dimanche 20 novembre 2011

Desouche Histoire : L’Empire byzantin face à l’invasion arabe (632-718)

Section du mur de Théodose II
Section restaurée du mur de Théodose II (Constantinople).
Lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît avec la déposition du dernier empereur Romulus Augustule en 476, la quasi-indifférence générale règne dans l’Empire romain d’Orient, où siège désormais l’unique empereur romain à Constantinople. Le problème barbare semble en voie de solution, et l’empereur Anastase (491-518) laisse un Trésor plein ; mais ce répit est de courte durée. A l’éphémère reconquête justinienne (527-565) succèdent de nouvelles grandes invasions qui vont mettre l’existence de l’Empire en péril.
La dernière tentative de tenir le limès danubien échoue avec l’empereur Maurice (582-602). En quelques décennies, les Balkans sont submergés par les barbares tandis que l’Empire lutte en Orient contre les Perses sassanides. En 626, Constantinople est assiégée des deux côtés : par les Avars du côté occidental, et par les Perses venus de l’autre côté du Bosphore !
L’empereur Héraclius parvient à repousser les envahisseurs et remporte contre les Perses une victoire décisive à Ninive (627). Néanmoins, l’Empire alors très affaibli est devenu une proie idéale pour de nouveaux assaillants. L’invasion arabe est la plus grave que l’Empire va connaître jusqu’à celle des Turcs à partir du XIe siècle. L’Empire byzantin aurait très bien pu disparaître dès le haut Moyen Âge.
I. La conquête arabe
Dès la mort de Mahomet en 632, les musulmans se lancent à l’assaut des grandes puissances voisines : l’Empire byzantin et l’Empire perse sassanide. L’expansion est d’une très grande rapidité, et les villes byzantines tombent les unes après les autres : Damas (635-636), Qinjasrîn (637), Jérusalem (638), Césarée (640). Héraclius réagit en envoyant une armée à la rencontre des envahisseurs, laquelle essuie une lourde défaite à Yarmurk, près d’un des affluents du Jourdain (636).
La conquête de l’Égypte se fait sans que les conquérants arabes ne rencontrent de grandes résistances : la cité d’Héliopolis est perdue en 640, Tripoli en 644, Alexandrie est définitivement conquise en 646. L’Égypte constituait alors le « grenier à blé » de l’Empire, cependant, la perte de cette province ne semble pas avoir entraîné de famine grâce à l’approvisionnement venant d’Asie mineure et de Thrace, et à l’action des pouvoirs publics soucieux de maintenir la stabilité du prix du pain.
La conquête est ralentie par les troubles agitant alors le monde musulman : la fitna. Le dernier des quatre califes rashidun, Ali, est renversé par Mu’awiya, gouverneur de Damas en 661. C’est à cette occasion que les trois groupes religieux islamiques rivaux se forment : les sunnites (partisans de Mu’awiya), les shi’îtes (partisans d’Ali), et les kharidjites (anciens partisans d’Ali déçus par sa tentative de conciliation avec Mu’awiya).
Mu’awiya inaugure la dynastie des califes omeyyades, qui perdure jusqu’en 750, et relance la politique d’expansion militaire. Contrairement aux décennies précédentes, l’avancée se fait plus lente. La résistance est plus farouche en Asie mineure et les reliefs freinent la progression des troupes. A l’Ouest, l’Afrique du Nord est progressivement conquise de 660 à 709 (Carthage tombe en 698). Pour rappel, c’est en 711 que les musulmans traversent le détroit de Gibraltar à bord des navires chrétiens du comte Julien
Le calife comprend l’intérêt de se doter d’une flotte, puisque les musulmans font désormais face à la mer à l’Ouest de l’Afrique et en Asie mineure (les îles). Déjà en 655, sous Ali, une flotte byzantine fut défaite au large de Lycie, ce qui permis la conquête d’une série d’îles, dont Chypre, Rhodes et Cos. Ces îles servent de bases de ravitaillement pour le premier siège de Constantinople qui est lancé par Mu’awiya en 674. Ce siège dure 4 ans et se termine par une victoire byzantine grâce à une arme nouvelle : le feu grégeois. Le reste de la flotte musulmane regagnant ses bases est en grande partie détruite par une tempête. Les musulmans vont mettre une génération pour reconstituer leur armée. Mu’awiya est même obligé de payer un tribut annuel de 3000 pièces d’or, 50 prisonniers byzantins et 50 étalons.
II. Les causes de l’échec byzantin
Comment se fait-il que le puissant Empire byzantin ait si mal résisté aux assauts musulmans ? Les historiens s’accordent pour dire que les Arabes ne possédaient pas un armement supérieur ou une supériorité numérique significative. Ce sont d’autres facteurs qui expliquent les succès musulmans.
En premier lieu, comme cela a été dit, les Byzantins et les Perses ont amenuisé leurs forces dans une longue guerre de cinquante ans, qui s’est terminée en 629 avec les accords d’Arabissos : les deux Empires était largement affaiblis et incapables d’affronter une grande invasion. Ensuite, les Byzantins ont tout misé sur la résistance des villes, les Arabes n’ayant pas développé de technique de siège. La consigne, après la défaite de Yarmuk, était d’éviter le combat, Byzance ne possédant plus une armée capable d’affronter l’ennemi en rase campagne. Or, la plupart des villes se sont rendues, ne voyant pas les troupes impériales venir à leur secours et préférant négocier des conditions de reddition favorables. Les divisions religieuses byzantines (l’hérésie monophysite) expliquent aussi en partie la reddition des villes mais sont loin d’en être la cause principale. Il y a enfin l’enthousiasme religieux des combattants musulmans, et l’effet de surprise (ces populations n’avaient jamais constitué un réel danger) : le réseau de forteresses aux frontières était insuffisamment dense.
III. Le second siège de Constantinople (717-718)
Feu grégeois
Le feu grégeois, élaboré vers 670 par les Byzantins, consistait à jeter sur la mer un mélange inflammable pour incendier les bateaux adverses (illustration du XIe siècle, Chronique de Jean Skylitzès).
En 717, profitant de troubles intérieurs byzantins, le commandant arabe Masmalah regroupe une énorme flotte et forme une gigantesque armée pour partir à nouveau à l’assaut de la capitale byzantine et annexer la “Romanie”. Une première escarmouche permet à la flotte de l’empereur Léon III de détruire quelques navires ennemis grâce au feu grégeois ; cette victoire remonte le moral de la population et des troupes mais surtout elle permet à la ville de ne pas se retrouver en état de blocus (problème des vivres). L’Empire byzantin bénéficie du soutien des Chrétiens d’Orient sous domination musulmane : les rameurs égyptiens font défection, refusant de combattre (plus de 70 ans après la conquête de l’Égypte) ! Les musulmans se sont ainsi vus privés d’une partie de leur flotte.
Des renforts arabes sont repoussés en Bithynie. Après un an de siège, minés par la famine, en proie à un hiver particulièrement rude (chevaux et chameaux meurent), les Arabes doivent se retirer. L’évacuation a lieu le 15 août 718, jour de la Fête de la Vierge. Comme en 678 une énorme tempête anéantit les restes de la flotte en déroute ! Jusqu’alors menacé dans son existence même, 718 marque la libération de l’Empire de l’emprise musulmane.
En revanche, cette victoire ne rassure pas pour autant les habitants de l’Empire qui pensent alors que Dieu les a abandonné. Même les lettrés n’ont pas conscience de ce tournant et continuent à se considérer en infériorité nette. Une colère divine semble s’être abattue sur l’Empire et les angoisses restent présentes ; ce qui va faire le terreau de la crise iconoclaste (725-843).
Jusqu’aux environs de 740, l’Anatolie continue d’être régulièrement razziée. Ce n’est qu’en 740 que pour la première fois une importante armée musulmane est défaite à Akroïnon, au coeur de l’Anatolie. Cette date marque le début de la grande reconquête byzantine qui va s’étaler sur deux siècles : en 975, Jean Tzimiskès arrivera à 150 km de Jérusalem !
- Les musulmans vus par l’évêque Théodore
Théodore Abu Qurra, évêque de Harran (v. 750-v. 825), est un théologien chrétien de langue arabe qui mena une guerre “intellectuelle” contre l’Islam en mettant en évidence les incohérences de la doctrine islamique. La Patrologie Grecque de Théodore, d’où est issu l’extrait ci-dessous, fait partie de cette “littérature de combat” qui se développe dans les premiers temps de l’Islam.
(Théodore a fini par admettre que lorsque les Juifs ont fait crucifier Jésus, celui-ci était consentant à son supplice, en sorte que, selon le musulman, les Juifs ont rendu service aux Chrétiens)…
« THÉODORE : Réponds-moi encore : lorsque vous faîtes une expédition en territoire romain, si l’un d’entre vous est tué en ces lieux, ne va-t-il pas au paradis, selon votre doctrine ?
LE BARBARE :
A coup sûr.
THÉODORE :
Si maintenant tu pars en expédition pour le territoire romain avec ton fils et ton propre frère, et que quelqu’un tue ton fils, vas-tu aller te venger de celui qui l’a tué, comme d’un ennemi, ou bien vas-tu l’honorer comme un bienfaiteur, l’embrasser et lui donner le baiser amical ?
LE BARBARE :
Je le tuerais plutôt mille fois et le couperais en morceaux, si je le pouvais.
THÉODORE :
Et comment peux-tu donc juger juste de tuer celui qui a procuré à ton fils ou à ton frère un tel salut et une telle béatitude ? Dis-moi encore autre chose : suppose que tu aies à l’oeil une blessure qui te fasse souffrir mille morts et qu’un de tes ennemis, voulant t’infliger un coup fatal et te faire perdre la vie au plus vite, saisisse l’occasion et t’inflige ce coup non en un autre endroit du corps, mais précisément sur ton œil meurtri afin, comme je l’ai déjà dit, de te faire perdre au plus vite la vie. Mais suppose encore qu’à la suite de cela sortent de ton œil blessé du pus, des sanies et des humeurs corrompues si bien que, délivré de ta maladie à la suite de ce coup, tu retrouves la parfaite santé : alors, considères-tu l’ennemi qui t’a donné le coup comme un ami et un bienfaiteur et vas-tu, en prenant en considération non son intention primitive, mais ce qui est advenu inopinément, sans qu’il le voulût, l’embrasser et le récompenser ?
LE BARBARE :
Je me vengerais plutôt sur sa personne, si j’en avais le pouvoir, et je le torturerais comme le plus acharné de mes ennemis.
THÉODORE :
Eh bien, considère de la même manière les bienfaits que les Juifs nous ont faits malgré nous ! »
Théodore Abu Qurra. Patrologie Grecque de Migne.
Bibliographie :
CHEYNET, Jean-Claude. Byzance. L’Empire romain d’Orient. Armand Colin, 2001.
DUCELLIER, Alain ; KAPLAN, Michel. Byzance. IVe-XVe siècle. Hachette, 2006.
SÉNAC, Philippe. Le monde musulman des origines au XIe siècle. Armand Colin, 2002.

samedi 19 novembre 2011

Redécouvrir Louis XIII

Cet ouvrage remarquable, rigoureusement fondé sur les sources et sur les travaux les plus récents - ceux notamment de Roland Mousnier et de ses élèves - n'est pas seulement une biographie de Louis XIII, mais aussi une histoire du royaume dans une Europe secouée par des événements dramatiques, entre 1610 et 1643.
 
Le jeune Louis XIII avait connu une enfance des plus triste, après la mort tragique de son père, auprès de Marie de Médicis, « Junon courroucée, mère abusive, assoiffée de considération, de pouvoir et d'honneur » ; il se révéla, à l'âge de quinze ans et demi, lors de l'élimination de Concini, d'une maîtrise de soi qui frappa les contemporains de ce coup d'État royal.
 
Ardent militaire
 
Le souverain malade, timide, bègue, complexé, se révéla pourtant, à l'image de son père, un militaire « animé d'une ardeur sans défaut », et, à la bataille du Pont-de-Cé, « d'une aisance déconcertante, cuirassant ses faiblesses derrière la stature d'un général en chef ». De même, le 26 mars 1629, le roi, « l'épée haute au poing, accompagné de quelques grenadiers, escalade les rochers, les tonneaux et les palissades remparées » au Pas de Suse. Lors de la crise de Corbie, en 1636, le Roi est le seul, à Paris, à refuser de céder à la panique. L'ouvrage de Jean-Christian Petitfils accorde une juste place à l'histoire militaire. Il évoque la reconquête, le 24 mars 1637, des îles de Lérins sur les Espagnols, grâce à des barques à fond plat, susceptibles de transporter chacune quatre cents soldats, remorquées par des brigantins depuis le golfe Juan. « Cette invention de l'ingénieur Du Plessis Besanson était la première barge de débarquement... »
 
Conscient de ses limites, mais pénétré de son sens du devoir et de la grandeur de son rôle, Louis XIII sut s'associer un prélat qui était pourtant un ancien courtisan de Marie de Médicis, et conclure avec lui un véritable pacte politique. Charles Maurras écrivait : « Ni le vieux Guillaume (Ier) ni Victor-Emmanuel, ni Louis XIII n'ont été des princes médiocres, et cependant l'historien politique ou le politique philosophe est tenté de leur préférer le magnifique Louis XIII qui permit au grand cardinal son incomparable dictature fondatrice et réparatrice. »
 
Un coup inouï
 
Cette collaboration de deux hommes en mauvaise santé n'allait pas sans heurts. Le cardinal malade, surchargé de problèmes d'une immense diversité, en lutte à de terribles hostilités, éprouvait la tentation permanente de la démission et de la retraite. C'était le roi qui « remontait le moral de son ministre ». Par ailleurs, le grand cardinal présentait certains petits côtés : son obsession policière, son orgueil ou sa vanité, son goût du luxe et de l'ostentation. Mais, liés par le sens du service de l'État, de l'unité et de la grandeur du royaume (alors que le souvenir des guerres de Religion était tout proche) ils réussirent ce coup inouï de faire payer volontairement les "riches", selon le mot de Françoise Bayard : « Grâce aux bourgeois et aux nobles de robe, à leur vanité et à leur engouement pour les offices. » En 1633, les recettes provenant de la vénalité de charges constituaient 52 % de recettes de l'État. Le reste était surtout dû aux emprunts.
 
Le sens de l'État, et, davantage encore sans doute, une profonde foi catholique unissaient le roi et son ministre. M. Petitfils souligne que c'est à la dévotion du Roi, à son voeu, que l'on doit la fête du 15 août, toujours bien vivante de nos jours. On doit aussi au Roi et au Cardinal la répression de l'agitation protestante dans certaines provinces du Midi. « On ne mesure pas toujours l'importance de cet édit de grâce d'Alès, qui marque vraiment la fin des guerres de Religion, plus que l'édit de Nantes, trêve de circonstance, exagérément magnifiée par l'historiographie française. »
 
Des complots à répétition
 
Mais l'agitation nobiliaire (de caractère religieux ou non), les mouvements populaires dûs à la conjoncture économique difficile et à l'intrusion unificatrice des commissaires royaux dans des communautés privilégiées, ont profondément marqué ce règne, ainsi que les complots à répétitions, dûs à des gentilshommes, grands lecteurs de Plutarque, nourris de philosophie stoïcienne, d'idéaux chevaleresques et de nostalgies féodales ; certains personnages aventureux rejoignent les dévots dans leurs dénonciations des souffrances dues aux guerres ou aux difficultés nées des mauvaises récoltes. Et ils relancent l'idée de la tenue d'états généraux périodiques. Jeu des ambitions, jalousies personnelles, ainsi que le modèle de Brutus animent maints complots contre Richelieu, auxquels participa Gaston d'Orléans - heureusement un perpétuel indécis...
 
La France doit alors faire face à l'impérialisme espagnol, masqué de raisons ou de prétextes religieux. Et la Défenestration de Prague, le 23 mais 1618, marque, pour la plus grande partie de l'Europe, le début d'une période dramatique de plus de trente ans... La France connaît un grand péril, notamment l'année de Corbie (1636) ; au milieu de la tempête défaitiste, seul le Roi sait insuffler aux Parisiens l'élan patriotique qui va contribuer à les sauver. Le livre de Jean-Christian Petitfils est aussi bien écrit que bien informé. On le lit d'un bout à l'autre avec plaisir.
RENÉ PILLORGET L’Action Française du 2 au 15 octobre 2008
* Jean-Christian Petitfils : Louis XIII. Éd. Perrin, 2008, 970 p., 28 euros.
* Un recenseur, dans la presse quotidienne, a reproché à M. Petitfils d'avoir « négligé la question de la sexualité du roi ». Je me permets de le renvoyer aux pages 190, 211, 287- 290 de ce livre. Le problème y est traité avec beaucoup de tact.

Madeleine Rebérioux, une «collabo» des droits de l'homme

Pour le 1er janvier, le gouvernement socialiste a fait de Madeleine Rebérioux un officier de la Légion d'honneur. Une consécration pour cette universitaire ex-stalinienne qui, notamment comme président de la Ligue des droits de l'homme, n'a cessé de conchier, depuis des décennies, les valeurs nationales.

Madeleine Rebérioux est née le 8 septembre 1920 à Chambéry (Savoie). Elle a effectué de brillantes études : École normale supérieure, agrégation d'histoire-géographie (où elle est reçue première), docteur en sciences humaines. Féministe à tout crin, elle a évidemment enseigné à la faculté "alternative" de Paris VIII-Vincennes, puis à Saint-Denis, de 1969 à 1988. Chargée de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales, le must de la recherche universitaire en France, elle y est, en parallèle, responsable pour le CNRS d'un groupe de recherches sur le travail et les travailleurs en France aux XIXe et XXe siècles. Elle a également été vice-présidente du Musée d'Orsay, le musée du XIXe siècle voulu par Valéry Giscard d'Estaing, de 1981 à 1987, son vieil ami François Mitterrand ne pouvant faire moins que de lui donner un petit coup de pouce.

Pourtant cette si traditionnelle pétitionnaire des comités de gauche ou d'extrême gauche, si peu photogénique avec sa "gueule tordue", a très longtemps milité chez les "camarades", les admirateurs de Lénine, Staline et consorts. Elle avait en effet adhéré au parti communiste, en Alsace, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, participant à sa commission des historiens. On la retrouvera dans les opérations de soutien au FLN algérien, évidemment au nom des "droits de l'homme", homme de préférence de gauche et étranger. Elle sera donc un pilier du Comité pour la défense des libertés, qu'elle avait initié en 1952 contre la guerre en Corée (contre Ridgway la peste et pour obtenir la libération de Jacques Duclos), et qui deviendra le Comité pour la défense des libertés en Algérie en 1957. Elle figure également comme secrétaire générale du Comité Maurice Audin (1959-1962), du nom de cet étudiant finalement liquidé par les forces spéciales pour ses actions pro-FLN et antipatriotiques, y figurait alors comme trésorier, curiosité de l'histoire, un certain professeur Luc Montagnier, qui passe aujourd'hui pour un parangon de libéralisme. Elle collaborera évidemment à sa revue, Vérité-Libertés.

Dans le même temps, elle ne se trompait pas en votant "oui" au référendum sur l'Algérie de De Gaulle. Signe de son inconscience, elle avoue avoir agi par pure haine du colonialisme. Dans El Watan (21 mai 1992), elle reconnaît donc : « À l'égard de l'Algérie, j'ai eu une position très compliquée. Je n'attendais rien de la révolution algérienne, sauf son indépendance. C'était le plus important. Je n'avais pas d'hypothèse sur ce que l'Algérie pouvait devenir une fois indépendante. D'ailleurs cela ne m'intéressait pas. Je pensais que c'était malsain, même de m'y intéresser. » Le fait qu'une majorité de la population, pour ne parler que des femmes, se soient retrouvée plus de cinquante ans en arrière n'a jamais effleuré l'esprit de cette fausse militante des droits de l'homme.

Par la suite, dans la foulée, elle milite contre l'intervention américaine au Vietnam, suivant en cela les consignes de Moscou : elle animera donc le très efficace et activiste Collectif intersyndical universitaire contre la guerre du Vietnam de 1965 à 1969, et participera aux activités du Front de solidarité Indochine (PSI). Sans doute gagnée par le prurit gauchiste post-soixante-huitard, elle finira par être recalée de sa cellule en 1969, pour avoir apporté son soutien à la création d'un hebdomadaire d'extrême gauche, Politique-Hebdo. Elle n'en demeurera pas moins un fidèle "compagnon de route", n'ayant jamais eu, en fait, de véritable désaccord avec le marxisme. On la voit ainsi signer des pétitions en 1990 en faveur de rénovateurs du communisme, une variété européenne du communisme post-soviétique. Elle était suffisamment bien en cours pour que Révolution, l'hebdomadaire du parti communiste, lui donne encore la parole en juillet 1992.

Entre-temps, elle avait rejoint, dès 1962, la Ligue des droits de l'homme, fondée et contrôlée par le parti socialiste. Elle entre à son comité central, avec Pierre Vidal-Naquet, en 1964, et en deviendra vice-présidente en 1982. En parallèle, elle figure dans les réseaux de soutien aux organisations d'extrême gauche ou de libération du tiers-monde, souvent manipulés par les Soviétiques et leurs clones. On la retrouve, par exemple, comme administrateur de l'Association Henri-Curiel, du nom de ce communiste finalement abattu pour ses activités interlopes et bien connu des services de police et de contre-espionnage (voir les livres de Roland Gaucher et de Gilles Perrault). Une collaboration qui date de loin puisque Roland Gaucher écrit dans son livre sur Curiel et son réseau, dans un passage sur la guerre d'Algérie : « Madeleine Rebérioux [...] appartient à cette catégorie de membres du parti, à moitié dans l'opposition comme Leduc ou Pronteau, qui sont en rapport avec Curiel. On la retrouvera parmi les membres de l'Association des amis d'Henri Curiel. La guerre d'Algérie terminée, elle présente Vidal-Naquet à Curiel dans le square de la Bibliothèque nationale. »

Elle présidera longtemps la commission Extrême-droite de la Ligue des droits de l'homme, au moment même où les idées nationales trouvent enfin à s'incarner politiquement dans un parti, le Front national. Cette commission Extrême droite, de sinistre mémoire, reçut de gros appuis après l'arrivée au pouvoir de la gauche socialiste. Gilles Perrault (propos corroborés par Emmanuel Ratier avec des documents ultra-confidentiels dans son livre sur le B'naï B'rith), a raconté comment ils avaient été contactés pour organiser, avec le ministère de l'Intérieur (et le B'naï B'rith en arrière-plan), un système totalement illégal de fichage des militants et des publications nationalistes. On retrouvera l'un de ses principaux animateurs par la suite dans les milieux si doctes de la politologie, glosant sur les variantes auvergnates du GRECE ou les préférences gastronomiques des dirigeants du FN. À l'époque, aux côtés d'une Rebérioux, il se préparait, si besoin était, à dresser d'interminables listes de nationalistes. 

Les camps n'ont jamais été l'apanage de la droite. La vision de notre sainte Madeleine était si ratiocineuse, si flicarde et maniaque que, même les Nouvelles littéraires (2 novembre 1985) lui attribuèrent une « vision policière de l'histoire ». On lui doit donc une série d'ouvrages bourrés d'erreurs, tel L'extrême droite en question. En 1991, elle succède à M. Yves Jouffa comme présidente de la Ligue des droits de l'homme, une consécration dans le petit milieu intellectuels et un vrai brevet de démocratie antifasciste. En parallèle, les prébendes et les distinctions ne cessent de tomber : direction de la revue Le Mouvement social, présidence de la Société d'études jaurésiennes, administrateur de l'Association des amis de Georges Sorel, présidence de l'Association française pour les célébrations nationales (1982-1986), animation des célébrations du cinquantenaire du Front populaire en 1986, etc. À la demande de sa "copine" Yvette Roudy, elle a même trouvé le temps de présider la commission non-gouvernementale chargée d'établir un rapport sur la situation des femmes en France au début de l'ère socialiste.

Lorsque éclatera l'affaire Boudarel, elle se portera évidemment à la rescousse, prenant la défense de l'odieux kapo communiste. Dans une vision très particulière de l'histoire (on n'ose croire qu'elle pratique ainsi lorsqu'elle étudie le mouvement social... ), elle déclare (La Croix, 6 mai 1991) :
« Toute cette affaire a été montée par l'extrême droite afin de faire condamner Boudarel pour crimes contre l'humanité et de le renvoyer ainsi dos à dos avec les Barbie, Touvier ou Bousquet. Il n'y a pourtant aucune commune mesure entre la barbarie nazie et une propagande procommuniste effectuée dans un camp de prisonniers. Or il n'existe aucune preuve que Georges Boudarel, que je sais plein de remords et que je considère comme un homme estimable [sic], ait effectué autre chose en Indochine que de la propagande, comme d'autres en ont fait dans les camps de Pétain. »

Fermez le ban : il n'y a de droits de l'homme que pour ceux de gauche. Un homme de droite n'est d'ailleurs pas un homme.
Gabriel LINDON National Hebdo du 7 au 13 janvier 1999

jeudi 17 novembre 2011

1725 : Une reine trop discrète

Le 5 septembre, Louis XV épouse Marie Sophie Leszczynska, princesse de Pologne.
Cette année-là, la dixième de son règne, Louis XV, quinze ans, épousait Marie-Sophie Leszczynska, de sept ans et demi son aînée. Le choix de la deuxième fille de Stanislas Leszczynski, roi détrôné de Pologne, vivant modestement dans le vieux château de Wissembourg (Alsace) grâce à des subsides français, étonnait la cour de Versailles et même le bon peuple de France.
En fait le jeune Louis XV avait été fiancé en 1721 à onze ans à sa cousine germaine Marie-Anne-Victoire d'Espagne qui avait trois ans. Celle-ci était la fille de Philippe V (le premier Bourbon d'Espagne) et de sa seconde épouse l'impétueuse Élisabeth Farnèse de Parme. Venue en France pour apprendre son métier de reine, la petite infante avait conquis la cour par son charme ingénu. Sauf, semble-t-il, son promis : lorsqu'il la rencontrait, il partait pour la chasse tandis qu'elle lui montrait ses poupées…
Or, la santé du jeune roi était loin d'être florissante et beaucoup s'inquiétaient à l'idée que ce mariage, vu l'âge de Marie-Anne-Victoire, ne pourrait pas être célébré de sitôt, donc que la descendance n'était pas assurée avant longtemps… Le plus inquiet était le Premier ministre et prince du sang, le duc de Bourbon, qui redoutait de voir monter sur le trône le fils du défunt Régent, nouveau duc d'Orléans. Le duc de Bourbon, influencé par sa maîtresse, Mme de Prie, décida en 1725 de rompre le projet de mariage espagnol et la petite infante, alors âgée de sept ans et regrettée de tous, fut renvoyée à Madrid avec excuses et force cadeaux qui ne suffirent pas à calmer la colère de Philippe V… (Marie-Anne-Victoire devait épouser en 1729 Joseph 1er, roi du Portugal.)
Une élue inattendue
Restait à trouver une nouvelle future reine de France… Mme de Prie s'arrogea le droit, au nom du duc de Bourbon, de choisir en écartant toute princesse liée aux Orléans… L'”élue” fut celle qui s'y attendait le moins : Marie Leszczynska (qui avait naguère été pressentie pour être la seconde épouse… du duc de Bourbon !). Cette solide Polonaise, sans royaume et sans dot, déjà “vieille” (vingt-deux ans !) et sans grande réputation de beauté, pouvait-elle satisfaire le séduisant garçon de quinze ans qu'était Louis XV, porteur de la plus prestigieuse couronne d'Europe ?
Dès le 15 août, le jeune duc d'Orléans, au nom du roi, épousa Marie par procuration dans la cathédrale de Strasbourg. Deux jours plus tard, elle partit en cortège en distribuant largement des aumônes sur la route, vers Moret où l'attendait Louis XV. La rencontre eut lieu le 4 septembre : Marie, simple et naturelle, émue et souriante, fut tout de suite fascinée par ce jeune éphèbe, lequel, jusqu'alors un peu distant avec les femmes, se montra aussitôt enjoué. Comme l'explique Michel Antoine dans son Louis XV (Fayard), le jeune roi, orphelin de père à deux ans et de mère à quatre ans, découvrait en Marie, qui elle aussi avait souffert, certes une épouse, mais aussi un soutien maternel.
Le mariage fut célébré le lendemain par le Grand Aumônier de France dans les plus grands fastes à Fontainebleau, suivi d'éblouissantes festivités. Tous les historiens disent que l'union fut consommée la nuit suivante, tant le roi, au sortir d'une jeunesse très sage, était pressé de montrer qu'il était un homme.
Dix enfants
Dix enfants devaient naître dont le dauphin Louis (1729-1765, père de Louis XVI) qui allait épouser l'infante Marie-Thérèse d'Espagne, soeur de l'ancienne fiancée de Louis XV, tandis que sa soeur Louise-Élisabeth de France, épouserait Don Philippe, duc de Parme, frère de la même ancienne fiancée du roi. Le mauvais effet de la rupture de 1725 serait ainsi effacé.
On sait que Louis XV ne fut pas un modèle de fidélité conjugale… Marie supporta son sort avec grande dignité, élevant très chrétiennement ses enfants, - ne marquant nulle animosité à l'égard de Mme de Pompadour, - tenant un salon fréquenté par de grands artistes - attirant à la cour par exemple le prodige du temps, le jeune Mozart -, gardant de bonnes relations avec son père qu'elle chérissait et qui, ne parvenant pas à redevenir roi de Pologne, avait reçu les duchés de Lorraine et de Bar en viager et embellissait Nancy et Lunéville. Cette reine trop discrète mériterait une meilleure place dans la mémoire des historiens.
De son côté Louis XV ne cessa jamais de voir en Marie son épouse devant Dieu. Les turbulences du coeur qui finirent par le laisser bien désenchanté, ne lui faisaient pas oublier que, même “arrangé”, ce mariage était chose sacrée. Quand Marie mourut le 24 juin 1768, la mort du dauphin Louis venait de les rapprocher dans la douleur…
MICHEL FROMENTOUX L’Action Française 2000 du 2 au 15 octobre 2008

mercredi 16 novembre 2011

Les royalistes dans la résistance

Les royalistes dans la résistance (1ère partie)


Les royalistes dans la résistance (1ère partie) par AFprod2

Les royalistes dans la résistance (1ère partie)


Les royalistes dans la résistance (2ème partie) par AFprod2
Les grandes vérités ne peuvent être durablement occultées! Exemple : la place prépondérante des royalistes dans la résistance en 1940. Bien sûr, on me rétorquera que les royalistes, si braves qu'ils soient, ne sont pas très doués pour la communication puisqu'un fait aussi indéniable que celui-ci est trop souvent ignoré.  Par AFprod2

Une querelle fatale : Légitimistes/Orléanistes

L’historien maison Marc Savina

Une querelle fatale : Légitimistes/Orléanistes (1ère partie)

Une querelle fatale : Légitimistes/Orléanistes... par AFprod2

Une querelle fatale : Légitimistes/Orléanistes (2ème partie)


Une querelle fatale : Légitimistes/Orléanistes... par AFprod2


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la prise d'Alger (5 juillet 1830)


Les origines de cette importante victoire française, et la dernière de la Monarchie légitime, sont lointaines : elles remontent au moins à la lutte contre  les  Barbaresques,  ces pirates musulmans qui enlevaient des Européens en mer et sur les côtes pour les réduire en esclavage. Déjà Louis XIV avait décidé une opération en 1660.

Relevons que l'Algérie est une province autonome de l'Empire ottoman, gérée par des pirates turcs et renégats - anciens chrétiens européens convertis à l'islam - basés principalement à Alger, qui exercent une double prédation, extérieure, et intérieure, imposant de lourdes contributions aux Arabes et Berbères - alors peut-être encore majoritaires - ; ce système colonial de la Sublime-Porte se maintient jusqu'en 1830, donc les Français n'envahissent aucunement un État arabe algérien mythique - avant 1962 -. Aussi Louis XIV, à défaut d'attaquer Alger, cible jugée trop difficile - du moins depuis l'échec de Charles-Quint, à l'automne 1541 - choisit-il le port de Gigeri (Jijel) en 1664. Cette expédition com prend des enjeux intérieurs, car l'expédition est commandée par son cousin, le duc de Beaufort ; il s'agit de montrer que les Grands redeviennent les premiers serviteurs de l'État - après toutes les révoltes de la Fronde -. Il reçoit pour mission d'implanter une base militaire permanente dans cette région stratégique. Mais après trois mois de combats acharnés, si la ville est prise, la précarité de la situation, la difficulté des approvisionnements en particulier font que le repli en France est ordonné. Beaucoup d'éléments tendraient à démontrer une certaine incompétence de Beaufort - le courage n'est pas en cause -, et le caractère néfaste de ses choix.
Puis, bien plus tard, le capitaine Boutin est envoyé comme espion dans la régence en 1808 sur ordre de Napoléon ; celui-ci songe, après l'échec de la Campagne d'Égypte (1798-1801) à un débarquement à Alger et à une colonisation de l'Afrique du Nord. Il accomplit sa mission d'espionnage du 24 mai 1808 au 16 juillet 1808, ses relevés lui permettent non seulement d'établir Sidi-Ferruch comme lieu propice au débarquement - grande plage à l'Ouest d'Alger, mais pas à proximité immédiate -, il élabore un plan de contournement d'Alger dont l'itinéraire passe par Staoueli, Sidi Khalef et le Fort de l'Empereur. En outre, son rapport, précis, suggère l'emploi d'une force d'invasion s'élevant à 35 000 ou 40 000 hommes, et contient des recommandations à l'adresse de la future armée d'occupation. Ainsi, quinze ans après la mort de Boutin, les commandants des forces terrestres et navales de Bourmont - ministre de la Guerre - et Duperré - ministre de la Marine et des Colonies - mettront assez fidèlement en application son travail de 1808.
La cause immédiate, invoquée à l'époque, est qu'un diplomate français a été frappé par le Dey d'Alger : le 30 avril 1827 en audience, le consul de France Pierre Deval refuse catégoriquement de céder à des menaces et reçoit le fameux coup d'éventail. Le Dey s'impatientait en réclamant le remboursement d'une créance particulièrement ancienne remontant au Directoire, et hélas trop complexe pour un paiement simple et direct exigé - déjà un montage financier trop créatif, avec de nombreux intermédiaires, et la Restauration était soucieuse, elle, des deniers de l'État.
Faute d'excuses, un blocus naval est imposé par la France, mais il s'avère trop perméable, et le Dey refuse de céder. Aussi l'épreuve de force s'impose-t-elle assez logiquement pour tout gouvernement soucieux de la grandeur de la France, surtout qu'elle a été techniquement très préparée, et qu'aucune puissance majeure n'oserait intervenir en faveur d'un État-pirate ; la nette décroissance depuis la fin du dix-huitième siècle du brigandage marin n'enlève rien à la nature de la chose.
Charles X peut d'autant moins céder, ou se contenter comme Louis XIV d'un symbolique bombardement naval d'Alger - par l'amiral Duquesne en 1682 et 1683 - que la situation politique intérieure française tourne à l'épreuve de force, avec des libéraux majoritaires à la Chambre des Députés, qui entendent gouverner la France contre la volonté du roi ; aussi cette expédition tient-elle de l'opération de prestige pour rétablir l'autorité royale, obtenir un soutien populaire aux Quatre Ordonnances - juillet 1830 - censées éliminer l'opposition libérale - en retrouvant une majorité ultraroyaliste à la Chambre -.
Pourtant, il ne s'agit pas d'une simple opération de politique intérieure, comme il est dit trop souvent. Même si les projets sont parfois un peu flous, il faut voir globalement une volonté de reprendre une expansion coloniale, avec l'acquisition d'un vaste territoire de peuplement qui n'existe plus depuis la perte de l'Amérique française en 1763 ; l'Algérie est alors fort peu peuplée, avec moins de deux millions d'habitants, pourrait accueillir près de la métropole et sous un climat méditerranéen - parfois difficile, mais convenant à l'Européen contrairement au tropical -, des millions de paysans français pauvres. L'évangélisation des indigènes était envisagée sérieusement, contrairement à ce que firent tous les gouvernements français suivants qui supposeront toujours énergiquement aux très rares tentatives de christianisation. Bref, à ces conditions, peuplement européen majoritaire et assimilation par la religion et la langue, l'Algérie aurait pu être en totalité française ; sans verser dans l'uchronie, tout ceci n'était pas absurde.
L'opposition libérale, en particulier la presse, mène une campagne défaitiste d'une virulence extrême, prévoyant les pires désastres, dévoilant tous les secrets militaires - les complicités dans l'armée et la marine sont évidentes -. La haute hiérarchie de la Marine refuse de participer à l'expédition, plusieurs amiraux pressentis refusent leur nomination, et le font bruyamment savoir, le vice-amiral Duperré se soumettant in extremis par sens de l'honneur. Il accomplit certes son devoir durant l'expédition, mais avec une prudence parfois à la limite du suspect. Le commandant terrestre désigné est une cible facile pour une campagne de presse odieuse, car il a quitté l'armée de Napoléon trois jours avant Waterloo, en se rendant aux Prussiens - d'où les accusations de lâcheté et de trahison, exprimées sans aucune réserve dans des articles et caricatures -, choisissant probablement involontairement le plus mauvais moment pour rejoindre Louis XVIII en bref exil à Gand ; contrairement à Duperré, soucieux de démontrer son courage, il intrigue pour obtenir son poste, et durant son commandement, fait preuve de détermination et de sens de la décision. Les deux militaires disposent d'une très grande expérience et de compétences certaines.
La flotte de l'expédition se rassemble à Toulon, comportant 103 bâtiments de guerre, 572 navires de commerce transportant 35 000 soldats, 3 800 chevaux et 91 pièces d'artillerie de siège. Enfin, après des mois de préparation, le 25 mai, elle quitte le port. Après une navigation contrariée par le vent, puis une relâche aux Baléares, l'armée débarque enfin le 14 juin à Sidi-Ferruch, avec très peu d'opposition. Sur la route d'Alger sont menées deux batailles contre les troupes du Dey, Staoueli - le 19 juin - puis Sidi Khalef - le 24 juin - : le professionnalisme des troupes françaises permet de l'emporter sur l'armée barbaresque, plus nombreuse, mais composée seulement d'un corps restreint de janissaires entraînés. Le 3 juillet les batteries de défense côtière d'Alger sont attaquées par la marine française ; le 4 juillet le Fort de l'Empereur, principale défense de la ville est pris, ce qui conduit le lendemain à la capitulation d'Alger. Le siège a été mené à une vitesse remarquable. En récompense, Bourmont est fait pair de France le 16 juillet 1830.
Ainsi, une opération réputée téméraire, voire impossible, depuis l'échec de Charles-Quint, est réalisée avec une facilité déconcertante au prix d'à peine plus de quatre cents morts français - dont le fils du commandant en chef, Amédée de Bourmont. Pourtant Charles X ne réussit pas à en faire un grand événement populaire réhaussant son prestige, qui lui servirait au moment ad hoc pour triompher de l'opposition libérale. Peut-être même que le succès à Alger nuit à la tentative de reprise en main du Royaume en créant un trop grand sentiment de confiance chez le souverain.
En Algérie, Bourmont commence la conquête du pays, avance jusqu'à Buda dans la plaine de la Mitidja, fait occuper Bône, laquelle ouvre ses portes au corps expéditionnaire, et Oran après une brève résistance dans la première quinzaine d'août. Le 11 août, le nouveau ministre de la Guerre de Louis-Philippe, le général Gérard, lui communique officiellement la nouvelle de la Révolution de Juillet. Bourmont refuse de reconnaître le nouveau régime, et est remplacé par le général Clauzel envoyé par les autorités révolutionnaires.
Scipion de SALM. RIVAROL  du 1er JUILLET 2011

mardi 15 novembre 2011

La fin de l’empire romain en Gaule


Au III ème siècle, l'empire romain était en crise et la Gaule en pleine incertitude. Les causes en sont multiples. L'empereur Gallien avait bien tenté d'arrêter sur le Rhin les incursions des Germains qui semaient la désolation sur le territoire mais c'est l'empereur gaulois Posthumus qui avait finalement ramené l'ordre et la sécurité. Soutenu par le pays éduen, c'est ensuite Constance-Chlore puis Constantin qui, depuis la Gaule, avaient rétabli la grandeur de l'empire.
Constantin le Grand a-t-il trompé et trahi les Gaulois en transférant son siège d'Augustodunum/Bibracte/Mt-St-Vincent (1) à Constantinople ? Oui, si l'on en juge en constatant la suite de l'Histoire.
Un Occident en difficulté, menacé sur ses frontières.

Lorsque le grand Constantin eut pris possession du royaume du ciel, l'empire qu'il avait possédé sur la terre fut partagé entre ses trois fils (2). Or, à Augustodunum, Constant s'entourait d'étrangers ce qui provoqua une révolte de son entourage éduen, sa fuite puis sa mise à mort (3).
Maître d' Augustodunum, Marcellinus essaie de reprendre la main. Il s'assure du concours des Lètes récemment immigrés en élevant sur le pavois l'un d'entre eux, Magnence. Ces Lètes avaient prouvé leur attachement à leur nouvelle patrie en 359, à Amida, où les deux légions de Magnence y avaient trouvé une mort glorieuse face aux Perses (4).
En 361, Marcellinus et Magnence conduisent leur armée contre l'empereur d'Orient, Constance, dernier fils de Constantin et héritier pourtant légitime. Tragique expédition qui se termine par leur défaite, à Mursa. Les Gaulois sont écrasés après la défection des Francs qui les accompagnaient. Véritable carnage, ce n'était plus un combat mais un règlement de compte entre les Illyriens et les Celtes (5). Les événements qui suivent confirment les craintes de Marcellinus et lui donnent raison à postériori. Entouré d'une cour d'officiers alamans, l'empereur Constance, tout à ses intrigues, a laissé, voire encouragé, les Alamans à envahir la Gaule (6).
Véritable sursaut contre la politique laxiste ou hostile de l'empereur d'Orient, les Gaulois applaudissent Julien César quand celui-ci part en campagne contre les bandes infiltrées qui errent dans le pays. Parvenu au sommet de la renommée pour avoir rétabli la frontière du Rhin, ils l'élèvent sur le pavois et font de lui, leur empereur. Puis ils portent un fer victorieux jusqu'en Orient. Pendant que Julien tente d'y rétablir l'unité de l'empire, ils festoient dans les temples (7). Leur défaite contre la puissance montante sassanide des Perses met fin à leur entreprise. Julien meurt en combattant. Nous sommes en l'an 363.
La tournant de la fin du IV ème siècle se joue à Rome.
Dès le III ème siècle, Rome avait étendu la citoyenneté romaine à tous les sujets de l'empire, y compris aux barbares issus du butin de guerre, ou ralliés, ou fédérés, ou mercenaires (a).
(a) Pour tout Romain, le Barbare n'était pas un être sauvage et assoiffé de sang mais un homme qui parlait un langage qui lui était incompréhensible et dont la civilisation lui apparaissait primitive (linternaute, histoire).
Un siècle a suffi pour que les descendants de ces barbares romanisés se multiplient jusqu'à concurrencer les Romains d'origine que cela soit dans les fonctions militaires ou civiles. Zozime et Julien vont même jusqu'à reprocher à Constantin d'avoir fait preuve d'une partialité scandaleuse en faveur des étrangers (8). Rome n'était plus dans Rome et la ville n'avait plus d'intérêt et de gloire que d'être encore le siège officiel de l'empereur en titre, même fantoche. Certes, il n'est pas dit que ces barbares romanisés aient manqué à leurs devoirs civiques mais avec toutefois quelques nuances annonciatrices de désirs hégémoniques et de futures rivalités.
Alors que les dissensions n'avaient pas encore éclaté au grand jour, on adoptait les usages des nouveaux venus, leurs costumes, leurs armes et même leurs chants de guerre. Il y eut un tel engouement qu'à Rome, en souvenir de l'ancienne dignité romaine, les autorités durent interdire la mode barbare des hautes chausses, des pantalons, des longs cheveux et des fourrures (8).
En 406, sous la forte pression des barbares extérieurs à l'empire, la frontière du Rhin cède.
Rome n'est plus dans Rome. Les redoutables légions romaines de Pompée et de César ne sont plus que des souvenirs. Menacée en Italie par les troupes wisigothes d'Alaric, Rome n'a plus les moyens de tenir la frontière du Rhin. Profitant d'un hiver particulièrement rigoureux où le fleuve est gelé, Vandales, Suèves et Alains le franchissent. Ils traversent la Gaule en contournant le pays éduen par le nord et l'ouest et se fixent en Espagne tandis que les Burgondes et les Francs qui les suivent restent sur les territoires frontaliers.
En 410, Rome est prise et pillée par les Wisigoths d'Alaric. C'est le premier sac de Rome qui a un énorme retentissement. La Ville compose avec ses nouveaux protecteurs désormais installés en Narbonnaise puis en Aquitaine où ils fondent un royaume.
En Gaule, rien de tel ! Au nord, on intègre dans le dispositif défensif la tribu des Francs saliens pour qu'ils s'opposent désormais aux tentatives de franchissement de leurs cousins, autres Francs. Plus au sud, les Eduens invitent les Burgondes (9) à s'installer chez eux en leur donnant des terres et les installent en dispositif défensif avant, d'Orléans à l'aile gauche à Genève à l'aile droite, poste de commandement au castrum de Chalon-sur-Saône/Taisey (ma thèse), Lyon en base arrière.
La bataille des champs catalauniques a donné un coup d'arrêt aux grandes invasions mais a ouvert une période de conflits entre les Francs et les Goths.
Renforcés par des peuplades germaniques, les Huns d'Attila franchissent le Rhin et dévastent la Gaule du nord. Ils brûlent les villes, entassent le butin, échouent devant Paris, assiègent Orléans qui résiste. En 451, aux champs catalauniques, ils sont battus par le romain Aetius que seconde l'arverne Avitus. Les fédérés, Burgondes, Francs, Alains, auxquels se sont joints les Wisigoths, sortent victorieux de ce gigantesque combat tout en s'imposant dorénavant comme les protecteurs désormais incontournables des cités gauloises.
En contraste avec la Gaule du nord, aucun texte ne dit en revanche qu'une invasion ait emprunté le couloir Saône/Rhône. Le chemin des invasions contourne le pays éduen. C'est un point très important à souligner. Car si les textes relatent les terribles ravages subis par les Gaulois sur le chemin des invasions, on peut très bien supposer qu'ailleurs, la civilisation a continué à prospérer tout en devenant chrétienne ; accidents climatiques et famines épisodiques étant toujours possibles.
En Burgundie, Chalon-sur-Saône nous révèle une situation trés étonnante. Alors que les habitants de la ville vivent très chrétiennement leurs habitudes au pied de leur magnifique basilique, le roi Gontran vit dans la rusticité de son ancien castrum tout en se contentant d'une modeste église de village (10). http://www.agoravox.fr/tribune-libr… et http://www.agoravox.fr/tribune-libr….
Gontran est un roi franc fils de mère burgonde. Ses ancêtres rois burgondes ont été supplantés par les Francs après qu'ils aient été délogés de la forteresse d'Augustodunum, toujours existante mais un peu perdue au fond des bois (11). Dans l'histoire des évêques de Chalon, cette anecdote ne semble pas avoir troublé outre mesure nos saints directeurs de conscience, tellement ils étaient persuadés de la futilité de leurs protecteurs sans éducation.
Les écrits de Sidoïne Apolinaire sont des témoignages extrêmement précieux pour cette période charnière. Ils nous révèlent la tentative arverne d'Avitus, malheureusement sans lendemain, d'aider Rome à se relever, une solidarité avec les Eduens qui détachèrent auprès du comte/poète un détachement de Burgondes, mais sutout une communion de pensée entre évêques de haute culture, imbus de poésies et d'éloquence, qui ne pouvaient pas s'imaginer que leur monde d'innocence touchait à sa fin (a).
La duplicité du romain Séronat qui remplissait les prisons de citoyens arvernes, qui peuplait le pays d'étrangers (12), le coup de main du roi goth Euric sur le sanctuaire d'Augnemetum (13), l'arrivée des Francs, l'exil, il a fallu tout cela pour que Sidoïne Apollinaire et ses amis évêques se rendent compte enfin que le monde avait changé.
(a) - Innocence, cela signifie que conformément aux prédications de saint Martin, Christi ego miles sum ; pugnare mihi non licet (14). Je suis un soldat du Christ ; combattre ne m'est pas permis. Cela signifie que seules les grandes processions religieuses pouvaient conjurer le mauvais sort et qu'à défaut, mieux valait laisser aux barbares le soin de régler les viles affaires, damnés qu'ils étaient déjà.
Il apparait clairement que le pays éduen a échappé aux tribulations de cette période troublée.
Cela signifie qu'il n'y a aucune raison d'invoquer des invasions barbares qui auraient détruit en Bourgogne d'anciens monuments existants. Cela signifie que lorsque le site internet de Chalon-sur-Saône prétend que la ville a été détruite par les invasions germaniques, c'est tout simplement faux.
Cela signifie que, chronologiquement, il est tout à fait logique de voir s'élever à Mont-Saint-Vincent/Bibracte le premier temple et le premier oppidum des Celtes, le castrum de Cabillodunum sur la colline de Taisey, puis la basilique/cathédrale/le plus beau temple de l'univers à Cabillo/ville de Chalon, puis l'église/cathédrale Saint-Etienne/Saint-Jean à Lyon, puis la petite église franco-burgonde du roi Gontran à Sevrey. Et cet exemple devrait amener les historiens des autres provinces à se remettre, eux aussi, en question. Relisez mes articles et essayez de comprendre leur cohérence et l'incohérence de ceux qui les critiquent sans avancer d'arguments sérieux.
Pourquoi inventer en Bourgogne, des villes en feu, des monuments qui s'écroulent, des territoires dévastés alors qu'aucun texte ne l'indique. Les seules dévastations dûement prouvées sont celles qu'autorisa Louis VII, en 1166, lorsqu'il livra la vallée de la Saône aux exactions de la soldatesque ainsi que les mutilations de nos bâtiments religieux par les révolutionnaires.
Cela signifie que c'est une absurdité totale d'appliquer à la Bourgogne des textes qui relatent des destructions qui se sont faites ailleurs, d'imaginer une parenthèse d'évolution et une quasi-renaissance vers le XIème siècle. Cela signifie que si, au Vème siècle, les greniers à blé y sont pleins (15), si l'évêque de Lyon peut secourir une bonne partie de la Gaule victime des tribulations de cette époque, c'est que la Burgundie était exempte de ces maux grâce à son système de défense.


Renvois :
1. Augustodunum. Il s'agit de Mont-Saint-Vincent, en Bourgogne du sud, l'antique Bibracte. Voyez tous les articles que j'ai publiés à ce sujet. Autun, bien que portant le même nom latin, n'est encore, à cette époque, que la ville de Mt-St-Vincent/Augustodunum/le sanctuaire. Le mont Beuvray est l'oppidum boïen de Gorgobina que cite César dans ses Commentaires.
2. Zonare : Annales.
3. Zozime : Histoire romaine.
4. Ammien Marcellin, Histoire, tome II, livre XIX.
5. Julien : Eloge de Constance, 29. Constance ou de la royauté, 8.
6. Ammien Marcellin ou Julien ?
7. Ammien Marcellin, livre XXII, chap XII, 6
8. Eugène Léotard, Essai sur la condition des Barbares, http://www.mediterranee-antique.inf…
9. Chronique de Frédégaire.
11. Il s'agit de la forteresse de Mont-Saint-Vincent et non d'Autun. Grégoire de Tours, Histoire des Francs.
12. Sid. Apol. , lettres, livre II, 1.
13. Augnemetum, il s'agit de l'antique Gergovie sur l'éperon du Crest. http://www.agoravox.fr/culture-lois…
14. Saint Martin, 316 - 397. Vita Beati Martini, chap. IV, fol. 162D.
15. Sidoïne Apollinaire, Lettres VI, 12.

lundi 14 novembre 2011



Celtes gaulois



Alexandre le Grand


Alexandre Le Grand par ARTEplus7
De son rêve utopique à son héritage, retour sur le périple conquérant de celui qui voulait unifier pour mieux régner.
"Alexandre va faire pâlir le dieu des morts." Disparu à l'âge de 32 ans, l'inlassable guerrier a connu un destin fulgurant. Héros pour les Grecs et les Romains, prophète pour les Arabes, et mythe pour les Occidentaux, il a tant servi de référence que l'histoire s'est effacée devant la légende. Né en 356 avant J.-C., il a hellénisé le monde antique jusqu'aux confins de l'Inde, en poursuivant sans relâche son ennemi juré Darius, roi des Perses. Mais que sait-on réellement du monde dont il est issu et de l'héritage qu'il lui a laissé ?
http://www.theatrum-belli.com 

Tragédie yougoslave : L'Europe, les États-Unis, la Russie et la Yougoslavie ; par Pierre M. GALLOIS

Article rédigé en 1994 pour la Revue d'Europe Centrale.


Avec un décalage de près de quarante ans, cette fois non plus à cause du Canal, mais de l'ex-Yougoslavie, Paris a réussi un doublé inattendu : le "coup de Suez". 
Pierre M. GALLOIS.jpgC'est-à-dire faire les frais d'une expédition militaire et y souffrir des pertes pour constater qu'il revient à nouveau aux États-Unis et à la Russie de négocier le règlement d'une crise que l'on n'a pas su prévenir, encore moins conclure. 
Et, de surcroît, devoir admettre que les pourparlers aient lieu à Bonn, origine du drame yougoslave et à Vienne, par où transitaient les armes inondant les Balkans en dépit de l'embargo. Enfin, voir rejeter les plans d'organisation de la Bosnie qui avaient l'approbation des nations — dont la France au premier chef — qui contribuèrent activement à la sauvegarde des populations les plus meurtries par la guerre. Gribouille n'aurait pas fait pis. 
Le 5 février 1994, au soir, le jour même où la destruction du marché de Markale causa la mort de 68 personnes et en blessa 197, le président de la République et le Premier ministre s'accordèrent sur la nécessité d'agir, d'en appeler aux principales nations concernées par le drame des Balkans afin que, par l'action, l'on réponde à l'attente de l'opinion publique. Il est vrai que mise en condition par une intense propagande — dont on évoquera plus loin les sources — profondément émue par cette tuerie, la population réclamait des mesures immédiates, y compris l'usage de la force. En démocratie, la règle est d'entendre l'électeur même, et surtout, s'il a été quelque peu abusé par la "désinformation". Mais si puissante et si convaincante qu'elle ait pu être, il n'en demeurait pas moins que Sarajevo était assiégée depuis des mois et que, chaque jour, on y mourrait par le fer et par le feu. 
Solliciter l'ONU ? Les Résolutions précédemment votées permettaient le recours à la force (interprétation de la Résolution 836 de juin 1993). C'eût été risquer un veto russe. Et puis, régulièrement et consciencieusement informé de la situation locale par les chefs militaires de la FORPRONU, le Secrétaire général se serait montré réservé. ("Toutes ces gesticulations à propos de frappes aériennes ne riment à rien. Chaque fois qu'on approchait d'un accord, elles ont envenimé la situation", déclarait le général Francis Briquemont.) Que demander aux Douze qui n'ait déjà été fait. Assez paradoxale était la démarche française, la France ayant, à terre, en ex-Yougoslavie, le contingent le plus nombreux et l'un des plus exposés à d'éventuelles représailles, la retenue britannique paraissant mieux inspirée. Mais l'opinion publique réclamait que l'on mit un terme à l'inaction.

Aussi, le lendemain de la triste affaire de Markale, le ministre français des Affaires étrangères s'adressa-t-il à son collègue américain. Difficile requête pour Paris : on n'y avait cessé de revendiquer la reconnaissance de l’"identité de défense européenne", des pouvoirs et des moyens (?) de l'UEO, l'emprise militaire américaine sur l'Europe devant leur faire place. Et voici que pour une guerre spécifiquement européenne, ensanglantant une région dont M. Clinton avait dit qu'elle ne présentait pas d'intérêt stratégique pour les États-Unis, voici que Paris demandait à Washington de prendre l'initiative d'un ultimatum adressé aux Serbes, éventuellement suivi d'interventions aériennes. À Bruxelles, le ministre français de la Défense afficha la détermination de Paris. "On nous dit, déclara-t-il en substance, que la présence de la FORPRONU interdit que nous frappions en utilisant la force aérienne. Intenable position..." Sous-entendu il convient de passer outre et d'en venir à la menace d'emploi de la force si l'ultimatum n'est pas suivi d'effet. "On nous dit" ? C'est bien l'opinion qui le disait, lassée des souffrances indéfiniment tolérées de la population de Sarajevo. 
À Washington l'appel fut entendu. Certes, aussi longtemps que seuls Serbes et Croates s'affrontaient, la Maison-Blanche demeura passive. Il y eut bien, de sa part, quelques velléités d'agiter la menace aérienne, mais devant les objections de Paris et de Londres, Washington sembla se désintéresser des événements des Balkans. Et cela jusqu'à ce que, gagnant la Bosnie, la guerre mobilise à nouveau le Département d'État. Les intérêts pétroliers américains sont assez puissants pour que l'allié musulman soit secouru. Pour les États-Unis, la démarche française présentait l'avantage de justifier l'Otan — en dépit de la disparition du Pacte de Varsovie. Elle répondait à l'attente de Bonn, l'Allemagne étant désireuse d'étendre la garantie américaine à ses voisins de l'est et du sud. La démonstration était faite que l'Amérique était bien la seule superpuissance et, qu'à ce titre, il lui revenait de contribuer à rétablir un "ordre international" convenable là où il était gravement menacé. L'intervention des États-Unis renforçait également l'allié turc et elle allait appuyer la présence en Macédoine du petit contingent qui y avait été dépêché. Bref, les Européens invitaient les États-Unis à jouer un rôle dans les Balkans mettant en évidence leur leadership en Europe. À l'initiative de la France. 
Nous sommes directement concernés, affirma alors Bill Clinton, qui disait le contraire l'année précédente. Préparé depuis longtemps à intervenir en Yougoslavie — et déplorant de ne pas y avoir été invité l'état-major de l'Otan prit aussitôt sous sa coupe les formations maritimes et aériennes déployées en Adriatique et sur le littoral italien. Et, sous l'autorité de l'amiral Jeremy Boorda, commandant la 6e Flotte des États-Unis, "l'identité de défense européenne" devint "l'identité de défense américaine". 
Chacun s'attendait à l'emploi de la force, le souhaitait ou le redoutait. C'était compter sans la manœuvre diplomatique et les avantages que Washington pouvait retirer de l'invitation qui lui avait été adressée. Alors que Moscou venait de réitérer son opposition aux attaques aériennes, y procéder eût placé Boris Eltsine dans une situation critique. Ni le peuple russe, ni la Chambre basse, la Douma, n'eussent admis que leur pays subisse une nouvelle humiliation. Bien que l'échec des réformes socio-économiques dont on attendait bien prématurément des résultats bénéfiques ait conduit à l'élimination de Galdar et d'une partie de ses conseillers économiques, Washington misait toujours sur Boris Eltsine de crainte que la Russie ne succombe aux sollicitations des extrêmes, unis dans un même nationalisme. Aussi fallait-il ménager Moscou, tenir compte des liens l'unissant à Belgrade et l'inviter à un tête-à-tête américano-russe qui devrait trouver un compromis acceptable par les trois belligérants. 
C'est sans doute la raison pour laquelle, devenu le maître tout-puissant des forces alliées déployées face aux Balkans, l'amiral Boorda, à son tour et probablement sur ordre de son gouvernement, déclara "... qu'il ne lancerait aucune attaque aérienne sans l'ordre de l'ONU". Paris avait souhaité contourner l'Organisation des Nations Unies, mais l'amiral annonçait qu'il n'agirait que selon les instructions qu'il en recevrait. 
Peut-être sans illusion, mais soucieux d'utiliser le prétexte bosniaque pour servir leurs intérêts nationaux, Américains et Russes ont pris à leur compte le puzzle balkanique devant lequel l'ONU et les Douze avaient échoué. Mais c'est aux Russes qu'il est revenu de jouer le rôle principal. Non seulement Washington les sollicitent et les placent en vedette sur la scène internationale mais, par les pressions qu'ils sont en mesure d'exercer sur les Serbes — et grâce aux garanties qu'en échange ils leur promettent — ils sont les seuls à pouvoir éviter l'extension du conflit de Bosnie. Moyennant les assurances qu'ils donneront à Belgrade sur l'issue des négociations auxquelles, désormais, ils participent, les Serbes replieront leur artillerie à distance de Sarajevo sans paraître obéir à l'ultimatum, mais à la demande de leur allié ; les Américains y gagnent d'éviter un engagement militaire qu'à juste titre ils redoutent et la FORPRONU ne risquera pas d'être la cible facile d'éventuelles représailles. Les "va-t-en-guerre" manifesteront leur satisfaction, la force ayant été brandie et les "pacifiques" également puisqu'elle ne sera pas utilisée, du moins comme sanction d'un ultimatum qui n'aurait pas eu d'effet. Enfin, et surtout, Sarajevo bénéficie d'une accalmie. 
Pour Boris Eltsine ce fut là une occasion inespérée d'être à nouveau le principal interlocuteur de la superpuissance, de fournir un motif de satisfaction au peuple russe meurtri par toutes les manifestations d'une grandeur perdue et aussi atténuer la virulence des attaques des partis nationalistes. Peut-être sans l'avoir voulu, Eltsine fit mieux à propos des Balkans que Gorbatchev lors de la guerre du Golfe. 
Avant d'étudier la proposition des nouveaux négociateurs, Américains et Russes s'étant substitués aux deux médiateurs représentant l'un l'ONU, l'autre les Douze, il faudrait revenir sur le très étrange comportement de la communauté internationale devant le drame yougoslave. 
Il apparaîtrait que les Serbes ne furent pas les auteurs de la tragédie de Markale. Il est vraisemblable que les experts militaires qui étudièrent les traces de la détonation — ou des détonations — et qui évaluèrent les dégâts matériels qui en résultèrent, sans être assurés, s'étaient cependant formé une opinion. Adressée au Conseil des Ministres des Douze, deux jours après l'ultimatum, une lettre de la FORPRONU accuserait les Bosniaques musulmans. Fort courageusement, Bernard Volker l'avait révélé lors du "journal de TF1" le 18 février, mais allant à l'encontre de la thèse officielle, l'annonce avait été étouffée. Techniquement l'attentat suscitait l'interrogation. Les mortiers, fut-ce de 120 mm, identifiés lors des premières investigations, sont trop imprécis pour qu'un seul tir atteigne un objectif relativement réduit en dimensions (quelque 1200 mètres carrés). Ou alors, quel qu'ait été le camp des tireurs, le hasard est à incriminer et, seul, il dissiperait le mystère s'il s'agissait vraiment d'un projectile lancé par un mortier. L'autopsie des victimes aurait peut-être permis de préciser la nature de l'explosif et celle des projectiles ayant fait un tel carnage : les malheureux avaient été mis en terre précipitamment. Belgrade obtint la réunion d'une commission d'enquête. Mais, autre singularité, la tragédie fut attribuée aux Serbes et l'ultimatum lancé contre eux, avant que les experts aient déposé leurs conclusions. Enfin, il est pour le moins étrange qu'une association "TV carton jaune animé par des magistrats, des juristes et des journalistes" soit sortie de l'ombre pour porter plainte contre TF1 sous prétexte de "défendre l'honnêteté de l'information diffusée" alors que la scandaleuse désinformation subie par le téléspectateur lors de la guerre du Golfe, par exemple, n'avait pas heurté ses conceptions de la déontologie. C'est sans doute pourquoi, le 11 mars, M. Bernard Volker appuyait sa révélation du 18 février par la publication de la lettre officielle de la FORPRONU aux Douze. Lettre dont la teneur fut démentie par le Quai d'Orsay. 
Tout s'est donc passé comme si n'ignorant rien du caractère équivoque de l'accusation dirigée contre les Serbes, les capitales occidentales avaient décidé de leur faire porter la responsabilité de l'attentat afin de légitimer l'ultimatum et, si nécessaire, l'attaque aérienne de leurs positions autour de Sarajevo. Peu importait le coupable du massacre. Il était assez révoltant pour que les opinions publiques approuvent toute action de guerre, quel que soit l'ennemi plus ou moins arbitrairement désigné. 
Ce comportement, des plus discutables, est à rapprocher de celui qui fut adopté après l'attentat du 27 mai 1992 (20 morts, 70 blessés) également attribué à l'artillerie serbe. Le 22 août 1992, le journal britannique The Independent l'imputait à une machination bosniaque. Mais la grande presse se garda de reprendre la révélation. Elle fut confirmée plusieurs mois plus tard par le général MacKenzie, commandant en second de la FORPRONU, lors de la publication de son livre Peacemaker (1) : "... la rue (Vase Miskina où se trouvait la boulangerie de Sarajevo) a été bloquée à ses deux extrémités juste avant l'incident. Après que la foule ait été admise et que la queue se soit formée, les médias apparurent mais se tinrent à distance. L'attaque eut lieu et les médias se trouvèrent immédiatement sur place. La majorité des morts étaient des Serbes tenus pour être des 'modérés'. Qui peut savoir ? La seule chose certaine, c'est que des innocents furent tués..." 
De même que l'attentat de Markale permit l'ultimatum et justifia d'éventuelles attaques aériennes, de même celui du 27 mai 1992 fut le prétexte de l'embargo imposé à la Serbie et au Monténégro. Bien qu'il ait été officiellement reconnu que les Serbes n'étaient pas impliqués dans le massacre dit de la boulangerie, l'embargo ne fut pas levé. Il a déjà fait des milliers de victimes parmi la population civile et atteint pour longtemps non seulement l'économie de la nouvelle République fédérale de Yougoslavie, mais aussi celle de ses voisins. 
Pour celui qui se soucie de morale politique — l'un à côté de l'autre les deux mots surprennent — et, plus généralement, de la dignité des peuples dans les relations internationales, ces deux événements ne laissent pas d'être préoccupants. Ils provoquent au moins deux questions :
— Sommes-nous devant une nouvelle ruse de guerre ? L'Histoire n'en offre guère d'exemples malgré la malignité des hommes. L'on s'en prend à son propre parti, l'on massacre les siens et l'on accuse l'adversaire du forfait (2). Grâce à la toute-puissance des médias et, en particulier, de l'image télévisée, l'on bénéficie aussitôt de la commisération, puis de l'assistance internationale. 
Celle-ci donne la victoire au coupable en croyant prendre parti pour la victime ou en feignant de le croire. Les succès du procédé invitent à la répétition. Les Bosniaques musulmans y eurent recours à la veille de chaque importante négociation où leur sort allait être évoqué. Et chaque fois à leur avantage. Devant l'émotion provoquée par la mort de civils en quête de pain ou faisant leur marché, les dirigeants musulmans furent en mesure de rompre les négociations lorsqu'elles leur étaient défavorables. Il suffisait d'évoquer les souffrances que l'adversaire infligeait à leur peuple. 
Seconde question également suscitée par les guerres récentes, celle du Golfe et celle de l'ex-Yougoslavie : pour les démocraties également, la "désinformation" des populations est-elle devenue, officieusement, une des composantes de l'art de gouverner ? Afin de sataniser Saddam Hussein en mobilisant contre l'Irak une opinion publique indifférente, le président Bush reprit à son compte, dans ses discours officiels et au moins une demi-douzaine de fois, le récit mensonger de la fille de l'ambassadeur du Koweït aux États-Unis qui prétendait avoir été témoin du pillage d'un hôpital pédiatrique à Koweït City. Amnesty International démontra le subterfuge, mais il avait atteint ses objectifs. En toute bonne conscience, les Alliés pouvaient déverser 90.000 tonnes de bombes sur l'Irak, puis lui imposer un embargo qui fit plus de 200.000 victimes parmi la population civile. 
Mystérieuse serait également la partialité dont firent preuve les médias rendant compte par l'écrit et par l'image des événements de Yougoslavie. L'étrangeté de ce comportement ne s'explique que par la mise en œuvre de très puissants intérêts stratégiques et économiques, sans doute la force du mark et l'argent du pétrole lorsque la Bosnie fut en guerre. 
Le véritable diktat allemand des 16 et 17 décembre 1991, une semaine après la signature du Traité de Maastricht d'où devait naître une "diplomatie et une défense communes", fut à peu près ignoré. Pourtant les ministres des Affaires étrangères des Douze réunis à Bruxelles, sous la houlette de M. H.D. Genscher, furent soumis à une rude épreuve et ce n'est qu'après des heures de débats que le 17, au petit matin, le ministre allemand obtint satisfaction. On reconnaîtrait l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie le 15 janvier suivant. Bonn et le Vatican, ce dernier manifestant son hostilité millénaire aux schismatiques orthodoxes, devancèrent l'engagement du 17 décembre et, le 23, reconnurent l'indépendance des Républiques sécessionnistes. Celle de la Bosnie suivra inéluctablement. C'était priver de citoyenneté près de trois millions de Serbes vivant en Slovénie, en Croatie et en Bosnie, en faire des minorités plus ou moins bien traitées. C'était également décider de l'éclatement de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, violer la Constitution yougoslave de 1974 en transformant des limites administratives en frontières internationales et faire bon marché de l'Acte final d'Helsinki et de la Charte de Paris. Bref, les Douze piétinaient les textes qu'ils avaient eux-mêmes conçus, défendus et signés, s'inclinant devant la volonté de la déjà toute-puissante Allemagne. Il est vrai qu'elle était réunifiée, officiellement, depuis un an et qu'elle bénéficiait largement de son unité reconstituée sans avoir encore à en payer le prix. Mais, de ces manigances, les populations ne furent pas informées. Pas plus que, dès le début du conflit, on ne leur révéla la chasse aux Serbes de Croatie, leur fuite par centaines de milliers vers la mère-patrie, leurs villages rasés, leurs biens perdus à jamais : première phase de l'épuration ethnique pratiquée par les Croates et dont on ne s'émut que lorsque les Serbes, à leur tour, ripostèrent contre les exactions dont ils venaient d'être les premières victimes. Bien rares ont été les commentaires relatifs à la visite de M. Delors à Belgrade, réclamant du gouvernement fédéral, alors en fonction, qu'il maintienne l'unité du pays et subordonnant l'assistance de la CEE à la cohésion de la fédération yougoslave. Les Douze justifiaient ainsi les tentatives de l'armée fédérale cherchant à stopper les mouvements sécessionnistes. Ses unités furent encerclées dans leurs casernes et contraintes à la capitulation ou à un combat tenu alors par les Serbes eux-mêmes pour fratricide. Lorsque Sarajevo devint le symbole menacé d'une nouvelle construction politique fondée sur une confession et non sur la volonté des diverses nationalités de vivre ensemble, l'on s'est gardé de préciser que 30% de ses habitants étaient Serbes, tandis que près de 11% se déclaraient encore Yougoslaves, si bien qu'il était légitime que l'armée serbe ait pris position pour défendre ses concitoyens contre les 49% de Musulmans bosniaques. La dictature exercée en Croatie par M. Tudjman et son parti a été discrètement escamotée, de même que la profession de foi de M. Izetbegovic selon laquelle : "... il n'y a pas de paix, ni de coexistence entre la religion islamique et les institutions sociales non islamiques. Ayant le droit de gouverner lui-même son monde, l'Islam exclut clairement le droit et la possibilité de la mise en œuvre d'une idéologie étrangère sur son territoire". Allez, ensuite, imposer aux 32 % de Serbes et aux 17% de Croates vivant en Bosnie- Herzégovine d'accepter la loi d'un gouvernement bosniaque musulman faisant de l'exclusion des autres confessions le fondement de sa politique ! Enfin, bien rares ont été seulement les allusions au rôle des Croates et des Musulmans aux côtés des forces du Reich, pas plus qu'il n'a été rappelé qu'à défendre la cause des Alliés contre l'empire wilhelminien, puis hitlérien, la Serbie a perdu 23% de sa population en 1914-1918 et encore 15% entre 1941 et 1945. 
Les voix des nombreux experts en science politique et en relations internationales ne se sont guère fait entendre lorsque la Communauté européenne a repris à son compte l'héritage du maréchal Tito décidant qu'une religion donnait droit à former un État. On ne les a pas davantage entendus au moment où les pays occidentaux concernés par le drame yougoslave luttaient pour le maintien et le développement d'une République musulmane bosniaque. 
Après la proposition de Lord Peel relative au partage de la Palestine (1937), dix ans de lutte et les terribles années d'extermination par les Nazis, les Juifs réussirent à s'installer en milieu musulman et, par leur vaillance guerrière, à s'y maintenir. Mais au prix d'un demi-siècle de guerres. Probablement plus encore. Aujourd'hui, les Occidentaux s'efforcent de créer et de renforcer une République musulmane (confession islamique minoritaire) en milieu chrétien. Sans doute en acceptant l'éventualité de conflits permanents. De surcroît, peut- être un jour membre d'une Union très grandement élargie, la Bosnie- Herzégovine en sera-t-elle à part entière pour être alors l'antichambre de l'Islam en Europe. Curieusement, les États-Unis s'en réjouissent : "Il serait important qu'il y ait en Europe un État où coexistent Musulmans et non- Musulmans", déclarait un haut fonctionnaire du gouvernement américain (3). En somme, il serait important de créer en Europe une "nouvelle Palestine". Afin, sans doute, que Washington y trouve prétexte à intervention. 
Discutables certes, ces sombres perspectives sont bien rarement évoquées par des médias qui nous avaient habitués à plus de liberté. Les difficultés économiques dont souffrent plus particulièrement les pays industrialisés sont-elles à incriminer ? Privés des ressources normalement fournies par les diverses activités publicitaires des entreprises hier prospères, les médias deviennent-ils dépendants des soutiens gouvernementaux ? Il ne faudrait pas que, la crise aidant, les démocraties rejoignent les autocraties dans leurs méthodes d'information. 
Mais la crise yougoslave a d'autres conséquences moins sujettes à l'interrogation. Elle a détruit les derniers vestiges de la victoire de 1945. Vainqueurs sur terre, les Russes font modeste figure devant l'Amérique, puissance de la mer. Tenants du statu quo balkanique, Français et Britanniques se sont inclinés devant les Allemands qui l'avaient mis à mal en 1941. La politique, la diplomatie et la défense communes dont les partisans du Traité de Maastricht nous ont rebattu les oreilles, s'évanouissent dans les brumes d'un très lointain et très incertain avenir. Et le "couple franco-allemand", mariage de raison, en a tous les défauts tant sont nombreuses et graves les infidélités. 
Lors de son retour de Maastricht, le président de la République déclara que le texte qu'il venait de signer n'était pas négociable ; il fallait le prendre — ou le laisser — tel qu'il était. Chacun pensa qu'il en irait de même pour tous les autres pays signataires. Les mois qui suivirent démontrèrent que la plupart des grands partenaires de la France non seulement le négociaient mais, qu'unilatéralement, ils le modifiaient à leur convenance. Ce fut le cas de l'Allemagne, premier "pilier" du Traité. En effet, la Cour Constitutionnelle fédérale siégeant à Karlsruhe interpréta le traité de Maastricht de telle manière que s'il n'a pas été vidé de son contenu, il l'a été de sa finalité. Lors d'un entretien publié par la revue Politique Internationale (4), le chancelier Kohl avait clairement défini sa politique : "... le fédéralisme, la subsidiarité et l'intégration des intérêts des régions constituent, pour nous, les principes structurels essentiels de l'édification de l'Europe de demain". Mais la cour de Karlsruhe affirma que "l'Union européenne n'est pas un nouvel État fédéral, plus simplement un groupe d'États qui repose sur la volonté des États membres et respecte leur identité nationale" — Exit le fédéralisme. "L'appartenance à ce groupe d'États peut toujours cesser par un acte contraire.... l'Union européenne ne dispose ni de pouvoirs de commandement, ni d'une personnalité juridique propre... le passage à la troisième phase de l'Union monétaire n'est pas automatique..." La Cour rappelle les moyens dont disposent les autorités allemandes, et spécialement les tribunaux allemands qui ont le pouvoir de ne pas reconnaître la force juridique à des actes qui excéderaient manifestement les compétences des organes européens tels que prévues par le Traité. (Rappelons qu'en mai 1974 la Cour avait déclaré inapplicable en Allemagne un acte communautaire contraire au droit fondamental allemand.) 
Manfred Brunner, président de la Fondation démocrate et avocat à Munich, réitérait à Jean-Paul Picaper (5) l'interprétation restrictive allemande du Traité : "... La Cour Constitutionnelle allemande agit, certes, en coopération avec la Cour de Justice européenne, mais elle a le dernier mot en cas de conflit". La légitimation démocratique de la CEE sera incarnée essentiellement par les parlements nationaux : le Parlement européen n'a qu'une fonction complémentaire (?) ... l'Union monétaire peut être résiliée... Pour toutes les questions dépassant le cadre du marché unique, il faudrait conserver dans le Conseil des Ministres la règle de l'unanimité... Mieux vaut ce type de démocratisation qu'une extension des compétences du Parlement européen parce qu'il ne peut y avoir de représentation populaire sans peuple..." Et J.P. Picaper ajoute : "... on comprend pourquoi le gouvernement s'est efforcé de passer sous silence ces conclusions de la Cour". 
D'ailleurs, les efforts déployés par Bonn pour élargir l'Union vise deux objectifs : déplacer vers l'est, vers Berlin, le centre de gravité économique et politique de l'Union par l'adhésion de la Suède, de la Finlande, de l'Autriche et de la Norvège, pays formant une zone d'influence linguistique et économique allemande, et aussi interpréter le Traité selon les vœux de la Cour de Karlsruhe en diluant au maximum les responsabilités des institutions supranationales, toutes dispositions réalistes, mais contraires aux fantasmes européens français. 
Les apparences, sinon peut-être la réalité, donneraient à croire que l'Allemagne réunifiée — ou plutôt, à peine réunifiée — a mis en œuvre deux diplomaties : l'une se manifeste à Bruxelles et lors des rencontres des chefs d'État, comme celles qui rassemblent périodiquement les dirigeants allemands et français. L'autre, discrète, consiste à "façonner" l'Europe conformément aux intérêts de la future nation allemande. Brunner le laissait entendre : "... l'Allemagne doit se défaire de sa peur de penser en contextes géopolitiques (à nous, Haushofer !). Le concept de la Mitteleuropa... nous a été légué par l'Histoire comme tâche particulière redevenue actuelle par la dépolarisation et le dégel qui a succédé à la guerre froide..." (6) Quoi de plus normal qu'un grand peuple, capable d'être le premier exportateur mondial et dont le commerce rayonne sur tous les continents, quoi de plus naturel qu'il pratique une politique ambitieuse, à la mesure de sa puissance démographique et économique. Seulement il faut dissiper les illusions entretenues par les fédéralistes français et, plus généralement, par les partisans du Traité de Maastricht. On ne peut prétendre que le diktat du 17 décembre 1991, une semaine à peine après la signature du Traité de Maastricht, ait été une manifestation d'entente entre les partenaires européens et l'amorce d'une diplomatie commune. La décision de M. Genscher, imposée à ses collègues, s'est révélée désastreuse. MM. R. Dumas et C. Warren en ont convenu. L'éléphant allemand entrait avec fracas dans le magasin de porcelaines que sont les Balkans. Le ministre des Affaires étrangères de Bonn a déclenché un processus infernal et malheureusement irréversible. Lord Carrington le confiait ainsi au Figaro (du 13 juillet 1993) : "... Alija Izetbegovic m'avait alerté : 'je dois demander l'indépendance de la Bosnie... Si je ne le fais pas, j'aurai la gorge tranchée. Mais je dois vous dire qu'une telle démarche aboutira à la guerre civile' ". Aussi, après de tels débuts, la politique étrangère allemande ne laisse-t-elle pas d'être inquiétante. 
Elle l'est aussi vis-à-vis de l'Europe des Douze où Bonn ne se soucie guère de la "préférence communautaire" lorsque ses intérêts économiques sont en jeu : dès 1986, alors que la France cherchait à réunir les éléments d'une forte présence européenne dans l'espace, le gouvernement allemand s'opposa à deux des trois composantes essentielles de cette ambition : pas de station européenne sur orbite, mais un module amarré à celle des États-Unis, pas de "navette", mais peut-être un strapontin quémandé aux Américains et aux Soviétiques, si bien que le sort d' "Hermès" fut déjà compromis avant d'être réglé par l'abandon du projet. Ariane, par ses succès, échappa seule au naufrage. De même, convoitant le marché mondial, l'européen n'étant pas à sa mesure, Siemens choisit de s'allier à IBM américain et à Hitachi et Fujitsu japonais plutôt qu'aux firmes françaises et britanniques. Après avoir pris le contrôle de MBB (Messerschmidt, Bolkow, Blohm), Daimler-Benz s'est tourné vers Mitsubishi... Pourtant, les partenaires européens de l'Allemagne s'étaient montrés de bonne composition puisqu'ils se soumirent aux conséquences de la stratégie de la Bundesbank : taux d'intérêt élevés, afflux de devises en Allemagne, mais augmentation du chômage chez eux. "La politique monétaire de la Bundesbank est une véritable catastrophe pour toute l'Europe", dira Henri Martre, alors patron de l'Aérospatiale 0. Quant à la politique militaire, elle est pour le moins étrange : les forces armées d'outre- Rhin sont maintenant réparties entre quatre organisations : le futur corps d'armée franco-allemand, un groupe germano-hollandais, une participation à une force d'action rapide de l'Otan, enfin, une solide contribution à l'Otan, le tout, d'ailleurs, devant être placé sous le commandement américain en cas de crise grave. C'est là une curieuse façon de se préparer à une "défense commune" proprement européenne. 
Chacun applaudit : l'intervention des États-Unis et celle, correspondante, de la Russie a décidé, en quelques heures, de la levée du siège de Sarajevo et du retour à la vie des citadins canonnés. Mais elle a mis en évidence l'incapacité des Douze à remédier à la catastrophe déclenchée par l'un des leurs. Il est vrai que le comportement de l'Allemagne dans les Balkans, fut-il vieux d'un demi- siècle, neutralisait la Communauté tout entière, accusée sous la pression de Bonn, puis de Washington, de partialité. L'entrée en scène de Moscou a rétabli l'équilibre entre des intérêts opposés. Celle des États-unis risque de se révéler périlleuse pour les pays européens dans la mesure où, pour plaire aux pays pétroliers arabes, c'est à l'instauration d'un État musulman en Europe qu'œuvre la Maison-Blanche. L'éveil de la Russie a été soudain et volontariste. Il n'est pas exclu que la destruction des quatre avions serbes ait été un avertissement : d'accord pour négocier à deux sur les décombres de l'ex-Yougoslavie, d'accord également pour substituer nos projets à ceux des médiateurs (c'est-à- dire à ceux de l'ONU et des Douze européens), mais qu'on ne s'y trompe pas, il n'existe toujours qu'une seule superpuissance et c'est l'Amérique. 
Celle-ci a-t-elle un projet balkanique, comme l'intérêt subit qu'elle témoigne pour la Macédoine pourrait le laisser à croire ? Sinon à la Maison-Blanche où la politique intérieure accapare les esprits, mais dans de nombreux centres universitaires de recherche, des hommes de valeur étudient ces trois bouleversements qui transforment sur ce versant de l'Europe l'ordre international : l'effondrement du communisme, la réunification de l'Allemagne et la puissance croissante de l'intégrisme musulman. Vue d'outre-Atlantique, la péninsule occidentale de l'Eurasie — seconde en importance après l'Asie du Pacifique — prend un aspect nouveau. Deux forces la dominent : au nord les 80 millions d'Allemands, au sud les 80 millions que seront les Turcs dans un proche futur. C'est avec Bonn/Berlin d'une part, Ankara de l'autre, qu'il faut défendre les intérêts américains. À Bonn, l'on pardonnera la dangereuse précipitation de M. Genscher et, à Ankara, la répression des Kurdes. L'Allemagne aura toute liberté d'action dans cette Mitteleuropa "léguée par l'Histoire comme tâche particulière", selon M. Manfred Brunner avec, en prime immédiate, le rattachement économique de la Slovénie et de la Croatie. Quant à la Turquie, elle exercera son influence sur l'Albanie, la Bosnie, le Kosovo musulman — au détriment des Serbes, affaiblis par l'embargo et désignés à la vindicte publique par une campagne de désinformation intense. Si l'Allemagne participera — avec mesure — à la réhabilitation de l'économie de la Russie, elle devra aussi demeurer la plaque tournante des forces de l'Otan si, par exemple, un néopanslavisme actif succédait un jour au messianisme marxiste. De surcroît, elle sera, en Europe, le champion du libre-échangisme si favorable à l'économie américaine — du moins à court et à moyen terme. L'Irak détruit, l'option laïque et socialiste du baassisme éliminée et l'option intégriste ralliant de plus en plus de fidèles, il reviendra à la Turquie, encore laïque, de former un môle de résistance tandis que son influence politique, et peut-être économique, s'exercerait sur les pays turcophones, hier membres de l'U.R.S.S, leur offrant une autre voie que le retour dans le giron de Moscou. Aussi l'intervention américaine dans la triste affaire des Balkans, aux côtés de l'Allemagne d'une part, des pays musulmans de l'autre, constitue-t-elle une bonne approche pour mettre en pratique, peu à peu, cette nouvelle — et élémentaire — stratégie. 
Dans un délai qu'on ne saurait fixer, Moscou pourrait être en mesure d'altérer ces objectifs et de limiter les moyens nécessaires pour les atteindre. La crise yougoslave a stimulé une diplomatie paralysée par les difficultés internes. Mais, entre le comportement des Russes lors de la guerre du Golfe et le leur depuis que l'Amérique est diplomatiquement présente dans les Balkans, grande est la différence. Le Kremlin doit compter avec la nouvelle Douma d'autant qu'elle répond aux aspirations profondes de la population recrue d'humiliation. Après avoir tenu une place quasi dominante dans les affaires du monde, les Russes réclament une plus grande considération. Et les politiques comme les analystes devront se rendre à l'évidence : il faudra, à nouveau, s'accommoder des volontés de ce grand pays. D'ailleurs, si pour les hommes le pouvoir absolu conduit à l'arbitraire, de même l'omnipotence d'une seule nation l'amène à commettre des excès. Source d'équilibre, la bipolarité est aussi le gage de plus de mesure. C'est ainsi que l'attaque de Bagdad, le 23 juin 1993, pour punir l'Irak d'un attentat qui n'eut pas lieu (et qui ne fut même pas envisagé, selon la presse américaine), la partialité dont l'Occident a fait preuve tout au long du drame yougoslave n'ont été possibles que parce que la Russie avait pratiquement disparu de la scène internationale. Elle y entre et veut s'y faire entendre. 
Dans un monde bipolaire, les forces antagonistes s'équilibrant à peu près, le complot antiserbe n'aurait pu prendre autant d'ampleur. On remarque, par exemple, que l'attentat du marché de Markale ayant eu lieu le 5 février en fin de matinée, le soir même, le gouvernement français s'apprêtait à réclamer un ultimatum aux Serbes et à l'accompagner de menaces d'attaques aériennes. Dans une démocratie, un suspect est présumé innocent jusqu'à ce qu'ait été prouvée sa culpabilité. Or, avant même que soit réunie la commission d'enquête et alors que les premières investigations des experts militaires concluaient à l'impossibilité de déterminer l'origine du tir (si tir il y avait eu), Paris décidaient que les Serbes étaient les coupables et qu'il convenait de les châtier. Étrange. 
Étranges, également, les renvois successifs des chefs militaires de la FORPRONU. Sur le terrain et disant des vérités contraires à la tournure que les politiques voulaient faire prendre à cette guerre civile, ils furent, l'un après l'autre, contraints d'abandonner leur commandement. "La présidence bosniaque entretient là des combats qui n'ont, et ils le savent, aucune chance d'aboutir, mais qui ont le mérite d'attirer l'attention du monde", déclara le général Morillon. Il est rappelé à Paris. Le général MacKenzie révèle-t-il que l'attentat de la rue Vase Miskina a été préparé par les Bosniaques, qu'il est prié d'aller exercer ses talents au Canada, son pays d'origine. "Toutes ces gesticulations à propos des frappes aériennes ne riment à rien. Chaque fois qu'on approchait d'un accord militaire, elles ont envenimé la situation... Il faut en finir avec l'antiserbisme primaire véhiculé par quelques intellos en goguette", dira le général Briquemont aussitôt renvoyé en Belgique. Honnêtes et clairvoyants, ces militaires de haut rang dérangeaient les desseins des politiques qui entendaient que soit fardée la vérité. 

Le "nouvel ordre international", conçu pour un monde unipolaire, en Irak comme en Yougoslavie, a cherché à atteindre ses objectifs par la "mise en condition" des opinions publiques, le recours aux cruautés des embargos et, si besoin était, les destructions massives. Ce sont maintenant les démocraties qui violent le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes se comportant comme les autocraties auxquelles, légitimement cette fois, elles eurent le mérite de longtemps s'opposer.
Pierre-Marie GALLOIS (1911-2010)  http://www.theatrum-belli.com
Général de brigade aérienne et géopoliticien, artisan de la dissuasion nucléaire française.Article issu de la Revue d'Europe Centrale, du 1er semestre 1994
Notes :

(1) Lewis MacKenzie. Douglas and McIntyre. Vancouver/Toronto, 1993, p. 194.
(2) Le général MacKenzie, lors d'une conférence de presse : "... je ne suis pas en état d'empêcher les deux belligérants de tirer sur leurs propres positions pour satisfaire CNN"
(3) Alain Frachon, Washington veut amener les Serbes à la table des négociations, Le Monde. 16 mars 1994, p. 3
(4) N°52. Eté 1991.
(5) Une Europe des Etats souverains. Géopolitique, n° 44, p. 73
(6) Ibid., p. 75
(7) Henri Tricot : "Le patron de l'Aérospatiale accuse l'Allemagne de provoquer la récession". Le Quotidien, 14 janvier 1992, p. 7