mardi 13 juillet 2010

Bienheureux Jerzy Popieluszko : « Mon cri était celui de ma patrie ! »

Jerzy Popieluszko n'est pas seulement un martyr. C'est le symbole du combat de l'Église catholique contre le totalitarisme. Il y avait près de 300 000 personnes à Varsovie le 8 juin dernier pour sa béatification par le cardinal Amato. Il y avait aussi sa maman, Marianna, et son ami Lech Walesa, le fondateur du syndicat Solidarnosc.
Quand on entre dans une église en Pologne, on trouve en général, accueillant le visiteur à la porte, un portrait du père Jerzy Popieluszko et une photo du père Maximilien Kolbe. Ce dernier a été assassiné par les nazis en 1941. Popieluszko, lui, ce sont les communistes qui l'ont torturé et tué en 1984. Tous deux expriment l'âme de la Pologne catholique et antitotalitaire.
Jerzy Popieluszko (1947-1984) est né à Okopy, petit village du nord-est de la Pologne dans une famille modeste de paysans. Parcours classique : enfant de chœur dans son village, il fait ses classes au lycée de Suchowola ; dès ses 18 ans, il entre au séminaire de Varsovie. Il sera ordonné prêtre en 1972. Détail prémonitoire : les images distribuées lors de sa première messe comportent la devise suivante : « Dieu m'envoie, pour prêcher l'Évangile et panser les plaies des cœurs blessés ».
C'est en août 1980 que le Cardinal Wyszynski, lui a demandé d'être l'aumônier des aciéries de la capitale. Pas d'autre solution pour ce jeune abbé plein de zèle que de se poser en ardent défenseur de l'idéal du nouveau Syndicat Solidarnosc. Lequel est issu des célèbres accords de Gdansk qui, le 31 août 1980, l'ont imposé aux caciques du communisme polonais, Jaruzelski et les autres, comme un syndicat chrétien, libre. Conformément à ses nouvelles fonctions, à 10h00, chaque dimanche, le Père célèbre la sainte messe pour les ouvriers de Gdansk. Il s'entretient régulièrement avec les animateurs du Syndicats qui deviennent ses amis. Il essaie de les former, en leur offrant des cours sur l'histoire de la Pologne, la littérature et la doctrine sociale de l'Eglise. Il n'hésite pas à leur proposer un apprentissage de la dynamique de groupe et de l'art de la négociation. Las ... Le 13 décembre 1981, poussé dans ses retranchements, le général Jaruzelski décrète l'état de siège. Le syndicat Solidarité est mis brutalement hors-la-loi. Qu'importe ! Le Père Popieluszko entend bien continuer son ministère auprès de ses animateurs. Alors, tous les mois, depuis cette date fatidique, il célèbre une « messe pour la patrie » dans la paroisse où il a été affecté, Saint-Stanislas-Kotska, en banlieue de Varsovie. Des milliers de personnes viennent entendre sa voix chaude. On se souvient encore de ses vibrantes homélies pour la justice sociale et le respect de la liberté et de la dignité de l'homme. Le texte de ses allocutions courageuses était enregistré par de nombreux militants sociaux-chrétiens de Solidarnosc. et diffusé par cassettes à travers toute la Pologne. Autant dire que le jeune prêtre était considéré comme un dangereux agitateur par les séides d'un régime à bout de souffle et qui commence à éprouver sa propre fragilité. Les événements se précipitent rapidement. À l'automne 1983, une liste de 69 « prêtres extrémistes » a été établie par le gouvernement du Général Jaruzelski et remise au cardinal Glemp, successeur de l'intrépide Mgr Wyszynski. Prière était faite au nouveau Primat de Pologne de faire taire ces gêneurs ensoutanés. Le Père Popieluszko figurait en bonne place sur cette liste, en compagnie, il est vrai, de deux évêques. MgrTokarczuk et Mgr Kraszewski, auxiliaire de Varsovie, et du confesseur de Lech Walesa, l'ineffable Père Jankowski.
Les 12 et 13 décembre 1983, l'Abbé Popieluszko subit deux jours de garde à vue. La police prétendait avoir découvert chez lui des armes et des explosifs, ainsi que des tracts du Syndicat interdit. La nuit suivant sa garde à vue, il échappe de justesse à un attentat, une grenade ayant explosé dans son vestibule après qu'un inconnu eut sonné à sa porte. Accusé d'« abus de sacerdoce », le jeune prêtre fut convoqué treize fois par la milice, durant les quatre premiers mois de l'année 1984. Il ne bougea pas d'un iota. Ses prêches étaient toujours repris sur des radios libres, émettant depuis l'extérieur de la Pologne. Le porte-parole du gouvernement communiste, Jerzy Urban, aujourd'hui reconverti dans la presse pornographique et anticléricale, qualifia Jerzy Popieluszko de « fanatique politique ». Il semblait que rien ne devait arrêter cette parole de liberté. Il faut organiser plus soigneusement l'élimination. Le vendredi 19 octobre à 22 heures, trois officiers de police arrêtèrent la voiture du Père Popieluszko en rase campagne, sous prétexte d'un contrôle d'alcootest. Son chauffeur parvint à s'enfuir, mais le prêtre resta entre leurs mains. À partir de là, on ne sait ce qui s'est passé avec certitude que par l'autopsie qui a été pratiquée sur son corps, retrouvé plus tard dans un lac artificiel formé par le barrage de Wloclawek, sur la Wisla à une centaine de kilomètres au nord de Varsovie. Le 27 octobre, le capitaine Grzegorz Piotrowski, identifié par le chauffeur, déclare : « C'est moi qui l'ai tué, de mes propres mains ». Il y eut procès à Torun contre les trois exécutants. Mais les commanditaires ne furent jamais retrouvés. Est-ce l'État communiste ? Est-ce une fraction dure de la police politique ? On ne le saura jamais. La peine des trois bourreaux condamnés à la perpétuité, fut bientôt réduite. Tous sont déjà sortis de prison. Mais la tombe du père Popieluszko, située à Varsovie près de l'église où il célébrait ses messes pour la patrie, est devenue un lieu de pèlerinage où se sont déjà rendus des millions de personnes qui le vénèrent comme témoin de la résistance morale et spirituelle de tout un peuple.
Claire Thomas monde et vie. 26 juin 2010

19 septembre 1563

Alors qu’au château de Rambouillet, château qui avait vu mourir François Ier le 31 mars 1547, Charles IX, la reine-régente Catherine de Médicis et la Cour étaient les hôtes du sire d’Angennes, les soldats de la Fleur de Lys, que commandaient Monseigneur le connétable de Montmorency, Monseigneur le maréchal de Saint-André et Monseigneur le duc de Guise, s’en furent, le 19 septembre 1563, à la rencontre des troupes huguenotes que gouvernaient Monseigneur le prince de Condé, Monseigneur l’amiral de Coligny et Monseigneur le colonel-général d’Andelot. Pour y joindre leurs forces à celles des Anglais, les Protestants veulent gagner Le Havre, qu’ils ont vendu à Elisabeth Tudor par l’infâme Traité de Hampton Court ; les Royaux, bons papistes et bons Français, veulent les en empêcher.
Le choc eu lieu non loin de Dreux, sur une plaine à mi-chemin de Nuisement et de Marville, vers onze heures du matin. Après un bref échange de boulets, lanciers, chevaux légers, arquebusiers, mousquetiers, pistoliers, Suisses, piétons espagnols, reîtres d’outre-Rhin, goujats, les champions de la Vraie Foi et du Trône la coiffe ornée de croix et de saintes images et les Hérétiques vêtus d’une soubreveste blanche échangent de terribles estocades et taillades…
Un long moment, la fortune favorise les Religionnaires. Les Tudesques de Condé culbutent les Cantons de Montmorency ; le sire Volpert de Dertz, un Germain, capture le connétable, lequel, meurtri, a vidé les étriers. Puis, la chance tourne. Guise et les pugnaces bandes ibères interviennent, irrésistibles ; les gens de Saint-André et du sire de Damville, l’un des deux fils de Montmorency, les imitent ; Condé, à son tour, est fait prisonnier… Les Réformés ploient, raccrochent, navrent, en “hérisson” et, à cinq heures de relevé, ils tirent pays. Rome et la France ont vaincu les traîtres de Genève.
Cette bataille, dite de Dreux, fut le premier grand combat des guerres de Religion.
Jean Silve de Ventavon Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 84 du 28 décembre 1995

lundi 12 juillet 2010

Comment la France abandonna Dupleix et les Indes

Dupleix était né le 1er janvier 1697 à Landrecies où son père remplissait les fonctions de contrôleur des domaines. Sur son enfance et sur sa jeunesse, nous ne savons presque rien. À neuf ans, il est externe au collège des jésuites de Quimper, où il demeure jusqu'en 1713. Deux ans plus tard, il est enseigne à bord d'un vaisseau qui fait le commerce des Indes. On le retrouve à Nantes, à Saint-Malo, à Paris, sans que l'on puisse savoir ni la durée de ses séjours, ni de quoi il vit. Pendant ce temps son père est entré dans l'administration des tabacs, d'abord comme directeur d'une manufacture, puis comme fermier.

La ferme des tabacs dépendait plus ou moins de la Compagnie des Indes. Fort de l'appui paternel, Dupleix se fait nommer à vingt-cinq ans conseiller et Commissaire général des troupes à Pondichéry. Mais, à nouveau, il faut avouer notre ignorance. Dupleix se tire sans doute avec honneur des missions subalternes qui lui sont confiées. Toutefois, différents incidents font croire qu'il manifeste dès ce moment un caractère hautain et dominateur qui indispose ses collègues et ses chefs. Il n'en est pas moins désigné en 1731 comme directeur à Chandernagor. La Compagnie encourageait ses employés à trafiquer pour leur compte. Dans son nouveau poste, il se montre administrateur habile et entreprenant. Il accroît le mouvement du port, fait bien les affaires des actionnaires et mieux encore les siennes. Enfin, il se marie avec une jeune veuve sans fortune et chargée d'enfants. Au départ de Dumas, en 1741, ses services l'imposent comme gouverneur et il vient résider à Pondichéry au début de 1742.

Pour juger de son caractère, nous n'avons guère que ses lettres. Il s'y montre dès l'abord brutal et pesant. Il ne connaît pas l'art des nuances; sans être vulgaires ses plaisanteries manquent d'élégance et de légèreté; il n'a ni grâce ni souplesse.

M. Alfred Martineau, professeur au Collège de France et ancien gouverneur des Établissements français de l'Inde, a consacré à Dupleix cinq volumes définitifs, au cours desquels il établit avec beaucoup de force que la politique d'intervention ne fut pas inspirée à Dupleix par des vues théoriques sur la colonisation. Elle se forma peu à peu au contact des faits et à la sollicitation des circonstances. Lorsque Dupleix se décida à en donner un grand exposé doctrinal, en 1753, son rappel était déjà décidé et son œuvre frappée à mort. En bref, ce sont les événements survenus autour de Pondichéry pendant la guerre de Succession qui lui révélèrent la prodigieuse faiblesse des souverains locaux. Il la pressentait déjà, mais il ne se rendait pas aussi exactement compte de la nullité de leurs troupes et de leurs gouvernements. Les victoires qu'il remporta avec une poignée d'hommes sur des armées cent fois plus considérables ouvrirent, à son imagination un champ illimité. D'autre part, le trésor de la Compagnie se trouvait à Paris et les comptoirs indiens ne pouvaient faire leurs achats qu'avec les fonds qui leur étaient envoyés de France. À plusieurs reprises, les bateaux avaient été arrêtés en route et les fonds avaient manqué. N'étant plus payés, employés et soldats avaient refusé le service. « Pas d'argent, pas de Suisses », disaient les principaux officiers. Pour empêcher les désertions, Dupleix avait dû engager sa fortune et son crédit. Deux ou trois fois, il avait été au bord de la ruine et la Compagnie avec lui. Le calcul et l'expérience lui prouvèrent aussi que le trafic des denrées tropicales était moins rémunérateur qu'on ne le pensait communément. La Compagnie supportait des frais généraux très lourds et la crainte d'avilir les prix entravait toujours le développement de ses importations. Dupleix en vint ainsi à la conviction qu'elle « ne pourrait se soutenir par le simple bénéfice de son commerce » et qu'il lui fallait aux Indes mêmes « un revenu fixe et assuré » : rentes foncières, impôts, monopoles, privilèges, tributs payés par les princes vaincus ou assistés. Jusqu'alors, on s'était contenté d'occuper quelques places dont l'entretien et la défense coûtaient d'autant plus cher qu'on n'y traitait point d'opérations commerciales sans acquitter les droits de douane et de péage prélevés par les dynastes locaux. La protection d'un domaine plus étendu ne serait ni plus difficile, ni plus dispendieuse. Quant aux frais de guerre, on les solderait au fur et à mesure avec les bénéfices de la conquête et le butin de la victoire. En fin de compte, la Compagnie régnerait sur un domaine dont l'acquisition ne lui aurait demandé qu'un peu d'audace et de persévérance.

Deux États indigènes recouvraient à peu près la péninsule indienne au sud du Godavery : la soubabie du Deccan et la nababie du Carnatic; la première au nord, Ia seconde au sud-est, celle-là voisine de Bombay et des Marattes, celle-ci proche de Pondichéry et vassale de l'autre. Deccan et Carnatic était disputés par des princes rivaux, héritiers plus ou moins légitimes, prétendants plus ou moins fondés. Deux des concurrents demandèrent à Dupleix son alliance. Il mit à leur disposition des officiers et des troupes, vainquit leurs rivaux et, en échange des services rendus, leur imposa la reconnaissance de son protectorat. Mais Dupleix avait péché par excès d'optimisme. Ses moyens financiers furent toujours insuffisants. Inquiets pour leur commerce, les Anglais prirent à leur tour parti pour les princes que nous avions dépossédés. Il se fit ainsi entre les deux nations, sous le couvert de leurs clients respectifs, une guerre indirecte, mais cependant effective, durant laquelle les troupes européennes, servant comme auxiliaires, se combattirent l'une l'autre, tout en se prétendant en paix, Les opérations en devinrent plus onéreuses. Si dans le Deccan, où nous fûmes constamment victorieux, les recettes couvrirent bien les dépenses, dans le Carnatic, où la lutte s'éternisa, le déficit atteignit plusieurs millions de livres que Dupleix dut se procurer soit par des emprunts, soit en puisant dans ses fonds personnels. D'autre part, Dupleix escomptait un succès assez rapide pour que les Anglais n'eussent pas le temps d'intervenir à propos. Pour cela, il lui aurait fallu, dès le début, une force supérieure aux deux ou trois mille hommes dont il disposait.

D'où il résulte en bonne logique qu'il ne pouvait réussir sans que sa politique fût, par avance, connue et appuyée par la Compagnie de France, dispensatrice des hommes et de l'argent. On retombe toujours au même point. Comment Dupleix eût-il trouvé à Paris un appui efficace quand l'opinion ne lui manifestait qu'indifférence ou hostilité et quand ses directeurs proclamaient eux-mêmes qu'ils réprouvaient toute intervention dans les affaires indigènes ?

Avec un héroïsme qu'on ne saurait assez admirer, il se décida à passer outre et à se lancer dans l'aventure. Lorsque, par suite de complications inattendues, il se trouva entraîné dans une guerre véritable et de longue durée, il était trop tard pour en faire l'aveu à la Compagnie et pour lui demander son approbation. Les troupes marchaient, le temps aussi et il fallait plus d'un an pour obtenir une réponse de France. Amené par la suite à justifier cette prolongation des hostilités, il ne cessa de représenter les événements sous le jour le plus favorable, dissimulant les difficultés, atténuant les revers, annonçant une paix prochaine et avantageuse. Au reste, la Compagnie ne fut nullement conséquente en son opposition. Elle n'ordonna pas à Dupleix de rendre les territoires qu'il avait conquis. Tant qu'il fut victorieux, flattée du succès de ses armes, elle n'esquissa qu'une timide défense contre les faveurs de la Fortune. Pendant trois ans, elle ne sut à quoi se résoudre, partagée également entre la crainte de manquer sa chance et celle de s'engager trop. Tout en recommandant à Dupleix de traiter au plus vite, elle lui envoya plus de renforts qu'elle ne lui en accordait autrefois, mais pas assez cependant pour lui assurer une supériorité décidée sur ses adversaires.

Jusqu'à la fin, il suppléa à tout par son génie. Comprenant l'âme indigène, sachant à la fois éblouir et terroriser, fastueux comme un sultan des Mille et une Nuits, magnifiquement aidé par sa femme, il soutint la lutte « avec une inlassable confiance, une ténacité merveilleuse et une admirable diplomatie; il ne se découragea jamais, même dans les situations qui paraissaient les plus désespérées et, par certains côtés, il mérite d'être comparé à Napoléon dont il devança les conceptions gigantesques en s'attaquant au même ennemi, sur un autre terrain, aussi vaste que l'Europe elle-même ». Sans doute est-il hasardeux de refaire l'histoire, mais en la circonstance, il n'est point téméraire d'avancer que Dupleix aurait fini par triompher, s'il avait pu mettre à la tête de ses troupes deux capitaines dignes de ce nom. Or, il n'en avait qu'un, Bussy, qui commandait au Deccan. Les chefs dont il se servit dans le Carnatic manquaient d'intelligence, de coup d'œil et d'audace. Connaissant leurs défauts, il essayait d'y parer en les accablant d'instructions minutieuses, de lettres quotidiennes ou biquotidiennes qui achevaient de les dérouter. On lui reproche d'avoir été tatillon; s'il avait abandonné ses lieutenants à leurs propres lumières, on l'accuserait de négligence. Il jugeait les hommes à leur valeur. Quand il en rencontra un, il sut l'apprécier. Jamais il ne marchanda sa confiance à Bussy et, en dépit de son tempérament autoritaire, il lui laissa toute initiative pour mener à bien la tâche qu'il lui avait prescrite. Non seulement Bussy conquit le Deccan par surprise, mais encore il le garda pendant sept ans et s'y fit aimer. Pour asseoir sa domination sur plusieurs millions d'Indiens, il disposait en tout de neuf cents hommes; il maintint son autorité et son prestige par une politique attentive, clairvoyante, autoritaire et souple à la fois. Il prenait soin de ne pas fatiguer le soubab et ses ministres par des audiences répétées, mais, en toute affaire importante, il leur faisait sentir son pouvoir occulte. Il avait l'art de traiter avec les grands seigneurs indiens et, sans être leur dupe, il leur témoignait une déférence apparente qui les flattait. Il paraissait leur laisser l'initiative des actes qu'il inspirait et, en caressant leur amour-propre, il apaisait leur amertume. De goûts très simples. il n'hésitait point à s'entourer d'un cérémonial éblouissant dont il se moquait en cachette, mais qui en imposait à la foule. « Comptez sur moi, écrivait-il à Dupleix, comme sur une personne qui vous est tout à fait dévouée par reconnaissance et par inclination... Vos nobles sentiments ont fait éclore le germe d'honneur qui était en moi et ce principe seul me guide aujourd'hui. »

Et Dupleix lui écrivait de son côté « Courage, mon cher Bussy, vous menez tout cela avec grandeur et décence. Cette entreprise ne pouvait tomber en de meilleures mains. Je vous en remercie de tout mon cœur et vous prie de continuer sur le même ton... Rien n'est plus glorieux pour le règne de notre monarque ... Tout ce que vous me marquez sur la gloire que le Roi et la nation acquerront est bien véritable et si on m'a obligation de l'idée, que ne vous doit-on pas pour l'exécution ! »

Dans le Camatic, hélas, tandis que les Anglais disposaient de deux véritables hommes de guerre, Clive et Lawrence, Dupleix n'avait à leur opposer qu'un incapable, Law de Lauriston, toujours lent, toujours surpris, toujours malheureux. Law se laissait véritablement hypnotiser par l'ennemi. Comme il assiégeait Tritchinopoly, il se prêta docilement aux manœuvres qu'espérait de lui l'armée de secours, abandonna son camp et alla se réfugier dans l'île de Sriringam où Clive entreprit de le bloquer. Au lieu de battre précipitamment en retraite, Law offrit sa démission et attendit son successeur. En hâte, Dupleix lui dépêcha son beau-frère d'Auteuil, avec une petite troupe. Quand il arriva, Law avait capitulé avec armes et bagages, six cents Européens, de l'artillerie, des munitions, un abondant matériel (juin 1752). D'Auteuil perdu avec quelques dizaines d'hommes essaya en vain de s'échapper. Lorsqu'il apprit le désastre, Dupleix fut admirable de sang-froid et de résolution. Il sauva Pondichéry, entrava la marche des Anglais, brouilla leurs alliances avec les indigènes et, sans remporter de succès décisifs, il reprit presque partout l'offensive. Si la garnison de Tritchinopoly n'était point, comme il s'en vantait, menacée à bref délai de famine et si elle recevait tant bien que mal un convoi sur deux, Clive et Lawrence de leur côté avaient dû abandonner l'espoir de nous vaincre en rase campagne. Enfin, Dupleix avait trouvé un chef, Mainville, qui sans valoir Bussy était infiniment supérieur à Law et à ses autres prédécesseurs.

Mais la nouvelle de Sriringam transmise de Londres à Paris avait créé une véritable panique parmi les directeurs et les syndics de la Compagnie. Lorsque, deux ou trois mois plus tard, parvint à son tour le rapport de Dupleix, on n'y ajouta pas foi. Déjà on accusait le gouverneur d'avoir, depuis des années, travesti sa situation réelle et accumulé les mensonges, afin d'engager la Compagnie dans une aventure contraire à ses intérêts, mais dont il retirait lui-même de scandaleux profits. Dupleix ne trouva qu'un défenseur, le prince de Conti, chef du cabinet secret de Louis XV. Conti reflétait sans doute les idées du maître. Mais le secrétaire d'État à la Marine et le contrôleur général étaient gagnés à celles de la Compagnie : « Du commerce, rien que du commerce; point de victoires, point de conquêtes, beaucoup de marchandises et quelques augmentations de dividendes ».

En mars 1753, on commença à parler de renvoi aux Indes d'un commissaire-enquêteur; en août, on désigna pour cette mission un des directeurs, Godeheu, « négociant pacifique et sage », écrit Voltaire; en octobre, enfin, comme les navires qui avaient dû quitter l'Inde en février n'étaient pas encore arrivés, les ministres excédés se décidèrent à faire signer au Roi l'ordre de révocation. Dupleix pourtant n'était pas coupable du retard des vaisseaux. Il les avait expédiés à la date ordinaire, mais par un fatal concours de circonstances, ils avaient tous relâché à l'île de France pour y réparer des avaries. Godeheu s'embarqua le 31 décembre sur le Duc-de-Bourgogne. Cinq autres vaisseaux, portant seize cents soldats l'accompagnaient. Dupleix était révoqué au moment précis où on lui envoyait de quoi vaincre !

À Pondichéry, Godeheu fit exactement ce qu'on attendait de lui. Il explora la caisse, vérifia la comptabilité, gratta les fonds de tiroir, accumula les paperasses et traita Dupleix comme un marchand de chandelles peut traiter un conquérant. Après quoi, il s'entendit avec les Anglais, c'est-à-dire qu'il accepta toutes leurs demandes. La Compagnie s'engagea à abandonner graduellement ses conquêtes et renonça pour l'avenir à toutes alliances et dignités indigènes (décembre 1754).

Dupleix mourut dix ans plus tard, ruiné par des spéculations imprudentes sans avoir pu se faire rendre les sommes qu'il avait déboursées pour donner un empire à la France. Un an après encore, Godeheu publiait contre lui un mémoire outrageant. Malignité, imposture, fausseté, mauvaise foi, perfidie, enivrement des grandeurs asiatiques, ressentiment, inconséquence, absurdité, déclamation, méchanceté ridicule : voilà de quoi était fait le caractère de Dupleix. Et le marchand de chandelles ronronnait avec satisfaction : Moi, je n'ai pas « porté mes vues à la sublimité où s'élevaient les siennes; je n'ai pas imaginé le plan... inouï de changer l'institution d'une compagnie commerçante, de ne l'occuper qu'à faire des conquêtes, de la rendre l'arbitre d'une partie du monde, de lui assujettir des souverains, de lui acquérir des royaumes... Je me suis soumis à des détails dont M. Dupleix avait dédaigné de s'occuper. Ma conduite a été approuvée par mes supérieurs.. Serait-elle moins digne du suffrage de mes concitoyens ? »

Le nom de Godeheu est demeuré le symbole de la plus épaisse sottise, celle qui se fait passer pour de la prudence et du bon sens. Au moins, le Roi finit-il par prendre à sa charge les dettes de Dupleix afin, disait le procureur général, « de conserver à sa mémoire l'honneur que l'éclat de ses actions a répandu sur sa vie ».

Pierre GAXOTTE. de l'Académie française, Historama septembre 1971.

dimanche 11 juillet 2010

La bataille de Montgisard (25 novembre 1177)

Nous sommes en l’an de grâce 1177, en cette fin de XIIe siècle les réussites guerrières des Croisés en Terre Sainte ont permis d’établir plusieurs États féodaux dont le plus puissant est le Royaume de Jérusalem. La Cité Sainte est alors sous protection chrétienne. Cet ensemble de territoires conquis par les croisés et fonctionnant selon le modèle féodal occidental se nomme les États latins d’Orient.


Carte des Etats Latins d'Orient (Cliquez pour agrandir)

Nous sommes ici au lendemain de la Seconde Croisade qui fut un échec et à un moment où le monde islamique est unifié par un grand seigneur de guerre d'origine kurde : Saladin. Saladin a réussit à unifier les musulmans d’Égypte et de Syrie, les Territoires des Croisés sont donc désormais complètement cernés par une seule entité musulmane qui a proclamé le Jihad afin de repousser les chrétiens et de prendre Jérusalem.

Notons que la première faiblesse des États Latins est l’infériorité numérique permanente de ses défenseurs. Alors que les musulmans semblent innombrables et forment de véritables hordes guerrières, la défense des terres chrétiennes est dérisoire sur le plan numérique.

Les chrétiens sont sous pression constante, il y a des escarmouches tous les jours où ils combattent systématiquement en infériorité numérique.

En 1177 Saladin décide d’en finir et il lance ses armées sur celle du Roi de Jérusalem, les deux forces vont se rencontrer à Montgisard le 25 Novembre au cours d’un combat épique et décisif.

Les forces en présence.
Le Grand   Maitre     Eudes de Saint-Armand à la tête des Templiers.
Le Grand Maitre Eudes de Saint-Armand à la tête des Templiers.

Avant de voir la bataille en elle-même, détaillons les forces en présence.

Dans le camp musulman, l'armée est dirigée par Saladin en personne. Ses forces sont véritablement considérables puisque son armée représente plus de 30.000 combattants puisant dans tout ce que propose le monde islamique (mamelouk turc, cavalier-archer égyptien, fantassin seldjoukide,…).

Dans le camp chrétien se trouve le Roi de Jérusalem, Baudouin IV le Lépreux, un jeune roi qui n’a que 16 ans au moment de cette bataille mais qui est déjà connu pour sa sagesse et son courage.

Pour faire face à la horde de Saladin, les forces à disposition sont très limitées. En effet l’armée chrétienne dispose de seulement 500 chevaliers croisés et 2.500 fantassins. Néanmoins elle peut compter sur 80 templiers, moines-guerriers d’élite dirigés par le Grand Maitre Eudes de Saint-Armand.

La situation semble désespérée, le rapport de force est incroyablement déséquilibré : 3.080 chrétiens contre plus de 30.000 musulmans…

La Bataille

La bataille de Montgisard, Charles-Philippe Larivière (1798-1876)

Le Roi de Jérusalem ainsi que son armée sont dans une situation terrible, ils se sont réfugiés dans la cité d’Ascalon et ne peuvent compter sur aucun secours. A l'extérieur, Saladin est maitre de quasiment tout le territoire. Cependant Baudouin IV décide de tenter le tout pour le tout, malgré son infériorité numérique, il n’a plus rien à perdre.

Une seule option lui semble possible : mourir avec Honneur les armes à la main en défendant son royaume.

Il quitte alors Ascalon et suit une route en arc de cercle pour contourner l’immense armée de Saladin et le rejoint en un lieu nommé Montgisard, près de Ramla.

L’armée chrétienne est tellement petite que les troupes musulmanes ne remarquent même pas le déplacement de troupes.

Une fois les chevaliers en position ils attaquent l’ennemi par le nord alors que Saladin pense qu’ils sont toujours au sud-ouest.

La charge est puissante, les destriers de guerre soulèvent poussière tandis que les fanions claquent au vent et que les cris guerriers retentissent au milieu des cantiques de combat psalmodiés par les frères Templiers.

Charge de chevaliers croisés.

Les musulmans sont pris par surprise et ils ne peuvent pas cette fois effectuer une retraite, leur technique favorite face aux charges lourdes de la chevalerie d’Europe. De plus, ils sont ralentis par le butin de leurs pillages. Ils ne peuvent plus fuir, l’impact est imminent.

Le corps à corps s’engage alors que la première ligne de défense musulmane vole en éclat, les corps sont piétinés par les destriers de guerre tandis que les croisés tranchent épée au clair.

Taqi al-Din le bras-droit de Saladin tente de contenir la charge ennemie mais plusieurs émirs dont le propre fils de Saladin sont tués au bout de quelques minutes face à la fureur des Croisés. Bientôt, le doute et la peur gagnent le camp musulman et des unités entières décident de fuir terrifiés.

Le Grand Maitre hurle des cantiques et des prières de combat tout en maniant son arme favorite, une magnifique épée à deux mains. La charge lourde des Francs semblent impossible à stopper et elle s'enfonce profondément au cœur même de l’immense armée musulmane en piétinant et tranchant par l’épée tout opposant. L’armée chrétienne à une cible unique, elle fonce vers son objectif, Saladin en personne.

Saladin est cependant très bien protégé. Autour de lui se trouve sa garde personnelle composée de milles Mamelouks d'élite, des esclaves-guerriers d’exception d’origine slave et islamisé de force dès leurs plus jeunes âges. Ils tentent de protéger leur maitre mais plus rien ne semble pouvoir arrêter les Croisés.

Le Grand Maitre de l'Ordre fait tournoyer sa superbe épée à deux mains templière et affronte en duel Saladin qui dégaine son cimeterre.

Le duel est terrible mais Eudes de Saint-Armand est animé d’une vigueur sans limite, il parvient à blesser à trois reprises le seigneur kurde qui échappe de peu à la mort. Celui-ci ordonne alors la fuite généralisée en profitant de la nuit qui tombe pour échapper aux chevaliers croisés.

La clameur des combats s’estompe sur un champ de bataille recouvert de cadavres musulmans. Contre toutes les statistiques et en défiant toute logique, les chrétiens sortent auréolés d’une victoire immense.

Bilan
Le bilan des pertes est sans appel : les chrétiens ont perdus 850-1.100 combattants alors que l’armée islamique a perdu environ 21.500 soldats !

Le roi Baudouin IV le Lépreux ressort de cette bataille auréolé d’un prestige immense. Les Templiers ont acquis à cette bataille une réputation d’invincibilité telle que désormais chaque templier fait prisonnier par les musulmans sera systématiquement tué car jugé trop dangereux pour être laissé en vie contre une rançon.

*Source :
- RICHARD Jean, Histoire des Croisades.
- RILEY-SMITH Jonathan, Atlas des Croisades.

Auteur : MonteCristo http://www.fdesouche.com

Fdesouche Histoire: La bataille de Montgisard (25 novembre 1177)

Nous sommes en l’an de grâce 1177, en cette fin de XIIe siècle les réussites guerrières des Croisés en Terre Sainte ont permis d’établir plusieurs États féodaux dont le plus puissant est le Royaume de Jérusalem. La Cité Sainte est alors sous protection chrétienne. Cet ensemble de territoires conquis par les croisés et fonctionnant selon le modèle féodal occidental se nomme les États latins d’Orient.


Carte des Etats Latins d'Orient (Cliquez pour aggrandir)


Nous sommes ici au lendemain de la Seconde Croisade qui fut un échec et à un moment où le monde islamique est unifié par un grand seigneur de guerre d’origine kurde : Saladin. Saladin a réussit à unifier les musulmans d’Égypte et de Syrie, les Territoires des Croisés sont donc désormais complètement cernés par une seule entité musulmane qui a proclamé le Jihad afin de repousser les chrétiens et de prendre Jérusalem.

Notons que la première faiblesse des États Latins est l’infériorité numérique permanente de ses défenseurs. Alors que les musulmans semblent innombrables et forment de véritables hordes guerrières, la défense des terres chrétiennes est dérisoire sur le plan numérique.

Les chrétiens sont sous pression constante , il y a des escarmouches tous les jours où ils combattent systématiquement en infériorité numérique.

En 1177 Saladin décide d’en finir et il lance ses armées sur celle du Roi de Jérusalem, les deux forces vont se rencontrer à Montgisard le 25 Novembre au cours d’un combat épique et décisif.

Les forces en présence.


Le Grand   Maitre     Eudes de Saint-Armand à la tête des Templiers.

Le Grand Maitre Eudes de Saint-Armand à la tête des Templiers.


Avant de voir la bataille en elle-même, détaillons les forces en présence.

Dans le camp musulman, l’armée est dirigée par Saladin en personne. Ses forces sont véritablement considérables puisque son armée représente plus de 30 000 combattants puisant dans tout ce que propose le monde islamique (mamelouk turc, cavalier-archer égyptien, fantassin seldjoukide,…).

Dans le camp chrétien se trouve le Roi de Jérusalem, Baudouin IV le Lépreux, un jeune roi qui n’a que 16 ans au moment de cette bataille mais qui est déjà connu pour sa sagesse et son courage.

Pour faire face à la horde de Saladin, les forces à disposition sont très limitées. En effet l’armée chrétienne dispose de seulement 500 chevaliers croisés et 2500 fantassins. Néanmoins elle peut compter sur 80 templiers, moines-guerriers d’élite dirigés par le Grand Maitre Eudes de Saint-Armand.

La situation semble désespérée, le rapport de force est incroyablement déséquilibré : 3080 chrétiens contre plus de 30 000 musulmans…

La Bataille


La bataille de Montgisard, Charles-Philippe Larivière (1798-1876)


Le Roi de Jérusalem ainsi que son armée sont dans une situation terrible, ils se sont réfugiés dans la cité d’Ascalon et ne peuvent compter sur aucun secours. A l’extérieur, Saladin est maitre de quasiment tout le territoire. Cependant Baudouin IV décide de tenter le tout pour le tout, malgré son infériorité numérique, il n’a plus rien à perdre.

Une seule option lui semble possible : mourir avec Honneur les armes à la main en défendant son royaume.

Il quitte alors Ascalon et suit une route en arc de cercle pour contourner l’immense armée de Saladin et le rejoint en un lieu nommé Montgisard, près de Ramla.

L’armée chrétienne est tellement petite que les troupes musulmanes ne remarquent même pas le déplacement de troupes.

Une fois les chevaliers en position ils attaquent l’ennemi par le nord alors que Saladin pense qu’ils sont toujours au sud-ouest.

La charge est puissante, les destriers de guerre soulèvent poussière tandis que les fanions claquent au vent et que les cris guerriers retentissent au milieu des cantiques de combat psalmodiés par les frères Templiers.


Charge de chevaliers croisés.


Les musulmans sont pris par surprise et ils ne peuvent pas cette fois effectuer une retraite, leur technique favorite face aux charges lourdes de la chevalerie d’Europe. De plus, ils sont ralentis par le butin de leurs pillages. Ils ne peuvent plus fuir, l’impact est imminent.

Le corps à corps s’engage alors que la première ligne de défense musulmane vole en éclat, les corps sont piétinés par les destriers de guerre tandis que les croisés tranchent épée au clair.

Taqi al-Din le bras-droit de Saladin tente de contenir la charge ennemie mais plusieurs émirs dont le propre fils de Saladin sont tués au bout de quelques minutes face à la fureur des Croisés. Bientôt, le doute et la peur gagnent le camp musulman et des unités entières décident de fuir terrifiés.

Le Grand Maitre hurle des cantiques et des prières de combat tout en maniant son arme favorite, une magnifique épée à deux mains. La charge lourde des Francs semblent impossible à stopper et elle s’enfonce profondément au cœur même de l’immense armée musulmane en piétinant et tranchant par l’épée tout opposant. L’armée chrétienne à une cible unique, elle fonce vers son objectif, Saladin en personne.

Saladin est cependant très bien protégé. Autour de lui se trouve sa garde personnelle composée de milles Mamelouks d’élite, des esclaves-guerriers d’exception d’origine slave et islamisé de force dès leurs plus jeunes âges. Ils tentent de protéger leur maitre mais plus rien ne semble pouvoir arrêter les Croisés.

Le Grand Maitre de l’Ordre fait tournoyer sa superbe épée à deux mains templière et affronte en duel Saladin qui dégaine son cimeterre.

Le duel est terrible mais Eudes de Saint-Armand est animé d’une vigueur sans limite, il parvient à blesser à trois reprises le seigneur kurde qui échappe de peu à la mort. Celui-ci ordonne alors la fuite généralisée en profitant de la nuit qui tombe pour échapper aux chevaliers croisés.

La clameur des combats s’estompe sur un champ de bataille recouvert de cadavres musulmans. Contre toutes les statistiques et en défiant toute logique, les chrétiens sortent auréolés d’une victoire immense.

Bilan

Le bilan des pertes est sans appel : les chrétiens ont perdus 850-1100 combattants alors que l’armée islamique a perdu environ 21 500 soldats !

Le roi Baudouin IV le Lépreux ressort de cette bataille auréolé d’un prestige immense. Les Templiers ont acquis à cette bataille une réputation d’invincibilité telle que désormais chaque templier fait prisonnier par les musulmans sera systématiquement tué car jugé trop dangereux pour être laissé en vie contre une rançon.

*Source:

-RICHARD Jean, Histoire des Croisades.

-RILEY-SMITH Jonathan, Atlas des Croisades.

Auteur : MonteCristo

samedi 10 juillet 2010

Olivier de SERRES (1539-1619) : Agronome français,

« De l'honneste comportement en la solitude de la campagne »
Né à Villeneuve-de-Berg en 1539, son père est premier consul de Villeneuve-de-Berg et recteur de l'hôpital, sa mère Louise de Leyris est la fille d'un notaire, greffier des États du Vivarais.
La famille est protestante et permet à Olivier ainsi qu'à ses frères et soeurs d'accéder à l'enseignement et de voyager en Europe.
Très tôt, il fait preuve d'une curiosité intellectuelle semblable à celle des humanistes de la Renaissance.
Olivier de Serres est décrit tout à la fois comme un huguenot courageux, un agriculteur exemplaire, un savant précurseur, un époux attentionné, un père de famille attentif, un fin lettré et un gentilhomme avisé.
«…tandis que, dans ton siècle, beaucoup allaient vêtus d'armures, la croix sur l'épaule et l'épée au côté, toi tu marchais modestement, en petite collerette, barbiche et coiffé ras, dans un chemin de buis; la bêche et le râteau étaient tes seules armes », ainsi est-il vu par Edmond Pilon (Collection du Pigeonnier de Saint-Félicien en Vivarais). Après des études à l'Université de Valence il acquiert le domaine du Pradel dominé par la forteresse de Mirabel, situé à une lieue de Villeneuve-de-Berg. Gentilhomme huguenot, il exploite lui-même les terres, où l'ont confiné les guerres de religion qui ruinent le royaume. Le Pradel devint ainsi un laboratoire, une ferme expérimentale, le lieu où l'intuition de la modernité agricole a jailli et où l'essai a administré la preuve empirique de la validité des inventions.
Les méthodes de cultures sont très archaïques à cette époque.
Olivier de Serres fut un des premiers à pratiquer une agriculture raisonnée dans son domaine agricole du Pradel de près de 200 hectares, par utilisation de l'assolement (alternance des cultures sur le même terrain).
Il découvre que la culture de la luzerne enrichit la terre et permet l'année suivante de meilleures récoltes sur le terrain où elle a poussé.
Il recommande aux paysans français d'observer un certain nombre de principes par la pratique de plusieurs cultures.
Il importe différentes plantes : la garance des Flandres (teinture rouge), le houblon d'Angleterre (pour la bière).
Il acclimate le maïs et le mûrier, ce dernier importé de Chine permettait la culture du ver à soie, et par conséquent la production du fil pour confectionner le textile.
Aussi, lorsqu'en avril 1598, Henri IV, après la publication de l'édit de Nantes, lance un appel aux bonnes volontés, pour ressusciter le royaume, Olivier de Serres se met à son service.
En effet le royaume d'Henri IV, est dévasté par les guerres de religion, il est pris dans l'engrenage dramatique de la misère paysanne, des disettes et des famines.
En novembre 1598, Olivier de Serres se rend à Paris pour régler la succession de son frère Jean. Il est appelé à la cour.
Il a transporté avec lui son énorme ouvrage de mille pages, dans lequel il a consigné toutes ses notes, écrit dans une langue agréable : « Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs » Le mot « théâtre » désigne les traités qui exposent les théories comme s'il s'agissait de personnages d'une scène. Le terme « Mesnage des champs » désigne la façon dont on doit faire usage, « manier » la terre et dévoile le coeur même de la réflexion d'Olivier de Serres.
Voici comment il s'exprime dans la préface de son ouvrage : « Il y en a qui se mocquent de tous les livres d'agriculture, et nous renvoyent aux paysans sans lettres, les quels ils disent estre les seuls juges compétans de ceste matière, comme fondés sur l'expérience, seule et seule règle de cultiver les champs. Certes, pour bien faire quelque chose, il la faut bien entendre premièrement. Il couste trop cher de refaire une besogne mal faicte, et surtout en l'agriculture, en la quelle on ne peut perdre les saisons sans grand dommage. Or, qui se fie à une générale expérience, au seul rapport des laboureurs, sans savoir pourquoi, il est en danger de faire des fautes mal réparables, et s'engarer souvent à travers champs sous le crédit de ses incertaines expériences. »
Le livre est divisé en huit « lieux » où sont analysées les différentes activités agronomiques et horticoles, depuis la description et l'organisation du domaine jusqu'à la dépense des biens par le propriétaire.
L'ouvrage décrit ainsi les manières rationnelles de connaître un terroir agricole, d'y cultiver les céréales, le mûrier et la vigne, d'y élever le bétail, la volaille, les abeilles et le ver à soie, d'y façonner un jardin à la fois potager, bouquetier, médicinal et fruitier, d'y aménager étangs, taillis et forêts et aussi d'utiliser les aliments, les habits, les meubles et les outils. Ceci afin de subvenir aux nécessités fondamentales d'une famille d'honnêtes « ménagers » : l'alimentation, le couvert et la santé, mais aussi le profit et le plaisir. Le projet d'Olivier de Serres est assez simple, il propose une philosophie sereine :
⁃ bousculer un mythe paysan antique, celui de la terre fatiguée qui a besoin de se reposer pendant le temps de jachère et de friche pour les remplacer par des cultures fourragères améliorant la fertilité du sol;
⁃ transposer aux champs les expériences novatrices faites dans le jardin, en intensifiant les cultures : la fumure animale du sol, les nouvelles espèces cultivables comme la pomme de terre connue alors sous le nom de cartoufle ou truffe blanche (cultivée en Vivarais bien avant Parmentier), l'irrigation des prairies, la sélection de variétés plus productives, plus résistantes aux maladies ou plus précoces.
⁃ tailler correctement les arbres, organiser et orner les jardins, cultiver la vigne, faire les vendanges et le vin;
⁃ s'occuper des troupeaux et élever les abeilles;
⁃ construire de « beaux et bons » bâtiments agricoles;
⁃ cultiver les orangers;
⁃ tenter l'extraction du sucre à partir de la betterave (mais sans arriver à un processus rentable);
⁃ enfin il prodigue des conseils aux pères et mères de famille sur la manière d'éduquer leurs enfants afin qu'ils sachent faire prospérer leur propriété.
Il recommande :
⁃ le labour profond, l'alternance des cultures, le soufrage de la vigne,
⁃ la création de l'assolement par l'introduction des prairies artificielles l'essai de nouveaux semis (melon, artichaut, maïs, houblon, riz et pomme de terre.)
Olivier de Serres s'est intéressé à la sériciculture alors embryonnaire en France, un chapitre est consacré à « la cueillette de la soye et la nourriture des vers qui la fond » il a introduit et fait prospérer le mûrier pour l'élevage du ver à soie dans son domaine au Pradel, en Ardèche.
C'est le fruit de son expérience sur l'élevage des chenilles du bombyx (vers à soie), qui se nourrissent exclusivement de feuilles fraîches de mûrier blanc. Parvenues à maturité en trente jours, elles sécrètent alors le filament soyeux qui formera leur cocon. On étouffe les chrysalides dans leurs cocons, pour qu'elles ne brisent pas les fils de soie en sortant. Les écheveaux de soie produits par Olivier de Serres sont mis en vente dans l'échoppe familiale de Villeneuve de Berg.
La culture du mûrier était jusque là très localisée. Henri IV voudrait l'intensifier afin de diminuer les sorties d'or nécessaires à l'achat d'étoffes étrangères, « pour, comme le dit Olivier de Serres lui-même, qu'elle se vît rédimée de la valeur de plus de 4 000 000 d'or que tous les ans il en fallait sortir pour la fournir des étoffes composées en cette matière ou de la matière même. » Il devient l'ami de Claude Mollet (1563 -1650), le jardinier d'Henri IV qui réalisa les jardins de Saint-Germain-en-Laye, de Fontainebleau, des Tuileries et de Blois.
Malgré l'opposition de son ministre Sully, afin de donner l'exemple, après avoir consulté le chancelier Pompone de Bellièvre, Laffemas son surintendant du commerce, son jardinier Claude Mollet, le roi prit l'avis d'un cultivateur expérimenté Olivier de Serres :
« Le roi ayant très bien recognu ces choses, par le discours qu'il me commanda de lui faire sur ce sujet, l'an 1599, print résolution de faire eslever des meuriers blancs par tous les jardins de ses maisons ».
Et décide de faire planter 20.000 pieds de mûriers aux Tuileries et à Fontainebleau. D'autres plantations et magnaneries se développent dans la région Lyonnaise où se fixera l'industrie de la soie et qui fera, plus tard, de Lyon la capitale de la soie.
En février 1599, Henri IV décide de faire publier le chapitre relatif à l'élevage du ver à soie : « Traité de la cueillette de la soie par la nourriture des vers qui la font ».
Devant le succès, en mars 1600 de l'année suivante, le « Théâtre d'agriculture et mesnage des champs » est édité, à la demande du roi dans son intégralité en 16.000 exemplaires et expédié dans toutes les paroisses de France.
Le livre connaîtra 8 rééditions du vivant de son auteur, 19 rééditions jusqu'en 1675, ainsi qu'une 21ème édition en 1804
A cette époque, les paysans ne cultivaient leurs terres qu'un an sur deux par manque de fumier. Le reste du temps, les terres restaient en jachère. Avec Olivier de Serres la culture de la luzerne et du sainfoin sur les jachères inaugure les prairies artificielles. Elles régénèrent la terre et engraissent le bétail qui produit du fumier.
La vogue de l'agronomie s'éteint après Henri IV pour renaître sous Napoléon 1er.
Olivier de Serres, qu'on surnomma ensuite le Père de l'Agriculture, meurt au Pradel près de Villeneuve-de-Berg le 12 juillet 1619, à l'âge de 80 ans.
Nombreux sont ceux qui se référèrent à l'agronome Ardéchois :
⁃ Arthur Young se rendit deux siècles après sa mort sur le sol du Pradel;
⁃ Pasteur lui reconnut un rôle de précurseur de l'agronomie et de savant éclairé;
⁃ Fernand Lequenne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, rappela dans une biographie ses apports irremplaçables à l'élevage des abeilles comme aux techniques de greffage et de travail du sol, en dénonçant déjà les excès des engrais industriels au profit des techniques traditionnelles de fumure et de la prise en compte de la biologie du sol; au moment où commençaient à être diffusées en France les idées d'agriculture biodynamique et organique de Rudolf Steiner et Albert Howard.
⁃ le domaine de Pradel est aujourd'hui une ferme-école. Le mas a été reconstruit au XVIIe siècle par Daniel de Serres, le fils d'Olivier.
⁃ enfin il n'est guère aujourd'hui de séance de l'Académie d'Agriculture qui n'évoque l'illustre pionnier.
« Père de l'Agriculture »… « J'honore un homme qui fut grand pour avoir mis au premier rang La terre où sont toutes choses. »
(Charles Forot extraits de son « Ode à Olivier de Serres »)
« Necessitas, commoditas et voluptas » (Vitruve )
Sources :

⁃ « Histoire de la pomme de terre » par Ernest Roze, Paris , J.Rothschild, Editeur 1898, 464 p. Angers, Imprimerie A. Burdin
⁃ Lequenne Fernand, la vie d'Olivier de Serres, Paris, René Julliard, 1945
⁃ Serres, Olivier (de), Le théâtre d'agriculture et mesnage des champs, Genève, Slatkine, 1991.
⁃ Lequenne, Fernand, Olivier de Serres, agronome et soldat de Dieu, Paris, Berger-Levrault, 1983.
⁃ Gourdin, Henri, Olivier de Serres, science, expérience, diligence en agriculture au temps de Henri IV, Arles, Actes Sud,
ASC : royalismesocial.com -2009

vendredi 9 juillet 2010

Viollet-le-Duc génie ou imposteur ?

L'administration mise en place par Mérimée avait, nous l'avons vu, un défaut majeur : celui de donner un pouvoir exclusif et écrasant aux architectes. Il n'en reste pas moins que ces architectes étaient nécessaires et même bénéfiques dans la mesure où ils étaient qualifiés.
Mérimée, tout le premier, le comprît, qui chercha durant 20 ans à s'entourer de bons restaurateurs.

Il eut le bonheur d'en choisir un, dont le nom à l'heure actuelle déchaîne encore les passions. Il s'agit de Viollet-le-Duc. Porté au pinacle par les uns, il a été voué par les autres aux gémonies. Cet homme si contesté était avant tout un passionné. C'est pourquoi il mérite d'avoir une place d'honneur dans cette chronique. Pour lui, les pierres vivaient comme pour Michelet les archives :
« Les pierres ne sont-elles pas des livres ? écrivait-il à sa femme. J'y vois le travail de l'outil, de l'ouvrier, du maître. Comme en une lanterne magique passent devant mes yeux l'étonnement des badauds devant l'œuvre achevée, les critiques, les ravages du temps, la joie de l'architecte, ses rêves de gloire, l'ingratitude, l'oubli, la misère, la foule qui passe insouciante, les démolisseurs de tous les âges, leurs oublis si précieux pour nous. Il y a dans tout cela mille poèmes, mille romans. »

Viollet-le-Duc comme Mérimée fut un grand voyageur et comme lui, un excellent dessinateur. Ses vues cavalières font plonger nos regards dans les cloîtres, dans les cours intérieures des châteaux. Avec lui on circule sur les chemins de ronde, on veille dans les échauguettes, on discute dans les salons, on dort dans les chambres à coucher. L'art du photographe est plus précis mais celui du dessinateur est bien plus évocateur.

Viollet-le-Duc nous a laissé des croquis des pays les plus variés. Il était toujours prêt à s'évader. Tantôt à Rome, à Palerme, à Athènes ou au Caire. Lui qui dans toute une part de son art fut un futuriste était aussi un nostalgique du passé. « On est fait comme cela. Il faut en prendre son parti. A quoi bon cette recherche de ce qu'ont laissé les autres pour ne rien produire soi-même. »

En fait ce précurseur était un être doué de dons prodigieux. Architecte, il fut aussi écrivain. Son « Dictionnaire raisonné de l'Architecture française » est non seulement un monument d'érudition mais encore un modèle d'écriture. Dessinateur il était comme Léonard de Vinci, ingénieur à ses heures. Orfèvre, plombier, peintre sur verre, il s'intéressait à tout. L'ébénisterie n'avait pas de secret pour lui. (II ira jusqu'à dessiner les fauteuils de Pierrefonds).
On croit avoir fait le tour de ses dons quand on découvre encore qu'il était passionné de musique - C'est lui qui révélera Schumann aux Français.

Et pourtant cet homme si doué fut un isolé comme Alexandre Lenoir, Laborde et bien d'autres. Il fut en perpétuelle révolte contre les pouvoirs. « Il est dans ma destinée, écrit-il, de tailler mon chemin dans le roc. Je ne pourrais suivre celui pratiqué par les autres. Ma vie sera un escalier sans paliers. » Très vite, il se heurta aux groupes sociaux, aux académies, aux écoles dont il refusait le conformisme et les dogmes. « L'École des Beaux-Arts est un moule à architectes, ils en sortent tous semblables. M. Huyot a son moule, M. Percier, M. Le Bas ont le leur. Au bout d'un certain temps, vous n'êtes plus qu'une pâte composée de tout ce qui a paru autour de vous et qui n'a plus rien de vous-même. »

Viollet-le-Duc défendait farouchement sa liberté. Il était seul contre tous. Et comme il arrive souvent pour les isolés que la société rejette, l'œuvre d'art fut son véritable réconfort, l'amie de tous les instants, « Je vis comme un véritable loup ; ce sont mes pierres qui sont mes confidentes, écrit-il encore à sa femme. Elles seules ont le pouvoir de me distraire. » Mais il ne se contentera pas d'être un incompris et un rêveur, il fut aussi un homme d'action. « Mon esprit est comme une meule qui ne peut tourner à vide et doit toujours broyer le grain, Il me faut un travail de jour et de nuit ; les plus grandes inquiétudes, les plus grands périls, je voudrais ébranler les masses. » C'est au cours d'un voyage en Italie qu'il eut son premier coup de foudre pour les monuments médiévaux - « Ils me touchent infiniment plus que les monuments antiques, écrivait-il. J'aime mieux la cathédrale de Florence que le Parthénon, J'ai découvert des trésors immenses en fait de Moyen-Âge. »

Au retour d'Italie, ce nouvel intérêt le lia à Caumont, Vitet et surtout Mérimée avec lequel il fit de nombreux voyages et eut des discussions passionnées et si attrayantes pour l'intelligence et la sensibilité « qu'on ne peut en trouver de semblables qu'au paradis s'il y en a un ».

Cette amitié entre les deux grands hommes allait être la chance de Viollet-le-Duc car elle allait lui permettre de donner la mesure de son talent.

En 1840, l'inspecteur des monuments historiques lui confiait en effet un premier monument à restaurer, la Madeleine de Vézelay. En fait, c'était loin d'être une faveur car l'édifice était dans un tel état de dégradation qu'aucun architecte même parmi les plus expérimentés n'osait s'y attaquer. Au cours d'une tournée d'inspection, Mérimée notait : « Les murs sont fendus, pourris par l'humidité. On a peine à comprendre que la voûte toute crevassée subsiste encore. Lorsque je dessinais dans l'église, j'entendais à tout instant de petites pierres se détacher et tomber autour de moi. Le mal s'accroît tous les jours, Si l'on tarde encore à donner des secours à la Madeleine, il faudra bientôt prendre le parti de l'abattre pour éviter les accidents. »

Viollet-le-Duc en prenant le chantier que son ami lui avait confié, savait ce qui l'attendait : « D'un côté, une responsabilité effrayante, de l'autre, des ressources très bornées. » Avec la publication du roman de Victor Hugo, la mode du Moyen-Âge s'était répandue partout. On vantait ses monuments mais rien n'avait été fait pour les maintenir debout.

Les rares restaurations qui avaient été entreprises comme celles de Saint-Denis s'étaient terminées en catastrophe, Certes les théories ne manquaient pas, ni les conseils officieux mais sur le plan de la pratique tout était à inventer.

Et certes, la restauration de la Madeleine représentait des difficultés considérables. Viollet-le-Duc ne pouvait compter que sur de maigres crédits puisque le budget total des monuments historiques ne dépassait guère alors 400.000 francs. Il avait aussi beaucoup de mal à trouver des ouvriers compétents. La plupart des jeunes gens s'étaient engagés dans l'armée. Seuls restaient de vieux artisans qui avaient désappris leur métier. À ces difficultés, s'ajoutaient les oppositions locales. Le maire et le curé voyaient d'un mauvais œil l'intrusion d'un architecte parisien dans leur domaine réservé. Ils choisissaient le moindre prétexte pour refuser les clés de l'église, prétendaient que les ouvriers entravaient l'exercice du culte et ils les condamnaient à l'inaction pendant toute la semaine sainte. Que pouvait faire Viollet-le-Duc ? Le préfet était lointain et le ministre trop important pour être importuné par ces détails.

Au surplus, les travaux étaient extrêmement périlleux. Une des tours était si fissurée qu'elle menaçait de s'effondrer. Devant le danger qu'elle présentait, des techniciens conseillèrent à l'architecte de la démonter mais il refusa. Lui qu'on accusera plus tard de faire des pastiches déclarait alors : « Déposer les façades, la tour, c'est là une façon honnête d'ordonner la démolition. C'est une illusion, il ne restera rien. »

Ainsi par des procédés jamais utilisés avant lui, il reprit le monument, partie par partie, rebouchant les vides et changeant les pierres qui se délitaient.

C'était là un travail harassant : « Je ne dors plus ou si je m'endors d'un œil, je vois un amas confus de voûtes, de pierres, de piliers, de chapiteaux qui se mêlent puis des mémoires, des devis, des contreforts très mauvais, des ministres, des entrepreneurs, des ouvriers maladroits, des échelles qui cassent. Il n'est que deux heures du matin et le vent fait tout crier. »

En fait, l'architecte avait quelque raison d'être saisi d'angoisse. Il savait combien sa réputation était engagée dans le combat qu'il menait et comment la jalousie de ses confrères était en éveil.
Il ne pouvait même pas compter sur Mérimée ou sur le ministre qui doutaient de ses capacités en raison de son jeune âge (il avait alors 26 ans).

« Les choses ont réussi jusqu'à présent, mais supposez qu'un de ces monuments perdus, pour lesquels je dépense plus de peine et de soins qu'il ne faudrait, se décide à tomber, toute cette réputation que je me suis faite, tout l'avenir auquel je puis aspirer crouleront avec lui. Ce qu'on appelle aujourd'hui hardiesse et habileté, on le nommera imprudence et ignorance. Je ne puis que perdre tout, si la chance m'est défavorable et ne rien gagner si elle me sourit. »

A son père, il livrait plus complètement ses angoisses : « Croire qu'on me saura gré d'arriver à un résultat presque incroyable est une illusion que je ne me fais plus. A quoi bon la lutte, l'inquiétude, les calculs ? Se satisfaire soi-même - Quelle pauvreté ! Mettre toutes les forces de son intelligence à empêcher un tas de moellons de tomber, cela ne semble-t-il pas pitoyable ? »

Pourtant peu à peu, le travail progressait et le 3 juillet 1842, Mérimée se félicitait déjà des résultats obtenus. « Maintenant, écrivait-il à Viter, notre belle église est hors d'affaire. La grande opération de lui refaire des côtes, je veux dire un arc doubleau tout neuf s'est exécuté admirablement. Les arcs-boutants ont été placés et se sont unis aux murs avec plein succès. Pas la moindre fissure, pas le moindre ébranlement. Les travaux périlleux sont terminés. »

Il ne croyait pas si bien dire. Dans l'année, Viollet-le-Duc terminait le sauvetage de la Madeleine de Vézelay à la satisfaction générale.

La réussite exemplaire de ce premier chantier valut au jeune restaurateur une commande bien plus considérable, celle de Notre-Dame de Paris.

Ce monument était devenu brusquement célèbre, grâce au roman de Victor Hugo mais la faveur qu'il rencontrait désormais dans le public, rendait d'autant plus inacceptable l'état de délabrement dans lequel il se trouvait.

Il avait eu à subir les transformations abusives des chanoines du XVIIIe siècle qui avaient éventré sa façade. Puis les révolutionnaires avaient jeté à terre une bonne partie de sa statuaire. Enfin des architectes sans talent, ennemis du Moyen-Âge avaient prétendu modifier son aspect général.

Viollet-le-Duc s'attela à la tâche qu'on lui confiait avec un zèle redoublé. Pour lui, c'était une occasion inespérée d'appliquer les principes qu'il avait progressivement établis et de faire revivre devant ses contemporains étonnés la splendeur de l'âge gothique.

Ce zèle dans une certaine mesure lui fut fatal. La restauration de Notre-Dame était sans doute moins difficile sur le plan technique que celle de la Madeleine de Vézelay mais elle demandait un jugement plus sûr en raison même des modifications que l'édifice avait subi au cours des âges.

Viollet-le-Duc, malgré toute sa bonne volonté et l'expérience qu'il avait acquise commit en fait plusieurs erreurs.

S'il renonça, à la demande de Mérimée, à refaire les flèches de la cathédrale (« Ce serait changer l'aspect de Paris, observait l'écrivain, que de Changer les tours de Notre-Dame ») il eut moins de scrupules en ce qui concernait la statuaire.

Dépassant le programme initial, il fit refaire par Geoffroy Dechaume et ses collaborateurs sortis de l'atelier de David d'Angers, toutes les statues des portails, d'après des modèles empruntés aux cathédrales plus épargnées par la Révolution d'Amiens, de Reims et de Bordeaux.

En revanche, à l'intérieur de l'édifice, il respecta dans le chœur le fameux groupe réalisé par Robert de Cotte et Coustou bien qu'il « ne fût pas en harmonie avec l'édifice ».

Les applaudissements qui saluèrent cette restauration enhardirent Viollet-Ie-Duc à aller encore plus loin. Prétendant être fidèle à l'esprit des constructeurs du Moyen-Âge, il prit de plus en plus de liberté avec les monuments anciens.

En 1852, il restaura entièrement les remparts de Carcassonne et ne craignit pas de construire sans nécessité devant la Tour narbonnaise un châtelet tout neuf.

Mais c'est avec Pierrefonds qu'il franchit les limites du tolérable.

Le château médiéval était au trois quarts détruits. Aussi, n'était-il pas question au départ de le reconstituer mais simplement de fixer ses ruines. Malheureusement l'impératrice, par goût du spectaculaire, poussa son architecte à reconstruire l'édifice.

Viollet-le-Duc s'exécuta d'ailleurs sans trop se faire prier. « Nous n'avons que trop de ruines dans notre pays, écrivait-il, et les ruines si pittoresques qu'elles soient, ne donnent guère l'idée de ce qu'étaient ces habitations de grands seigneurs du Moyen-Âge. »

Ainsi le succès et l'argent (la restauration de Pierrefonds coûta plus de 5 millions de francs) finirent par gâter le goût d'un architecte qui, dans sa jeunesse, avait manifesté beaucoup plus de scrupules.

Car c'est le même qui écrivait vingt ans plus tôt avant d'entreprendre une restauration : « Il faut une religieuse discrétion, une abnégation complète de toute opinion personnelle. Il ne s'agit pas de faire de l'art mais de se soumettre à l'art d'une époque qui n'est plus - L'architecte doit reproduire non seulement ce qui peut lui paraître défectueux au point de vue de l'art, mais aussi ne craignons pas de le dire, au point de vue de la construction. »

Plût au ciel que Viollet-le-Duc ait été toujours fidèle à ses sages principes. Sa gloire n'aurait pas été ternie par les restaurations excessives qu'il réalisa à la fin de sa vie.

Pierre de LAGARDE. Historama février 1977

mercredi 7 juillet 2010

Les Gaulois savaient écrire

Nous ne savons pas si les Gaulois avaient une écriture. Aucun alphabet ne nous est parvenu. Le problème a naturellement intéressé un savant dont l'autorité est reconnue internationalement. Ces pages de Paul-Marie Duval rendent sensible le travail de documentation, de comparaison et de déduction - un travail de policier de l'Histoire ? - qui conduit l'historien à une certitude vraisemblable.

Les plus anciens Gaulois connaissaient-ils ce que nous appelons « l'écriture » ? Oui, puisqu'ils gravaient des inscriptions dans leur langue sur pierre, sur bronze, sur céramique, mais ce n'est là qu'une forme particulière de l'écriture. Alors, c'est plutôt non, si le mot implique l'utilisation répandue,sinon générale, d'un alphabet par tout un peuple et notamment par des écrivains.

En effet, ce moyen de transmission graphique mis au service de la littérature ne nous est connu en Gaule préromaine ni par l'équivalent d'un manuscrit, ni par une tradition indirecte. En revanche, une enquête menée depuis deux décennies à travers toute la France sur les inscriptions gauloises, c'est-à-dire en langue celtique, dont le nombre s'accroît chaque année et dont l'inventaire devient révélateur, devrait nous permettre, avec le secours de quelques textes anciens, de cerner cette question aujourd'hui mieux qu'hier.

Les contemporains des Gaulois encore libres, les Grecs ou les Romains, n'ont pas signalé que ces «barbares» n'usaient pas de l'écriture, et cela déjà est significatif, mais de plus, à l'époque de Jules César - c'est lui qui le dit - les druides utilisaient l'alphabet grec pour ce qui n'était pas l'enseignement de leur doctrine et de leur science, les comptes publics et privés par exemple ; et l'évaluation numérique des soldats, des femmes, enfants et vieillards chez les Gaulois de l'Helvétie était notée sur des tablettes « en lettres grecques ».

César donne encore un curieux témoignage à propos d'une histoire de correspondance. Quintus Cicéron, le frère de l'orateur, était assiégé dans son camp du nord de la Gaule. Il parvient à faire passer au proconsul un message d'alerte, fixé sur le javelot du porteur. César se dirige alors vers le camp et charge un autre messager de porter une lettre secrète à Quintus, par le même procédé. D'après le texte des Commentaires comparé à celui de l'Histoire romaine de Dion Cassius, le secret aurait consisté dans l'emploi, soit de l'alphabet grec ou de la langue grecque, soit d'un code, soit des deux.

Suivant les instructions reçues, l'homme craignant de ne pouvoir entrer dans le camp, lance le javelot par-dessus la fortification, mais l'arme se fiche dans le mur d'une tour, y reste deux jours avant qu'un soldat ne l'aperçoive et n'apporte la lettre à son destinataire.
Peu après, celui-là fait porter une réponse à César, lui annonçant la levée du siège.

La deuxième de ces trois lettres, le message secret, nous apprend au moins que parmi les Nerviens, qui étaient pourtant les Celtes les plus rudes de toute la Gaule, certains pouvaient être considérés par les Romains comme capables de déchiffrer ou faire déchiffrer un texte, c'est-à-dire d'utiliser l'écriture.

Il y a mieux. Aux funérailles de Gaulois importants, il arrivait, selon Diodore de Sicile, contemporain de César, que les proches du défunt jetassent dans les flammes du bûcher des lettres à l'attention de leur parent. Cette coutume est touchante : c'est l'affection des siens, leur pensée, le souvenir des vivants que ces tablettes évanescentes allaient confirmer pour toujours au disparu en lui apportant dans sa survie un contact humain, avec un peu de lecture et même, qui sait ? quelque surprise, exprimée avec une inégalable discrétion.

On peut tout imaginer de ces messages : regrets, tendresse, fidélité éternelle, louanges, gratitude, et aussi souvenirs variés de la vie de tous les jours, douces taquineries, réponses différées à de vieilles questions laissées en suspens, révélations, ultimes mises au point ?… Là, en tout cas, nous sommes bien entre gens qui savent lire et écrire.

Un alphabet national

Les inscriptions en langue gauloise sont rares, quelques centaines seulement, mais il faut y ajouter la masse des monnaies à légendes et tout un calendrier d'une savante complexité.

Les textes les plus anciens, les épitaphes, dédicaces aux dieux, graffiti de propriété sur céramique, malédictions en charabia griffonnées sur du plomb, sont en caractères grecs diffusés par Marseille, principalement dans le Midi, à partir du IIIe siècle avant notre ère, mais adaptés pour rendre certains sons du gaulois, si bien que M. Michel Lejeune, à qui l'on doit l'étude approfondie et singulièrement nouvelle de ces documents, a pu parler à leur propos d'un alphabet national.

Ces inscriptions « gallo-grecques » (langue gauloise et lettres grecques) sont pour nous d'un grand prix, parce que notre connaissance du celtique ancien leur est due pour une part. Et voilà attesté par l'épigraphie un emprunt à la culture hellénique plus important que celui dont César a témoigné.

Egalement adaptés, quand les Romains eurent créé la « Province », furent les caractères latins des inscriptions « gallo-latines », dont M. Robert Marichal mène à bien l'édition intégrale et l'interprétation. Là aussi, il y a comme un alphabet national, qui devait rester sporadiquement en usage jusqu'à la disparition de la langue sous l'Empire. Il est, d'ailleurs, seul à nous transmettre quelques phrases du langage parlé, tel cet avertissement intéressé du malicieux convive gaulois, lu sur un vase à boire qu'on se passait à la ronde : « Je contiens la boisson des suivants » - autrement dit : « A bon buveur, salut ; vas-y tout de même doucement, s'il te plaît ». C'est aussi à cette écriture cursive latine, comme calligraphiée sur les comptes de potier de l'Aveyron, que nous devons de savoir compter jusqu'à dix en gaulois.

Les légendes monétaires forment une catégorie particulière. Inscrites en caractères grecs, latins, gallo-grecs, gallo-Iatins, étrusco-italiques, elles n'ont presque rien de commun, sauf la langue, avec les autres inscriptions. Quelques centaines de textes, reproduits à des milliers d'exemplaires, apportent de nombreux noms d'hommes, quelques noms de tribus et de magistratures. Et puis ces pièces répandaient un usage limité de l'écriture à l'intérieur du pays et jusqu'au-dehors, chez d'autres peuples celtiques. Les savants travaux du Dr Colbert de Beaulieu, qui est bien le seul à pouvoir mener à son terme la publication de l'ensemble hétérogène que forment toutes ces légendes monétaires, nous apprennent notamment que l'alphabet gallo-grec se trouvait pour elles utilisé jusque dans le nord de la Gaulle. Plus nombreuses en lettres latines, portant les noms des chefs au pouvoir, elles étaient d'une certaine manière, des « mass média » pour l'univers des Celtes. Et voici la plus longue des inscriptions gauloises, le calendrier trouvé à Coligny, dans l'Ain, à la fin du siècle dernier, et qu'on peut voir au musée de Lyon. D'époque romaine impériale, cette plaque de bronze mesure 1,50 m sur 0,90 m, Les 130 fragments conservés nous révèlent cinq années consécutives d'un calendrier en langue gauloise ; le texte complet comptait plus de 2.000 lignes gravées en lettres latines et disposées en colonnes comme notre calendrier des Postes.

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Calendrier de Coligny. Découvert dans l'Ain en 1897. On a pu recenser 70 mots celtiques. (Musée de Lyon).

Ce document étonnant, avec son décompte des jours plus simple que celui des Romains, était en usage en Bourgogne, avant comme encore après la réforme calendaire de Jules César ! Sans cet immense aide-mémoire, comment reconnaître à leur place les changements entraînés par l'intercalation d'un troisième mois tous les deux ans et demi !

Lunaire à l'origine, en effet trouvé avec les fragments d'une statue du dieu Mars, il était tenu à jour et ajusté périodiquement, tant bien que mal, à l'année solaire par ceux qui en détenait le secret avec le pouvoir d'une autorité religieuse, car ce fut là d'abord et partout le travail des prêtres. Cette inscription remarquable est ainsi le seul témoin concret que nous possédions de la science très ancienne des druides.

L'élaboration en effet, de cette mesure des siècles suppose des observations astrales inlassablement répétées pendant de longues années et précisées plus lentement encore car rien n'est plus farouchement conservateur que cc régulateur du temps vécu et à vivre, dont dépend le rythme variable. ou monotone des travaux et des jours. Les observations astronomiques remontent sans doute à l'âge du bronze, peut-être même plus loin, à l'origine de l'agriculture, qui ne peut s'en passer.

Une masse de données avait donc été recueillie par l'élite intellectuelle des Gaulois. Comment a-t-elle pu être transmise ? Notre mémoire est capable de tours de force que bientôt nous n'imaginerons même plus, trop aidés que nous sommes par nos machines, mais les calculs et les ajustements calendaires ne pouvaient être fixés et repérables d'une année à l'autre, d'un lustre à l'autre, d'un cycle à l'autre, que par un système de notations, sous peine de graves erreurs dangereusement et indéfiniment accumulées. Alors, les plus anciens autours du calendrier gaulois disposaient-ils d'un jeu de signes, d'une « écriture », dont nous ne saurions rien ? C'est la question.

Il y a bien des suites de signes incompréhensibles gravés sur des tessons trouvés en divers points de la Gaule, qui pourraient appartenir à plusieurs systèmes graphiques très anciens : essais balbutiants, tentatives locales avortées, qui auraient cédé la place aux alphabets empruntés. Un succès obtenu dans cette voie aurait pu aider à la fixation et à la transmission d'un calendrier qui, en tout cas, a dû être noté, inscrit ou écrit, de quelque façon, bien avant la romanisation, pour ne pas sombrer dans l'arbitraire d'un fonctionnement purement empirique.

A l'inverse des inscriptions, les genres littéraires que nous pourrions attribuer aux Gaulois par comparaison avec d'autres peuples étaient de ceux que se transmettaient oralement poètes, chanteurs. récitants et leurs maîtres les professeur : légendes épiques, généalogies princières, éloges et satires à l'adresse des grands, hymnes religieuses et chants de guerre, cosmogonies, prophéties…

Les disciples des druides apprenaient un nombre considérable de vers et restaient parfois une vingtaine d'années à cette école : quel bagage était le leur ! Comme les plus anciens aèdes homériques et, de nos jours, les bardes yougoslaves, le barde gaulois devait bien se passer d'écriture et garder pour lui les charmes des vieilles histoires et les sortilèges de la poésie.

Ainsi l'Irlande de l'âge du fer, qui ignorait l'écriture alphabétique, écoutait ses vieilles épopées païennes, de vers et de prose alternés, qui ne furent écrites avec quelques adoucissements qu'au VIe siècle par les moines. Pourquoi en Gaule une littérature orale aussi brillante n'aurait-elle pas existé, à un niveau de développement intellectuel allant de pair avec l'affinement de la sensibilité que nous révèle un art original, merveilleusement subtil, volontiers abstrait, techniquement avancé, qui s'est épanoui pendant la période de l'indépendance celtique ?

Par la faute des druides

Mais, d'une telle production littéraire, aucun vestige original ou traduit ne nous a été transmis ; rien non plus, dans les lettres gallo-romaines, ne rappelle une littérature nationale antérieure. Il est donc vraisemblable qu'une transmission orale s'est arrêtée brutalement lors de la conquête romaine et que la réservation des meilleurs alphabets du monde aux inscriptions et à quelques emplois pratiques fut la cause principale d'un naufrage sans retour. Rien n'interdit toutefois de penser que, comme le calendrier, des textes ont pu bénéficier de la connaissance de cette écriture, dans une mesure qu'évidemment nous ignorons encore.

La vie de l'esprit étant alors le monopole des druides, cette puissante autorité morale et politique devait garder jalousement le privilège de son savoir. Ils étaient versés, dit César, dans les opérations astronomiques, la mesure de la terre, « les choses de la nature ». Puisque deux alphabets étaient connus et utilisés en Gaule, s'ils n'ont pas été employés pour faire fructifier l'enseignement, c'est qu'il y avait prohibition de la diffusion.

Les druides ont ainsi, par leur exclusivisme traditionnel, privé d'avenir leur production intellectuelle (à l'exception du calendrier, qu'ils étaient bien obligés de noter d'abord pour eux-mêmes) et ils ont grandement contribué à la disparition de la science et de la littérature, puisque rien de ce qui était transmis oralement n'a pu survivre à la suppression du clergé druidique et que, même si quelques écrits ont échappé à cette sorte d'autocensure, les Romains se sont bien gardés de recueillir, de transcrire et de traduire ces créations du génie indigène.

Ah ! si les Gaulois avaient été admis à utiliser largement et librement leur écriture pour honorer et perpétuer leur propre langue, ou si ce qu'ils ont peut-être écrit n'avait pas dû être détruit pendant une guerre inexpiable de huit ans et ensuite par le manque d'intérêt des Romains, quels trésors ne nous auraient-ils pas transmis !

Ces guerriers étaient, de l'avis de leurs contemporains, de fort beaux et intarissables parleurs. Parler, inscrire, mais écrire ? Il est incontestable qu'ils en possédaient tous les moyens ; il paraît désormais probable qu'ils s'en soient servis plus, et depuis beaucoup plus longtemps, que nous ne pouvons l'imaginer aujourd'hui. N'est-ce pas déjà beaucoup ?

Par Paul-Marie DUVAL de l'lnstitut - Historia, février 1984