lundi 26 décembre 2011

Histoire à l'endroit : La 11e heure du 11e jour du 11e mois de l'an 1918

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, clairons sonnent le Cessez-le-feu. Ainsi s'achève la Grande Guerre.
« 10 h 45. Une salve de 150 s'abat sur Dom-le-Mesnil. 10 h 57. Les mitrailleuses tirent des deux côtés. 11 heures. Là-bas, au bout de la passerelle, un clairon invisible a sonné. Cessez le feu !
Levez-vous ! Au drapeau ! Et, soudain, de la terre de France, des corps invisibles qui se sont blottis dans son sein pour échapper à la mort, monte une vibrante Marseillaise, saluée en face par les cris des Allemands qui sortent de leurs abris et agitent leurs armes. C'était la fin. »  
Cette évocation des derniers combats livrés le 11 novembre 1918, devant Dom-le-Mesnil, par les poilus des 415e et 142e régiments d'infanterie contre les Maikâfer de la Garde prussienne, est extraite d'un livre(1) publié en 1932 par le général Maxime Weygand, l'un des négociateurs de l'armistice.  
Cet armistice, les Allemands l'ont demandé, dès le 6 octobre, au Président américain Woodrow wilson, ouvrant des négociations au bout lesquelles les plénipotentiaires allemands - le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Mathias Erzberger, le comte Oberndorff, le général von Winterfeldt et le capitaine de vaisseau Vanselow - se présentent, le 7 novembre, par la route de Haudroy, aux avant-postes français.
Ils y arrivent à 20h20, avec plusieurs heures de retard sur l'horaire prévu, en raison du mauvais état des routes, encombrées par les troupes qui refluent et coupées par des centaines d'arbres que leurs propres troupes ont abattus pour couvrir leur retraite.
À Spa, les voitures officielles ont même été accidentées : la voiture de tête est rentrée dans un mur et la suivante l'a percutée, sans toutefois faire de blessés.
Un clairon français sonnant le Cessez-le-feu, debout sur le marchepied de la voiture de tête, un officier français, le capitaine Lhuillier, accompagne les parlementaires allemands jusqu'à La Capelle, où les attend le commandant de Bourbon-Busset, chef du 2e bureau de la 1ere Armée, qui les conduira jusqu'au maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre, ils gagnent en voiture, puis en train, une clairière des bois de Rethondes, près de Compiègne (ils ne connaîtront pas leur destination). C'est là qu'à neuf heures du matin, ils rencontrent, dans un autre train, le maréchal Foch, le général Weygand et, du côté britannique, l'amiral Sir Rosslyn Wemyss et le contre-amiral Hope. Les plénipotentiaires des deux camps s'installent dans « un wagon-restaurant dont les deux salles ont été réunies en une seule, une large table en occupe le centre », où l'État-Major à coutume de travailler, relate Weygand.
Foch est confiant. « Les clauses militaires de la convention qu'il a mission d'imposer ont été, dans l'ensemble, établies par lui. Il sait que, si l'ennemi les accepte, leur application donnera aux Gouvernements alliés le pouvoir de conclure la paix qu'ils voudront, ou de reprendre, en cas de nécessité, les hostilités dans des conditions, militaires extraordinairement améliorées par la possession de têtes de ponts sur le Rhin. Si l'ennemi refuse de signer, dans six jours une puissante offensive sera déchaînée sur le front de Lorraine où il n'est plus en état d'amener des forces à la rescousse ; une nouvelle et importante victoire est certaine. »
Le plus haut degré de pathétique
L'Allemagne, en effet, est à bout : les mutineries, commencées au port de Kiel, s'étendent, des troubles ont lieu à Berlin, des Conseils d'ouvriers et de soldats se forment dans l'armée, on réclame l'abdication du Kaiser Guillaume II. Sur le front, les régiments poursuivent la lutte avec des effectifs dérisoires.
Les clauses principales de l'armistice sont lues aux Allemands. Le capitaine von Helldoff, qui accompagne leur délégation comme secrétaire, pleure. Le visage du général von Winterfeldt, « très pâle, est empreint d'une douloureuse expression ».« La scène atteint dans sa simplicité le plus haut degré de pathétique ; le moment est poignant. », écrit Weygand.
Les parlementaires allemands, qui disposent de 72 heures pour accepter ou refuser ces conditions, demandent vainement une suspension immédiate et provisoire des hostilités. Au cours des trois jours suivants, ils tentent sans grand succès d'obtenir des adoucissements des conditions, en faisant valoir notamment la gravité des troubles intérieurs en Allemagne et la menace d'une révolution bolchevique, qui pourrait toucher les alliés par contagion et empêcher l'Allemagne de leur fournir les réparations qu'ils réclameront.
Cependant, le 9 novembre, les événements se précipitent : le chancelier Max von Baden prononce l'abdication de l'Empereur Guillaume II, et tandis que le président du parti majoritaire, Friedrich Ebert, devient chancelier, la République allemande est proclamée au Reichstag.
Le 11 novembre, à Rethondes, les dernières discussions s'ouvrent à 2h 15. À 5 h 10, l'armistice est signé : il prendra effet à 11 heures.
Dans la matinée, partout sur le front, les agents de liaison courent prévenir les chefs d'unité - certains d'entre eux compteront parmi les derniers tués de la Grande Guerre. Devant Dom-le-Mesnil, la fusillade et le marmitage continuent à faire rage. Envoyé cherché par le capitaine Lebreton, le soldat Delaluque, du 415e RI, se prépare, comme d'autres clairons tout au long du front, à sonner le Cessez-le-feu.
« L'officier lève lentement la main, raconte Patrick de Gmeline dans son livre Le 11 novembre 1918 (2). Delaluque assure l'instrument dans sa main et se prépare. Il appréhende de se lever, de sortir au milieu de cette mitraille. Que va-t-il se passer lorsqu'il va émerger de son trou ?
11 heures, allez-y !
Alors Delaluque sort, se rétablit, se dresse, lentement, face aux lignes allemandes. Il embouche son clairon, aspire, emplit ses poumons, gonfle les joues et lance les notes du Cessez-le-feu. Il lui semble qu'elles couvrent toutes les explosions, les claquements, les détonations, qu'elles les éteignent. Tout autour de lui, des silhouettes se dressent, émergent de la terre dévastée. »
À la même heure, à Paris, les cloches de toutes les églises se sont mises à sonner, à toute volée.
Hervé Bizien monde & vie. 19 novembre 2011
1. Général Weygand, Le 11 novembre, Flammarion, 1932
2. Patrick de Gmeline, Le 11 novembre 1918, Presses de la Cité, 1998

samedi 24 décembre 2011

Les implications géopolitiques des Accords de Munich en 1938

Allocution de Robert Steuckers à la «Commission Géopolitique» de la Douma d’Etat, Moscou, le 30 septembre 1998
Les implications géopolitiques des Accords de Munich en 1938
Par les accords de Munich de 1938, l’Allemagne de Hitler a négocié avec les puissances occidentales mais a exclu l’URSS de ces négociations. Pour les Allemands de l’époque, en pleine guerre d’Espagne, la question tchécoslovaque est une affaire ouest-européenne. Elle semble ne pas percevoir les intérêts traditionnels russes dans la région. Certes, Munich est une victoire diplomatique allemande, car elle élimine un Etat hostile à sa frontière orientale, bien armé et bien protégé par les chaînes des Monts Métallifères et dont le territoire s’enfonce comme un coin dans la masse territoriale compacte du Reich, permettant à une éventuelle action conjointe des troupes françaises, massées en Alsace et en Lorraine sur un ancien glacis du Reich, et des troupes tchèques, de neutraliser rapidement l’Allemagne, en tirant profit d’une profondeur territoriale assez réduite. De Wissembourg en Alsace à Karlsbad (Karlovy Vary), le Reich était le plus faible. A Munich, Hitler et Ribbentrop éliminent cette faiblesse.
Résumons clairement, en six points, les atouts gagnés par les Allemands à Munich :
 
1. Une maîtrise de la Bohème et de la Moravie:
Les accords de Munich assurent au Reich la maîtrise de la Bohème et de la Moravie. En effet, la bande territoriale occupées par les Sudètes germanophones est justement constituée des collines et des petites montagnes des Monts Métallifères et de l’Egerland, où se concentre le système défensif de l’armée tchèque. Sans les Métallifères et l’Egerland, le reste de la Bohème est quasiment indéfendable, face à tout coup de force allemand. De plus, en Moravie, la rétrocession de territoires sudètes au nord, en bordure de la Silésie, et au sud, au-dessus de Vienne, réduit considérablement la profondeur stratégique de l’Etat tchécoslovaque, déséquilibrant totalement son système de défense.
Rappelons ici deux réalités géographiques et historiques :
- La Bohème appartient au bassin de l’Elbe, son port naturel est Hambourg. Paradoxalement, l’indépendance de la Tchécoslovaquie, imposée par Versailles en 1919, enclavait la Bohème, alors qu’elle ne l’avait jamais été dans l’histoire. En supprimant l’indépendance tchécoslovaque, Hitler et Ribbentrop désenclavent le pays. C’est là un paradoxe curieux de l’histoire centre-européenne de ce siècle.
Ce paradoxe géographico-politique nous oblige à formuler quelques réflexions d’ordre historique:
- L’orientation géographique et géoculturelle de la Bohème est occidentale voire atlantique, dans la mesure où son système fluvial, principale voie de communication jusqu’à l’invention et la généralisation des camions automobiles, débouche sur la Mer du Nord.
- Le panslavisme tchèque est une curiosité, dans la mesure où les traditions catholiques, protestantes, hussites et libre-penseuses du pays sont assez incompatibles avec l’orthodoxie, option religieuse de la plupart des Slaves. Elles sont également très différentes du catholicisme polonais ou croate, plus charnel et plus merveilleux dans ses expressions, finalement plus proche de l’orthodoxie que les linéaments religieux traversant la Bohème tchèque.
- Ces tiraillements géoculturels de la Bohème proviennent:
a) De la guerre de Trente Ans, où l’Egerland, notamment, a été repeuplé de Catholiques bavarois pour contre-balancer le protestantisme pragois et les résidus de la révolte nationale hussite du XVIième siècle. L’optique de ce repeuplement est celle de la Contre-Réforme catholique.
b) De la Guerre au XVIIIième siècle entre la Prusse de Frédéric II et de l’Autriche de Marie-Thérèse. Dans cette guerre entre les deux puissances germaniques, la géopolitique hydrographique a joué un rôle considérable: Frédéric II voulait pour lui tout le bassin de l’Elbe et ne laisser à la Maison d’Autriche que le bassin danubien.
- La Moravie, située entre la Tchéquie et la Slovaquie, a un système hydrographique danubien. Les rivières importantes qui traversent le territoire morave se jettent dans le Danube. Frédéric II ne briguait pas la Moravie danubienne car seul le système fluvial de l’Elbe l’intéressait. Sa perspective était prussienne et nord-allemande. Hitler, qui vient de réaliser l’Anschluß de l’Autriche et de créer ainsi la Großdeutschland, a des visées danubiennes. Son Etat national-socialiste englobe les bassins du Rhin (partiellement partagé avec la France qui détient la rive occidentale en Alsace et contrôle la Moselle jusqu’à la frontière luxembourgeoise), du Danube jusqu’à la frontière hongroise (mais la Hongrie est un allié tacite du Reich), de la Weser, de l’Elbe et de l’Oder, les fleuves parallèles du nord de l’Allemagne.
- L’apport de la Bohème et de la Moravie au Reich national-socialiste sont donc: une maîtrise complète du bassin de l’Elbe et un renforcement de la présence allemande dans le bassin du Danube, du moins jusqu’à la frontière entre la Hongrie et le nouvel Etat yougoslave. Munich laisse toutefois la question du Danube ouverte.
- La Russie, traditionnellement, surtout depuis la conquête des territoires ukrainiens en bordure de la Mer Noire et de la Crimée entre 1768 et 1792, s’intéresse au trafic danubien et souhaite participer à toute gestion internationale de ce trafic fluvial. En effet, la maîtrise complète des systèmes fluviaux russes-ukrainiens et des fortes concentrations industrielles du Don et du Donetz, par exemple, de même que la rentabilisation des produits agricoles des très fertiles “terres noires” d’Ukraine, postule de les acheminer vers les grandes concentrations démographiques d’Europe, pour qu’elles y soient vendues ou transformées en produits industriels. De même, les pétroles du Caucase et leurs produits dérivés, ne peuvent accéder à l’Europe rapidement que par le Danube en évitant le verrou anglo-turc d’Istanbul. Pour toutes ces raisons, la Russie a toujours demandé de participer à la gestion du trafic fluvial danubien. Cette demande est légitime.
- L’Occident anglais et américain s’est toujours opposé à cette organisation germano-russe des bassins fluviaux centre-européens, ceux du Rhin et du Danube. Car elle aurait permis un trafic pétrolier soustrait à leur contrôle maritime en Méditerranée. La perspective de cette formidable synergie euro-russe était le cauchemar des puissances occidentales. Elle explique bon nombre de traditions militaro-diplomatiques anglaises et américaines:
- La protection systématique de l’Empire ottoman contre la Russie.
- Le refus de voir les troupes russes pénétrer en Thrace turque.
- La tentative de détacher le Caucase de l’Union Soviétique naissante (affaire des commissaires arméniens, fusillés par des contre-révolutionnaires, en présence d’officiers des services spéciaux britanniques), etc.
- Le soutien apporté, via des cercles maçonniques, à un particularisme tchèque qui enclavait son propre pays. De même, le soutien aux particularismes hollandais et belge verrouille potentiellement l’embouchure du Rhin en Mer du Nord. Et permet de débarquer rapidement des troupes spéciales de marine dans le delta des trois fleuves (Escaut, Meuse, Rhin), en cas d’invasion allemande ou française (en l’occurrence, ce seront des invasions allemandes).
- L’instrumentalisation de la France républicaine pour fournir la “chaire à canon”, en Crimée en 1854, en 1914-15 dans les Dardannelles (pour éviter que les Russes n’y débarquent: cette campagne sanglante de la première guerre mondiale est surtout une guerre préventive contre la Russie, alors alliée de la Grande-Bretagne!!), en 1917-18 à Salonique et en 1940. La France traditionnelle avait fait la paix avec l’Autriche par le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette de Habsbourg puis avait développé considérablement sa marine et entamé des explorations planétaires (La Pérouse); pire, la marine française bat les Anglais dans la guerre d’Indépendance des Etats-Unis et débarque des troupes dans le Nouveau Monde, car elles ne font plus face au Saint-Empire en Lorraine. Russes, Polonais et Autrichiens peuvent en découdre avec les Turcs, anciens alliés de la France de François I à Louis XV; avec le jeune Louis XVI, la France se tourne vers l’Atlantique, reprend pied dans le Nouveau Monde, abandonne sa fatidique alliance avec l’Empire ottoman, ce qui permet aux Autrichiens de consolider leurs positions dans les Balkans et aux Russes de prendre la Crimée. A la fin du XVIIIième siècle, chaque puissance européenne a sa tâche géopolitique à accomplir, sans empiéter sur les intérêts de ses voisins; le développement de la puissance française s’effectue dans l’Atlantique et la Méditerranée occidentale (Corse); la puissance autrichienne se déploie vers l’Egée, la puissance russe vers la Mer Noire et Constantinople (ce qui provoque explicitement l’opposition de l’Angleterre, surtout après la victoire de la flotte russe en Méditerrannée à Chesmé en 1770). En manipulant des “clubs” et des cénacles répandant une idéologie fumeuse, les services de Pitt révolutionnent la France, la plongent dans le chaos et la guerre civile, et vengent ainsi l’humiliante défaite de Yorktown. Mais simultanément, ils torpillent l’entente franco-autrichienne et austro-russe, ne permettant plus à aucune des puissances européennes de mener une tâche géopolitique constructive, sans empièter sur les intérêts des autres (cf. le travail de l’historien français Olivier BLANC, Les hommes de Londres. Histoire secrète de la Terreur, Albin Michel, Paris, 1989).
- Il faut juger les Accords de Munich sur l’arrière-plan de cette histoire européenne tumultueuse. Scellés entre les seules puissances centre- et ouest-européennes, il a donné l’impression aux Russes que l’accord n’envisageait pas de prolonger la ligne Rhin-Danube vers la Mer Noire, le Caucase et la Caspienne. Et de restaurer ainsi la “Symphonie” politique du XVIIIième siècle, où toutes les puissances non thalassocratiques avaient résolu leurs différends et commençaient, surtout la France et la Russie, à se doter de flottes combattives, capables d’emporter des victoires décisives.
 
2. Deux rêves médiévaux: Frédéric II et Ottokar II
Dans l’optique allemande qui prévalait sans nul doute à Munich, c’est une optique post-médiévale qui domine. La géopolitique globale de l’Europe n’est pas perçue comme opérant une rotation autour d’une axe partant de Rotterdam pour se prolonger jusqu’à Samarcande, mais comme une Europe retrouvant deux projets géopolitiques médiévaux, nés à une époque où la Russie est totalement absente de l’histoire européenne et se bat contre les peuples de la steppe, Mongols et Tatars. Ces deux idéaux médiévaux sont ceux de l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) et du Roi de Bohème Ottokar II Premysl (1230-1278).
- L’Empereur Frédéric II conçoit l’Italie comme le prolongement méditerranéen du territoire compact et centre-européen qu’est la Germanie. A une époque où les Croisades ont finalement pour objet géopolitique la maîtrise de la Méditerranée, Frédéric II perçoit parfaitement l’importance stratégique de la Sicile, île en plein centre de la Méditerranée, permettant de contrôler les bassins occidental et oriental de la Mare Nostrum des Romains. A l’époque de l’alliance entre Rome et Berlin, depuis mai 1938, qui rend Munich possible et déforce la France, la figure de Frédéric II est remise à l’honneur, pour montrer qu’une combinaison des forces allemandes et italiennes permettrait à la fois de vertébrer le continent et de contrôler la Méditerranée à la place des Anglais. En pleine guerre d’Espagne, où l’Italie et l’Allemagne soutiennent Franco (dont les troupes avancent), se rendent maîtres des Baléares, et où l’Italie possède Rhodes en Egée, le plan “hohenstaufien” paraît subitement réalisable. Pour les Allemands et les Italiens, ce contrôle n’implique pas la Russie. Grave erreur car l’Angleterre est présente au Moyen-Orient, à proximité du Caucase et en Egypte. Ce n’était pas le cas du temps de Frédéric II. La vision médiévale et idéaliste des Allemands et des Italiens les a aveuglés. Ils n’ont pas bien perçu la nouvelle donne.
- Le Roi de Bohème a parfaitement conscience de l’importance géographique de son pays en Europe et sait qu’il occupe le centre du sous-continent, à l’ouest du Niémen et du Boug. Pour vertébrer le sous-continent, il faut organiser à partir de Prague, deuxième ville européenne en importance après Rome à cette époque, une dynamique centripète permettant de souder en un bloc plus ou moins homogène tous les territoires de la Baltique à l’Adriatique, de Stettin à Trieste. D’où les guerres qu’il a menées en Prusse et dans les Pays Baltes puis contre les Hongrois pour s’emparer de la Styrie (1260). L’axe de la géopolitique implicite d’Ottokar est vertical dans la perspective de la cartographie de Mercator. Ottokar sait que les forces centre- et ouest-européennes ne sont pas assez nombreuses et aguerries pour culbuter les Byzantins et organiser le cours inférieur du Danube, comme les Romains l’avaient fait lors de leur campagne en Dacie. L’Italie connaissait ces antécédents historiques: lors des négociations de Versailles, elle avait espéré faire de l’Adriatique une mer italienne en prenant le relais de Venise en Dalmatie et avait animé, avant l’Anschluß, une politique centre-européenne en protégeant le petit Etat autrichien résiduaire et en s’alliant à la Hongrie. Avec Munich, elle espère réaliser ce projet “vénitien” avec l’hinterland allemand, en tablant sur l’alliance tacite entre Berlin et Belgrade  —grâce à la diplomatie de Göring et au régime de Stojadinovic—   et sur les accords du Latran qui mettaient un terme à l’hostilité entre l’Etat national italien et le Vatican. Pour les Italiens de cette époque, en particulier pour un philosophe comme Julius Evola, l’Axe Rome-Berlin, signé après Munich, est une restitution géopolitique du gibelinisme de Frédéric II de Hohenstaufen, mais sans l’hostilité du Vatican et sans présence ottomane dans les Balkans.
- Mussolini a donc opté pour une révision de la politique italienne depuis 1915, année de l’entrée en guerre du pays aux côtés de l’Entente. Mais tout au long de l’année 1938, l’Italie a oscillé entre deux politiques possibles: en mars, au moment où les troupes allemandes entrent en Autriche pour sceller l’Anschluß, Hitler craint une intervention italienne pour sauver le Chancelier Schusschnig, d’autant plus que Lord Halifax tente d’apporter le soutien de l’Angleterre à une intervention italienne dans les cols alpins; mais Mussolini choisit de ne pas intervenir. Hitler lui en sera reconnaissant, jusqu’au bout. Mais immédiatement après les événements d’Autriche, on observe un rapprochement entre l’Angleterre et l’Italie, porté par Chamberlain. Le 16 avril 1938, l’Angleterre reconnait l’annexion de l’Abyssinie par Mussolini, contre laquelle elle avait pourtant vivement protesté et où elle s’était engagée aux côtés du Négus. Cette politique anglaise reçoit l’appui de Ciano, beau-fils de Mussolini. Hitler, voulant une alliance avec l’Italie, démet l’ambassadeur allemand à Rome, von Hassell, de ses fonctions et le remplace par Hans-Georg von Mackensen, plus favorable au tandem Rome-Berlin. En mai, pourtant, Hitler est invité officiellement en Italie, où le point culminant de la visite a lieu à Naples où 100 sous-marins italiens exécutent une formidable parade (immersion rapide puis sortie rapide hors des flots en tirant une salve), montrant aux Allemands et aux Anglais que l’Italie entend jouer un rôle prépondérant en Méditerranée. Avec les Allemands, elle pouvait défier l’Empire britannique et couper sa ligne d’approvisionnement en Méditerranée. Avec les Anglais, elle pouvait contenir tout projet allemand (et russe) dans la même zone, tout en conservant ses colonies libyennes, somaliennes et éthiopiennes. Mais les entrevues de mai 1938 ne débouchent pas sur une politique claire de la part de l’Italie: tant Mussolini que Ciano restent confus et prudents. C’est la victoire diplomatique de Munich qui poussera définitivement Mussolini dans le camp de Hitler. L’Italie jouera dès lors une carte anti-anglaise en Méditerranée. Et signera les accords instituant l’Axe Rome-Berlin.
3. Hitler, Göring et la Yougoslavie:
Pour comprendre les relations réelles entre l’Allemagne et la Yougoslavie, que l’on croit conflictuelles mais qui ne l’ont nullement été, il faut se référer au Traité commercial germano-yougoslave d’avril 1934. A partir de ce traité, les rapports entre les deux pays seront excellents, malgré le fait que la Yougoslavie ait été construite pour empêcher tout débouché allemand ou autrichien sur l’Adriatique. Le Protocole de Dubrovnik de 1937 renforce encore davantage les liens économiques entre le Reich et la Yougoslavie. Krupp construit des usines dans le pays, amorce son industrialisation. Stojadinovic, le chef serbe de la Yougoslavie d’avant-guerre, entend clairement se détacher de la tutelle française, qui ne permet pas un tel envol industriel. Parallèlement à sa politique allemande, il développe d’excellentes relations avec l’Italie et la Bulgarie et envisage de renouer avec la Hongrie, créant de la sorte une synergie dans les Balkans. Mais après Munich, on constate un retour à des positions anti-allemandes (francophiles et slavistes pro-tchéques) et à l’achat d’avions de combat (Blenheim et Hurricanes) en Angleterre. L’Allemagne s’inquiète et Stojadinovic tombe en février 1939.  Mais le Prince Paul de Yougoslavie rend visite à Hitler en juin 1939, et reçoit la garantie allemande pour les frontières de la Yougoslavie: Hitler promet de ne pas soutenir les “séparatistes” slovènes et croates ni d’appuyer les projets “grands-hongrois”; il ne dit pas un mot sur les Volksdeutschen de Yougoslavie. En revanche, Hitler demande aux Yougoslaves d’assouplir leurs positions vis-à-vis de l’Italie, d’adhérer à l’Axe pour lancer une politique méditerranéenne commune, de quitter la Société des Nations et de se désolidariser de l’Entente balkanique parce que les Turcs négocient avec les Anglais, selon la tradition diplomatique qui veut que la thalassocratie britannique soit la protectrice de la Turquie contre la Russie, mais aussi contre toute avancée allemande vers l’Egée. Le ministre yougoslave des affaires étrangères, Cincar-Markovic promet de maintenir les liens étroits avec l’Allemagne, d’améliorer les rapports italo-yougoslaves, mais estime que l’adhésion au Pacte antikomintern serait impopulaire dans le pays. Les relations germano-yougoslaves ont été renforcées par l’effet-Munich. Les liens économiques, diplomatiques et culturels entre les deux pays ont été plus solides qu’auparavant, bien que les cercles hostiles à l’Allemagne n’aient pas désarmés et aient notamment organisé des manifestations violentes contre la venue de diplomates allemands (dont von Neurath) et la visite de Ciano. 
 
4. Georges Bonnet et la diplomatie française:
 La France est la grande absente sur l’échiquier diplomatique européen au moment de l’Anschluß. Elle vit alors une crise politique. Le 10 avril, presque un mois après l’entrée de Hitler à Vienne, Edouard Daladier devient Premier Ministre et choisit une politique de paix, contrairement au gouvernement de Léon Blum que Churchill et Morgenthau avaient vainement tenté de maintenir en place. Churchill et Halifax espéraient qu’un gouvernement Blum aurait incité les Anglais à abandonner la politique de Chamberlain et aurait fait front commun contre l’Allemagne, avec les bellicistes anglais. Daladier, au contraire, est sur la même longueur d’onde que Chamberlain. Daladier remplace Joseph Paul-Boncour, belliciste et partisan d’un soutien inconditionnel aux Tchèques, par Georges Bonnet, européiste favorable à la paix et s’inscrivant dans la ligne d’Aristide Briand, avocat du rapprochement franco-allemand dans les années 20. Pour Bonnet, toute guerre en Europe conduira à la catastrophe, à la fin de la civilisation. Il le croit sincèrement et déplore que Chamberlain, avec sa politique d’apaisement, ne cherche qu’à gagner du temps et à lancer une industrie de guerre et une industrie aéronautique pour armer l’Angleterre, qui se sent faible sur le plan de l’arme aérienne, après les résultats obtenus par les Allemands pendant la guerre d’Espagne (acheminement des troupes de Franco par des avions transporteurs, mise au point des techniques de chasse et de bombardement, perfectionnement de la logistique au sol, etc.). Daladier et Bonnet croiront soutenir une politique de paix à Munich.
Mais les diplomates français et leurs homologues anglais déchanteront le 30 novembre 1938, quand le Comte Ciano annonce à la tribune de la Chambre des Corporations de l’Italie fasciste que Rome entend “faire valoir ses droits” en Méditerranée occidentale, c’est-à-dire en Tunisie, en Corse, et même à Nice. Mussolini annonce quant à lui les mêmes revendications devant le Grand Conseil fasciste, en y ajoutant l’Albanie, clef pour le contrôle de l’Adriatique et du Détroit d’Otrante. Pour la France, il y a dès lors au moins un front supplémentaire, sur les Alpes et en Afrique du Nord. Pire, si Franco accepte de payer sa dette à l’Italie et à l’Allemagne et de venger le soutien par le Front Populaire et les gauches françaises à ses ennemis républicains, en ouvrant un troisième front sur les Pyrénées, Paris devra combattre sur trois fronts à la fois. Le cauchemar de l’encerclement par la coalition germano-hispano-milanaise du XVIième siècle revient brutalement à l’avant-plan. Paris réagit en intensifiant ses liens avec les Etats-Unis, qui, par la bouche de leur ambassadeur William Bullitt, avaient déjà manifesté leur intention d’intervenir dans une éventuelle guerre en Europe, contre les “dictateurs”. Bonnet parvient à obtenir une centaine de chasseurs Curtiss H75, donnant ainsi à l’aviation française, déjà excellente, un atout supplémentaire pour faire face aux Allemands et aux Italiens qui avaient éprouvé leurs avions pendant la guerre d’Espagne. Bonnet introduit ainsi directement la carte américaine dans le jeu des alliances en Europe.
 
Deuxième tentative de Bonnet pour déserrer l’étau qui menace la France: négocier directement avec les Allemands, pour qu’ils calment les ardeurs de leurs alliés italiens. Bonnet renoue ainsi avec la politique pacificatrice de Briand, mais dans un contexte où l’Allemagne est considérablement renforcée, tant sur le plan militaire (plus de menace tchèque, entente relative avec la Pologne et la Yougoslavie, alliance italienne et présence indirecte en Méditerranée) qu’industriel (apport des aciéries et des usines d’armement tchèques, très performantes). Le 6 décembre 1938, Ribbentrop et Bonnet signent dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay une déclaration franco-allemande, ouvrant des relations de bon voisinage et acceptant les frontières telles qu’elles sont actuellement tracées. Chamberlain et Halifax encouragent cette initiative. Churchill la déplore. En janvier 1939, cet accord franco-allemand est déjà réduit à néant par les circonstances.  
5. Beck, Hitler et la Pologne:
 On oublie trop souvent que les accords de Munich ont été possibles grâce à la Pologne. Dès janvier 1938, Hitler s’était assuré la neutralité polonaise face à ses rapports avec l’Autriche (catholique) et la Tchécoslovaquie. Le 14 janvier, en effet, Hitler rencontre Beck à Berlin pour régler un litige (une loi polonaise visait à exproprier tous les étrangers possédant des terres dans les zones frontalières: les Allemands et les Ukrainiens sont particulièrement visés). Au cours des pourparlers, en présence du ministre des affaires étrangères von Neurath, assez hostile à tout rapprochement avec la Pologne au contraire de Hitler, Beck confie que la Pologne n’a aucun intérêt en Autriche et que ses rapports avec la Tchécoslovaquie ne peuvent pas être plus mauvais. Pour Beck, les relations polono-tchèques sont mauvaises parce que la Tchécoslovaquie abrite une minorité polonaise, parce qu’elle s’est alliée à l’URSS ennemie de la Pologne et menace dès lors toute la frontière méridionale du pays.  Beck refuse toutefois d’adhérer au Pacte antikomintern, signé entre Berlin et Tokyo. Mais il promet de poursuivre la politique germanophile du Maréchal Pilsudski. En septembre, quelques jours avant Munich, les Polonais demandent à Londres que les droits de la minorité polonaise en Bohème soient garantis. Avec l’appui tacite du gouvernement de Varsovie, le mouvement OZON (Camp de l’Unité Nationale) s’agite dans toute la Pologne pour réclamer une intervention militaire aux côtés de l’Allemagne en Tchécoslovaquie. Kennard, l’ambassadeur britannique, doit se rendre à l’évidence: les Polonais ne se laisseront pas manipuler dans un sens anti-allemand. Après Munich, les Polonais occupent Teschen, un district peuplé de ressortissants de nationalité polonaise. Ce n’est donc qu’après Munich que les relations polono-allemandes vont se détériorer, sous l’influence britannique d’une part, pour la question du corridor de Dantzig d’autre part. Le changement d’alliance de la Pologne fera basculer Hitler, pourtant favorable à une entente germano-polonaise. Ce changement de donne conduira à la signature du Pacte germano-soviétique.
D’autres événements sont à mentionner dans les rapports triangulaires entre la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’Allemagne. Avant Munich, le 31 juillet 1938, Kopecky, chef du parti communiste tchécoslovaque, déclare lors d’un meeting qu’il est nécessaire d’établir un “front slave soviéto-tchécoslovaco-polonais contre les fascistes allemands”.  Après Munich et après le rattachement des territoires des Sudètes au Reich élargi à l’Autriche, puis, après le coup de Prague et l’entrée de Hitler dans la capitale de la Bohème, bon nombre d’émigrés tchèques se retrouvent en Pologne, pays peu tchécophile, comme nous l’avons vu. Parmi ces émigrés, le plus notoire a été le Général Lev Prchala qui en appelle, à Varsovie, à la constitution d’une nouvelle armée tchécoslovaque. Prchala et ses amis sont pro-polonais, rêvent d’un bloc polono-tchèque dirigé contre l’Allemagne et l’URSS, développent une idéologie slaviste grande-polonaise mais anti-russe, visant à constituer un Etat s’étendant de la Baltique à la Mer Noire, vœu traditionnel du nationalisme polonais et souvenir du grand Etat polono-lithuanien du XVIIième siècle. Staline refusera d’accorder du crédit à ce slavisme-là et le considérera comme une menace contre l’URSS. Le développement de cette idéologie grande-polonaise et conservatrice, sous couvert de restaurer la défunte Tchécoslovaquie et de la placer sous la protection de l’armée polonaise, intéresse les Britanniques mais inquiète d’autant plus Staline, si bien qu’on peut le considérer comme un facteur du rapprochement germano-soviétique. L’idéologie du bloc slave mitteleuropéen, cordon sanitaire entre le Reich et l’URSS, sera reprise telle quelle par les militaires conservateurs polonais et tchèque au service de l’Angleterre pendant la guerre. Les plans du Général polonais Sikorski et du Président tchèque Benes, énoncés dans la revue américaine Foreign Affairs au début de l’année 1942 et prévoyant une confédération polono-tchèque, seront rejetés catégoriquement par Staline et le gouvernement soviétique en janvier 1943. Cette attitude intransigeante de Staline, alors même que la bataille de Stalingrad n’est pas encore gagnée, tend à prouver que l’ébauche de cette confédération polono-tchéque à dominante catholique par le Général Prchala a inquiété Staline et a sans doute contribué à le pousser à signer le pacte germano-soviétique. Staline préférait sans nul doute voir les Allemands à Varsovie plutôt que les Polonais à Odessa.
6. Les puissances occidentales et l’URSS de Staline :
N’oublions pas que la conférence de Munich a lieu en pleine guerre civile espagnole, où les Allemands et les Italiens soutiennent le camp nationaliste de Franco et les Soviétiques, le camp des Républicains. Par personnes interposées, une guerre est donc en train de se dérouler entre les protagonistes du futur Axe germano-italien et l’URSS. Mais les troupes républicaines flanchent, se montrent indisciplinées, les milices anarchistes sont incapables de faire face aux régiments plus professionnels et mieux entraînés du Général catholique et nationaliste, les communistes bien structurés et disciplinés sont dégoûtés de ce romantisme révolutionnaire inopérant et commencent à se retirer du jeu, constatant, devant Barcelone, que la partie est perdue. L’alliance franco-tchéco-soviétique, qui visait le statu quo en Europe et le containment de l’Allemagne, a échoué dans ses objectifs. Litvinov, commissaire soviétique aux affaires étrangères, tente toutefois d’en sauver l’esprit et suggère quelques jours après l’Anschluß, le 17 mars 1938, une alliance des trois grandes puissances (Grande-Bretagne, France, URSS), afin de maintenir le statu quo, mis à mal par l’Allemagne. Litvinov veut que Londres, Paris et Moscou garantissent de concert l’intégrité du territoire tchécoslovaque. Mais Paris et Londres hésiteront, préféreront négocier à Munich. Les Soviétiques savent que le contrôle de la Bohème implique ipso facto le contrôle de toute l’Europe centrale. Si Paris et Londres abandonnent Prague, l’URSS n’a plus que deux solutions:
a) Dévier les forces de l’Allemagne contre l’Ouest et/ou
b) Se rapprocher de l’Allemagne, désormais puissance incontournable sur l’échiquier européen.
Ces deux objectifs, après le remplacement de Litvinov par Molotov, constituent les fondements du pacte germano-soviétique d’août 1939.
Par ailleurs, l’URSS est opposée à l’Occident ailleurs dans le monde. Par le Caucase et en Iran, l’Angleterre menace le flanc sud de l’URSS. Son aviation, à partir des Indes, à partir des bases iraniennes ou irakiennes, peut atteindre les champs prétrolifères du Caucase et frapper le nouveau quadrilatère industriel créé par Staline au sud de l’Oural. Par l’Iran et la Caspienne, l’Angleterre peut aussi frapper Stalingrad, remonter le cours de la Volga par Astrakhan, bombarder Batoum et Bakou, menacer le chemin de fer Krasnovodsk-Achkhabad. A l’époque, la menace britannique sur le flanc sud de l’URSS est réelle: les historiens de l’avenir devront sans doute se demander si les Anglais n’ont pas exercé un chantage sur Staline après la signature du pacte Ribbentrop-Molotov et la victoire allemande contre la France. Et se demander aussi si la mobilisation de l’armada américaine dans la guerre du Golfe, n’est pas la réédition de cette présence menaçante, mais, cette fois, avec l’alliance turque et avec des armes ballistiques à plus longue portée.
Conclusion :
Avec Munich, l’Allemagne retrouve certes l’espace politique du Reich médiéval, perdu depuis les Traités de Westphalie de 1648. L’idéologie du Troisième Reich, centralisatrice dans sa pratique, structure cet espace qui a souffert longtemps de ses divisions institutionnelles et confessionnelles. La diplomatie allemande de 1938 a réussi cet exploit, mais en réfléchissant à partir de critères trop européens, trop européo-centrés. Elle a raisonné comme avant Leibniz, premier diplomate et philosophe allemand à avoir saisi intuitivement l’importance cardinale de l’immense espace russo-sibérien. Ce type de raisonnement explique deux déficits de Munich, en dépit de la victoire diplomatique allemande:
a) Le Reich n’a pas compris que des facteurs extra-européens, bien maîtrisés par les Britanniques, déterminaient la marche des événements en Europe. On ne pouvait plus penser l’Europe centrale sans penser conjointement la maîtrise de la Mer Noire, du Caucase, de l’Asie centrale jusqu’au Pamir. Pourtant, le mythe indo-européen resassé dans l’Allemagne nationale-socialiste, mais de façon figée, simpliste et caricaturale, aurait dû rappeler clairement l’unité spatiale soudant le cœur de l’Europe centrale à l’espace traversé par les peuples-cavaliers scythes, sarmates, perses-iraniens, etc. L’eurasisme est avant tout le souvenir de ces peuples indo-européens qui se sont élancés jusqu’au Pacifique et dont les cosaques sont les premiers légataires aujourd’hui.
b) Comme Mussolini le lui a reproché à la fin de la guerre, peu avant sa mort, dans une conversation avec le fasciste français Victor Barthélémy, adjoint de Doriot, ancien membre du PCF, réfugié en Italie après le débarquement des Américains et des Français de De Gaulle en Provence en août 1944, Hitler n’a jamais compris la Méditerranée. Il n’a pas trop compris que l’Italie lui permettait de contrôler les deux bassins et d’y détruire le système des communications maritimes de la Grande-Bretagne. Les Anglais ont directement perçu le danger, forts des analyses que leur avaient léguées le géopolitologue Halford John Mackinder, dans Democratic Ideals and Reality  (1919, 1ière éd.).
Enfin, la diplomatie allemande et celle de Litivinov n’ont pas raisonné en termes de “Symphonie”. Exclure la Russie des débats ou vouloir maintenir le statu quo de Versailles (avec la France et la Tchécoslovaquie), c’est oublier les leçons de la seule grande alliance digne de ce nom dans l’histoire européenne: la Sainte-Alliance fondée à la fin du XVIIième siècle par le Prince Eugène de Savoie, pour libérer les Balkans d’un pouvoir extra-européen, une Sainte-Alliance qui a permis de regagner 400.000 km2 sur les Ottomans et qui s’est poursuivie jusqu’en 1791, où elle s’apprêtait à libérer la Serbie, à donner le coup de grâce aux Turcs, mais où elle a dû distraire la majeure partie des ses troupes pour affronter les révolutionnaires français, excités en sous-main par les services spéciaux de Pitt.
Enfin, les arbitrages successifs de Vienne, pour calmer les velléités de guerre entre Hongrois et Roumains, montrent que l’enjeu danubien n’était guère perçu. Or, l’Angleterre le connaissait bien, elle sait que la maîtrise militaire et économique de ce fleuve soustrairait l’Europe à toute tutelle maritime. L’Angleterre semble avoir la plus longue mémoire historique: elle se rappelle, indubitablement, que le Tsar Paul Ier, en s’alliant à Napoléon, voulait, avec l’Empereur des Français, prendre pied aux Indes et en chasser les Britanniques. Paul Ier suggérait d’acheminer des troupes par le Danube, la Mer Noire (dominée par la flotte russe de Crimée, dont la construction avait effrayé Londres) et la Caspienne. Cette route est fondamentale. Les Européens l’ont oubliée. Munich en est la preuve. Il faut s’en rappeler. Et ne pas diffuser une géopolitique trop idéaliste et mutilée.
Forest  27-29 septembre 1998.

vendredi 23 décembre 2011

L’Armistice de 1940, une faute tragique Projet de préface

Au moment où en Vème République déliquescente  les Français sont, à nouveau, plongés dans le malheur, il est utile de leur rappeler la part qu’ils prirent en IIIème République défaillante, à compromettre eux-mêmes, leur destin.
A cet égard, fort opportunément, Jacques Bourdu pose une question qui s’avère décisive par les réponses qu’elle suscite  car celles-ci  évoquent les conditions  de la survie nationale. Pour l’auteur de ce texte passionnant l’armistice de 1940 a bien été une faute tragique puisqu’il a renoncé à la forme interrogative. Au débat, il apporte une solide argumentation qui devrait dissiper toute perplexité. Mais on ne saura jamais ce qui se serait passé si, dès juin 40, les Français avaient « pris le maquis ».
Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain accueille Hitler pour l’entrevue de Montoire
Aujourd’hui, rongés par le virus Jean Monnet et l’utopie européenne, leur identité séculaire  bousculée par les vagues d’arrivants aux mœurs différentes, reniant leur passé, s’accommodant  d’un avenir de précarité et de vassalité auquel les conduit la pratique de désastreuses  Institutions, les Français se laissent évincer du cours de l’Histoire.
Hier, en fin de IIIème République, ils avaient souscrit aux carences  du pouvoir politique qu’ils s’étaient donné comme aux faiblesses d’un haut Commandement, excipant de la légitimité républicaine et du respect du pouvoir civil pour justifier sa passivité  et ses erreurs de jugement.
Carences du pouvoir politique ? Elles sont nombreuses et particulièrement affligeantes lorsque l’on considère les fleuves de larmes et les torrents de sang, qu’en définitive, elles ont – indirectement certes – provoqués.
Au cours des années 30, et en France par faiblesse et imbécile dogmatisme, furent réunies les conditions de la terrible décennie 40, la plus meurtrière qu’ait connue l’humanité.
Été 1936, sur une plage de Normandie: 1er prix d'un concours de châteaux de sable.
En 1929, les illusions qu’avaient fait naître les rencontres Briand-Stresemann, les « finasseries » du second abusant de la crédibilité démagogique du premier, étaient en voie d’être dissipées.
Briand et Stresemann
Quatre ans plus tôt, Hilter avait rédigé « Mein Kampf » et ses menaces commençaient à être prises au sérieux. (l’ouvrage sera traduit en français et publié en 1934 par les Nouvelles Editions Latines).
En première page figurait l’avertissement du maréchal Lyautey : « Tout Français doit lire ce livre ».
De 1932 à 1934, les premiers ministres successifs  de la IIIème République, Herriot, Paul-Boncour, Daladier, Sarraut, Chautemps, Bouisson, Léon Blum, radicaux socialistes  ou socialistes, rivalisèrent en matière de démagogie  en feignant d’ignorer « Mein Kampf » et le péril allemand. La gauche française et ses dirigeants politiques réclamaient la réduction des dépenses militaires et de la durée du service national, la fin de l’instruction des réserves, la limitation des fabrications d’armement et du commerce des armes.
Bien qu’en 1930 Hitler eut déjà obtenu les suffrages de près de 15 millions de ses concitoyens, après avoir écrit dans « Mein Kampf » que la … « France était le principal obstacle à l’obtention des résultats (de son programme) et que ces résultats ne seront atteints ni par les prières au Seigneur, ni par des discours, ni par des négociations à Genève. Ils doivent  l’être par une guerre sanglante », à Paris un irresponsable pacifisme était entretenu. Le 3 juillet 1932 à la Tribune de l’Assemblée nationale Thorez déclarait encore : … « Nous sommes contre la défense nationale. Nous sommes les partisans de Lénine et du défaitisme révolutionnaire ».
Au début du mois de janvier 1936, le programme du « rassemblement populaire, le « Front populaire » sera rendu public.
Victoire du "Front Populaire" en 1936. De gauche à droite: Mme  Blum, Léon Blum (SFIO), Maurice Thorez (PCF), Roger Salengro (SFIO ministre de l’intérieur). Deuxième rang derrière Blum et Thorez, (roulant une cigarette) Edouard Dalladier (Parti Radical , ministre de la Défense).
Aussi, deux mois plus tard, les troupes allemandes réoccupaient la Rhénanie. Les Français ne s’en émurent pas davantage puisqu’en avril 1936 aux législatives, ils donnèrent la victoire au Front populaire. Bien qu’il ait affirmé « qu’il ne laisserait pas Strasbourg sous la menace des canons allemands », A. Sarraut, Premier ministre, s’était incliné. Il est vrai, qu’en France, commençait l’agitation sociale, avec 2 millions de travailleurs en grève, la dévaluation du franc, les occupations des usines, et le recours à Léon Blum dès le début de juin 1936.
Celui-ci s’empressa avec Thorez et Daladier de célébrer le 14 juillet 1936 sous une large banderole avec l’inscription suivante : « Pour le désarmement…. Vive Jaurès ». La signification  des événements survenus en Allemagne lui ayant complètement échappé, 3 ans  après l’accession de Hiltler au pouvoir, Léon Blum était monté à la tribune de l’Assemblée  nationale  pour déclarer : « Contre ce danger (le nazisme), je défie quelqu’un d’entre vous de trouver d’autre parade sûre, d’autre moyen de garantie possible  que le désarmement  de l’Allemagne, accepté volontairement par elle ou qui lui serait imposé par l’accord unanime de toutes  les autres puissances ».
14 juillet 1936
Difficile de faire preuve de plus de naïveté, d’ignorance, voire de sottise et de mieux encourager Hitler à réaliser son programme. Triste bilan du Front populaire : baisse de 5 % de la production française, celle de l’Allemagne augmentant de 17,3 %, le nombre des chômeurs passe, en France, de 400.000 à 850.000, l’industrie en général, et celle d’armement en particulier, est désorganisée, les accords de Matignon établissent la semaine de 40 heures
(60 heures outre-Rhin) et les congés payés, incontestables avantages sociaux dont il faudra que les Français paient le prix par la défaite et l’occupation. Ils n’allaient pas être les seuls à souffrir des ambitions allemandes. Le 14 mars 1938 Léon Blum, à nouveau Premier ministre, assurait l’ambassadeur de Tchécoslovaquie à Paris, solennellement, que la France remplirait ses  engagements  envers son pays. (Selon la Convention signée en 1937 prévoyant l’envoi d’une force aérienne «s’il était porté atteinte à l’ordre établi par les traités »).
En février 1939 Hitler occupera la Tchécoslovaquie. La France s’en tiendra au constat, reniant ses engagements. Entre temps avaient été signés les  accords de Munich (fin septembre 1938) si bien que Daladier avait pu regagner Paris en déclarant : « Je reviens de Munich avec la conviction profonde que cet accord est indispensable à la paix en Europe ». Et la population française  d’applaudir. De souscrire  à la démagogie  des dirigeants  qu’elle s’était donnés, et qui, pour lui plaire, affirmaient n’importe quoi.
De gauche à droite: Chamberlain, Mussolini, un interprète, Hitler et Daladier .
Une explication ? Meurtri au plus profond de lui-même par la « Grande Guerre », le pays tout entier n’aspirait qu’à garder le sol national à l’abri d’une nouvelle invasion. Derrière la ligne Maginot – tenue pour infranchissable – protégée par les Ardennes dont le maréchal Pétain déclarait qu’elles étaient impénétrables, par la Belgique et la Suisse, dont les Allemands n’oseraient violer la neutralité, la France n’avait qu’à se tenir sur la défensive. Le pacifisme à la Briand imposait même, le mot bombardement étant proscrit, de désigner « l’aviation de bombardement » par « aviation lourde ». Et  puis, pensait-on en dernier recours, il y aurait la levée en masse, comme en 1793 et aussi les forces morales et populaires à la Jaurès. Ce climat explique, pour une part, l’étrange passivité du haut commandement avant les hostilités et ses erreurs de jugement soucieux qu’il était d’être – déjà – « politiquement conforme ». Dans une telle
ambiance on conçoit qu’en juin 1940 le compromis ait pu l’emporter sur la poursuite de la guerre.
Les carences du haut commandement allaient amplifier les conséquences de l’incapacité gouvernementale. En ce qui concerne, en France le pouvoir politique, l’Histoire en fournit les principales causes. Le 18 brumaire, le coup d’Etat du 2 décembre 1851, plus tard, les ambitions – bien que romanesques – du général Boulanger, ont jeté la suspicion sur le haut commandement. Lorsque, en octobre 1936, le lieutenant-colonel De Gaulle réussit à avoir un entretien avec M. Léon Blum, alors président du Conseil des Ministres, non seulement celui-ci renvoya son visiteur à Daladier et à Gamelin mais déclara, en substance qu’il s’opposait à la mise sur pied des formations blindées celles-ci pouvant être les instruments d’un coup d’Etat.
En revanche, au cours de la guerre de 1914-1918, les exigences de la lutte avaient imposé au pouvoir politique de s’incliner devant la technicité de l’état-major. La France terminait victorieusement les hostilités avec une armée puissante et une doctrine d’emploi efficace. C’est ainsi qu’elle avait réussi à aligner 3000 chars d’assaut Renault et Schneider, les généraux Estienne et Buat déclarant déjà que … « le tank était, incontestablement, l’arme la plus puissante de la surprise, donc de la victoire ».
Char Renault FT17
Ils plaçaient déjà les chars d’assaut en réserve générale du commandant en chef en faisant d’eux les armes d’un corps motorisé spécial « possédant un formidable avantage sur les lourdes unités du passé ».
Mais les leçons de la dernière année du conflit furent oubliées au profit de l’enseignement des trois années précédentes, la stratégie défensive du front continu et la guerre d’usure – relativement – lente des belligérants l’emporta.
Entre 1927 et 1930, le maréchal Pétain et le général Debeney récusèrent la mécanisation souhaitée par De Gaulle. En 1932 le général Dufieux s’éleva contre le concept d’une formation blindée, intervenant directement et décisivement dans la bataille si bien qu’à la suite d’une manoeuvre expérimentale peu concluante, au camp de Mailly, le général Weygand mit un terme à ces exercices. En 1934, lorsque De Gaulle eut publié « Vers l’armée de métier » et argumenté en faveur de la mise sur pied d’une force blindée professionnelle, le général Colson, à l’époque chef d’état-major de l’armée de terre, interdira la diffusion de l’ouvrage.
Le Général Gamelin
Le 6 mars 1936, le premier ministre Albert Sarraut convoqua le général Gamelin : … « Que faire devant l’envoi par Hitler de troupes en zone démilitarisée du Rhin ?
A cette question Gamelin ne fut en mesure que de répondre : …  « envoyer rapidement un corps expéditionnaire français, même plus ou moins symbolique, serait chimérique ».
Et en avril 1938, lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie, l’état-major français découvrit qu’il ne pouvait apporter à ce malheureux pays aucun des secours que le gouvernement s’était engagé à lui fournir, y compris même ceux promis un mois plut tôt par Léon Blum.
Ainsi, au cours de cette triste décennie 30, non seulement la France a été le théâtre d’une profonde discorde socio-économique (événements de 1934 et de 1936-1937) mais la discorde était également chez les militaires divisés par une nouvelle querelle des « Anciens »  - les plus nombreux et  les plus haut placés - et les « Modernes », très minoritaires. La discorde n’était pas chez l’ennemi mais bien en France.
La politique et le haut commandement qui eurent à gérer la défaite, responsables  de l’état des affaires du pays, étaient imprégnés à la fois de
leurs échecs  et de la faiblesse morale et matérielle de la France qui en résultait. Profond était le désarroi général. Une réflexion  d’un officier supérieur rencontré à Alger au retour d’une mission en France en témoigne cruellement : « Vous revenez de la métropole…. Vous avez constaté la pagaille… Nous avons reçu une belle raclée… Mais, vous verrez, les Allemands nous remettrons d’aplomb ».
En 1939, affecté au 4ème Bureau (matériel) de l’état-major  du Commandement supérieur de l’air en Afrique du nord le rédacteur de ces lignes a été en bonne position pour juger des armements aériens dont disposaient les trois Commandements de l’Air, au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Ils n’étaient pas mieux dotés que ne l’était la métropole, sinon en avions anciens, aux biens modestes  performances. Les appareils américains assemblés  par l’Atelier  Industriel de l’Air de Casablanca étaient envoyés en France, théâtre des opérations, les maigres ressources  de l’AFN étant dirigées vers la métropole. Lorsque l’Italie entra en guerre contre la France une formation d’avions italiens survola Alger sans que la défense aérienne  française intervienne. Le Commandement de l’Air fit enquêter. « Comment pouvais-je intervenir, déclara le chef de l’escadrille de la Maison Blanche, voici plus de cinq mois que je réclame  des pneus pour mes avions Loire qui en sont dépourvus ! ».
Alignement des « Dewatine D.520 » de la 5ème escadrille du GC III/6 à Alger - Maison Blanche, fin juillet 1940. Au premier plan, le n°277 de Le Gloan, sur lequel il a peint la "bande des as". Lieutenant Pierre Le Gloan mort le 11 septembre 1943.
Le 19 juin 1940, deux jours après la demande d’armistice du maréchal Pétain, le général commandant l’aviation d’Afrique du nord envoya une petite mission – trois officiers de son état-major ─ en métropole afin d’y organiser l’envoi des matériels indispensables  à la poursuite des hostilités : pièces de rechanges, équipements divers, matières premières et outillages destinés à l’entretien technique des avions d’AFN afin qu’ils deviennent, ou demeurent opérationnels.  C’est ainsi, par exemple, que l’Afrique du Nord 
n’avait aucun stock de maillechort, alliage de cuivre et zinc utilisé pour la fabrication des maillons  de mitrailleuse. Et pas davantage d’outillage pour produire ces maillons.
Au sud de la France, dans les dépôts de Marseille, Tarbes, Montpellier, la panique était telle que la mission échoua. Mais, à Alger, il y avait eu l’espoir de poursuivre la lutte grâce aux ressources humaines  et matérielles de l’empire. Espoir vite déçu.
Au cours des deux dernières semaines de juin 1940, plusieurs centaines  d’avions de combat franchirent la Méditerranée pour échapper à l’Allemand. Ils atterrirent sur les bases  aériennes d’Afrique du Nord, de Rabat à Tunis. L’état-major d’Alger fit dresser leur inventaire par deux officiers, un mécanicien, le capitaine  Crosnier et un navigant, le signataire de cette préface. La plupart de ces avions n’étaient pas réellement « bons de guerre ». Leur équipement, leur armement étaient défaillants  pour la majorité. Chaque appareil avait été inspecté et environ dix pour cent  d’entre eux déclarés  opérationnels. Lorsque, après Mers el Kebir, Alger voulut exercer des représailles en bombardant Gibraltar, le rassemblement  de quelques dizaines d’avions militairement utilisables  se révéla laborieux.
Peu avant le début des hostilités, comme le Commandement de l’Air en Afrique du nord réclamait de Paris que soient renforcées  les forces aériennes  d’au-delà de la Méditerranée, la Direction du matériel aérien répondait négativement  en usant d’arguments  fallacieux. C’est ainsi, par exemple, qu’à l’évocation des médiocres  performances des avions Potez 25 TOE formant l’essentiel  de la flotte aérienne d’AFN, il fut répondu que la faible vitesse du Potez était un avantage face aux chasseurs italiens  trois fois plus rapides car en virage serré ceux-ci ne pouvaient suivre les évolutions de notre vieux matériel.
Potez 25 TOE
Ou encore, la médiocrité de nos propulseurs  étant soulignée, Paris affirmait que l’armée de l’Air n’avait pas besoin de moteurs de plus de 800 chevaux, alors qu’Américains, Britanniques et Allemands se dotaient de moteurs deux fois plus puissants.
Non seulement  l’extension éventuelle du futur et inévitable conflit n’avait pas été envisagée, mais l’Afrique française avait été tenue pour un théâtre d’opérations secondaires  fournissant, en personnel, un appoint aux forces métropolitaines  mais qu’il n’avait pas lieu de préparer à d’éventuels combats. Cette situation n’était pas ignorée à Paris, ou plutôt à Bordeaux, où le gouvernement s’était réfugié.
A la fois responsables du désastre et chargés de gérer la défaite, les Politiques français étaient bien conscients  de l’état moral et matériel du pays. Les Français traumatisés  par un si rapide échec de leurs armées ne souhaitaient plus guère que la préservation de leur existence  fût-ce dans la précarité, l’Allemagne pillant leurs ressources. Même au prix d’une « soumission  déshonorante » selon l’expression de M. J. Bourdu. Mise à part la Serbie et, dans une certaine mesure l’Espagne refusant à Hitler le passage de ses troupes, les pays de l’ouest européen, s’accommodèrent – provisoirement - de la poigne d’acier du IIIème Reich.
23 octobre 1940 : Franco et Hitler se rencontrent à Hendaye.
Sauf les Serbes. Lorsque le gouvernement de Belgrade fut amené à signer un accord  avec celui de Berlin, à la différence des Croates qui acceptèrent d’en devenir les satellites, les Serbes se soulevèrent et prirent le maquis. Pierre II démissionna  et se réfugia en Grande-Bretagne, la Luftwaffe bombarda Belgrade (6 avril 1941) renforçant la résistance, d’abord dirigée par le général Draja Mihailovic, puis par Tito après que l’Allemagne  eut attaqué l’URSS. Les Serbes mobilisèrent ainsi, contre eux, des divisions allemandes  et aussi italiennes  qui eussent été bien utiles face aux Soviétiques.
Le général Draja Mihailovic 1893–1946. Abandonné par les Anglais…
Si, en juin 1940 la France avait encore les atouts  d’une puissante flotte de guerre, une vaste portion d’Afrique où flottait le drapeau français et aussi si elle occupait une position stratégique  éminente dans l’opposition au IIIème Reich, en revanche, les résistants serbes n’avaient pour eux que le courage des Tchetniks et un territoire au relief favorable à la guérilla. Ils n’avaient pas, non plus, souffert des divisions qui affaiblirent la France et ils menaient une vie assez spartiate pour la sacrifier à l’indépendance  nationale. Ils n’étaient pas malades  politiquement  et socialement  alors que les Français souffraient des maux qu’ils avaient eux-mêmes créés. Comment expliquer autrement la médiocrité des dirigeants politiques  et militaires ?
J. Bourdu met en évidence celle du haut Commandement : Pétain, Weygand, Darlan, Gamelin acceptant un armistice humiliant et même déshonorant, quoiqu’en ait dit le maréchal, tous persuadés que l’Allemagne  avait gagné la guerre et que, longtemps elle règnerait en Europe, l’Angleterre capitulant avant peu. Aucun de  ces « grands chefs » ne tenait compte de la réalité internationale et de son évolution :
- Insulaire, la Grande-Bretagne  est protégée par un vaste fossé anti char, un débarquement étant hasardeux  et exigeant des moyens dont l’Allemagne ne disposait pas.
- Puissance  continentale, le IIIème Reich avait forgé son appareil de combat en donnant la priorité au combat aéro-terrestre, l’aviation appuyant l’action des Panzers.
Progression de Panzers 38(t), après le franchissement de la Meuse.
13-14 mai 1940.
Guderian observant l’action de « Stukas ». 13 mai 1940
Aussi la Luftwaffe était-elle dépourvue de l’aviation stratégique nécessaire  pour détruire l’appareil de production et l’industrie d’armement britannique  ainsi que, dès 1941 Londres se révéla capable de le faire au détriment de l’Allemagne.
-La future rivalité des deux dictateurs, Hitler et Staline n’avait pas non plus été envisagée.
-Pas davantage la mise en route de la formidable machine à produire des armements d’outre-atlantique et l’engagement  militaire qui en résulterait.
Seuls, au sommet, De Gaulle, Dautry, Mandel et quelques autres refusent de s’incliner. En revanche, Pétain et Weygand font la loi : accepter l’armistice  et en appliquer les clauses.
En juin 1940, l’Allemagne triomphait. Depuis Sedan elle a continuellement œuvré, sinon pour rayer la France de la carte, du moins pour l’affaiblir, la vassaliser. Bismarck, Guillaume II, Hitler, Schmitt, Kohl ont pratiqué, à leur manière, cette politique. Le virus Jean Monnet et la « construction européenne destructrice  des Etats-nations  lui permettent d’atteindre cet objectif sans avoir à user de la force des armes.
De gauche à droite : Jean Monnet, John Foster Dulles, Dirk Spierenburg, Dwight D. Eisenhower, David Bruce, Franz Etzel, William Rand. A Washington, 3 au 7 juin 1953. © United Press Associations, New York
 Et comme en 1940, nombreux sont les partisans de « l’accommodement »  et de la supranationalité  d’une Europe dont elle deviendrait une division administrative. C’est bien ce que  recherchait Hitler.
Gravement malade était la France, en 1940. Poursuivre le combat exigeait  des efforts qu’elle ne pouvait plus fournir. A cet égard lumineuse  est l’analyse  de Jacques Bourdu. Elle témoigne d’un triste passé… et hélas, explique l’état présent  de la nation.
Général Pierre-Marie Gallois, Mars 2007
L'armistice de 1940. Histoire d'une faute tragique
Auteur : Jacques Bourdu
Paru le : 06/12/2007
Editeur : GUIBERT (FRANCOIS-XAVIER DE)
Isbn     : 978-2-86839-843-7 / Ean 13 : 9782868398437
Jacques BOURDU, ancien élève de l'École Polytechnique, après une longue expérience acquise dans des fonctions de responsabilité et de direction d'entreprises, a, depuis quelques années, publié divers ouvrages sur les nécessaires réformes économiques fondées sur l'observation des réalités d'un monde en évolution.
En complément, quelques lectures…
Pourquoi l’échec de l’aéronautique française des années 30 ?
Je me pose cette question en lisant l’article du Fana de l’aviation consacré à l’Aviation Populaire, lancée par le Front du même nom.
Cet échec tient en deux chiffres :
- Caudron 714 : 500 ch,
- Messerschmitt Me-109 Fighter : 1100 ch.
Or, jusqu’en 1934-1935, l’aviation française tenait son rang. Déjà, il y avait quelques signes avant-coureurs, dont je vous ai déjà parlés, du déclin en germe : des Caudron pathologiquement fins pour compenser des moteurs Renault inférieurs au Rolls-Royce, Daimler-Benz, BMW et Wasp.
Puis, alors que les autres puissances (USA, UK, Allemagne) passaient la surmultipliée avec deux innovations majeures :
des moteurs fiables et puissants
des avions conçus dès la table à dessin pour la production de masse
La France restait scotchée, malgré une forte mobilisation. Pourquoi ?
Il convient tout de suite d’écarter les réponses politiques simplistes : on ne sait pas si la droite aurait fait mieux que le Front Populaire. Je ne me pâme pas devant ce dernier, dont le bilan économique est mauvais, mais il se trouve, par exemple, que l’Aviation Populaire était à l’origine une idée de Mermoz, qui était très à droite.
Il y a une réponse, mais elle est trop globale pour être utile. Il s’agit de regarder ce qui a fait la réussite de l’aviation française des années 50 : ouverture (”importation” d’ingénieurs allemands pour l’ATAR, alors que Renault dans les années 30 n’était jamais arrivé à copier un moteur américain), service des programmes fort (les services étatiques de l’aviation d’après-guerre contrastent avec le foutoir d’avant-guerre), industriels, privés ou publics, structurés, recherche organisée et généreusement pourvue et très forte volonté collective.
Tout a été fait à l’inverse de l’avant-guerre, et souvent par les mêmes hommes. Je pense notamment à Marcel Bloch, devenu entre-temps Marcel Dassault.
Ca ne fait donc que déplacer la question : pourquoi pas plus tôt ? Pour l’instant, je ne sais pas.
Le Maréchal Lyautey ne fut pas le seul à savoir lire entre les lignes…
« Nous sommes en 1933, son premier reportage, publié en août, porte un titre éloquent : « A l’ombre de la croix gammée », texte conclu en ces termes :
« Si vous voulez traiter avec l’Allemagne – et surtout avec le IIIe Reich qui dépassera bientôt en puissance tout ce qu’on pourra imaginer-, soyez militairement plus forts que votre partenaire. Ne désarmez sous aucun prétexte… Sinon faites la guerre, faites-là vite ou nous périrons tous. »
L’auteur de ces lignes prémonitoires ?
Xavier de Hautecloque…
« Xavier de Hautecloque est le fils cadet du colonel Wallerand de Hautecloque – Oncle du futur maréchal Leclerc, Philippe de Hautecloque-, tué par les Allemands le 22 août 1914 à la tête du 14e Hussards. Xavier a suivi les pas de son père en s’engageant à 17 ans dans le même régiment. Blessé, il est cité à l’ordre de l’armée. Il finit la guerre de 14-18 comme officier. »
Xavier de Hautecloque entrera plus tard en « plume », avec la même passion et le même goût de comprendre. Il écrira dans « Gringoire ».
Annonçant sa mort le 5 avril 1935, Garbuccia, député de Corse et directeur de Gringoire, pouvait dire :
« Il a partagé, au péril de sa vie, l’existence des baleiniers norvégiens en océan Articque. Il a traversé le Sahara tunisien et le pays des Touaregs Azdjers, afin d’observer la guerre des Italiens contre les Sénoussites. Enfin, en 1932, il commença outre-Rhin cette sensationnelle et dangereuse série de reportages qui lui valut d’obtenir le prix « Gringoire » et aussi de réunir sur l’Allemagne la documentation la plus précise, la plus rigoureusement exacte ! »
Et l’année 1933, Xavier de Hautecloque ne ménage pas sa peine : Il revient sur le sujet : l’Allemagne !
Et que nous dit notre ami François-Marin Fleutot, auteur du livre auquel nous nous référons – Des royalistes dans la Résistance- :
« En 1934, il repart pour l’Allemagne et rédige une nouvelle série de reportages encore plus éloquents que ceux de l’année précédente. Sous le titre « Nuit sur l’Allemagne », il publie ses reportages, toujours dans Gringoire, chaque semaine du 23 février au 16 avril 1934. Les lire aujourd’hui fait froid dans le dos. Nous qui connaissons la suite des événements avons du mal à saisir comment nos anciens ont pu ainsi se laisser entraîner dans l’horreur.
Que raconte Xavier de Hautecloque aux six cent mille lecteurs de Gringoire ? Simplement ce qu’il a constaté, un an, juste un an, après la prise du pouvoir par Adolf Hitler :
« S’il suffit à un jeune hitlérien de contempler la silhouette d’un Français, assis pacifiquement à la même table, pour voir rouge, que se passerait-il en cas de conflit, si le choc avait lieu, non pas au café Sturm de Berlin, mais dans les rues d’un de nos villages envahis une fois de plus ? Est-ce que l’immonde menace du S.S. ne deviendrait pas une réalité sanglante ? Quand Monsieur Hitler entraîne militairement, quand il prépare au combat, quand il décide d’armer un million de ses jeunes SA et SS dont nous venons de voir un échantillon, que vaut le pacifisme de Monsieur Hitler ? »
Et Xavier de Hautecloque de dénoncer pêle-mêle le camp de Dachau, le 30 mars 1934, un camp de concentration réservé aux prêtres catholiques réfractaires au nouveau régime, les débuts de la « chasse aux juifs », etc.
Le 6 avril 1934, il conclut cette nouvelle série d’articles par une mise en demeure aux gouvernements des Etats démocratiques :
« Groupant nos alliés actuels, nous sommes les plus forts jusqu’à nouvel ordre. Parlons donc le langage des forts à ceux qui ne respectent que la force. »…
1934…
Et son dernier article, paru après sa mort, lançait aux Français et aux royalistes, cette belle apostrophe :
« Si le roi soleil voyait ce  que devient son enclos de France, durement bâti, farouchement défendu, quelles éclipses, quels coups de tonnerre ! »
Le 11 avril 1935, à 11h30, en l’église Saint-Ferdinand-des-Ternes, lors du service funèbre pour Xavier de Hautecloque, mort à 37 ans, « …pas moins qu’un Maréchal de France, Franchet d’Esperey ; un généralissime de l’Armée française, Weygand… des amiraux et de nombreux généraux… » Et nous tairons tous les vieux noms de France et d’autres encore… tenant à rappeler que le Maréchal Louis Franchet d’Esperey ne cessait de vilipender les défaitistes et qu’il exprimera de son vivant son refus de recevoir des funérailles nationales, s’indignant à l’idée qu’un soldat allemand nazi puisse lui rendre les honneurs posthumes. ( Il décède le 8 juillet 1942).
Maréchal Louis Franchet d’Esperey
1935…

Lire :
« Des royalistes dans la Résistance », de François-Marin Fleutot . Flammarion.



Illustrations  Les Manants du Roi »