotes, Mendès est l'incarnation française de cette braderie. C'est une injustice. Mendès n'a fait que suivre le mouvement. Le branle avait été donné par le discours de Brazzaville. Et le premier coup de pioche dans l'Empire que Pétain conservait intact, c'est De Gaulle qui le porta lorsqu'il envahit, en 1941, la Syrie et le Liban en promettant l'indépendance à ces territoires alors pacifiés, puis, en 1945, lorsqu'il évacua sans gloire, sans ébauche de résistance ces mêmes territoires, sur un ultimatum insultant de son ami Churchill.
Toutes les autres démissions du Système étaient en puissance dans cette démission-là. On le sait à L'Express, à France-Observateur, à Témoignage chrétien. On sait aussi que, si quelques autres paladins de la croisade antifasciste - Bidault et Soustelle, par exemple - ont subi une évolution qui les fait régulièrement traiter de "fascistes" par les gardiens de l'orthodoxie, M. De Gaulle, lui, n'a pas varié. Lorsqu'il reçoit des copains à Colombey, ce sont MM. Vinogradov, Masmoudi et Roger Stéphane, c'est-à-dire le représentant des bourreaux de Budapest, l'ambassadeur du pays qui arme les assassins de nos soldats et un journaliste inculpé de trahison.
Oui, pour la liquidation de l'Algérie et l'installation des Soviets à Bizerte, M. De Gaulle est bien le right man. Dans sa retraite de la Côte d'Azur, le vieux Churchill, fossoyeur de l'Empire anglais, peut être fier de son élève. La croisade des démocraties continue. Contre la France.
✞ Pierre-Antoine COUSTEAU. Article paru dans le numéro 373 de RIVAROL le 6 mars 1958.
Écrits de Paris mai 2011

vendredi 21 décembre 2012

La commune de Paris 1871


Colonisation de l’Algérie… La fierté de la France !

[tribune libre] « L’Afrique, c’est une terre donnée par la providence à la France. Faites-là connaître à tous les méchants avocats qui nous marchandent 100 000F quand nous leur donnons un monde… » (Alexandre Dumas au Maréchal Bugeaud, fin 1846)
Depuis le vote de la loi du 23 février 2005 disposant que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer », de nombreuses voix –issues du corps enseignant, d’intellectuels et d’élus de gauche- se sont élevées pour demander, avec véhémence, son abrogation au motif que cette loi serait de nature à menacer gravement la nécessaire neutralité de l’enseignement de l’histoire.
A pareille époque, le président algérien Bouteflika, fort de l’appui que lui assure en toutes circonstances cette même intelligentsia progressiste, réitérait ses provocations en comparant la période française en Algérie au nazisme et exigeait que la France demandât pardon. Et il s’est trouvé, dans notre pays, des Français pour cautionner cette « repentance »
Ces derniers, avec l’appui de médias partageant leur idéologie, dans un esprit de culpabilité congénitale outrancier et suivant la tendance islamolâtre qui est la leur depuis un demi-siècle, ne cessent depuis lors, de déverser une littérature foisonnante et pullulante, identique à celle qui s’était déjà proposée de révéler aux Français de la Métropole, la vie coloniale sous tous ses aspects.
C’est ainsi que l’œuvre colossale des premiers pionniers et tout ce qui a été fait par leurs enfants, n’est qu’un tissu d’abomination et de crimes. Elle dépeint le misérable peuple musulman comme abêti, vivant dans le plus dur des esclavages, mais avec le soulèvement et la valeureuse lutte du FLN pour l’indépendance de l’Algérie, c’est le despotisme qui a été vaincu, c’est la liberté conquise, c’est la dignité retrouvée, c’est le bien-être et le progrès intellectuel et moral…
Ainsi décrivent-ils encore aujourd’hui l’Algérie française comme ayant été uniquement peuplée de colons richissimes sans cœur et de misérables petits Arabes courbant l’échine sous le joug de l’impérialisme.
Et pourtant, comment oublier que ce sont les premiers Européens que la France a exilés en Algérie -car jugés « trop rouges »- qui ont asséché les marais, ensemencé les maquis, transformé les douars, les casbahs, les repaires de pirates en paisibles villages, en cités prospères, en ports dignes de ce nom, bâti les écoles, les universités et les hôpitaux, tracé les routes et édifié les ponts, chassé la maladie, la famine, fait jaillir des pierres la vigne généreuse et les orangers ?
Dans ses nombreux poèmes des Châtiments, Victor Hugo évoquera l’épuration et la destinée de ces premiers pionniers exilés par la Mère Patrie en ces termes : « martyrs, héros d’hier et forçats d’aujourd’hui, jetés par l’Empereur à l’Afrique » (Il s’agissait de Napoléon III). Comment oublier, aussi, que c’est la France, et elle seule, qui a fait jaillir du sable du désert un pétrole et un gaz qui l’auraient doté de l’inestimable richesse des temps modernes ? A cela, qu’ont opposé les tueurs du FLN soutenus par l’intelligentsia progressiste française d’hier et d’aujourd’hui ?… La révolte, le terrorisme, l’abomination.
Quand un contraste crie, il faut l’entendre, et ce serait être apocryphe en nature humaine, en morale pure, que de nier cette réussite. Sur ce point, quelques années après l’indépendance, Aït Ahmed, chef historique du FLN, déclarera : « L’Algérie, au temps des Français, c’était un paradis ! »
L’idée que le colonat en Algérie n’était représenté que par des personnes riches à millions facilement gagnés est trop bien ancrée dans l’opinion française. Albert Camus lui-même s’était élevé contre cette idée peu conforme à la réalité en écrivant dans l’Express : « A lire une certaine presse, il semblerait que l’Algérie fût peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare montés sur Cadillac… »
Qu’il est injuste et dangereux de confondre tous les Français d’Algérie sous les mêmes traits de quelques colons qui ont réussi à faire leur fortune. Ceux-là ont existé, certes, mais combien étaient-ils ? Une dizaine peut-être ! Et les autres… les humbles fermiers, le petit peuple… les plus nombreux, tragiques et pitoyables.
Comme dans toutes les professions, il y avait « là-bas », de même que partout ailleurs, une gradation et, en milieu colon, on allait du « petit colon » qui ressemblait en tout point au modeste agriculteur de France, au « grand colon » que l’on peut comparer au propriétaire de vignobles bordelais ou champenois. Le fait grave, c’est que l’on a tendance –depuis un demi siècle- à assimiler la masse des agriculteurs d’Algérie à ces derniers…
Il est toutefois un fait à souligner, volontairement occulté par les propagandistes : la plupart de ces « grosses fortunes » étaient étrangères au pays et n’y résidaient pas. Sous des « raisons sociales » camouflées, les propriétaires, français ou étrangers, exploitaient leur domaine de « l’extérieur », laissant sur place une famille de gérants, native du pays, faussant de ce fait les jugements que l’on se faisait en France métropolitaine. Et c’est, précisément, cette population rurale de petits colons et de gérants de domaine qui était la plus atteinte par les assassinats du FLN. Ces gens étaient les plus vulnérables car isolés dans le bled. De plus ils constituaient un obstacle certain pour le FLN, par l’étroitesse de leurs rapports avec les fellahs de la région. Ils étaient de ce fait portés en tête de liste des « éliminations ».
Par ailleurs, afin d’embrouiller un peu plus les esprits, on mélange savamment les termes de colonialisme et colonisation et, aujourd’hui, ce sont, apparemment, les enfants de ceux qui soutenaient l’action des tueurs du FLN qui crachent à leur tour sur la mémoire de ces défricheurs.
C’est ainsi que pour les censeurs qui n’ont de cesse de dénigrer l’œuvre civilisatrice de la France, le colon a engendré le colonialisme qui est la honteuse exploitation systématique d’un pays envahi… et se gardent bien d’utiliser un autre mot, plus approprié à la situation : colonisation, qui, elle, est la mise en valeur d’un pays sous-développé. On a donc tendance à confondre facilement ces deux termes et les colons deviennent donc d’infâmes colonialistes…
Quand on pense à toutes ces déclarations haineuses, à ces pamphlets journalistiques qui ont consisté à enseigner durant les années de guerre que l’avènement du FLN marqua le soir d’un passé de ténèbres et de tyrannie, l’aurore d’un avenir de lumière et de liberté… à faire croire aux jeunes générations musulmanes que leurs pères furent uniquement des esclaves misérables et affamés, soumis, sans droits ni recours, au bon plaisir des colons… j’en frémis et j’ai honte pour toutes ces plumes qui se disent savantes. Et si les guides de l’opinion témoignent d’un tel snobisme et d’une telle nonchalance à l’égard de toute vérité neuve, mais dédaigneuse du maquillage et du charlatanisme, comment veut-on que les Français se montrent plus empressés ou plus perspicaces ?
Quant à « laisser les historiens en débattre »… c’est-à-dire laisser l’Histoire décider, comme le préconisent nos gouvernants, il y a de quoi s’inquiéter. Comment ne pas frémir à l’idée qu’un Benjamen Stora pourrait faire partie de ces « historiens » ? Aujourd’hui, il ne s’agit même plus d’altérer et de dénigrer l’histoire de l’Algérie française, il s’agit, ni plus ni moins de la supprimer, de faire en sorte qu’elle n’ait jamais existé. A ce sujet, Albert Camus avait d’ailleurs dit : « Quand le destin des hommes et des femmes de son propre sang se trouve lié, directement ou non, à ces articles qu’on écrit si facilement dans le confort du bureau, on a le devoir d’hésiter et de peser le pour et le contre » et Montaigne, déjà, ne se plaignait-il pas que l’histoire était généralement écrite par des hommes de Cabinet qui n’avaient aucune idée ni des âmes ni des choses dont ils parlaient ?
Depuis deux siècles, depuis la révolution, malgré des efforts prodigieux, des guerres qui ont secoué la planète, la France n’a eu qu’un succès durable et important, parfaitement unique : son œuvre en Afrique du Nord. Tout le reste n’a été que glorieux échecs. Or, une nation, comme un homme, a les yeux fixés sur ses échecs, dont l’injustice la soulève ; elle rêve d’en rappeler. Que les Français n’oublient jamais cela !