mardi 23 octobre 2012

Nouvelles révélations sur Che Guevara : quand il voulait détruire New York !

L’icône « rebelle », bien que communiste[1], dont les bourgeois boutonneux et les ados attardés occidentaux aiment à arborer le portrait sur leurs t-shirts, révèle encore davantage sa haine homicide, 50 ans après sa mort.
En effet, on apprend[2] que peu après la crise des  missiles à Cuba, alors que le monde avait échappé à la guerre nucléaire [3], Guevara demandait encore la possibilité de récupérer secrètement des missiles russes et déclarait en secret à l’ambassadeur de Yougoslavie à La Havane :
« Si nous, les Cubains, avions le contrôle de [ces] armes nucléaires, nous les installerions sur chaque centimètre de Cuba et n’hésiterions pas, si nécessaire, à les tirer dans le coeur de l’adversaire : New York. »
Voilà qui complète le portrait du « Che », dont Fidel Castro vantait la « qualité d’agressivité excessive ».
Et c’est le moins qu’on puisse dire, quand on sait comme Guevara aimait à torturer et exécuter lui-même les condamnations à mort qu’il décrétait abondamment.
Il relatait ainsi, dans un passage de son journal de la guérilla censuré par les autorités cubaines, qu’il s’était porté volontaire pour réaliser la première exécution décidée par les guérilleros, et décrivait lui-même avec complaisance la scène : « J’ai résolu le problème en lui tirant dans l’hémisphère droit du cerveau une balle de calibre 32, qui est ressortie par la tempe gauche.
Il gémit quelques instants puis mourut. »
Castro lui confia le commandement du tribunal révolutionnaire de la Cabaña chargé de juger les responsables du régime de Batista, car il savait que Guevara ne montrerait aucune clémence.
Ce dernier ne s’en cachait d’ailleurs pas et s’en justifia officiellement le 11 décembre 1964, devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant que cela sera nécessaire. Notre lutte est une lutte à mort »
Avec, comme moteur, la haine. Comme il l’écrivit dans son message d’avril 1967 à la Tricontinentale, elle était selon lui indispensable : « la haine comme facteur de lutte ; la haine intransigeante de l’ennemi, qui permet à l’être humain de dépasser ses limites, et le transforme en une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer »…
Luciano Medina, l’ancien facteur personnel de Castro pendant la guerre cubaine, raconte : « Mais surtout, il tuait comme on avale un verre d’eau. Avec lui, c’était vite vu, vite réglé.
Un matin, vers 9 heures, nous déboulons au Rancho Claro, une petite exploitation de café appartenant à un certain Juan Perez. Aussitôt, le Che accuse le fermier d’être un mouchard à la solde de la dictature de Batista. En réalité, le seul tort de ce pauvre homme était de dire haut et fort qu’il n’adhérait pas à la révolution. Une heure plus tard, le malheureux caféiculteur est passé par les armes devant sa femme et ses trois enfants de 1, 3 et 4 ans. Les voisins étaient traumatisés, indignés. Et nous, la troupe, nous étions écoeurés. Avec trois autres compañeros, nous avons ensuite quitté le Che pour rejoindre un autre campement
Dans la prison de la Cabaña, que gère Guevara en cette année 59 et où l’on fusille tous les jours, il fait volontiers preuve de sadisme. « Lorsque les familles rendent visite à leurs proches, Guevara va jusqu’à exiger qu’on les fasse passer devant le mur d’exécution, maculé de sang frais… » relate un membre du personnel.
On ne peut pas non plus ne pas évoquer cette affaire emblématique, où Guevara fait immédiatement exécuter un gamin affamé, un jeune guérillero membre de sa colonne, qui avait… volé du pain.
On ne souhaite pas non plus aux jeunes admirateurs modernes de Guevara, généralement libertaires, d’avoir connu les « camps de travail correctif » que leur héros a inventé en 1960, dans la péninsule de Guanaha…
  1. [1] « J’appartiens, de par ma formation idéologique, à ceux qui croient que la solution des problèmes de ce monde est derrière ce qu’on appelle le rideau de fer » écrit-il à un ami en 1957
  2. [2] Dans le dernier numéro du « Cold War International History Project Bulletin », sous la direction de James Hershberg, octobre 2012
  3. [3] (et que Castro, qui voulait absolument que les Russes lancent en premier l’attaque nucléaire, n’avait pu convaincre ces derniers)

dimanche 21 octobre 2012

« Présenter un autre Bainville »

Docteur en histoire, journaliste à Canal Académie, Christophe Dickès publie un troisième ouvrage consacré à Jacques Bainville : un recueil où l'on retrouve les analyses de politique étrangère du chroniqueur de L'AF, mais où l'on découvre aussi ses contes et ses récits de voyage.
o L'Action Française 2000 – Vous venez de publier un troisième ouvrage sur Jacques Bainville. Pourquoi cet intérêt ?
o Christophe Dickès – Il y a deux raisons à cela. D'abord le rôle joué par mon père : quand j'étais adolescent, il m'a dit que Jacques Bainville avait prédit la Seconde Guerre mondiale ; c'est entré dans une oreille et ça n'est jamais ressorti. Ensuite, à l'occasion de ma deuxième année de faculté d'histoire, j'ai travaillé sur les relations internationales avec le Pr Soutou. Et dans la liste de livres à lire absolument à la Sorbonne figuraient Les Conséquences politiques de la Paix de Jacques Bainville. J'ai commencé à collectionner ses livres, séduit par la pertinence des analyses. Il y a deux ou trois interprétations des causes de la Seconde Guerre mondiale. Il y a la cause unique : Hitler seul responsable. Mais en Angleterre, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, Taylor a développé une thèse soulignant la faiblesse des démocraties, reprenant en partie les idées de Bainville.
o Dans l'anthologie que vous consacrez à Bainville, le lecteur peut être surpris de ne pas voir son Histoire de France ou son Napoléon...
o L'Histoire de France et le Napoléon sont constamment republiés. Je voulais, sous le conseil de mon éditeur, présenter un Bainville autre mais classique par ailleurs. L'Histoire de France reste une oeuvre de commande. En revanche, l'Histoire de deux peuples ou Les Conséquences politiques de la paix sont le fruit d'une longue réflexion quotidienne. Je voulais mettre en avant le chroniqueur de politique étrangère. Mais à côté de cela, j'ai voulu convaincre l'éditeur de la valeur littéraire de Bainville et de ses contes, proprement délicieux dans le style et souvent méconnus. Ils sont de la même veine que les oeuvres historiques pour le talent littéraire, l'ironie en plus. Ils font penser à Voltaire ou à Patrick Süskind aujourd'hui. On y trouve des réflexions acérées sur la nature humaine. Tous les contes connus figurent dans ce recueil. J'y ai ajouté tous les voyages, notamment son rapport diplomatique et ses articles sur la Russie, visitée en 1916 à la veille de la révolution.
o On note des déceptions de voyage ; là où Charles Maurras s'était enthousiasmé, Jacques Bainville est plus sceptique...
o Il est déçu par la Grèce. On peut dire qu'il était plus Romain que Grec. Ces vieilles pierres éparses devaient susciter une capacité d'imagination qu'il ne déployait pas. Il met en avant la cité de Thèbes. Or, Thèbes pouvait avoir la puissance et ne l'a pas eue. On retrouve là son pessimisme. Maurras s'était enthousiasmé devant Athènes. Pas Bainville. Il y à là une nuance importante.
o L'obsession de l'Allemagne marque l'oeuvre de Bainville, entre fascination et répulsion. N'est-ce pas ce qu'il y a de plus daté chez lui ?
o Il est bien sûr l'homme de son temps. À la fin des années 1890, il croit en une réconciliation franco-allemande. Avant la rencontre avec Maurras, il est séduit par l'Allemagne impériale, sa grandeur et sa jeunesse. Comme Maurras le fit par la Grèce, il se convertit à la monarchie par l'Allemagne et ensuite, paradoxalement, il devient anti-allemand, mais sans être germanophobe. J'ai commencé à l'étudier par les relations internationales des années vingt et trente. Mais on ne peut pas le comprendre sans revenir à 14-18, à la cathédrale de Reims bombardée, aux mines du Nord inondées, au traumatisme de l'occupation allemande. Bainville ne croit plus du tout dès lors à la réconciliation franco-allemande. Maurras l'avait déjà à demi convaincu, 14-18 fait le reste. Parallèlement, ou en retour, dans les années 1904-1905, tandis que Maurras présente l'Angleterre comme un danger, Bainville le persuade de la nécessaire alliance avec elle pour préserver un équilibre des puissances.
o On ne sent pas chez Bainville l'attrait pour l'enseignement, l'université et la chaire. Comment expliquer cette absence ?
o Ce qui l'intéressait par-dessus tout, c'était l'écriture. Tout comme l'AF, il ne supportait pas les mandarins de la Sorbonne de l'époque. Une contre-culture s'est mise en place et Bainville appartenait à cette résistance anti-universitaire dont l'Académie française pouvait être un des bastions. Bainville a rencontré Barrès, puis Maurras et ces deux auteurs ont tracé une partie du sillage bainvillien. Je publie, après Deschodt qui l'avait déjà insérée dans Cher Maître, la lettre pleine d'angoisse remise à Maurras deux ans après leur rencontre au café de Flore en 1900 : « Je songe et non par caprice à cesser d'écrire et à ne pas prendre l'état d'auteur. Je n'ai aucune confiance en moi-même. Imagination nulle. Intelligence médiocre. Peu brillant au jeu des idées. » Bainville a vingt-trois ans et Maurras lui répond en confirmant sa carrière et le choix des Lettres.
o Le royalisme de Jacques Bainville a-t-il été constant, fluctuant, vacillant ?
o Bainville croit au retour de la monarchie avec une sincérité fondée sur une analyse rationnelle. Il lui semble possible à partir du moment où la république vit une grave crise. La chance de la république, c'est de trouver toujours des sauveurs. Mais un jour, pense Bainville, il n'y aura pas de sauveur. Pendant la Première Guerre mondiale, il y croit. Il pense même que le roi Albert de Belgique est une solution. Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd'hui, le roi Albert était un héros, un mythe vivant et possédait une vraie popularité en France. Bainville était pragmatique et savait qu'il y avait eu plusieurs dynasties en France... Il se fâche d'ailleurs avec Vaugeois à ce sujet. Pour Bainville, ce qui doit être soutenu, c'est le principe monarchique. On veut aujourd'hui faire de lui une sorte de libéral qui se serait finalement rallié à une monarchie de type constitutionnel. Or je soutiens que Bainville n'est pas un libéral, même si en économie il a défendu le libéralisme. Il n'est pas démocrate, fustigeant « ce pauvre souverain d'un jour ». Il défend jusqu'au bout une monarchie forte, je ne dirais pas de droit divin car il n'était pas catholique, mais héréditaire. Une diplomatie et des ministres qui dépendent du roi et non de la volonté populaire, voilà ce que veut Bainville.
Mais il sait que ce n'est plus possible dans les années vingt et trente. Il écrit alors Symmaque, un conte dont le personnage éponyme est l'un des derniers patriciens romains, au temps de la décadence du grand empire. Symmaque, c'est Bainville, et Symmaque dit qu'il n'y croit plus mais qu'il va mourir dans la foi de sa jeunesse. Cela agace l'AF parce qu'on le réduit à un abandon. Bainville est resté profondément monarchiste mais il voyait que le temps jouait contre la monarchie. Surtout, il ne souscrivait plus au dogme maurrassien selon lequel tout désespoir en politique est une sottise absolue. Mon ami Guillaume de Tanoüarn a raison de dire que Bainville meurt jeune parce qu'il est peut-être miné intérieurement par ce constat. Il est difficile de percer le coeur d'un homme et Bainville était pudique. J'ai mis dix ans à me familiariser avec lui. Je ne peux que vous conseiller de lire, outre Symmaque, son Journal de guerre, publié chez Bartillat, et les dernières pages du volume que je publie, composées d'un carnet intime où l'on trouve le fond de sa pensée. Il se montre même très sévère à l'égard de Maurras. Même si, à son élection à l'Académie française en 1935, il répète devant lui : « Je vous dois tout sauf la vie. » Bainville avait tout à perdre à rester à l'AF, mais la plus grande des vertus était pour lui celle de l'amitié et de la fidélité. Reste que dans son for intérieur, Bainville pensait que Maurras connaissait mal son histoire. Pourtant théoricien de l'empirisme organisateur, il était selon lui plus poète que véritable politique pragmatique.
o On sent bien que, par-delà votre propre livre, il se dessine une redécouverte de Bainville. Des journalistes à succès ainsi qu'un Premier ministre l'on cité, on le republie... Êtes-vous conscient de cet engouement ?
o Absolument. D'abord, il est toujours intéressant de lire de grands historiens et Bainville en fait partie. Avec Bainville vous allez réfléchir beaucoup sur le XIXe siècle et quoi de plus normal ? Nous-mêmes nous intéressons beaucoup aux années De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand. La génération de Bainville, elle, s'intéressait à Mac Mahon, à Gambetta et à 1870. Mais je voudrais mettre en avant, à travers mon recueil des oeuvres bainvilliennes, les différents talents dont était pourvu le chroniqueur de la politique étrangère de L'AF. Lisez l'article intitulé « Le Naufrage » daté de 1912 et qui traite, à travers le drame du Titanic, de la notion de progrès. Bainville avait une très belle écriture qui lui vaudra légitimement son élection à l'Académie française. Lisez les contes. Mais vous pouvez tout aussi bien retrouver son oeuvre historique jamais narrative, toujours explicative, ce qui la rend précieuse.
L'empirisme organisateur hérité de Maurras a toute sa place mais Bainville ne néglige pas non plus la capacité d'oubli de l'homme, les constantes mais aussi les hasard de l'histoire. Ce qu'il appelle les lois de l'humanité. Le présent peut toujours prendre plusieurs directions. Maurras disait que « la politique est l'art du possible » ; Bainville aurait pu dire que « c'est l'art des possibles ». Le pessimisme de Bainville n'est donc pas un fatalisme, malgré des moments de déclin et de doutes. Il reste un personnage complexe.
Propos recueillis par Marc Savina L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 7 au 20 juillet 2011
✓ Jacques Bainville, La monarchie des lettres – Histoire, politique et littérature, éd. établie et préfacée
par Christophe Dickès, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1152 p., 30 €.
✓ Christophe Dickès, Jacques Bainville - Les lois de la politique étrangère, Bernard Giovanangeli Éditeur, 319 p. 23 €.

vendredi 19 octobre 2012

Mais où était (est) passé l’or de la Banque de France ?

En ces temps de crises financières, où l’on voit les monnaies fluctuer au gré de mécanismes et d’évènements inattendus sinon abstrus cet article pour rappeler l’époque à laquelle la valeur des monnaies reposait sur des concepts moins…virtuels. 
Jusqu’à la fin du XXème siècle, la crédibilité des états en matière d’échanges internationaux était proportionnelle à la quantité d’or dont ils disposaient dans leurs coffres afin de garantir le crédit accordé à leurs monnaies et en justifier les taux réciproques.
De ce fait, lors des conflits entre Etats, essayer de s’emparer du « Trésor » de l’ennemi était un exercice largement pratiqué et… souvent rentable ! (Je ne pourrais à ce sujet trop vous conseiller la lecture d’un bouquin de Pierre Péant : « Main basse sur Alger » dans lequel est relatée l’origine de quelques fortunes dont profitent largement aujourd’hui encore quelques « barons de la finance !)
Le dernier conflit européen n’échappa pas à la règle et l’Allemagne tenta aussi de faire « main basse » sur les trésors des pays qu’elle envahissait.
Mais cette stratégie était devenue tellement commune que les pays en guerre prenaient quelques précautions…
Y compris en France : c’est l’objet de l’histoire suivante.
Le 15 juin 1940, alors que la défaite était consommée et l’armistice à peine signé, quatre officiers allemands se présentaient au siège de la Banque de France à Paris pour s’enquérir de la présence des dépôts en or et devises supposés être entreposés dans la « Souterraine », nom donné aux sous-sols de la dite banque. Une visite rapide devait les convaincre que ces sous-sols étaient désespérément vides de toute encaisse de valeur.
Mais où étaient donc passées les 2 700 tonnes d’or réputées gager la monnaie, le « Franc », devant la communauté financière internationale ?
L’affaire ne remonterait-elle pas au conflit précèdent, aux premiers jours de septembre 1914, tandis que quelques détachements de « uhlans » étaient aperçus aux environs de Lagny sur Marne à moins de 50 kilomètres de Paris ? Bien que la victoire de « la Première bataille de la Marne » avait éloigné le péril de voir Paris sous le feu des canons ennemis et le danger d’une invasion de la capitale, nul doute que l’évènement avait suscité chez certains responsables l’idée d’un plan concerté d’évacuation des valeurs entreposées dans les coffres des banques dès les premières menaces d’invasion !
En effet, c’est dans la hâte qu’avaient dû être évacuées en 1914 vers les caches du Massif Central les valeurs détenues dans les coffres de la Banque de France. Toujours est-il que dès 1930 une « Instruction Générale » était élaborée par la Direction de la Sûreté Générale du Ministère de l’Intérieur détaillant « les mesures de sauvegardes à prendre en cas de guerre dans les parties du territoire exposées aux atteintes de l’ennemi. »
Un peu plus tard, en avril 1933, tandis qu’en Allemagne Hitler était nommé chancelier, cette « Instruction » était opportunément transmise au secrétariat général de la Banque de France.
Il s’agissait dans un premier temps d’établir un état des valeurs en or, métaux précieux, devises et titres de garanties détenus par la Banque, aussi bien à Paris que dans les succursales de province, puis dans une seconde phase de désigner les succursales de province, frontalières notamment, les plus exposées aux atteintes d’un envahisseur.
Enfin il restait à établir la liste des établissements de province circonscrits au périmètre « Loire-Rhone-Pyrénées » où seraient repliées les encaisses de la Banque centrale. À la suite de cette instruction, la Direction générale de la Banque devait créer au niveau du secrétariat général une sous-commission de « repliement et d’évacuation ». Les travaux de cette sous-commission la conduisirent à proposer la création d’une deuxième zone d’évacuation dite « zone de sécurité » plus proche des ports de la Manche et de l’Atlantique. C’est ainsi qu’une cinquantaine de succursales ayant pour caractéristique de se trouver à moins de 300 kilomètres d’une côte furent désignées, telles Caen, Saint Malo, Saint Brieuc, Brest, Nantes, Angers, Saumur… mais furent aussi conservés certains comptoirs du centre de la France, comme Moulin, Vichy, Bourges, Limoges… Dans leurs coffres seraient ainsi transférés les pièces et lingots en provenance des comptoirs frontaliers, mais aussi ceux d’établissements supposés être les premiers atteints en cas d’invasion. La sous-commission établissait par ailleurs la liste des itinéraires à emprunter entre établissements pour ces transferts de fonds, désignait les compagnies de transports, fer ou route, à solliciter, allant jusqu’à définir les dimensions d’un modèle standard de caisse destinée au conditionnement des valeurs !
C’est ainsi qu’en 1936, pour l’essentiel, la répartition de l’or sur le territoire était achevée, ces valeurs étant véhiculées principalement par route, mais aussi par chemin de fer, le gros de la manutention s’effectuant par le personnel de la Banque aidé ponctuellement par de la main d’œuvre de sociétés privées sous l’œil protecteur mais vigilant de la gendarmerie.
Cependant, à cette date, la plus importante partie de l’or se trouvait toujours à Paris : 44 milliards en lingots, 8 milliards en pièces d’or, plus de l’argent, du nickel, des billets de banque, le tout représentant plus de 1 500 tonnes !
En 1938, Hitler passait à l’action : Anschluss, Tchécoslovaquie, crise des Sudètes, les menaces de guerre se précisaient, même si les accords de Munich semblaient retarder, un peu, l’embrasement fatal…
À Paris, la situation était jugée suffisamment grave pour justifier l’ordre d’évacuation des valeurs entreposées dans la capitale et c’est ainsi qu’à l’automne, 400 camions et 150 wagons de 5 à 10 tonnes en transportèrent l’essentiel vers les zones dites de sécurité. Seules quelques centaines de tonnes de lingots et pièces furent conservées à la « Souterraine » pour faire face à la panique attendue à la suite de la déclaration de guerre. Dès lors, en septembre 1939 débutaient les premiers « voyages » des valeurs françaises.
Le tout premier fut pour Beyrouth : 8 caisses de billets (2 milliards de francs) pour alimenter les banques de Syrie et Liban alors sous mandat français. Départ de Marseille le 14 septembre sur le torpilleur La Bayonnaise, puis transfert des caisses en rade d’Ajaccio sur le croiseur Émile-Bertin et arrivée à Beyrouth le 21.
Le 13 novembre venant du Massif Central 1 500 caisses d’or étaient chargées à Toulon sur le cuirassé Lorraine et les croiseurs Marseillaise et Jean de Vienne qui, escortés par les torpilleurs Fortuné et Railleuse, puis rejoints en mer par les torpilleurs Lion et Simoun, atteignirent le port d’Halifax le 1er décembre. Il s’agissait de payer le matériel de guerre commandé par la France aux USA, suite à la décision du Président Roosevelt de faire payer comptant les achats de matériel militaire : « cash and carry » !
Un deuxième transport d’or vers Halifax, toujours dans le cadre d’achats d’armements, était organisé au départ de Brest avec les valeurs issues de succursales de l’ouest de la France. Le 9 décembre, 1 500 caisses étaient chargées à bord du croiseur Dunkerque qui quittait la rade le 11 escorté des contre-torpilleurs Mogador, Volga, Triomphant, Terrible, Valmy et du croiseur Gloire, pour accoster aux quais d’Halifax le 17.
Vers la fin de l’année, c’est 60 tonnes d’or qu’il fallut convoyer vers la Turquie dans le cadre d’une aide franco-britannique : condition pour que la Turquie resta bien « neutre » pendant le conflit ? Toujours est-il que cette fois, ce fut au tour du croiseur Tourville, escorté des contre-torpilleurs Vauban et Aigle de charger et de transporter les précieux chargements de Toulon à Beyrouth d’où ils furent acheminés par voie ferrée jusqu’à Ankara.
En mars 1940, 150 tonnes d’or quittaient Toulon via Mers el-Kébir vers Halifax à bord des croiseurs et cuirassés Algérie, Bretagne, Victor-Schoelcher et Colbert toujours pour poursuivre les achats d’armements.
À cette époque, le solde des réserves belges soi 120 tonnes d’or, était acheminé vers la France qui ainsi détenait alors la quasi-totalité des réserves belges, c’est-à-dire environ 250 tonnes d’or qui furent expédiées ultérieurement en Algérie. (Pour mémoire, quelques mois plus tard, le gouvernement Pétain- Laval rajoutera une nouvelle infamie au déshonneur, en « restituant » cet or belge aux Allemands au prétexte que la Belgique était alors « administrée » par l’Allemagne !)
Fin mars, 400 tonnes d’or avaient quitté la France, principalement pour des achats d’armements. Mais le 15 mai, les Allemands avaient franchi la Meuse…
À ce moment, la direction de la Banque de France donna l’ordre d’évacuation générale :  environ 2 500 tonnes de métal précieux étaient concernées !
Le 19 mai, 200 tonnes étaient convoyées à Toulon, chargées sur le porte-avions Béarn direction Halifax, tandis que 200 autres tonnes devaient être chargées à Brest sur les Jeanne-d ’Arc et Émile-Bertin avec mission de se joindre au Béarn au large de Madère. Si à Toulon, loin du front, les acheminements ne posaient pas de problèmes, en Bretagne, tandis que les Allemands étaient déjà à Cambrais les affaires se présentaient plus tendues pour regrouper les caisses venues de Paris et de Morlaix, Vannes, Rennes, Quimper, sur des routes déjà encombrées par les militaires en déroute et les civils en fuite !
Surmontant ces difficultés, tous les convois réussirent cependant à atteindre Brest et leurs chargements, rapidement transférés sur la Jeanne D’Arc et l’Émile- Bertin, prirent le large le 21 mai, cap sur Halifax via Madère où les attendait le Béarn.
Le 2 juin, à Halifax, tandis que le Béarn restait à quai dans l’attente de charger une livraison d’avions « Curtiss » commandés par la France, l’Émile-Bertin, à peine déchargé, appareillait cap sur Brest qu’il atteignait le 9 juin.
Pendant ce temps, en France, la situation militaire se dégradait rendant plus urgente encore la mise à l’abri des « valeurs » !
Cette fois, 210 tonnes d’or rejoignirent les soutes du Pasteur, seul paquebot disponible qui quittait Brest le 2 juin pour arriver à Halifax le 7, devant ensuite charger le 13 juin à New York de l’armement (une centaine de canons de 75) et attendre les ordres…
Entre temps, l’Émile-Bertin, arrivé à Brest le 9 juin, recevait 200 autres tonnes d’or tandis qu’à l’intérieur du pays, les Allemands étaient sur le point de franchir l’Oise ! L’Émile-Bertin fit son entrée dans le port d’Halifax le 18 juin sans se douter que cette date serait retenue par les Français, mais pour d’autres raisons !
À cette date, quatre navires français étaient donc amarrés de l’autre côté de l’Atlantique : l’Émile-Bertin et le Pasteur à Halifax, le Béarn et le Jeanne d’Arc à New York.
Pendant ce temps, dans le sud, 200 tonnes d’or issues des comptoirs de Tulle, Brive, Périgueux, Libourne, Rodez, Villefranche étaient acheminées vers le port du Verdon pour y être chargées, le 30 mai, sur le Ville d’Oran, paquebot armé en « croiseur auxiliaire », cap sur Casablanca. Là, l’or serait chargé sur le navire américain, le Vincennes, pour alimenter le crédit français de la Banque de France à New York.
Au même moment, à Paris, le 30 mai, tandis que ça chauffait dur à Dunkerque, la Direction de la Banque prenait la décision d’évacuer la totalité de son or présent sur le territoire.
Il s’agissait premièrement d’évacuer les 900 tonnes encore en dépôt dans les 60 succursales de l’Ouest : Le Mans, Quimper, Vannes, Redon, Saint-Brieuc, Nantes, Cholet, Cognac, Saint-Lô, Rennes, Niort, Saintes…
Au milieu de la pagaille qui s’était installée du fait de « l’exode » des populations et de la retraite des armées, cahin-caha les convois d’or étaient centralisés vers la casemate du Portzic dans la rade de Brest, juste en face de la Pointe des Espagnols, où les dernières caisses arrivaient des Sables d’Olonne le 14 juin : il était temps !
Déjà les avions allemands survolaient Brest et lâchaient des mines magnétiques dans la rade et le « Goulet »… Trois petits paquebots rapides, les trois « El », El- Mansour, El-Djézaïr et El-Kantara, armés en croiseurs auxiliaires, étaient à quais et devaient se joindre aux Ville d’Alger et Ville d’Oran pour le transport.
Le 17 juin, Pétain lançait son premier message à la nation… (« …Je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat… »), message que l’Amirauté devait ignorer en poursuivant les manœuvres de conditionnements et de chargements de l’or !
Le 18 juin, nouvelles attaques de bombardiers sur Brest ! Tandis que les blindés ennemis étaient déjà à Rennes et fonçaient vers les ports bretons. À cet instant, le 18 à 11 h, il restait encore 400 tonnes d’or à charger : ce qui fut réalisé dans l’affolement plus que dans la hâte : Plus d’escorte de gendarmes, un seul chauffeur par camion, plus d’opérations de comptages, plus d’officiers de marine pour surveiller les opérations…
Enfin, vers 17h45, les dernières caisses étaient arrimées à bord de l’El Kantara : Ouf !
 Cependant que tout ce qui était en état de prendre la mer se pressait devant le Goulet, dont le Richelieu encore à demi armé, la Direction de la Banque voyait avec soulagement les navires transportant son or tracer leurs sillages scintillants dans l’Iroise au soleil couchant…
 Les allemands étaient alors à quelques heures de Brest. La flottille aux caisses d’or croisa alors sur sa route le Victor-Schoelcher venant de Lorient chargé lui aussi d’or… Polonais ! 250 tonnes évacuées à la hâte lors de l’Anschluss avaient, après un périple étonnant, été transportées dans les cales de ce navire ! Tous devaient gagner Dakar le 28 juin, après une escale à Casablanca, laissant sur place un chalutier terre-neuvas, le Clairvoyant, qui avait quitté Lorient quelques jours plus tôt avec une tonne d’or et des valeurs en numéraire. Le Clairvoyant fut rejoint dans le port de Casablanca le 25 juin par le croiseur Primauguet chargé d’une centaine de tonnes provenant de tous les fonds de tiroirs raclés en France avant la mainmise par les Allemands. Les valeurs transportées par ces deux navires furent mises en dépôt dans les coffres de la Banque au Maroc.
Entre temps, l’Émile-Bertin arrivé à Halifax reçut l’ordre de ne pas décharger son or : la nouvelle de l’armistice en France changeait en effet la donne tandis que les relations entre les officiers français et leurs interlocuteurs anglo-saxons devenaient plus tendues. Cependant, après accord entre officiers français et autorités « anglo-canado- américaine », il fut convenu que l’or serait acheminé et stocké à la Martinique jusqu’à la fin du conflit.
De même les trois autres navires, Béarn transportant les avions Curtiss, Jeanne d’Arc et Pasteur chargés d’armements, reçurent l’ordre de l’Amirauté de gagner Fort-de-France : avions et armes qui auraient été si utiles quelques semaines plus tôt devaient rouiller là en attendant la fin de la guerre !
Cependant, à Dakar, commençait à se jouer une partie compliquée entre les représentants de la Banque, et les autorités françaises passées quasiment sous tutelle allemande depuis l’armistice.
Par ailleurs, les Français Libres du général de Gaulle et les anglo-américains suivaient de loin les mouvements de ces caisses d’or convoitées par tous. Le 2 juillet, après l’intervention dévastatrice de la marine anglaise à Mers El-Kébir, la marine française à Dakar fut mise en alerte, et l’ordre fut donné de débarquer en urgence l’or de tous les bateaux.
Ce fut le petit fortin de Thiès, à 70 km de Dakar qui fut d’abord choisi pour entreposer les caisses d’or. Tandis que les opérations de comptages s’effectuèrent au calme, un certain nombre de « manquements » furent constatés, mais plusieurs enquêtes diligentées par les services de la Marine permirent de recouvrer la quasi-totalité des pertes.
Constatant la fragilité du fort de Thiès et sa trop grande proximité avec Dakar, où les français libres du général De Gaulle accompagnés des troupes et navires anglais avaient déjà tentés de débarquer le 22 septembre, il fut décidé que l’or serait évacué vers les coffres de la Banque à Kayès au Soudan français d’alors, ville située sur la ligne de chemin de fer Dakar-Bamako construite au début du XXème siècle.
À l’exception de l’or belge ignominieusement « rendu » aux Allemands ainsi qu’il a été mentionné, pas une seule autre once d’or français ne fut utilisée durant la guerre, mais put à la Libération servir pour la reprise économique du Pays.
Sources : Tristan Gaston-Breton, « Sauvez l’or de la Banque de France ! L’incroyable périple. (1940-1945) », Cherche Midi, 2002.
Fin de l’histoire au travers de laquelle nous avons pu constater avec quelle autonomie et quelle indépendance par rapport au pouvoir central a su manœuvrer « La Banque » pour mettre ses sous à l’abri : mais il vrai que les sous de la Banque de France étaient alors aussi ceux de ses actionnaires…
Mais aujourd’hui il reste-t-il encore un peu d’or dans les coffres de la Banque de France ?
Bien à vous.

Le chevalier dans l'imaginaire européen

Malgré l'envahissement des sociétés modernes et, en conséquence, de l'existence quotidienne par les sciences et les techniques, le chevalier demeure un personnage exemplaire car nimbé d'un prestige qui joint les contingences de l'humain aux orbes de la métaphysique. Prestige qui, dans toute l'Europe et bien au-delà, devait survivre à la disparition de l'ancien régime royal et féodal ou, selon les nations, à sa transformation en monarchie constitutionnelle. C'est pourquoi, par exemple, la République française a le pouvoir de conférer, entre autres, le titre de « chevalier de la Légion d'Honneur ». De plus, à travers notre « vieux continent », comme disent les natifs d'outre Atlantique (qui, eux aussi, associent médailles et chevalerie), des ordres célèbres issus du Moyen Âge – de la Toison d'Or à la Jarretière en passant par Calatrava – existent toujours. Tout cela semble dire que l'image du chevalier manifeste quelque chose de fondamental et, de la sorte, d'indissociable de l'identité européenne. 
Dans l'imagination populaire, où se télescopent reliquats de l'Histoire, séquences de cinéma, séries télé et album de B.D. (pardon, de « romans graphiques », selon la dénomination désormais académique), le chevalier est un personnage possédant un ensemble de qualités qui font de lui un être hors du commun, différencié du troupeau de l'humanité ordinaire. À l'exemple de Bayard, « sans peur et sans reproches », on l'imagine prêt à défendre « la veuve et l'orphelin » ; il est le « chic type » qui, semblablement à Martin de Tours, saint patron de notre nation, se montre immédiatement secourable au malheureux quémandant secours. Jadis, il y a trente ans, tout personnage sympathique et courageux qui, de façon fictionnelle ou tangible captivait le public, participait un peu – sinon beaucoup – de la figure du chevalier. Ainsi, sur le petit écran, Tanguy et Laverdure étaient-ils Les Chevaliers du ciel, tandis que le refrain du générique de Starsky et Hutch qualifiait ces policiers de « chevaliers qui n'ont jamais peur de rien ! ». Certes, la comparaison est outrée mais néanmoins fort significative. De façon émouvante, Georges Rémi, alias Hergé, en rédigeant une lettre à son fils Tintin, écrit que la carrière qui attendait ce dernier devait être journalistique mais qu'en réalité elle fut au service de la chevalerie (1). Et même dans l'univers futur que déploie la plus célèbre saga du Septième Art – Star Wars, rassemblant des fans par millions sur toute la planète – l'harmonie et la pax profunda galactique dépendent de l'ordre de chevalerie Jédi.
CHEVALIER RIME AVEC JUSTICIER
Nous avons brièvement fait allusion aux qualités du chevalier. Trois d'entre elles émergent et caractérisent le comportement existentiel de ce personnage. En premier le courage, ce « cœur » immortalisant le Rodrigue de Pierre Corneille et qui, dans l'esprit des anciens, impliquait aussi la générosité. Le courage se raréfiant, il ne reste du « cœur » que sa synonymie de générosité ; ce qu'illustre « les restos du cœur » à l'initiative de Coluche. Selon le monde médiéval, celui qui n'est pas avare de son sang est obligatoirement généreux. En second intervient la droiture, qualité exigeant que l'on ne transige pas et que symbolise l'épée du chevalier. Puis s'impose l'humilité, car le chevalier véritable s'interdit tout sentiment d'orgueil, toute hubris aurait dit les Grecs par la voix d'Hésiode. Courage, droiture et humilité, ouvrent une brèche dans la densité de ce que d'aucuns, usant d'un néologisme, nommeront l' « égoïté », le haïssable « moi-je ». Par ces trois notions, le chevalier prend ses distances d'avec « l'humain trop humain », insatiable accumulateur de médiocrité, dénoncé par Fréderic Nietzsche, le « philosophe au marteau ».
Refuser l'hubris et même la combattre farouchement, tant en soi-même qu'à l'extérieur, dans la société, implique de vivre guidé par la diké, c'est-à-dire la justice, affirme encore Hésiode (2). De fait, le chevalier est, par excellence, l'individu qui s'efforce d'avoir en toute circonstance une attitude juste. Gouvernant spirituellement la chevalerie, saint Michel archange tient, comme Thémis, la balance et l'épée. Parce qu'il préside à la psychostasie du Jugement Dernier, la seule référence à sa personne nécessite de se comporter avec équité. Le chevalier est obligatoirement un justicier.
Nous venons de citer Hésiode à propos de ces antinomiques polarités que constituent l'hubris et la dyké. Il nous faut revenir sur ce que cet auteur en dit afin de découvrir l'un des soubassements possibles de la chevalerie. Hésiode considère en effet que l'hubris est symptomatique d'une humanité éloignée de l'Âge d'Or. Toutes les conséquences négatives de cette démesure de l' « égoïté » allaient se précipiter durant le dernier Âge voué au métal du dieu de la guerre, Arès. C'est la raison pour laquelle Zeus, dont Thémis fut une épouse, donna naissance aux héros « ceux-là mêmes qu'on nomme demi-dieux » (3). Les armes à la main, ils œuvrent pour la dyké, même si certains d'entre eux sombrent parfois dans l'hubris (4). Ancêtre d'Héraclès, le modèle même du héros pourrait se nommer Persée. Il annonce les chevaliers de légende en ce que, vainqueur de deux monstres, on le voit brandir l'épée et monter Pégase, le plus mythique de tous les chevaux (5) puisque les ailes dont il est pourvu font que son galop devient un envol. Blasonnant de la tête de Méduse (6), le bouclier offert par Athéna, Persée se révèle un justicier dès lors qu'il renverse la tyrannie que Polydectès exerçait sur l'île de Sériphos et qu'il chassera Acrisios de la cité d'Argos. Le mythe de Persée est apparu d'une telle importance aux yeux des Grecs que pas moins de cinq constellations, sur les quinze principales constituant l'hémisphère boréal, au-dessus du zodiaque, lui sont consacrées (7). C'est également porté par Pégase que Bellérophon affrontera une horreur — et erreur — génétique, la chimère.
LE CHEVAL ET L'ÉPÉE
L'équipement du chevalier pourrait se ramener à sa monture et à l'épée (8). Dans l'ancien monde, tout objet, parallèlement à sa destination utilitaire, pouvait revêtir une signification symbolique. Cette omniprésence du symbole contribuait à une mise en mémoire de ce qui s'imposait comme essentiel, fondamental même, pour les individus et la société qu'ils composaient. Un cheval ou une épée relèvent de l'utilitaire : avec un coursier, on augmente les possibilités de couvrir de longues distances et, par une arme, on peut sauvegarder son intégrité corporelle. Mais l'animal et l'objet se chargent également de significations symboliques explicitant ce que Mircea Eliade nommerait un « changement radical de statut ontologique » (9).
Le cheval, « la plus belle conquête de l'homme » selon un dicton bien connu, permet donc d'aller plus vite et plus loin. Ce qui sous-entend que le dressage de l'équidé confère une capacité à outrepasser le conditionnement temporel et spatial. La monture représente le corps d'un individu - sa composante animale (10) - et l'équitation est métaphorique d'une totale maîtrise des instincts inhérents au corps. La maîtrise, voila le mot clef. Le chevalier idéal se distingue du commun des mortels ou même d'un simple cavalier par la faculté de se dominer, de posséder le commandement absolu sur son corps et sur le psychisme que conditionne la densité physiologique (11). Ajoutons que le déplacement du cheval s'opère selon un triple mode : le pas, le trot et le galop. Le pas s'accorde au rythme de l'homme et, par conséquent, au monde des corps physiques, au domaine matériel qui nous entoure. Le trot représenterait le monde subtil, celui de l'âme ou, si l'on préfère et pour se rapprocher de l'interprétation des anciens, du « Double », le corps de nature subtile, la « physiologie mystique » (12) dirait encore Eliade. Enfin, le galop qui, métaphoriquement, à l'image de Pégase, faisant que le coursier s'envole, correspond à l'illimité des corps glorieux, là où règne la pure lumière divine (13). Ces trois états résument la constitution de l'être et de ce qui, au-delà du perceptible, appartient à l'éternité.
Celui qui possède la maîtrise qu'illustre l'équitation a le droit de porter une arme, en l'occurrence l'épée. Par la brillance de sa lame, l'épée apparaît métaphorique d'un éclairement car l'acier bien fourbi reflète la lumière et se confond avec. Comme le note Gilbert Durand, cette arme — surtout brandie par un chevalier — se mue en un « symbole de rectitude morale » (14). Dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, le maître d'armes de Perceval, lors de l'adoubement chevaleresque de son élève, lui dit qu'avec l'épée « il lui confère l'ordre le plus élevé que Dieu ait établi et créé, l'ordre de chevalerie qui n'admet aucune bassesse » (15). Gilbert Durand ajouterait que « La transcendance est toujours armée » (16). D'autant plus que dans le symbolisme chrétien, saint Paul nous le rappelle (17), l'épée c'est le Verbe ; ce que confirme saint Jean l'Évangéliste lors de sa la vision d'un être au corps glorieux dont le visage ressemblait « au soleil lorsqu'il luit dans sa force » tandis que « de sa bouche sortait un glaive aigu à double tranchant » (18). Le Verbe, autrement dit la parole, ce qui implique l'écriture et les mots qui naissent des lettres, se change en épée ; comme pour dire que, selon l'ancien monde, le langage à la source d'une civilisation est indissociable de la lumineuse rectitude joignant, par l'ethos qu'elle nécessite, l'humain au divin.
Prenant en quelque sorte le relaie des helléniques pourfendeurs de monstres, le Christianisme suscite, sous l'autorité de l'Archange de justice, toute une phalange de saints combattants : Georges, Théodore, Victor, si bien nommé, ou encore Véran. À côté de ces bienheureux en armes, le chevalier idéal, tel que le Moyen Âge l'a imaginé et que le monde moderne en rêve encore, s'oriente spirituellement vers une source de clarté divine. D'autant plus qu'à la même époque, passage du XIIè au XIIIè siècle, surgissent les cathédrales gothiques - vouée à la lumière de par la prépondérance des vitraux — et toute une littérature chevaleresque consacrée à un objet illuminant comme l'astre diurne et synonyme de suprême connaissance : le Graal.
Pour les auteurs de ces récits en vers ou en prose, il ne fait aucun doute que le but et l'idéal de toute chevalerie consiste à rejoindre un calice miraculeux. Mais qu'est-ce que le Graal ? Le symbole d'une transformation radicale de l'être, sa rencontre avec le principe divin qu'il porte en lui. Mon regretté maître en Sorbonne, Jean Marx, disait que la signification du Graal était exposée sur une pièce archéologique d'une extrême importance découverte au Danemark et datée du premier siècle avant notre ère. Il s'agit du célèbre chaudron celtique de Gundestrup (19) dont la signification rituelle ne fait aucun doute puisque huit divinités, occupant sa surface extérieure, le situe symboliquement in medio mundi dès lors qu'elles semblent regarder vers les directions cardinales et intermédiaires de l'espace.
Une scène décorant l'intérieur révèle ce que sous-entend la chevalerie. Même si l'image qui va retenir notre attention est très antérieure à l'institution chevaleresque, elle traduit très précisément la symbolique du Graal (20). Cette scène est séparée en deux registres par un motif végétal disposé à l'horizontale. La registre inférieur montre une file de guerriers s'avançant, sous la conduite d'un officier ou, peut-être, d'un officiant, vers un personnage d'une taille formidable qui les empoignent l'un après l'autre pour les tremper, tête la première, dans un récipient disposé devant lui. Pareil personnage n'est autre que le Dagda (littéralement, « dieu bon »), maître de l'éternité, du savoir total et des guerriers (21). Ce récipient, l'un des attributs du dieu, est le chaudron d'abondance (22), de résurrection et d'immortalité. De cette « trempe », les guerriers ressortent, sur le registre supérieur, d'une part, changés en cavaliers et, d'autre part, casqués : ce ne sont plus de simples fantassins, les pieds en contact avec la terre, mais des êtres que la maîtrise d'une monture emporte en sens inverse que leurs compagnons du registre inférieur. Quant au casque les coiffant, sa signification pourrait être la suivante : de par le fait que la tête de chacun de ces guerriers a été plongée dans le chaudron, ils ressortent le mental désormais protégé, armé, « blindé » pourrait-on dire et, de la sorte, définitivement à l'abri de toute faiblesse (23). Ajoutons que les différents motifs ornant les casques (un oiseau, un sanglier, des cornes de cerf et un cimier en crin de cheval) personnalisent chacun des cavaliers, comme le ferait un blason (24). Cette cavalerie issue d'une seconde naissance – spirituelle - annonce la chevalerie du Graal.
On pourrait dire que, par l'ascèse chevaleresque, se produit intérieurement une distanciation d'avec cette « égoïté » déjà mentionnée. Distanciation faisant éclore des états de conscience que l'ancien monde assimilait à un autre corps, de nature non plus physique, bien entendu, mais subtile. Selon les peuples, on l'a nommé eidolon (dans la Grèce antique), delba (chez le Celtes d'Irlande), hamr ou, sous son aspect supérieur, fylgja (chez les Vikings) et Régis Boyer, approfondissant l'étude de ces deux derniers termes, intitule précisément son ouvrage Le Monde du Double (25). La tradition chrétienne ne fera pas exception puisque l'âme sera perçue comme la duplication immatérielle du corps physique ainsi que, par exemple, le montre un chapiteau de la basilique romane de Vézelay représentant la mort d'un avare. Un petit personnage à l'image du mourant sort de sa bouche, illustrant ainsi la formule « rendre l'âme ».
Ce thème du Double est explicite dans la mythologie grecque avec les Dioscures. Castor, le mortel, accède à l'immortalité par son frère Pollux qui, lui, est immortel. Précision importante, ils patronnent les cavaliers et, au ciel étoilé, constituent le signe astrologique des Gémeaux. Le symbolisme qu'exprime cette figure céleste sera repris par le Moyen Âge puisque Castor et Pollux sont sculptés au portail occidental de la cathédrale de Chartres sous l'aspect de deux jeunes gens qui, par un geste rituel (26), sont positionnés de telle façon que chacun apparaît comme le reflet de l'autre dans un miroir. Ils tiennent devant eux un écu. Un unique écu alors qu'ils sont deux ? Ce qui signifie bien qu'il n'y a en réalité qu'un seul personnage. Plus tardif (XIIIè siècle) que cette sculpture mais s'en inspirant peut-être, l'un des sceaux de l'Ordre du Temple montre deux chevaliers tout équipés montés sur un même cheval (27). Remplaçant l'unique écu, la monture laisse supposer qu'il n'y a en réalité qu'un cavalier mais figuré avec son Double - rendu visible - comme à Chartres. Ainsi que le fit remarquer Gilbert Durand après publication de l'un de mes ouvrages (28), cette image de deux combattants sur la même monture rappelle fortement ce que l'on voit sur deux pièces archéologiques datant de la période des invasions germaniques et découvertes en des lieux éloignés l'un de l'autre (29). Elles montrent exactement la même figuration d'un cavalier renversant son adversaire tandis que, derrière lui sur le cheval, un personnage de taille réduite l'aide à tenir fermement sa lance dans le combat. Ce personnage n'est autre que sa fylgja (littéralement, « accompagnatrice »), terme évoqué plus haut et désignant le Double ou corps subtil d'un être (30).
Durant l'expédition des Argonautes, les têtes de Castor et Pollux furent illuminées par le phénomène appelé « feu de Saint Elme ». Ce qui fait immédiatement songer à la descente du feu du Saint Esprit sur tête des Apôtres lors de la Pentecôte, fête célébrée au début ou, approximativement, au milieu de la période astrologique des Gémeaux. Or, c'est précisément ce moment de l'année que choisit l'enchanteur Merlin pour créer la fameuse Table Ronde destinée à rassembler les meilleurs d'entre les chevaliers. Ainsi que nous l'avons dit dans d'autres études, Merlin pourrait être considéré comme bien autre chose qu'un sage doté d'un prodigieux savoir. On l'a considéré comme l'héritier et le continuateur du druidisme. Disons que, comme son nom latinisé (chez Geoffroy de Monmouth) l'indique, il serait le détenteur de ce que l'on nomme, depuis René Guénon, la Tradition primordiale (31) synonyme d'Âge originel ou, pour se référer une fois encore à Hésiode, d'Âge d'Or.
Ce n'est pas non plus par hasard si Chrétien de Troyes, dans le récit qui inaugure le cycle du Graal, fait arriver son héros, Perceval, dans un énigmatique château — véritable temple de la connaissance suprême — un soir de Pentecôte (32). Là, il assistera au cortège du Graal. Dans diverses études, il nous a été donné de montrer toute l'importance de ce singulier procession où sont portés cinq objets éminemment symboliques. Il ne fait guère de doute que l'auteur de ce récit compose une scène d'une importance extrême permettant d'entrevoir à quelle signification d'ordre initiatique se réfère ce modèle idéal de chevalerie qu'illumine le Graal. Nous en sommes arrivés à la conclusion suivante : par la disposition des cinq personnages qui le constituent, ce cortège stylise la silhouette de quelqu'un se tenant debout et levant ses bras en V, de façon à former un caractère runique, le quinzième de l'écriture germanique de la période des invasions. On pourrait s'étonner du rapprochement que nous établissons entre cette lettre d'un alphabet païen qui avait disparu depuis six siècles au moins et ce conte médiéval tout empreint de religiosité christique. Mais ce serait oublier ce qui a été dit un peu plus haut concernant l'image du combattant chevauchant avec sa fylgja et que l'on retrouve sur le sceau templier. D'autant plus que le caractère runique tracé par le cortège du Graal renvoie à la symbolique des Dioscures version germanique (33), comme le font remarquer d'éminents runologues parmi lesquels Lucien Musset (34) et Wolfgang Krause (35). De plus, Chrétien de Troyes introduit dans ce cortège une composante directement allusive aux Gémeaux. En effet, après le porteur de la lance qui saigne surnaturellement (36), « parurent deux autres jeunes gens tenant des chandeliers d'or pur (...) Ces jeunes gens, qui tenaient les chandeliers, étaient d'une grande beauté » (37). Nous sommes tentés de dire que cette beauté fait songer à Castor et Pollux puisqu'on les représente, nous dit P. Commelin, « sous la figure de robustes adolescents d'une irréprochable beauté » (38).
Si l'on admet que le cortège du Graal stylise à l'extrême la silhouette d'un personnage aux bras levés, le précieux calice occupe la place du cœur. Le Graal étant d'or fin (39), on pourrait dire qu'il évoque l'Âge que blasonne ce même métal. D'une part, le cortège trace la silhouette du Double et, d'autre part, le Graal, en constituant le cœur de cette autre corporéité, annonce la transformation du Double en corps glorieux et, de la sorte, la réintégration de l'Âge d'Or (40).
À travers les images chargées de symboles des récits arthuriens, le but initiatique de la chevalerie consistait à proposer une vision héroïque de l'existence tournée vers l'idée d'une possible restauration des temps primordiaux. Restauration qu'énoncent le Grec Hésiode ou le Romain Virgile (41) et qui, dans l'Apocalypse de Jean, se traduit par l'apparition de la Jérusalem céleste dont le matériaux singulier — cet « or pur, pareil à du pur cristal » (42) - est évocateur de l'Âge originel. Chrétien de Troyes fait allusion au fait que l'Âge comparé au métal solaire reviendra et, ainsi, ensevelira celui voué au Fer ; et ce par l'armure du chevalier destiné à restaurer le royaume du Graal. En effet, Perceval porte un haubert dont les mailles de fer sont recouvertes d'or (43).
L'image du chevalier idéal se présente donc comme indissociables d'un supposé Âge d'Or. Dans l'imaginaire médiéval, ce thème d'un commencement merveilleux fit se confondre le Jardin d'Éden et des données issues du paganisme telles que l'apollinienne Hyperborée ou les îles du Nord du monde du légendaire irlandais (44). C'est probablement la raison pour laquelle la légende envoie saint Brandan découvrir le Paradis terrestre dans une région septentrionale sinon polaire (45). L'éthique chevaleresque pourrait alors être définie comme la tentative de parvenir à cette rupture de niveau ontologique qu'énonce Éliade et qui, tout en suscitant la mémoire des origines, ferait en sorte de préparer à un retour du fondement originel de toute civilisation. Issu de l'Antiquité et repris par le Moyen Âge cette conception de l'existence et de l'Histoire replace l'identité européenne dans un contexte non point évolutionniste mais conforme à ce que l'on pu nommer, avec René Guénon, la Tradition.
Paul-Georges SANSONETTI http://www.theatrum-belli.com
  • Diplômé de l'Ecole du Louvre,
  • Diplômé de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes,
  • Doctorat de Lettres de 3eme Cycle
NOTES :
(1) Lettre reproduite dans l'ouvrage de Numa Sadoul intitulé Tintin et moi, entretiens avec Hergé, Editions Casterman (2000), p. 254.
(2) Cf. Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Editions Maspéro (Paris, 1965), p. 18.
(3) Dans Les Travaux et les Jours, Editions Librairie Générale Française (Paris, 1999), p. 102, vers 157-160.
(4) Ainsi, sous les murs de Troie, pour certains d'entre eux.
(5) Avec Sleipnir (littéralement, « Glissant »), le cheval à huit jambes du dieu scandinave Odinn. Or, Odinn est le maître de la noblesse, classe sociale destinée à incarner la fonction guerrière et, selon les circonstances, à assumer l'autorité spirituelle que confèrent des étapes initiatiques.
(6) On sait que le regard de Méduse, la Gorgone, changeait en pierre les infortunés qui la rencontraient. Persée en la décapitant grâce aux armes divines (le bouclier miroir donné par Athéna et le glaive par Hermès) montre qu'il est capable de neutraliser la pétrification qu'opère cette créature monstrueuse dont, se confondant avec sa chevelure, les nœuds de vipères traduisent un mental horriblement venimeux. Cette neutralisation de ce que l'on nommerait un pouvoir incapacitant donne naissance à Pégase, autrement dit à la jonction entre terre et ciel ou, si l'on préfère, entre les humains (mortels) et les Olympiens (immortels). La sienne (tenant la tête de Méduse), Pégase, Danaé et ses parents, Céphée et Cassiopée.
(8) La lance accompagne souvent l'épée mais sa signification est la même. Dans les deux cas, il s'agit d'une arme droite symbolisant la rectitude.
(9) Dans Le sacré et le Profane, Edition Gallimard (Paris, 1969), p. 156.
(10) Telle est probablement la signification du centaure, créature tantôt négative, l'être prisonnier de ses pulsions animales (on songe à ces centaures ivres qui s'emparent des femmes Lapithes ou encore à Nessus enlevant Déjanire), tantôt exemplaire si les instincts sont totalement maîtrisés (ainsi pour Chiron, initiateur d'Héraclès et d'Achille, devenu le signe astrologique du Sagittaire).
(11) On aura compris que l'équitation est métaphorique du yoga. De plus, la représentation de la Tempérance montre que cette figure féminine tient un mors comme attribut emblématique. Sur ce thème, cf P-G. Sansonetti, Chevalerie du Graal et Lumière de Gloire, Editions Exèdre (Menton, 2004), p. 240 et suivantes.
(12) Dans Le Yoga, immortalité et liberté, Editions Payot (Paris, 1968), p. 239.
(13) Sur un plan iconographique médiéval, ce monde radieux car divin est traduit par l'auréole dorée des saints personnages et par le ciel d'or entourant les figures de la Trinité ou les entités angéliques. Ce même procédé intervient dans les mosaïques byzantines et dans l'art orthodoxes ainsi que dans certaines miniatures persanes ; cf Henri Corbin, Terre céleste et Corps de résurrection, Editions Buchet-Chastel (Paris, 1961), p. 44.
(14) Dans Les Structures Anthropologiques de l'Imaginaire, Editions Bordas (Paris, 1973), p. 189.
(15) Transcription en prose moderne par Jacques Ribard, Editions Honoré Champion (Paris-Genève, 1997), p. 44.
(16) Les Structures Anthropologiques de l'Imaginaire, op. cit., p. 179.
(17) Epître aux Théssaloniciens, 4, 8.
(18) Apocalypse, 1, 16.
(19) Du nom de la localité où il fut mis à jour. Cet objet est conservé au Nationalmuseet de Copenhague mais une réplique existe au Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye (dans la grande salle d'archéologie comparée).
(20) Pour une étude plus détaillée de cette scène, nous ne pouvons que renvoyer à notre ouvrage, déjà mentionné, Chevalerie du Graal et Lumière de Gloire, p. 91 et suivantes.
(21) Cf. Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc'h, Les Druides, Editions Ouest France (Rennes, 1986), p. 379.
(22) Equivalent celtique de l'inépuisable corne d'abondance dans la tradition grecque. On notera que le chaudron de Gundestrup contient l'image d'un autre chaudron, divin celui-là.
(23) Ce qui n'est pas sans évoquer l'image de Pallas Athéna, toujours casquée car déesse de l'intelligence armée.
(24) A propos de l'oiseau blasonnant le premier cavalier, on a retrouvé dans un site celtique de Roumanie (à Ciumesti) un casque d'apparat surmonté d'un oiseau métallique aux ailes articulées. Peut-être s'agit-il de la représentation d'un corbeau, animal dédié au dieu Lug. Porté par le second cavalier, le sanglier, très fréquent dans l'art celte, relève d'un symbolisme polaire car associé à la notion de terre originelle et de lumière (l'accentuation des soies dorsale évoque une radiance de la colonne vertébrale) ; sur le sanglier, cf. René Guénon, le chapitre XXIV des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Edition Gallimard (Paris, 1965). Le casque du troisième porte des cornes de cerf, emblème du dieu forestier Cernunnos précisément représenté dans la décoration intérieure (et sans doute aussi extérieure) du chaudron. Enfin, le quatrième cavalier arbore un cimier assez semblable à ceux ombrageant les casques grecs ou italiques. Comme il ne peut s'agir que de crin de cheval, le symbolisme renvoie à ce dernier animal consacré à la déesse cavalière Epona. Il n'est sans doute pas inutile de signaler que le motif végétal isolant l'un de l'autre les deux registres possède trois racines qui jouxtent le chaudron ; on nous précise ainsi que pareille figuration s'identifie avec ce que contient et représente le récipient : la « force vitale » (source d'abondance et de résurrection) souvent figurée par l'Arbre Axe du monde qui, marquant l'invariable milieu de toute chose, joint la terre au ciel. Sans doute s'agit-il d'un tel Arbre qui, ici, est stylisé en une simple ligne végétale ramifiée. Si cet Arbre fait corps avec le chaudron, cela signifie que ceux dont la tête est plongée dedans en ressortiront définitivement porteurs de ce que l'Arbre symbolise. La notion de jonction entre l'humain et le divin est donc indissociable de cette « proto-chevalerie » conçue par la tradition celtique. Dans le récit intitulé La Queste del Saint Graal, il est question de passer de la chevalerie terrestre à la chevalerie « célestielle ».
(25) Editions Berg International (Paris, 1986). Cette silhouette aux bras en V est celle du crucifié. Toutefois, l'iconographie chrétienne présente parfois Jésus non point sur la croix mais sur un une sorte d'Y (comme le montre la mitre de Saint Charles Borromeo, dans le trésor de la cathédrale de Milan) ou carrément sur ce qui ressemble fort à la rune quinzième (ainsi, dans l'église San Andrea à Pistoie, sur la chaire en marbre par Jean de Pise, réalisée en 1301 ; ou encore, dans la cathédrale de Cologne, le Christ dit « de la peste » datant aussi du XIVème siècle). On pourrait également citer, du XIIème siècle et légèrement antérieur à l'œuvre de Chrétien de Troyes, sur le tympan du monastère de Ganagobie, la singularité de l'auréole du Christ : au lieu de comporter une croix, cette auréole est marquée par un tracé évocateur de la rune quinze.
(26) Tous deux portent une main à leur épaule : la senestre à l'épaule droite pour le premier et la dextre à l'épaule gauche pour le second. Ils indiquent ainsi la clavicule — du latin clavicula, « petite clef » - comme pour avertir celui qui les contemple que cette sculpture nécessite des clefs de lecture. Le « meuble » héraldique déployé sur leur écu résume tout un processus alchimique reflétant la transmutation de l'homme mortel en un être immortel. En effet, ce meuble est intitulé « rais d'escarboucle » et, en alchimie, l'escarboucle est synonyme de pierre philosophale, le Grand Œuvre sensé conférer l'immortalité.
(27) 0n a interprété le fait que deux Templiers enfourchent un même cheval comme un symbole de pauvreté de l'Ordre. Cette assertion tient d'autant moins qu'à l'époque où ce sceau était en usage le Temple possédait une fortune considérable.
(28) Graal et Alchimie, Editions Berg International (Paris, 1992).
(29) Il s'agit d'abord d'une bractéate en or trouvée à Pliezhausen, dans le Wurtemberg (Allemagne). Le motif qu'elle porte est reproduit de façon répétitive sur le casque découvert à Sutton Hoo, Suffolk (Angletrre), dans la tombe d'un prince anglo-saxon enterré probablement en 625. Le fait que nous soyons en présence de deux représentations exactement semblables montre toute l'importance de ce motif et tendrait à prouver que les artistes (ou artisans) reproduisaient scrupuleusement certains modèles d'inspiration initiatique.
(30) Le mot fylgja est norrois mais il correspond au gothique fulgja et, dans la terminologie concernant ce qu'il conviendrait de nommer, avec Mircea Eliade, la « physiologie subtile » (Le Yoga, op.cit., p. 81), correspond à l'aspect supérieur du Double. On peut voir au Musée de Berlin une tête d'argile très schématiquement façonnée sur laquelle sont répartis cinq caractères runiques formant approximativement le mot fulgja. Comme on peut le lire sous la reproduction photographique de cet objet dans la Mythologie Générale, Editions Larousse (Paris, 1936), p. 247, « cette statuette représenterait sous un aspect concret, la partie immatérielle d'un être vivant ».
(31) Cf diverses études dans lesquelles nous avons montré que ce nom latinisé, Merlinus, occultait la notion de Tradition primordiale ou, ce qui revient au même, de Pôle ; cf., par exemple, notre article consacré au film de Peter Jackson, Le Seigneur des Anneaux dans le n° 22 de la revue Liber Mirabilis (saison 2001-2002), p. 34.
(32) Entre autres à l'occasion d'un article intitulé Les symboles dans le cortège du Graal, pour la revue Histoire et images médiévales (Février-Mars 2006), p. 39.
(33) Rappelons que Tacite établit un parallèle entre les Dioscures et les Alci que « l'on vénère comme deux frères, comme deux jeunes hommes » ; chapitre XLIII de De Germania, Editions Les Belles Lettres (Paris, 1967), p. 97.
(34) Dans Introduction à la Runologie, Editions Aubier Montaigne (Paris, 1976), p. 137.
(35) Cf son ouvrage Les Runes, Editions du Porte-Glaive (Paris, 1995), p.36.
(36) Il s'agit de la lance du centurion Longin qui perça le flanc du Christ lors de la crucifixion.
(37) Le Conte du Graal, traduit en français moderne par Jacques Ribard, Editions Honoré Champion (Paris, 1997), p. 70.
(38) Mythologie grecque et romaine, Edition Pocket (Paris, 1994), p. 354.
(39) Vers n° 3233 de l'Edition William Roach
(40) N'oublions pas que le symbolisme chrétien avait incorporé la doctrine des quatre Âges symbolisés par des métaux, à la fois par la connaissance du texte d'Hésiode et par le passage du livre de Daniel où, dans le songe de Nabuchodonosor, il est question de la statue dont la tête est d'or, la poitrine d'argent, le ventre et les cuisses d'airain et les mollets de fer.
(41) Dans ses Bucoliques, quatrième églogue, le poète annonce la naissance de l'enfant qui va « bannir le siècle de fer et ramener l'Âge d'Or (...) Cet enfant vivra de la vie des dieux » ; traduction de M. Charpentier de SaintPrest, Editions Garnier frères (Paris). On sait que Chrétien de Troyes avait lu Virgile, comme le montre le vers 9059 où il cite les noms de Lavinie et d'Énée, personnages de l'Énéide.
(42) 21 – 18, Bible du chanoine Crampon.
(43) « Une(s) armes totes dorees. » dit le texte original ? Vers 40
(44) Il est question, dans le Lebor Gabala, de quatre îles au Nord du monde où se trouvait le chaudron de résurrection et siège de l'enseignement druidique ; cf. Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc'h, Les Druides, op. cit., p. 305. Cette thématique d'un lieu mystérieux situé « quelque part » dans l'extrême Nord et qui, singulièrement verdoyant (le nom même de Groenland a suscité des interrogations), serait le siège d'une connaissance supra-humaine rejoint l'ultima Thulé des auteurs grecs et latins, de Pythéas et Sénèque à Virgile qui, dans ses Georgiques (1, 30), situe cette contrée « aux extrémités du monde ».
(45) Le Voyage de Saint Brandan par Benedeit, Edition 10/18, bibliothèque médiévale (Paris, 1984).

jeudi 18 octobre 2012

Serge de Beketch et le Docteur Plantey : petite histoire de l’esclavage en Angleterre

Flamby, en déplacement en Afrique, n’a pu s’empêcher d’aller se repentir sur l’île de Gorée. Bernard Lugan démontre aisément que cette « île de l’esclavage » est une légende contemporaine (voir ici). En complément cette intervention de Serge de Beketch qui révise l’histoire de l’esclavage en Angleterre (la liste de noms des propriétaires de bateaux négriers témoigne de l’origine des tenants du trafic) .

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Tacite : La révolte de Boadicée

Sous le consulat de Caesenius Paetus et de Petronius Turpilianus, un grave désastre nous fut infligé en Bretagne, où le légat de l'Empereur, Aulius Didius, avait seulement conservé ce que nous possédions, et son successeur Veranius, après avoir opéré quelques incursions punitives contre les Silures, fut empêché par la mort de poursuivre la guerre.
Tant qu'il vécut, il eut une grande réputation d'austérité, mais dans les derniers mots de son testament, il laissa percer une tendance à la flatterie ; car après avoir abondamment flatté Néron, il ajouta qu'il lui aurait conquis la province, s'il avait vécu encore deux ans. Mais maintenant, la Bretagne était entre les mains de Suetonius Paulinius, dont la science militaire et la popularité ne laissait personne sans rival, égalant celle de Corbulon, et il aspirait à égaler la gloire que celui-ci avait remportée en reconquérant l'Arménie et en subjuguant les ennemis de Rome. Il se prépara donc à attaquer l'île de Mona qui avait une population importante et qui était un refuge pour les fugitifs. Il construisit des bateaux à fond plat pour traverser ce bras de mer peu profond et mal connu. Ainsi traversa l'infanterie, pendant que la cavalerie suivait en passant à gué ou, quand l'eau était plus profonde, en nageant aux cotés de leurs chevaux.
Sur le rivage se tenait l'armée ennemie avec son déploiement de guerriers en armes, pendant que des femmes couraient entre les rangs, vêtues de noir comme les Furies, les cheveux défaits, brandissant des torches. Tout autour, les druides, tendant leurs mains vers le ciel, se répandaient en imprécations sinistres, et ce spectacle étrange épouvanta nos soldats au point que, comme si leurs membres étaient paralysés, ils restaient immobiles et s'exposaient aux coups. Puis, pressés par les appels de leur général et s'encourageant mutuellement à ne pas craindre une troupe de femmes fanatiques, ils se portèrent en avant, brisèrent la résistance, et enveloppèrent les ennemis dans les flammes de leurs propres feux. Une garnison fut ensuite imposée aux vaincus, et leurs bosquets, consacrés à des superstitions inhumaines, furent coupés. Car ils estimaient comme un devoir de couvrir leurs autels avec le sang des captifs et de consulter leurs dieux avec des entrailles humaines. 
Tandis que Suetonius était ainsi occupé, il reçut la nouvelle de la soudaine rébellion de la province. Prasutagus, le roi des Icéniens, célèbre pour sa longue prospérité, avait fait de l'Empereur son héritier, en même temps que ses deux filles, pensant que cet acte de soumission mettrait son royaume et sa maison à l'abri de toute atteinte. Mais ce fut le contraire qui arriva, à tel point que son royaume fut ravagé par les centurions, sa maison par ses esclaves, comme s'ils étaient des prises de guerre. D'abord, son épouse Boadicea fut fouettée, et ses filles violées. Tous les chefs des Icéniens, comme si Rome avait reçu tout le pays en cadeau, furent dépouillés de leurs biens ancestraux, et les parents du roi furent traités en esclaves. Rendus furieux par ces insultes et par la crainte qu'il arrivât pire, puisqu'ils étaient à présent réduits à l'état de province, ils prirent les armes et entraînèrent à la révolte les Trinovantes et d'autres qui, pas encore réduits à la servitude, avaient convenu par une conspiration secrète de reconquérir leur liberté. C'était contre les vétérans que leur haine était la plus intense. Car ces nouveaux colons de la province de Camulodunum chassaient les gens hors de leurs maisons, de leurs fermes, les appelaient captifs et esclaves, et les excès des vétérans étaient encouragés par les soldats, qui avaient eu une vie similaire et espéraient connaître un jour la même licence. De plus, un temple érigé au Divin Claudius était en permanence devant leurs yeux, comme la citadelle d'une tyrannie perpétuelle. Les hommes choisis comme prêtres devaient dilapider toute leur fortune sous le prétexte de cérémonie religieuse. Il ne paraissait pas trop difficile de détruire la colonie, qui n'était défendue par aucune fortification, une précaution négligée par nos généraux, qui pensaient plus à ce qui était agréable qu'à ce qui était urgent. 
A ce moment, sans cause évidente, la statue de la Victoire à Camulodunum tomba et se retourna, comme si elle fuyait devant les ennemis. Des femmes excitées jusqu'à la frénésie prédisaient des destructions imminentes ; on raconta que des délires en une langue étrange avaient été entendus dans la maison du Sénat ; le théâtre avait résonné de lamentations, et dans l'estuaire de la Tamise on avait vu l'image d'une ville renversée ; même l'océan avait pris l'aspect du sang, et quand la marée se retirait, elle laissait l'empreinte de formes humaines, et tous ces signes étaient interprétés par les Britanniques avec espoir, et par les vétérans avec inquiétude. Mais comme Suetonius était absent, ils implorèrent du secours au procurateur, Catus Decianus. Tout ce qu'il fit fut d'envoyer deux cent hommes sans armement sérieux, et il n'y eut dans la place qu'une petite force militaire. Comptant sur la protection du temple, retardés par des complices secrets de la révolte, qui gênaient leurs plans, ils n'avaient construit ni fossé ni palissade ; ils n'avaient pas non plus éloigné les vieillards et les femmes, pour laisser les seuls hommes jeunes faire face à l'ennemi. Surpris comme ils le furent, en pleine période de paix, ils furent encerclés par une immense foule de Barbares. Tout le reste fut pillé ou incendié dans l'assaut ; le temple où les soldats s'étaient rassemblés fut pris d'assaut après deux jours de siège. L'ennemi victorieux rencontra Petilius Cerialis, commandant de la 9ème Légion, alors qu'il venait à la rescousse, mirent ses troupes en déroute, et détruisirent toute son infanterie. Cerialis s'échappa avec un peu de cavalerie jusqu'au camp, et fut sauvé par ses fortifications. Effrayé par ce désastre et par la fureur de la province qu'il avait poussée à la guerre par sa rapacité, le procurateur Catus s'enfuit en Gaule. 
Cependant Suetonius, avec un courage splendide, marcha à travers une population hostile jusqu'à Londinium qui, bien que n'étant pas encore considéré comme une colonie, était très fréquenté par un grand nombre de marchands et de bateaux de commerce. Se demandant s'il devait le choisir comme base de guerre, car il ne voyait autour de lui que sa faible force de soldats, et se rappelant par quelle terrible leçon la témérité de Petilius avait été punie, il résolut de sauver la province au prix d'une seule cité. Ni les larmes ni les lamentations des gens, qui imploraient son aide, ne le dissuadèrent de donner le signal de départ, prenant dans sa colonne tous ceux qui voulurent partir avec lui. Tous ceux qui étaient attachés au lieu par la faiblesse de leur sexe, ou par l'infirmité de l'âge, ou par les attraits de l'endroit, furent massacrés par l'ennemi. Le même désastre s'abattit sur la cité de Verulamium, car les Barbares, qui se complaisaient au pillage et étaient indifférents à tout le reste, négligeaient les fortins ayant des garnisons militaires, et attaquaient tout ce qui offrait le plus de richesse aux pillards, et était sans défense. Environ 70 000 citoyens et alliés, semble-t-il, tombèrent aux endroits que j'ai mentionné. Car ce n'était pas en faisant des prisonniers et en les vendant, ni par quelque trafic de guerre, que l'ennemi était occupé, mais par le massacre, le gibet, le feu et la croix, comme des hommes devant bientôt recevoir leur châtiment, et voulant cependant se venger par avance. 
Suetonius avait sous ses ordres la 14ème Légion avec les vétérans de la 20ème, et des auxiliaires venant du voisinage, faisant un total d'environ 10 000 hommes armés, lorsqu'il se prépara à partir sans délai et à livrer bataille. Il choisit une position ouverte sur un étroit défilé, fermée sur l'arrière par une forêt, s'étant d'abord assuré qu'il n'avait d'ennemis qu'en face de lui, où une large plaine s'étendait sans aucun danger d'embuscades. Ses légions étaient en rangs serrés ; autour d'elles, les troupes légèrement armées, et la cavalerie rassemblée sur les ailes. En face, l'armée des Britanniques, avec ses masses d'infanterie et de cavalerie, manifestait sa confiance, une vaste foule s'était rassemblée comme jamais auparavant, et si fière d'esprit qu'ils avaient même emmenés avec eux, pour assister à leur victoire, leurs femmes juchées sur des chariots, qu'ils avaient placés à l'extrémité de la plaine. 
Boadicea, montée sur un char avec ses filles devant elle, allait de tribu en tribu, proclamant qu'il était habituel pour les Britanniques de combattre sous la direction des femmes. "Mais à présent" disait-elle, "ce n'est pas en tant que femme de noble ascendance, mais comme une femme du peuple, que je veux venger la liberté perdue, mon corps fouetté, la chasteté outragée de mes filles. L'avidité romaine est allée si loin que ni nos personnes, ni l'âge ni la virginité, n'ont été épargnés par la souillure. Mais les dieux sont favorables à une juste vengeance ; une légion qui avait osé combattre, a péri ; les autres se cachent dans leur camp, ou pensent à s'enfuir. Ils ne pourront même pas soutenir le vacarme et les cris de tant de milliers d'hommes, encore moins notre assaut et nos coups. Si vous pesez bien la force des deux armées, et les causes de la guerre, vous verrez que dans cette bataille vous devez vaincre ou mourir. Cela est la résolution d'une femme ; quand aux hommes, ils peuvent préférer vivre et être esclaves."  Suetonius ne restait pas non plus silencieux en un tel moment. Bien qu'il fût confiant dans la valeur de ses soldats, il mêlait cependant les encouragements et les prières pour qu'ils dédaignent les clameurs et les vaines menaces des Barbares. "Vous voyez ici", dit-il, "plus de femmes que de guerriers. Incapables de combattre, sans armes, ils lâcheront pied dès qu'ils reconnaîtront le glaive et le courage de leurs conquérants, qui les ont si souvent mis en déroute. Même parmi de nombreuses légions, c'est un petit nombre qui décide réellement de la victoire, et votre gloire sera encore plus grande si une petite force peut assurer la renommée d'une armée entière. Serrez les rangs, et après avoir lancé vos javelots, alors avec vos boucliers et vos glaives continuez à verser le sang et à détruire, sans une pensée pour le pillage ! Dès que la victoire aura été acquise, tout sera en votre pouvoir." Un tel enthousiasme suivit le discours du général, et les soldats vétérans, avec leur longue expérience de la bataille, se préparèrent si rapidement à lancer leurs javelots, que ce fut avec confiance dans le résultat que Suetonius donna le signal de la bataille. 
D'abord, la légion resta immobile sur sa position, s'appuyant sur l'étroit défilé pour la défense ; lorsqu'ils eurent épuisés leur projectiles, qu'ils lançaient à coup sûr sur l'ennemi qui s'était approché tout près, ils se ruèrent en colonne formée en coin. L'attaque des auxiliaires fut similaire, pendant que la cavalerie avec les lances pointées en avant brisait tous ceux qui offraient une forte résistance. Le reste tourna le dos et prit la fuite, qui se révéla difficile, parce que les chariots tout autour avaient bloqué la retraite. Nos soldats n'épargnèrent même pas les femmes, pendant que les bêtes de somme, transpercées de traits, accroissaient les tas de cadavres. Une grande gloire, égale à celle de nos anciennes victoires, fut gagnée ce jour-là. Certains disent en effet que guère moins de 80 000 Britanniques tombèrent, alors que nos soldats perdaient environ 400 hommes, et pas beaucoup plus de blessés. Boadicea mit fin à sa vie par le poison. Et Poenius Postumus, préfet de camp de la 2ème Légion, lorsqu'il apprit le succès des hommes des 14ème et 20ème Légions, sentant qu'il avait privé sa propre Légion de cette gloire, et qu'il avait, contrairement à tous les usages militaires, désobéi aux ordres de son général, se transperça lui-même de son épée.
Annales (XIV, 29-37)