jeudi 22 novembre 2012
Garibaldi, héros romantique
Le Figaro Magazine - 14/09/2012
Après avoir fait le coup de feu en Amérique du Sud, il devint, toujours les armes à la main, un héros de l'unité italienne. Mais cette figure sur laquelle ont couru tant de mythes doit être regardée avec la distance de l'historien.
Garibaldi : dans la plupart des villes de France, une artère porte son nom. Mais combien de Français savent qui il fut ? Et combien d'hommes de gauche se souviennent du culte qui fut rendu, au XIXe siècle, à ce révolutionnaire anticlérical, fêté à Montevideo (Uruguay) comme en Italie, où il est resté un héros national ?
Pierre Milza, professeur émérite à Sciences-Po et spécialiste de l'histoire italienne, publie une biographie où l'empathie pour Garibaldi et ses idées, tangible, n'empêche pas une distance critique vis-à-vis du personnage. Lire ce livre *, c'est plonger dans un tourbillon, tant la vie de l'aventurier fut remplie.
Tout comme Mazzini, Verdi et Cavour, autres grands artisans de l'unité italienne, Giuseppe Garibaldi naît paradoxalement français, en 1807, Nice, sa ville natale, ayant été annexée sous la Révolution. En 1833, alors qu'il est officier dans la marine sarde, il rencontre Mazzini, chantre d'une République italienne unifiée et fondateur de Giovine Italia (Jeune Italie), mouvement auquel il adhère. Impliqué dans une tentative d'insurrection à Gênes, condamné à mort par contumace, Garibaldi fuit en Amérique du Sud où il passera treize années. De 1837 à 1841, il sert la république du Rio Grande do Sul, en révolte contre l'empereur du Brésil, puis, de 1841 à 1846, défend l'indépendance de l'Uruguay contre l'Argentine. C'est là que, avec des exilés italiens, il constitue son premier bataillon de Chemises rouges, uniforme qui va s'inscrire dans la légende.
Obsessionnellement anticlérical
En 1848-1849, la révolution gagne l'Italie et entraîne le Piémont dans la guerre contre l'Autriche, tandis que le pape Pie IX est chassé de Rome où Mazzini proclame la République. Revenu en Europe, se proclamant « plus patriote que républicain », Garibaldi offre son épée à Charles-Albert de Savoie, monarque constitutionnel qui aspire à réaliser l'unité italienne autour du Piémont-Sardaigne. Après la défaite piémontaise à Custoza, Garibaldi continue la lutte contre les Autrichiens à la tête de 3 000 francs-tireurs, passe en Suisse, puis regagne Nice. A l'issue d'une seconde défaite à Novare, le roi Charles-Albert abdique au profit de son fils Victor-Emmanuel.
Garibaldi, lui, lève une légion de volontaires pour aider la République romaine contre la coalition de l'Autriche, de la France, de l'Espagne et de Naples, venues au secours du pape. Vainqueur des Français au combat de Janicule, puis des Napolitains à Velletri, Garibaldi se bat jusqu'au bout dans Rome. Quand la ville tombe, il conduit ses hommes, à travers les Apennins, jusqu'à la république de Saint-Marin et tente de rejoindre Venise. C'est à cette époque qu'il est atteint d'une haine inextinguible pour Pie IX et que son anticléricalisme, reconnaît Milza, prend « un caractère quasi obsessionnel ».
Recherché par toutes les polices, Garibaldi s'exile : New York, Londres, l'Amérique centrale, la Chine. Rentré en Italie en 1854, toujours républicain, il se rallie néanmoins à Victor-Emmanuel II et à son ministre Cavour. En 1859, quand la France et le Piémont affrontent l'Autriche, il forme le corps des chasseurs des Alpes, 5 000 hommes avec lesquels il remporte un combat contre les Autrichiens. Après les victoires de Napoléon III à Magenta et à Solferino, François-Joseph cède la Lombardie au Piémont, mais Victor-Emmanuel doit empêcher Garibaldi, adepte du jusqu'au-boutisme, de soulever la Toscane.
Au printemps 1860, en revanche, sans le soutien officiel du Piémont mais avec l'accord secret de Cavour, Garibaldi lance la plus célèbre de ses entreprises, l'expédition des Mille, qui vise à arracher la Sicile et l'Italie du Sud aux Bourbons. Avec 1 087 Chemises rouges, l'aventurier débarque à Marsala, se proclame « dictateur » au nom du roi Victor-Emmanuel, occupe Palerme et franchit le détroit de Messine. Le 7 septembre, il entre dans Naples, abandonnée par le roi François II. Une fois encore, Cavour est contraint d'intervenir, craignant que Garibaldi forme une république et qu'il ne marche sur Rome, provoquant une réaction des Français et des Autrichiens. Le Premier ministre sarde envoie alors des troupes qui traversent les Etats pontificaux, dont la petite armée est écrasée, tandis que la souveraineté temporelle du pape est réduite au Latium. Victor-Emmanuel II et Garibaldi paradent côte à côte dans Naples, mais c'est bien le monarque qui sera proclamé roi d'Italie en 1861 qui contrôle la situation.
Elu député français en 1871
Désormais, seules Venise et Rome échappent à la couronne des Savoie. Une nouvelle fois, Garibaldi prend l'initiative, décidant, en 1862, d'envahir les Etats pontificaux. Ce sont les Italiens qui l'arrêtent à Aspromonte, bataille où il est blessé par ses alliés de la veille. Fait prisonnier, amnistié, il se retire dans son île de Caprera, au nord de la Sardaigne.
Toutes ces péripéties, Pierre Milza les raconte, jusqu'à la participation de Garibaldi à la guerre franco-prussienne de 1870, son élection à l'Assemblée nationale (française) de 1871, ses rapports ambivalents avec la Commune de Paris, son élection finale comme député de Rome, après l'incorporation forcée de la Ville éternelle au royaume d'Italie.
Au-delà du mythe, quelle aura été la fonction historique de Garibaldi, disparu en 1882 ? « En acceptant le compromis avec la maison de Savoie, explique Pierre Milza, le condottiere a su transformer un climat insurrectionnel en un mouvement fédérateur. Qui peut dire que Cavour aurait pu réussir sans lui à accomplir la construction du pays ? Ou qu'à l'inverse l'unité italienne aurait pu advenir sans l'adhésion populaire ? »
C'est pourquoi cette figure du Risorgimento sera revendiquée, en Italie, à gauche comme à droite. Avec des surprises. En 1922, Ricciotti Garibaldi, le fils cadet du héros, soutiendra un autre nationaliste italien venu de la gauche : Benito Mussolini.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
* Garibaldi, de Pierre Milza, Fayard.
Après avoir fait le coup de feu en Amérique du Sud, il devint, toujours les armes à la main, un héros de l'unité italienne. Mais cette figure sur laquelle ont couru tant de mythes doit être regardée avec la distance de l'historien.
Garibaldi : dans la plupart des villes de France, une artère porte son nom. Mais combien de Français savent qui il fut ? Et combien d'hommes de gauche se souviennent du culte qui fut rendu, au XIXe siècle, à ce révolutionnaire anticlérical, fêté à Montevideo (Uruguay) comme en Italie, où il est resté un héros national ?
Pierre Milza, professeur émérite à Sciences-Po et spécialiste de l'histoire italienne, publie une biographie où l'empathie pour Garibaldi et ses idées, tangible, n'empêche pas une distance critique vis-à-vis du personnage. Lire ce livre *, c'est plonger dans un tourbillon, tant la vie de l'aventurier fut remplie.
Tout comme Mazzini, Verdi et Cavour, autres grands artisans de l'unité italienne, Giuseppe Garibaldi naît paradoxalement français, en 1807, Nice, sa ville natale, ayant été annexée sous la Révolution. En 1833, alors qu'il est officier dans la marine sarde, il rencontre Mazzini, chantre d'une République italienne unifiée et fondateur de Giovine Italia (Jeune Italie), mouvement auquel il adhère. Impliqué dans une tentative d'insurrection à Gênes, condamné à mort par contumace, Garibaldi fuit en Amérique du Sud où il passera treize années. De 1837 à 1841, il sert la république du Rio Grande do Sul, en révolte contre l'empereur du Brésil, puis, de 1841 à 1846, défend l'indépendance de l'Uruguay contre l'Argentine. C'est là que, avec des exilés italiens, il constitue son premier bataillon de Chemises rouges, uniforme qui va s'inscrire dans la légende.
Obsessionnellement anticlérical
En 1848-1849, la révolution gagne l'Italie et entraîne le Piémont dans la guerre contre l'Autriche, tandis que le pape Pie IX est chassé de Rome où Mazzini proclame la République. Revenu en Europe, se proclamant « plus patriote que républicain », Garibaldi offre son épée à Charles-Albert de Savoie, monarque constitutionnel qui aspire à réaliser l'unité italienne autour du Piémont-Sardaigne. Après la défaite piémontaise à Custoza, Garibaldi continue la lutte contre les Autrichiens à la tête de 3 000 francs-tireurs, passe en Suisse, puis regagne Nice. A l'issue d'une seconde défaite à Novare, le roi Charles-Albert abdique au profit de son fils Victor-Emmanuel.
Garibaldi, lui, lève une légion de volontaires pour aider la République romaine contre la coalition de l'Autriche, de la France, de l'Espagne et de Naples, venues au secours du pape. Vainqueur des Français au combat de Janicule, puis des Napolitains à Velletri, Garibaldi se bat jusqu'au bout dans Rome. Quand la ville tombe, il conduit ses hommes, à travers les Apennins, jusqu'à la république de Saint-Marin et tente de rejoindre Venise. C'est à cette époque qu'il est atteint d'une haine inextinguible pour Pie IX et que son anticléricalisme, reconnaît Milza, prend « un caractère quasi obsessionnel ».
Recherché par toutes les polices, Garibaldi s'exile : New York, Londres, l'Amérique centrale, la Chine. Rentré en Italie en 1854, toujours républicain, il se rallie néanmoins à Victor-Emmanuel II et à son ministre Cavour. En 1859, quand la France et le Piémont affrontent l'Autriche, il forme le corps des chasseurs des Alpes, 5 000 hommes avec lesquels il remporte un combat contre les Autrichiens. Après les victoires de Napoléon III à Magenta et à Solferino, François-Joseph cède la Lombardie au Piémont, mais Victor-Emmanuel doit empêcher Garibaldi, adepte du jusqu'au-boutisme, de soulever la Toscane.
Au printemps 1860, en revanche, sans le soutien officiel du Piémont mais avec l'accord secret de Cavour, Garibaldi lance la plus célèbre de ses entreprises, l'expédition des Mille, qui vise à arracher la Sicile et l'Italie du Sud aux Bourbons. Avec 1 087 Chemises rouges, l'aventurier débarque à Marsala, se proclame « dictateur » au nom du roi Victor-Emmanuel, occupe Palerme et franchit le détroit de Messine. Le 7 septembre, il entre dans Naples, abandonnée par le roi François II. Une fois encore, Cavour est contraint d'intervenir, craignant que Garibaldi forme une république et qu'il ne marche sur Rome, provoquant une réaction des Français et des Autrichiens. Le Premier ministre sarde envoie alors des troupes qui traversent les Etats pontificaux, dont la petite armée est écrasée, tandis que la souveraineté temporelle du pape est réduite au Latium. Victor-Emmanuel II et Garibaldi paradent côte à côte dans Naples, mais c'est bien le monarque qui sera proclamé roi d'Italie en 1861 qui contrôle la situation.
Elu député français en 1871
Désormais, seules Venise et Rome échappent à la couronne des Savoie. Une nouvelle fois, Garibaldi prend l'initiative, décidant, en 1862, d'envahir les Etats pontificaux. Ce sont les Italiens qui l'arrêtent à Aspromonte, bataille où il est blessé par ses alliés de la veille. Fait prisonnier, amnistié, il se retire dans son île de Caprera, au nord de la Sardaigne.
Toutes ces péripéties, Pierre Milza les raconte, jusqu'à la participation de Garibaldi à la guerre franco-prussienne de 1870, son élection à l'Assemblée nationale (française) de 1871, ses rapports ambivalents avec la Commune de Paris, son élection finale comme député de Rome, après l'incorporation forcée de la Ville éternelle au royaume d'Italie.
Au-delà du mythe, quelle aura été la fonction historique de Garibaldi, disparu en 1882 ? « En acceptant le compromis avec la maison de Savoie, explique Pierre Milza, le condottiere a su transformer un climat insurrectionnel en un mouvement fédérateur. Qui peut dire que Cavour aurait pu réussir sans lui à accomplir la construction du pays ? Ou qu'à l'inverse l'unité italienne aurait pu advenir sans l'adhésion populaire ? »
C'est pourquoi cette figure du Risorgimento sera revendiquée, en Italie, à gauche comme à droite. Avec des surprises. En 1922, Ricciotti Garibaldi, le fils cadet du héros, soutiendra un autre nationaliste italien venu de la gauche : Benito Mussolini.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
* Garibaldi, de Pierre Milza, Fayard.
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mercredi 21 novembre 2012
Une droite contre le colonialisme ?
Après
les accords d'Evian (1962), la gauche s'est politiquement arrogée
l'idée anticoloniale. Depuis, elle ne perd aucune occasion de brandir
celle-ci contre une droite parfois suspectée de n'avoir pas tout à fait
rompu, dans sa mentalité, avec une tradition colonialiste qui lui serait
propre. Curieux mythe que cette prétendue tradition ! Revenons donc aux
premières décennies de la IIIe République, au moment même où s'élabore
une doctrine cohérente de l'impérialisme français. On y voit surgir, en
contrepoint, un anticolonialisme en partie conservateur.
Après la défaite de 1870, l'expansion coloniale apparaît comme un moyen salutaire pour compenser le traumatisme. Il faut retrouver la voie de la grandeur nationale en tendant les énergies vers l'Outre-mer. Restaurer la puissance française, faire rayonner la civilisation et ouvrir de nouveaux marchés sous le soleil des tropiques, tels sont les mots d'ordre de ceux que l'on appelle alors les «colonistes». Avant même que Jules Ferry, dans les années 1880-1885, ne lance concrètement les expéditions de Tunisie, de Madagascar, de l'Annam et du Tonkin. Cet élan en faveur de « la plus grande France », dépassant les clivages politiques, recrute ainsi largement chez les républicains, mais aussi chez les orléanistes ou les légitimistes.
En face, le courant anticolonial puise lui aussi ses partisans au sein de plusieurs familles politiques. Le radical Clemenceau est alors le parlementaire qui s'oppose le plus fermement aux arguments de Ferry. A droite, à rebours du néo-mercantilisme de ce dernier, les tenants d'une stricte orthodoxie libérale dénoncent l'imposture de l'enrichissement promis par l'exploitation des rivages lointains. La conquête coûte cher. Plus encore, l'administration et l'aménagement des nouveaux territoires. Cette dilapidation des capitaux fera alors défaut pour le développement de la métropole. Une fiscalité plus lourde et ses retombées sur le prix des produits français en seront par ailleurs les fruits économiquement aberrants.
Mais c'est le sentiment de la Revanche qui fait naître la plus vive opposition. Le réquisitoire est ici géopolitique. L'Allemagne a tout intérêt à nous «pousser aux colonies» et à nous isoler diplomatiquement de l'Angleterre, explique le patriote Déroulède. Et le même de reprocher ainsi aux coloniaux la double inconséquence d'une diversion et d'une dispersion des forces. De fait, le rêve colonial revient à « prodiguer l'or et le sang de la nation française ». Le député bonapartiste Raoul-Duval, faisant chorus avec le sénateur orléaniste de Broglie, s'irrite quant à lui de cette fuite démographique : « le premier article d'exportation est l'article humain », affirme-t-il. Plus tard, Mourras blâmera à son tour ce choix colonial fatidique des républicains de 1880, au détriment de la lutte contre l'hégémonie germanique en Europe. Enfin, notons-le bien, le jeune De Gaulle d'avant 1914 partagera également cette optique proprement continentale contre l'aventure impériale.
Philippe Gallion LECHOCDUMOIS septembre 2010
Après la défaite de 1870, l'expansion coloniale apparaît comme un moyen salutaire pour compenser le traumatisme. Il faut retrouver la voie de la grandeur nationale en tendant les énergies vers l'Outre-mer. Restaurer la puissance française, faire rayonner la civilisation et ouvrir de nouveaux marchés sous le soleil des tropiques, tels sont les mots d'ordre de ceux que l'on appelle alors les «colonistes». Avant même que Jules Ferry, dans les années 1880-1885, ne lance concrètement les expéditions de Tunisie, de Madagascar, de l'Annam et du Tonkin. Cet élan en faveur de « la plus grande France », dépassant les clivages politiques, recrute ainsi largement chez les républicains, mais aussi chez les orléanistes ou les légitimistes.
En face, le courant anticolonial puise lui aussi ses partisans au sein de plusieurs familles politiques. Le radical Clemenceau est alors le parlementaire qui s'oppose le plus fermement aux arguments de Ferry. A droite, à rebours du néo-mercantilisme de ce dernier, les tenants d'une stricte orthodoxie libérale dénoncent l'imposture de l'enrichissement promis par l'exploitation des rivages lointains. La conquête coûte cher. Plus encore, l'administration et l'aménagement des nouveaux territoires. Cette dilapidation des capitaux fera alors défaut pour le développement de la métropole. Une fiscalité plus lourde et ses retombées sur le prix des produits français en seront par ailleurs les fruits économiquement aberrants.
Mais c'est le sentiment de la Revanche qui fait naître la plus vive opposition. Le réquisitoire est ici géopolitique. L'Allemagne a tout intérêt à nous «pousser aux colonies» et à nous isoler diplomatiquement de l'Angleterre, explique le patriote Déroulède. Et le même de reprocher ainsi aux coloniaux la double inconséquence d'une diversion et d'une dispersion des forces. De fait, le rêve colonial revient à « prodiguer l'or et le sang de la nation française ». Le député bonapartiste Raoul-Duval, faisant chorus avec le sénateur orléaniste de Broglie, s'irrite quant à lui de cette fuite démographique : « le premier article d'exportation est l'article humain », affirme-t-il. Plus tard, Mourras blâmera à son tour ce choix colonial fatidique des républicains de 1880, au détriment de la lutte contre l'hégémonie germanique en Europe. Enfin, notons-le bien, le jeune De Gaulle d'avant 1914 partagera également cette optique proprement continentale contre l'aventure impériale.
Philippe Gallion LECHOCDUMOIS septembre 2010
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colonialisme,
Jules Ferry
mardi 20 novembre 2012
Fière Bretagne Des origines à 1532
La Bretagne, cette péninsule indissociable de la physionomie de l'Hexagone,
est de toutes les provinces françaises l'une des plus attachées à ses
particularismes et à son Histoire, même si, depuis un demi-millénaire,
son attachement à la monarchie et à la République n'a jamais été pris en
défaut.
Joseph Savès
De l'Armorique à la Bretagne
Connue des Anciens sous le nom d'Armorique (on reconnaît dans ce nom la racine celtique armor, qui désigne la mer), cette région au sous-sol granitique s'est montrée très accueillante aux civilisations des mégalithes
(grandes pierres dressées). Les vestiges de ces civilisations
préhistoriques sont particulièrement denses autour du golfe de Vannes
(Locmariaquer, Carnac...).
D'après
le peu que l'on en sait, ces civilisations se seraient épanouies à
partir de 3500 avant JC jusqu'en 1500 av. J.-C. environ, à l'époque
néolithique. Elles auraient été développées par des populations venues
en bateau de Grande-Bretagne ou d'Allemagne.
À
la civilisation des menhirs, avec ses longs alignements de pierres
dressées, comme à Carnac, à vocation funéraire, magique ou religieuse,
aurait succédé, non sans violences, la civilisation des dolmens. Les
dolmens sont des tables en pierres qui, à l'origine, étaient recouvertes
d'un tumulus de terre. Ils servaient de tombes collectives. Les plus
remarquables sont la table des Marchant, à Locmariaquer, et le tumulus de l'îlot de Gavrinis, dans le golfe de Vannes.
Beaucoup
plus tard (600 ans av. J.-C.) ont déboulé les Celtes, que les Romains
appelaient Gaulois. Les Celtes d'Armorique se répartissaient en cinq
peuples principaux : les Redones, dont le nom se retrouve dans celui de la ville de Redon, les Vénètes (Vannes), les Namnètes (Nantes), les Curiosolites (autour de Saint-Brieuc) et les Osismiens (autour de Brest).
Ils ont été soumis non sans difficulté par Jules César.
Le général romain eut fort à faire pour soumettre les Vénètes, en 56
av. J.-C.. Il les affronta dans une bataille navale et l'on montre
encore, à la pointe du golfe de Vannes, le tumulus du haut duquel,
paraît-il, il surveilla la bataille.
Intégrée
par Rome à la province de Gaule belgique, l'Armorique, du fait
notamment de sa situation excentrique, résista à la romanisation et
conserva sans doute mieux que le reste de la Gaule ses racines
celtiques. Elle fut également épargnée par les invasions germaniques au Ve siècle.
De ce fait, de la fin du Ve siècle au VIIe siècle, les Celtes de Britannia
(la Grande-Bretagne actuelle) trouvèrent naturel de se réfugier en
Armorique lorsque leur île fut envahie par des hordes d'Angles, de
Saxons et autres Germains ! C'est ainsi que l'Armorique, devenue le
refuge des Bretons, renoua avec la langue celtique et prit le nom sous
lequel elle est aujourd'hui connue : la Bretagne. Parmi les nouveaux
arrivants figuraient beaucoup de moines qui eurent à coeur d'évangéliser
la péninsule et y multiplièrent les fondations d'abbayes (Samson,
Paterne...).
La Bretagne en quête d'indépendance
Charlemagne
a le plus grand mal à soumettre les Bretons malgré la victoire du comte
Wido sur les chefs locaux en 799. Son fils Louis le Pieux confère au
chef breton Nominoë le titre de duc dans l'espoir de se l'attacher. Mais
Nominoë ne tarde pas à se soulever contre les Francs. Le 22 novembre 845, il bat à plate couture les troupes de Charles le Chauve, fils de Louis le Pieux, à Ballon, près de Redon.
À
sa mort, en 851, son fils Erispoé lui succède à la tête de la Bretagne
et obtient de Charles le Chauve rien moins que le titre de roi ! La
Bretagne devient indépendante pour près de sept siècles.
Erispoé
ne profite pas longtemps de son triomphe. Il est assassiné en 857 par
son cousin Salomon, lequel s'attribue le titre royal. Salomon adjoint la
presqu'île du Cotentin à son royaume.
De
nouveaux venus, les Normands, vont mettre à mal le frêle royaume.
Installés à l'embouchure de la Seine depuis 911, ils l'envahissent par
terre aussi bien que par mer. Alain II Barbe-Torte vainc enfin les
Normands en 939 à Trans, près de Cancale et de l'actuel mont
Saint-Michel. Cela lui vaut le titre de «duc des Bretons».
Les
avanies subies par les Bretons au cours des années passées ont entraîné
un recul de la frontière linguistique. À l'aube de l'An Mil, celle-ci
se fixe sur une ligne qui va de Suscinio, au sud, sur le golfe de
Vannes, à Plouha, au nord, près de Paimpol. À l'est, on parle désormais
un dialecte roman comme les autres Francs, le «gallo», à l'ouest, on reste fidèle au parler celtique.
Aux
XIe et XIIe siècles, les Bretons affrontent deux puissants seigneurs
voisins, les comtes d'Anjou et les ducs de Normandie. La situation se
corse quand, en 1154, le comte d'Anjou Henri II Plantagenêt
devient aussi roi d'Angleterre et duc de Normandie ! Celui-ci, qui
lorgne sur la péninsule, marie son fils Geoffroi à Constance, fille et
héritière du duc Conan IV.
La
Bretagne est sur le point de tomber dans l'escarcelle des Plantagenêt
quand meurt dans un tournoi son nouveau duc, Geoffroi II. Le duché
revient à son fils posthume, qui lui-même meurt en bas âge en 1203, puis
à la demi-soeur de celui-ci, Alix !
Le
roi de France, Philippe Auguste, profite de la situation. Il marie Alix
à un sien cousin, Pierre de Dreux, de sorte que le duché passe dans la
mouvance capétienne. .
La guerre de Succession de Bretagne
Le
duché, toujours attaché à son indépendance, passe de père en fils
jusqu'à Jean III le Bon. Celui-ci décède le 30 avril 1341 sans enfant et
sans héritier désigné.
Charles
de Blois, neveu du roi de France et époux de Jeanne de Penthièvre,
nièce du duc Jean III le Bon, réclame la succession de celui-ci. Il a
l'appui de la haute noblesse et du roi de France Philippe VI de Valois.
Le
demi-frère du défunt duc, Jean de Montfort, conteste la succession par
les femmes. Il la dénonce comme contraire au droit capétien. Paradoxe :
il a le soutien de la petite noblesse bretonne et surtout du roi
d'Angleterre Édouard III qui, lui-même, vient de revendiquer la couronne de France... en arguant de la succession par les femmes !
Dans
un premier temps, Jean de Montfort prend possession du duché mais il
est rapidement défait par l'armée française et emprisonné au Louvre, à
Paris. Sa femme Jeanne de Flandre poursuit le combat. Libéré en 1343 à
la faveur d'une trêve, Jean de Montfort meurt peu après.
La guerre de Succession de Bretagne, aussi appelée guerre des deux Jeanne, étroitement imbriquée à la guerre franco-anglaise, plus tard appelée guerre de Cent Ans, va perdurer de longues années. Parmi ses péripéties les plus pittoresques, on retient le combat des Trente à Ploërmel.
Vers la paix
En
1352, à Mauron, une bataille occasionne plusieurs centaines de victimes
dans les deux camps. Enfin, à Auray, le 29 septembre 1364, Charles de
Blois est défait et tué.
La
paix signée à Guérande le 12 avril 1365 consacre la victoire posthume
de Jean de Montfort. C'est son fils qui prend la couronne ducale sous le
nom de Jean IV.
À la même époque, le capitaine Bertrand du Guesclin, un ancien partisan de Charles de Blois, se met au service du roi de France et donne la paix au royaume.
Resté
secrètement allié au roi d'Angleterre dont il a épousé la fille, Marie,
Jean IV est chassé de ses terres par Bertrand du Guesclin. Mais les
protestations de la noblesse bretonne obligent la France à le rétablir
dans ses droits par un second traité de Guérande, en 1381.
On
assiste dès lors, au XVe siècle, en Bretagne comme en France, au retour
de la prospérité et de l'effervescence artistique. La Bretagne découvre
le gothique flamboyant et se dote de nombreuses et belles églises.
Deux mariages pour le prix d'un
Au sortir de la guerre de Cent Ans, la France, qui a retrouvé de l'assurance, se fait de plus en plus pressante.
Dans
l'espoir de préserver l'indépendance de son duché, François II de
Bretagne commet la sottise de s'allier en 1485 à Louis d'Orléans (futur Louis XII)
et à quelques autres grands seigneurs. Ensemble, ils combattent le
jeune roi de France et sa soeur, la régente Anne de Beaujeu. Cette «Guerre folle»
se termine par la victoire des troupes françaises commandées par La
Trémoille, à Saint-Aubin-du-Cormier, non loin de la ville de Fougères,
le 28 juillet 1488.
Le duc François II, vaincu, signe le 19 août 1488 le traité du Verger par lequel il promet que sa fille et héritière Anne ne se mariera pas sans le consentement du roi de France.
Après
sa mort, trois semaines plus tard, les seigneurs bretons, soucieux de
leur indépendance, prient Anne d'épouser par procuration le futur
empereur d'Allemagne Maximilien 1er de Habsbourg (31 ans). Le roi de France Charles VIII n'apprécie pas d'être ainsi trompé. Après bien des péripéties, il obtient d'épouser la promise.
Avec
ce mariage royal, la Bretagne devient fief français mais seulement en
droit. La duchesse l'administre en toute liberté. Le contrat de mariage
prévoit qu'Anne devra épouser le nouveau roi si son mari meurt sans
enfant. Las, le couple a six enfants mais tous meurent en bas âge avant
que ne meure à son tour Charles VIII, victime d'une chute malencontreuse
dans son château d'Amboise, le 8 avril 1498.
Le
trône revient à l'héritier des Orléans, lointain cousin du roi et époux
de sa soeur Jeanne la Boîteuse. Devenu roi sous le nom de Louis XII, il
annule sans regret son mariage, qui n'a pas été consommé, et épouse à
son tour Anne de Bretagne, qu'il aimait, dit-on, en secret. Un peu plus
chanceux que le précédent, ce nouveau mariage se solde par deux filles :
Claude, future reine de France, et Renée, future duchesse de Ferrare.
Intégration en douceur de la Bretagne
Anne
obtient que sa fille aînée Claude de France, née en 1499, soit fiancée
au futur empereur Charles Quint (comme à la génération précédente, elle
espère ainsi sauvegarder l'indépendance de la Bretagne).
Mais
Louis XII ne l'entend pas de cette oreille. En 1506, il fiance d'office
sa fille à son cousin François d'Angoulême, héritier légitime du
royaume.
Anne
meurt le 9 janvier 1514, à près de 37 ans, et quatre mois plus tard, le
8 mai 1514, sa fille Claude épouse François d'Angoulême. À cette
occasion, elle fait don de la Bretagne à son mari. Celui-ci devient roi
de France sous le nom de François 1er à la mort de Louis XII, le 1er janvier de l'année suivante.
C'est
seulement en 1532 que les états généraux de Vannes approuvent le
rattachement du duché au royaume de France. Ils préservent toutefois
leurs privilèges ainsi que l'autonomie judiciaire et fiscale du duché.
lundi 19 novembre 2012
Julius Evola : Un traditionaliste européen révolté contre le monde moderne
Il
y a trente-cinq ans disparaissait Julius Evola. La réédition de son
ouvrage capital, Révolte contre le monde moderne ainsi que la
publication d'un Guide des citations sont l'occasion de revenir sur
l'oeuvre de l'un des plus grands penseurs de la Tradition.
Contrairement à ce que prétendent certaines rumeurs malveillantes, Julius Evola ne fut ni un fasciste classique, ni un nazi dissimulé. Il a toujours rejeté le totalitarisme et défendu le principe d’organicité. Ennemi des démocraties capitalistes et des régimes communistes qu'il jugeait comme des enfants abâtardis du monde moderne, il ne peut pas être considéré non plus comme un nationaliste, tant le nationalisme lui apparaissait comme un phénomène individualiste et prométhéen, négateur des identités traditionnelles.
Défenseur de l'Empire vrai, c'est-à-dire de l'organisation politico-religieuse et sociale qui combine l'unité par le haut (légitimité sacrale et européenne) à la diversité par le bas (communautés populaires enracinées), Evola stigmatisait l'égoïsme national ainsi que le cosmopolitisme de masse. Il était favorable à la fédération impériale, pas à l'unification nationale ; à la multiplicité culturelle englobée par une unité spirituelle, pas à l'interchangeabilité d'éléments mélangés au sein d'un espace indistinct ; à la différence comme spécificité de chacun, pas à la ressemblance comme égalité de tous.
Il souhaitait un pouvoir spiritualisé et différencié qui s'acquerrait grâce à la vigilance d'une élite traditionaliste-révolutionnnaire d'avant-garde. Sans d'ailleurs trop préciser comment pourrait se matérialiser et à quelle religion devraient adhérer les militants d'une telle élite. Et pour cause, il se voulait au-dessus des formes religieuses.
Antibourgeois d'abord !
Né à Rome, dans une famille de la petite noblesse sicilienne, le 19 mai 1898, Giulio Cesare Andréa Evola (il adoptera le prénom de Julius par admiration pour l'Antiquité romaine) reste une figure capitale de la droite radicale et traditionaliste européenne. Tour à tour élève-ingénieur, lecteur passionné de philosophie, officier d'artillerie sur le front durant la Première Guerre mondiale, il s'intéresse de très près, les événements terminés, aux mouvements artistiques, dont le dadaïsme. Pour la petite histoire, il se peignait les ongles en vert lorsqu'il se rendait dans certaines soirées, souci de singularité aristocratique, qui nous renvoie, dans les années 50, au port de son énigmatique monocle.
Insurgé contre le monde bourgeois, Evola s'interroge à cette époque sur la morne condition existentielle de l'homme moderne. Son premier ouvrage, Le yoga tantrique, paraît en 1926. À son propos, Marguerite Yourcenar écrira plus tard avec euphorie : « J'acquis là un de ces ouvrages qui pendant des années vous alimente et jusqu'à un certain point vous transporte ». Il reviendra en 1958 sur le sujet, avec Métaphysique du Sexe, l'un de ses livres les plus importants, fustigeant aussi bien le puritanisme bourgeois que le pansexualisme hédoniste et le féminisme égalitaire, indifférencié et déliquescent.
Critique vis-à-vis du fascisme, Evola croit pourtant à la nécessité de l'orienter positivement selon sa propre pensée. Il rencontre deux fois Benito Mussolini. À cette époque, à la fin des années 20, au moment de la signature des accords du Latran entre le Duce et le clergé italien, il se réclame d'un paganisme antichrétien très poussé, sur lequel il reviendra plus tard, à la lumière notamment des écrits de René Guenon. La Rome antique et le Moyen-Âge représentent les deux périodes de l'histoire auxquelles le Baron se réfère idéalement d'un point de vue historique, militant en faveur d'un retour à un paganisme olympien.
La Tradition hermétique (1931), Masques et visages du spiritualisme contemporain (1933), Le Mystère du Graal et l'idée impériale gibeline (1937), font partie des ouvrages illustrant à merveille la vision évolienne du monde qui se présente comme puissante, guerrière et ascétique. Evola devient aussi un alpiniste de haut niveau. Dans son ouvrage, Méditations du haut des cimes, paru en 1974, il montre bien que le courage et l'effort constituent autant d'épreuves pour atteindre le sommet en partant de la base. Monter de la Terre vers le Ciel. Cette conception élévatrice et transcendantale, nietzschéenne à plus d'un titre, s'adresse à « l'homme différencié», seul capable de la vivre.
Révolte contre le monde moderne
L'ouvrage le plus important selon Evola, Révolte contre le monde moderne, paraît en 1934. Il l'a rédigé à destination de l'homme de Tradition en lutte contre la modernité avilissante. Cette anthropologie spirituelle et morphologie historique nous indiquent les valeurs traditionnelles à défendre (honneur, devoir, volonté, connaissance, hiérarchie, mesure, élévation intérieure, sacrifice) et les principes modernistes à pourfendre («piraterie capitaliste» américaine et flibusterie bolchevique, esprit bourgeois quantitatif et individualisme calculateur, matérialisme laïc desséchant et culte du travail standardisant). Révolte contre le monde moderne critique radicalement la société occidentale à partir de la Renaissance, période identifiée à l'humanisme anthropomorphe où l'homme est un être au centre du monde, fustigeant aussi le nationalisme - qu'Evola distingue des nationalités - qui trouve sa source historique à partir de Philippe le Bel jusqu'à la paroxysmique Révolution française, où le processus d'homogénéisation s'accélère.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Evola, se trouvant à Vienne, écrit La doctrine de l'éveil (1943), ouvrage d'apologétique bouddhique. Lors d'un bombardement aérien, refusant comme toujours de se cacher sous les abris, il échappe de peu à la mort : « Ne pas esquiver et même rechercher le danger quasiment dans le sens d'une silencieuse interrogation du destin », répétait-il couramment. Il sort de cette guerre paralysé de ses membres inférieurs, ne pouvant plus se déplacer qu'en chaise roulante. Soutenant l'Axe jusqu'à la fin du conflit, y compris pendant la République de Salo, il considère les forces alliées, celles du futur pacte de Yalta, comme prioritairement ennemies. Il n'en reste pas moins un vigoureux critique du racisme biologique hitlérien et de l'étatisme collectiviste fasciste. Le fascisme vu de droite (1963) confirmera, plus tard, cette vision d'un fascisme contre-révolutionnaire et traditionaliste européen intégral.
Une après-guerre parmi les ruines
Evola rentre à Rome en 1948. Son activité livresque et journalistique ne cesse de croître. Il est jugé dans un procès inique en 1951 et se voit accuser d'être l'inspirateur d'une « reconstitution du parti fasciste » et d'un « terrorisme noir ». Il ne fait aucune concession aux instances démocratiques bourgeoises italiennes, tout en affirmant haut et fort qu'il est « contre le totalitarisme ». Cinq ans plus tard, paraît un livre politique essentiel, en direction des jeunes milieux anticonformistes de droite, Les hommes au milieu des ruines (1953). Julius Evola s'y emploie à donner une doctrine contre-révolutionnaire intégrale face au libéralisme bourgeois et au socialisme marxiste en vogue. Si cet ouvrage n'a aucune incidence sur les instances dirigeantes du mouvement néo-fasciste (MSI), il exerce une influence indéniable sur la jeunesse radicale droitiste. Evola s'adresse aux militants et activistes intelligents, en s'illusionnant sur les possibilités de renverser le régime avec le soutien des « corps sains » de la nation (police, armée, etc.) contre la subversion progressiste.
Au début des années soixante, il enjoint l'élite traditionnelle dans Chevaucher le tigre (1961) à ne rien sauver, sinon soi-même d'abord, en attendant activement la fin du cycle de l'Age sombre présent. Cette conception cyclique ne doit pas engendrer le pessimisme, la résignation ou la violence terroriste récupérée par le système - comme cela a pu être le cas. Certes, Chevaucher le tigre est une bombe, mais une bombe pour soi-même, afin de dynamiter ses aigreurs, son amertume, son narcissisme. En effet, que signifie, cette expression extrême-orientale ? Elle exprime l'idée qu'il faut empêcher le tigre, c'est-à-dire les forces de dissolution, de vous sauter à la gorge, en enfourchant l'animal pour arriver finalement à bout de lui. L'homme de Tradition doit ainsi ne pas fuir le danger (le tigre), mais le braver (le chevaucher) pour l'annuler (le domestiquer).
On possède très peu d'informations sur la vie d'Evola. Le chemin du Cinabre (1963) représente ses mémoires autobibliographiques. Leur auteur a toujours cultivé « l'impersonnalité active ». Mort le 11 juin 1974, à son domicile du Corso Vittorio Emanuele à Rome, son corps est incinéré selon ses volontés et ses cendres dispersées sur un glacier au Mont-Rose, qu'il avait arpenté durant ses périples alpestres.
Arnaud Guyot-Jeannin Le Choc du Mois, juillet 2010
Révolte contre le monde moderne, L'Age d'Homme/Guy Trédaniel, 457 p., 25 €.
Guides des citations, réunies et classées par Antoine Dectot de Christen, Pardès, 127 p,14€.
Evola, envers et contre tous, collectif dirigé par Thierry Jolif, Avatar éditions, 200 p., 20 €.
Contrairement à ce que prétendent certaines rumeurs malveillantes, Julius Evola ne fut ni un fasciste classique, ni un nazi dissimulé. Il a toujours rejeté le totalitarisme et défendu le principe d’organicité. Ennemi des démocraties capitalistes et des régimes communistes qu'il jugeait comme des enfants abâtardis du monde moderne, il ne peut pas être considéré non plus comme un nationaliste, tant le nationalisme lui apparaissait comme un phénomène individualiste et prométhéen, négateur des identités traditionnelles.
Défenseur de l'Empire vrai, c'est-à-dire de l'organisation politico-religieuse et sociale qui combine l'unité par le haut (légitimité sacrale et européenne) à la diversité par le bas (communautés populaires enracinées), Evola stigmatisait l'égoïsme national ainsi que le cosmopolitisme de masse. Il était favorable à la fédération impériale, pas à l'unification nationale ; à la multiplicité culturelle englobée par une unité spirituelle, pas à l'interchangeabilité d'éléments mélangés au sein d'un espace indistinct ; à la différence comme spécificité de chacun, pas à la ressemblance comme égalité de tous.
Il souhaitait un pouvoir spiritualisé et différencié qui s'acquerrait grâce à la vigilance d'une élite traditionaliste-révolutionnnaire d'avant-garde. Sans d'ailleurs trop préciser comment pourrait se matérialiser et à quelle religion devraient adhérer les militants d'une telle élite. Et pour cause, il se voulait au-dessus des formes religieuses.
Antibourgeois d'abord !
Né à Rome, dans une famille de la petite noblesse sicilienne, le 19 mai 1898, Giulio Cesare Andréa Evola (il adoptera le prénom de Julius par admiration pour l'Antiquité romaine) reste une figure capitale de la droite radicale et traditionaliste européenne. Tour à tour élève-ingénieur, lecteur passionné de philosophie, officier d'artillerie sur le front durant la Première Guerre mondiale, il s'intéresse de très près, les événements terminés, aux mouvements artistiques, dont le dadaïsme. Pour la petite histoire, il se peignait les ongles en vert lorsqu'il se rendait dans certaines soirées, souci de singularité aristocratique, qui nous renvoie, dans les années 50, au port de son énigmatique monocle.
Insurgé contre le monde bourgeois, Evola s'interroge à cette époque sur la morne condition existentielle de l'homme moderne. Son premier ouvrage, Le yoga tantrique, paraît en 1926. À son propos, Marguerite Yourcenar écrira plus tard avec euphorie : « J'acquis là un de ces ouvrages qui pendant des années vous alimente et jusqu'à un certain point vous transporte ». Il reviendra en 1958 sur le sujet, avec Métaphysique du Sexe, l'un de ses livres les plus importants, fustigeant aussi bien le puritanisme bourgeois que le pansexualisme hédoniste et le féminisme égalitaire, indifférencié et déliquescent.
Critique vis-à-vis du fascisme, Evola croit pourtant à la nécessité de l'orienter positivement selon sa propre pensée. Il rencontre deux fois Benito Mussolini. À cette époque, à la fin des années 20, au moment de la signature des accords du Latran entre le Duce et le clergé italien, il se réclame d'un paganisme antichrétien très poussé, sur lequel il reviendra plus tard, à la lumière notamment des écrits de René Guenon. La Rome antique et le Moyen-Âge représentent les deux périodes de l'histoire auxquelles le Baron se réfère idéalement d'un point de vue historique, militant en faveur d'un retour à un paganisme olympien.
La Tradition hermétique (1931), Masques et visages du spiritualisme contemporain (1933), Le Mystère du Graal et l'idée impériale gibeline (1937), font partie des ouvrages illustrant à merveille la vision évolienne du monde qui se présente comme puissante, guerrière et ascétique. Evola devient aussi un alpiniste de haut niveau. Dans son ouvrage, Méditations du haut des cimes, paru en 1974, il montre bien que le courage et l'effort constituent autant d'épreuves pour atteindre le sommet en partant de la base. Monter de la Terre vers le Ciel. Cette conception élévatrice et transcendantale, nietzschéenne à plus d'un titre, s'adresse à « l'homme différencié», seul capable de la vivre.
Révolte contre le monde moderne
L'ouvrage le plus important selon Evola, Révolte contre le monde moderne, paraît en 1934. Il l'a rédigé à destination de l'homme de Tradition en lutte contre la modernité avilissante. Cette anthropologie spirituelle et morphologie historique nous indiquent les valeurs traditionnelles à défendre (honneur, devoir, volonté, connaissance, hiérarchie, mesure, élévation intérieure, sacrifice) et les principes modernistes à pourfendre («piraterie capitaliste» américaine et flibusterie bolchevique, esprit bourgeois quantitatif et individualisme calculateur, matérialisme laïc desséchant et culte du travail standardisant). Révolte contre le monde moderne critique radicalement la société occidentale à partir de la Renaissance, période identifiée à l'humanisme anthropomorphe où l'homme est un être au centre du monde, fustigeant aussi le nationalisme - qu'Evola distingue des nationalités - qui trouve sa source historique à partir de Philippe le Bel jusqu'à la paroxysmique Révolution française, où le processus d'homogénéisation s'accélère.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Evola, se trouvant à Vienne, écrit La doctrine de l'éveil (1943), ouvrage d'apologétique bouddhique. Lors d'un bombardement aérien, refusant comme toujours de se cacher sous les abris, il échappe de peu à la mort : « Ne pas esquiver et même rechercher le danger quasiment dans le sens d'une silencieuse interrogation du destin », répétait-il couramment. Il sort de cette guerre paralysé de ses membres inférieurs, ne pouvant plus se déplacer qu'en chaise roulante. Soutenant l'Axe jusqu'à la fin du conflit, y compris pendant la République de Salo, il considère les forces alliées, celles du futur pacte de Yalta, comme prioritairement ennemies. Il n'en reste pas moins un vigoureux critique du racisme biologique hitlérien et de l'étatisme collectiviste fasciste. Le fascisme vu de droite (1963) confirmera, plus tard, cette vision d'un fascisme contre-révolutionnaire et traditionaliste européen intégral.
Une après-guerre parmi les ruines
Evola rentre à Rome en 1948. Son activité livresque et journalistique ne cesse de croître. Il est jugé dans un procès inique en 1951 et se voit accuser d'être l'inspirateur d'une « reconstitution du parti fasciste » et d'un « terrorisme noir ». Il ne fait aucune concession aux instances démocratiques bourgeoises italiennes, tout en affirmant haut et fort qu'il est « contre le totalitarisme ». Cinq ans plus tard, paraît un livre politique essentiel, en direction des jeunes milieux anticonformistes de droite, Les hommes au milieu des ruines (1953). Julius Evola s'y emploie à donner une doctrine contre-révolutionnaire intégrale face au libéralisme bourgeois et au socialisme marxiste en vogue. Si cet ouvrage n'a aucune incidence sur les instances dirigeantes du mouvement néo-fasciste (MSI), il exerce une influence indéniable sur la jeunesse radicale droitiste. Evola s'adresse aux militants et activistes intelligents, en s'illusionnant sur les possibilités de renverser le régime avec le soutien des « corps sains » de la nation (police, armée, etc.) contre la subversion progressiste.
Au début des années soixante, il enjoint l'élite traditionnelle dans Chevaucher le tigre (1961) à ne rien sauver, sinon soi-même d'abord, en attendant activement la fin du cycle de l'Age sombre présent. Cette conception cyclique ne doit pas engendrer le pessimisme, la résignation ou la violence terroriste récupérée par le système - comme cela a pu être le cas. Certes, Chevaucher le tigre est une bombe, mais une bombe pour soi-même, afin de dynamiter ses aigreurs, son amertume, son narcissisme. En effet, que signifie, cette expression extrême-orientale ? Elle exprime l'idée qu'il faut empêcher le tigre, c'est-à-dire les forces de dissolution, de vous sauter à la gorge, en enfourchant l'animal pour arriver finalement à bout de lui. L'homme de Tradition doit ainsi ne pas fuir le danger (le tigre), mais le braver (le chevaucher) pour l'annuler (le domestiquer).
On possède très peu d'informations sur la vie d'Evola. Le chemin du Cinabre (1963) représente ses mémoires autobibliographiques. Leur auteur a toujours cultivé « l'impersonnalité active ». Mort le 11 juin 1974, à son domicile du Corso Vittorio Emanuele à Rome, son corps est incinéré selon ses volontés et ses cendres dispersées sur un glacier au Mont-Rose, qu'il avait arpenté durant ses périples alpestres.
Arnaud Guyot-Jeannin Le Choc du Mois, juillet 2010
Révolte contre le monde moderne, L'Age d'Homme/Guy Trédaniel, 457 p., 25 €.
Guides des citations, réunies et classées par Antoine Dectot de Christen, Pardès, 127 p,14€.
Evola, envers et contre tous, collectif dirigé par Thierry Jolif, Avatar éditions, 200 p., 20 €.
vendredi 16 novembre 2012
UNE INTERPRÉTATION DE GEORGES SOREL
On
aurait pu s'attendre de nos jours à une sorte de résurrection, ou du
moins à une redécouverte, de Georges Sorel, encore que ses principaux
ouvrages continuent d'être lus. En effet, différents aspects de sa
pensée auraient dû séduire ceux qui se considèrent actuellement comme
les porteurs d'une pensée radicale. À une époque où l'on ne cesse de justifier la violence, son apologie de la violence aurait dû lui valoir le plus grand succès. À
une époque où l'on méprise l'histoire pour exalter l'utopie, sa théorie
du mythe aurait dû lui valoir la plus grande considération de la part
des jeunes lecteurs. À une époque
enfin où l'on préconise l'anarchisme, le refus de l'autorité, sa
conception de l'anarcho-syndicalisme aurait dû lui attirer les plus
grandes sympathies. De plus, n'est-il pas, comme la plupart des leaders
actuels des mouvements gauchistes, un bourgeois qui s'est mis au service
du prolétariat ouvrier ? Or, en dépit de tous ces aspects de sa pensée
qui auraient dû lui valoir une nouvelle faveur, Sorel reste pour ainsi
dire un méconnu à notre époque, et parfois il est même rejeté par les
théoriciens du gauchisme en vogue. Ce sont Marx et Freud qui
apparaissent principalement comme les références des contestataires.
S'agit-il d'un paradoxe ? Ou bien y a-t-il dans les écrits de Sorel
d'autres aspects qui gênent et peut-être même rebutent les tenants d'une
idéologie qui, à de nombreux égards, est pourtant proche de ses
analyses ?
C'est
à cette question que je voudrais répondre au cours de cet exposé qui
essaiera de tenir compte à la fois de la personnalité et de l'œuvre de
Sorel, sous la forme de ce qu'on appelle aujourd'hui une biographie
intellectuelle. La philosophie de Sorel est au fond plus déconcertante
qu'originale : tantôt il dissocie des notions qu'on a l'habitude de
rassembler, tantôt il en associe d'autres que d'ordinaire on sépare. À
force de jouer avec les contraires, il en est arrivé à être souvent le
contraire de lui-même. Tour à tour il a défendu des conceptions qu'il
avait rejetées, et critiqué celles qu'il avait à un moment donné
approuvées. On peut donc se demander à bon droit s'il y a effectivement
une doctrine sorélienne. En général, quand Sorel prenait parti, il le
faisait sans nuances. On comprend que, dans ces conditions, des courants
de pensée diamétralement opposés peuvent de nos jours se réclamer de
lui, aussi bien les révolutionnaires que les conservateurs.
Au
fil des années, et souvent en même temps, il a allié une même
admiration pour des auteurs ou des acteurs politiques aux vues nettement
divergentes. Au début de sa carrière d'écrivain, il manifestait une
même sympathie pour Tocqueville
et Proudhon, pour Renan et Le Play. Par la suite, en même temps qu'il
s'enthousiasmait pour Karl Marx, il s'engouait pour Bergson. Il aimait
Taine et Nietzsche. Il préférait parmi les socialistes Guesde à Jaurès,
mais également Eduard Bernstein
à Kautsky. Il exaltait l'action anarcho-syndicaliste de Pelloutier,
mais il avait aussi des accointances avec Georges Valois et l'Action
française.
À
la fin de sa vie — il est mort en 1922 —, il s'est enflammé à la fois
pour la révolution soviétique et Lénine, et pour le mouvement fasciste
et Mussolini. On pourrait prolonger la liste de ces contrastes. En
Italie, par ex., son amitié allait aussi bien au marxiste Labriola qu'au
sociologue Pareto et au philosophe Benedetto Croce. On ne saurait donc
s'étonner si un certain nombre d'interprètes ou de commentateurs de son
œuvre en apprécient telle partie et passent sous silence telle autre. Je
ne mentionnerai qu'un exemple typique, celui de G. Goriély, l'auteur du
Pluralisme dramatique de Georges Sorel (1962). Celui-ci considère essentiellement la période socialiste de Sorel et arrête son analyse aux Réflexions sur la violence,
en négligeant ainsi le rapprochement avec l'Action française et
l'apologie de Lénine, sous prétexte qu' « il s'y rencontre tant de
bizarres et même absurdes fixations passionnelles, que seul un dépit
devenu inexorable peut expliquer un accès subit d'antisémitisme, un
enthousiasme curieusement déchaîné par la guerre... Plutôt que de
communiquer au lecteur l'irritation, l'ennui ou le découragement
éprouvés au contact de certains textes, nous avons préféré arrêter aux Réflexions sur la violence le détail de nos analyses. »
trois options fondamentales
Sorel
fut un être plein de contrastes : c'est comme tel qu'il faut le
comprendre. Sans doute chaque interprète est-il libre de préférer, au
nom d'un parti-pris arbitraire et subjectif, tel aspect de son œuvre
plutôt que tel autre ; il n'effacera pas pour autant l'ambiguïté de ses
positions ni les incompatibilités de certains de ses écrits.
Le
fait historique est, par ex., que Sorel fut pendant un certain temps un
adepte du marxisme révolutionnaire et son introducteur en France et en
Italie contre les tendances parlementaristes de la sociale-démocratie,
sans s'indigner cependant contre l'opportunisme de Millerand, qui
accepta de faire partie du ministère bourgeois de Waldeck-Rousseau, et
que par après il adopta une position qu'on peut qualifier de
révisionniste, dans son ouvrage La décomposition du marxisme, au point de faire la critique la plus sévère du fondement même du marxisme, en tout cas du Capital, à savoir la théorie de la plus-value.
Il
fut l'ami de Péguy et comme lui il magnifia la grandeur de la mystique,
mais il fit également connaître en France William James et son
pragmatisme. On n'en finirait pas d'énumérer les disparités et les
inconséquences de ses attitudes et de ses opinions. Et pourtant, malgré
ces flottements et ces équivoques, on rencontre à travers toute son
œuvre un certain nombre de constantes et de positions sur lesquelles il
n'a jamais transigé. C'est à la lumière de ces quelques idées de base,
qu'on retrouve dans tous ses écrits, qu'il faut saisir ce qu'on peut
appeler ses variations. Elles se laissent réduire à trois options fondamentales.
La première de ces constantes est l'antidémocratisme. On peut le suivre à la trace depuis ses premiers écrits, comme La mort de Socrate, jusqu'aux derniers, comme le Pour Lénine.
On ne saurait cependant le ranger parmi les adeptes de la dictature,
car s'il a cru pendant quelque temps à la dictature du prolétariat,
lorsqu'il découvrit l'œuvre de Marx, très rapidement son libéralisme
anarchiste et sa conception pluraliste du monde reprirent le dessus. À
son avis, les chefs de la dictature du prolétariat finiront par tomber
dans l'ornière commune : ils diviseront la société « en maîtres et en
asservis » ; comme tous les politiciens, ils essaieront de profiter des
avantages acquis, et au nom du prolétariat ils établiront « l'état de
siège dans la société conquise » (1).
Sorel
ne croit ni à la démocratie parlementaire, refuge du charlatanisme
politique, de la démagogie d'épiciers et de l'hypocrisie des
intellectuels, ni à la démocratie socialiste, qui risque d'être pire que
la démocratie parlementaire, parce qu'elle est capable d'entraîner les
masses dans la servitude, sous la bannière d'idéaux comme l'égalité ou
le gouvernement par l'ensemble des citoyens, fiction qui est « le
dernier mot de la science démocratique » (L'avenir socialiste des syndicats).
Il n'a pas davantage confiance dans une démocratie syndicale, car il
est probable qu'elle deviendrait étatiste comme n'importe quelle autre
forme de démocratie. Aussi n'a-t-il que mépris pour les divers courants
qui, à son époque, ont essayé de proposer des solutions de réforme de la
démocratie, tels le solidarisme de Léon Bourgeois ou le coopératisme de
l'économiste Charles Gide.
On
comprend aisément dans ces conditions les variations dans ses
sympathies, qui allaient à des doctrines aussi opposées que le
bolchevisme, le fascisme ou l'Action française, et à des hommes aussi
divergents que Pelloutier, Lénine et Mussolini. Ce qui l'intéressait
dans tous ces cas, c'est qu'on y menait une action extra-parlementaire
proche de l'antidémocratisme qui l'animait lui-même. C'est pour les
mêmes raisons qu'il a été l'ami du sociologue Pareto,
autre libéral antidémocrate, qu'il a pris parti pour Guesde contre
Jaurès, estimant que le premier était plus libéral et plus tolérant que
le second, en dépit des apparences. Il lui importait peu qu'un homme fût
classé politiquement à gauche ou à droite, il méritait une
considération particulière du moment qu'il était un antidémocrate !
Comment
expliquer cet antidémocratisme ? Il me semble qu'il faille le mettre
directement en relation avec 2 autres aspects de sa pensée, tout aussi
permanents. Tout d'abord sa conception de l'ouvrier et du devenir du prolétariat.
Sorel ne croit ni au capitalisme universel ni au prolétariat universel,
puisqu'il s'agit de figures historiques qui, comme telles, n'ont rien
d'absolu. Ce ne sont que des spéculations d'intellectuels qui raisonnent
dans l'abstrait, au sens où l'intellectuel moderne se donne « la
profession de penser pour le prolétariat » (RSF).
Il
négocie ainsi à son profit la notion de conscience de classe. Du fait
que l'intellectuel est en marge de la production, il entend résoudre
abstraitement et a priori les problèmes de la répartition —
donc du profit — indépendamment des conditions concrètes et de
l'évolution de la production. Qu'on le veuille ou non, le capitalisme a
introduit dans notre univers le phénomène de la productivité,
sans lequel le socialisme perd toute signification. Le socialisme n'est
pas né de lui-même ; il est une conséquence du mode de production
capitaliste. L'économie restera prisonnière pour un temps historiquement
indéterminable de cette orientation.
Par
conséquent, le socialisme reste tributaire du capitalisme, en dépit des
utopies socialistes qui veulent résoudre abstraitement le problème de
la répartition, indépendamment des conditions concrètes de la
production. En tout cas, ce n'est pas en inversant simplement les
conditions historiques du capitalisme qu'on parviendra à rendre crédible
le socialisme. Il faut vivre, ce qui signifie qu'il faut produire. La
technique ne saurait remplacer en tout la volonté humaine. De même que
le compagnonnage fut l'organisation des producteurs dans un système
économique déterminé, le syndicat est l'organisation typique d'un autre
système économique, à la fois capitaliste et socialiste. L'important est
de comprendre les possibilités que le syndicalisme offre à la classe
ouvrière. Tout le reste n'est que de la politique, dont se gave la
rhétorique révolutionnaire qui s'apitoie sur les misères et
contradictions engendrées par le capitalisme. Si le socialisme se
complaît dans ce sentimentalisme et l'utopie de la répartition, il ne
pourra que sombrer dans d'autres misères et d'autres contradictions.
Le
rôle du syndicat est de faire valoir les droits des producteurs. C'est
là le sens du combat de Sorel. C'est en assumant pleinement sa situation
de producteur que l'ouvrier deviendra aussi un véritable combattant. «
Sans cette création capitaliste de la matière d'un monde nouveau, le
socialisme devient une folle rêverie » (Le système historique de Renan).
Seul celui-là deviendra un bon combattant dans la lutte sociale qui
sera un bon ouvrier. Celui qui sabote son métier sabotera également le
syndicat et le socialisme. Avec des ouvriers qui ne cherchent qu'à jouir
dans un nouveau système de répartition, on ne mènera pas une lutte
sociale efficace. C'est pourquoi Sorel refuse l'utopie égalitaire, parce
que la lutte est fondée par principe sur l'inégalité. L'ouvrier ne
parviendra à conquérir ses droits de producteur que s'il devient un bon
ouvrier, à l'image du soldat de Napoléon qui a participé à la gloire,
parce qu'il fut un bon grognard. Autrement dit, avec des ouvriers mous,
on ne peut faire qu'une révolution molle. La démocratie est le régime
qui, sous les prétextes d'une répartition idéale, habitue les ouvriers à
renoncer à la lutte pour la mollesse.
Au
fond, Sorel a appliqué au socialisme une idée qu'on trouve déjà dans
ses premiers écrits, alors qu'il n'avait pas encore découvert le
socialisme. Citons ce passage de La mort de Socrate, à propos
de la démocratie : « De tous les gouvernements, le plus mauvais est
celui où la richesse et les capacités se partagent le pouvoir. Les
préjugés de la plupart de nos historiens contre la noblesse leur ont
fait fermer les yeux sur les vices des constitutions ploutocratiques.
Dans ce régime, l'orgueil de la race
n'existe plus : il faut arriver et, une fois la timbale décrochée, peu
de gens s'occupent des moyens employés. Le succès justifie tout ; pas
une idée morale ; c'est l'idéal des Anglais. Le vice de ce gouvernement
repose sur l'application du principe de l'échange : les hommes ne
comptent pas ; il n'y a que des valeurs en présence. La prédominance des
idées économiques a donc non seulement pour effet d'obscurcir la loi
morale, mais aussi de corrompre les principes politiques. »
Devenu socialiste, Sorel répétera la même idée. C'est ainsi qu'il écrira :
« La démocratie constitue un danger pour l'avenir du prolétariat, dès qu'elle occupe le premier rang dans les préoccupations ouvrières ; car la démocratie mêle les classes et, par suite, tend à faire considérer les idées de métier comme étant indignes d'occuper l'homme éclairé » (Introduction à l'économie moderne).
Par
conséquent, la démocratisation affaiblit la lutte de classes, et elle
fait perdre à l'ouvrier le sens de son métier et de son statut de
producteur et de créateur. Aussi, « le grand danger qui menace le
syndicalisme serait toute tentative d'imiter la démocratie ; il vaut
mieux, pour lui, savoir se contenter, pendant un certain temps,
d'organisations faibles et chaotiques, que de tomber sous la domination
des syndicats qui copieraient les formes politiques de la bourgeoisie » (RSF).
le règne de la médiocrité
En second lieu, il faut mettre cet antidémocratisme de Sorel en relation avec ses vues sur la décadence.
Le phénomène de la décadence n'a cessé de préoccuper Sorel. On peut
même considérer, suivant la suggestion de Pierre Cauvin, que les
principales œuvres de Sorel se préoccupent d'un problème de décadence. Le système historique de Renan a pour objet la décadence du judaïsme et l'avènement du christianisme ; Le procès de Socrate s'interroge sur le déclin du monde grec ; La ruine du monde antique pose le problème de la décadence de Rome ; Les illusions du progrès posent la question du déclin de la bourgeoisie ; les Réflexions sur la violence et La décomposition du marxisme (2) s'attaquent à un problème moderne, celui de la dégénérescence de la sociale-démocratie et de la révolution prolétarienne. À bien considérer les choses, la démocratie est pour Sorel le régime qui accélère le processus de décrépitude d'une civilisation.
Encore
faut-il ne pas se méprendre sur le sens qu'il donne à la notion de
décadence. Elle peut susciter des hommes et des mouvements d'exception
au même titre que l'ascension d'un peuple vers son apogée. La montée
comme la descente donnent lieu à des luttes, mais en des sens
différents. La lutte dans la phase ascendante ignore l'égalité et la
démocratie, du fait que des élites rivalisent pour promouvoir dans un
contexte de puissance le but indéterminé d'une nation ou d'un continent.
Dans la phase décadente, on se bat pour la répartition, c'est-à-dire
pour l'égalité sous tous les points de vue. C'est le combat pour la
jouissance et la répartition des biens acquis. Certes, la phase
ascendante peut commencer par l'idée égalitaire et communautaire, à
l'exemple de la communauté des premiers chrétiens, mais très rapidement
elle fait triompher le principe de la hiérarchie. La phase décadente, au
contraire, invoque l'idéal démocratique qui renonce à la création et à
la production pour la jouissance d'un profit immédiat. On pourrait dire
que chacun veut s'émanciper en sacrifiant la liberté. C'est le sens de
la citation que Sorel fait du livre d'Amédée Thierry sur Alaric,
le barbare qui avait saccagé Rome au début du Ve siècle : « Des
étrangers ont été salués d'amis et de libérateurs... Ils avaient égorgé
nos soldats, brisé notre drapeau, amoindri et humilié la France ; et
nous avons proclamé, jusqu'à la tribune nationale, qu'ils étaient plus
Français que nous » (La ruine du monde antique).
En
vertu de son principe, la démocratie en arrive à proclamer non
seulement l'égalité entre les citoyens d'un même peuple, mais aussi
l'égalité entre les peuples, de sorte qu'elle conduit à la ruine une
nation ou une classe, en raison d'une clémence inconsidérée, parce
qu'elle prétend à l'universalité. « Je doute, écrit Sorel, que les
grands prôneurs de l'évolutionnisme social sachent parfaitement de quoi
ils veulent parler » (Introduction à l'économie moderne). Il serait trop long d'analyser ici un des ouvrages fondamentaux de Sorel, Les illusions du progrès (Rivière, 1908), qui met justement en question les possibilités d'une libération humaine par les voies de la démocratie.
Que
signifie la décadence pour Sorel ? Le règne de la médiocrité. En
général l'humanité se complaît dans la médiocrité, et elle n'en sort
périodiquement que sous l'action d'un grand personnage ou d'un mouvement
puissant qui donne aux hommes l'occasion de se dépasser et de s'élever
au sublime. D'où son admiration pour les hommes d'exception, comme
Napoléon, mais aussi Pelloutier, Mussolini, Lénine. La grève générale
peut être un de ces mouvements puissants qui arrachera l'ouvrier à
l'anonymat de la masse et lui permettra de retrouver son individualité
dans le feu de l'action. Parlant des guerres de liberté de la Révolution
française, où chaque soldat se considérait comme un personnage qui
apportait quelque chose d'essentiel dans la bataille, Sorel continue :
« Le même esprit se retrouve dans les groupes ouvriers qui sont passionnés pour la grève générale ; ces groupes se représentent, en effet, la révolution comme un immense soulèvement qu'on peut encore qualifier d'individualiste : chacun marchant avec le plus d'ardeur possible, opérant pour son compte, ne se préoccupant guère de subordonner sa conduite à un grand plan d'ensemble savamment combiné » (RSF).
La
démocratie est un régime décadent parce qu'elle flatte la tendance à la
médiocrité, en brisant les élans de l'homme et en le détournant des
actions sublimes.
une continuelle création
La seconde constante de l'œuvre de Sorel est son anti-scientisme.
Cela ne veut pas dire que Sorel négligeait la science ou qu'il la
dépréciait. Sa première éducation fut scientifique, puisqu'il fut élève
de l'école Polytechnique et que, par la suite, il fit une carrière
d'ingénieur des Ponts et Chaussées. Il a même consacré plusieurs
ouvrages au problème de la science, pour en comprendre les mécanismes,
pour la situer dans l'ordre général de la connaissance (3). Ce qu'il
refusait, c'est ce qu'avec Péguy il appelait la « petite science »,
c'est-à-dire les constructions imaginaires à prétention scientifique,
mais sans aucune base sérieuse. À la différence de beaucoup d'esprits de
son époque, il ne voyait pas dans la science l'activité déterminante
qui régénérerait l'humanité, parce qu'elle permettrait de résoudre tous
les problèmes, aussi bien ceux de la paix que de la justice ou de la
liberté, ou encore du bonheur. Ces problèmes n'ont de sens que dans
l'action pratique et quotidienne, au prix de luttes et de conflits. À vouloir les résoudre par la connaissance, on s'égare dans les utopies.
«
Le monde, disait Sorel, marche en dépit des théoriciens. » Il faisait
une distinction nette entre les problèmes que la connaissance et la
science peuvent résoudre et ceux qui relèvent de l'action, car, dans ce
dernier cas, les solutions apportées sont perpétuellement provisoires,
du fait que les données changent avec chaque génération ; ils font donc
l'objet d'une continuelle création, non sans passion. Sorel écrivait
dans un article de la Revue de métaphysique et de morale, en
1911 : « Ce qu'il y a de vraiment fondamental dans tout devenir, c'est
l'état de tension passionnée que l'on rencontre dans les âmes » (cité
par Goriély, op. cit., p. 156). On comprend sans peine pourquoi il a tant admiré Bergson, philosophe de la vie créatrice.
Cet
anti-scientisme explique un certain nombre d'attitudes et de prises de
position de Sorel. Tout d'abord, il refuse de voir dans les progrès de
la science la condition d'un progrès de l'humanité. Aussi est-il opposé
aux théories évolutionnistes en matière sociale : « L'évolutionnisme
social n'est qu'une caricature de la science naturelle. » Il fut
également un farouche adversaire du modernisme, c'est-à-dire de la
tendance de certains exégètes catholiques de son époque à expliquer la
religion par la science. Sorel fut sans aucun doute un anti-clérical.
S'il lui arrivait de polémiquer contre certaines décisions de l'Église,
en particulier contre la politique du pape Léon XIII, exprimée dans
l'encyclique Rerum novarum, il ne manifestait aucun mépris pour
la religion, sachant souligner les mérites de l'Église dans certaines
occasions, appréciant l'importance de la mystique. Ce n'est cependant
pas le lieu de faire une analyse des nombreuses études de Sorel sur le
phénomène religieux.
Ce
qu'il faut retenir, c'est qu'il n'acceptait pas le primat qu'on
accordait à son époque à la science, dans les domaines qui échappent à
sa juridiction. C'est pour cette raison que, malgré la vénération qu'il
portait à Marx, il n'a pas pu supporter certaines de ses prétentions
scientistes. Il a non seulement émis des réserves à propos du socialisme
scientifique d'Engels, mais aussi à propos du matérialisme historique.
Dans une lettre à Benedetto Croce, du 19 octobre 1900, il écrit :
« Au fond, le matérialisme historique ne serait-il pas une des lubies d'Engels ? Marx aurait indiqué une voie, Engels aurait prétendu transformer cette indication en théorie, et il l'a fait avec le dogmatisme pédant et parfois burlesque de l'écolier ; puis est venu Bebel, qui a élevé la cuistrerie à la hauteur d'un principe » (4).
Il
considérait également comme scientiste le fait d'expliquer en dernière
analyse tous les phénomènes sociaux par l'économie ; aussi a-t-il rejeté
l'idée que le développement de la production, aidé par les progrès de
la technique, pourrait un jour résoudre les contradictions humaines.
Sorel
fut l'un des rares esprits de son temps à ne pas condamner la
métaphysique, précisément parce qu'elle pose des questions inévitables,
qui ne sont pas du ressort de la science. C'est une illusion de croire
que la science pourrait supplanter la métaphysique. Au contraire,
l'interrogation métaphysique reste fondamentale, même en ce qui concerne
la réflexion sur la science. Aussi Sorel n'a-t-il pas hésité à parler
du « jugement souverain de la métaphysique » (Questions de morale).
Évidemment, il ne pouvait de ce fait qu'être un adversaire du
positivisme, en particulier sous la forme qu'a développée Durkheim. Il
refusait catégoriquement la validité d'une sociologie qui se
construirait sur le modèle des sciences de la nature.
On
lui a reproché son antirationalisme. Une chose est certaine : il fut un
adversaire farouche de l'intellectualisme, qui n'est qu'une forme
dérivée du scientisme. Son commerce avec Bergson ne pouvait que
confirmer cette orientation. Rappelons seulement la définition qu'il a
donnée de l'intellectuel :
« Les intellectuels ne sont pas, comme on le dit souvent, des hommes qui pensent : ce sont les gens qui font profession de penser et qui prélèvent un salaire aristocratique en raison de la noblesse de cette profession » (RSF).
Sous prétexte de changer le monde, ils ne savent que construire des utopies. Sorel, le théoricien du mythe, était farouchement hostile à l'utopie,
qui n'est qu'une représentation artificielle. Le mythe, par contre, est
« au fond identique aux convictions d'un groupe », il est «
l'expression de ces convictions en langage de mouvement » (ibid.).
Une révolution qui veut se faire au nom des utopies d'intellectuels est
d'avance vouée à l'échec, parce que l'utopie n'engendre pas l'héroïsme
indispensable à une telle entreprise.
Si
l'on a qualifié Sorel d'anti-rationaliste, c'est principalement à cause
de sa théorie du mythe et de son apologie de la violence. Que faut-il
en penser ? En bon disciple de Renan et de Taine, il n'a jamais nié le
rôle déterminant de la raison dans le développement de l'humanité.
N'a-t-il pas écrit : « Si l'homme perd quelque chose de sa confiance
dans la certitude scientifique, il perd en même temps beaucoup de sa
confiance dans la certitude morale » (QM). Une pareille phrase —
et l'on pourrait en citer d'autres — ne saurait sortir de la plume d'un
adversaire de la raison. Mais reconnaître la part de la raison ne
signifie pas qu'il faille souscrire aux excès du rationalisme. Les
attaques de Sorel sont justement dirigées contre le rationalisme
idéaliste du scientisme et du positivisme, qui cherche à réduire le réel
à un simple processus rationnel. D'où par ex. son hostilité au
protestantisme libéral, qui ne voit dans la religion qu'un simple acte
de raison.
D'autres
valeurs que purement rationnelles sont en jeu dans l'existence, et à
les nier on précipite l'être humain dans la détresse de la médiocrité et
de la décadence. Que nous le voulions ou non, l'homme est également
animé par des forces irrationnelles, ou du moins non rationnelles, et il
faut leur faire une place dans la vie. Elles sont à la base de
l'héroïsme, du sublime, de la gloire, mais aussi du dévouement, de
l'esprit de sacrifice, notions sans lesquelles la morale n'est que du
verbiage. Il y a en l'homme un besoin de mystique, comme aussi de
renoncement et d'ascèse. Ce n'est pas glorifier le pur instinct que de
reconnaître ces besoins. Et Sorel de préciser, dans ses RSF :
« Je n'ai jamais eu pour la haine créatrice l'admiration que lui a vouée Jaurès ; je ne ressens point pour les guillotineurs les mêmes indulgences que lui ; j'ai horreur de toute mesure qui frappe le vaincu sous un déguisement judiciaire. La guerre faite au grand jour, sans aucune atténuation hypocrite, en vue de la ruine d'un ennemi irréconciliable, exclut toutes les abominations qui ont déshonoré la révolution bourgeoise du XVIIIe siècle. »
C'est
Jaurès qui passe pour un bon démocrate socialiste, dévoué à l'idéal
rationaliste et à la paix, et pourtant, dans son histoire de la
Révolution française, il n'hésite pas à faire l'éloge des terroristes
qui agissaient en dehors de « l'immédiate tendresse humaine et de la
pitié ». Si Sorel préconise la violence, ce n'est pas la violence nue et
irréfléchie, ni surtout la terreur. Le fait même qu'il voyait dans
l'ouvrier avant tout un producteur, qui se bat par respect pour son
travail, exclut l'appel à une violence qui ne serait que simple
sabotage.
C'est
en analysant la troisième constante de la pensée de Sorel qu'il sera
possible de mieux comprendre ce que ce dernier entendait par “violence”. Cette troisième constante consiste dans la priorité donnée par Sorel à l'éthique. Les titres des chapitres des RSF sont déjà suggestifs à cet égard : La moralité de la violence ou La morale des producteurs.
Si Sorel a voué une si grande admiration au prolétariat, c'est parce
qu'il croyait y trouver, non sans une certaine illusion — il l'avoua à
la fin de sa vie —, les vertus de courage, d'énergie et d'héroïsme, dont
la bourgeoisie avait fait preuve durant son ascension. S'il est devenu
socialiste, ce ne fut point par sentimentalisme ou pour suivre une mode,
mais par une décision lucide, parce qu'il pensait que le socialisme
était la doctrine qui permettrait d'échapper à la dégénérescence morale
qui affecte la société. La bourgeoisie ne fait preuve que de lâcheté et
de poltronnerie, et l'on « pourrait se demander, écrit-il, si toute la
haute morale des grands penseurs contemporains ne serait pas fondée sur
une dégradation du sentiment de l'honneur. »
seul le sublime est moral
S'il
condamne la démocratie, c'est pour des raisons plus morales que
politiques : elle est un facteur de dissolution des mœurs à cause de
l'humanitarisme dont elle se réclame. Elle se fait le champion du
pacifisme et tend ainsi à amollir les âmes, mais elle devient cruelle et
brutale, au-delà de toute violence, à la manière des lâches, dès
qu'elle est mise en danger. À force de dégrader le sentiment de noblesse
et de courage, elle en arrive à démoraliser les êtres, du fait même
qu'elle finit par discréditer le travail. Avant même de devenir
socialiste, Sorel condamnait déjà l'oisiveté dans La mort de Socrate,
un de ses premiers ouvrages : « Dans les classes sociales qui ne
travaillent pas, dans celles notamment qui, à la mode athénienne, vivent
du pouvoir, la démoralisation est extrême. »
La
déconsidération du travail, c'est-à-dire de la production, de la
création et de l'énergie, constitue à ses yeux une profanation de la
dignité de l'homme, car elle finit par l'installer dans une sorte de
servitude spirituelle. L'homme ne vaut que par l'effort et la lutte, la
lutte des classes étant de nos jours le moment vivant qui doit lui
permettre de renouer avec les traditions de l'héroïsme, de la générosité
et des formes chevaleresques d'autrefois. Les hautes convictions
morales, écrit Sorel, « dépendent d'un état de guerre auquel les hommes
acceptent de participer et qui se traduit en mythes précis. Dans les
pays catholiques, les moines soutiennent le combat contre le prince du
mal qui triomphe dans le monde et voudrait les soumettre à ses volontés ;
dans les pays protestants, de petites sectes exaltées jouent le rôle de
monastères. Ce sont des champs de bataille qui permettent à la morale
chrétienne de se maintenir, avec ce caractère de sublime qui fascine
tant d'âmes encore aujourd'hui, et lui donne assez de lustre pour
entraîner dans la société quelques pâles imitations » (RSF).
Le héros moral, on le trouve chez Homère, chez les soldats des guerres
révolutionnaires et napoléoniennes. Il peut resurgir chez l'ouvrier
utilisant la violence morale dans la grève générale. Seule le sublime
est finalement moral, ainsi que Sorel le suggère par ses attaques contre
la bourgeoisie défaillante : « Le sublime est mort dans la bourgeoisie
et celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale. »
L'éthique
pénètre toute sa conception du socialisme. Ce n'est pas uniquement par
opposition à la démocratie parlementaire qu'il vitupère le socialisme
politique de Jaurès, mais aussi à cause de sa faiblesse morale. « En
dernière analyse, écrit-il, le socialisme est une métaphysique des mœurs
» (Le pragmatisme in Bulletin de la Société française de philosophie,
1907, p. 103). Il n'est nullement une école du bonheur, mais une
conduite de la vie, une manière de retrouver le sens de l'honneur, de la
noblesse d'âme, de l’héroïsme et du sublime (termes qui reviennent sans
cesse sous sa plume), dans une vie passionnante de luttes. « Ce qu'on
appelle le but final n'existe que pour notre vie intérieure (..) il
n'est pas en dehors de nous ; il est dans notre propre cœur » (L'éthique du socialisme in RMM,
1899, p. 297). Cette éthique, Sorel la conçoit selon le schéma
classique de la pureté des mœurs et des vertus domestiques, sous la
forme d'une morale sexuelle, d'une morale de la famille et d'une morale
du travail. Dans la préface à l'édition française de l'ouvrage de
Coleijanni, Le socialisme (Giard et Briére, 1900), il n'hésite
pas à préciser sa pensée, quitte à choquer les avant-gardistes : « Nous
pouvons affirmer que le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure
où il deviendra plus chaste. »
La
lutte des classes, et plus spécialement le mythe de la grève générale,
constituent un genre d'entreprises propices à la régénération morale,
car les âmes peuvent s'y raffermir à l'image des héros de l'âge
homérique ou de l'âge napoléonien. On commettrait un lourd contresens,
si on interprétait la notion de grève générale de Sorel dans un sens
politique. Rien n'est plus contraire à ses intentions, ainsi qu'il le
précise dans le chapitre V des RSF. Une grève politique ne peut
que se plier aux lois de la politique, ce qui exige une centralisation
des syndicats pour peser sur le rapport des forces à l'intérieur de
l'État, une soumission à la volonté des dirigeants des partis et la
procédure des négociations et des compromis.
Aussi
Sorel est-il l'adversaire déclaré de la démocratisation syndicale, qui
n'est qu'une autre manière de les politiser. Il ne s'agit pas
d’instaurer un autre équilibre au sein de l'État ni de modifier le
régime. Le but de la grève générale est social, ce qui signifie pour
Sorel une rééducation morale de l'homme par une transformation radicale
de la société. Le problème n'est donc pas de conquérir l'État ou de
préparer cette conquête, mais de tracer une voie nouvelle pour l'avenir,
sous la catégorie de la « catastrophe totale » (RSF). Pour
Sorel, la notion de catastrophe a la valeur d'une idée régulatrice de
l'action humaine en ce sens qu'elle doit aider à ramasser les énergies.
Les collectivités sont comme attirées par la décadence, ce qui veut dire
que le désordre général entraîne la dissolution des mœurs, la paresse,
la veulerie et la médiocrité. La violence est l'instance chaotique qui
permet à l'homme de se redresser.
Sorel
conçoit donc la violence comme un instrument de l'éthique, qui donne au
socialisme « une valeur morale si haute et une si grande loyauté ». Il
ne faut pas la confondre avec la brutalité bestiale, ni avec la rage
destructrice, ni avec la haine aveugle : elle est l'expression d'une
volonté consciente des prolétaires qui traduisent leurs idées en actes.
« Il ne s'agit pas ici de justifier les violents mais de savoir quel rôle appartient à la violence des masses ouvrières
dans le socialisme contemporain ». Ce rôle, il le définit en termes
militaires, et non en termes diplomatiques. Sans cesse, il revient à
l'acte belliqueux, pour donner une image de l'action révolutionnaire de
la grève générale. D’où son mépris pour le socialisme diplomatique,
fondé sur la ruse et les compromissions. La violence qu'il préconise est
celle de l'audace du soldat, capable de se sacrifier au service de la
collectivité et de sa transformation éthique.
Si
jamais le révolutionnaire n'était pas capable de l'audace décrite dans
les épopées, il vaudrait mieux tirer un trait sur la révolution. C'est
parce qu'il avait le sens de la décadence que Sorel ne fut jamais
nihiliste. Aussi condamne-t-il le terrorisme, qui n'est que lâcheté dans
l'anonymat. Ce n'est que dans l'acte militaire que l’être humain a
quelque chance de se dépasser.
On
reproche à Sorel son pessimisme, mais en réalité il est l'homme qui
fait confiance à l'homme. Parlant du prolétariat, il déclare :
« Tout peut être sauvé si, par la violence, il parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie ; c'est là le grand but vers lequel doit être dirigée toute la pensée des hommes qui ne sont pas hypnotisés par les événements du jour, mais qui songent aux conditions du lendemain. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte des classes, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation ; elle n'est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie. À ceux qui accusent les syndicalistes d’être obtus et de grossiers personnages, nous avons le droit de demander compte de la décadence économique à laquelle ils travaillent. Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumières dans le monde antique. »
le “révolutionnaire conservateur”
Ce
que Sorel veut dire au fond, c'est que la morale n'est pas, en dépit
d'un préjugé religieusement contemporain, une affaire de niaiserie, de
sentiment de culpabilité humanitariste, ni de pleurnicherie sur les
vicissitudes humaines. Du moment qu'elle s'éprouve dans des actes, elle
exige la force de caractère individuelle, le sens de la responsabilité
et du courage collectif, justement parce qu'elle violente ainsi les
excuses intellectuelles, qu'il appelle casuistiques et laxistes. D’où
aussi son opposition à la philosophie des Lumières, qui n'a vu dans la
violence qu'un acte de barbarie.
On comprend mieux ainsi l'acte de foi qui clôt les pages de la première éd. des RSF :
« Je m’arrête ici parce qu'il me semble que j'ai accompli la tâche que je m'étais imposée ; j'ai établi, en effet, que la violence prolétarienne a une tout autre signification historique que celle que lui attribuent les savants superficiels et les politiciens ; dans la ruine totale des institutions et des mœurs, il reste quelque chose de puissant, de neuf, d'intact, c'est ce qui constitue, à proprement parler, l'âme du prolétariat révolutionnaire ; et cela ne sera pas entraîné dans la déchéance générale des valeurs morales, si les travailleurs ont assez d'énergie pour barrer le chemin aux corrupteurs bourgeois, en répondant à leurs avances par la brutalité la plus intelligible... Le lien que j'avais signalé, au début de ces recherches, entre le socialisme et la violence prolétarienne, nous apparaît maintenant dans toute sa force. C'est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut au monde moderne. »
Très
rapidement, après la disparition de Pelloutier, l'âme du syndicalisme
révolutionnaire, mort à l'âge de 34 ans, Sorel a senti que ses espoirs
étaient ruinés. Le syndicalisme allait glisser désormais vers la
politique. Désespérément, il a cherché une incarnation proche de ses
conceptions dans l'Action française, dans le bolchevisme et dans le
fascisme. Sa propre mort lui a épargné de nouvelles déceptions. J’espère
cependant que le portrait intellectuel que j'ai essayé de tracer permet
d'apporter des éléments de réponse à la question posée au départ. On
pourra, certes, me reprocher de n'avoir abordé qu'incidemment et par
allusion les grands thèmes de la pensée de Sorel : la violence, le
mythe, la grève générale. Il ne m'a pas semblé utile d'exposer une fois
de plus, de façon érudite, une doctrine qu'on pourra lire dans tous les
manuels et traités documentés de science politique.
Mon
propos vise uniquement à faire mieux comprendre ces thèmes connus en
les mettant en rapport avec les convictions personnelles de Sorel et
l'esprit de sa philosophie. Je pense que mon homonyme, Michael Freund, a
trés bien résumé l'esprit de sa pensée, dans le titre de l'ouvrage
qu'il lui a consacré : Der revolutionäre Konservatismus (Klostermann, Frankfurt/M., 1932). Ces 2 termes apparemment contradictoires de conservatisme et de révolution
s'appliquent parfaitement à Sorel. Toutefois, pour ma propre gouverne,
il faut leur donner une signification quelque peu différente de leur
usage ordinaire. Parce que Sorel pose le problème de l'homme et de la
société, comme on dit, en termes de décadence, sa véritable question ne
peut être que celle de la survie. Nous avons tendance à tomber dans les
illusions du progrès, du bonheur et du confort, et, brusquement, le
développement même nous confronte au vieux problème de la survie,
c'est-à-dire de la conservation de l’être. Sorel n'a guère songé au
conservatisme politique, sinon accessoirement. La révolution qu'il
préconisait doit être considérée, elle aussi, dans cette optique : elle
est dans certaines conditions un moyen d'assurer la survie.
Nous
l'avons dit, pour Sorel, le but final ne peut être qu'interne et
personnel : il ne saurait être collectif. Il n'y a pas de bonheur
collectif, du moment que l'homme est un être condamné à la lutte, donc
en attente par désir de l'infini. L'avenir humain reste imprévisible et
aucune doctrine intellectuelle ne peut le prédéterminer. Pour pouvoir
affronter cet avenir inconnu, la condition élémentaire est celle de la
conservation. Nous croyons dans les vertus de l'abondance ; celle-ci
suscite d'autres raretés. Sorel n'aimait pas Descartes mais il aurait pu
trouver chez lui une remarquable définition de la conservation : elle
est, lit-on dans la 4ème méditation, une création perpétuelle. L'homme
meurt et, par conséquent, ne se conserve plus dès que ses cellules ne se
régénèrent plus. La question est de savoir si l'on peut appliquer ce
processus à la vie des sociétés. Dans certaines conditions, la
révolution est un moyen d'assurer la conservation. Est-elle le seul ?
Sorel semble le croire. Il en arrive même à romantiser la révolution. En
tout cas, c'est sur ce point que, à mon avis, devrait porter tout débat
sur la philosophie de Sorel.
► Julien Freund, Nouvelle École n°35, 1979. http://www.archiveseroe.eu
◘ Notes :
► Julien Freund, Nouvelle École n°35, 1979. http://www.archiveseroe.eu
◘ Notes :
- Sur tous ces points, cf. entre autres les Réflexions sur la violence, nouvelle éd., Rivière, 1972, p. 214.
- Cf. Pierre Cauvin, La notion de décadence chez Oswald Spengler et Georges Sorel, thèse, Institut de sociologie de Strasbourg, 1971, p. 217.
- Not. L'ancienne et la nouvelle métaphysique, réédité sous le titre de D'Aristote à Marx (Rivière, 1935), Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes dans la Revue de métaphysique et de morale (1905), mais aussi des articles sur la géométrie, sur la cause en physique, etc.
- Cf. les lettres de Sorel à Croce, dans la revue Critica, 1927-1930.
jeudi 15 novembre 2012
Rome : Des héros de légende...mais aussi des citoyens qui croient en leur destin
Des héros de légende…
Disons-le
d'entrée : l'image de Rome qui s'est imprimée dans nos mémoires
d'écoliers studieux est, sinon fausse, du moins trop partielle – voire
partiale – pour refléter la réalité. Les voici donc, ces Romains, grands
bâtisseurs d'empire, faiseurs de lois et de discours
vengeurs au Forum quand ils ne parcourent pas le monde antique, armés
jusqu'aux dents, dans le seul dessein de gouverner les autres, de les
plier à leur discipline, de les soumettre à leur redoutable
administration.
Et de citer Virgile : "Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les peuples sous ton empire", sans trop se soucier du contexte, du propos, de l'appel à la paix et à l'humanité qui accompagnent ce vers de L'Énéide. Les a-t-on entendus, au long des pages de Tite-Live et de César traduites laborieusement, ces légionnaires dont les galoches aux semelles de plomb – pour ne pas user le cuir ! – martelaient le pavé des routes au rythme de leur pas lent, mais régulier, au point de devenir obsédant ! Les a-t-on vus ces héros impressionnants de courage et d'humilité au service exclusif de leur patrie ! Voici Horace, vainqueur des Curiaces, qui sauve Rome de la servitude, et Cincinnatus qui délaisse seize jours ses labours, le temps de repousser l'ennemi, puis revient à son araire et enraie placidement la terre comme s'il l'avait quittée la veille ; voici Régulus, venu à Rome encourager à combattre Carthage jusqu'au bout, qui s'en retourne se livrer à l'ennemi parce qu'il avait donné sa parole ; il sait que la mort l'attend, mais il supporte les plus affreuses tortures sans même jeter un cri… Et l'idée s'insinue que ces héros rigides, glorifiés par l'histoire, sont des statues sans âme, des géants impitoyables, à la limite de l'humain, que seuls pouvaient encore mettre en scène un Shakespeare ou un Corneille. Les Romains eux-mêmes, d'ailleurs, sont à l'origine de ces stéréotypes : les jeunes écoliers de l'Antiquité écoutaient la geste de ces héros avec le plaisir qu'aiguise le frisson de l'effroi.
… mais aussi des citoyens qui croient en leur destinEt de citer Virgile : "Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les peuples sous ton empire", sans trop se soucier du contexte, du propos, de l'appel à la paix et à l'humanité qui accompagnent ce vers de L'Énéide. Les a-t-on entendus, au long des pages de Tite-Live et de César traduites laborieusement, ces légionnaires dont les galoches aux semelles de plomb – pour ne pas user le cuir ! – martelaient le pavé des routes au rythme de leur pas lent, mais régulier, au point de devenir obsédant ! Les a-t-on vus ces héros impressionnants de courage et d'humilité au service exclusif de leur patrie ! Voici Horace, vainqueur des Curiaces, qui sauve Rome de la servitude, et Cincinnatus qui délaisse seize jours ses labours, le temps de repousser l'ennemi, puis revient à son araire et enraie placidement la terre comme s'il l'avait quittée la veille ; voici Régulus, venu à Rome encourager à combattre Carthage jusqu'au bout, qui s'en retourne se livrer à l'ennemi parce qu'il avait donné sa parole ; il sait que la mort l'attend, mais il supporte les plus affreuses tortures sans même jeter un cri… Et l'idée s'insinue que ces héros rigides, glorifiés par l'histoire, sont des statues sans âme, des géants impitoyables, à la limite de l'humain, que seuls pouvaient encore mettre en scène un Shakespeare ou un Corneille. Les Romains eux-mêmes, d'ailleurs, sont à l'origine de ces stéréotypes : les jeunes écoliers de l'Antiquité écoutaient la geste de ces héros avec le plaisir qu'aiguise le frisson de l'effroi.
Certes, c'est ainsi que Rome s'est faite, au prix des sacrifices et du don de soi.
L'héroïsme a nourri la "vertu" romaine, et les obscurs citoyens suivent l'exemple. Ils se doivent à leur patrie. Mais ce fut parfois au prix de la peur. Rome, la dominatrice, a souvent tremblé, au point de penser abandonner ses murs, comme au temps de Camille, ou de croire arrivée l'heure de la servitude, quand Hannibal n'était qu'à quelques jours de ses portes sans qu'aucune force romaine ne restât pour lui en interdire l'entrée. Dans ces moments-là, et dans beaucoup d'autres, il fallait les tempéraments bien trempés d'hommes qui ne pouvaient faire honte aux grandes figures légendaires. Mais Rome n'est pas seulement une terre de héros. Tout ce que la cité compte de citoyens participe à sa défense et, à l'ombre tutélaire des grands hommes, c'est ici, plus qu'ailleurs, l'union qui fait la force. La foi aussi, en son destin. Et le ciment qui unit ces hommes dans leur volonté de survivre réside dans leur morale. Non, les Romains des premiers temps n'étaient pas des conquérants. Ils n'ont jamais pris l'offensive contre les peuples voisins. Ils ont toujours résisté aux pressions belliqueuses de ceux-ci et ont gagné. Puis ils ont offert leur protection à ces peuples voisins et les ont aidés à repousser, à leur tour, une invasion ennemie. Et ils sont parvenus, ainsi, à dominer l'Italie. C'était une question de survie car telle est la loi de la guerre dans l'Antiquité : on est vainqueur ou réduit en esclavage. Il leur fallut plus de quatre siècles pour y arriver. Parfois même de justesse – qu'on se souvienne de la présence gauloise à Rome en 390 avant J.-C. – et des oies du Capitole ! Tout cela n'a rien d'une conquête foudroyante…
Une valeur fondamentale, la virtus
La force morale qui unit les citoyens dans l'accomplissement de leur destin s'appuie sur la virtus. Cette notion n'a rien d'abstrait pour un Romain. La virtus est la qualité du vir, celle de l'homme, dans ce qu'il a de viril ; celui à qui incombent deux devoirs fondamentaux : défendre sa patrie et lui donner des fils qui la protégeront à leur tour. Dans l'action politique et militaire, elle définit le courage, la capacité à affronter les difficultés avec énergie. Telle est la vraie noblesse du citoyen, et ce mérite est reconnu puisque, par sa virtus, un homme de la plèbe peut, tout autant qu'un noble, parvenir jusqu'aux plus hautes fonctions de l'État. À Rome, il n'y a pas de place pour l'individu. Chacun n'existe et n'est reconnu que parce qu'il appartient à un groupe, par exemple à une tribu et à une centurie, pour exercer son droit de vote, sous la République. Les liens entre les membres de la communauté sont très forts.
… et ses corollaires, pietas et fides
Cette solidarité s'exprime par un essentiel sentiment de respect, une conscience aiguë de ses devoirs envers sa famille et envers ses dieux : c'est la pietas, à laquelle correspond, sur le plan juridique, la fides qui caractérise le lien d'autorité, de dépendance qui relie les citoyens entre eux. Cette notion est essentielle dans une société où le clientélisme est omniprésent : loyauté et confiance forment la trame du tissu social. Voilà pourquoi la loi occupe à Rome une place si importante. Le droit est la science des rapports sociaux dans la cité où l'intérêt collectif prime les intérêts individuels, et où l'obéissance à la loi constitue la première vertu civique.
Ce respect des autres a conduit Rome à innover en matière de gouvernement d'un empire. Très tôt, dès le IIe siècle avant notre ère, et très vite, en un demi-siècle, les "fils de la louve" se sont trouvés les maîtres de la Méditerranée, à la suite de divers conflits qui suivirent la seconde guerre punique. Il leur fallut "absorber" le monde grec qui, par l'ancienneté de sa culture, mettait en péril l'identité romaine. Ce fut là ce qu'on pourrait appeler le miracle romain. Rome sut tirer de l'hellénisme tout ce qui servait son épanouissement sans pour autant s'asservir à cette culture si différente de la sienne et perdre son âme. Et malgré le mépris des Grecs qui, dépités d'avoir été vaincus, considéraient les Romains comme des paysans mal dégrossis ! Dès avant la fin de la République, l'empire était constitué – à quelques contrées près. Et il perdura plusieurs siècles, ce qui constitue un fait unique parmi les grands empires de l'Antiquité. Celui d'Alexandre le Grand, par exemple, fut immense et, dit-on, magnifique ; il dura dix ans. Ce qui fait la différence, c'est le respect que les Romains ont des vaincus, et la conscience de leur responsabilité envers eux. Les peuples soumis ne sont pas méprisés. Ils gardent leurs lois, leurs coutumes, leur langue. Rome exige d'eux une adhésion, une collaboration à l'Empire romain. Deux rhéteurs grecs du IIe siècle de notre ère, Dion et Aelius Aristide, félicitent Rome d'avoir su regrouper sous son autorité "des hommes libres". Et progressivement, le droit des citoyens romains s'étendra à tous les habitants de l'empire. Or, si Rome a réussi ce pari, c'est qu'elle a étendu à l'ensemble des peuples le lien qu'elle a institué entre ses citoyens : la fides, qui suppose loyauté de la part des peuples conquis, mais aussi protection, justice et aide de la part du vainqueur. Ainsi, par la liberté reconnue de chacun dans le cadre d'un empire pérenne, se trouvaient garanties la paix et la prospérité pour tous.
Le goût de la vie sous toutes ses formes
Cependant, la noblesse et la grandeur des valeurs inspirées par les héros légendaires ne doivent pas laisser croire à l'attitude hiératique, à l'austérité des Romains de nos vieux livres scolaires. Les Anciens étaient animés d'un grand amour de la vie et de la liberté que fortifiait leur fierté d'être Romains. Du reste, les artistes ne s'y sont pas trompés, peintres ou cinéastes, qui n'ont retenu de Rome que les orgies et le stupre. Mais que l'on n'aille pas s'imaginer que tous les citoyens finissaient leurs journées vautrés sur des lits de banquet et couronnés de roses, une coupe de vin fort dans une main tandis que l'autre s'égarait sur la poitrine nue d'une fille lascive. Ce sont là des clichés faciles. D'aucuns objecteront qu'ils sont inspirés de certains textes latins, mais ils oublient qu'il s'agit déjà, à l'époque, de tableaux satiriques, dénonçant l'excès. Or l'excès est stigmatisé parce que, précisément, il est exceptionnel et contraire aux bonnes mœurs. On peut même dire que la règle générale fut plutôt la frugalité que la débauche. Ceci n'est pas contradictoire avec le goût du plaisir, avec un réel appétit de jouissance qui se développe à Rome, surtout à partir du IIe siècle avant notre ère, quand la petite cité des bords du Tibre devient la capitale du monde et se nourrit de toutes les richesses et des raffinements de l'Orient.
Le Romain est un pragmatique. Il ne se perd pas en spéculations oiseuses. Il apprécie l'instant, le bonheur simple d'une amphore partagée à l'ombre d'une treille tandis que le soir tombe, le plaisir d'une conversation dans la fraîcheur d'une basilique, l'émotion esthétique éprouvée devant la beauté majestueuse et monumentale de Rome. Mais n'en déduisons pas que la ville est imposante, et figée comme sur ces gravures où l'artiste représente le Forum avec deux ou trois citoyens raidis, et comme prisonniers d'une toge trop impeccablement drapée. Rome bouge ; Rome bruit ; la foule se presse dès le matin dans les rues où les embouteillages (déjà !) empêchent toute circulation des chars et des piétons. Il faut se faufiler sur les trottoirs, inventés au temps de César, entre les mendiants couchés par terre et les barbiers qui officient à l'extérieur, et pérorent entre deux coups de rasoir en faisant virevolter dangereusement la lame dans les airs, au rythme de leurs récriminations. Au Forum, ceux qui font campagne électorale et ceux qui se prennent pour des tribuns-nés argumentent et vocifèrent pour couvrir la voix de stentor d'un concurrent, ou les lamentations éperdues d'un cortège de pleureuses qui accompagne un enterrement. La ville n'est pas grise. Elle brille partout des couleurs resplendissantes là où règnent la puissance et l'opulence, tandis que les teintes sales de la misère endeuillent les quartiers sordides où les riches ne se hasardent pas.
Tous les monuments sont peints de couleurs vives. Imaginez : le pont de Gard était rouge du bas jusqu'au sommet, sous le ciel bleu et au cœur de la verte garrigue !
Un véritable humanisme
Ce qui transpire de cette agitation, c'est une profonde humanité, un réel souci de l'autre, un désir de faire reconnaître sa dignité. Voilà ce que les Romains demandent à la philosophie, et ce n'est pas un hasard s'ils ne retiennent du stoïcisme ou de l'épicurisme que la morale. Peu importent les grandes considérations sur les origines du monde. Ils veulent vivre, saisir l'instant (Carpe diem, disait Horace) et tenter d'oublier la mort. Car les Romains ont peur de la mort. Elle les hante et distille lentement dans leur âme une douce mélancolie, comme un poison. La Cabaretière de Virgile brosse le tableau idyllique d'une chaude journée d'automne. Une tonnelle, quelques roses, le doux murmure d'un ruisseau, l'abondance de fruits colorés, prunes blondes et mûres violettes, châtaignes et pommes rougissantes, le chant des cigales que couvre celui d'une flûte… La fille danse au son du crotale quand de cette joie simple surgit le spectre de la mort. "La mort nous tire par l'oreille : vivez, dit-elle, me voici." Voila pourquoi le Romain a peur de vieillir. Mais il ne le dira pas. Il porte beau. Seulement vous verrez, au fond de son œil, sourdre son angoisse du temps qui fuit. Et cette crainte le conduit peu à peu à l'irrationnel, à la magie, parfois même à la foi qu'ignore la religion traditionnelle. Il faut prendre, à Rome, la mesure du mystère, et du symbole.
Du Romain, peu à peu, le portrait s'affine, et devient complexe. À l'image impressionnante et dure du héros se substitue celle de l'homme ; non point ce dominateur égoïste et violent qui s'abîme d'orgies en lupanars, mais cet être fier et digne, à la fois réaliste et mystérieux, énergique et qui doute, soucieux d'humanité – "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger" dit un personnage de Térence –, qui cache une profonde sensibilité et un amour de la vie teinté de tristesse devant l'inéluctable fin. Il reste décidément le fils du héros Énée descendu aux Enfers pour revoir son père dont la mort l'a tant affecté. Anchise est là, dans un cadre paradisiaque, "au fond d'une vallée verdoyante", et dès qu'il aperçoit son fils, il lui tend les mains, plein d'allégresse, les joues baignées de larmes. "Donne-moi ta main, mon père ; donne-la moi que je la serre." À trois reprises, Énée tente de prendre son père dans ses bras ; trois fois, "l'ombre lui coula entre les mains comme un souffle léger, comme un songe qui s'envole." À Rome souvent, le bonheur se moire de souffrance.
Jean-Nöel ROBERT, Latiniste et historien de Rome http://www.theatrum-belli.com
Source du texte : CLIO.FR
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