dimanche 22 mai 2011

La Commune de Paris (18 mars – 27 mai 1871)

Bonjour à tous ! Je vous propose aujourd’hui un article sur la Commune, à l’occasion des 140 ans de la Semaine sanglante. Bonne lecture et bon dimanche !
Incendie des Tuileries, 1871
Incendie du palais des Tuileries (24 mai 1871).

En guerre depuis juillet 1870 contre la Prusse, le Second Empire tombe à la défaite de Sedan, le 2 septembre 1870 et Napoléon III se voit contraint de s’exiler en Grande-Bretagne. En effet, à peine deux jours plus tard, la République est proclamée à Paris, après que celle-ci ait été proclamée à Lyon et Marseille. Mais la guerre continue, et les Prussiens atteignent, victoires après victoires, les bords de la Seine. Le siège de la capitale débute le 19 septembre.
La Prusse entendant traiter avec un gouvernement légitime, des élections législatives sont organisées en février 1871 et, à la surprise générale, aboutissent à la victoire des monarchistes (près de 400 sièges, plus de 58 % des voix) : si les grandes villes accordent leurs voix aux républicains, les campagnes sont restées attachées aux valeurs traditionnelles. Le blanquiste Gaston Crémieux s’exclame : « Majorité rurale, honte de la France ! »
La paix est signée par le nouveau gouvernement royaliste (1er mars), qui appelle Adolphe Thiers au pouvoir en tant que président, en attendant un accord pour une Restauration monarchique. Les Parisiens ultra-républicains, ayant subi le dur siège des Prussiens, sont scandalisés par le résultat des urnes et par cette « lâche » capitulation.
I. La révolution parisienne

Le 1er mars, en échange de la conservation du territoire de Belfort, qui s’est vaillamment défendu, Adolphe Thiers accepte que les Prussiens défilent sur les Champs Elysées, événement vécu comme une humiliation par les Parisiens. La nouvelle Assemblée prend d’autres mesures impopulaires : suppression du moratoire des effets de commerce, des loyers et des dettes, qui acculent à la ruine plusieurs milliers d’artisans ou d’ouvriers. Ultime humiliation : l’Assemblée décide de s’installer à Versailles, symbole de l’Ancien Régime, se méfiant d’une capitale instable (« chef-lieu de la révolte organisée » dit un orateur).
canons butte montmartre
Les canons de la butte Montmartre (18 mars 1871).

Dès la mi-mars, l’agitation se fait croissante et commence à se structurer. La Garde nationale (180 000 hommes), recrutée lors du siège, a gardé ses fusils et canons, et est plus importante en effectifs que les troupes officielles commandées par le général Aurelle de Paladines. Cette Garde nationale s’organise et forme un Comité central. Au programme, la défense de la République : « La République est le seul gouvernement possible. Elle ne peut être mise en discussion […]. La République française d’abord, puis la République universelle […] ».
Adolphe Thiers voit le danger venir (un peu tard) et, le 18 mars, demande à 4000 hommes de récupérer les canons placés pour l’essentiel sur la butte Montmartre, alors non surveillée. Mais l’opération prend du retard, et les Parisiens sont alertés. C’est un échec. Les généraux Lecomte et Thomas sont faits prisonniers puis massacrés dans un local par la foule parisienne. A la suite de ce double assassinat, Thiers déclare la guerre à Paris : « On ne traite pas avec des assassins ». Le 18 mars, le Comité central s’installe à l’Hôtel de Ville et y dresse le drapeau rouge.
Dans la capitale, le 21 mars, une manifestation de soutien aux Versaillais est écrasée dans le sang par les révolutionnaires. Le 23 mars, l’Assemblée versaillaise vote à 433 voix contre 29 la création en province de bataillons de volontaires pour marcher sur Paris.
Les révolutionnaires organisent des élections le 26 mars pour s’asseoir sur une certaine légitimité : si les révolutionnaires l’emportent avec 66 sièges sur 85, l’abstention est supérieure à 50 %, ce qui s’explique par le fait que près de 100.000 Parisiens aient quitté la capitale depuis le début des événements. Les élus les plus modérés démissionnent rapidement. Le 28 mars, la Commune de Paris est proclamée place de l’Hôtel de Ville. Le 16 avril se tiennent des élections complémentaires (70 % d’abstentions) et douze élus rejoignent le Conseil.
Quelques personnalités cherchent à trouver un compromis entre Versailles et la Commune (Gambetta, Clémenceau, Victor Hugo,…) mais ils se heurtent aux deux partis.
Quant à Adolphe Thiers, il préfère attendre avant de prendre d’assaut la capitale. Il a retenu la leçon des révolutions de 1830 et de 1848 et sait qu’il ne faut pas épuiser la troupe dans des escarmouches et guet-apens. Comme Morny l’avait fait pour Louis-Napoléon Bonaparte après le 2 décembre 1851, il préfère laisser se développer l’insurrection pour mieux l’écraser ensuite.
● La mise en place d’un gouvernement parisien
Le Conseil de la Commune se comporte en un gouvernement ayant rompu avec le gouvernement légal de Versailles, se dotant par exemple d’une commission des relations extérieures. Il est composé de membres de tendances idéologiques diverses : un certain nombre d’internationalistes (17), une douzaine de socialistes proches des internationalistes, 9 blanquistes sans Blanqui (arrêté le 17 mars et prisonnier à Cahors) et une majorité de républicains de gauche. Il s’y trouve le peintre Gustave Courbet, le romancier Jules Vallès et le chansonnier Jean-Baptiste Clément. Dans ce Conseil, des fanatiques comme Raoul Rigault, chef de la police, qui se refuse de prononcer le mot « saint » et que l’on dit capable de citer le jour et l’heure de n’importe quelle réplique de Robespierre ou de Saint-Just. Un certain Allix entre d’office au Conseil pour son projet (pris au sérieux) de communiquer avec la province par le biais des escargots, auxquels il confère des dons télépathiques (il ne sera pas exécuté mais finira ses jours dans un asile psychiatrique).
Quelques mesures fortement symboliques sont prises : rétablissement du calendrier républicain, adoption du drapeau rouge, destruction de la colonne Vendôme (qualifiée de « monument de barbarie ») entamée le jour du 50e anniversaire de la mort de Napoléon Ier (5 mai 1871).
destruction de la colonne Vendôme 1871
Gustave Courbet dirige l’opération de destruction de la colonne Vendôme. Lorsque les événements seront passés, celui-ci sera condamné à intégralement payer la reconstruction.

● La Commune et les francs-maçons
Les francs-maçons s’impliquent largement dans la défense de la Commune de Paris. Le 26 avril, le Grand Orient de France envoie une délégation pour adhérer à la révolution. Le 29, ils plantent une bannière de paix puis clament que si Versailles refuse cette paix ils prendraient parti pour la Commune, les armes à la main. Louise Michel parle dans ses Mémoires de 6000 francs-maçons défilant à Paris, représentant plusieurs milliers de loges !
Le 5 mai, les différentes loges se mettent d’accord sur une déclaration commune : « Les francs-maçons sont des hommes de paix, de concorde, de fraternité, d’étude, de travail ; ils ont toujours lutté contre la tyrannie, le despotisme, l’hypocrisie, l’ignorance. […] Attendus que les efforts des francs-maçons ont été trois fois repoussés par ceux-là mêmes qui ont la prétention de représenter l’ordre, et que leur longue patience est épuisée, tous les francs-maçons et compagnons doivent prendre l’arme vengeresse et crier : « Frères debout ! Que les traîtres et les hypocrites soient châtiés. » […] Frères en maçonnerie et frères compagnons, nous n’avons plus à prendre d’autre résolution que celle de combattre et de couvrir de notre égide sacrée le côté du droit. Sauvons Paris ! Sauvons la France ! Sauvons l’humanité ! […]
Vive la République ! Vivent les Communes de France fédérées avec celle de Paris ! »
II. L’idéologie communarde : socialisme, anticléricalisme et décentralisation
● Quelques réalisations sociales
Le 19 avril, la Commune annonce son programme dans sa Déclaration au peuple français : « C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles et des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage. » Le Comité central adopte plusieurs mesures sociales dont la réduction de la journée de travail à 10 heures, la fin du travail de nuit dans les boulangeries, le rétablissement du moratoire des loyers et des effets de commerce, l’abolition des amendes patronales et des retenues sur salaire. La Commune procède à une réquisition des ateliers abandonnés par leurs patrons (assimilés à des déserteurs). Un cahier des charges avec indication de salaire minimum est institué. L’union libre est reconnue pour les hommes et les femmes.
● L’anticléricalisme communard
Excécution des otages, 24 mai 1871
Le 24 mai 1871, à la Roquette, Mgr Darboy, l’abbé Deguerry, trois jésuites et le président de la Cour d’appel de Paris, Bonjean, sont exécutés par un peloton de volontaires.

Pour les Communards, l’Église apparaît à tous points de vue dans le camp de la contre-révolution versaillaise. Cette haine anticléricale se manifeste par des humiliations à l’égard des membres du clergé revêtant plusieurs formes : parodies de culte ou vases sacrés utilisés comme des gobelets. Certains crimes sont imputés à l’Église comme ces ossements découverts à l’église Saint-Laurent que l’on interprète arbitrairement comme des restes de femmes violées puis assassinées par des prêtres. A partir du 24 mai, un certain nombre de clercs passent par les armes, à commencer par Mgr Daboy, archevêque de Paris et l’abbé Deguerry, ancien confesseur de l’impératrice Eugénie. Le décret du 2 avril 1871 de la Commune supprime le budget des Cultes et sépare l’Église de l’État. L’enseignement confessionnel est interdit, les signes religieux chrétiens sont retirés des salles de classe et les biens du clergé sont confisqués.
● La France des Communes
Si le Conseil compte une majorité de jacobins, les girondins et les internationalistes semblent être les plus influents. La Déclaration au peuple français proclame : « Nos ennemis se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation, et de prétendre à une dictature qui serait un véritable attentat contre l’indépendance et la souveraineté des autres communes. Ils se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France. L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse. »
Événement moins connu, des Communes naissent à Lyon (22 au 25 mars puis 30 avril et 1er mai) et à Marseille (du 22 mars au 4 avril), rapidement étouffées par Versailles. La Commune de Marseille écrit le 30 mars : « Nous voulons la décentralisation administrative, avec l’autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu de chaque grande cité les attributions administratives et municipales. » La Commune de Marseille est matée le 5 avril par le général Espivent, chargé de l’opération. Celui-ci écrit au ministre de la Guerre : « J’ai fait mon entrée triomphale dans la ville de Marseille avec mes troupes ; j’ai été beaucoup acclamé. […] Les délégués du comité révolutionnaire ont quitté la ville individuellement hier matin. » A Saint-Étienne, une Commune est également proclamée le 24 mars. Le préfet Lespée s’exclame que « la canaille ne lui fait pas peur » : l’ordre est ramené le 28 mars mais le préfet est capturé par le girondin Vitoire et mis à mort.
Autres villes qui connaissent des troubles : Bordeaux, Montpellier, Cette, Béziers, Clermont, Lunel, Marseillan, Marsillargues, Montbazin, Gigan, Maraussan, Abeilhan, Villeneuve-lès-Béziers, Thibery.
III. La Semaine sanglante (21-27 mai)
destruction hôtel de ville, 24 mai 1871
La destruction de l’Hôtel de Ville le 24 mai (image d’Epinal).

Le 21 mai dans la soirée, les troupes versaillaises commandées par Mac-Mahon pénètrent par surprise dans Paris par la porte de Saint-Cloud et le Point-du-Jour. Le Nord et l’Est de la capitale sont tenus par les Prussiens qui assistent en spectateurs aux événements. A l’Ouest, les fédérés sont repoussés mais des barricades se hissent. Dans la soirée du 22, les troupes gouvernementales ont atteint la gare Saint-Lazare et Montparnasse. Le 23, Montmartre que les insurgés croyaient citadelle imprenable est reprise. Le 24, les troupes gouvernementales s’emparent du Panthéon. Le 25, l’ensemble de la rive gauche est contrôlée. Les derniers combats se jouent le 27 mai entre les tombes au cimetière du Père-Lachaise.
Pendant l’avancée versaillaise, les Communards incendient en représailles le palais des Tuileries (« repaire des rois »), le ministère des Finances, la Cour des Comptes et le Conseil d’État (nuit du 23 au 24 mai). Le 24, ce sont au tour de l’Hôtel de Ville, du Palais-Royal et du Palais de Justice de s’embraser. La cathédrale Notre-Dame de Paris est sauvée par l’intervention d’élèves infirmiers de l’Hôtel-Dieu. Le Louvre et ses collections sont sauvés in extremis par l’action des troupes du gouvernement (le feu allait se propager aux bâtiments). Mais il n’y a pas que des bâtiments qui ont disparu : les registres de l’état civil des Parisiens depuis le XVIe siècle, les archives hospitalières, 120 000 ouvrages de la bibliothèque de la Ville, 70 000 autres à la bibliothèque du palais, une centaine de tapisseries aux Gobelins.
La répression est impitoyable. Toute trace de poudre sur les mains vaut l’exécution. Le nombre de morts n’est pas connu mais les historiens s’accordent sur le chiffre de 20 000 communards tués durant la Semaine sanglante, contre un millier de morts pour les troupes versaillaises. 38 000 personnes sont arrêtées et jugées, 10 000 d’entre elles sont condamnées (93 à la peine de mort, dont 23 seulement sont effectivement exécutées ; 3500 à la déportation simple, 1200 à la déportation dans une enceinte fortifiée ; le reste est condamné à diverses peines de prison). Par Aetius    http://www.fdesouche.com/
Sources :

MICHEL, Louise. La Commune, Histoire et souvenirs. La Découverte, 1999.
ROUGERIE, Jacques. Paris insurgé, la Commune de 1871. Gallimard, 1995.
WINOCK, Michel. La fièvre hexagonale : les grandes crises politiques de 1871 à 1968. Points, 1999.

jeudi 19 mai 2011

1179 : La force du sceptre

Le 1er novembre, Louis VII fait sacrer à Reims son fils Philippe. Son ennemi Henri Plantagenêt est représenté à la cérémonie. Issue inespérée d'une lutte où le roi s'appuya sur la force morale renforcée du sceptre capétien.
Cette année-là, la quarante-deuxième année de son règne, Louis VII, cinquante-neuf ans, sentant sa santé décliner, faisait sacrer le 1er novembre à Reims son fils Philippe, quatorze ans, que lui avait donné le 21 août 1165 sa troisième épouse Adèle de Champagne. Ce sacre solennel était le signe du prestige moral qu'au soir d'un des règnes les plus difficiles de la dynastie, Louis VII avait su acquérir : son tout puissant ennemi le roi d'Angleterre, Henri II Plantagenêt, avait envoyé de somptueux cadeaux et s'était fait représenter à la cérémonie par son son propre fils, Henri Court-Mantel.
Droit féodal
Qui eût osé espérer un tel dénouement en 1152 quand la reine de France Aliénor d'Aquitaine, ayant obtenu de Rome la reconnaissance de la nullité de son mariage, partit se jeter dans les bras épais de cette brute d'Henri II Plantagenêt, offrant du même coup la moitié de la France à l'Angleterre ? Ce drame avait été pour Louis VII, homme de paix, de justice et de grande piété, l'occasion de révéler un grand courage et un grand sens politique.
S'appuyant sur le droit féodal, il avait fait valoir que son ex-épouse, en tant que duchesse d'Aquitaine, et Henri Plantagenêt, en tant que duc de Normandie et comte d'Anjou, étaient tous deux ses vassaux et n'auraient pas dû se marier sans son autorisation ! Il pouvait donc se permettre de soutenir ouvertement tous les seigneurs affichant dans ces provinces des velléités d'indépendance. Plantagenêt avait même revendiqué le comté de Toulouse appartenant à Raymond V, mais Louis, beau-frère de celui-ci, s'était rendu en personne sur les bords de la Garonne et le roi d'Angleterre, comprenant qu'il ne pourrait plus tout se permettre, avait renoncé à attaquer la ville…
Du pain, du vin, de la gaieté
Soufflant un peu, Louis avait pu s'occuper de renforcer son autorité dans ses domaines, de faire progresser les libertés communales, d'imposer son arbitrage au-dessus des grands fiefs, de préparer même une percée capétienne vers la vallée du Rhône, de créer des villes neuves, d'adoucir le sort des serfs. Certes la cour de France ne roulait pas sur l'or, comme celle d'outre-Manche, mais au moins, pouvait dire le roi, « nous n'avons que du pain, du vin et de la gaieté »…
Pour assurer le prolongement de la lignée Louis VII avait dû remplacer Aliénor. Hélas, son mariage avec Constance de Castille ne lui avait donné qu'une fille, Marguerite, née en 1158 ! C'est alors que l'insatiable Plantagenêt avait trouvé le moyen de recueillir de son frère la succession du comté de Nantes (donc la Bretagne). Situation grave pour la France. On avait trouvé un semblant de paix en fiançant le fils Plantagenêt Henri, trois ans à la petite Marguerite, six mois, qui devrait apporter en dot Gisors et le Vexin !
Face au despote
Puis Louis avait pris pour troisième épouse Adèle de Champagne, nièce d'Étienne de Blois, dont les Plantagenêt avaient accaparé la succession en Angleterre. Nouvelle crise. Le roi d'Angleterre s'affirmait en même temps de plus en plus comme un despote surchargeant les Anglais de taxes. Il devait aller en 1170 jusqu'à faire assassiner dans sa cathédrale l'archevêque de Cantorbery, Thomas Beckett, qui lui reprochait sa façon de soumettre l'Église au pouvoir politique.
Les enfants Plantagenêt, Henri dit Court-Mantel (gendre de Louis VII), Richard futur Coeur-de-Lion, avaient durant quelques jours dû fuir ce père insupportable, et Aliénor elle-même avait dû s'échapper en habits d'homme d'une prison. Qui avait recueilli ces fugitifs ? Louis VII, roi de France, qui n'était point rancunier et dont la force morale en imposait à tous !
L'auguste héritier
La naissance du petit Philippe l'avait récompensé de ses patients efforts. Ami du martyr Thomas Beckett, Louis était allé prier sur sa tombe pendant la grossesse de la reine, puis il y retourna cette année 1179 juste avant le sacre de Philippe. Un saint protégerait donc ce jeune homme qui allait laisser un glorieux souvenir dans l'Histoire sous le nom de Philippe II Auguste.
Quant à Louis, il allait pouvoir mourir en paix le 18 septembre 1180. Lui qui n'avait pratiquement aucun atout contre le monstre anglo-normand lequel lui avait enlevé même son épouse avec plus de la moitié du territoire français, ne fit jamais figure de vaincu. La lignée capétienne au sortir de son règne avait gagné, par sa dignité, sa simplicité, son ascension spirituelle une grande force morale dont la fleur de lys allait être désormais le fer de lance.
Un dernier regard sur Aliénor : l'ancienne diablesse, bien assagie, allait mourir à quatre-vingt-deux ans et être inhumée à l'abbaye de Fontevraud, en terre angevine. Notons que par le mariage de sa fille du lit Plantagenêt, prénommée aussi Aliénor, avec le roi de Castille, elle et Louis VII, en dépit de leur séparation, allaient être grand-mère et grand-père du grand saint Louis…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 30 juillet au 2 septembre 2009

mercredi 18 mai 2011

Comment Maurras dénonçait Hitler en 1937

Maurras passe les premiers mois de l’année 1937 à la prison de la Santé. Dans sa cellule, il travaille d’arrache-pied. En février, il fait publier Devant l’Allemagne éternelle, anthologie de ses chroniques les plus antiboches des quarante années précédentes, ouvrage qui sera interdit par la censure allemande en 1942.
Pendant ce temps, Hitler accumule les succès et devient de plus en plus menaçant. Maurras lit la presse, mais peut-être ne se rend-il pas compte à quelle vitesse change le climat dans lequel sont baignés les militants de son Action française. Ceux-ci, certes, restent fermement royalistes et anti-allemands, et ce n’est pas la poignée d’entre eux, aussitôt exclus, qui se sont avoués séduits par la propagande hitlérienne qui y auront rien changé de significatif.
C’est du côté des partisans du Front Populaire et de leur expression politique que les choses se sont radicalisées d’une manière dangereuse, insupportable pour l’Action française. En effet, les groupes et ex-ligues ayant participé au mouvement du 6 février 1934 sont de plus en plus et indistinctement désignés sous les termes de fascistes ou d’hitlériens, ce dont certains vont s’accommoder, mais certainement pas les maurrassiens.
Comment se tirer de ce piège ?
En avril 1937, la librairie d’Action française publie une brochure de propagande destinée à montrer au public, et à rappeler en bons arguments aux militants, en quoi le nationalisme français se distingue en tout du fascisme mussolinien et du national-socialisme hitlérien. C’est Marie de Roux qui en rédige l’essentiel ; Maurras y ajoute une postface, Le Nationalisme français et le Nationalisme allemand, que nous publions aujourd’hui, en lui adjoignant en note l’essentiel d’un billet écrit par Jacques Bainville en 1933, peu après l’accession d’Hitler au pouvoir.
L’argumentation est solide et carrée. D’une part le racisme aryaniste est une ineptie, issue d’ailleurs d’auteurs français (Gobineau, de Leusse, Vacher de Lapouge) que Maurras et l’Action française avaient vertement condamnés bien avant qu’Hitler ne s’empare de leurs thèses ; d’autre part cet Hitler n’est que le dernier avatar du danger pangermaniste dont l’Action française a toujours été le plus résolu des adversaires. Il n’y a donc rien de commun entre le nationalisme français, défensif et civilisateur, et le nationalisme allemand, barbare et expansionniste.
Cette argumentation a-t-elle été entendue ? Des militants qui la connaissaient déjà par cœur, sans doute. Mais vis-à-vis de l’histoire, elle n’a pas pesé lourd, et lorsqu’après 1945 un Ernst Nolte cherche à disculper son pays de la responsabilité des horreurs nazies, il n’a qu’à reprendre à son compte et au pied de la lettre les vociférations de la gauche française : l’Action française était nationaliste ? Parbleu, alors c’est clair, elle était la préfiguration du fascisme et de l’hitlérisme.

Il reste qu’aujourd’hui, le lecture du texte de Maurras en 1937 a quelque chose d’éclairant !
http://maurras.net/

mardi 17 mai 2011

Les collèges dans la France moderne (fin XVIe – début du XVIIIe)

Bonjour à tous ! Cette semaine je vous propose un article sur les collèges aux XVIIe et XVIIIe, en s’intéressant plus particulièrement aux Jésuites, principale congrégation enseignante. L’enseignement proposé par ces religieux peut paraître étonnant par sa modernité, loin du cliché qui voudrait que l’Église étouffe les savoirs… Nos collèges actuels sont encore les héritiers des collèges jésuites, ne serait-ce que par la numérotation des classes (de la 6e à la Terminale). Bonne lecture !
Lycée Louis-le-Grand
Le collège de Clermont (actuel lycée Louis-le-Grand) est fondé par les Jésuites en 1563. En 1682, Louis XIV lui accorde son patronage et l’établissement est renommé « Collège Louis le Grand » ; il accueille alors environ 3000 élèves. (Photo de la Cour intérieure du lycée).

Le collège en tant qu’établissement d’enseignement secondaire naît au XVe siècle en Italie, sous l’appellation de contubernium, des expériences des pédagogues humanistes (Gasparino Barzizza, Guarino Veronese et Vittorino Da Feltre), qui proposent de nouvelles méthodes d’enseignement telles que la division des élèves en classes de niveaux avec un contenu pédagogique propre, la spécialisation des professeurs et l’apprentissage des humanités (latin, grec et dans une moindre mesure hébreu). Conjuguée aux expériences pédagogiques des Frères de la Vie Commune (dans le Nord), cette forme d’enseignement prend sa forme quasi-définitive au XVIe siècle avec les Jésuites.
Le collège finit par s’imposer en tant qu’établissement de transition entre les petites écoles et l’Université grâce à un enseignement innovant et sa gratuité. L’Église et de leurs côtés les protestants y voient aussi un moyen d’encadrer les jeunes gens et les mettent au service de la Réforme ou de la Contre-Réforme. Il s’agit aussi de former les élites futures de la société et d’assurer le recrutement clérical. De fait, le collège s’inscrit pleinement dans le processus de « civilisation des mœurs » auquel a déjà été consacré un article : le collège du XVIIe forme le parfait « honnête homme ».
Les collèges d’Ancien Régime se divisent en trois catégories. Les « collèges de plein exercice » se situent au meilleur niveau car ils comportent les cycles complets de grammaire (quatre classes : de la 6e à la 3e), d’humanités et rhétorique (deux classes) et de philosophie (deux classes). Au niveau inférieur, les collèges ne possédant pas de cycle de philosophie sont nommés les « collèges d’humanités ». Enfin, les écoles de grammaire ou « régences latines » ne connaissent que le premier cycle et ne servent que d’appoint à l’enseignement élémentaire (apprentissage de rudiments de latin).
I. Les congrégations enseignantes

Les Jésuites sont alors la principale congrégation enseignante mais se voient rapidement concurrencés par d’autres ordres, comme les Oratoriens (congrégation fondée en 1611), les Doctrinaires (à partir de la fin du XVIe) ou les Dominicains. Vers 1640, les Jésuites possèdent 70 collèges ; vers 1630 les Oratoriens 17 ; et à la fin du XVIIe les Doctrinaires en gèrent 25. Vers 1627, 40 000 élèves sont scolarisés chez les Jésuites. En tenant compte des autres établissements d’enseignement secondaire, le total doit avoisiner les 60 000 élèves (pour comparaison, ce chiffre sera de 187 000 à la fin du XIXe siècle, mais la population française aura doublé entre temps).
● La Compagnie de Jésus
Ignace de Loyola

Ignace de Loyola (Jacopino del
Conte, vers 1600).
L’enseignement n’était pas l’objectif que se donnait Ignace de Loyola, fondateur des Jésuites, quand il commença à organiser sa Compagnie.

L’ordre ouvre au départ des maisons chargées de former les futurs missionnaires jésuites, mais ces « collèges » acceptent aussi de jeunes hommes. La demande des familles grandit et le pas est franchi lorsque, en 1548, les Jésuites acceptent de prendre en charge le collège de Messine sur demande du vice-roi de Sicile. L’enseignement rencontrant un grand succès, Ignace de Loyola ouvre le collège de Rome (Collegium Romanum) en 1551, qui devient le laboratoire de la pédagogie jésuite.
En 1556, les Jésuites ouvrent le collège de Billom : seul collège jésuite en France pendant trois ans ; en 1562 il compte 1200 élèves. En 1561 la Compagnie de Jésus est officiellement autorisée dans le royaume et les établissements se multiplient : 12 dès 1572.
II. Des élèves issus de tous les milieux sociaux
Quant à l’origine sociale des enfants scolarisés, on trouve de tout dans la mesure où l’enseignement est gratuit. Par exemple, au collège jésuite de Bordeaux qui accueille 673 élèves de 1644 à 1649, environ 10 % d’entre eux sont fils de nobles, 15 % fils de bourgeois, 45 % fils d’officiers (titulaires d’une office : charge civile ou ecclésiastique), 20 % fils de marchands, 5 % fils de laboureurs et 5 % fils d’artisans. La faible proportion de fils d’artisans ou de laboureurs ne tient pas au fait qu’ils sont exclus, mais que les parents ne voient pas l’intérêt de faire apprendre à leurs enfants le latin et le grec dans ces établissements. La représentation des laboureurs et artisans est néanmoins plus élevée ailleurs (Bordeaux étant une grande ville), comme au collège jésuite de Châlons-sur-Marne où, entre 1618 et 1634, sur 650 élèves, 20 % des scolarisés sont fils d’artisans et 15 % fils de laboureurs (avec près de 30 % de fils de marchands).
III. Un enseignement humaniste et chrétien
Collège de La Flèche
Le collège jésuite de La Flèche, fondé sur la cassette personnelle du roi Henri IV en 1603 (gravure de 1655).

La pédagogie et le contenu enseigné sont fixés avant le XVIIe siècle : les Jésuites mettent au point dès 1599 leur Ratio studiorum, manuel condensant le programme de leurs collèges, accessible à tous. Les Oratoriens fixent en 1645 une Ratio studiorum à partir de l’exemple jésuite.
La belle place est faite aux lettres classiques : latin et grec. Dès la 5e (deuxième année), l’élève est plongé dans un autre univers : il côtoie les auteurs anciens, les cours se font en latin et il est même interdit à la récréation de discuter en langue vernaculaire (français ou patois). La langue « vulgaire » est jugée trop facile, n’encourage pas l’effort en plus d’être objet de mépris (rappelons qu’à la Cour de Louis XIV, Molière faisait rire les courtisans en jouant sur les dialectes provinciaux avec quelques mots de picard, de breton ou d’occitan, langues alors jugées ridicules).
La grande majorité des cours sont consacrés à la lecture, l’explication ou la traduction des auteurs anciens, en particulier latins (textes au préalable purgés de leurs éléments libertins ou païens). Chez les Jésuites, en 6e est enseigné Cicéron pour l’apprentissage du latin, en 5e s’ajoutent Ovide et Phèdre, puis les années suivantes Virgile, Horace, Tite-Live, Tacite ainsi que d’autres auteurs mineurs.
L’Histoire et la géographie sont marginales, néanmoins l’élève peut appréhender ces deux disciplines à travers l’étude des historiens et géographes antiques (Tite-Live, Suétone, Jules César, Florus, Hérodote, Thucydide,…). Le temps consacré à ces deux disciplines tend à légèrement s’accroître au cours de la période. L’ordre parvient peu à peu à extirper la discipline historique de sa gangue littéraire, et Voltaire mettra à profit les enseignements qu’il a reçu au collège Louis le Grand. Au niveau de la géographie, les Jésuites vont développer les connaissances grâce aux comptes-rendus des voyages des missionnaires de la Compagnie au XVIIe.
Chez les Jésuites, les sciences naturelles (observations et expériences) sont peu présentes et les mathématiques ne sont abordés que durant la dernière année (deuxième année de philosophie). Il faut attendre la fin du XVIIe pour voir cette part de l’enseignement se développer légèrement et sortir de l’aspect purement philosophique avec des leçons de chimie et des expériences sur les phénomènes électriques. Les Oratoriens insistent davantage sur les disciplines scientifiques avec l’apprentissage de l’arithmétique dès la 6e et la géométrie en 3e.
La religion (messes, confessions, prières) tient évidemment une grande place dans l’enseignement, les collèges constituant le « fer de lance » de la Contre-Réforme. A côté de la religion est enseignée la morale et la civilité (l’art de se tenir en bonne société).
● Une originalité jésuite : le théâtre
Alors que l’Église condamne le théâtre et que la Compagnie de Jésus se veut à la pointe de la Contre-Réforme, les Jésuites consacrent une place importante à l’art théâtral qui revêt à leurs yeux trois qualités : améliorer la mémorisation, obliger le contrôle de sa voix (effets de voix) et la maîtrise de son corps (se tenir droit, ne pas faire de gestes brusques). Les représentations sont publiques, les habitants de la ville ou du village venant y assister librement.
● Discipline et encadrement

La discipline du collège jésuite est stricte, et le recteur, les préfets des études et les maîtres veillent à faire respecter le règlement.
Innovation du XVIIe : les punitions corporelles sont peu à peu abandonnées (au profit des blâmes, retenues,…). A l’inverse, l’émulation et le sentiment de l’honneur sont largement mis à profit : ainsi les classes sont divisés en deux groupes, Romains et Carthaginois, qui s’affrontent pour faire gagner leur camp, et élisent leurs magistrats dont les noms sont ceux des magistrats antiques (consuls, préteurs, questeurs,…). En fin d’année se tient la remise des prix en public pour les meilleurs élèves, où les familles et les notables de la ville sont conviés à la cérémonie.
La récréation et les pauses font l’objet d’un soin particulier : alors qu’auparavant les élèves étaient livrés à eux-mêmes, il est maintenant organisé pour eux des loisirs, sports, jeux et distractions de tous genres.
IV. La crise des collèges au XVIIIe siècle
A partir des premières décennies du XVIIIe, les effectifs dans les établissements secondaires chutent rapidement. Le collège jésuite de Rouen, qui avait près de 2000 élèves en 1662, n’en a plus que 800 dans les années pré-révolutionnaires ; le collège oratorien de Nantes qui comptait plus d’un millier d’élèves en 1705 tombe à moins de 600 à partir de 1765 ; celui d’Angers connaît un effondrement en passant de 1200 élèves en 1688 à 150 en 1788.
Plusieurs causes expliquent la crise : la multiplication des établissements secondaires mais surtout le changement des mentalités. Le contenu enseigné par les congrégations ne correspond plus à « l’air du temps », dans un siècle de déchristianisation. Des voix s’élèvent contre la tyrannie gréco-latine pour réclamer le renforcement des cours de français, d’Histoire, de géographie et de sciences naturelles. Les élites (notamment les marchands) reprochent aux collèges de manquer de pragmatisme, de ne pas préparer les adolescents à la vie adulte.
En 1762, les Jésuites, principale congrégation enseignante (ils possèdent alors un tiers des collèges du France), sont expulsés hors du royaume par ordre du roi…

Contrairement à une autre idée reçue, les philosophes des Lumières combattront au XVIIIe la démocratisation de l’enseignement et freineront les efforts de l’Église qui multipliait les écoles gratuites et les collèges… On peut se demander de quel côté se situe l’obscurantisme, mais ce sera l’objet d’un autre article…  Par Aetius   http://www.fdesouche.com/

Sources :
GUILLERMOU, Alain. Les Jésuites. PUF, 1999.
LEBRUN, François ; QUÉNIART, Jean ; VENARD, Marc. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. II – 1480-1789. Nouvelle Librairie de France, 1981.

De la religion des Romains

Analyse : Renato dal Ponte, La religion des Romains.
La religion et le sacré dans la Rome ancienne.
Editions RUSCONI - Milan 1992 - 304 pages -12 illustrations - Lit. 34.000
Au cours de ces dernières années, on a assisté indubitablement à un intérêt accru pour le monde romain, grâce surtout à la nouvelle école archéologique italienne, qui a su «jeter les bases d'une confrontation entre les données de la tradition littéraire (reconsidérées systématiquement) et la situation topographique et archéologique, réexaminée pour obtenir des contextes chronologiquement et fonctionnellement homogènes» (F. Coarelli, Il Foro Romano, periodo arcaico, Rome, 1983, p. 9). Un effort analogue pour une coordination interdisciplinaire, peaufiné par la méthode traditionnelle, sollicité à plusieurs reprises par Julius Evola lui-même, imprègne le livre du Professeur Renato Del Ponte, paru il y a six ans chez Rusconi. Ce livre ranime l'intérêt parmi les spécialistes, les amateurs ou tout simplement parmi tous ceux qui ont le sentiment que leurs racines n'ont pas été définitivement coupées.
Après le considérable succès obtenu par Dei e miti italici (Dieux et mythes italiques, 1985, réédité une première fois en 1986, remis à jour et amplifié en 1988), où l'auteur sondait les origines du monde religieux italique; après la Relazione sull'altare della Vittoria di Simmaco (Essai sur l'autel de la Victoire de Symmaque, éditions Il Basilico, Gênes, 1986), où l'auteur se penchait sur une des périodes historiques les plus tourmentées et les plus riches en conséquences pour Rome, pour l'Italie et pour tout l'Occident, voici donc un livre qui nous parle de la «Ville des Dieux». Il est rare de découvrir une œuvre qui, comme celle-ci, est capable d'affronter le monde religieux romain de façon très rigoureuse, aussi bien pour ce qui est de la recherche documentaire que sur le plan déductif, libérée d'une certaine mentalité académique qui, aujourd'hui, du moins en Italie, paraît vide, approximative et même grevée de “déjà-vu”.
C'est un livre qui s'adresse à un public averti, pas tellement pour le style, toujours élégant et agréable, mais plutôt pour l'originalité de la thématique qui, comme l'auteur le suggère, implique un changement de mentalité, un “changement intérieur, une sensibilité spécifique pour pouvoir capter et comprendre les constantes du monde religieux romain”. Les sources classiques prédominent, car elles sont clairement incontestées, mais l'auteur consacre un espace important aux études les plus récentes, surtout dans le champ archéologique et philologique; il les confronte toujours ad fontes, n'épargnant pas les critiques, les distinctions subtiles et les précisions, même face à des savant de la taille d'un Georges Dumézil, mais amicus Plato, sed magis amica veritas!

Une intuition de Fustel de Coulanges
Le livre jouit d'une excellente présentation éditoriale (en jaquette, une photo inédite d'un des Dioscures de Pompei), garnie d'illustrations souvent très rares; il contient cinq chapitres, quatre tables et deux annexes (avec, par exemple, les listes des Souverains Pontifes connus), en plus d'une bibliographie générale et de cinq index de recherche aussi minutieux que précieux. Une indispensable introduction (“Les Origines”) sur la préhistoire des populations latines de souche romaine et sur les printemps sacrés, bien retracés dans le tableau récapitulatif en tant que mises en scène ritualisées des anciennes migrations des peuples indo-européens qui, par la suite, s'installèrent en Italie. Cette réminiscence des “printemps sacrés” nous emmène à envisager l'éventualité d'un printemps sacré primordial, où une tribu est partie de la mythique “Alba” pour aller former les premières implantations dans les sites où, plus tard, naîtra Rome. Quant à la formation de l'Urbs, l'auteur, très opportunément, insiste sur l'acte juridique religieux (La ville qui surgit en un jour);  cette option pour l'acte juridique-religieux constitue une polémique contre les tenants de l'école positiviste/évolutionniste, enfermés dans leur conservatisme obtus. Del Ponte se réfère ainsi partiellement aux heureuses intuitions d'un Fustel de Coulanges (1), qui sont confirmées par les toutes dernières découvertes archéologiques.
Del Ponte fait allusion à la découverte, dans l'aire sud-occidentale du mont Palatin, pendant les fouilles dirigées par le Prof. Pensabene, du lieu exact où la Tradition situait la casa Romuli  —la maison de Romulus—  qui, à l'époque historique, avait la forme d'un petit sanctuaire (probablement un sacellum)  près duquel on a trouvé les traces (Cass. Dio XLVIII, 43, 4) d'un sacrifice consommé par les pontifes en l'année 716 de Rome (38 av. J. C.), à la veille de la restauration d'Auguste. Le fait que la résidence d'Auguste fut toute proche de ce lieu vénérable n'est pas un hasard. Naturellement aucune publicité tapageuse n'a accompagné la nouvelle de cette découverte extraordinaire qui, paradoxalement, a été signalée en avant-première par le New York Times.  Plus tard seulement, et probablement de façon détournée, la presse nationale italienne a signalé l'événement sans tambours ni trompettes.
Evidemment, pour certains, il est plus rassurant de réduire tout ce qui se réfère à Rome à un simple mythe, au point de refuser même la réalité des données archéologiques et de leur préférer la position arbitraire d'un Momigliano (2), qui semble vouloir faire de l'archéologie romaine “anti-fasciste” dont anti-romaine puisque le fascisme s'est réclamé de Rome. Pourtant Momigliano est un archéologue patenté, il ne peut bénéficier de circonstances atténuantes. Il va jusqu'à définir comme “tristement notoire”  (sic !!!) l'inscription de Tor Tignosa en hommage à Enée (cfr. A. Momigliano, Essais d'histoire de la religion romaine, édit. Morcelliana, Brescia 1988, p. 173). Qu'y a-t-il de triste ou d'affligeant dans une trace archéologique antique, rendant hommage à Enée?
Une remarque au passage: alors que, dans le cas de Rome, nous possédons des certitudes substantielles quant à l'existance de son empire, même si elles sont parfois résolument ignorées par bon nombre de savants, dans le cas d'autres traditions  —par ailleurs tout à fait respectables, comme celles qui directement ou indirectement proviennent de la Bible—  on assiste à une démarche contraire: pensons seulement à l'Empire  de David et de Salomon, pour lequel il n'existe que très peu de documents archéologiques, d'aucune nature que ce soit, et qu'aucun des quarante rois, depuis Saul jusqu'à Sédécias, n'a laissé la moindre trace tangible (voir à ce sujet l'excellente et très digne de foi  —même pour le Vatican—  Histoire et idéologie dans l'ancien Israël, de Giovanni Gabrini, édit. Paideia, Brescia, 1986).
Lares et Penates
La connexion entre feu-ancêtres-Lares  et le culte public et privé constitue la thématique très intéressante du deuxième chapitre de l'ouvrage de Del Ponte, où l'auteur nous démontre qu'il est un détective sage et attentif, capable de recueillir des finesses qui ne sont pas toujours perceptibles de premier abord. Lares et Penates, que l'on a confondu dans le passé sur le plan conceptuel, y compris chez des auteurs éminents trouvent, dans l'analyse détaillée de Del Ponte, une définition meilleure et plus exacte, tant du point de vue rituel que théologique. L'auteur repère dans les dieux Lares  «l'essence spirituelle du foyer domestique», correspondant à la «mémoire religieuse des ancêtres», ces derniers étant perçus aussi comme «l'influence spirituelle» des habitants antérieurs d'un lieu et, par conséquent, comme les «gardiens de la Terre des Pères» (pp. 62-63); dans les Pénates, véritables divinités, il faut par contre reconnaître une nature essentiellement céleste  et propice à un groupe familial au cœur duquel on transmettait le culte de père en fils, tant et si bien qu'ils étaient considérés comme «les dieux vénérés par les pères ou les ancêtres».
Un autre chapitre extrêmement intéressant, qui nous aide à mieux comprendre la sensibilité religieuse des Romains et leur approche du domaine du surnaturel, est consacré aux indigitamenta:  il s'agit de listes consignées dans les livres pontificaux “contenant les noms des dieux et leurs explications”. Noms de dieux qui, comme l'observe à juste titre l'auteur, “se réfèrent aux grands moments, ou rites de passage  (…),  indispensables à tout homme et à toute femme au cours de la vie et qui, justement à cause de leur complexité, nécessitent un instrument divin particulier. Ces moments de la vie sont: a) la naissance, avec les moments critiques qui la précèdent et qui la suivent; b) la puberté, avec tout ce qui précède et qui suit; c) le mariage; d) la mort” (pp. 78-79).
Cette “sacralisation de chaque manifestation de la vie” est aussi une source de vie pour l'Etat romain et il est donc assez significatif de noter que le livre explicite deux idées-guide :
1) la pax deorum (c'est-à-dire le rapport qui s'est créé avec les dieux au moment précis de la fondation de Rome, avec le pacte conclu par Romulus et pleinement approuvé par Numa Pompilius, pacte impliquant un équilibre subtil, condition indispensable à la réalisation de l'imperium sine fine promis par Jupiter à Enée et ses successeurs) et
2) l'identification des constantes dans les vicissitudes millénaires et sacrées de Rome.
Ces deux idées-guide viennent inévitablement se fondre avec précision dans l'étude sur le Collège Pontifical, et en particulier sur la figure “antithétique” du Souverain Pontife.
Le rôle de Vettius Agorius Pretestatus
C'est vraiment très captivant de reparcourir l'histoire de ces prêtres qui voulaient, savamment et avec prévoyance, lire dans le futur en défendant et en gardant jalousement, depuis les temps immémoriaux de Numa à ceux extrêmes de Symmaque, les anciens rites, sans jamais les déformer et en adaptant, en l'occurrence, les nouveautés à travers l'intervention régulatrice du Collège des Quindecemvirs, afin qu'elles ne vinssent pas perturber la pax deorum,  en portant atteinte à l'Etat. Elles représentent donc des fonctions vitales, développées par le Collège, mais qui dérivent très probablement, affirme justement Del Ponte, “des stratégies religieuses et politiques qui débouchèrent sur des transformations radicales de l'Etat romain au Ier siècle de la République” (pp. 153-154); des stratégies conçues et mises en pratique par des groupes de l'ancienne aristocratie qui furent, plus tard, constamment présents (aussi parmi les Augustes) au fil des siècles, tant et si bien que même quand le grand pontificat fut assumé par un homme nouveau, issu de la plèbe (T. Coruncanius), la très haute qualification de cette éminente figure sacerdotale ne fit pas défaut.
Dans ce sens, nous nous permettons d'articuler l'hypothèse suivante: l'intervention du pontife et quindecemvir Vettius Agorius Pretestatus  —qui eut un rôle de modérateur lors des événements tragiques qui déterminèrent l'élection du Pape Damase I—  était dictée, outre les exigences d'ordre publique, par ses propres prérogatives, qui lui permettaient de réglementer un culte étranger (chrétien en l'occurrence) qui n'était plus considéré comme illicite. Très vraisemblablement, à cette époque (IVième-Vième siècle après JC) les bases furent jetées, qui acceptaient et organisait, sous une autre forme, la survie de l'antiqua pietas. Aujourd'hui nous ne pouvons plus percevoir le mode d'expression de cette antiqua pietas.  Les bases établies par Vettius Agorius Pretastatus remplissaient une fois de plus le devoir primordial, sacré et institutionnel, confié au pontificat par l'auctor  Numa Pompilius, dès l'aurore de l'histoire de Rome.
La fonte de la statue de la déesse Virtus, évoquée par Del Ponte dans la conclusion de son livre, nous conduit à une considération amère: Rome ne connaîtra plus ni courage ni honneurs; seul un visionnaire pourrait imaginer l'existence, encore aujourd'hui parmi ses contemporains, de la semence de ces hommes antiques, pratiquant au quotidien ces anciennes coutumes qui firent la grandeur de Rome. Mais à l'approche du 1600ième anniversaire de la funeste bataille du fleuve Frigidus (près d'Aquilée), à l'extrémité du limes  nord-oriental d'Italie, par laquelle se terminait l'histoire militaire de la Rome ancienne, et, où, pour la dernière fois, les images des dieux silencieux s'élevèrent sur le sommet des montagnes. Nous ne pouvons que retenir comme signe des temps,  le travail d'un homme d'aujourd'hui, qui écrit sur la vie de nos Pères, sur leurs Coutumes et sur leurs Dieux. Pères, Coutumes et Dieux qui furent les artisans de tant de puissance.
(texte issu d'Orion, trad. franç.: LD).
Notes :
(1) FUSTEL dc COULANGES, Numa-Denis (Paris 1830, Massy, 1889) Historien français, professeur aux Universités de Strasbourg et de la Sorbonne. Il étudia les principes et les règles qui régissaient la société greco-romaine en les ramenant au culte originaire des ancêtres et du foyer familial. La ville ancienne (cf. La cité antique, 1864) est une sorte d'association sacrée, ouverte exclusivement aux membres des familles patriciennes. Parmi les autres œuvres de Fustel de Coulanges, rappelons l'Histoire des anciennes institutions politiques de l'ancienne France, 1875-79, et les Leçons à l'impératrice sur les origines de la civilisation française, posthume, 1930. Outre leur valeur historique, ces travaux ont assure à Fustel de Coulanges une place dans l'histoire de la littérature pour la clarté et la puissance du style (ndt).
(2) MOMIGLIANO Arnaldo (Caraglio, Cuneo, 1908), historien italien. Après avoir enseigné aux universités de Rome et Turin, il est, depuis 1951, titulalre de la chaire d'histoire ancienne à l'University College de Londres. Parmi ses plus importantes études citons: Philippe de Macédoine (1934), Le conflit entre paganisme et christianisme au IVièmùe siècle (1933), Introduction bibliographique à l'histoire grecque jusqu'à Socrate, les essais publiés après 1955 sous le titre de Contributions à l'histoire des études classiques, et le volume Sagesse étrangère, 1975 (ndt).

lundi 16 mai 2011

16 mai 1843 Prise de la smala d’Abd el-Kader

Le 16 mai 1843, un escadron commandé par le duc d'Aumale enlève la smala d'Abd el-Kader. Cet exploit est le point d'orgue de la guerre menée par les Français en Algérie.
Joseph Savès
De l'occupation limitée…
Après la prise d'Alger en 1830, le gouvernement français de Louis-Philippe 1er avait souhaité se limiter à une occupation restreinte du littoral nord-africain.
Le général Thomas Bugeaud avait cru y être parvenu avec la signature du traité de La Tafna qui laissait à son allié l'émir Abd el-Kader l'arrière-pays algérois. Mais le jeune émir relance peu après l'appel à la guerre sainte. L'insurrection devient générale. Bugeaud revient aussitôt en Algérie avec le titre de gouverneur général.
à la guerre totale
Devant l'impossibilité de s'en tenir à une occupation du littoral, Bugeaud réagit avec brutalité. Selon le principe qui avait été appliqué en Vendée pendant la Révolution, une génération plus tôt, il constitue des colonnes mobiles qui, au besoin, brûlent les récoltes, détruisent les villages et regroupent femmes et enfants dans le but de priver l'ennemi de tout soutien.
Les soldats français doivent supporter des conditions épouvantables. Ce sont des paysans pauvres et malchanceux qui ont tiré le mauvais numéro lors de la conscription et sont obligés de servir pendant sept ans ! De 1830 à 1875, 7.500 meurent au combat en Algérie. Mais dans le même temps, 110.000, soit 15 fois plus, meurent du fait de la chaleur, de la dysenterie et d'autres épidémies !… C'est à cette époque que l'on découvre les vertus de l'absinthe contre la fatigue et les fièvres.
De leur côté, les combattants locaux se mobilisent au coup par coup et retournent après chaque affrontement à leur existence villageoise. Le nombre de victimes (civils et combattants) est difficile à évaluer côté algérien faute de relevés administratifs. Mais l'on peut avec Daniel Lefeuvre s'en tenir à l'estimation de 250.000 à 300.000 victimes entre 1830 et 1860 (la décennie suivante s'avèrera deux fois plus meurtrière du fait de la sècheresse et de mauvaises récoltes).
Un exploit très médiatique
La prise de la smala d'Abd el-Kader, bien que sans grande valeur militaire, donne à cette guerre cruelle l'image héroïque et romanesque qui lui faisait défaut. La smala est un camp de toile qui s'étire sur plusieurs kilomètres. Il compte 30.000 personnes, essentiellement des femmes, enfants, fonctionnaires, artisans et serviteurs.
Cette capitale itinérante remplace Taqdemt, la capitale que s'était donnée Abd el-Kader dans ses première années de pouvoir, après qu'elle eut été conquise en 1839 par les Français.

L'escadron du duc d'Aumale, fort de 500 cavaliers, tombe sur elle au cours d'une expédition de reconnaissance, peut-être sur l'indication d'un traître. Le duc d'Aumale, qui est le propre fils du roi Louis-Philippe 1er, fait 3.000 prisonniers et remporte un immense butin. La mère et la femme de l'émir Abd el-Kader sont elles-mêmes capturées mais arrivent à s'enfuir.
Le roi Louis-Philippe 1er commande une toile au peintre Horace Vernet pour glorifier l'événement comme il se doit. Ce sera la plus grande peinture d'histoire qui soit : 21 mètres de long et 5 de haut. Elle s'attirera un grand succès au Salon de 1845.
Ultimes résistances
Abd el-Kader parvient après cette déconvenue à se réfugier au Maroc, où sa popularité devient prodigieuse. Il entraîne le sultan marocain Abd el-Rahman à ses côtés. Mais ses espoirs seront trahis par la défaite de l'Isly, le 14 août 1844. Le 14 août 1844, les troupes marocaines sont surprises par Bugeaud sur l'oued Isly, non loin de la frontière.

Les 11.000 soldats français mettent en déroute les 60.000 cavaliers marocains.
Le 10 septembre 1844, par le traité de Tanger, le Maroc lâche Abd el-Kader et entérine le tracé de sa frontière avec l'Algérie.
Celle-ci n'est pas soumise pour autant. Dans le massif du Dahra, à l'est de Mostaganem et d'Oran, les paysans se soulèvent à l'appel d'un Berbère surnommé «Bou Maza» (l'homme à la chèvre). La réaction de l'armée française ne se fait pas attendre. Des « colonnes infernales» ravagent la contrée.
Cette guerre de conquête, seule guerre notable du règne somme toute pacifique de Louis-Philippe 1er, mobilise jusqu'à 93.000 soldats. C'est beaucoup pour soumettre une population rurale et pauvre d'à peine 3 millions d'individus (la France compte à la même époque 36 millions d'habitants).
Le général Bugeaud s'en explique en qualifiant l'Algérie de «Vendée musulmane», avec au bout du compte la même résistance et la même répression que dans la véritable Vendée catholique ! Lui-même recevra son bâton de maréchal pour ses faits de gloire en Algérie. Il sera fait duc d'Isly par le roi et il ne lui sera pas tenu rigueur des nombreux crimes de guerre commis sous son commandement contre les civils algériens.
Début de la colonisation
Après la reddition d'Abd el-Kader (1847), la guerre va encore se poursuivre une dizaine d'années avant que l'Algérie, exsangue, ne soit finalement occupée dans sa totalité par l'armée française. Des colons commencent alors de s'y implanter en grand nombre.
L'administration du pays a été confiée dès 1833 aux bureaux des Affaires arabes. Ces bureaux militaires prennent en charge les intérêts des indigènes et défendent tant bien que mal leurs droits et leurs propriétés. Mais au fil du temps, leurs efforts se heurtent à la volonté des gouvernements de transformer l'Algérie en une colonie de peuplement.
C'est ainsi que l'État ou l'armée enlèvent des terres aux indigènes, construisent à leurs frais des villages entièrement équipés avant de les remettre clé en main à des soldats en voie de démobilisation ou à des groupes de pauvres colons en provenance de la France de l'intérieur, de Malte, d'Italie ou encore d'Espagne.
Les pouvoirs publics constituent aussi de vastes domaines et les confient à des bourgeois venus de France, ces derniers employant sur leurs terres comme fermiers les indigènes musulmans qui en étaient auparavant les propriétaires.
Les immigrants européens sont appelés roumis (roumias pour les femmes) par les indigènes, d'un mot arabe qui désigne traditionnellement les chrétiens d'Occident, descendants des Romains (ils seront beaucoup plus tard qualifiés de Pieds-noirs par leur coreligionnaires de la métropole).
Espoirs et faillite de l'intégration politique
En rupture avec les régimes précédents, l'empereur Napoléon III tente de transformer le territoire algérien en un «royaume arabe» associé à la France et dont il serait lui-même le souverain.
Dans une lettre du 6 février 1863, il proclame que «l'Algérie n'est pas une colonie proprement dite mais un royaume arabe». Au grand scandale des colons et des militaires, il en appelle à l'égalité complète entre Européens et indigènes, au moins dans la gestion des affaires locales. Par ailleurs, un sénatus-consulte (une loi) en date du 14 juillet 1865 permet aux musulmans d'acquérir la citoyenneté française mais à la condition de renoncer à titre individuel au statut coranique et d'accepter le droit civil français.
La chute de l'Empire, en 1870, va ruiner le projet de Napoléon III et creuser le fossé entre indigènes et colons.   Joseph Savès
[Odieuses «enfumades»
À Paris, dans la rue comme à la Chambre des Pairs, on s'indigne lorsqu'on apprend que des centaines de malheureux de la tribu des Ouled Riah ont péri le 19 juin 1845 dans l'«enfumade» des grottes du Dahra, à l'initiative du colonel Pélissier. Le général Bugeaud, interpellé, assume la responsabilité de ce crime de guerre en faisant valoir qu'il ne voit pas d'autre moyen de gagner la guerre !…

Le colonel avait proposé une reddition honorable aux combattants et à leurs familles qui s'étaient réfugiés dans les grottes. Devant leur refus, et considérant qu'il ne pouvait prendre le risque de les laisser aller, il enfume les grottes en espérant de la sorte les en faire sortir. Las, hommes, femmes et enfants finissent presque tous asphyxiés. Les chroniques militaires relatent selon l'historien Daniel Lefeuvre deux ou trois autres faits semblables.]
http://www.herodote.net/

dimanche 15 mai 2011

TOCQUEVILLE Réticences et illusions

Certains bacheliers ont planché cette année sur Alexis de Tocqueville, ici chantre des libertés locales. Ses jeunes lecteurs auront découvert ses réticences pour la démocratie, certes teintées d'illusions.
Nous lirons aujourd'hui l'essentiel d'une page qui fut proposée au baccalauréat scientifique cette année comme troisième sujet de philosophie (explication de texte). Un sujet de bac intéressant et non subversif méritait qu'on le signalât.
Un lien étroit
On tire difficilement un homme de lui-même pour l'intéresser à la destinée de tout l'État, parce qu'il comprend mal l'influence que la destinée de l'État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d'un premier coup d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu'on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l'intérêt particulier à l'intérêt général.
C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes, qu'on les intéresse au bien public et qu'on leur fait voir le besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.
On peut, par une action d'éclat, captiver tout à coup la faveur d'un peuple ; mais pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement.
Les libertés locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens mettent du prix à l'affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s'entraider.(1)
Complexité
À la première lecture, ce texte d'Alexis de Tocqueville (1805-1859) semble assez proche de nos idées. On simplifie sottement Tocqueville en affirmant sans l'avoir lu qu'il fut l'un des pères du libéralisme politique. C'est vrai, mais sa pensée se révèle autrement complexe et il est intéressant de corroborer les démonstrations contre-révolutionnaires en les rapprochant de réflexions venues d'autres bords.
Tyrannie du nombre
Tocqueville croyait que le triomphe de la démocratie était inéluctable, mais, loin de s'en réjouir aveuglément, il se montrait fort conscient de ses dangers. Il avait remarqué, en analysant l'absence d'indépendance d'esprit aux États-Unis, que, toutes les opinions étant considérées comme égales, la démocratie engendrait par la tyrannie du nombre une opinion “moyenne”, un consensus qui n'était qu'un conformisme. Il avait vu, et il faut saluer sa clairvoyance, que la démocratie menait au despotisme : les citoyens s'en remettent de plus en plus à l'État pour assurer une extension de l'égalité par la loi, et on en arrive à l'égalité sans la liberté à cause de « l'esprit d'égalité extrême » que dénonçait déjà Montesquieu. Donc, pensait Tocqueville, la démocratie a besoin des corps intermédiaires comme ils existaient sous l'Ancien Régime, associations, corporations, libertés communales… Seuls ces corps permettent aux particuliers de résister à « l'empire moral des majorités ». Cette conviction explique la qualité du texte que nous venons de lire. On peut ainsi opposer Tocqueville à Rousseau dont la « volonté générale » du Contrat social annonce les pires totalitarismes, policiers ou moraux.
Pas de fatalité en histoire
Contre-révolutionnaire Tocqueville ? Non, seulement utilisable par la Contre-Révolution grâce aux aspects de son oeuvre que nous venons de présenter succinctement. Son erreur consiste en la conviction que rien n'arrêterait les succès de la démocratie alors qu'il n'existe aucune fatalité en histoire, sinon que nous sommes tous mortels. Il se berça de l'illusion qu'on pouvait obtenir, grâce à des garde-fous, une démocratie modérée, mais le dompteur qui mettra un frein à la fureur dévastatrice de l'envie démocratique n'est pas encore né. « On n'organise pas la démocratie, dit Maurras, on ne démocratise pas l'organisation. »
GÉRARD BAUDIN L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 au 29 juillet 2009
(1) - Alexis de Tocqueville : De la démocratie en Amérique, 1835.

samedi 14 mai 2011

Mitterrand sans héritier avait un précurseur

En ce trentième anniversaire du règne mitterrandien, certains s'interrogent, ayant aboli la loi salique, sur l'héritier légitime du sphinx. Évoquons ici son prédécesseur. Aussi néfaste, quoique la Troisième république ait mis ses échecs à la merci des crises ministérielles qui le renversèrent, on citera sans hésiter Herriot. Entre eux le relais avait passé par le dernier grand radical socialiste de la Quatrième république, Henri Queuille.
Il s'agit donc d'Édouard Herriot (1872-1957). Dès 1922, cet homme comprend tout le bénéfice qu'il va pouvoir tirer de la remise en cause de la ligne dominante au sein de son parti. Les radicaux étaient alors influencés par les frères Sarraut, l'un ministre (Albert), le second (Maurice) dirigeant la Dépêche de Toulouse. Or, en ce temps-là, un hétéroclite conglomérat appelé "bloc national" détenait la majorité parlementaire, avec leur concours, depuis 1919. Albert Sarraut siégeait au gouvernement depuis 1920 en qualité de Ministre des Colonies. Le mot d'ordre avait été formulé sans périphrase : "le communisme voilà l'ennemi". Et la France ne reconnaissait pas la dictature soviétique.
Pour des raisons analogues à celles de Mitterrand en 1965, Herriot avait compris, au contraire, combien la force, alors scissionniste, des admirateurs de Lénine pouvait manquer à la construction d'une majorité de gauche.
Or, pour faire l'unité de la gauche, la règle d'or consiste à diviser la droite et à instrumentaliser ses extrêmes. Il fallait obtenir qu'on "flétrît les Camelots du Roy", ce que la Chambre fit en 1923, marginalisant Léon Daudet, député de Paris, et les quelques 15 monarchistes élus en 1919, au scrutin proportionnel, sur les listes du bloc. On rétablira aussi le scrutin uninominal à deux tours. Plus tard, en 1926, on obtiendra même de l'Église romaine qu'elle "mette à l'index" l'Action française.
Herriot n'hésita pas à aller plus loin en se faisant aussi l'apologiste du régime moscovite. Il n'éprouvait probablement pas plus que Mitterrand de sympathie pour le communisme, il voulait simplement, comme lui, le pouvoir, enrobant de littérature son accompagnement de la décadence et de la gabegie.
Il publia donc d'abord dès 1922 un ouvrage à la gloire de la "Russie nouvelle" où, certes, en bon radical il sut faire semblant de s'ouvrir aux arguments des adversaires du bolchevisme, mentionnant même sans en développer les causes et les conséquences, pourtant prévisibles, du traité de Rapallo. N'oublions pas que le contentieux franco-bolchévique ne portait pas seulement alors sur les emprunts russes, il résultait aussi de la lutte ouverte du Komintern contre "la paix des Alliés". Pendant cette même année 1922, le IVe congrès de l'Internationale communiste insistait tout particulièrement sur les méfaits de l'impérialisme français en Europe centrale et orientale.
Plus tard le maire de Lyon arriva donc, à la tête du cartel des gauches, au pouvoir de juin 1924 à avril 1925, avec un très bref cabinet en juillet 1926. De juin à décembre 1932, l'union des gauches ayant à nouveau repris le dessus il dirigea encore le gouvernement. Mais à l'époque le caractère désastreux d'une gestion était vite sanctionné par une presse libre et par le régime parlementaire. Notre homme parlera du "mur d'argent". Son continuateur trouvera d'autres formulations habiles pour justifier son propre échec.
Heureusement, Herriot ne demeura pas 14 ans au pouvoir.
Le programme de Mitterrand ne fut d'ailleurs pas appliqué aussi longtemps que son porte parole s'incrusta lui-même à l'Élysée. Dès 1983, le président se trouva contraint, par la déroute financière, de débarquer le catastrophique gouvernement Mauroy. Puis, il naviguera par deux fois au milieu des récifs, et des murènes, de la cohabitation inventée en 1986, puis à partir de 1993 après la plus sévère déconfiture de la gauche dans l'Histoire des élections républicaines. Simplement hélas, pour le malheur du pays et la continuité de son déclin, les 12 années de présidence Chirac, encore lui-même un rejeton du radical socialisme et un disciple de Queuille le système continua, enlisé dans son absence de vraies réformes [et en 2007 une majorité de Français crurent voter pour la rupture].
Si l'on revient à la carrière de Herriot on mesurera que son ombre persistera à planer sur la vie politique française, en partie dans le domaine des relations internationales. Dernier président de la chambre en 1939, il interviendra encore jusqu'en 1954 où on le fit prononcer un discours contre la Communauté européenne de défense où gaullistes et communistes s'étaient alors alliés, une fois de plus, pour faire échouer le projet.
Cette continuité aussi mérite examen.
Qu'écrivait donc le vieux Normalien radical socialiste dès 1922, au retour de son voyage dans le paradis des idées de gauche ? Nous devons extraire de tout un fatras d'enfumage, parfois intéressant et habile d'ailleurs, les deux vraies phrases clefs :
Page 288 "L'ancienne Russie est morte, morte à jamais".
Page 297 "Il faut travailler à réconcilier la République russe et la République française". Phrase finale du livre... (1)
Il œuvra en effet tout au long de sa vie à ce rapprochement.
Et notamment en 1933 il se rendit en URSS pour un voyage aux doubles perspectives. Il servit à la fois de propagande extérieure en faveur du régime stalinien et il contribua à préparer la grand idée stratégique de la Troisième république qui se traduisit en 1935 par la signature du pacte franco-soviétique. Cette intention d'alliance de revers supposait que l'on abandonnât, d'une manière ou d'une autre, la Pologne stigmatisée dans tout un secteur de l'opinion comme réactionnaire.
À noter en effet que dans le système démocratique français, depuis le jacobinisme de 1792, il faut toujours présenter l'allié comme bénéficiant d'un régime politique enviable. Les motivations géopolitiques ou strictement mercantilistes doivent toujours être camouflées. Le régime républicain se présente comme le pouvoir du peuple, mais il craint le peuple. Il se réclame du gouvernement d'opinion, mais il la méprise.
Dès lors on ne recule devant aucun mensonge et voici ce que, maire de Lyon revenu dans sa bonne ville, le maître à ne pas penser du système déclara en septembre 1933 à l'agence Havas lorsqu'on lui pose la question de la famine en Ukraine :
"Certes là-bas, la courbe de la consommation croît rapidement pour certaines denrées alimentaires, le lait notamment. Quant à l'Ukraine, dont on parle parfois, mais c'est la Beauce ! Je me suis fait conduire dans un village indiqué comme très éprouvé. J'ai vu là des jardins, des vergers, des moissons faites avec un outillage mû électriquement. Une population laborieuse, mais pas misérable, de beaux enfants, bien portants.
"Non, poursuit-il avec emphase, voyez-vous tous ces problèmes ont été étudiés des deux côtés avec passion. Mais si l'on observe avec calme et impartialité, on est obligé de reconnaître que la Russie est un  pays qui tend vers une puissance qui sera de l'ordre des États-Unis".
Ce qui l'intéresse semble bien plus la puissance que la prospérité. Finalement l'URSS n'atteindra jamais le niveau de vie prophétisé plusieurs fois par de faux témoins comme Herriot et même sa force ne reposera que sur un leurre et sur une forme moderne de l'esclavage.
Mitterrand quant à lui le savait pour ne pas se risquer à de telles divagations mensongères. Il en fabriqua d'autres, lui aussi "avec calme et impartialité".
La négation de la famine ukrainienne ne saurait être tenue pour un point de détail. Plusieurs millions de prétendus "koulaks" et d'enfants moururent dans les campagnes entre 1929 et 1933 (2). Guillaume Malaurie, 50 ans plus tard, rappellera que le public auquel s'adressait Herriot avait été alerté sur cette affaire à peine un mois auparavant : "C'est le témoignage d'une Ukrainienne naturalisée américaine, Martha Stebalo, qui, après un séjour en URSS sensibilisera quelque peu l'opinion française. Publié par Le Matin en août 1933, son récit décrit des populations rurales hagardes, mâchonnant des tiges de maïs, l'écorce des arbres ou de la sciure mélangée aux herbes sauvages". (…) Refusant la fatalité ambiante, M. Stebalo demande aux survivants si l'État a pris des mesures. ‘Non', lui retorque-t-on, ce sont les autorités elles-mêmes qui manifestent le plus d'acharnement à nous détruire, c'est une famine organisée". (3)
Or, nous devons retenir l'explication de l'attitude française officieuse dans cette affaire que donne par ailleurs Guillaume Malaurie : "depuis la fin du XIXe siècle, la Russie représenta l'alliée privilégiée de la France contre son rival prussien". (4) Mais Herriot n'avait-il pas considéré jusque-là que la vieille Russie "était morte à jamais" ?
Tous les détails du voyage du dirigeant radical socialiste et négociateur du futur pacte d'alliance, signé en 1935, avec le Kremlin accablent d'ailleurs en lui le propagandiste au bénéfice de ses interlocuteurs. Ils expriment hélas aussi une certaine forme de la frivolité des dirigeants parisiens.  Il était arrivé le 26 juillet à Odessa et, pendant 5 jours traversa l'URSS sur une distance de 3 000 km. Il séjournera dans la capitale du 2 au 9 septembre. Et à son retour on apprendra que "le gouvernement soviétique a décidé de faire réunir en un seul film sonore tous les films pris au cours du voyage de M. Herriot. Le film sera sonorisé en français en russe et en anglais". (5)
On ne doit jamais lésiner pour enfumer à l'opinion.
JG Malliarakis    http://www.insolent.fr/
Apostilles
  1. Cette conclusion du livre est datée du 15 novembre 1922 ed. Ferenczi, Paris.
  2. cf. Miron Dolot "Les affamés" 332 pages, 1986,ed. Ramsay
  3. cf. "Le génocide la faim" in Le Monde du 29 août 1983.
  4. dans sa préface à la traduction française du livre "Les affamés" page 10.
  5. cf. Le Temps du 14 septembre 1933.