jeudi 20 janvier 2011

L'appel de Tyrtée à l'arétè (Sparte)

La volonté qui fit de Sparte une grande nation vit encore dans les élégies [ou péans] de Tyrtée. Cette volonté eut pour résultat la formation d’un idéal sublime qui dura bien plus longtemps que la Sparte historique — à vrai dire, il n’a pas encore disparu — et dont les élégies en question constituent le témoignage le plus suggestif. La communauté spartiate, telle qu’elle est connue dans l’histoire à une époque éloignée de sa création, apparaît à beaucoup d’égards comme quelque chose de transitoire et d’excentrique. Mais l’idéal qui inspira ses citoyens et vers lequel tendirent avec une constance farouche tous les efforts, est impérissable parce qu’il représente un instinct fondamental de l’humanité. Bien que la société qui lui donna naissance nous semble avoir été partiale et bornée dans ses conceptions, cet idéal demeure vrai et valable. Platon lui-même qualifiait d’étroite l’idée que se faisait le Spartiate des devoirs et de l’éducation civiques, mais il ajoutait que ces vues, immortalisées par les poèmes de Tyrtée, forment une des bases immuables de la vie politique. D’autres, d’ailleurs, partagèrent cette opinion : en réalité, le philosophe exprima simplement l’impression générale de la Grèce au sujet de Sparte.

Les Grecs de son temps n’approuvèrent pas sans réserve Lacédémone et son système ; tous, néanmoins, admirent la valeur de son idéal. Dans toute cité il y eut un parti favorable à Sparte, qui se faisait une idée très optimiste de la constitution de Lycurgue. La majorité ne partageait pas cette admiration sans bornes. Pourtant, la place réservée par Platon à Tyrtée dans son système éducatif demeura indiscutée chez les Grecs des périodes ultérieures et devint un élément indéfectible de leur culture. Il appartient à Platon d’arranger et de systématiser l’héritage spirituel de l’Hellade : dans sa synthèse, les divers idéaux que posséda le peuple grec furent objectivés et situés selon leur parenté réelle. Depuis lors aucune modification importante n’y a été opérée, et durant 2 millénaires, l’idéal spartiate a gardé dans l’histoire la place que le grand philosophe lui avait assignée.

Les élégies de Tyrtée ont une portée éducative très grande. L’appel qu’elles font au sacrifice personnel et au patriotisme des Spartiates était certainement justifié par les circonstances au moment où elles furent écrites — Sparte était alors près de succomber sous le poids écrasant de la guerre de Messénie. Mais elles n’auraient pu faire l’admiration des époques subséquentes, en tant qu’expression suprême de la volonté qui fit oublier aux Lacédémoniens leur intérêt personnel au profit de celui de leur patrie, si elles n’avaient conféré à cet idéal une valeur éternelle et immuable. Les modèles qu’elles proposent pour tous les actes et pour toutes les pensées des citoyens ne furent pas conçus en un sursaut momentané de patriotisme guerrier : ils formaient les fondements mêmes et la raison d’être du monde spartiate.

Rien dans la poésie grecque ne montre plus clairement combien le poète trouve la source de son inspiration dans la vie de la société à laquelle il appartient. Tyrtée n’est pas un génie poétique individuel au sens moderne du mot ; il est la voix du peuple, il exprime la foi de tous les citoyens bien pensants. Voilà pourquoi il parle le plus souvent à la première personne du pluriel : « Combattons ! » crie-t-il et « mourons ! ». S’il dit parfois “je”, ce n’est ni pour donner libre cours à sa personnalité ni pour s’imposer en autorité supérieure (comme le pensèrent les Anciens qui le qualifièrent souvent de général) ; ce “je” est un “je” universel, celui que Démosthène appelait la « voix unanime de la patrie ».

Il parle donc au nom de sa patrie, et dès lors, son jugement sur ce qui est “honorable” et “honteux” acquiert une portée et une autorité bien plus grandes que s’il s’agissait de l’opinion subjective d’un quelconque rhéteur. Même à Sparte, cette relation étroite entre la volonté de l’État et celle de l’individu pouvait devenir en temps de paix assez peu effective pour le citoyen ordinaire. Mais en période de crise, la force de l’idéal se manifestait brusquement, en un élan irrésistible : la redoutable épreuve d’une guerre longue et indécise — qui n’en était alors qu’à ses débuts — devait donner à l’État spartiate sa structure d’airain.

À cette heure tragique, les Lacédémoniens éprouvèrent le besoin de disposer non seulement d’une direction ferme à la fois politique et militaire, mais encore d’une expression universellement valable des vertus nouvelles que la guerre, avec ses durs combats, venait de forger. Depuis des siècles les poètes grecs étaient les hérauts de l’arétè [excellence] ; un héraut semblable apparut alors en la personne de Tyrtée. Comme nous avons déjà eu l’occasion de le signaler, la légende déclare qu’il fut envoyé par Apollon — confirmation frappante de cette croyance bizarre qui veut que lorsqu’un chef spirituel est nécessaire, il survienne immanquablement. Tyrtée vint pour exprimer en une poésie immortelle les vertus civiques indispensables en période de danger national.

Il n’innova pas en matière de style. Il composa dans une forme plus ou moins traditionnelle. Bien que les origines du distique élégiaque soient obscures même pour les critiques littéraires anciens, il a certainement été inventé avant lui. Ce distique se rattache dans une certaine mesure au mètre héroïque utilisé dans l’épopée et, comme lui, il put servir à cette époque de véhicule à n’importe quel sujet. C’est pourquoi il n’existe pas une structure invariable pour tous les poèmes élégiaques. (Les grammairiens de l’Antiquité, abusés par une fausse étymologie et par le développement ultérieur du genre, cherchèrent l’origine de l’élégie dans les chants de lamentations, mais ce fut une erreur.) Hormis le mètre élégiaque lui-même, qui aux époques très reculées ne portait aucun nom spécial pour le distinguer du mètre héroïque, on ne retrouve dans la poésie élégiaque qu’un seul élément constant. Toujours cette poésie s’adresse à quelqu’un, qu’il s’agisse d’un seul individu ou d’une collectivité. L’élégie exprime le lien secret qui unit celui qui déclame à ceux qui l’écoutent ; ce lien en est donc la marque distinctive. Tyrtée, par ex., parle soit aux citoyens de Sparte soit aux gens de Sparte.

Même le poème qui débute sur un ton méditatif (fragment 9) prend pour finir la forme la forme d’une exhortation : il s’adresse aux membres d’une communauté qui — comme cela se fait couramment — est supposée, mais non désignée d’une manière explicite. Ce texte de mise en garde montre clairement le caractère éducatif de l’élégie. Celle-ci partage ce privilège avec l’épopée, mais (tel Hésiode dans sa poésie didactique) elle apostrophe de façon plus directe, plus délibérée, et avec plus de précision dans son objet. L’épopée, avec ses exemples mythiques, se situe dans un monde imaginaire ; l’élégie, qui s’adresse à un peuple qui existe réellement, nous replace dans les circonstances véritables qui inspirèrent le poète.

Pourtant, bien que les élégies de Tyrtée traitent de la vie réelle des auditeurs, leur forme est déterminée par le style de l’épopée homérique. En réalité, le poète habille un sujet contemporain du langage archaïque d’Homère. Le style d’Homère convenait d’ailleurs beaucoup mieux à Tyrtée qu’à Hésiode – bien que ce dernier ait été lui aussi obligé de s’en servir. Peut-on imaginer thèmes plus voisins de la poésie épique que ceux qui décrivent des combats sauvages et des prouesses héroïques ? Voilà pourquoi Tyrtée non seulement emprunta à Homère une grande partie de la langue, des mots, des phrases et des fragments, mais pensa encore pouvoir modeler ses poésies sur ces scènes de batailles de l’Iliade où un chef, s’adressant à ses hommes à l’instant du péril, fait appel à leur courage et à leur endurance. Il n’eut qu’à extraire ces exhortations du fond mythique de l’épopée, et à les placer dans le cadre de l’existence journalière.

Déjà dans l’épopée, les discours prononcés au moment critique de la bataille avaient pour effet de stimuler énergiquement. On a l’impression d’ailleurs qu’ils s’adressaient non pas tant aux autres personnages du récit qu’aux auditeurs des chants homériques. Il est hors de doute que les Spartiates eux aussi se montraient sensibles à ce genre d’encouragement. Il suffit dès lors à Tyrtée, pour créer son élégie, d’insuffler à ses récits véridiques des combats de la guerre de Messénie cette force morale extraordinaire qui se dégage des discours prononcés lors des batailles imaginaires d’Homère. Nous comprendrions mieux cette transposition intellectuelle si nous lisions Homère comme on le lisait à l’époque de Tyrtée et d’Hésiode — non comme l’historien du passé, mais comme le maître du présent.

La chose ne fait aucun doute : Tyrtée se croyait un homéride, et les élégies qu’il adressait à la nation spartiate étaient à ses yeux filles en ligne directe de l’Iliade et de l’Odyssée. Toutefois, ce ne sont pas les imitations plus ou moins réussies des phrases et de la rhétorique d’Homère qui rendent son œuvre vraiment grande ; cette grandeur réside dans la force spirituelle grâce à laquelle il transforme la matière et les procédés épiques en quelque chose de valable pour l’époque où il vivait. Si nous enlevons aux poèmes de Tyrtée toutes les idées, les mots, les tournures métriques empruntées à Homère, la part originale peut sembler très minime. Mais dès que nous les examinons du point de vue de celui de la présente étude, nous sommes obligés de leur reconnaître une réelle originalité.

Nous comprenons alors que ces scènes conventionnelles, ces idéaux héroïques de la période primitive, ont été en quelque sorte revitalisés par la foi de l’auteur en une autorité nouvelle à la fois politique et morale : la cité-État (cette cité-État qui surpasse et domine les individualités qui la composent et pour le salut de laquelle chaque citoyen vit et meurt). Tyrtée a complètement transformé l’idéal homérique : de l’areté individuelle du champion il a fait l’areté du patriote. Il lutta pour communiquer cette foi nouvelle à toute la société. Il tenta de créer une nation de héros. La mort est belle quand il s’agit de la mort d’un héros, et mourir pour sa patrie revient à mourir en héros. C’est la seule pensée qui puisse exalter un homme sur le point de périr : lui faire saisir qu’il se sacrifie pour un bien plus grand encore que sa propre existence.

La transmutation de l’idée d’areté du fait de Tyrtée apparaît en toute clarté dans le troisième des poèmes qui subsistent de lui. Il y a peu de temps encore, ce poème était rejeté pour des motifs de pure stylistique ; mais j’ai eu l’occasion de donner ailleurs la preuve complète de son authenticité. Il est certain qu’on ne saurait l’attribuer à une époque aussi tardive que celle des sophistes, c’est-à-dire au Ve s. Solon et Pindare le connaissaient et, dès le VIe s., Xénophane imite d’une façon évidente et transforme une de ses idées-maîtresses dans un fragment parvenu jusqu’à nous. On voit très bien la raison qui incita Platon à choisir cette élégie comme la plus représentative de l’esprit de Lacédémone parmi toutes celles attribuées à Tyrtée et connues de son temps : le poète y exprime avec force et précision la nature de l’areté spartiate.

Le poème ouvre des horizons sur l’histoire de l’évolution de l’idée d’areté depuis Homère et sur la crise qui affecta les anciens idéaux aristocratiques lors de la naissance des cités-États. Tyrtée place la vraie arétè bien au-dessus des autres vertus susceptibles, aux yeux de ses contemporains, de conférer à un individu une valeur réelle et de lui apporter la considération :

« Je ne voudrais pas, dit-il, mentionner ni respecter un homme pour ses prouesses à la course et à la lutte, même s’il avait la stature et la force des Cyclopes et s’il dépassait en vitesse la Borée de Thrace ».

Ces cas exceptionnels de l’areté athlétique avaient été l’objet d’une admiration quasi exclusive de la part de l’aristocratie dès l’époque d’Homère ; au siècle précédent, par suite de l’instauration des Jeux Olympiques, même le peuple en était arrivé à la considérer comme le summum de la perfection humaine. Tyrtée ajoute encore d’autres qualités admirées par l’ancienne noblesse :

« Et, fût-il plus beau de visage et de corps que Tithonos, plus riche que Midas et Cinyras, plus éloquent qu’Adraste, eût-il une allure plus royale que celle de Pélops fils de Tantale, je ne pourrais l’honorer pour ces raisons – même s’il se voyait gratifier de tout ce qui donne la gloire, excepté la vaillance au combat. Car personne ne se montre bon guerrier avant de pouvoir supporter le spectacle de la tuerie sanglante et d’être capable de s’élancer hardiment sur l’ennemi en le regardant bien en face. Voilà ce qu’est l’arétè ! — s’exclame Tyrtée en un transport d’émotion —, voilà les lauriers les meilleurs et les plus légitimes qu’un jeune garçon puisse remporter parmi les hommes. C’est un bien pour tous, pour la cité comme pour l’ensemble du peuple, quand un homme prend sa place et tient bon sans relâche contre les premières vagues d’ennemis et lorsqu’il chasse de son esprit toute pensée de fuite honteuse ».

Impossible d’appeler ceci de la “rhétorique tardive”. Solon parle en termes semblables. Les origines de la rhétorique remontent d’ailleurs bien loin dans l’histoire. Les répétitions qui se succèdent chez Tyrtée sont provoquées par l’émotion qui l’étreint lorsqu’il pose cette question essentielle : qu’est-ce que la véritable arétè ? Les réponses habituelles à cette question sont rejetées une à une par les dénégations successives qui figurent dans les 10 ou 12 premières lignes. Bien qu’ils ne soient ni déniés, ni périmés, tous les idéaux sublimes de l’ancienne noblesse hellène se voient systématiquement rabaissés. Et alors, une fois son auditoire parvenu au plus haut degré d’excitation, le poète proclame le nouvel idéal sévère de la citoyenneté. Il n’existe qu’un seul critère pour l’areté authentique — le bien public de la cité. Tout ce qui aide la communauté est bon, tout ce qui lui porte préjudice est mauvais. De là, Tyrtée passe tout naturellement à la gloire qui récompense celui qui se sacrifie pour sa patrie, soit qu’il meure au combat, soit qu’il rentre dans son foyer triomphateur :

« Car celui qui tombe au premier rang des combattants et qui perd sa chère vie en donnant la gloire à sa cité, à ses compatriotes et à son père — alors que sa poitrine, son bouclier bosselé et sa cuirasse sont percés par-devant de nombreux traits — celui-là est pleuré par jeunes et vieux réunis, tandis que toute la cité se répand en lamentations lugubres. Et sa tombe, et ses enfants sont honorés parmi les hommes, de même que ses petits-enfants, et toute sa descendance. Jamais son nom ni sa belle renommée ne périront, et quoiqu’il gise sous terre, il devient immortel ».

Propagé au loin par les bardes errants [aèdes], la gloire du héros homérique n’est rien à côté de celle du simple guerrier spartiate qui, selon l’expression de Tyrtée, demeure éternellement au plus profond du cœur de ses concitoyens. Cette communion parfaite en la cité-État, qui semblait n’être au début du poème qu’une obligation, devient ainsi un privilège et un honneur — la source même de toutes les valeurs idéales. La première partie définit l’idéal héroïque de l’arétè en fonction de la cité-État ; la seconde reprend en termes identiques l’idéal héroïque de la gloire. Gloire et arétè sont, dans l’épopée, inséparables. Dorénavant, la gloire se gagne et l’areté se recherche dans le cadre de la cité-État. La polis vit quand l’individu se sacrifie ; elle devient alors la gardienne fidèle du “nom” et, par ce fait même, de la vie future du héros.

Les anciens Grecs ne croyaient pas à l’immortalité de l’âme. Un homme était mort dès que son corps périssait. Ce qu’Homère appelle psyché est le reflet ou le spectre de la personne physique, une ombre habitant dans l’Hadès, un rien. Mais si un individu dépassait la norme ordinaire d’une vie humaine et si, en se sacrifiant pour sa patrie, il s’élevait à une vie plus haute, alors la cité pouvait lui conférer l’immortalité en préservant le souvenir de sa personnalité idéale, de son “nom”. Avec le progrès de la cité-État, cette conception politique de l’héroïsme devint prédominante et se maintint tout au long de l’histoire de la Grèce. L’homme, conçu comme un être politique, atteint la perfection en perpétuant dans la communauté pour laquelle il vit et meurt.

Mais, aussitôt que la notion d’État (et en fait de la vie terrestre) commença à être mise en question et la valeur de l’âme individuelle à être exaltée — évolution qui atteignit son point culminant avec le Christianisme — les philosophes vinrent prêcher les devoirs envers une conscience jadis négligée. Même dans la pensée politique de Démosthène et de Cicéron nous ne trouvons pas encore trace d’un tel revirement. En revanche, les élégies de Tyrtée représentent le premier stade dans le développement de la moralité de la cité-État. C’est la polis qui perpétue la mémoire et immortalise le héros mort ; c’est elle aussi qui chante les louanges du guerrier victorieux rentrant chez lui sain et sauf.

« Il est honoré par tous, jeunes et vieux réunis ; sa femme lui procure beaucoup de joie et personne ne voudrait l’injurier, ni lui porter préjudice. Quand il devient vieux, ses concitoyens lui marquent leur considération et, où qu’il aille, chacun s’efface devant lui, les jeunes comme les aînés ».

Il ne s’agit pas ici de simple rhétorique. La cité-État de la Grèce archaïque était minuscule, mais il y avait en elle quelque chose de vraiment humain, de vraiment héroïque. L’Hellade, et en fait tout le monde ancien, tint le héros pour le modèle parfait de l’humanité. Dans ce poème la cité est présentée comme l’inspiratrice de la vie de tous les citoyens. Mais une autre élégie de Tyrtée nous montre comment elle peut obliger, menacer, terrifier. Le poète oppose la mort glorieuse sur le champ de bataille à l’existence misérable et vagabonde de celui qui s’est vu chasser de sa maison pour s’être dérobé à l’obligation civique lui enjoignant de combattre dans l’armée. Le proscrit erre partout dans le monde avec ses père et mère, sa femme et ses petits enfants. Pauvre et malheureux, il est un étranger pour ceux qui le rencontrent : tous le regardent comme un ennemi. Il déshonore sa race, il salit son noble visage et son corps ; il est hors la loi et la bassesse l’accompagne partout où il se rend. Voilà un témoignage très vivant de la logique inflexible avec laquelle l’État proclame ses droits sur la vie et les biens de ses citoyens.

Tyrtée dépeint le destin épouvantable de l’exilé avec le même réalisme qu’il mettait à décrire les honneurs rendus aux héros nationaux. Il n’est fait aucune différence entre un bannissement qu’impose la cité aux déserteurs, par mesure d’urgence, et l’exil volontaire de celui qui, abandonnant son foyer pour échapper au service militaire, se voit dès lors contraint de vivre en étranger dans une autre ville. Dans ces 2 tableaux qui se complètent, la polis apparaît à la fois comme un idéal exaltant et comme un pouvoir tyrannique. Envisagée de la sorte elle ressemble fort à une divinité et, de tous temps, les Grecs la considèrent d’ailleurs comme telle. Ils ne concevaient pas qu’il pût exister un rapport strictement utilitaire et matériel entre vertu civique et sauvegarde de la communauté. À leurs yeux, la polis constituait un universel doté d’une base religieuse. Par contraste avec l’areté de l’âge héroïque, la nouvelle arétè de la cité témoigne d’une modification des idéaux religieux de la Grèce. La polis est devenue l’épitomé de toutes les choses humaines et divines.

Rien d’étonnant à ce que dans une autre élégie célèbre dans l’antiquité — l’Eunomia [Du bon ordre législatif] — Tyrtée explique l’importance réelle de la constitution spartiate. Il s’efforce d’inculquer aux Lacédémoniens les principes fondamentaux de leur système — le même système qui, indépendamment de cela, se trouve exposé dans une vieille rhétra [loi constitutionnelle] que Plutarque, dans sa Vie de Lycurgue, a transcrite en sa langue maternelle dorienne. Tyrtée fournit une preuve importante de l’antiquité de cette précieuse relique en paraphrasant son contenu dans son élégie. Il est visible que, de plus en plus, il devenait l’éducateur de sa patrie : ses poèmes représentaient en fait un condensé du monde spartiate, en temps de paix comme en temps de guerre. Les divergences qui apparaissent dans la forme de l'Eunomia soulèvent d’intéressants problèmes pour l’histoire littéraire et constitutionnelle ; mais ceux-ci sont moins de mise dans cette étude qu’une discussion portant sur le contenu du texte.

La pensée maîtresse de l'Eunomia éclaire à la fois l’attitude prise par Tyrtée et les idéaux politiques très différents d’Athènes et de l’Ionie. Les Ioniens ne se sentaient pas liés par la tradition et le mythe ; ils s’efforçaient plutôt de répartir les privilèges constitutionnels conformément à un idéal social et légal plus ou moins universel. Par contre, Tyrtée cherche l’origine de l’eunomia spartiate dans une ordonnance divine et considère cette dernière comme la plus haute et la plus sûre des garanties :

« Zeus lui-même, le fils de Cronos et l’époux de d’Héra qui porte la couronne donna cette cité aux Héraclide sous la direction de qui nous abandonnâmes l’Erinéos venteux pour gagner la vaste île de Pélops ».

Si nous lisons ce fragment en le rapprochant du passage plus étendu qui reproduit l’ancienne rhétra, nous saisissons très bien le sens de l’allusion faite par notre poète aux origines mythiques de l’État spartiate lors de la première invasion dorienne.

Cette rhétra définit en termes formels les droits du peuple vis-à-vis du pouvoir des rois et du Conseil des Anciens. Il s’agit d’une loi fondamentale qui, aux yeux de Tyrtée, dérive également d’une autorité divine : elle fut approuvée ou même imposée par l’oracle d’Apollon à Delphes. Après la difficile victoire spartiate sur les Messéniens, le peuple commença à sentir sa force et à exiger des droits politiques en rapport avec les sacrifices consentis pendant la guerre. Tyrtée désire mettre un terme à des revendications qui pourraient devenir excessives en lui rappelant qui doit à ses rois — “la race des Héraclides” — d’occuper ce pays. C’est aux rois que Zeus donna la terre, si l’on en croit la vieille légende qui représente l’immigration dorienne dans le Péloponnèse comme “le retour de la race des Héraclides”. Ils sont donc le maillon légitime entre le jour présent et l’acte divin qui, dans un lointain passé, fonda la cité de Sparte. L’oracle de Delphes a établi pour l’éternité le statut des rois.

L’Eunomia de Tyrtée se propose de fournir une interprétation véridique de la base légale du monde spartiate. En partie exposé rationnel, en partie réminiscence mythique, l’élégie tient pour établie la puissante royauté de l’époque des guerres de Messénie. Pourtant le poète était loin d’être un réactionnaire : son poème sur la vertu civique le prouve à suffisance. En essayant de substituer une éthique basée sur la cité-État à une morale aristocratique, et en plaidant pour la participation — en tant que guerriers — de tous les citoyens à la gestion de l’État, il se montre plutôt révolutionnaire.

Toutefois il n’est pas partisan de la démocratie. Comme le montre l'Eunomia, l’assemblée populaire est la réunion de l’armée : elle vote par oui ou par non à toute proposition émise par le conseil, mais ne peut prendre l’initiative de préconiser elle-même certaines mesures. Sans doute fut-il difficile de maintenir ce système après la fin de la guerre. Il est visible, néanmoins, que les autorités se servirent de l’influence acquise par Tyrtée au cours des hostilités, en tant que guide spirituel des masses, pour imposer “l’ordre traditionnel” tel un rempart contre la marée montant des revendications populaires.

Le Tyrtée de l'Eunomia appartient à Sparte, mais le Tyrtée des poèmes de guerre appartient à toute la Grèce. Dans les épreuves du combat, au milieu des luttes partisanes d’un monde plutôt dépourvu de grandeur, surgit un héroïsme nouveau, source fraîche d’inspiration pour une poésie authentique. Cette poésie chanta les louanges de la polis aux heures les plus sombres et, de ce fait, elle acquit une place incontestée à côté du monde idéal d’Homère. Nous possédons un autre poème traitant de la guerre sous forme d’élégie, écrit peu de temps avant l’époque de Tyrtée par l’Ionien Callinos d’Ephèse, dont on est naturellement tenté de comparer la forme et le contenu aux œuvres de notre poète. La parenté des 2 auteurs n’est pas établie ; peut-être sont-ils tout à fait indépendants l’un de l’autre. Le texte de Callinos est un appel adressé à ses compatriotes pour les convier à repousser l’ennemi commun. Un fragment d’une autre poésie semble indiquer que ces ennemis étaient les hordes envahissantes de Cimmériens sauvages qui, après avoir submergé l’Asie Mineure, pénétraient dans le royaume de Lydie. Dans une situation similaire, au cours des mêmes circonstances décisives, une expérience poétique du même ordre fut donc réalisée ; en effet, Callinos, tout comme Tyrtée, imite le style d’Homère et adapte la forme épique à un sujet nouveau, à savoir la vie communautaire de la cité-État.

Mais l’esprit qui inspirait Callinos et ses compatriotes éphésiens dans leur sursaut collectif, devint l’inspiration constante de Sparte et le nerf même de tout son système éducatif. Tyrtée légua aux Lacédémoniens l’idéal nouveau d’une existence et d’un travail en commun, et la conception de l’héroïsme qu’il défendit fut celle de Sparte tout au long de son histoire. Sa voix fut bientôt entendue au-delà des frontières de Laconie et reconnue comme celle d’un prophète prêchant un genre de vie héroïque tout à la dévotion de la communauté. Dans chaque territoire grec où le courage civique était pratiqué par les citoyens ou imposé par l’État, où les héros morts pour la patrie se voyaient honorer, les poèmes de Tyrtée furent regardés comme l’expression classique du credo “spartiate” — et ceci, même dans les cités non spartiates ou anti-spartiates comme Athènes.

Ses vers furent repris au Ve s. dans les épitaphes des tombes de soldats, et au IVe s. dans les discours funèbres officiels destinés à commémorer la mémoire des combattants athéniens décédés. Ils étaient récités avec accompagnement de flûte au cours des joyeuses parties. Des orateurs attiques, comme Lycurgue, s’efforcèrent de les graver dans le cœur des jeunes aussi profondément que l’étaient les poèmes de Solon. Pour justifier la place faite aux soldats dans sa république idéale, Platon copie les injonctions de Tyrtée comme ordonnant d’accorder des honneurs plus considérables au guerrier qu’au vainqueur olympique.

Dans les Lois, il raconte qu’au IVe s. Sparte considérait encore la poésie de Tyrtée comme l’expression la plus haute de l’État dorien — de cet esprit qui faisait que tous ses citoyens déployaient un courage identique à l’heure du péril. Tous les Spartiates, dit-il, sont “farcis” de la poésie de Tyrtée. Et il montre que même les non-spartiates qui, comme lui, n’acceptent pas les conceptions lacédémoniennes sur la nature réelle de l’État et sur la perfection humaine, sont pourtant obligés d’admettre la force d’une bonne partie du message du poète.

Tyrtée, bien sûr, ne représente qu’un stade dans le développement de la communauté hellénique. Mais chaque fois que les Grecs remirent en question leur manière de concevoir l’areté, ils citèrent les vers passionnément révolutionnaires du poète et calquèrent leur credo nouveau sur les vieilles formules de son élégie relative à la vertu véritable. Dès qu’un modèle se trouve bien établi, il continue d’être valable même aux stades ultérieur ou supérieur de l’évolution ; et toute innovation doit se conformer à lui.

C’est ainsi qu’une centaine d’année après Tyrtée, le poète Xénophane de Colophon adapta son poème sur la vertu pour démontrer que seuls ceux qui font montre de capacités intellectuelles méritent d’occuper le premier rang dans l’État. Et plus tard, au cours d’une évolution, Platon, dans sa république idéale, plaça la justice avant le courage et demanda qu’on récrive les poésies de Tyrtée en les conformant à l’esprit de sa propre constitution.

Platon ne critique pas tant Tyrtée que les excès de la Sparte contemporaine. Au IVe s., elle était une puissance militaire aux conceptions étroites et rudes, et pourtant les poèmes de Tyrtée représentaient encore sa Magna Charta. À cette époque, même ses admirateurs les plus fervents étaient incapables de déceler dans la ville la moindre trace dénotant un goût esthétique. Le silence de Xénophon et les efforts infructueux de Plutarque pour voiler cette déficience sont assez éloquents pour qu’il soit utile d’insister sur cette faille dans la vertu lacédémonienne.

Par bonheur, malgré des témoignages fragmentaires, nous pouvons prouver que la Sparte de bon aloi, c’est-à-dire la Sparte héroïque du VIIe s., était mieux nantie au point de vue intellectuel que celle qui lui succéda, et que, par conséquent, elle menait une vie plus riche et mieux remplie. Bien que Tyrtée fasse avec raison un éloge plus vif du guerrier que du gymnaste, la liste des vainqueurs olympiques des VIIe et VIe s. (surtout après l’issue victorieuse de la guerre de Messénie) prouve, par la majorité écrasante de noms lacédémoniens qu’elle comporte, que Sparte donnait le meilleur d’elle dans ces compétitions pacifiques comme elle l’avait fait dans les combats.

Ajoutons qu’au cours de cette période, Lacédémone n’affichait pas pour l’art ce dédain morose et puritain qui, plus tard, fut considéré comme vraiment spartiate. Les fouilles ont révélé que ses citoyens s’employaient activement à construire et qu’ils pratiquaient un art basé sur l’imitation des styles grecs de l’Orient. Ceci concorde avec le fait que l’élégie, forme employée par Tyrtée, provenait de l’Ionie. À peu près de la même époque, le grand musicien Terpandre, originaire de Lesbos et inventeur de la lyre à 7 cordes, fit invité à se rendre à Sparte pour diriger les chœurs des fêtes religieuses et transmettre à l’art musical de la ville le style génial et nouveau qu’il venait de mettre au point.

Par la suite, la cité se cramponna désespérément au style de Terpandre et considéra toute modification qu’on pouvait y apporter comme équivalant à une révolution. Du moins ces méthodes fossilisantes prouvent-elles combien les Lacédémoniens du VIIe s. croyaient la culture esthétique capable de former complètement le caractère des citoyens. Il est dès lors facile d’imaginer la vigueur originelle de leurs dispositions artistiques au temps où elles pouvaient encore se donner libre cours.

Un complément bienvenu à notre tableau de l’ancienne Sparte est fourni par les importants fragments qui ont survécu de la poésie chorique d’Alcman. Alcman était était né à Sardes, mais avait émigré à Sparte où il gagna sa vie comme artiste. La langue de Tyrtée était toute entière empruntée à Homère ; au contraire, Alcman introduisit consciemment le dialecte laconien dans ses chœurs lyriques. Le caractère dorien ne perce que par-ci par-là chez Tyrtée sous le masque du style épique conventionnel, tandis que l’hymne écrit par Alcman pour le chœur des vierges spartiates brille de cet humour âpre et de cette force réaliste propre à la race. Ses vers, adressés à des jeunes filles qu’il nomme et loue, tout en se moquant finement de leurs petites jalousies et ambitions, nous montrent d’une manière très vivante, les rivalités passionnées que provoquaient les agones musicales de son époque et établissent qu’il régnait chez les femmes spartiates un esprit de compétition aussi ardent que celui qui existait chez les hommes.

À Sparte, si l’on s’en rapporte aux poèmes de cet auteur, les femmes avaient bien plus de liberté dans la vie privée et publique que les femmes ioniennes (qui suivaient l’exemple asiatique) et que les Athéniennes (qui copiaient l’Ionie). Au même titre que les multiples particularités proprement doriennes dans la manière de se vêtir et de s’exprimer, ces mœurs sont un pur vestige de celles de la période qui vit l’invasion et la conquête de la Grèce : l’énergie et la liberté de cette époque primitive subsistèrent bien plus longtemps à Lacédémone que dans aucune autre cité hellénique.

► Werner Jaeger, extrait de Paideia, la formation de l’homme grec (1962), Tel/Gal. VOULOIR

mercredi 19 janvier 2011

1234 : La France du Nord et du Midi

Pourquoi ne pas tenter l'entrée de la Provence dans le giron capétien ? Après avoir tenu tête à de farouches oppositions, Blanche de Castille caresse cet espoir… Elle prépare le mariage de son fils Louis IX avec Marguerite, célébré le 27 mai dans une belle simplicité.
Cette année-là, la huitième de son règne, Louis IX, vingt ans, épousait, le 27 mai en la cathédrale de Sens, Marguerite de Provence, treize ans, fille de Raimond-Bérenger IV, comte de Provence, et de Béatrice de Savoie. Cette union, voulue par la reine-mère Blanche de Castille, qui exerçait encore la régence (Louis n'allait être proclamé majeur qu'à vingt et un ans) entrait dans un vaste plan qui depuis Philippe Auguste, grand-père de Louis, consistait à étendre l'influence capétienne dans le Midi de la France.
Hérésie
Nous avons vu dans notre dernier numéro comment Louis VIII avait juste avant sa mort (1226) pratiquement mis fin dans le Languedoc à une dissidence politique qui se doublait d'une dissidence religieuse. Cela n'était pas allé sans drames effroyables entre les barons du Nord, rudes et souvent peu raffinés, et les seigneurs du Midi, dont le comte de Toulouse, plus portés à la tolérance, au goût des arts, au charme des “cours d'amour”, mais dont l'insouciance avait laissé se développer l'hérésie cathare, véritable guerre à la création, avec, au nom de la pureté parfaite, refus du mariage, de la famille, de tout devoir d'état et, bien sûr, de l'autorité de l'Église. La civilisation française, pétrie de christianisme et fondée sur la continuité familiale, ne pouvait admettre en son sein ce ferment de dissolution, et le roi se devait de soutenir la croisade lancée par la papauté, qui, en plus, lui donnait l'espoir d'agrandir le territoire de ses pères.
Drame fratricide
Louis VIII, après la quelque peu violente prise d'Avignon, avait vu les ralliements à la couronne se précipiter, mais c'est Blanche de Castille, en tant que régente, qui, après d'habiles négociations, avait conclu ce drame par le traité de Paris signé sur le parvis de Notre-Dame le 12 avril 1229 : le comte de Toulouse qui, pourtant, avait cru, comme tant d'autres féodaux du Nord et du Sud, pouvoir profiter de la régence et de l'appui du roi Edouard III d'Angleterre, pour reprendre la lutte, dut se résoudre à la soumission pieds nus, en chemise. Il donnerait sa fille en mariage à Alphonse, comte de Poitiers, frère cadet du jeune roi de France ; le fief toulousain garderait ses libertés et reviendrait à la couronne si le couple n'avait pas d'enfant.
Le drame fratricide allait certes laisser des cicatrices, mais comme dit justement le duc de Lévis-Mirepoix, « la France du Nord et la France du Midi s'étaient ouvert leurs bras ensanglantés pour demeurer unies dans l'immortalité d'un même destin ».
Cinq ans plus tard, c'est donc à la Provence que pensait Blanche de Castille, Cette femme point laide, mais altière, beaucoup plus crainte qu'aimée, eut le grand mérite de tenir tête à de farouches rébellions, afin de transmettre intacte la couronne au jeune Louis. Il lui fallait maintenant “bien marier” celui-ci.
Le mariage
Après le ralliement (sous Louis VIII) des sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, et presque du comté de Toulouse, pourquoi ne pas tenter l'entrée de la Provence dans le giron capétien ? L'ancien royaume d'Arles, jadis inclus dans la succession des comtes de Toulouse mais encore nominalement terre d'Empire, était alors la possession de Raimond-Bérenger, issu des anciens et puissants comtes de Barcelone ; il était père de quatre filles et d'aucun fils : Marguerite, née en 1221, pleine de douceur et de tendresse, était l'aînée. Depuis un an les négociations allaient bon train entre les envoyés de Blanche et Raimond-Bérenger.
Quand la jeune fille, accompagnée de son oncle Guillaume, évêque de Valence, et de toute une suite de musiciens, approcha de Sens, Blanche et Louis se portèrent à sa rencontre. Le roi, beau jeune homme au teint vermeil, ne put dissimuler sa joie devant cette fiancée qu'il n'avait pas choisie mais qu'il aima tout de suite. Les noces furent célébrées dans une belle simplicité. Certes, pour une jeune fille du Midi habituée, comme son arrière-grand'mère la volage Aliénor, à la vie joyeuse et galante, découvrir un mari déjà adonné à des pratiques religieuses d'une piété exceptionnelle, mais qui pourtant savait rire à l'occasion, fut une surprise. Leur ménage n'en allait pas moins être un modèle de fidélité. Le plus dur serait pour Marguerite de supporter sa belle-mère…
Unions royales
Signalons que toutes les autres filles de Raimond-Bérenger allaient être reines elles aussi : Éléonore allait épouser en 1236 Henri III, roi d'Angletterre, Sancie en 1243 le frère de ce même Henri, Richard de Cornouailles, futur roi des Romains, et Béatrice en 1246 Charles 1er d'Anjou frère de Louis IX, futur roi de Naples et de Sicile.
Certes des étapes durent être ménagées pendant deux siècles pour que la Provence pût être « unie à la France comme un principal à un autre principal », selon le mot de Frédéric Mistral, mais le rapprochement esquissé allait être fructueux, tandis que déjà saint Louis perçait sous Louis IX.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 15 octobre au 4 novembre 2009

lundi 17 janvier 2011

23 janvier 1860 : Traité de libre-échange franco-britannique

Le 23 janvier 1860 est signé le traité de libre-échange franco-britannique. C'est le début d'une courte période de désarmement douanier qui séduit à peu près toute l'Europe.
Conversion des Anglais au libre-échange
Le ralliement des Anglais aux supposées vertus du libre-échange remonte seulement à une quinzaine d'années plus tôt, avec l'abrogation des «corn laws» (1846).
Ces lois protectionnistes, votées après 1815 à l'initiative des grands propriétaires terriens, avaient permis aux Anglais de protéger leur paysannerie contre les importations à bas prix de céréales américaines.
Dès lors que leur industrie a été en mesure de relayer l'agriculture comme moteur de l'économie, les Anglais ont sacrifié les «corn laws» et leur agriculture afin de permettre à leurs ouvriers de se nourrir à moindre prix avec des céréales d'importation. Cela a eu pour effet de relâcher la pression sur les salaires et par voie de conséquence de favoriser les exportations industrielles.
De fait, les exportations britanniques relancent le commerce mondial mais elles montrent assez rapidement montré des signes d'essoufflement.
Triomphe du libre-échange
Le traité franco-britannique vient opportunément soutenir les exportations britanniques. Il est négocié par les économistes Michel Chevalier et Richard Cobden.
Le premier est un polytechnicien titulaire de la chaire d'économie politique du Collège de France. Le second est un économiste qui a fait fortune en ouvrant en 1828, dans le Lancashire, une manufacture de toiles peintes. Idéaliste, il anime la Ligue anglaise contre les «corn laws». Il est convaincu que le libre-échange est la clé de la paix et de la prospérité universelles.
Les deux négociateurs bénéficient du soutien déterminé de William Gladstone, chancelier de l'Échiquier (ministre de l'Économie) dans le cabinet Palmerston et l'appui décisif de l'empereur des Français Napoléon III.
Conclu en cachette des industriels français qui vont s'y opposer en vain, ce traité traduit une libéralisation sans précédent des échanges commerciaux. C'est aussi le signe éclatant de l'entente cordiale entre Napoléon III et la reine Victoria et du rapprochement entre les deux ennemis héréditaires que sont la France et l'Angleterre.
Le monde occidental atteint un équilibre qu'il ne retrouvera plus de sitôt.
Massacrer au nom du libre-échange
Le rapprochement franco-britannique se traduit la même année par une expédition conjointe en Chine. Le principal fait d'armes de cette équipée est la mise à sac et l'incendie du Palais d'Été.
Il s'ensuit la signature de la convention de Pékin avec le gouvernement impérial chinois. Par cette convention, les Chinois, contraints et forcés, ouvrent leur marché aux produits européens.
Cet autre triomphe de l'idéologie du libre-échange se solde par la ruine de l'empire mandchou et l'appauvrissement à grande vitesse de ses habitants.
Crépuscule du libre-échange
Le traité franco-britannique est suivi d'autres traités entre la France et l'Angleterre et leurs autres voisins européens. Ils aboutissent à un désarmement douanier de l'Europe.
L'apogée du libre-échange se situe vers 1866-1877 mais dès le milieu de cette période débute ce que l'on appellera la «grande dépression européenne» (*).
En 1870, le taux de croissance économique en Europe occidentale chute à 0,6% par an au lieu de 1,6% dans la décennie précédente. Le commerce international ralentit aussi son rythme de croissance (2,3% par an environ au lieu de 5 à 6% dans les décennies précédentes).
L'Angleterre, la France et les grands États européens restent néanmoins fidèles à l'approche libre-échangiste jusqu'en 1892. Cette année-là voit la fin de la «grande dépression» et l'arrivée à expiration de plusieurs traités libre-échangistes. En France est votée la loi Méline du double-tarif, qui rétablit des protections douanières sur les produits agricoles.
Alban Dignat http://www.herodote.net

dimanche 16 janvier 2011

Guérilla dans les forêts de Lituanie

En été 1944, l’URSS occupa une seconde fois la Lituanie. Comme en 1941, commencèrent en 1945 des déportations massives de Lituaniens en Sibérie et dans d’autres régions de l’est de l’URSS, qui ont duré 7 ans. Dès 1944, une collectivisation forcée massive de la propriété privée commença. Une résistance organisée s’opposa à l’occupation, à la terreur et à la collectivisation. Durant toute la période de résistance, environ 100.000 combattants ont participé à la lutte armée. L’ampleur de la lutte a été influencée aussi par les espoirs qu’un conflit entre l’URSS et les pays occidentaux se déclencherait très vite, et ces derniers, en particulier les États-Unis, viendraient en aide à la Lituanie. Mais ces espoirs n’étaient pas réels. Les partisans ont dû lutter contre l’armée soviétique régulière. De plus, le NKVD organisait des provocations et infiltrait en masse ses agents dans les troupes des combattants. Après 1949, la résistance armée commença à s’affaiblir, cependant, elle se poursuivra jusqu’en 1953 dans ces conditions particulièrement difficiles. La résistance armée ayant eu lieu en Lituanie durant toute la décennie qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a été probablement la plus longue en Europe, et elle a été nommée à juste titre "la guerre après la guerre". Bien que cette résistance ait été et reste inconnue en Europe occidentale, l’idée "qu’elle était justement la plus grande contribution à la civilisation du XXe siècle de l’Europe" a retenti dans les publications. Jonas Žemaitis-Vytautas, Adolfas Ramanauskas-Vanagas et Juozas Lukša-Daumantas, leaders et héros de la résistance, occupent aujourd’hui une des places les plus importantes dans le panthéon de la mémoire historique de la Lituanie.

Jusque dans les années 50, les Soviétiques ont dû mener une longue guerre anti-partisans dans les régions « libérées » de l’Ouest

Parmi les premiers mouvements de résistance antisoviétiques dans les régions d’Europe orientale occupées par l’Armée rouge, on compte surtout l’UPA ukrainienne, de loin la plus forte sur les plan du nombre et de l’armement. Mais le mouvement de résistance armée le plus solidement organisée fut sans conteste le Mouvement de résistance unitaire et démocratique de Lituanie.

L’organisation de ce mouvement ne fut certes pas une évidence. Pour l’observateur extérieur, tout mouvement de résistance apparaît comme un organe de combat cohérent, mené par une direction unique. En vérité, unité et cohérence sont des vertus bien difficiles à incarner dans les conditions d’illégalité et de persécution permanente. Les Lituaniens, eux, ont réussi le miracle de donner cohérence et unité à leur mouvement de résistance antisoviétique en 1947, après trois ans de travail préparatoire.

La direction de leur mouvement de résistance était entre les mains d’un Comité Supérieur pour la Libération de la Lituanie, dont la délégation extérieure avait son siège aux États-Unis et représentait simultanément les émigrés lituaniens. À l’intérieur du mouvement, les « combattants de la liberté », sous le commandement des forces armées de guérilleros, constituaient la troupe active, dont les effectifs comprenaient au départ 50.000 combattants ; à la fin de l’année 1948, on les estimaient encore à 20.000. Ces forces étaient subdivisées en unités d’arrondissement et en groupes, et disposaient de juridictions militaires et de cours martiales propres. C’était comme si l’armée lituanienne du Général Vincas Vitkauskas, trahie et livrée à l’Armée rouge le 15 juin 1940, était ressuscitée dans les forêts du pays, avec ses uniformes traditionnels, bien armée et disciplinée.

Les troupes soviétiques perdront 80.000 combattants

Après les Lituaniens, les Allemands constituaient le groupe national le plus important dans la composition de cette armée lituanienne de libération : leur nombre est estimé à quelque 5.000 hommes dont, apparemment, plus de 1.000 officiers, selon l’étude d’Ingo Petersen intitulée Die Waldwölfe. Unter baltischen Freiheitkämpfern 1947-1950 (Les loups de la forêt – parmi les combattants baltes de la liberté 1947-1950) et publié chez K. W. Schütz à Preussich Oldendorf en 1973. Outre des volontaires allemands, on trouvait dans les rangs lituaniens des Russes et des Biélorusses. Avec les Polonais de l’Armija Krajowa, les rapports étaient mauvais car ils avaient délibérément tué des Lituaniens affirmant leur appartenance ethnique.

Au cours des deux premières années de la seconde occupation soviétique, commencée à l’automne 1944, les partisans nationaux lituaniens ont déployé une activité très intense. Dans cette période, des combats de grande ampleur ont eu lieu, ainsi que des attaques armées, menées par des forces nombreuses, parfois de la taille d’un régiment complet doté d’artillerie légère. Lors de ces opérations, les Soviétiques avouent eux-mêmes avoir perdu 80.000 hommes ; les chiffres avancés par les Lituaniens sont plus impressionnants : on parle de plus de 180.000 soldats de l’Armée rouge perdus. Presque l’entièreté des premiers effectifs d’occupation a été détruite. Résultat de cet hécatombe : les fonctionnaires soviétiques ont été saisis d’angoisse, ce qui a entrainé de nombreuses mutations et démobilisations.

Dans un premier temps, les Soviétiques ont tenté de maîtriser la situation en optant pour un combat ouvert et frontal : ils ont dès lors renforcé leurs garnisons en les dotant d’unités mobiles, des commandos d’extermination relevant du NKVD. Les pertes lituaniennes, dues à l’action de ces unités spéciales soviétiques fortes de 80.000 hommes, se seraient élevées à 12.000 hommes, selon les chiffres avancés par l’Armée rouge. Les Lituaniens, eux, estiment avoir perdu 25.000 combattants. En dépit de ces pertes énormes, et bien que l’Armée rouge n’hésita pas à détruire d’énormes zones forestières, les Soviétiques ne parvinrent pas à briser la pugnacité des partisans lituaniens.

Vu la situation, les Soviétiques décident de changer de stratégie en 1947 et d’appliquer des méthodes indirectes, plus efficaces. C’est de cette époque que date le fameux ordre que donna le Politburo au commandant en chef des troupes de sécurité soviétiques, le Général Victor Abakoumov : le Département IX de l’Armée de la Baltique devait, si les troupes d’occupation étaient mises en danger mortel, procéder à la déportation de la population civile voire à sa liquidation physique. Si, jusqu’alors, les Soviétiques ne procédaient qu’à des arrestations individuelles au sein de certaines catégories de personnes, à partir de 1947, ils commencèrent à déporter des Lituaniens en masse, surtout dans les régions où la résistance était bien ancrée comme celles autour des villes de Vilnius et Siauliai.

Dans la région de Vilnius, 70.000 personnes furent déportées vers l’intérieur des terres russes, rien que pendant l’été 1948 ; le nombre total de Lituaniens déportés s’élève à 500.000 personnes, ce qui équivaut à environ 20% de la population de 1945. Simultanément, des groupes de colons russes tentèrent de s’installer dans les régions évacuées ; ils étaient bien armés et se montraient assez agressifs. Jusqu’en 1952, la résistance armée a réussi à les chasser des villages et des fermes isolées et abandonnées qu’ils occupaient. Il a fallu attendre l’ère Brejnev pour qu’un nombre appréciable de Russes puisse s’installer en Lituanie.

Ces attaques violentes eurent de l’effet. Les Lituaniens ont été contraints, dès 1949, à modifier les buts de leurs manœuvres et à changer de tactique. Si, jusqu’alors, le principal objectif du mouvement de résistance avait été de lutter activement contre l’occupant, il devint après 1949 de protéger la population lituanienne, de maintenir intacte sa substance, gravement menacée par les mesures prises par les Soviétiques. L’organisation s’est ainsi transformée : de formation de combat qu’elle était, elle se transforma en réseau de renseignement. L’époque des grands combats était passée mais le mouvement de résistance, en prenant à son compte de nouvelles formes de combat, réussit à infiltrer jusqu’aux plus hautes instances du pouvoir soviétique et de l’Armée rouge. Le mouvement disposait d’informations de premier plan qui lui permettait d’avertir à temps des personnes menacées et d’exercer une action dissolvante qui a contribué, en fin de compte, à mettre un terme, d’abord politique, à l’occupation soviétique.

Le combat armé entre 1949 et 1953 avait pour principale caractéristique que l’occupant, qui disposait d’un potentiel quasi inépuisable d’hommes, de matériel et d’armements, devait toujours engager des troupes fraiches dans la région pour combler les pertes dues à la lutte contre la résistance lituanienne. Il n’était pas rare de voir des combats s’engager avec, d’un côté, une trentaine de partisans lituaniens, et 800 agents du NKVD, de l’autre. Dans ce type de combat, les pertes étaient souvent d’un Lituanien contre 15 voire 30 agents du NKVD, comme en l’apprend en lisant les mémoires d’un Lituanien exilé, N. E. Suduvis (pseudonyme), publiées sous le titre de Seul, tout seul – Résistance sur le littoral baltique (New Rochelle, États-Unis, 1964).

Moscou a dû recourir à un autre moyen : détruire les forêts de Lituanie, où se cachaient les partisans nationalistes. À plusieurs reprises, les régions forestières furent soumises à des bombardements intensifs, utilisant des bombes incendiaires réduisant en cendres d’énormes territoires boisés. Vers 1953, il restait environ 2.000 partisans nationalistes lituaniens en mesure de combattre ; pour leur ôter toute base logistique, les Soviétiques déportèrent 200.000 ruraux hors du pays ; dix divisions de l’Armée rouge durent protéger le transport de cette masse en wagons à bestiaux, pour éviter que les combattants ne les libèrent en cours de route. À la fin de cette période de combat, vers l’automne 1954, 120.000 hommes du NKVD, accompagnés de chiens pisteurs, firent littéralement la chasse aux 700 à 800 partisans qui subsistaient vaille que vaille. De plus, des agents spéciaux furent infiltrés dans les unités de partisans, avec pour mission de révéler les cachettes, afin que le NKVD puissent faire usage de gaz anesthésiants et d’autres substances toxiques contre les derniers combattants, qui résistèrent véritablement jusqu’au dernier homme.

Mais le combat n’était pas encore fini….

Jusque dans les années 60, les combats se poursuivirent de manière sporadique au niveau local, principalement avec la participation de petites troupes d’assaut qui frappaient des objectifs limités et précis, perpétrant des attaques ciblées et des actions de sabotage avant de disparaître sans laisser de traces. Par vengeance, le NKVD rasa des villages entiers, incendiant des maisons abritant femmes, enfants et vieillards. Souvent, les agents spéciaux du NKVD revêtaient des uniformes lituaniens et abattaient de la manière la plus bestiale des Lituaniens innocents pour mettre ces massacres sur le compte des résistants.

Le 17 mars 1965, l’un des derniers combattants armés de la résistance lituanienne, Antanas Kraujelis, fut trahi et encerclé dans son abri souterrain. Sa situation était désespérée : il se tua afin d’échapper à la captivité. Le responsable de cette action, le Major du KGB Nakhman Douchanski s’est réfugié en Israël en 1989 ; il fut jugé par contumace mais l’État hébreu ne l’extrada pas et il mourut en exil. Le 6 juillet 1965, Pranas Koncius tombe les armes à la main. Le dernier combattant à être demeuré armé dans les forêts jusqu’en 1971 fut Benediktas Mikulis. En 1980, il fut condamné à de nombreuses années de prison. Le Commissaire du peuple à la justice de l’époque, Pranas Kuris, est devenu juge lituanien à la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 1994, par la grâce de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Durant l’hiver 1986, le dernier combattant lituanien de la liberté, Stasys Guiga, meurt d’une grave maladie dans une cachette secrète, poursuivi par toute une armée de sicaires, jamais découvert et invaincu.
► Christian NEKVEDAVICIUS (article paru dans Junge Freiheit, Berlin, n°4/2010 ; tr. fr. : RS).
http://vouloir.hautetfort.com
◙ Lecture complémentaire sur notre blog : billet sur la figure du partisan.

• Bibliographie en français :

* L'opposition en URSS 1917-1967 : Les armées blanches - Trotski - Boukharine - Vlassov - Les partisans nationalistes - Les croyants - L'intelligentsia, Roland Gaucher, Albin Michel, 1967, 430 p., 1967.
* Les Français dans l'histoire de la Lituanie, Gilles Dutertre, L'Harmattan, 2009.

• Films : Vent d'Est de Robert Enrico (1991, sorti en 1993, sorti en DVD) évoque la question de partisans après-guerre à travers une histoire méconnue. Vienui vieni (Utterly Alone, 2004) de Jonas Vaitkus.

vendredi 14 janvier 2011

Les guerres médiques

Voici 25 siècles, sur ce théâtre unique, face aux “Barbares”, des Européens se découvrirent tels.
À l'aube du Ve siècle avant notre ère, dans un monde égéen peu peuplé, sous pression des “Barbares” aux frontières de l'Hellade, les Grecs avaient une faible conscience de leur identité. Tout allait changer avec les guerres médiques et la menace d'une invasion ressentie comme celle de l'Asie.
Jusqu'alors, le Barbare était avant tout l'étranger qui ne parlait pas la langue d'Ho­mère. Sa prononciation « lourde et empâ­tée », comme la caractérisera Strabon au Ier siècle encore, suscite les moqueries. Le mot même de “Barbare” retranscrit les onoma­topées ou le bredouillis incompréhensible que les Hellènes entendaient dans la bouche du voyageur accueilli suivant les règles d'hos­pitalité, mais qui était radicalement étranger à leur univers. Si le fait linguistique était la manifestation immédiatement perceptible d'une différence, ce sont les liens du sang, de la religion, des coutumes de la terre qui fon­daient le sentiment d'appartenance.
Sentiment encore faible. Il n'interdisait pas les querelles entre les cités soucieuses de leur autonomie. Ce n'est pas en vain que l'on a pu parler de culture “agonale”, c'est-à-dire bel­liqueuse, pour les Grecs. Une vision helléno­centrée du monde, avec Delphes pour centre ou pour “nombril”, rejetait les Barbares, qu'ils soient égyptiens, carthaginois ou perses, vers des marges géographiques que seuls les voyageurs, ou encore des esprits aty­piques comme Hérodote, étaient en mesure de connaître. Pourtant, la trop grande proxi­mité du puissant empire perse à la lisière du monde grec allait radicalement modifier la perception des Barbares et, en retour, l'image que les Grecs se faisaient d'eux-mêmes.
La prise de conscience d'une menace repré­sentée par les hordes du Grand Roi fut cepen­dant tardive. Sur la rive asiatique de la mer Égée, l'Ionie, peuplée de Grecs, avait été bruta­lement conquise au milieu du VIe siècle par le souverain achéménide Darius Ier, et intégrée à un ensemble politique oriental qui s'étendait jusqu'à l'Indus. Des maîtres perses et mèdes furent imposés aux Grecs ioniens, qui devaient compter avec une forte présence étrangère sur leur territoire. Il faut préciser que les Perses et les Mèdes d'alors, mêlés aux populations dis­parates de la Babylonie, n'avaient plus guère de parenté avec les conquérants indo-européens arrivés dans ces régions plus de mille ans aupa­ravant. Le fossé ethnique se doublait d'une forte opposition politique, dans la mesure où l'occupant favorisait le régime des tyrans. Mais lorsqu'en -499 les cités d'Ionie se révoltèrent, seules Athènes et Érétrie répondirent à l'appel et se portèrent à leur secours. La menace n'était pas encore ressentie comme assez pressante pour que les Grecs dans leur ensemble, et en tant que tels, en mesurent l'ampleur.
En 492 avant notre ère, 2 ans après la des­truction de Milet, la traversée du Bosphore par les troupes perses que menait Mardonios, gendre du Grand Roi, précisa tout à coup l’imminence du danger. Quelques cités, soucieuses de leur autonomie, préférèrent pourtant s'accommoder d'une tutelle étrangère et même profiter de la situation pour asseoir un pouvoir jusque-là contesté. Il est vrai qu'allaient s'affronter un puissant État centralisé et une poussière de communautés de type rural, plus habituées aux querelles de voisinage qu'à la résistance à une invasion étrangère ! « Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l'invincible houle des mers ! » écrira Eschyle (Les Perses, - 472). L'armée barbare semblait irrésistible. Mais lorsque les émissaires achéménides vinrent exiger d'Athènes « la terre et l'eau », c'est-à-dire la soumission de la cité, ils furent, simplement, mis à mort.
Après avoir incendié Naxos ou encore Érétrie, dont les populations furent réduites en esclavage, les Perses débarquèrent alors à Marathon en -490. Contre toute attente, Athéniens et les Platéens, leurs voisins, forts de la cohésion de leur phalange, sortir vainqueurs d'une bataille où l'infanterie barbare l'emportait pourtant par le nombre. Ils s'offrirent même le luxe de rentrer à Athènes au pas cadencé pour protéger la cité d'un éventuel débarquement. Dès lors, les Athéniens pouvaient se flatter, comme l'explique Hérodote, « d'avoir été les premiers de tous Grecs à affronter l'ennemi, les premiers à supporter la vue du vêtement mède et des hommes ainsi vêtus, alors que les Grecs prenaient peur rien qu'à entendre le nom des Mèdes ».
Dix ans plus tard, l'ambitieux Xerxès, successeur de Darius, décida d'une seconde expédition, préparée méthodiquement et sans commune mesure avec la précédente. Hérodote a dépeint une armée immense qui défila pendant 7 jours et 7 nuits devant son chef ! Conscients qu'il ne s'agissait cette fois non plus de représailles mais d'une véritable invasion, les Grecs s’organisèrent sous le commandement de Sparte et cela en dépit des oracles défavorable de Delphes.
La Grèce était menacée d'anéantissement. L’Achéménide voulait la réduire par la force et la noyer dans la masse des peuples déjà sous tutelle. La deuxième guerre médique commença en -480. À la tête d'une immense armée bigarrée, Xerxès passa l'Hellespont. Par la Thrace, la Macédoine et l'Épire, il des­cendit vers la Grèce centrale. Malgré l'hé­roique résistance des Spartiates de Léonidas, le défilé stratégique des Thermopyles fut franchi. Les Athéniens durent se réfugier sur leur flotte et quitter leur cité. Eux qui se consi­déraient comme les véritables fils de Gaïa – la Terre divinisée –, enracinés au plus profond du sol de leur patrie, ils laissèrent leurs terres aux mains de l'ennemi. Mais c'était pour prendre une éclatante revanche sur mer, à Salamine, sous le commandement de Thé­mistocle. Cette première victoire précédait celle du Spartiate Pausanias, l'année suivante, sur terre, à Platée.
Ces victoires et d'autres encore précipitè­rent la déroute des Perses et la libération des cités grecques d'Asie Mineure, regroupées dans la ligue de Délos par Athènes en -478. Après de nouvelles victoires navales, le Grand Roi dut reconnaître l'indépendance des villes d'Ionie. Et c'est naturellement dans la bouche des Athé­niens, jurant de ne jamais trahir leurs alliés au profit des Perses, qu'Hérodote place la première recon­naissance explicite de la « grécité ». Après avoir évoqué les temples saccagés et les dieux profanés par les Barbares, qui appellent ven­geance, « il y a le monde grec uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs, nos mœurs qui sont les mêmes… » (Enquête, livre VIII).
L'Hellade était sauvée et tous avaient conscience que seule l'alliance des cités avait permis de repousser l'envahisseur. Forts de leur victoire, les Grecs ne cessent alors de la raconter, d'exalter leur glorieuse résistance et de définir ce qui les distingue radicalement de vaincus qui restent néanmoins mena­çants. Tous se reconnaissent dans une cer­taine façon de combattre. La phalange hoplitique, symbole de la cohésion de la cité, constituée de citoyens soldats luttant pour leur patrie, apparaît comme l'antithèse des armées barbares désordonnées, composées d'esclaves tributaires du Grand Roi, issues des différentes peuplades soumises aux Achémé­nides. L'iconographie grecque ne manque pas de les représenter au moment où ils s'apprê­tent à fuir et tombent à terre, blessés, souli­gnant toujours le caractère exotique de leurs traits et de leur accoutrement. La pureté de la flotte grecque est également magnifiée, notamment par Eschyle. Au martèlement des rames frappant l'eau en cadence et le chant de guerre entonné d'une seule voix, le poète oppose le bruissement confus qui montent des navires barbares à Salamine.
L'absence d'ordre, la démesure, les com­portements excessifs deviennent d'ailleurs les caractéristiques des Barbares. Incapables de se contrôler et de reconnaître les limites fixées à l'homme, ils per­turbent l'équilibre du monde et ne peuvent que susci­ter la colère des dieux. Exemple de l'hubris [perte du sens de la mesure] barbare, Xerxès en per­sonne. À la mer, coupable d'avoir démantelé un pont que ses soldats venaient d'achever, il ordonna d'administrer 300 coups de fouet et de marquer les flots au fer rouge, comme il l'aurait fait avec un esclave. De façon plus générale, face à une forme organi­sée et méthodique de domination qui les menaçaient, les Grecs ont, par contraste, fait de la liberté le trait caractéristique de leur civilisation.
Les contours de l'identité grecque se sont ainsi précisés dans l'adversité et la résistance commune. L'hellénisme peut désormais être perçu comme un destin historique qu'il s'agit de graver dans la pierre et dont il faut conser­ver la mémoire : avec la dîme du butin, un trépied d'or fut offert à Delphes, sur une colonne portant les noms des cités qui avaient combattu à Platée, et des fêtes pan­helléniques de la liberté furent organisées tous les 4 ans sur le site de cette bataille. La mémoire historique des Grecs, qui se limi­tait jusqu'ici aux récits homériques, s'enrichit d'une référence majeure et fédératrice à laquelle on recourra toujours. L'Iliade, pre­mière épopée panhellénique, fut même réin­terprétée et inscrite dans la longue série des conflits qui menèrent à l'invasion de Xerxès, tandis que la génération de Marathon était considérée comme l'égale des héros du cycle troyen. Sans doute les fils de Priam parlaient­-ils la même langue et rendaient hommage aux mêmes dieux que les Achéens, mais ils comptaient des Barbares dans leur armée. La division du monde et de son histoire, « depuis que la mer a séparé l'Europe de l'Asie » en 2 blocs distincts, radicalement opposés, imposa une telle relecture.
S'il est vrai que la force de cette mémoire partagée, et sans cesse chantée par les poètes, fut mise à mal par l'atomisation des cités, la lutte contre les Perses n'en est pas moins à l'ori­gine d'une prise de conscience identitaire. Elle est également la source de couples symbo­liques qui n'ont cessé de marquer les construc­tions historiques et politiques à venir : Europe et Asie, civilisation et barbarie.
Emma Demeester, NRH n°7, été 2003./ http://vouloir.hautetfort.com
◘ Chronologie :
  • 546-540 : Conquête de l'Asie mineure et des cités d'lonie par Darius Ier.
  • 499-494 : Révolte de l'lonie contre les Perses.
  • 490 : Première guerre médique : victoire athénienne de Marathon.
  • 486 : Avènement de Xerxès Ier.
  • 480-479 : Deuxième guerre médique.
  • 480 : Sacrifice des Spartiates aux Thermo­pyles. Sac d'Athènes. Victoire navale des Athéniens à Salamine.
  • 479 : Victoire de Platée, libération de la Grèce. Victoire navale de Mycale, libération de l'lonie.
  • 478 : Révolte et libération des Grecs d'Asie Mineure.

mardi 11 janvier 2011

1254 : Un État chrétien

Ayant appris le décès de sa mère qui assurait la régence, Louis IX revient de croisade. Il entreprend alors son oeuvre législative, censée organiser la cité terrestre comme un reflet de la charité du royaume de Dieu.
Cette année-là, la vingt-sixième de son règne, Louis IX, quarante ans, rentrait de la croisade après six années d'absence et de souffrances. Il était triste, sujet même à des colères, mais dès qu'il eut accosté le 17 juillet à Hyères, puis traversé la Provence de son épouse Marguerite, la joie de son peuple l'émut profondément : quittant son humeur maussade, il revêtit l'image d'un roi sûr de lui et fier de son autorité.
Un échec total ?
En fait cette croisade avait-elle été un échec total ? De Chypre, les croisés avaient débarqué en juin 1249 en Égypte et très vite brisé la dure résistance des Sarrasins en s'emparant du port de Damiette que Louis espérait échanger par négociations contre Jérusalem. De là il avait voulu marcher sur Le Caire. Son frère Robert comte d'Artois avait déjà trouvé la mort en franchissant le Nil quand il atteignit lui-même Mansourah au prix de grands exploits d'énergie, mais un espion soudoyé prépara la capture du roi et de ses troupes (avril 1250).
Prisonnier des musulmans, Louis fut maltraité, mais sa dignité, sa grandeur d'âme, son imperturbable fierté en imposaient même à ses geôliers. La cour d'Égypte accepta de négocier une rançon contre la reddition de Damiette. Libéré en mai, le roi alla rejoindre Marguerite à Saint-Jean d'Acre, où elle venait d'accoucher dans des conditions tragiques de leur sixième fils Jean-Tristan. Là, malgré les conseils de ses chevaliers, il décida de demeurer quelque temps en Palestine, pour remettre de l'ordre dans ce qui restait du royaume franc, redresser les fortifications, entreprendre de convertir des musulmans… voire tenter, profitant des divisions entre ces derniers, de reprendre Jérusalem ! Il avait à cet effet, comme l'a montré René Grousset, amorcé une oeuvre de grande diplomatie en s'appuyant sur le grand khan, chef des Mongols, favorable au christianisme, qui aurait donc pu aider les Français à reprendre Jérusalem, voire à établir en Terre sainte un embryon de nouvelle France…
Toutefois, après la mort de sa mère la régente Blanche de Castille (27 novembre 1252, à soixante-quatre ans) qu'il n'apprit qu'au printemps 1253, il devenait urgent pour Louis de revenir en son royaume. Il laissait inachevée une mission qu'il savait divine, souffrance infinie pour une âme qui déjà tendait de toute évidence à la sainteté. Heureusement deux autres enfants étaient venus égayer le foyer conjugal : Pierre en 1251, Blanche en 1253. Laissant sur place une partie de l'armée, on réembarqua donc à Tyr, le 24 avril 1254. Le saint sacrement étant en permanence exposé et gardé sur la nef royale, l'on parvint non sans tribulations à Hyères en juillet, avant de remonter la vallée du Rhône, l'Auvergne et le Bourbonnais..
Grand législateur
Dès cette année 1254 commença la partie plus proprement législatrice de son règne. Il souhaitait organiser la cité terrestre comme un reflet de la charité du royaume de Dieu. En décembre, il signait une première ordonnance dite de Beaucaire qui, tout en respectant le droit féodal, empruntait au droit romain : les baillis et les magistrats des villes, représentants du roi, responsables du maintien de l'ordre, devraient recevoir une instruction complète de leurs droits et de leurs devoirs et s'entourer d'assesseurs. On a vu là comme le germe de ce que seraient plus tard les états provinciaux. Allait alors bien vite se propager l'image immortelle du roi rendant la justice sous le chêne de Vincennes, ferme quand il le fallait, toujours porté à écouter avant de se prononcer, parmi les plaideurs, les plus pauvres et les plus démunis.
L'enseignement intéressait particulièrement le roi. C'est en cette année 1253 que Robert de Sorbon, chapelain du roi, créa le célèbre collège qui allait devenir la Sorbonne. Heureuse époque où régnait sur l'État un saint et où s'apprêtait à régner sur l'Université le grand saint Thomas d'Aquin, donnant alors ses premiers enseignements à Paris avant de voyager à travers l'Europe et de se mettre à rédiger sa puissante Somme théologique.
La première charte de l'industrie
N'oublions pas non plus que ce temps fut celui où parut le Livre des Métiers d'Étienne Boileau, première charte de l'industrie française et de l'organisation des métiers. Le temps aussi où le peuple, loin d'être hébété, dressait vers le ciel ces lances de pierre que sont toujours nos cathédrales…
Du fait que Louis fût devenu l'arbitre reconnu par tous les princes de l'Europe et sur le “supplément d'âme” qu'il apportait en politique internationale, nous avons traité dans L'AF 2000 du 1er août 2008. Reste qu'après avoir tant souffert là-bas sur les lieux mêmes où souffrit et mourut le Christ, il ne se consolait toujours pas de n'avoir point réduit les Infidèles. Il regardait déjà du côté de Tunis où le souverain semblait, disait-on, s'ouvrir au christianisme…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 19 novembre au 2 décembre 2009

dimanche 9 janvier 2011

A quand une repentance pour les « captifs en Barbarie » ?

Des centaines de livres sont consacrés chaque année aux Africains vendus (généralement par leurs compatriotes) aux négriers fournissant les colonies d’outre-Atlantique. Un calvaire également détaillé dans de multiples films et émissions de télévision et solennellement évoqué chaque 10 mai par la « Journée commémorative des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition » instituée (sans crainte de la redondance !) par Jacques Chirac en 2005 avant que Nicolas Sarkozy n’y aille de sa larme le 8 janvier dernier lors de son hommage antillais à Aimé Césaire. Mais qui rappelle le martyre des esclaves blancs, plus d’un million selon l’historien anglais Giles Milton ?

Dans son roman policier Le Phare, paru en 2008 à LGF/Livre de Poche et qu’elle situe à Combe Island, au large de la Cornouailles, l’Anglaise P. D. James signale à plusieurs reprises la terreur exercée par les pirates maghrébins, surtout ceux de Rabat-Salé, sur les côtes sud de l’Angleterre où ils s’étaient emparés de plusieurs îles, transformées en bastions. Le sort tragique et « l’histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d’islam », c’est justement ce qu’a étudié l’historien Giles Milton, anglais lui aussi, dans Captifs en Barbarie.

Plus d’un million d’esclaves blancs

On sait quelle ampleur avait prise la piraterie barbaresque en Méditerranée et le péril qu’elle faisait courir aux populations riveraines, au point que la prise de la Régence d’Alger par la France, en 1830, fut approuvée et accueillie avec soulagement par toute l’Europe. Même si une cousine de la future impératrice Joséphine, la Créole Aimée Dubuc de Rivery, qui avait pris place sur un bateau pour la Métropole, vit le navire arraisonné et ses passagers vendus en esclavage, elle-même étant destinée au harem du sultan de Stamboul, on sait moins que cette piraterie fut presque aussi active dans l’Atlantique. A partir des côtes marocaines furent ainsi razziés aux XVIIe et XVIIIe siècle non seulement des Britanniques mais aussi des Scandinaves, des Islandais, des colons du Groenland et même des Américains.

Après de longs recoupements, Giles Milton estime à plus de un million le nombre des esclaves occidentaux dont une infirme minorité put recouvrer la liberté, grâce au versement d’une rançon ou par évasion — cas du Cornouaillais Thomas Pellow, enlevé en 1715 à l’âge de onze ans, enfin libre vint ans plus tard et dont l’autobiographie publiée en 1740, après son miraculeux retour en Angleterre, sert à l’auteur de fil conducteur.

A l’époque comme aujourd’hui en Afghanistan et surtout en Afrique (qu’on pense à la Somalie, au Mali où croupissent plusieurs Français), la prise d’otages occidentaux était pratiquée à grande échelle pour obtenir d’abord d’extravagantes rançons, surtout quand ces otages étaient de hauts personnages, mais aussi pour obtenir aussi des appuis politiques et des retournements d’alliances. Ainsi le Maroc multiplia-t-il au début du XVIIe siècle les razzias d’Anglais dans le dessein d’obliger le roi Jacques 1er Stuart à attaquer l’Espagne.

Une main-d’œuvre à bon marché

Mais la cause principale était évidemment de se procurer au moindre coût une énorme main-d’œuvre. Celle-ci étant par exemple nécessaire à la réalisation des projets pharaoniques du sultan alaouite Moulay Ismaïl qui régna de 1672 à 1727 et dont l’obsession était de surpasser Louis XIV, qu’il sommait d’ailleurs de se convertir à l’islam… Ce qui n’empêchait d’ailleurs pas ce fervent musulman de se saouler rituellement à mort pour fêter la fin du ramadan ! Pour que son ensemble palatial de Meknès, avec notamment le Dar el-Mansour, « haut de plus de cinquante mètres », fût infiniment plus vaste et plus imposant que Versailles, le monarque avait donc besoin d’une masse d’ouvriers mais aussi d’artisans, de contre-maîtres et d’architectes que seuls pouvaient lui procurer les pirates écumant les côtes européennes. Selon l’historien arabe Ahmad al-Zayyani cité par Milton, il y eut simultanément à Meknès jusqu’à 25 000 esclaves européens, soit une population « à peu près égale à celle d’Alger ».

Certes, il y avait un moyen pour les captifs d’adoucir leur servitude : embrasser l’islam, comme l’avait fait le renégat hollandais Jan Janszoon, devenus l’un des plus redoutables et des plus riches chefs pirates sous le nom de Mourad Raïs. Mais la foi étant encore si grande et si profonde à l’époque, bien peu s’y résolurent, préférant l’enfer sur terre à l’Enfer au Ciel.

Car c’est bien la géhenne que ces malheureux subissaient sous la férule d’une sanguinaire Garde noire, qui terrorisait autant qu’elle surveillait. Ces Noirs, « d’une hauteur prodigieuse, d’un regard épouvantable et d’une voix aussi terrible que l’aboiement de Cerbère » selon l’ancien esclave français Germain Moüette, n’hésitaient pas à recourir aux châtiments les plus extrêmes, voire à la peine capitale, à l’encontre des prisonniers rétifs, ou simplement trop malades et donc incapable de fournir le labeur exigé d’eux malgré les rations de vin et d’eau-de-vie procurées par les juifs, courtiers habituels entre les pirates et Moulay Ismaïl.

Non content de procéder aux pires profanations — après la prise de la place-forte espagnole de la Memora en 1688, le souverain alaouite se fit apporter les statues de la Vierge et des saints afin qu’il puisse « cracher sur elles » avant de les faire briser— Moulay Ismaïl prenait grand plaisir au spectacle de la torture. Selon le récit de Harrison, ambassadeur anglais venu négocier le rachat de ses compatriotes et surtout des femmes, le sultan, qui se déplaçait volontiers sur un « char doré, tiré non par des chevaux mais par un attelage d’épouses et d’eunuques », pour la plupart européens, « faisait battre les hommes presque à mort en sa présence, certains sous la plante des pieds et il les forçait ensuite à courir sur des cailloux et des épines. Certains des esclaves avaient été traînés par des chevaux jusqu’à être mis en pièces. D’autres avaient même été démembrés alors qu’ils étaient encore vivants, leurs doigts et orteils coupés aux articulations ; bras et jambes, tête, etc. »

L’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité

Un traitement sadique que ne subirent jamais les victimes de la traite triangulaire. « Etre esclave en Géorgie, voilà le vœu d’un ouvrier lyonnais », devait d’ailleurs écrire l’humoriste français Alphonse Karr à la veille de la guerre de Sécession. Certes, tous les « captifs en Barbarie », et notamment au Maroc, pays dont on nous dit être de haute civilisation et profondément humaniste, ne furent pas traités de manière aussi inhumaine. Comme dans d’autres camps, plus récents, beaucoup succombèrent non sous les coups ou la question, mais du fait d’épidémies décimant des organismes affaiblis par la faim, le froid des nuits d’hiver et surtout une promiscuité immonde, les esclaves regroupés dans des cellules surpeuplées vivant dans leurs immondices.

Nul ne saurait bien sûr, et surtout pas notre Nomenklatura politique (Nicolas et Carla Sarkozy, Jacques et Bernadette Chirac, Dominique et Anne Strauss-Kahn, Béatrice et Jean-Louis Borloo, Patrick et Isabelle Balkany, Ségolène Royal, Jean-Paul Huchon et quelques autres) qui vient de passer Noël au Maroc, exiger une repentance en bonne et due forme de la part de « notre ami le roi » Mohamed VI, actuel descendant de l’Alaouite Moulay Ismaïl. Mais l’Ecole de la République, si prolixe sur le sort des esclaves noirs, ne pourrait-elle du moins renseigner nos chères têtes blondes, et autres, sur ce que fut de l’autre côté de la Méditerranée le sort des esclaves blancs ? Cette ordalie subie par plus d’un million d’Européens constitue, Giles Milton est formel sur ce point, « l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité ». Pourquoi en est-elle aussi le chapitre le plus systématiquement occulté ?

Claude Lorne 08/01/2011

Giles. Milton, Captifs en Barbarie / L’histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d’Islam, traduction de l’anglais de Florence Bertrand, Payot coll. Petite Bibliothèque, 2008, 343 pages, 9,50€

Correspondance Polémia – 09/01/2011

jeudi 6 janvier 2011

La crise de Suez, 1956 (archive)

En 1956, voilà 50 ans, se déroulait la crise de Suez. Un anniversaire qui n’a pas échappé à Louis Chagnon.

Il y a 50 ans, le 29 octobre 1956, Israël déclenchait le plan «Quadesh», des parachutistes israéliens sautaient sur les passes de Mitla dans le Sinaï, tandis que d’autres pénétraient en Égypte et s’emparaient du poste de Kuntilla. Le lendemain, les gouvernements français et britannique lançaient un ultimatum demandant aux belligérants de se retirer à 10 miles du canal, en cas de refus, les forces franco-britanniques interviendraient pour veiller au respect des termes de l’ultimatum. Le 5 novembre, les parachutistes français et britanniques sautaient sur Port-Saïd et Port-Fouad; ainsi débutait l’opération militaire qui constituait l’aboutissement de la crise déclenchée par la nationalisation du canal de Suez, le 26 juillet, par Gamal Abdel Nasser.
Ce dernier, décidé à devenir le «chef de la nation arabe», menait une politique ostensiblement anti-israélienne et déclarait ouvertement «qu’il était prêt à commettre un génocide de plus de trois millions d’hommes au Moyen-Orient». Israël était régulièrement victime d’attaques de fedayins sur ses frontières jordanienne et égyptienne, faisant de nombreuses victimes civiles. Nasser se devait également de porter un coup sévère aux impérialistes occidentaux. Motifs économiques et politiques s’interpénétraient.
Le motif officiel invoqué par Nasser pour nationaliser le canal était le besoin de financement de la construction du barrage d’Assouan après le refus américain de l’assumer. Cela lui donnait le contrôle total sur le trafic maritime du canal dont le trafic pétrolier vital pour l’Europe et ainsi la nationalisation du canal lui donnait un moyen de pression considérable et augmentait par là le poids international de l’Égypte. Les revenus tirés du trafic maritime du canal pouvaient permettre également de financer le renforcement de l’armée égyptienne que Nasser avait engagé.
Nasser, déçu par les Etats-Unis, s’était tourné vers l’URSS qui lui fournit, outre des armes légères, des chasseurs «MIG» et des bombardiers «Iliouchine» en 1955. Ces appareils faisaient porter sur la population israélienne une menace que le gouvernement de Ben Gourion ne pouvait tolérer. Celui-ci interprétait le renforcement de l’armée égyptienne comme le signe d’une attaque imminente sur Israël. Pour se défendre, Israël ne pouvait acheter des armes selon sa volonté en vertu du contrôle sur les ventes d’armes au Proche-Orient que pratiquait une commission tripartite comprenant la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ces deux derniers états étaient hostiles à l’Etat hébreux. En fait, cette commission servit aux Anglo-Saxons à contrôler les ventes d’armes de la France. Par contre, la Grande-Bretagne et les États-Unis pouvaient vendre des armes à l’Iran et à l’Irak par l’entremise du pacte de Bagdad dont ces pays étaient membres. L’URSS n’était tenue par aucun engagement et l’équilibre des forces penchait en faveur des pays arabes. Les Israéliens se tournèrent vers le seul pays pouvant les aider, la France, qui leur répondit favorablement et leur fournit des armes conventionnelles. Mais le brusque renforcement de l’aviation égyptienne remettait la sécurité d’Israël en cause. La France livra à Israël des avions de type «Ouragan» et des avions à réaction les plus modernes qu’elle possédait à l’époque, des «Mystère IV» dont les premiers atterrirent le 11 avril 1956 au milieu d’une émotion indescriptible.
Cette étroite collaboration entre la France et Israël permit à la France d’introduire Israël dans l’affaire de Suez et c’est elle qui proposa le scénario qui fut mis en action fin octobre 1956. L’attaque israélienne devait être le prétexte à l’intervention franco-britannique.
L’objectif de la France n’était pas de rétablir un contrôle international sur le canal de Suez mais de faire tomber Nasser qui soutenait activement les rebelles algériens du FLN en fournissant des armes, quelquefois achetées à la France. Des soldats français se faisaient tuer par des armes françaises vendues à l’Égypte par la France elle-même. La solution de la guerre d’Algérie passait par Suez, d’après le gouvernement de Guy Mollet. Il y eut incontestablement une surévaluation du rôle de Nasser dans l’affaire algérienne.
L’objectif des Britanniques restait de rétablir un contrôle international sur le canal. La nationalisation du canal avait remis en cause la libre circulation des navires, garantie par l’article 1 de son statut juridique établi en 1888: « Le canal maritime de Suez sera toujours libre et ouvert en temps de guerre comme en temps de paix, à tout navire de commerce ou de guerre, sans distinction de pavillon ». La Grande-Bretagne considérait que laisser le contrôle du canal entre les mains d’une seule puissance, qui pourrait l’utiliser dans un but de politique nationale, était dangereux et qu’il y avait une menace pour ses intérêts économiques. En 1955, le tiers du trafic maritime sur le canal était britannique, rien ne pourrait empêcher Nasser d’interdire le trafic britannique sur le canal comme il le faisait pour les navires israéliens.
L’offensive militaire israélienne et franco-britannique fut une réussite complète: en quelques heures, l’armée égyptienne fut vaincue malgré les rodomontades de Nasser. Mais les États-Unis et l’URSS n’entendaient pas laisser les franco-britanniques intervenir librement sur la scène internationale. Les États-Unis firent pression sur la Grande-Bretagne, en menaçant la livre sterling, les Américains pouvaient mettre à genoux l’économie britannique et c’est ce qu’ils commencèrent à faire. Les Britanniques durent rapidement plier et se soumettre à la volonté des États-Unis. La France ne pouvant pas rester seule face aux États-Unis et à l’URSS fut obligée d’arrêter son offensive en Égypte.
Si les menaces de l’URSS d’employer toutes les formes possibles d’action contre la France et la Grande-Bretagne, y compris la force nucléaire, n’étaient pas sérieuses, elle furent cependant proférées dans un but diplomatique, l’objectif des Soviétiques était de diviser le bloc occidental et ils y réussirent. La France, voyant que les États-Unis ne soutenaient pas ses alliés, considéra qu’ils n’étaient plus sûrs et que rien ne garantissait leur intervention en cas d’agression soviétique sur l’Europe de l’Ouest, cette attitude encouragea les gouvernements français successifs à poursuivre plus que jamais le programme nucléaire militaire national. Les Britanniques quant à eux adoptèrent une position diamétralement opposée et appliquent depuis lors une collaboration internationale très étroite avec les Américains et même inféodée à l’Oncle Sam.
En 1956, les États-Unis et l’URSS furent d’accord pour écarter les deux principales puissances européennes des grands théâtres d’opérations internationaux, la confrontation Est-Ouest ne tolérait pas l’existence d’électrons libres.
Aujourd’hui, les choses sont complètement différentes. Après la disparition de l’URSS, les États-Unis pensaient pouvoir jouer le rôle d’unique superpuissance sans entrave et intervenir sur n’importe quel point du globe, sans adversaire à leur hauteur. Les faits se sont évertués à démontrer que cela leur était impossible, affaiblis par leur échec en Irak et par leur enlisement en Afghanistan, ils ne sont plus capables d’opérer seuls et on voit mal les Marines débarquer à Beyrouth comme en 1958. Loin de négliger leurs alliés, les États-Unis sont désormais devenus quémandeurs de leur soutien. Les récents événements au Liban démontrent que le monde a besoin d’une France militairement puissante et le maintien de crédits budgétaires en conséquence pour la Défense est devenu un impératif.
Louis Chagnon pour LibertyVox
Louis Chagnon est chargé de recherche au S.H.D
Source carte : http://history.sandiego.edu/gen/USPics8/64283.jpg