lundi 11 avril 2011

12 avril 1204 : Des croisés s’emparent de Constantinople

Le 12 avril 1204, les troupes de la IVe croisade s'emparent de Constantinople, capitale de l'Empire byzantin et siège du patriarcat orthodoxe. C'est à cette époque la ville la plus riche du monde et la principale cité de la chrétienté orientale.
Elle est mise à sac par les chevaliers venus de France, d'Italie ou encore d'Allemagne. Deux mille Grecs sont massacrés. Le scandale est immense dans toute la chrétienté et de ce jour fatal date la véritable rupture entre la chrétienté orthodoxe d'Orient et la chrétienté catholique d'Occident…
Querelles de marchands

À l'origine de la IVe croisade est le pape Innocent III. Énergique et désireux de faire la grandeur de l'Église, il a confié à un prédicateur célèbre, Foulque de Neuilly, le soin de recruter des troupes en vue de récupérer les Lieux saints de Jérusalem. Le prêtre entame sa tournée le dimanche 28 novembre 1199 à l'occasion d'un tournoi qui se tient près de Reims, à Écry-sur-Aisne (aujourd'hui Asfeld).

Les comtes Louis de Blois et Thibaud de Champagne répondent avec enthousiasme à l'appel du pape, ainsi que le comte Baudouin de Flandre et le duc Eudes de Bourgogne. Ces grands seigneurs sont accompagnés de nobles de moindre importance comme Geoffroi de Villehardouin, qui écrira le récit de l'expédition, ou Boniface de Montferrat (une principauté d'Italie du Nord) qui sera élu à la tête de la croisade après la mort de Thibaud. Mais les rois se dérobent et 10.000 chevaliers seulement se croisent au lieu des 30.000 attendus.

Le pape donne pour but aux croisés de débarquer en Égypte et de s'emparer des ports de ce pays, poumon du monde arabe en vue de les échanger contre Jérusalem, que le sultan Saladin a reconquise quelques années plus tôt. Pour le transport maritime, on se propose de faire appel aux marchands vénitiens. Le rassemblement général est fixé au bord de la lagune, à la Pentecôte 1202.

Le doge Enrico Dandolo, qui gouverne la République de Venise, a fixé le prix du transport à un montant considérable - 85.000 marcs d'or, non compris la moitié du butin escompté !

Mais les croisés peinent à réunir la somme demandée. Il manque encore 34.000 marcs. Les Vénitiens leur proposent alors une remise de leur dette en échange d'un petit service. Il s'agirait de conquérir le port de Zara, sur la côte dalmate (aujourd'hui Zadar, en Croatie), qui rivalise avec Venise et sur lequel le roi de Hongrie a de surcroît établi son autorité.

Les chefs croisés ont des scrupules à attaquer une ville chrétienne mais ils les surmontent et acceptent le marché, malgré les protestations du pape. Ils se gardent toutefois d'en informer leurs troupes.

La flotte, environ 300 navires, appareille pour l'Égypte comme si de rien n'était, puis dévie vers Zara.

Le 24 novembre 1202, après quelques jours de siège et un bombardement en règle, la ville capitule.

Les habitants ont la vie sauve mais leurs biens sont partagés entre croisés et Vénitiens. Le pape, mettant ses menaces à exécution, adresse une bulle d'excommunication aux croisés comme aux Vénitiens.

De mal en pis

Là-dessus survient un événement qui va discréditer cette expédition déjà entachée par une excommunication : en décembre, des ambassadeurs du roi d'Allemagne Philippe de Souabe se présentent à Zara, au palais du doge Enrico Dandolo, celui-ci ayant pris part à la croisade. Ils expliquent au doge et aux chefs croisés que l'empereur a reçu un appel au secours de son beau-frère Alexis Ange. Le jeune homme est le fils de l'ancien empereur byzantin Isaac II Ange, détrôné, incarcéré et qui plus est aveuglé par son frère, devenu empereur sous le nom d'Alexis III.

Par la voix de ses ambassadeurs, l'empereur allemand demande aux croisés de restaurer Alexis Ange dans ses droits. Alexis Ange promet en échange 200.000 marcs d'argent et un appui militaire pour marcher sur l'Égypte.

Beaucoup de croisés jugent que la trahison dépasse les bornes et préfèrent s'en revenir chez eux. Mais les autres cèdent à l'attrait du fruit défendu. Ils occupent une première fois Constantinople, le 17 juillet 1203, sans coup férir.


Les Vénitiens veulent alors en finir avec l'anarchie qui règne à la tête de l'empire byzantin et compromet leur fructueux commerce. Avec l'aide des croisés, le doge Enrico Dandolo chasse le basileus (ou empereur) Alexis III et intronise son neveu sous le nom d'Alexis IV. Mais celui-ci, tenu pour un traître par la population, se montre incapable d'imposer son autorité.

Quelques mois plus tard, la population se rebelle contre les chevaliers venus d'Occident, que la découverte de Constantinople et de ses fabuleuses richesses a rendus particulièrement cupides. C'est ainsi que ces derniers attaquent une nouvelle fois la «deuxième Rome» le 12 avril 1204. Il ne s'agit plus d'une simple occupation mais d'une mise à sac de la prestigieuse cité.

Un empire latin sans assise

Après cet assaut d'une extrême brutalité, les croisés détrônent l'empereur et mettent la main sur ses possessions. Quelque peu conscients du caractère scandaleux de ce combat fratricide, ils commencent à se justifier en invoquant une bulle d'excommunication vieille de 150 ans qui mettrait les Grecs «schismatiques» au ban de la chrétienté !…

Dès le 9 mai 1204, les croisés installent l'un des leurs, le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut, sur le trône impérial. Celui-ci devient le premier titulaire de l'Empire latin d'Orient sous le nom de Baudouin 1er.

Il brise aussitôt l'administration relativement moderne de l'empire grec et remplace celui-ci par une mosaïque de principautés féodales comme le royaume de Thessalonique, dont le titulaire est Boniface de Montferrat, et la principauté d'Achaïe, dans le Péloponnèse, octroyée aux Français Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehardouin (celui-là même qui écrira plus tard une mémorable Histoire de la conquête de Constantinople).

Les Vénitiens se taillent la part du lion avec les principaux ports, les îles, une franchise commerciale dans tout l'empire et le monopole de l'élection du patriarche.

Toutefois, la conquête latine reste très partielle. Dès 1205, le tsar bulgare Kalojean inflige aux croisés une défaite cuisante alors qu'ils tentaient de s'implanter à Andrinople, grande cité de l'arrière-pays… D'autre part, des royaumes grecs indépendants se constituent immédiatement autour de l'empire latin de Constantinople : le despotat d'Épire, à l'ouest, sur la rive de l'Adriatique, dirigé par Michel Ange-Doukas, et l'empire de Trébizonde, sur les bords de la mer Noire, à l'est, constitué par des petits-fils de l'ancien empereur Andronic, David et Alexis Comnène.

Par ailleurs, l'énergique Théodore Lascaris, gendre de l'empereur Alexis III rétablit un empire byzantin en Asie mineure, autour de Nicée, de la mer Égée à la mer Noire. Il en est élu empereur par le clergé orthodoxe et dès lors ne va avoir de cesse de reconquérir Constantinople et d'en chasser les Latins.
 Joseph Savès.   http://www.herodote.net 

vendredi 8 avril 2011

À propos du génocide ukrainien de 1932-33

Le gouvernement ukrainien vient de faire une œuvre utile de mémoire : une exposition sur le génocide de 1932-33 vient d’être inaugurée le 24. Nous avions déjà évoqué ce génocide dans le n°46 du Libre Arverne mais désormais le bilan est à revoir à la hausse. Ce n’est pas 6 millions mais 10 millions d’Ukrainiens qui sont morts de faim dans ce qui a été le génocide le plus terrible du 20e siècle. Les preuves sont accablantes : rapports secrets des autorités, témoignages, photos d’enfants squelettiques et de rues jonchées de cadavres… Nous ne reviendrons pas sur les éléments donnés dans le numéro précédemment cité, ni sur le génocide de 1937-38 qui sera abordé dans le numéro 242. Nous avions vu dans le n°46 le rôle de Kaganovitch et l’une des raisons de ce génocide : obtenir un maximum de devises pour le financement de l’Opération Orage, le plan de conquête de l’Europe dont la date de déclenchement sera fixée finalement au 6 juillet 1941… Le financement de l’Opération Orage n’était pas la seule raison du génocide ukrainien : il y avait également celui de « l’industrialisation » du pays et bien évidemment la haine atavique qu’éprouvent les Juifs pour les peuples chrétiens et paysans comme les Ukrainiens, voués par le Talmud à l’extermination.
Les instances juives internationales ont collaboré avec le communisme, et ce en plein génocide ukrainien, de manière systématique et totale. Les B’naï B’rith, la plus puissante organisation juive internationale, se sont faits les apologistes et les principaux soutiens de l’URSS, spécialement dans sa politique ukrainienne. Alors que le génocide bat son plein, les B’naï B’rith ne trouvèrent comme reproche à l’URSS que la baisse de la pratique religieuse juive (article Les Juifs en Crimée, février 1932) mais signale avec ravissement la sur-représentation des Juifs dans les instances dirigeantes du communisme ukrainien… Par le biais du Joint Distribution Committee, la communauté juive américaine finança à hauteur de 17,3 millions de dollars la création de 180 villages juifs en Ukraine et en Crimée sur des terres volées aux paysans chrétiens. On comprend mieux quand on sait que Lazare Kaganovitch était très lié à Etienne Mercier (de la banque Rothschild), l’un des meneurs du Mouvement Synarchique d’Empire (financé par les aciéries Lambert-Ribot), la banque Lazard et la banque Worms. Nous avons vu également que c’est le 5 janvier 1930 que le génocide ukrainien fut voté par le Politburo. C’est Kaganovitch qui s’en charge personnellement. Le 22 octobre 1932, il est mandaté par le Politburo avec son coreligionnaire Molotov pour piller la région. Il s’installe le 2 novembre à Rostov et donne ses directives : « l’extermination des saboteurs ». Les « saboteurs » en question sont le peuple ukrainien dans son intégralité. Molotov envoie un rapport à Moscou : les Ukrainiens vont mourir de faim, mais le plan de collecte sera appliqué impitoyablement. N’ayant plus rien à manger, les paysans essayent de partir vers les villes. Ils seront impitoyablement refoulés et exterminés. L’exposition regorge de témoignages de ce genre. Katerina Martchenko, née dans le village de Klichyntsi, dans la région de Tcherkassy, au bord du Dniepr, qui a fait une glorieuse Seconde Guerre Mondiale dans les rangs de l’Armée Rouge, déclare : « Ce qui nous a sauvé, ma mère, mon frère et moi, mais aussi d’autres habitants du village, c’était la rivière. Nous allions pêcher en cachette. Ils n’avaient pas pu réquisitionner les poissons ! ». Plus loin : « Mon village comptait 1.200 maisons, soit environ 7.000 âmes, et 2.000 personnes ont péri lors de la famine qui a duré environ un an ». L’horreur de cette famine planifiée ressort dans ce témoignage : « Nous empruntions un raccourci pour aller à l’école. Un matin, ma mère nous a dit : « Vous passerez désormais par la rue principale. Il y a des cannibales, des ogres ». Un grand-père, rendu fou par la faim, avait tué et mangé son petit-fils. C’est son fils, et père de l’enfant, qui en rentrant de la ferme l’avait surpris en train de manger et il l’avait tué de rage ».
Pour receler le blé volé, Kaganovitch s’adressa à ses frères de sang : les banques internationales américaines, qui – grâce à ces stocks achetés à des prix dérisoires – purent torpiller les cours agricoles et ainsi maintenir dans la ruine les paysans américains et canadiens, déjà très pénalisés par la Crise de 1929 (provoquée par les mêmes banques). En France, c’est Louis Louis-Dreyfus, le grand-père de l’actuel patron de l’Olympique de Marseille, qui vendit le grain volé de la bouche des enfants d’Ukraine. Normal quand on sait que le Louis-Dreyfus en question était l’un des bailleurs de fonds de l’Humanité, enrichi dans la boucherie de la guerre 14-18 (fourniture des armées, grâce à Clemenceau, dont la famille avait des juifs à tous les niveaux comme les immeubles avaient le gaz à tous les étages, la guerre se prolongea un an pour plus de profits… et plus de morts goïm, double bonus). Cargill eut également sa part du gâteau, le trust américain ayant fait « cadeau » à la France du sieur Mendès-France, l’homme qui livra l’Indochine au génocide. Regarde qui m’embauche et je te dirais qui je suis…
Nous avons vu dans le n°46 que la politique allemande en Ukraine avait été sabotée par le communiste infiltré Koch, nommé par le « rouge-brun » Bormann, adversaire juré de la croisade anti-bolchevik. Il était notoire que Alfred Rosenberg, dont l’influence au sein du parti nazi était des plus marginales, défendait l’idée d’une Ukraine libre. Par contre, il est moins connu que Heydrich défendait également cette idée (tout comme il défendait l’idée d’un état juif, étant personnellement sensible à cette question en tant que vierteljude) : il créa ainsi à Prague une université ukrainienne selon les vœux du patriote ukrainien Wolodymir Kubijovytsch, président de l’UCC (Comité National Ukrainien). Les génocides ukrainiens auront une incidence sur la Seconde Guerre Mondiale. 80 % des Juifs d’Ukraine furent évacués par l’Armée Rouge, mais 20 % ne purent ou ne voulurent partir. Le peuple ukrainien se vengea sur eux, les massacrant massivement avant même que le premier allemand n’arrive dans les villes. Ceux qui échappèrent aux Ukrainiens furent souvent liquidés en représailles par les Einseitzkommandos qui appliquèrent le « un pour un » : pour chaque cadavre découvert dans les charniers du NKVD, un juif sera tué. Privés de justice, les Ukrainiens n’eurent pour seul recours que la vengeance et celle-ci prit, comme nombre de vengeances, un tour sinistre. Dans les camps nazis, les Ukrainiens se portèrent volontaires pour les postes de « kapos » et malheur au Juif qui tombait entre leurs mains : il allait payer pour ses frères d’URSS… Combien d’Ukrainiens en accablant de coups un pauvre hère en tenue rayée qui, 9 fois sur 10, n’avait jamais entendu parler de l’Ukraine, pensaient ainsi venger une sœur, un père, un cousin, un fils mort de faim… Vengeance inutile, car ayant eu pour résultat l’exact contraire de ce que recherchaient les Ukrainiens : leurs bourreaux devenaient aux yeux du monde des victimes.
Le gouvernement se trompe sur un point. Le peuple russe est totalement innocent de cette affaire (puisqu’il n’a jamais dirigé l’URSS) et le ponctionner sous prétexte qu’il serait l’héritier de l’URSS serait injuste. Il faut ponctionner l’état qui se rapproche le plus de la composition ethnique des bourreaux du peuple ukrainien. Cet état existe : c’est Israël. Israël doit payer pour ce qui est sans doute le crime le plus abominable du 20e siècle, l’Holocauste par haine anti-chrétienne et ce à au moins 3 reprises de tout un peuple, sans distinction d’âge, de classe sociale ou de sexe. Le montant des réparations est facile à calculer : pour 6 millions de Juifs, Israël a touché 120 milliards de dollars de l’Allemagne. Donc, pour les Ukrainiens exterminés lors des trois génocides, à savoir 10 millions de morts en 1933, 3 millions en 1937 et 3 millions en 1945, Israël doit verser 320 milliards de dollars au gouvernement ukrainien, mais également donner l’équivalent de 8/3 de tout ce qu’elle a reçu de l’Allemagne en usines, brevets, navires et autre… Il faut également, et c’est la moindre des choses, expulser de l’université et de l’éducation nationale les négationnistes du génocide ukrainien, à commencer par « l’historienne » Lacroix-Riz et ses complices, confisquer les journaux, maisons d’édition et tout autre support culturel ayant édité ses « travaux », confisquer également les entreprises s’étant enrichies directement ou indirectement avec le génocide ukrainien et interdire les organisations qui y ont collaboré, ne serait-ce que par apologie du régime qui l’a provoqué…

1328 : l’avènement des Valois

Après la mort de Charles IV le Bel, la loi salique s'impose, naissant de l'expérience des faits, comme toujours avec les Capétiens.

Cette année-là, la sixième de son règne, Charles IV le Bel, trente-quatre ans, mourut à Vincennes le 1er février, sans héritier mâle direct. La chose se produisait pour la première fois chez les Capétiens, lesquels, depuis Hugues Capet, s'étaient toujours perpétués de père en fils sans contre-temps ; si le fils aîné mourait jeune, le premier des cadets prenait sa place dans la succession et la vie de la lignée continuait. Ce fut la grande chance des premiers Capétiens d'avoir, pendant trois cent trente-neuf ans, pu affermir leur dynastie sans se heurter à la moindre difficulté de succession.
Le cas de Charles IV était exceptionnel. Troisième fils de Philippe IV le Bel et de Jeanne 1ère de Navarre, il était monté sur le trône après ses deux frères aînés, Louis X le Hutin et Philippe V le Long, lesquels étaient eux-mêmes morts sans laisser d'enfant mâle ! Pour être tout à fait exact rappelons que l'aîné Louis X le Hutin, roi de France de 1314 à 1316, avait eu de sa première épouse Marguerite de Bourgogne (répudiée pour adultère) une fille, Jeanne ; or sa seconde épouse, Clémence de Hongrie, était enceinte quand il mourut.
Celle-ci mit au monde le 15 novembre 1316 un petit Jean qui décéda dès le 20 novembre et devait rester dans l'histoire comme Jean 1er le Posthume.
Philippe, alors comte de Poitiers, frère du roi défunt, avait alors couru à Reims pour se faire sacrer sous le nom de Philippe V le Long, barrant ainsi la route à quelques partisans de Jeanne, le premier enfant du Hutin. Il avait fallu une assemblée des seigneurs de la cour et des docteurs de l'Université pour approuver l'exclusion de la petite fille de la succession, tout simplement parce qu'une fille reine pourrait en se mariant apporter un jour en dot la couronne de France à un prince étranger.
Philippe V avait ensuite régné jusqu'à sa mort en 1322, n'ayant eu que des filles de son épouse Jeanne de Bourgogne, elle aussi soupçonnée d'adultère mais non répudiée.
Le tour de Charles IV le Bel était alors venu, il avait remis de l'ordre dans les finances, avait oeuvré pour venir en aide aux chrétiens d'Orient, mais il avait dû répudier sa première épouse, Blanche de Bourgogne aussi volage que ses belles-soeurs, accusées toutes les trois par des rumeurs de s'être livrées à des ébats bien peu catholiques dans la tour de Nesle… Sa deuxième épouse Marie de Luxembourg, mourut enceinte dans un accident. La troisième, sa cousine Jeanne d'Evreux, n'eut que des filles, mais se trouvait enceinte en cette année 1328 quand mourut le roi, le 1er février.
Loi fondamentale
Philippe de Valois, fils de Charles de Valois, lui-même frère de Philippe IV le Bel, donc le plus proche par les mâles de la succession, fut désigné comme régent en attendant la naissance. Tout laissait à penser qu'il serait roi si une fille naissait. Ce ne fut pas l'avis d'Isabelle, soeur des trois rois défunts, qui venait de faire assassiner son mari Édouard II, roi d'Angleterre, par des intimes de son amant, Roger Mortimer : elle revendiqua la couronne de France non pour elle-même (question réglée depuis 1316), mais pour son fils, quatorze ans, petit-fils de Philippe le Bel, devenu Édouard III, roi d'Angleterre.
Dès le 2 février une grande assemblée se réunit au Palais pour traiter « la plus noble cause qui fut oncques », dit le juriste Guy Coquille. Nul ne voulait comme roi de France d'un Anglais qui était par ailleurs vassal du roi de France pour ses possessions d'Aquitaine. Tous admirent et promulguèrent à jamais que « femme, ni par conséquent son fils, ne pouvait par coutume succéder au royaume de France ». Cette loi, qu'on allait appeler la loi salique pour la faire dériver d'un vieux texte franc, fut dès lors la première loi fondamentale du royaume, née non pas d'un texte abstrait posé a priori, mais de l'expérience des faits, comme toujours avec les Capétiens.
Jeanne d'Evreux ayant accouché d'une fille, Philippe put se faire sacrer à Reims dès le 29 mai. La branche des Valois accédait ainsi au trône et allait se le transmettre brillamment jusqu'en 1589, s'éteignant là encore - et c'est assez singulier - avec trois frères rois sans enfants : François II, Charles IX, Henri III.
Insistons encore sur le fait que la monarchie capétienne ne fut en rien antiféministe : les femmes, notamment les régentes, y jouèrent bien souvent un rôle primordial. Leur exclusion de la succession exprime seulement dès 1328 une haute conscience de l'unité et de la continuité françaises et des besoins défensifs de la nation. La couronne n'est pas une propriété qui peut passer en diverses mains, elle est un bien commun inaliénable. C'est ce qui la rend bienfaisante.
MICHEL FROMENTOUX  L’ACTION FRANÇAISE 2000 n° 2760 – du 4 au 17 décembre 2008

mercredi 6 avril 2011

Des droits contre l’homme

On trouve dans les déclarations de 1789 et de 1948 des articles qui sont l'aboutissement d'une tradition de jurisprudence. Ce que nous condamnons, c'est la fausse conception de l'homme dans laquelle ces articles se trouvent insérés et qui a inspiré quelques autres articles réellement condamnables.
L'exemple d'une déclaration des droits avait été donné dès 1778 par les auteurs de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, mais au moins désignaient-ils Dieu comme l'auteur des droits inaliénables. Les Constituants français de 1789, eux, se sont contentés dans le préambule de placer leur déclaration « en présence et sous les auspices de l'Être suprême », ce qui ne les engageait à rien…
Libres et égaux…
L'article 1er est sot : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Maurras l'a fait remarquer : l'homme laissé libre, donc seul, en venant au monde n'aurait aucune chance de vivre. La naissance est un beau spectacle d'autorité nécessaire et d'inégalité protectrice. D'ailleurs, liberté et égalité sont un couple impossible : là où la liberté est illimitée, les forts écrasent les faibles ; là où l'égalité règne, il faut obliger tout le monde à passer sous la même toise…
La déclaration de 1948 corrige très légèrement cette conception abstraite de l'individu. Elle remplace « hommes » par « êtres humains » (art. 1). Ils ont donc un être et ne sont plus de simples atomes, ils ont une « dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » (préambule). Mais leurs « droits égaux et inaliénables » sont, dans l'énoncé, juxtaposés à cette dignité ; ils ne sont pas explicitement fondés en elle. Donc on est toujours dans l'individualisme comme en 1789.
Le conflit institutionnalisé
L'article 2 de 1789 est un brûlot : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. » C'est du pur Rousseau : chacun est sur terre pour y chercher sa satisfaction personnelle, il ne doit obéir qu'à lui-même, donc ne se lier à la société que dans la mesure où il y trouve son intérêt, selon les termes d'un “contrat social”.
Les droits dits « de l'homme et du citoyen » doivent être compris comme ceux du citoyen en tant qu'homme, non ceux de l'homme en tant que citoyen. Car “l'Homme”, dans la nation, n'est plus héritier (débiteur), mais créancier (sujet de droits).
Le rôle de l'État devient alors de conserver à tous cette possibilité pour chacun de ne vivre que pour et selon soi. Il sort ainsi de sa mission traditionnelle qui est de gérer le bien commun par-dessus les biens particuliers, et toute question politique ou sociale se trouve posée en termes de droits, donc dans un climat conflictuel. Résultat : des lobbies peuvent s'organiser pour paralyser l'État. Sans compter qu'une société où tout est droits voit se multiplier les déprimés, les aigris, les névrosés, ceux pour qui toute malchance est une injustice. Allons plus loin : comment une société fondée sur le droit de vivre chacun pour soi peut-elle faire comprendre aux immigrés que s'intégrer à une nation, cela se mérite ?
Vient ensuite (toujours en 1789) la liste des « droits ». D'abord la liberté, posée sans complément, donc comme un absolu. C'est oublier que la liberté ne vaut que par l'usage que l'on en fait. De cet oubli découle la mise sur le même plan de « toutes les opinions ». (« Mêmes religieuses », précise l'article 10, comme si la religion n'était rien de plus qu'une opinion !… La Terreur n'était pas loin.)
Suivent, entre autres droits, la liberté de parler et d'imprimer, puis la propriété, tous droits mieux garantis par le Décalogue (Tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas…) que par une déclaration qui en est la caricature. Déclarer la propriété comme un droit absolu, et non par rapport au bien commun, donc sans responsabilités sociales, est source de graves conflits.
La liberté selon la déclaration de 1948 est apparemment plus réaliste. Elle parle des droits de la famille (art. 16), du droit des parents de choisir le genre d'éducation pour leurs enfants (art. 26), mais ce même article dit que l'éducation doit former au respect des Droits de l'Homme, ce qui n'est pas une garantie contre une école étatique imposant son idéologie.
Quant à la liberté de religion et de culte, fondée sur le droit individuel, elle est plus celle de « changer de religion » (art. 18) que celle de rester ferme dans sa foi envers et contre tout. Cet article peut aussi bien être invoqué pour réclamer la liberté du culte que pour obliger un peuple à renoncer à toute référence religieuse. On comprend pourquoi les États communistes n'ont jamais eu de difficulté à adopter les fameux Droits de l'Homme…
Le lit d'Hitler
Signalons en outre que la déclaration de 1948 énonce le « droit à la vie » (art. 3), juste avec le droit à la liberté et à la sûreté de la personne, mais là encore dans un contexte individualiste, ledit droit à la vie peut tout aussi bien servir à défendre l'enfant à naître qu'à ériger la vie elle-même en un droit dont on peut user à sa guise, voire en décidant pour soi-même ou pour les autres à partir de quand la vie commence ou cesse de mériter d'être vécue. Quand le droit à la vie est égal au droit à la liberté, donc fermé à toute référence transcendante, la qualité de la vie prend le pas sur le sens de la vie, et cette vie n'est plus protégée réellement contre l'avortement, l'euthanasie, et toute forme d'eugénisme.
Venons-en à l'article 3 de la déclaration de 1789 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » Un chef-d'oeuvre d'abstraction démentielle. Attention, ce texte n'a rien de “souverainiste” : quand le peuple est souverain, la nation n'est pas comprise comme la communauté historique de destin, elle est le peuple en corps dressé face au roi qui en août 1789 n'en était déjà plus la tête. De la très rousseauiste « volonté générale » (art. 6) massifiée, tout doit “émaner”.
Alors, tout reposant sur l'individu, il faut détruire ou affaiblir les organismes naturels (familles, paroisses, corporations, provinces qui encadraient l'individu) pour ne plus laisser subsister que l'État, centralisateur à outrance, seul habilité à définir la liberté. Cela afin que chacun, n'ayant plus de lien particulier, puisse être “vertueux” et se fondre dans la volonté générale. Déconnecté des forces vives où il puisait sa sève, le citoyen a dès lors vocation à être interchangeable, et bientôt “mondialisé”.
Le joug collectif
Écrasant ainsi les individus concrets sous le joug d'une entité collective, cet article 3 a été dès 1792 une machine de guerre contre tout pouvoir ne venant pas d'en-bas (le roi, les prêtres, les nobles, les pères de famille).
L'article 6 allait dans le même sens en accordant les dignités à des citoyens « sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents » : comme aucune transcendance n'est plus reconnue pour juger des critères de la “vertu” ou de la pureté de tel individu ou groupe, cela peut déboucher sur une espèce de république des purs ou des génies, voire sur le culte du surhomme et de la race supérieure, comme sur toutes formes de populicides. Car la “volonté générale” peut facilement devenir celle des purs, de ceux qui se sont le plus dépouillés d'eux-mêmes pour coller à l'idéologie du moment. Des bourreaux de la Vendée à Hitler, les Droits de l'Homme ont déjà une morbide postérité.
La déclaration de 1948 se contente de remplacer « volonté générale » par « volonté du peuple » (art. 21), et de préciser qu'il faut des élections libres… Elle ne corrige rien de fondamental. Disons même qu'elle sacralise à outrance les Droits de l'Homme, devenus « la conscience de l'humanité », « l'idéal commun à atteindre par tous les peuples » (préambule) . Donc une super-religion qui n'a rien d'une chance pour l'avenir du monde…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 4 au 17 décembre 2008

mardi 5 avril 2011

Avril 1961 – Il y a 50 ans, disparaissait, en Algérie, le 1er REP

Extrait de la conférence de José CASTANO : « Les Seigneurs de la Guerre »
… 22 Avril 1961
Une agitation anormale prenait naissance. On signalait des mouvements imprévus des véhicules de groupes de transport. Il était une heure du matin et les légionnaires du 1er REP, commandés par le Commandant, Elie Denoix de Saint-Marc, fonçaient sur Alger.
Pouvait-on vivre chargés de honte ? La France s’enfonçait dans les égouts, la France n’existait plus. A son secours volaient les légionnaires, prêts à verser leur sang si la légion le leur demandait, marchant de leurs pas d’éternité vers la vie, vers la mort, fidèles à eux-mêmes, aux pierres tombales qui jonchaient leur route, fidèles à l’honneur.
Au même moment, d’autres « Seigneurs de la guerre » investissaient les grandes villes d’Algérie : le 1er Régiment Etranger de Cavalerie du Colonel de la Chapelle, le 5ème Régiment Etranger d’Infanterie du Commandant Camelin, le 2ème Régiment Etranger de Parachutistes entraîné par ses capitaines et son commandant, le cdt Cabiro, dès lors que son chef, le colonel Darmuzai était « déficient », les 14ème et 18ème Régiments de Chasseurs Parachutistes des Colonels Lecomte et Masselot, le groupement des commandos de parachutistes du Commandant Robin, les commandos de l’air du Lieutenant-colonel Emery… Les fleurons de la 10ème et de la 25ème Division de Parachutistes.
Et puis d’autres unités se rallient au mouvement : le 27ème Dragons du Colonel Puga, le 7ème Régiment de Tirailleurs Algériens, le 1er Régiment d’Infanterie de Marine du Commandant Lousteau, le 8ème RPIMA du Colonel Lenoir, le 94ème RI du Colonel Parizot,  le 1er RCP du Colonel Plassard, le 9ème RCP du Colonel Brechignac… A noter aussi le ralliement immédiat des harkis du Commandant Guizien, basés à Edgar-Quinet, village situé au pied de l’Aurès. Au lendemain du cessez-le-feu, ils paieront très cher leur fidélité : un millier de ces supplétifs, avec femmes et enfants, seront massacrés dans des conditions effroyables…
J’avais 14 ans lors de ces événements et je me souviens très bien de cette vision sublime, magique, qui anesthésia alors mon esprit, celle des « Seigneurs de la guerre », ces hommes léopards aux corps sveltes, à la démarche altière, aux visages bronzés et résolus qui comptaient parmi les meilleurs du monde.
« Nous sommes des morts en sursis, expliquaient-ils. Notre peau ne compte pas. Nous irons jusqu’au bout de nos idées » et, sur le drapeau tricolore veillé par un parachutiste, était inscrit en lettres de feu : « Tu vas où l’on meurt ! ».
Néanmoins quelque chose avait filtré du projet. Il n’est pas de secret que puissent garder tant d’hommes en marche vers leur mystérieux rendez-vous. De confuses alertes chuchotées de bouche à oreille avaient couru d’un bout à l’autre de l’Algérie, affolant par l’imminence d’un événement qu’ils pressentaient, de courageux officiers qui s’étaient ainsi rués dans l’une de ces échappatoires qui leur permettrait, plus tard, de pouvoir se disculper tant auprès des vaincus que des vainqueurs. Ils s’étaient fait mettre en permission pour éluder le choix et des quatre coins d’Algérie, des chefs étaient partis pour ne pas être présents quand se lèveraient les aurores difficiles… Pourtant, des années durant, sur les tombes des officiers tués au combat, ces mêmes chefs avaient limité leur oraison funèbre à un serment prêté sur les cercueils drapés de tricolore : « Nous n’abandonnerons jamais l’Algérie ! ». Qu’en était-il aujourd’hui ?
Fallait-il dans ce cas employer la force ? C’est dans de tels moments que bascule le destin des hommes… et c’est à ce moment-là que bascula celui de l’Algérie française.
Parce que la fraction de l’armée qui s’était révoltée refusait de mener le même combat que la rébellion, la bataille allait être perdue. Parce que les généraux, notamment le général Challe, avaient eu la naïveté de croire qu’une révolution se faisait sans effusion de sang et pouvait se gagner uniquement avec le cœur et de nobles sentiments, ils allaient entraîner avec eux dans leur perte les meilleurs soldats que la France n’ait jamais eus… et tout un peuple crédule et soumis.
A l’évidence, ils négligèrent les recommandations d’un célèbre révolutionnaire : Fidel Castro, dont la doctrine était la suivante : « Pour faire une révolution, il vaut mieux un chef méchant que plusieurs chefs gentils ».
25 Avril 1961

Le général Challe prend la décision de mettre fin au soulèvement et de se livrer au bon vouloir de Paris. Ce faisant, il va consacrer la défaite des plus belles unités, livrer 20 ans de sacrifices et d’expérience. Ce qu’il remet à l’ennemi, c’est la force morale d’une armée qui retrouvait le goût de vaincre, c’est tout un capital jeune et révolutionnaire qu’elle avait amassé avec tant de souffrance pour la nation.
Dès lors, le choc psychologique provoqué par la reddition du chef va être considérable. Dans des circonstances d’une telle intensité dramatique, la fermeté du commandement est la bouée qui retient les faibles et les indécis. Qu’elle vienne à couler et c’est le sauve-qui-peut. Remontent alors en surface les résidus de l’humanité : les attentistes, les lâches et les habiles ! Ah ! Il ne leur reste pas beaucoup de temps pour sortir de leur prudence et prouver qu’ils méritent d’accéder au grade supérieur. Du coup, l’Etat retrouve pléiade de serviteurs zélés, moutons de Panurge revus et corrigés par l’Elysée, même si le grand cordon d’une légion d’honneur leur sert de collier.
C’est désormais la débandade ! Outre les officiers qui ont refusé de franchir le rubicon et qui louent désormais le Seigneur pour leur « bon choix », de nombreux officiers putschistes, sentant le vent tourner, se rallient au pouvoir. Les rats quittent le navire !…
Et ce fut la fin ! Les camions défilèrent un à un avec leur chargement de généraux, de colonels, de paras et de légionnaires. Les hommes chantaient une rengaine d’Edith Piaf : « Non, rien de rien… Non, je ne regrette rien » tandis que d’autres camions arrivaient maintenant, portant des soldats du contingent métropolitain qui chantaient, indifférents à la peine des uns et des autres : « Les Pieds-Noirs sont dans la merde » sur l’air des « gaulois sont dans la plaine ».
Ainsi durant quatre jours et cinq nuits, des hommes valeureux avaient tenté de sauver l’Algérie. Son corps se vidait de son sang, tout sombrait. Leur dignité imposait de se  conduire en Seigneurs, même s’ils étaient chargés de tout le désespoir du monde. Ne rien regretter ? Si ! D’avoir perdu. Et des camions qui roulaient maintenant dans la nuit profonde, toujours ce chant qui s’élevait encore plus vibrant :
« Non, rien de rien
Non, je ne regrette rien… »
JE NE REGRETTE RIEN, ce cri allait désormais devenir l’hymne de ceux qui avaient osé et qui avaient tout sacrifié… sauf leur honneur.
C’étaient des hommes vaincus – provisoirement -, courageux et généreux qui connaissaient l’adversité. Les légionnaires se souvenaient pour la plupart de leurs combats pour la liberté en Pologne ou en Hongrie, pour d’autres, ceux des rizières du Tonkin, pour d’autres encore, ceux de That-Khé, Dong-Khé, Cao-Bang, Diên Biên Phu qui furent les tombeaux d’unités prestigieuses telles que les 2ème et 3ème Régiments Etrangers et du 1er BEP - Bataillon Etranger de Parachutistes -, celui-là même dont les légionnaires du 1er REP étaient les fiers héritiers…
Les appelés des 14ème, 18ème RCP et des commandos, trop jeunes pour avoir connu tant de gloire, demeuraient traumatisés par ces visions apocalyptiques qui les hantaient et que représentaient ces visages lacérés où les yeux manquaient, ces nez et ces lèvres tranchés, ces gorges béantes, ces corps mutilés, ces alignements de femmes et d’enfants éventrés, la tête fracassée, le sexe tailladé. Tous, à ce moment ignoraient le désespoir et savaient que demain la lumière brillerait à nouveau. C’étaient des révoltés à la conscience pure, des soldats fidèles, des Hommes… des vrais !
Quel contraste étonnant cependant entre ces Seigneurs de la guerre que l’on montrait aujourd’hui du doigt sous le sobriquet fallacieux de « mercenaires » et de « factieux », ces soldats-loups à la démarche souple de félins accoutumés à la chasse et au guet, infatigables dans le chaos minéral de l’Aurès, soldats perdus dont l’uniforme collait comme une peau de bête, acceptant le défi de la guerre dans les défilés étroits comme des pièges, sur les pitons enneigés ou brûlés par le soleil, dans l’enfer du désert où le monde mort a chassé celui des vivants… et ces hommes flasques qui entonnaient de plus belle leurs incantations à la quille !…
Au lendemain de la reddition des généraux, le général de Gaulle s’empressa d’épurer l’armée française. L’occasion était trop belle d’en finir avec les contestataires trop fidèles à leur idéal et en leur parole. C’est ainsi, qu’outre les centaines d’arrestations opérées dans les milieux militaires, policiers et civils, les régiments qui avaient constitué le « fer de lance » du putsch : 1er REP, 14ème et 18ème RCP, Groupement des commandos Parachutistes et Commandos de l’air, allaient être dissous. Le 2ème RPIMA quant à lui, allait être expulsé de ses cantonnements. Dissoutes, également la 10ème et la 25ème Division de Parachutistes. Ne pouvant  éliminer toutes les unités compromises sous peine de réduire à néant la force opérationnelle, seul leur encadrement serait sanctionné…
C’est ainsi qu’au cantonnement du 1er REP, l’ordre vint, sec et cruel. Le régiment était aux arrêts ! Tous les officiers de cette prestigieuse unité devaient sur le champ se constituer prisonniers. Beaucoup de légionnaires refusaient de s’incliner ; ils voulaient livrer un ultime baroud d’honneur. Leur « Camerone » à eux, ils le souhaitaient, ils le désiraient. Mais toute résistance devenait désormais inutile. Leur sacrifice aurait été vain, l’Etat était trop puissant, la France entière était contre eux, elle les avait reniés et l’Algérie était d’ores et déjà condamnée. Les blindés de la gendarmerie mobile cernaient le cantonnement, prêts à leur donner l’assaut. La flotte était là à quelques encablures, ses canons pointés vers eux. Allons ! Il faut céder. C’en est fini du 1er REP…
La population européenne tout entière se dirigea vers le camp de Zéralda où les légionnaires étaient cantonnés. Elle voulait dire adieu à « son » régiment, le saluer une dernière fois, lui dire encore et toujours : Merci ! Merci à « ses » légionnaires. Les commerçants baissaient leurs rideaux, les jeunes filles portaient des brassées de fleurs. A eux, les portes du camp s’ouvrirent. Les journalistes furent interdits. « Vous ne verrez pas pleurer les légionnaires ! » leur lança un officier. Même les cinéastes du service cinématographique des armées furent refoulés. Pas question de filmer la mort du REP !
Le silence se fit. Une ultime et bouleversante cérémonie aux couleurs, réunit autour du grand mât blanc, la population  et ces valeureux baroudeurs, jeunes d’Algérie et vétérans d’Indochine.
Soudain, de la foule en larmes, surgit  une petite fille. Tel un ange de blanc vêtu, elle s’avança vers les rangs des légionnaires, une feuille à la main. D’une voix douce et faible elle en fit la lecture. C’était l’ultime hommage du petit peuple de Zéralda à leurs enfants en reconnaissance de leurs sacrifices, leur courage et leur fidélité. Puis elle éleva sa petite main jusqu’à sa bouche et dans un geste empreint d’une infinie tendresse, leur adressa un baiser. A ce moment, les applaudissements crépitèrent et une pluie de pétales de rose tournoya dans les airs.
Gagnés par l’émotion et la rancœur, des légionnaires parachutistes, le visage tendu, les yeux rougis, sortirent des rangs et ôtèrent leurs décorations couvertes d’étoiles, de palmes et de gloire et les jetèrent devant eux. L’assistance  regardait avec une sorte d’effroi ces médailles qui jonchaient le sol. Des femmes les ramassaient et en les embrassant, les rendaient aux paras : « Si, si, reprenez-les ! » Des officiers pleuraient.
Puis ce fut l’embarquement dans les camions. Certains criaient : « De Gaulle au poteau ! », d’autres « Algérie française quand même ! ». Sur leurs joues, des larmes coulaient. D’autres s’efforçaient de sourire à la foule venue en masse pour les saluer et qui s’époumonait à hurler sur leur passage : « Vive la légion ! », tandis qu’à la vue des képis blancs, les gendarmes mobiles s’effaçaient.
La colonne traversa la petite ville où les Européens qui n’avaient pu se rendre au camp couraient sur les trottoirs, leur lançant un ultime adieu. Des mains jetaient des fleurs sous les roues des camions.
Un à un, les lourds véhicules passèrent au milieu des cris, des larmes, des baisers envoyés à la volée. Alors, de la colonne, couvrant le grondement des moteurs, 1200 légionnaires, partagés entre la colère et le chagrin, entonnèrent un refrain aux lentes cadences, pathétique, triste, entrecoupé de sanglots :
« Non, rien de rien,
Non, je ne regrette rien… »
Le convoi du 1er REP roulait sur un tapis de roses, de  lilas et de pensées. Voie triomphale et triste. Et sous les baisers, les acclamations, les larmes et les fleurs, il disparut dans un dernier nuage de poussière, convoi de mariniers halé par une complainte grave, emportant avec lui les plus folles espérances…
Pauvre régiment ! Si glorieux ! Que triste est ton sort aujourd’hui ! Et dans son sillage se traînait déjà, lamentablement, le fantôme déguenillé de l’Algérie française…
Et tandis que les légionnaires roulaient vers leur destin, d’autres hommes, d’autres « Seigneurs de la guerre », braves et courageux, parachutistes et commandos des unités putschistes dissoutes assistaient, la rage au cœur, à l’amené du drapeau, de ce même drapeau qu’ils avaient eux aussi défendu au prix de larmes et de sang dans les rizières d’Indochine et sur les pentes des djebels. La 10ème et la 20ème Division de Parachutistes avaient fini d’exister !…
Pressentant désormais que la victoire était proche, le FLN multipliait ses attentats barbares… Les enlèvements d’Européens eux aussi se multipliaient… Partout la guerre redoublait de sauvagerie, la guerre qui n’en finissait pas de coucher les hommes égorgés au travers des pistes, de mutiler à tout jamais une jeunesse assoiffée de vie, de présenter son visage de terreur dans les villes en proie à l’insécurité et, en toile de fond, les morts qui criaient vengeance offrant au ciel, comme une gueule béante, les atroces blessures des gorges ensanglantées.
Créé au lendemain de la seconde guerre mondiale, le BEP (Bataillon Etranger de Parachutistes), appellation originelle de l’unité, avait été deux fois sacrifié en Indochine. Une première fois au Tonkin où 17 légionnaires seulement revinrent d’une mission « suicide », puis à Diên Biên Phu où durant deux mois il connut le cauchemar que l’on sait. Sur le millier d’hommes qui reconstituèrent l’unité après leur premier sacrifice, moins d’une dizaine survécurent…
Reconstitué en 1955 pour les besoins de la guerre d’Algérie sous l’appellation de REP (Régiment Etranger de Parachutistes), il mit hors de combat 8000 « fells », récupéra plus de 5000 armes mais compta également 300 tués – dont le Colonel Jean pierre - et 500 blessés.
Pour son seul séjour en Algérie, le 1er REP avait reçu  pour ses légionnaires parachutistes, plus de trois mille citations. Son drapeau portait cinq palmes et la fourragère aux couleurs de la médaille militaire.
Il était le premier régiment de choc de l’armée française. Premier par sa bravoure, premier par son sacrifice, premier par ses héros qui le composaient, premier par ses citations, douloureusement premier par le nombre de ses morts et premier dans le cœur des Pieds-Noirs.
De toute cette gloire, il ne reste aujourd’hui que des souvenirs…
Puis le « cessez- le- feu » fut proclamé. L’ennemi d’hier devint l’interlocuteur privilégié de l’état français… et ce fut la fin.
Une nouvelle fois le drapeau tricolore fut amené. Une nouvelle fois l’armée française plia bagages poursuivie par les regards de douleur et de mépris et les cris de tous ceux qu’elle abandonnait. Le génocide des harkis commençait…
Dans le bled – comme en Indochine - les Musulmans qui avaient toujours été fidèles à la France s’accrochaient désespérément aux camions et, à bout de force, tombaient en pleurant dans la poussière de la route. Ce sont, là, des images que seuls ceux qui ont une conscience ne pourront de si tôt oublier…
Et c’est de cette façon que mourut l’Algérie française… dans la honte, les larmes et le sang… Oui, c’était bien la fin !… la fin d’un monde… la fin d’une génération de soldats… la fin d’une épopée… la fin d’un mythe… la fin d’une race d’hommes… de vrais… celle des Seigneurs de la guerre !
Et si ces hommes avaient choisi de se battre jusqu’au bout, s’ils avaient vomi le renoncement, c’était encore pour une certaine idée qu’ils se faisaient de la France, c’était pour l’Algérie française leur seul idéal, c’était pour le sacrifice de leurs camarades qu’ils ne voulaient pas vain, c’était pour ces milliers de musulmans qui avaient uni leur destin au leur, c’était pour ces « petits Français de là-bas » qui étaient les seuls à les comprendre et à les aimer et c’était aussi parce qu’ils avaient choisi de se fondre dans un grand corps aux réflexes collectifs, noués dans la somme des renoncements individuels et que par ce chemin, ils atteignaient à une hautaine dimension de la LIBERTE.
Mais le peuple d’Algérie, lui, n’exprimera jamais assez sa gratitude à ces « soldats perdus », à tous ceux qui, par sentiment profond, ont risqué leur vie, ont abandonné leurs uniformes, ont sacrifié leur carrière, ont été séparés de leurs familles –parfois durant de longues années- ont connu la prison, l’exil, le sarcasme de leurs vainqueurs et de ceux qui n’avaient pas osé, des lâches, des poltrons et des traîtres pour être restés fidèles à leurs serments et à leur idéal.

Le temps passera, l’oubli viendra, les légendes fleuriront, mais jamais assez l’histoire ne mesurera la grandeur de leur sacrifice.
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lundi 4 avril 2011

ERNEST PSICHARI : L’ÂME FRANÇAISE

Le 22 août 1914, à Rossignol, le lieutenant Psichari porta le commandant Chérier, blessé à la jambe, au poste de secours. A peine l’avait-il déposé, qu’une fois revenu sur la route, une balle l’atteignit à la tempe. Le lieutenant Psichari s’écroulait, le chapelet fermement tenu entre ses mains. Eut-il rêvé sa mort idéale qu’il ne l’aurait pas imaginé autrement. Ce militaire exemplaire achevait une existence fulgurante qu’il n’avait cessée de confondre avec l’héroïsme et le sens du sacrifice. Il avait révélé dans ses écrits son désir de mourir pour la patrie. Il devint très vite le porte-étendard de sa génération, celle née des affres et du bouillonnement de la fin du siècle ; sa mort marqua définitivement son entrée dans le patrimoine littéraire et historique français.
 
Petit-fils d’Ernest Renan, Psichari vécut dès l’enfance dans un milieu voué à la vie intellectuelle. L’héritage familial orienta naturellement ses goûts vers la littérature, la philosophie et l’histoire. « A la table familiale, vaste et très accueillante, Ernest tenait une place importante. Il était rare que la conversation s’attaquât au récit des menus événements de la journée, on n’avait pas fini le potage qu’un sujet plus ample était déjà posé et qu’Ernest s’y mouvait avec facilité. La littérature d’abord, plus tard la philosophie et la politique étaient son champ d’action. » (Henriette Psichari) Rattaché à la « haute bourgeoisie intellectuelle parisienne » (Frédérique Neau-Dufour), Psichari entame et obtient une licence de Lettres en 1903. Vint le défi dreyfusard auquel sa famille et des proches comme Jean Jaurès, Anatole France ou Jacques Maritain participèrent. Sa jeunesse sera fortement imprégnée de cet engagement dreyfusard et c’est naturellement que le jeune Psichari adhère au socialisme jaurésien et s’engage dans le mouvement des Universités populaires. Ainsi grandit-il dans l’univers qui allait modeler la gauche intellectuelle du vingtième siècle. Ses premiers écrits révèleront d’ailleurs combien le souvenir de ses années de formation était vivace : ils seront empreints d’un humanisme fièrement proclamé et traduiront l’atmosphère agnostique qui baignait ses jeunes années.
Sa jeunesse privilégiée, Ernest Psichari allait s’en dépêtrer pour se forger un destin. Pour celui qui avait les aspirations d’un jeune homme de son temps, il devint invraisemblable de se satisfaire de l’inaction douillette des « sommités de la France républicaine de l’époque », c’est-à-dire tous ces visages de la gauche intellectuelle qui l’avaient vu grandir. Dans une lettre à Henry Bordeaux, Psichari résumait par une formule saisissante son entreprise future : « prendre contre son père le parti de ses pères. » Plus loin, il ajoutait : « Une, deux générations peuvent oublier la loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les ingratitudes. Mais il faut bien, à l’heure marquée, que la chaîne soit reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la maison. » Psichari pensait déjà foi patriotique, salut de la France, salut de la civilisation. La mue de Psichari ne pouvait alors se faire que par cette subite orientation : la vocation militaire. Voilà Psichari, artilleur de vingt ans, en route vers le Congo et la Mauritanie, ayant choisi le métier des armes par idéal, et pourtant en pleine détresse…Il faut être honnête : le jeune Psichari, s’il donne soudainement à sa vie une orientation militaire, patriotique et bientôt mystique en partant pour l’Afrique, c’est autant par sincérité que par nécessité d’y trouver « un refuge », comme le confiera plus tard sa sœur Henriette Psichari. Le jeune Ernest, accablé par un profond désarroi sentimental, est dévasté. Sa sœur parlera d’ « effondrement. » Il est en effet tombé amoureux de Jeanne Maritain (la sœur de son ami philosophe Jacques Maritain) qui, elle, n’éprouve pour lui qu’une tendre amitié. « Vertige de malheur », « mélancolie qui s’empare de lui chaque jour davantage », autant de formulations sans ambiguïtés utilisées par sa sœur pour rendre compte de l’état de son frère. On comprend alors mieux son brusque engagement militaire. L’Afrique est aussi son échappatoire.
Dès ses premiers jours à la caserne, avant même le départ pour l’Afrique, Psichari comprit à quel point l’armée était sa vocation. Les accents patriotiques de sa trajectoire nouvelle n’avaient rien d’un simulacre. L’idéal éprouvé instinctivement par Psichari trouvait son prolongement dans le pragmatisme et la discipline quotidienne de l’armée. L’écriture découle alors naturellement. Ses premiers récits lui sont inspirés par son expérience mauritanienne : Terres de soleil et de sommeil en 1908. En 1913, il publie L’Appel des armes, réquisitoire contre l’humanisme pacifiste qui est selon lui la source de l’abaissement national, du déclin moral français. Il y brocarde ces antimilitaristes qui salissent l’honneur de l’Armée française et célèbre avec audace « la mystique du métier militaire. » Son Appel des armes est dédié à Charles Péguy (pour qui Psichari était son « disciple préféré ») : « A celui dont l’esprit m’accompagnait dans les solitudes de l’Afrique, à cet autre solitaire en qui vit aujourd’hui l’âme de la France et dont l’œuvre a courbé d’amour notre jeunesse, à notre maître, Charles Péguy, ce livre de notre grandeur et de notre misère. » De plus en plus galvanisé par le sens du devoir, Psichari forge son idéal d’héroïsme et de dévouement. « Je voudrais que l’on méditât sur l’aventure de ce garçon de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la France un empire » écrit Henri Massis. Ernest Psichari se découvre des affinités intellectuelles avec Charles Maurras et soutient l’Action française. Très vite, Psichari est porté au pinacle par la droite intellectuelle. On salue son engagement, son courage ; on partage ses aspirations morales, on est séduit par sa personnalité. Ainsi reçoit-il les soutiens et encouragements de Maurice Barrès ou de Paul Claudel, ainsi que des monarchistes comme Henri Massis et Paul Bourget (qui préfacera son Voyage du Centurion). « Nous trouvions à méditer sur l’aventure de cet officier, fils d’intellectuels (…) qui réalisait tout ce que nous souhaitions de posséder : goût de l’action, désir du rêve…C’est ainsi qu’il nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes. » (Henri Massis, Vie d’Ernest Psichari)
Sa conversion au catholicisme achève d’en faire une figure de proue de la droite intellectuelle. On découvre son cheminement, cette force nouvelle qui l’étreint à travers la lecture de son troisième livre : Le voyage du centurion, publié à titre posthume en 1916. C’est l’œuvre qui éclaire le mieux sa vie. Elle est une transposition de son évolution spirituelle et de son expérience coloniale en Afrique. Le héros incertain et incrédule du début, Maxence, laisse peu à peu place à un homme grisé de solitude et d’action. On y observe comment l’impact du désert et de la méditation fait d’un homme moribond et haineux (envers lui-même, envers sa patrie), sans repères de par son éducation trop aride, – absorption d’une culture vaste et certaine mais sans spiritualité – un homme profondément pieux, heureux, apaisé. On voit comment le héros, en quête de certitudes intellectuelles véritables, se tourne vers la foi catholique. Cette histoire est une allégorie : Maxence, jeune officier parti en Afrique pour servir la France, irrigué du flot pacifiste et humaniste de son père, instituteur, socialiste exalté et farouchement laïque, est peu à peu séduit et convaincu par l’idée du devoir, du sacrifice, de l’ordre. « A vingt ans, Maxence errait sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade, et poursuivi par d’obscurs remords, troublé devant la malignité du mensonge, chargé de l’affreuse dérision d’une vie engagée dans le désordre des pensées et des sentiments. Son père s’était trompé : Maxence avait une âme. Il était né pour croire, et pour aimer et pour espérer. » (Le voyage du centurion) Ce livre, qui eût une forte influence sur Mauriac et de Gaulle, magnétise par sa prose chantante et harmonieuse ; on ne peut lire qu’avec une attention extrême la confession de ce « moine-soldat » qui « marche sous le double airain de la solitude et du silence. » Le désert lui impose une vie austère, le somme de recouvrir ses instincts que l’habitude de paresse ou d’indifférence a malmené, l’assomme de silence et de solitude. Chaque jour est une épreuve inédite. Il y a l’assaut du soleil, le redoutable vent du désert, la faim et la soif qui tenaillent. Loin des sociétés tapageuses, le héros appréhende peu à peu ce nouveau territoire, fait de la nature une possibilité de recueillement infini. Il mène une vie ascétique qui finira bientôt par le combler, et fait de Dieu l’unique destinataire de ses doutes, de ses ruminations, de ses exaltations : « Seul et invisible témoin de mes sanglots et de mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes. » Ce livre, qui comme le confiera Psichari, « n’aura été qu’une longue prière », c’est aussi la confession de son amour pour la France, une longue plaidoirie pour sa grandeur, un tonitruant appel à lui être fidèle. Maxence-Psichari prie moins pour son salut que pour celui de la France. Sa première prière, c’est d’ailleurs la France qui l’a suscitée. C’est en pensant à l’armée qu’il a pour la première fois pensé à Dieu.  « Si je sers loyalement l’Eglise et sa fille aînée la France, n’aurai-je pas fait tout mon devoir ? » C’est la France qui sécrète son envie de Dieu. « Sa vie ne fut qu’une lutte spirituelle, un combat d’âme, mais ce combat était celui-là même qui se livrait dans l’âme de toute une race. Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c’est prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont sacrifiées pour la France et pour Dieu. (…) Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut l’invoquer dans ses prières: il n’a vécu que pour elle, il lui avait voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu’il avait douloureusement désirée, ne cessera point de nous être fraternel. » (Henri Massis, Vie d’Ernest Psichari)
La vie d’Ernest Psichari fut une longue lutte spirituelle. Différentes figures intellectuelles de son époque se sont réclamées de sa pensée, de l’humaniste chrétien Jacques Maritain à Barrès ou Maurras. Psichari demeure un des personnages les plus étonnants de son temps, aux filiations intellectuelles variées. Ses écrits furent une contribution essentielle à l’histoire coloniale française et ont contribué à forger « le mythe du désert. » Ce jeune homme « plein de sang » (Péguy) était emblématique d’une jeunesse enfiévrée qu’attisèrent les passions du début du vingtième siècle. Par devoir et par patriotisme, par droiture et par piété, cette âme coruscante est allée « à la guerre comme à une croisade », alliant le don de soi à Dieu et à la France avec le combat pour la liberté. Sa mort au champ d’honneur le consacra définitivement. On en fit un héros national qu’il convient de saluer aujourd’hui encore.
« Notre génération, — celle de ceux qui ont commencé leur vie d’homme avec le siècle — est importante. C’est en elle que sont venus tous les espoirs, et nous le savons. C’est d’elle que dépend le salut de la France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu’ils verront de grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers la vie. Ils savent ce qu’on attend d’eux. »
« L’écrit est une ancre de salut dans le flux incessant des choses et comporte une immortalité qu’il est doux de donner à ses sentiments. »
Alexandre Le Dinh
Source : avenirfrance.fr
http://www.renaissances-populaires.fr

La Grande Guerre / Bobards en tous genres

Les éditions du Dragon vert viennent d’éditer en français le célèbre autant qu’introuvable ouvrage révisionniste d’Arthur Ponsonby Mensonges et rumeurs en temps de guerre(1) traduit, préfacé et annoté par Jean Plantin.
Un document indispensable à qui s’intéresse à la genèse des mensonges historiques et qui échappe aux foudres de la police de la pensée dans la mesure où il limite son propos à la première guerre mondiale et aux bobards qui circulaient alors, comme le gazage de sept cent mille Serbes par les Bulgares sous prétexte d’épouillage, la transformation de la graisse humaine en savon, les viols en série, l’arrachage des coeurs à mains nues et toutes autres atrocités nées dans les cerveaux détraqués des fabricants de propagande. Il est vrai que cela se passe entre 1914 et 1918, époque de jobardise, inconcevable de nos jours, où des inventions aussi invraisemblables ne feraient que soulever l’incrédulité des citoyens surinformés que nous sommes.
Mais, en ces années d’obscurantisme, ni télé ni radio n’étant là pour lutter contre la désinformation et la propagande, les esprits les plus forts y sont sensibles.
Ces bobards, Ponsonby les a répertoriés, inventoriés et vérifiés. Ainsi “l’affaire de Ramsgate”.
Un certain Gordon Atto témoigna dans une lettre que sa femme, infirmière à l’hôpital de Ramsgate, avait soigné des femmes et des enfants belges victimes d’atrocités (seins coupés, mains tranchées). Une enquêtrice décida de vérifier ces faits et s’informa auprès de l’hôpital où elle apprit tout simplement que jamais aucune victime d’atrocité n’avait été soignée à Ramsgate.
Ainsi encore “l’affaire du bébé de Korbeek-Lo”. Le capitaine Wilson était correspondant de guerre pour le Daily Mail qui, confessa-t-il des années plus tard, “voulait des atrocités à ce moment là“.
Wilson, ayant appris le passage des troupes allemandes dans la localité de Korbeek-Lo, se dit qu’il devait bien y avoir dans cette commune un bébé. Il imagina donc l’histoire d’un bambin arraché de justesse aux Huns à la lueur des fermes en flamme. Le succès dépassa ses plus folles espérances : cinq mille lettres arrivèrent au Daily Mail de lecteurs qui posaient leur candidature pour adopter l’orphelin miraculé. La reine Alexandra elle-même s’enquit du bébé et, de partout, parvinrent des vêtements pour bébé. Le Daily Mail était enchanté.
Wilson, moins.
Dix ans plus tard, il avoua à un quotidien américain : “Je ne pouvais pas leur télégraphier en retour qu’il n’existait pas de bébé. C’est pourquoi je m’arrangeai avec le médecin qui prenait soin des réfugiés pour dire que le fichu bébé était mort de quelque maladie si contagieuse qu’il n’avait même pas pu avoir d’enterrement public“.
Les vêtements expédiés par les lecteurs ne furent pas perdus. On équipa une pouponnière.
Plus amusante, cette série de titres relevée dans les quotidiens de novembre 1914 avec retour à l’envoyeur :
- la Kölnischer Zeitung ayant annoncé qu’à l’occasion de la chute d’Anvers les autorités avaient fait sonner les cloches en Allemagne, Le Matin écrivit : “Selon la Kölnischer Zeitung, le clergé d’Anvers a été contraint de sonner les cloches lorsque la forteresse a été prise“ ;
- à Londres, le Times reprit l’information : “Selon des informations que Le Matin tient de Cologne, les prêtres belges qui ont refusé de sonner les cloches à la prise d’Anvers ont été écartés de leurs fonctions“ ;
- le Corriere della Sera italien enjoliva la chose : “Selon le Times citant des informations de Cologne, via Paris, les malheureux prêtres belges qui ont refusé de sonner les cloches à la prise d’Anvers ont été condamnés aux travaux forcés“ ;
- et Le Matin, enchanté de voir son information confirmée, y revint : “Selon une information du Corriere della Sera, via Cologne et Londres, il se confirme que les barbares conquérants d’Anvers ont puni les malheureux prêtres belges de leur refus héroïque de sonner les cloches en les pendant à celles-ci la tête en bas comme des battants vivants“.

Gag ultime rapporté par Plantin : Ponsonby avait relevé cette série de bobards dans la Norddeustche Allgemeine Zeitung du 4 juillet 1915. Un an plus tard, la Norddeustche Allgemeine Zeitung republia la même histoire en invoquant l’autorité de Ponsonby…
par Serge de Beketch  Le Libre Journal de la France Courtoise - 105 du 21 septembre 1996
notes :
(1) CHC, 45/3 route de Vourles, 69230 St-Genis-Laval.

dimanche 3 avril 2011

Tocqueville, l’armée et les guerres américaines

L’Amérique est en guerre perpétuelle depuis 1941, et on peut considérer qu’auparavant elle n’était pas en reste, qu’il s’agît de déclarer la guerre à l’Espagne impotente pour lui voler Cuba et les Philippines, d’intervenir de manière récurrente en Amérique centrale ou dans le Pacifique ; ou bien de l’incapacité résolue de Roosevelt de résoudre la crise de 1929, jointe à l’évident désir de répandre la croisade démocratique (mais pourquoi en veut-on à Claude Guéant ?), histoire de justifier l’entrée dans la deuxième guerre mondiale. En imposant l’embargo sur le pétrole au Japon, les Etats-Unis voulaient provoquer un Pearl Harbour que leur intelligence avait d’ailleurs prévu, et qu’ils laissèrent faire.
L’existence de l’Union soviétique tempéra quelque peu cette ardeur au combat ; mais depuis la chute de l’URSS, on ne se retient plus. Dans les années 80, les budgets militaires explosent en même temps que les déficits ; on conçoit la ridicule guerre des étoiles, substitut à l’impuissance de persévérer dans la conquête spatiale, et dans l’ombre on finance, on manipule, on crée une armée innombrable et plus moderne, toujours plus coûteuse.
C’est le moment de relire Tocqueville(1), au lieu de citer son nom :
Car la même agitation d’esprit qui règne parmi les citoyens d’une démocratie se fait voir dans l’armée ; ce qu’on y veut, ce n’est pas de gagner un certain grade, mais d’avancer toujours. Si les désirs ne sont pas très vastes, ils renaissent sans cesse.

Tocqueville développe un long passage sur l’avenir des guerres démocratiques qui n’ont cessé d’agiter les siècles récents. Pour lui, un peuple démocratique est long à sortir de la guerre, s’il est long à y entrer. Car il crée une clientèle de la guerre, avatar de l’économie de services dont on nous a rebattus les oreilles depuis la désindustrialisation forcée. Sans avoir connu Eisenhower et son lobby militaro-industriel, notre penseur écrit :
Un peuple démocratique qui augmente son armée ne fait donc qu’adoucir, pour un moment, l’ambition des gens de guerre ; mais bientôt elle devient plus redoutable, parce que ceux qui la ressentent sont plus nombreux.
Depuis quinze ans, les USA dépensent la moitié du budget militaire mondial, cherchant systématiquement, çà et là, un rogue state, pour reprendre l’expression de l’impayable Albright, à corriger. Cette agitation est allée de pair avec l’explosion des budgets militaires et les besoins d’une hiérarchie désireuse de guerres. L’outil crée sa fonction, et l’armée son conflit. On conçoit qu’alors les militaires américains ne s’arrêtent pas plus que le Tom Cruise de Collateral qui ne peut cesser de tuer - et donc meurt - que lorsque son chargeur est vide. En Afghanistan ou ailleurs, il leur faut toujours plus d’hommes et de moyens. Comme s’il s’agissait de syndicats de fonctionnaires bien français…
Tous les ambitieux que contient une armée démocratique souhaitent donc la guerre avec véhémence, parce que la guerre vide les places et permet enfin de violer ce droit de l’ancienneté, qui est le seul privilège naturel à la démocratie.
On comprend alors pourquoi on a besoin de terrorisme, de tyrans, de bad guys, de menaces visibles et invisibles, de toutes ces choses. C’est comme pour la vache folle ou la grippe A. il ne faut pas baisser la garde, et surtout pas les donations en argent. L’Amérique a besoin de la guerre comme le malade de son psychanalyste ; et c’est surtout parce que le soldat a besoin d’un ennemi, et le psychanalyste de son client.
Les Etats-Unis ont laissé détruire toute leur industrie pour satisfaire aux exigences des marchés financiers : mieux vaut un peuple ruiné qu’un actionnaire mécontent. C’est la règle du post-capitalisme, même si les actions sont moins chères qu’il y a quinze ans. Mais ils ont développé une industrie de guerre dont ils ne peuvent plus se passer, celle que Tocqueville, avec son génie visionnaire habituel, pressent, non sans quelque inquiétude toutefois :
La guerre, après avoir détruit toutes les industries, devient elle-même la grande et unique industrie, et c’est vers elle seule que se dirigent alors de toutes parts les ardents et ambitieux désirs que l’égalité a fait naître.

La gesticulation militaire, remarquait l’excellent Olivier Todd, est l’apanage des empires agonisants. Ils commettent souvent le geste irréparable. Gageons qu’avec le prix Nobel de la paix Obama, à la recherche d’un nouvel alibi en Libye, nous arrivons en bout de course.
par Nicolas Bonnal http://www.france-courtoise.info/
(1) ”De la démocratie en Amérique“, tome II, troisième partie, chapitres XXII, XXIII et XXIV

vendredi 1 avril 2011

Pie XII : un grand pape, un pape méconnu, un pape calomnié

La promotion de Pie XII au titre de vénérable ouvrant la possibilité de sa béatification a provoqué une tempête médiatique au sujet de son attitude pendant la guerre (notons que son procès de béatification a été ouvert par Jean XXIII). C'est pour nous une occasion d'apprendre à le connaître et à le découvrir car, en fin de compte, cette grande personnalité est le plus souvent méconnue. Sa vie est pourtant d'une très grande richesse et ne peut se résumer à son attitude pendant la guerre, même si cette période en constitue une partie très importante. Il nous faut donc, en premier lieu, résumer et retracer les grandes étapes de cette vie. Ensuite, avant de voir quelle fût son attitude pendant la Shoah, nous ferons un rapide tour d'horizon sur l'attitude de l'Eglise et des papes au cours de l'Histoire.
La vie de Pie XII
Eugenio Pacelli est né à Rome le 2 mars 1876. Il meurt à Castel Gandolfo le 9 octobre 1958. Il fait partie d'une noblesse d'Eglise très liée au Saint-Siège depuis le XIXème siècle et toujours d'une fidélité absolue envers la papauté. Citons, parmi d'autres, son grand-père qui a été secrétaire à l'intérieur sous le pontificat de Pie XI, il a été un des fondateurs de l'Osservatore Romano. On pourrait aussi citer son père, un de ses frères et d'autres, aussi bien du côté paternel que maternel.
Eugenio Pacelli fait ses études au Lycée Visconti.
En 1894, il entame ses études de philosophie à l'Université romaine de la Sapienza. Il rejoint l'Institut Apollinare de l'Université Pontificale du Latran en 1899 où il obtient 3 licences (théologie, droit civil, droit canonique).
S'il n'avait pas choisi le sacerdoce. sa voie était toute tracée pour qu'il fasse une carrière de juriste au Vatican. Et donc, il sera ordonné prêtre le 2 avril 1899.
En 1904, il est nommé secrétaire pour la Commission pour la codification du droit canonique. Il devient également camérier secret, ce qui prouve qu'il avait la confiance du pape. Il publie une étude sur la Personnalité et la territorialité des lois, spécialement dans le droit canonique et publie un livre blanc sur les rapports des Eglises et de l'Etat en France. Il enseigne à l'Académie des nobles ecclésiastiques, vivier de la curie romaine. En 1905, il est promu prélat domestique. En 1911, il devient sous secrétaire des Affaires ecclésiastiques extraordinaires. En 1912, Pie X le nomme secrétaire adjoint puis secrétaire le 1er février 1914. Il conserve ce poste sous le règne de Benoît XV et assume alors la tâche de promouvoir la politique du pape pour la Première Guerre mondiale. En particulier, il tente de dissuader l'Italie d'entrer en guerre.
Le 20 avril 1917, il est nommé nonce apostolique en Bavière (Munich est alors l'unique représentation pontificale de l'Empire allemand). Trois jours plus tard, le nouvel évêque est nommé archevêque in partibus de Sardes. Il est sacré évêque dans la chapelle Sixtine des mains de Benoît XV, le 13 mai 1917, le jour même des apparitions de la Vierge à Fatima.




Le 23 avril 1920, une nonciature en Allemagne est née, Pacelli y est transféré. Parallèlement, il négocie plusieurs concordats avec différents pays (Lettonie, Bavière, Pologne, Roumanie).
En 1929, il signe un concordat avec la Prusse, est élevé à la dignité de cardinal avec le titre de cardinal-prêtre de Saints Jean et Paul et nommé secrétaire d'Etat. Il devient le principal collaborateur de Pie XI.
La même année, il écrit au sujet de Hitler : “ou bien je me trompe vraiment beaucoup ou bien tout cela ne se terminera pas bien. Cet être-là est entièrement possédé de lui-même : tout ce qu'il dit et écrit porte l'empreinte de son égoïsme ; c'est un homme à enjamber les cadavres et à fouler aux pieds tout ce qui est en travers de son chemin - je n'arrive pas à comprendre que tant de gens en Allemagne, même parmi les meilleurs ne voient pas cela ou du moins ne tirent aucune leçon de ce qu'il écrit et dit. Qui parmi ces gens a seulement lu ce livre à faire dresser les cheveux sur la tête qu'est Mein Kampf ?
En tant que secrétaire d'Etat, le cardinal Pacelli conduit des négociations et signe de nombreux concordats (avec entre autres, l'Autriche, la Yougoslavie, le Portugal).
Après plusieurs tentatives de négociations, il signe un concordat en Allemagne avec Franz von Papen, représentant du nouveau chancelier du Reich, Adolf Hitler. L'Allemagne nazie, ne respectant pas le concordat, le cardinal Pacelli envoie 55 notes de protestation au gouvernement allemand de 1933 à 1939.
En mars 1937, il rédige avec le cardinal-archevêque de Munich, Michael von Faulhaber, le texte de l'encyclique Mit Brennender Sorge (Avec un souci brûlant) qui renouvelle ces protestations et condamne la domination de la race et le paganisme. Le texte est lu en chaire dans les églises d'Allemagne. Des centaines d'arrestation suivent mais le concordat n'est pas dénoncé, il est toujours en vigueur aujourd'hui.
En 1939, à la suite de l'approbation de l'Anschluss par l'épiscopat autrichien et à la demande du pape Pie XI, Pacelli demande au cardinal Innitzer, archevêque de Vienne de rédiger une déclaration prenant position contre l'annexion. Le 6 mai, ce dernier s'exécute, écrivant dans l'Osservatore Romano au nom de tous les évêques d'Autriche : “la déclaration solennelle des évêques autrichiens […] n'avait pas pour but d'être une approbation de quelque chose qui est incompatible avec la loi de Dieu “, et que les gestes de sympathie de l'épiscopat autrichien à l'égard du régime hitlérien n'avaient pas été concertée avec Rome”.
Le pape Pie XI avait laissé entendre qu'il aurait aimé avoir pour successeur le cardinal Pacelli. Ce dernier est élu pape le 2 mars 1939, au troisième tout de scrutin et choisit le nom de règne de Pie XII, en continuité avec le règne précédent.
Au cours de ses dix-neuf années de pontificat, Pie XII a promulgué quarante-et-une encycliques.
Il faudrait un livre pour en parler. Il faudrait également tout un volume pour parler de ses positions sur les grands sujets du moment qui préfigurent l'évolution actuelle : la réforme liturgique, la condition féminine, la souffrance, la bioéthique, la théorie du big bang, etc… En 1953-1954, il a mis fin à l'expérience des prêtres ouvriers.
Soulignons que Pie XII s'est beaucoup préoccupé des églises locales et a soutenu les églises locales fondées récemment, notamment en Afrique. Il a été le premier pape à ordonner des évêques d'origine africaine. Il a aussi contribué à l'internationalisation de la Curie romaine et du Sacré Collège en nommant une majorité de cardinaux non italiens. Fait notoire de son pontificat, il a proclamé le dogme de l'Assomption de la Vierge Marie en 1950. Cette initiative fait suite à un siècle d'intense réflexion théologique. Elle confirme officiellement la célébration du mystère de l'Assomption présente depuis des siècles dans l'Eglise. Elle clôture l'année jubilaire de 1950 et est accompagnée de célébrations importantes.
Ce dogme se définit ainsi : n'ayant commis aucun péché, Marie est directement montée au Paradis à sa mort avec son âme et aussi avec son corps. En effet, étant épargnée par le péché originel (c'est le dogme de l'Immaculée Conception définie en 1854), rien n'oblige son enveloppe charnelle à attendre la résurrection des morts et la fin des temps. “Nous affirmons, Nous déclarons et Nous définissons comme un dogme divinement révélé que l'Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée corps et âme à la vie céleste” (Pie XII, Constitution apostolique Munificentissimus Deus, 1er novembre 1950).
En proclamant le dogme de l'Assomption, Pie XII a exercé, après consultation des évêques du monde entier son infaillibilité pontificale. C'est la seule fois depuis la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale en 1870 lors du Concile de Vatican I, qu'un pape a défini une définition dogmatique couverte par son infaillibilité.
Comme son prédécesseur, il use de la radio. C'est ainsi qu'il adresse cinq messages radio durant la guerre et qu'il sera le premier pape à utiliser la télévision le 23 décembre 1950 pour y annoncer la découverte de la tombe de saint Pierre, retrouvée exactement à l'aplomb de la coupole de Michel - Ange, sous l'autel majeur. Il sera d'ailleurs filmé de façon régulière (et même victime d'une image volée sur son lit de mort). La fin de la guerre permet la pénétration du communisme en Europe de l'Est. Le 1er juillet 1949, le Saint Office excommunie globalement les catholiques adeptes ou militants du communisme. En effet, l'idéologie communiste qui s'était toujours déclarée athée, matérialiste et anticléricale, avait déjà fait l'objet d'un condamnation en 1937.
L'année 1950 voit une activité intense avec la proclamation du dogme de l'Assomption. Sa santé décline à partir de 1954, il continue néanmoins de s'exprimer sur des sujets les plus variés. On sait également qu'il a eu des visions.
L'attitude de l'Eglise vis-à-vis des juifs au cours de l'Histoire : les papes protecteurs des Juifs
Sur cette question, nous avons beaucoup de choses à découvrir à l'encontre des idées reçues.
C'est avec le Pape Grégoire 1er (590-604) qu'est instituée la tradition de protéger les Juifs. Il publia un décret historique affirmant que les Juifs “ne doivent subir aucune violation de leurs droits…
Nous interdisons d'avilir les Juifs. Nous les autorisons à vivre en tant que Romains et à avoir les pleins droits sur leurs biens”. A sa suite l'édit pontifical du Pape Calixte II (1119-1124) assura aux Juifs européens la protection contre les persécutions de leurs voisins chrétiens ou quand ils tombaient aux mains des croisés. Créant un solide précédant, Calixte promit aux Juifs “le bouclier de Notre protection”. Il condamna les attaques physiques contre les Juifs, s'opposa aux baptêmes forcés et interdit la destruction de leurs synagogues et de leurs cimetières. Cette initiative fut réitérée au moins vingt-deux fois par des papes successifs entre les XIIème et XVème siècle… Et il en fut ainsi jusqu'au XXème siècle; il faut rappeler les paroles de Pie XI du 6 septembre 1938 : “l'antisémitisme est inacceptable : spirituellement, nous sommes tous des sémites”.
On peut affirmer que beaucoup de papes ont été judéophiles et entretenaient d'excellentes relations avec les Juifs, notamment à la Renaissance. Alexandre VI (1492 - 1503), considéré par les historiens comme le pire des pontifes, fut très favorable aux Juifs : sous son règne, la population des Juifs de Rome fut presque doublée, avec l'arrivée de ceux qui fuyaient l'Inquisition instaurée par les cours d'Espagne et du Portugal. De même, Paul III, “merveilleusement favorable aux Juifs”, incitait ceux qui étaient expulsés des autres pays à s'installer en Italie. Plus tard, il accepta les marranes (des Juifs qui avaient feint de se convertir pour éviter les persécutions) en leur promettant protection contre l'Inquisition espagnole. On pourrait encore citer bien d'autres faits et anecdotes. En Avignon et dans le Comtat venaissin qui ont appartenu aux papes du XIIIème siècle jusqu'en 1791 (et qui sont alors devenus le département du Vaucluse), il y avait beaucoup de Juifs qui à différentes occasions étaient persécutés par les souverains, notamment par le roi de France et allaient s'y réfugier. Dans l'ensemble, les Juifs comtadins étaient bien traités, d'ailleurs, on les appelait les Juifs du pape. Il y avait 4 communautés : Avignon, Carpentras, Cavaillon et l'Isle sur la Sorgue. A Carpentras, on trouve la plus vieille synagogue de France en service édifiée en 1361 avec l'accord de l'évêque, Jean Roger de Beaufort. Six ans plus tard, ce dernier octroyait aux Juifs carpentrassiens le droit d'avoir leur cimetière.
Fait complètement ignoré, Pie XII s'inscrit dans cette lignée de papes judéophiles. Sa famille avait beaucoup d'amis juifs. Parmi les nombreux amis juifs du jeune Eugenio Pacelli, il y eut notamment le descendant d'une ancienne famille juive, Fernando Mendes, qu'il fréquenta avec ses camarades juifs. C'est ainsi qu'il a été le premier pape dont on sait qu'il a participé à un repas du sabbat dans une maison juive.
Et cela continue bien entendu avec les papes suivants, jusqu'à notre pape Benoît XVI : certains avaient prédit que la procédure de béatification de Pie XII pourrait freiner le dialogue judéo-chrétien. Bien, au contraire, lors de son discours à la Synagogue de Rome, le 17 janvier 2010, Benoît XVI a été chaleureusement applaudi à dix reprises. Parmi les défenseurs de Pie XII, on trouve Bernard Henri Levy, qui présente Pie XII comme un bouc émissaire, victime de la “désinformation”. Il parle de lui comme de l'auteur d'un des manifestes antinazis les plus fermes et les plus éloquents et s'étonne qu'on l'accuse d'être silencieux alors qu'on ne fait aucun reproche aux chefs d'Etat de l'époque qui disposaient d'armées. Il dénonce par ailleurs la désinformation à l'égard de Benoît XVI.
Le mieux est de citer Cecil Roth, titulaire de la prestigieuse chaire d'Histoire juive à l'Université d'Oxford de 1939 à 1964, qui réfute les accusations trompeuses des détracteurs de la papauté : il montre qu'à l'époque où sévissait un antisémitisme sauvage, les papes, à Rome, étaient souvent les seules autorités au monde à élever la voix pour défendre et soutenir les Juifs. “Parmi toutes les dynasties d'Europe,”, souligne-t-il, “non seulement la papauté se refusait à persécuter les Juifs […] mais tout au long des siècles, les papes ont été leurs seuls protecteurs […]. La vérité c'est que les papes et l'Eglise catholique, depuis ses tout débuts, n'ont jamais été responsables d'aucune persécution physique de Juifs. Parmi les capitales du monde, Rome est la seule où ne se sont jamais produites d'atrocités contre les Juifs. Et nous, les Juifs, nous devons leur en être reconnaissants”.
Pie XII et les Juifs, le rôle de Pie XII pendant la guerre
Après la guerre et jusqu'à sa mort, Pie XII fut universellement loué pour son action en faveur des Juifs.
Dès 1940, Albert Einstein, lui-même réfugié juif qui avait fui l'Allemagne nazie, rendit hommage au “courage” moral de Pie XII et de l'Eglise catholique qui s'attaquèrent aux “attaques d'Hitler” contre la liberté : “lorsque la révolution nazie survint en Allemagne, c'est sur les universités que je comptais pour défendre la liberté, dont j'étais moi-même un amoureux, car je savais qu'elles avaient toujours mis en avant leur attachement à la cause de la vérité ; mais, non, les universités furent immédiatement réduites au silence. Alors, je me tournais vers les grands éditeurs de journaux, dont les éditoriaux enflammés des jours passés avaient proclamé leur amour de la liberté ; mais eux aussi, en quelques courtes semaines et comme les universités furent réduits au silence. Dans la campagne entreprise par Hitler pour faire disparaître la vérité, seule l'Eglise catholique se tenait carrément en travers du chemin. Je ne m'étais jamais spécialement intéressé à l'Eglise auparavant, mais maintenant je ressens pour elle grande affection et admiration, parce qu'elle seule a eu le courage et la persévérance de se poser en défenseur de la vérité intellectuelle et de la liberté morale. Je suis donc forcé d'avouer que, maintenant, c'est sans réserve que je fais l'éloge de ce qu'autrefois je dédaignais”.
A sa mort, l'hommage fut unanime. Golda Meir, Ministre des Affaires Etrangères d'Israël déclara : “Nous partageons la grande douleur de l'humanité […]. A l'heure où un terrible martyre s'abattît sur notre peuple, pendant la décennie de la terreur nazie, s'éleva la voix du pape pour les victimes. Notre époque se trouva enrichie par cette voix qui, avec véhémence, parlait des grandes vérités morales en dominant le tumulte des conflits quotidiens. Nous portons le deuil d'un grand serviteur de la paix”.
Depuis cette époque, des polémiques sur le silence du pape Pie XII pendant la guerre se sont déchaînées. Que s'est-il donc passé ? Nous allons essayer d'y voir clair. En fait, une campagne contre le pape a été orchestrée, dès la fin de la guerre par les Soviétiques, à cause de la condamnation du communisme. Cette campagne trouva un écho étonnant avec la sortie en 1963, d'une pièce de théâtre médiocre, le Vicaire, écrite par une jeune écrivain allemand, Rolf Hochhuth, ancien membre des jeunesses hitlériennes, condamné à plusieurs reprises pour négationisme. L'auteur y accuse calomnieusement le cardinal Pacelli devenu le pape Pie XII d'avoir collaboré avec les nazis, d'être un pontife froid et avare, coupable de lâcheté en ayant gardé un silence inexcusable pendant que les Juifs d'Europe se faisaient massacrer par les nazis. L'oeuvre est une fiction, dénuée de fondement historique qui déclencha une tempête de controverses. Le mythe du pape d'Hitler atteignit Hollywood avec la sortie en 2002 d'un film de Costa Gravas, Amen, qui s'inspire de la pièce de Rolf Hochhuth. Nous ne nous étendrons pas plus sur ces calomnies mais nous reprendrons certains faits indiscutables qui permettent d'établir et de rétablir la vérité. Lorsqu'Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, cela faisait déjà près de 5 ans que le Saint-Siège avait condamné l'antisémitisme en termes exprès. Puis le 14 mars 1937, le pape Pie IX publie la lettre encyclique Mit Brennender Sorge concernant la situation dans le Reich. Il y invite à la tolérance pour toutes les communautés ethniques, dénonce la persécution et les camps de concentration, ainsi que les intrigues visant dès le début à une guerre d'extermination. C'est clair et net. Nous avons vu que le principal rédacteur de ce document n'est autre que le cardinal Pacelli. Les démocraties occidentales semblent ne pas s'en soucier : plus d'un an après, ils sont toujours à faire des concessions à Hitler, notamment à la fameuse conférence de Munich (1938). Peu après, le 9 novembre 1938, les Nazis organisent la “Nuit de Cristal” au cours de laquelle quelque 30.000 juifs sont arrêtés, leurs synagogues, maisons ou magasins pillées ou incendiées. On ignore le plus souvent que le grand rabbin de Bavière était parvenu à sauver les objets précieux de la synagogue grâce à la voiture du cardinal Pacelli mise à sa disposition pour les mettre l'abri. Ainsi, le 24 novembre 1938, le journal des S.S. écrit que le cardinal eugenio Pacelli s'est allié ” à la cause de l'internationale juive et franc-maçonne”. Hitler estime quant à lui que le Vatican est “le pire foyer de résistance à ses plans”. Qui donc, parmi les pays et les hommes politiques pourrait se vanter d'avoir reçu un tel compliment ? Le 10 janvier 1939, le cardinal Pacelli adresse une lettre à ses confrères des Etats-Unis et du Canda pour attirer leur attention sur le sort des savants et professeurs juifs chassés d'Allemagne et que l'administration américaine refusait jusqu'alors de recevoir dans les universités. Devenu pape sous le nom de Pie XII, sa première encyclique Summi Pontificatus (20 octobre 1939), implorait que l'on fasse la paix, mentionnait et rejetait expressément le nazisme. Publiée seulement quelques semaines après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l'encyclique déclare que dans l'Eglise catholique, il n'y a “ni gentil, ni juif, ni circonsis, ni incirconsis” ce qui constitue clairement un rejet de l'antisémitisme nazi. Ce fut largement reconnu comme tel, spécialement par les nazis. Le New York Times accueillit l'encyclique, avec un gros titre à la Une, le 28 octobre 1939 : “le pape condamne les dictateurs, le racisme et ceux qui violent les traités”. Un avion largua 88 000 exemplaires de l'encyclique sur différentes régions de l'Allemagne dans le but d'éveiller des sentiments anti-nazis. Il entame une intense activité diplomatique, pastorale et humanitaire. Le Vatican se trouve alors entouré par l'état fasciste dirigé par Mussolini. Pendant toute la durée de la guerre, l'administration papale sera surveillée par la police italienne puis par l'armée allemande d'occupation. L'intégrité territoriale de la cité du Vatican est respectée, mais les allées et venues des ambassadeurs accrédités et des journalistes sont surveillées. Fascistes et nazis savent que c'est par là surtout que les messages peuvent tromper leur surveillance. Pie XII a toutefois un autre moyen de se faire entendre : la radio du Vatican. Mais lorsqu'à la fin de 1939, il dénonce déjà les atrocités commises en Pologne, la réaction des Nazis est d'une telle violence que les évêques de ce pays supplient le pape de ne plus s'indigner de cette façon. Bientôt la radio du Vatican sera brouillée comme celle de Londres, en guise de représailles. Cependant Pie XII continue de contrecarrer Hitler tout en modérant ses propos. C'est ainsi que dans son messe radiodiffusé de Noël 1941, Pie XII condamne l'oppression ouverte ou dissimulée des particularités culturelles et linguistiques des minorités nationales” ainsi que “l'entrave et le resserrement de leurs capacités naturelles” avec la limitation ou l'abolition de leur fécondité naturelle”. Moins d'un mois après, soit le 20 janvier 1942, les Nazis décident de mettre en oeuvre la “solution finale” (extermination complète des juifs). Le même thème de la paix revient dans le message radiodiffusé de Noël 1942. En date du 2 juin 1943, Pie XII tient un discours devant le collège des cardinaux et y exprime sa sollicitude envers ceux, qui à cause de leur race ou de leur nationalité, sont “livrés à des mesures d'extermination” dont il voudrait fustiger toute l'ignominie par le détail en des termes plus forts, ainsi qu'il ressort des 124 lettres écrites aux évêques allemands pendant la guerre. Il fait cependant remarquer que “toute parole de notre part à l'autorité compétente, toute allusion publique doivent être sérieusement mesurées, dans l'intérêt même des victimes, afin de ne pas rendre leur situation plus grave et plus insupportable”. Il faut dire que les évêques hollandais en avaient fait l'expérience en juillet 1942 après avoir protesté contre la persécution des Juifs : aussitôt les Nazis organisèrent une fouille minutieuse des monastères et des couvents. Dans tout le pays, il en résulte une fouille minutieuse des monastères et des couvents et une rafle de très nombreux Juifs cachés là. Mais l'indignation l'emporte parfois sur la prudence malgré les résolutions prises et les conseils donnés à autrui. C'est ainsi, par exemple, que Radio Vatican déclare le 26 juin 1943 que “Quiconque établit une distinction entre les Juifs et les autres hommes est un infidèle et se trouve en contradiction avec les commandements de Dieu; La paix dans le monde, l'ordre et la justice seront toujours compromis tant que les hommes pratiquent des discriminations”. Le New York Time cite et acte ce message dans son tirage du jour suivant. Et encore, devant les atrocités toujours plus nombreuses commises par la Gestapo et les S.S., le pape laisse l'Osservatore Romano exprimer l'indignation universelle dans son numéro du 25 octobre 1943. Aussitôt, les Allemands font saisir le journal dans les kiosques et menacent de reprendre les perquisitions dans les monastères pour y débusquer les Juifs cachés. En outre, le commandant des S.S de Rome ordonne au chef de la communauté israélite de fournir 50 kg d'or dans les 24 heures sous peine de déportation immédiate de 200 autres Juifs. (une grande rafle ayant déjà eu lieu le 16 octobre 1943). La collecte n'ayant réuni que 35 kg d'or, le grand rabbin de Rome reçoit du pape Pie XII les 15 kg manquants. Pie XII n'avait pas attendu ce jour-là pour agir en faveur des Juifs. il organisait avec l'aide du Clergé de Rome et d'ailleurs, des réseaux pour faire échapper les Juifs des griffes des Nazis par différentes filières. Ils pouvaient ensuite gagner des pays neutres ou faisant partie de la conférence des Alliés. Il organise des réseaux secrets, en collaboration avec la Croix Rouge pour venir en aide aux prisonniers. (Déjà, pendant la guerre précédente, lorsqu'il était nonce à Munich, il allait visiter les prisonniers et tentait de leur porter secours). Pendant l'occupation de Rome par les nazis, le pape donna des instructions aux couvents pour qu'ils lèvent la clôture et accueillent des Juifs. Il y en eut dans la cité du Vatican. Et trois mille Juifs d'un coup trouvèrent refuge dans le résidence d'été du pape à Castel Gandolfo. Il n'existe aucun autre site dans toute l'Europe occupée où autant de Juifs furent hébergés et sur une aussi longue période qu'à Castel Gandolfo. Les Juifs cachés là étaient approvisionnés en nourriture kasher et des enfants Juifs sont nés dans les appartements privés de Pie XII, transformés provisoirement en service d'obstétrique. Il faut savoir que les Juifs de Rome sont profondément reconnaissants envers Pie XII de les avoir protégés à Castel Gandolfo et ailleurs. On peut aisément comprendre qu'après la guerre, le grand rabbin de Rome (1881-1956), se soit converti à la religion catholique avec sa femme et sa fille et ait le 13 février 1945, pris le nom de baptême d'Eugenio en hommage au pape. N'est-ce pas un témoignage explicite et magnifique Ce n'est pas seulement un hommage à Pie XII, c'est aussi et surtout une preuve du rayonnement personnel de ce dernier qui a amené un grand rabbin à découvrir et à connaître Jésus-Christ. Le pourcentage des Juifs qui survécurent dans les territoires occupés par les nazis est beaucoup plus élevée dans des pays catholiques comme l'Italie ou la Belgique que dans les pays non catholiques. Il est indiscutable que dans les nations catholiques où le pape et ses représentants diplomatiques avaient quelque influence politique, notamment la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Croatie. Pie XII réussit à arrêter la déportation massive et le massacre des Juifs organisés par des gouvernements fantoches aux ordres des nazis. Malgré les efforts du Vatican, 437 000 Juifs de Hongrie furent déportés. Pie XII envoya un télégramme à l'Amiral Horthy, régent de Hongrie qui n'était pas catholique mais qui, en réponse, prit des mesures immédiates pour arrêter toutes déportations de Juifs Hongrois. Grâce à l'action de l'amiral Horthy, en réponse au télégramme du pape, 170 000 Juifs furent sauvés d'une déportation imminente à Auschwitz.
A la sortie de la guerre, nombreux furent les Juifs et les organisations juives qui rendirent hommage au pape et lui exprimèrent leur reconnaissance. Albert Einstein, déjà cité, savant de renommée mondiale, mêle sa voix au concert de louanges et d'hommages qui montent vers le Vatican en déclarant que “l'Eglise catholique a été la seule à élever la voix contre l'assaut mené par Hitler contre la liberté”.
Au décès de Pie XII, de nombreux messages de condoléances affluent vers le Vatican. Nous avons déjà cité Golda Meir et il y en eut plein d'autres. Et ensuite ? Le 13 décembre 1963, est publié dans le journal français le Monde, une déclaration de Pinchas E. Lapide, ancien consul d'Israël à Milan : il affirme ne pas comprendre le pourquoi de cet acharnement contre le défunt Pie XII qui ne “disposait ni de divisions blindées, ni de flotte aérienne, alors que Staline, Roosevelt et Churchill, qui en commandaient, n'ont jamais voulu s'en servir pour désorganiser le réseau ferroviaire qui menait aux chambres à gaz”. Il précise que “le pape personnellement, le Saint-Siège et toute l'Eglise catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine. Le même Juif éminent fait paraître à Paris en 1967 un livre, Rome et les Juifs, où il publie le résultat d'enquêtes approfondies menées dans toute l'Europe, dans les archives de Jérusalem et auprès des Juifs survivants. Il aboutit au chiffre de 700 000 à 860.000 Juifs sauvés grâce au Pape Pie XII.
Dans une recension de ce livre, la Jewish Chronicle estime que la démonstration de Pinchas E. Lapide est concluante. Dès lors, la même publication critique se demande : “Pie XII et l'Eglise auraient-ils pu faire mieux ?” Ce n'est pas évident : aux Pays-Bas, où l'épiscopat avait élevé davantage la voix pour protester contre la persécution des Juifs par les Nazis, le taux de déportation vers les camps de la mort fut le plus élevé de tous les pays européens : 79% ! Ce n'est pas à son débit de paroles mais en considération de ses actes que l'on apprécie un homme et ce qui l'inspire. On peut penser et estimer que les discours de Pie XII n'auraient eu aucune action sur le cerveau d''un fou, bien au contraire, comme on l'a vu en Hollande.
Quelles leçons en tirer ?
Le rabbin et professeur David Dalin affirme que Pie XII devrait être reconnu comme “Juste des Nations”, comme bien d'autres non Juifs qui ont aidé les Juifs pendant la guerre. Ce ne serait que justice. Il est d'ailleurs étonnant que les plus grands défenseurs du pape soient des Juifs et que beaucoup de chrétiens ignorent l'histoire de Pie XII et hésitent à le défendre.
La question de sa béatification devra être décidée par l'Eglise. C'est une affaire interne à l'Eglise, comme le dit Serge Klarsfeld qui reconnaît les gestes discrets et efficaces de Pie XII. C'est tout à fait indépendant de l'appréciation historique sur le rôle du pape pendant la guerre, d'autant qu'il reste encore des archives non publiées. Nous pouvons espérer que cet article amènera le lecteur à se faire une opinion personnelle en approfondissant sa connaissance de Pie XII, et en étudiant également bien des aspects qui n'ont pu être abordés ici : sa pastorale, son enseignement, sa foi, sa spiritualité, ses encycliques. En tout cas, il est pour nous un exemple à suivre. La Shoah n'est pas le seul génocide de l'Histoire. Durant le XXème siècle et aujourd'hui encore, il y a des génocides. Il y a et il y a eu plus de martyrs chrétiens au XX et XXIème siècle que dans toute l'histoire de l'Eglise.
Nous devrions nous dépenser sans compter pour aider tous ces personnes qui sont persécutées. Ce que le cardinal Pacelli a écrit en 1929 au sujet de l'aveuglement des meilleurs au sujet d'Hitler reste toujours d'actualité et nous devrions en tirer les leçons pour ne pas rester aveugles sur les événements d'aujourd'hui. Chacun de nous, en conscience et dans son for intérieur, ne devrait-il pas se poser la question : ne suis-je pas bien silencieux ?
Pour en savoir plus, on peut lire entre autres :
Pie XII et la Seconde Guerre Mondiale, d'après les archives inédites du Vatican, par Pierre Blet, s.j.
Pie XII et les Juifs, le mythe du Pape d'Hitler, par David Dalin