
par Axel Tisserand
Le pire survient bientôt dans le feuilleton du journal La Croixsur la condamnation de l’AF, un pire auquel on est malheureusement si habitué que des esprits paresseux ou superficiels le prennent pour argent comptant. Car c’est toujours la même rengaine, comme si le fait de répéter mille fois des erreurs ou des mensonges pouvaient les transformer en vérités. Pourtant, de l’attitude de Maurras par rapport à la foi, tout, ou presque — demeure le mystère d’une âme ! — est aujourd’hui documenté, jusqu’à sa correspondance avec le carmel de Lisieux : pendant seize années, de 1936 à sa mort, Maurras entretiendra une correspondance avec mère Agnès de Jésus, sœur aînée de sainte Thérèse, à laquelle il vouait une véritable dévotion, et sœur Madeleine de Saint-Joseph.
Mais auparavant ?
Non, le « venin du Magnificat » ne constitue pas le dernier mot de Maurras, alors jeune homme désespéré au plan métaphysique, sur le Christ ! Aussi est-il faux de prétendre que « son christianisme est expurgé du Christ » : Maurras s’en est maintes fois expliqué. Si dans le trouble existentiel qu’il traversait dans sa vingtième année il a tenu des propos regrettables sur le Christ, c’est le Christ lamennaisien qu’il visait, le Christ instrumentalisé par un certain esprit révolutionnaire, qu’il connaissait d’autant mieux qu’il avait enflammé son adolescence. Dès 1895, à la parution du Chemin de Paradis, il reconnaît d’ailleurs que son état d’esprit a changé. Il en est de même de sa prétendue « horreur » de la Bible, tenant plus à une méconnaissance de l’Ancien Testament, largement partagée à l’époque dans les milieux catholiques. L’abbé Penon (et futur évêque de Moulins) aura une influence positive sur lui, l’incitant à (re)lire les prophètes juifs et, dès le début des années vingt, il reconnaît publiquement, dans L’AF, s’être trompé sur eux et leur esprit révolutionnaire. En pleine seconde guerre mondiale, il fera même leur éloge dans le quotidien. La malhonnêteté intellectuelle est de faire comme si Maurras en était resté aux années 1890 et de sur–interpréter son malaise existentiel comme une hostilité déclarée à la personne même du Christ.
De même, non, le « politique d’abord » n’a rien de contraire à l’enseignement de l’Église, puisqu’il ne vise que la primauté des moyens dans l’action au sein de la cité, pas même une primauté sociale — Maurras juge l’économie plus importante que la politique —, encore moins une primauté spirituelle ! Comme le dénonça définitivement Bernanos dès le début de la sale affaire de la condamnation :
« Peut-être aurait-on pu prendre la peine, avant de nous jeter aux chiens, de rechercher dans nos paroles et nos écrits publics quelque chose qui témoignât des fameuses infiltrations du paganisme maurrassien. Mais quoi ! Depuis quarante ans, il est d’usage que les catholiques non-républicains fassent les frais de chaque déception nouvelle des conciliateurs à tout prix. […] Il serait vain de nier que la “guerre de la Justice et du Droit” ait bouleversé les consciences. […] L’idéalismedémocratique rêve d’annexer l’Évangile. Le modernisme était sans doute peu de chose auprès de l’explosion probable de ces forces obscures qui travaillent, dans toute l’Europe, la partie la moins éclairée de la chrétienté. Les “idées chrétiennes devenues folles”, dont parle Chersterton, auront mis l’univers à feu et à sang, avant que le Voltaire de M. Bainville ait fait manquer la messe à un seul camelot du roi » (Comœdia, art. cit. du 24 septembre 1926). Propos d’une lucidité implacable.
Bref, il n’y avait, avec l’AF, pas plus de danger de résurgence du paganisme que de « beurre en broche », comme aurait dit Pierre Boutang ! Ni d’idolâtrie du politique, à moins d’être d’une absolue …mauvaise foi. Il ne suffit donc pas d’affirmer, du reste de manière imprécise, que « la politique de Charles Maurras n’avait pas grand-chose de chrétien », pour que cela soit vrai.
Car, non, il n’y avait non plus aucun « amoralisme avoué » chez Maurras s’agissant de sa doctrine politique. Il prétendait seulement — on a le droit d’être en désaccord mais non de déformer sa pensée — pouvoir dégager des lois en politique, lois conditionnelles, et qui, en tant que telles, comme en physique — l’eau bout à cent degrés — ne relèvent ni de la morale ni du catéchisme. En revanche, l’action, politique ou non, relève bien, elle, de la morale, ce que Maurras n’a jamais nié. On ne saurait donc affirmer que « c’est la distorsion entre action politique et morale qui rend incompatible le catholicisme et le système maurrassien », car cette distorsion est inventée de toutes pièces pour les besoins de la cause. Ce qui remet aussi à sa juste place le reproche que fait l’auteur à Maurras de revendiquer l’autonomie de la raison.
(Illustration : Mère Agnès de Jésus)
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